L’Exposition universelle de Paris/02

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L’Exposition universelle de Paris
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 70 (p. 929-962).
L'EXPOSITION
DU CHAMP DE MARS

II.
LES INDUSTRIES DU VETEMENT ET DE L'AMEUBLEMENT
— LES INDUSTRIES DE LUXE.

Se loger, se nourrir, se vêtir, voilà les trois grands besoins que la nature impose à l’homme et d’où sont nés les arts qui y pourvoient. C’est le strict nécessaire, c’est la condition de l’existence, et c’est en même temps le premier aiguillon de toute activité. Supposez l’homme pourvu de tout, sans effort à faire, sans obstacle à vaincre, à quoi eût abouti son passage sur cette terre ? A un état purement contemplatif ou à une agitation sans objet, suppositions dérisoires. Le travail seul explique et remplit la destinée humaine, et l’industrie est une des formes de ce travail, celle qui s’applique aux besoins du corps. A l’origine des civilisations, rien n’y est compliqué. L’arc du sauvage, le premier silex qui sert d’instrument tranchant, sont des objets d’industrie comme les machines dont nous tirons le plus de services. Quand l’homme, pour se garantir des rigueurs du froid, imagina de convertir en vêtemens la dépouille des troupeaux, il créa une grande industrie ; quand, pour abriter sa tête, il pétrit la chaux et l’argile, lia la pierre, équarrit le bois, ce fut encore une grande industrie qu’il créa. Ainsi des autres, et ces industries, suggérées par l’instinct, se fixaient peu à peu dans la coutume. Informes d’abord, on les voit dans le cours des temps grandir, se raffiner, élargir les cadres de leurs services et y faire entrer des cliens plus nombreux. Chaque génération transmet ainsi à celle qui lui succède plus d’aisance et de jouissances ; la condition de l’homme s’élève en même temps que son génie s’exerce et s’affermit. Dans ces civilisations plus mûres, les servitudes d’industrie disparaissent, et la conciliation des intérêts arrive du moins à ce degré que des nations autrefois séparées par des tarifs implacables confondent à l’envi dans la même enceinte les fruits de leur activité.

Vue ainsi, l’exposition ne manquerait pas de grandeur ; elle en garde encore, quoique à un degré moindre, dans l’analyse des détails. Dans les tissus et les meubles, par exemple, quel fonds d’observations à recueillir ? Rien qui ne s’y lie, l’esprit de découverte, le luxe des états, le régime de la main-d’œuvre. En y touchant, on est certain de porter la main sur la partie la plus vivante du concours, sur les familles de produits les plus variées et les plus abondantes. Le quart des exposans, 12,000 sur 50,000, appartient à ces deux catégories. Tous les produits qui s’y rattachent sont compris, il est vrai, dans ce calcul, depuis l’article le plus commun jusqu’à l’article le plus riche. Pour les tissus, que de branches diverses et que de diversité encore dans les mêmes branches ! Naguère, quand on avait nommé la soie, le coton, la laine et le lin, la série entière était parcourue ; aujourd’hui on est à peine à mi-chemin, tant se multiplient par de hardis essais les élémens de fabrication empruntés au règne animal et végétal. Ce sont d’abord les poils de chèvre, d’alpaga et de cachemire, les premiers en ligne pour la souplesse et l’éclat, puis les jutes de l’Inde et les herbes de Chine, plus consistantes et plus rudes, enfin les fibres du chanvre de Manille, du palmier, de l’aloès et de l’abaca, appropriées à des conditionnemens particuliers. Encore, après ce dénombrement sommaire, reste-t-il à savoir comment ces matières se combinent et quel parti en tire l’art des mélanges, dont le champ s’est tant élargi. Aucun sujet ne réunit donc au même point l’abondance et l’originalité.


I

La soie et les soieries ont naturellement le pas ; le premier rang leur appartient dans l’art comme dans la tradition. Faut-il le dire ? un sentiment de tristesse pèse aujourd’hui sur cette partie de l’exposition ; ce n’est plus l’entrain, la confiance sans limites qui régnaient en 1855 et que justifiait l’aspect de véritables chefs-d’œuvre. Deux incidens ont jeté comme un deuil sur cette industrie : la maladie du ver à soie, les révolutions de la mode. Étrange fléau que cette maladie du ver ! Voici douze ans qu’elle a éclaté, et le voile qui la couvrait à ses débuts n’a fait que s’épaissir. Il y avait lieu de croire qu’il en serait de cette épidémie comme de toutes celles qui ont sévi sur d’autres cultures. Combien la liste en est longue déjà ! Ainsi nous avons vu la pomme de terre, s’affranchir par une cure naturelle de la pourriture qui en affectait les germes, la vigne délivrée par l’action du soufre des végétations parasites qui l’envahissaient, la peste du bétail elle-même reculer devant des mesures de défense prises à propos. Seule, la maladie du ver est restée ce qu’elle était, impénétrable dans ses causes, rebellé à tous les remèdes. Ni les missions officielles, ni les lumières des savans n’ont pourtant manqué à cette industrie en souffrance. A l’origine c’était M. Dumas, plus tard M. de Quatrefages, en dernier lieu c’est M. Pasteur, qui a étudié le mal au microscope pendant une saison. Bien des conseils ont été donnés, quelquefois contradictoires, bien des traitemens imaginés, toujours impuissans. On n’était pas même fixé sur l’objet à guérir. Y avait-il infection, et alors où en était le germe ? Ceux-ci le plaçaient dans la graine du ver, ceux-là dans la feuille du mûrier ; on citait des exemples à l’appui de l’une et l’autre opinion ; ce litige a duré longtemps. Enfin tout récemment un certain accord s’est établi : il n’y a infection, dit-on, ni dans la feuille ni dans la graine ; tout le mal provient d’une dégénérescence de la race, d’un abus de la domestication. Le seul remède est un retour à une plus grande rusticité, et il en est ainsi dans tous les fléaux qui s’attachent aux cultures ; la nature y réagit contre des raffinemens qui à la longue contrarient et violent ses lois. Dès lors il n’y aurait qu’un parti à prendre : fractionner les grandes éducations, multiplier les petites, former des chambrées de grainage avec des papillons de choix, et cela pour les vers étrangers également, puisqu’eux aussi dégénèrent à la seconde campagne. Voilà le dernier mot de la science ; peut-être sera-t-il aussi vain que le premier. En attendant, l’industrie de la soie est frappée de léthargie, doute d’elle-même, et sent que les produits qu’elle livre sont loin de valoir ceux qu’elle tirait d’espèces robustes, se reproduisant sans dégénérer.

Le catalogue de l’industrie des soies trahit ces découragemens ; il y a des vides parmi les éleveurs des Cévennes, où se récoltaient naguère les plus belles soies connues, et dont les vallons abritaient des magnaneries citées comme des modèles. A peine quelques vétérans sont-ils à leur poste, les Blanchon, les Champanhet ; le gros des éleveurs s’est dispersé devant l’orage ; ce pays, si riche il y a douze ans, est jonché de ruines. Ce qu’on nommait le travail du magnan était une fête pour les campagnes de l’Ardèche, du Gard et de l’Hérault. Pendant six semaines environ, entre avril et mai, toute la population était littéralement sur pied : ce temps suffisait pour que le ver s’élevât, montât en bruyère et filât son cocon ; mais que de détails dans ces éducations, et comme les heures étaient bien remplies ! Point de limites fixes pour les journées ; à peine songeait-on au sommeil et au repos. On dînait debout, presque toujours de vivres froids, les soins de la cuisine auraient pris trop de temps. L’essentiel, c’était que le ver ne souffrît pas, qu’il fût délité après ses mues, qu’il eût de la feuille fraîche quatre fois par jour, qu’il trouvât, au moment venu, des branchages où il pût tisser à son gré sa dernière enveloppe. Tous les bras du ménage, forts ou faibles, y aidaient : les garçons dépouillaient les mûriers, les jeunes filles nettoyaient les claies ; chacun avait sa tâche, et toute autre activité semblait suspendue. La récolte faite, on portait les cocons sur le marché ; les cours s’établissaient, l’argent circulait, et l’aisance régnait à plusieurs lieues à la ronde. Tout s’en ressentait, le prix et le loyer des terres, le taux de la main-d’œuvre, le placement des denrées ; la soie animait, égayait, enrichissait le pays. Ainsi en était-il avant le fléau ; quel changement aujourd’hui et quel contraste !

Comment la soierie française n’en eût-elle pas été atteinte ? Les Cévennes, de temps immémorial, lui fournissaient son meilleur approvisionnement, et cet approvisionnement était devenu tout d’un coup incertain et suspect. Tout au moins fallait-il payer plus chèrement une soie plus médiocre. C’était là une véritable calamité, mais qu’y faire ? Guérir les vers indigènes ? Dix ans d’efforts, on l’a vu, n’y ont pas suffi ; il n’y avait donc, pour combler les vides, qu’à recourir aux soies étrangères. Naturellement on a dû songer d’abord à celles qui se rapprochaient le plus des nôtres par la nature et les procédés d’ouvraison. Les soies du nord de l’Italie étaient dès lors désignées, et ces belles plaines, siège de tant de filatures, eussent amplement pourvu à tous nos besoins, si le fléau ne les eût touchées presque à la même date que nous. Le dommage était le même, et la détresse a été commune : nul appui à attendre de ce côté. Cependant, à en juger par les produits exposés au Champ de Mars, le Piémont, la Lombardie et le Vénitien sembleraient être dans la voie d’une cure très franche, tandis qu’aucune apparence de ce genre ne se montre dans nos produits. Il est impossible de n’être pas frappé de la bonne figure que font les grèges, les organsins et les trames qui garnissent les vitrines italiennes ; Brescia, Novi, ont surtout des assortimens très complets. On dirait que ces soies, principalement celles qui proviennent des graines japonaises, ont retrouvé le brillant et le nerf des soies qu’on récoltait des deux côtés des Alpes dans les années saines. Serait-ce donc que l’Italie a découvert le spécifique qui manque à la France, ou bien ne faut-il voir dans ce succès apparent qu’un triage plus attentif des écheveaux et une plus habile mise en scène ?

Quoi qu’il en soit, à défaut de l’Italie, notre soierie était mise en demeure de se procurer sur d’autres marchés un supplément de provisions ; elle l’a fait patiemment et de proche en proche, sur le littoral de la Méditerranée d’abord, dans les Calabres, dans l’Asie-Mineure, dans les chaînes du Liban. Partout le fléau avait tracé sa voie ; les quantités devenaient rares, et la graine était infectée. Bon gré, mal gré, il a fallu pousser plus loin. C’est ainsi que du Bengale on est allé en Chine et de la Chine au Japon. Dans cet extrême Orient, la moisson du moins a été abondante, c’était le point essentiel, mais que de difficultés encore ! Aucune de ces soies n’avait été régulièrement traitée ; beaucoup d’entre elles étaient chargées de corps hétérogènes. Pour les approprier à nos métiers, il y avait à les reprendre de fond en comble, à les soumettre à un décreusage énergique qui les dégageât des impuretés. Bien des veilles et des soins ont été dépensés dans cette œuvre de préparation, qui nous a valu toute une famille de soies nouvelles d’un prix modéré et d’un bon emploi. On est allé plus loin, on a agi sur le cocon même ; rien n’était plus délicat. Jusqu’à ces derniers temps, le cocon était regardé comme un objet d’un transport impossible ; tout lui est contraire, la compression, l’état de l’atmosphère : c’est comme un fruit mûr qui ne peut être consommé que sur place. Le ver qu’il renferme ne peut se dissoudre sans altérer son enveloppe. Tels étaient les obstacles ; ils ont été vaincus. Les cocons sont devenus transportables sans dépréciation, voici comment : on les étend sur le sol en couches légères et on les soumet à l’action d’un soleil d’été. Au moyen de ce traitement, non-seulement les chrysalides périssent asphyxiées comme dans des fours et des étouffoirs, mais à la longue elles passent à l’état complet de dessiccation ; ce n’est plus un débris animal, c’est une poussière inerte. Plus de décomposition à craindre, plus de bavure, par conséquent plus de souillure possible pour les brins de soie. Alors au moyen d’un appareil mécanique les cocons sont aplatis, pressés, comme le seraient des figues sèches, et disposés par couches dans des caisses ou des ballots. Des ports du Liban, ils arrivent ainsi à Marseille, d’où ils sont dirigés vers les filatures où le dévidage doit s’opérer.

Dans les circonstances où elle se trouvait, l’industrie des soieries s’est donc défendue aussi bien que possible ; elle a paré au plus pressé et s’est assuré de quoi vivre. Pour corriger ce qu’ont encore d’imparfait les soies venues de si loin, il lui reste quelques belles soies de nos montagnes, et en les combinant elle a su maintenir au dedans et au dehors la renommée de nos étoffes. La maladie du ver, malgré sa durée, ne lui eût donc pas porté de bien rudes coups, si un incident ne fût venu en aggraver les effets. Voici deux ans bientôt que la soierie traverse une de ces révolutions de la mode qu’on ne saurait en industrie ni prévoir ni conjurer. Des crises de ce genre sont presque toujours la suite de quelques excès. Après 1852, au point de départ de beaucoup de fortunes équivoques, la toilette des femmes se jeta dans ce luxe à outrance dont M. Jules Simon parlait récemment au corps législatif. On en vit les preuves au concours de 1855. Les travaux d’apparat y dominaient ; l’étoffe riche, sous quelque nom qu’on la désigne, grand façonné, haute nouveauté, en était déjà à ces raffinemens dont le goût s’offense et dont les mœurs souffrent. C’était entre les fabricans à qui enchérirait l’un sur l’autre pour la surcharge des dessins et l’élévation des prix. Encore quelques pas dans cette voie, et l’on en serait revenu au temps où une robe, à raison de la somme qu’il fallait y mettre, devenait un meuble de famille et se transmettait d’une génération à l’autre. C’est contre ces débauches de la vanité qu’une réaction a enfin eu lieu : nous y assistons. D’où est-elle venue ? Est-ce de la disette de soies vraiment supérieures ? est-ce, comme d’autres le pensent, de la suppression temporaire du débouché américain ? ou bien serait-ce que la réforme des toilettes a accompagné l’ébranlement des fortunes de mauvais aloi ? Peu importe, pourvu que le fait soit acquis, et il l’est pleinement. Le goût s’est évidemment tempéré ; à la poursuite de l’effet ont succédé des moyens plus simples et en même temps plus sûrs ; il y a dans la mise des femmes moins de prétention et plus d’harmonie ; on évite le chamarrage avec autant de soin qu’on le recherchait autrefois. Les préférences sont désormais pour les étoffes unies avec deux objets en vue, la beauté des teintures et la perfection du tissu. C’est là un premier retour à un art plus décent et une amende honorable qui arrive à propos après tant d’exagérations somptuaires.

Aussi le meilleur titre des expositions de Lyon et de Saint-Étienne est la sobriété. A peine, à les examiner de près, trouverait-on quelques exécutions outrées ou violentes ; dans tout le reste règne le juste sentiment du dessin et de la couleur. Quoi de mieux réussi, par exemple, que la série de satins ? Ils porteraient un défi à la palette la plus riche. Dans les tons adoucis comme dans les tons vigoureux, point de nuance qui n’y figure ; il y a là des blancs d’argent, des gris de perle, du rose tendre, du pourpre, du bleu et du vert d’aniline, comme aussi de ces noirs profonds que, sous un certain jour, traversent des reflets métalliques. Il en est de même des pouts-de-soie, qui en aucun concours n’ont été plus abondans ni plus élégans, soit en gros grains, soit en larges bandes, en écossais et en ombrés de couleur. Et les moires qui serpentent comme des sillons de foudre sur une étoffe unie et régulière comme le vélin, quelle profusion ! Il y a des chefs-d’œuvre en ce genre au Champ de Mars, entre autres une pièce de couleur mais dont la moirure s’empare du regard, quoi qu’on en ait, par l’ampleur de ses proportions. Les façonnés eux-mêmes, sans avoir les airs fanfarons d’autrefois, font encore bonne contenance et ont gagné en distinction ce qu’ils perdaient en turbulence ; il y a maintenant place à leurs côtés pour des articles, de grande vente, comme les taffetas noirs et les peluches pour chapeaux d’hommes ; mais de toutes ces collections, la plus brillante est celle des velours. Quel luxe de couleurs, et comme la lumière s’y brise capricieusement ! Nulle étoffe ne drape aussi bien, ne s’ajuste mieux aux formes ; il y en a pour tous les usages et de tous les prix, depuis la robe de bal jusqu’au corsage le plus modeste. Rare mérite que de pouvoir se rendre populaire sans déroger !

Saint-Étienne a eu comme Lyon ses révolutions de genres. Il y a une dizaine d’années, l’ornement était poussé à ses dernières limites ; on ne voyait que rubans chargés de fleurs, d’oiseaux, de ramages, de médaillons, quelquefois de motifs de paysage. Aujourd’hui c’est vers la simplicité qu’on incline ; plus d’essor ambitieux, on s’en tient au ruban uni, écossais ou quadrillé. Cette simplicité n’est point exempte d’art ; l’art consiste ici dans le choix des nuances et l’harmonie des tons, dans la gradation des couleurs, dans la combinaison des reflets et des ombres, dans les motifs qui se répètent symétriquement, carreaux, losanges, sillons de moire, dans les contrastes ingénieusement ménagés entre la chaîne et la trame. Par ce retour vers un décor plus sobre, il ne faut pas croire que la tâche du fabricant soit devenue plus facile, ni que son mérite soit diminué. Dans l’industrie, comme dans les lettres et les arts, on n’arrive à la simplicité qu’au prix d’un certain effort ; l’œuvre où le travail paraît le moins est souvent celle qui en à coûté le plus. On peut s’en convaincre par l’analyse, des rubans exposés. Comme Lyon, Saint-Étienne s’est surtout attaché à la beauté de la teinture et du tissu ; il a été bien inspiré. Dans la gamme de ses couleurs, à peine en trouverait-on une ou deux qui soient mal venues ; les autres couvrent de glacis sans tache des surfaces sans défaut. C’est évidemment là le lot du marché de Paris, le grand régulateur du goût. Pour les marchés étrangers, les genres sont plus mêlés, le clinquant reparaît ; chaque nation est servie comme elle l’entend : pour l’une ce sera le ruban broché d’argent et d’or, pour l’autre le ruban velouté ou gaufré, ou bien le ruban à effet d’armures. Il n’est pas d’article qui n’ait quelque part un débouché, et plus les prix s’abaissent, plus ce débouché s’étend. C’est ce qui arrive pour les rubans en soie pure ou mélangés de coton que l’on voit voltiger sur les épaules des femmes. D’où en est venue la mode ? On ne le sait ; mais quelle qu’en soit l’origine, elle a fait son chemin. Aucuns rubans n’ont plus de débit ; on les expédie par millions de mètres, et déjà on les traite mécaniquement, comme aux Mazeaux et à la Séauve, dans la Haute-Loire.

Tel est à vol d’oiseau, et sans toucher au chapitre délicat des noms propres, l’aspect de notre industrie des soieries ; que peuvent opposer à ces grands foyers de production les industries étrangères ? Les pièces sont sous nos yeux ; on est à même de comparer. Il y a d’abord à exclure les fabrications de fantaisie que chaque nation crée à son usage et dont les produits ne dépassent pas ses frontières ; c’est le cas pour tout l’Orient et pour une grande partie du midi de l’Europe. Aucune concurrence sérieuse n’est à craindre de ce côté. Depuis longtemps, Lyon a battu la Chine pour les crêpes, comme Tarare et Saint-Quentin ont battu l’Inde pour les mousselines. C’est autour de nous, à nos portes, qu’il faut chercher nos vrais rivaux, si tant est que nous en ayons : les mieux armés sont les Anglais, les Prussiens et les Suisses. Les Anglais ont peu exposé ; leur plus fort contingent est venu de Londres, probablement de seconde main ; Coventry, Manchester et Norwich ont fourni les autres envois. A ne les juger que sur l’exécution, ces étoffes ne sont pas de nature à nous causer grand souci. Du premier coup d’œil, on reconnaît la distance qui sépare l’élève du maître. Point de taches, point de tons faux dans l’exécution française ; dans l’exécution étrangère, il y a toujours de mauvais coups de navette, des parties qui déparent et où la main se trahit. En général on nous copie, mais on nous copie comme on parle notre langue, avec un accent étranger et quelques idiotismes. Il y a d’ailleurs un autre point où l’imitation échoue : c’est dans l’art du montage ; là nos ouvriers sont incomparables, ils trouvent sur le métier même des effets inattendus. Grands artistes que ces ouvriers, et comment les oublier quand on parle des merveilles qu’ils créent ? Le goût qui les anime a survécu à tout, à l’esprit de secte, aux révolutions de la mode et de la politique. Dessinateurs, apprêteurs, teinturiers, ourdisseurs, tous se prêtent sans effort et presque sans méthode un mutuel appui. C’est leur instinct, c’est leur nature ; ils font des chefs-d’œuvre comme on ferait ailleurs des choses vulgaires, naturellement et sans avoir la conscience de leur supériorité.

Avec de tels hommes, le plagiat ne serait donc pas à craindre, s’il n’avait à son service des procédés perfectionnés, c’est-à-dire la, vapeur et son organisme précis. L’Angleterre en effet l’a largement appliquée au tissage de la soie ; tous ses nouveaux ateliers marchent mécaniquement, et on y fabrique, des articles assez délicats, comme les brocatelles, les velours, les damas, les tissus pour robes, pour meubles, pour cravates. Entre cette exécution et l’exécution à la main, au degré où les Anglais l’avaient conduite, la distance n’est pas sensible. Ce qui manque à ces étoffes, c’est un je ne sais quoi plus aisé à sentir qu’à définir, c’est la manière, c’est le goût, le choix des dessins, l’harmonie des couleurs, la disposition générale. La même cause nous protège du côté de la Prusse, où, comme en Angleterre, la vapeur s’est emparée de quelques soieries. Elberfeld, Crefeld et Viersen sont les trois principaux sièges de ce travail, Elberfeld pour les grandes étoffes, Crefeld et Viersen pour les pièces et rubans de velours. A étudier ces produits, on en vient à comprendre comment, si loin des marchés de la matière première, une industrie peut vivre et prospérer par les façons particulières dont elle a le secret. Ce qui distingue le génie allemand, c’est moins l’originalité que le don de l’imitation et une sorte d’archaïsme appliqué aux arts comme à la science. Autant nous aimons à imposer nos goûts, autant les Allemands subordonnent volontiers le leur aux coutumes, aux traditions de leur clientèle. A Elberfeld, c’est au service des colonies espagnoles que se sont mis cet esprit de calcul et cette aptitude de la main ; les robes, les mantilles qui sont sur les métiers reproduisent des modes américaines. A Crefeld et à Viersen, les cartes d’échantillons se composent d’emprunts faits au Tyrol, aux échelles du Levant, aux pays barbaresques. C’est vers ces contrées que se dirige une partie des velours fabriqués dans les deux villes allemandes. Le mérite des produits est dans la fidélité de reproduction des types originaux ; les ouvriers n’y ajoutent et n’en retranchent rien. Même en face du marché de Paris, ce procédé a réussi pour les galons et rubans employés en bordure. Le crédit de Viersen et de Crefeld était naguère si bien établi sur ces articles, que Saint-Étienne et Lyon en ont éprouvé pendant plusieurs aimées un préjudice réel. Il a fallu un vigoureux effort pour ramener la faveur de notre côté, et la partie n’est qu’à demi gagnée.

De la part de la Suisse, les envahissemens sont également possibles. La Suisse a, comme l’Angleterre, les procédés mécaniques, comme l’Allemagne, le débouché lointain ; elle a de plus chez elle la vie à bon marché dans la plus sérieuse acception du mot. Sa frontière, largement ouverte, lui donne le choix parmi les objets de consommation qui sont à sa portée, et la quotité d’impôts qu’elle paie en moyenne n’est que de 10 francs par tête, tandis que cette quotité s’élève en France, tout compris, à plus de 60 francs, Ce sont là en industrie des avantages significatifs, des compensations qui permettent de maintenir les salaires à des taux tellement réduits qu’ils paraîtraient dérisoires dans des pays moins ménagés par la fiscalité. Il n’est pas rare en effet de voir, dans les cantons du nord et pour certains travaux, le prix de la journée descendre en Suisse à 1 fr. 50 c, même à 1 fr. 25 c. pour les hommes, à 80 et 90 centimes pour les femmes. Ce ne sont, il est vrai, que des tâches de manœuvres ; mais encore faut-il que ces manœuvres puissent vivre. Comment s’en tirent-ils ? Mieux qu’on ne le supposerait. Ces prix ne subsistent guère que dans les campagnes, où chaque homme a son chalet avec un morceau de champ, quelquefois une basse-cour et une étable. Ce salaire n’est donc qu’un supplément, et, si mince qu’il soit, l’ouvrier s’en contente ; il sent que l’industrie locale, dans les conditions d’isolement où elle se trouve, est une entreprise de gagne-petit qui ne s’accommoderait pas de prétentions exagérées. Il y conforme le loyer de ses services et la rend viable à cette condition. De son côté, le fabricant se contente de profits modérés et vit près de ses ouvriers avec une simplicité qui désarme leurs jalousies. L’industrie suisse marche ainsi sans bruit ni grèves, comme un produit de mœurs saines et d’institutions libres. L’exposition réfléchit bien la solidité de ses mérites. Rien au clinquant, rien pour l’effet ; ses étoffes, ses rubans sont donnés pour ce qu’ils sont, offerts pour ce qu’ils valent, sans qu’aucun apprêt les relève ou qu’un arrangement d’étalage les mette mieux en relief. On peut les palper, les examiner à la loupe, compter les duites, tout est sincère dans la montre qu’on en fait. L’assortiment entier, de dispositions, modestes, ne vise pas plus haut que la consommation courante, mais il remplit bien cet office. Les dessins, constamment simples, sont choisis avec goût, les couleurs sont franches, le tissu est ourdi avec soin, les prix, tels qu’on les établit, sont à la portée des moindres fortunes. Isolés, ces titres ne sont pas communs ; réunis, ils classent une industrie parmi les plus méritantes. Dans cette distribution, Bâle a les rubans, Zurich les étoffes ; les deux cantons, en bons confédérés, semblent s’être partagé les rôles sans se porter envie ni se nuire réciproquement.

Une remarque à faire sur ces fabrications, c’est qu’elles emploient, au moins en mélange, la bourre de soie, ou, en termes de métier, la fantaisie. Cette fantaisie se compose des déchets de la filature et de l’ouvraison, comme aussi des cocons accouplés ou bien des cocons dont la phalène est sortie et qui se cardent au lieu de se filer. Les meilleures préparations en ce genre se font en Suisse ; ces fils, connus sous le nom de schappes, s’appliquent aux velours, aux taffetas, aux rubans, à toutes les petites étoffes d’un coût minime et d’un grand débit. C’est par quantités énormes que ces marchandises s’exportent, et peut-être, Lyon et Saint-Etienne les ont-elles traitées jusqu’ici avec trop de dédain. Il existe en effet dans nos grands ateliers un point d’honneur qui y entretient l’horreur du mélange et le culte de la soie pure. Personne ne veut encourir le reproche que l’industrie a déchu dans ses mains ; le fabricant s’y résignerait, que l’ouvrier ne s’y prêterait pas. En plus d’une circonstance, ce sentiment s’est fait jour. L’introduction des soies de Bengale sur nos métiers a été presque un coup d’état ; on n’a cédé qu’à la nécessité. Pour les bourres de soie et les amalgames du coton, les résistances sont encore très vives ; à peine citerait-on en ce genre quelques ateliers spéciaux. Ces scrupules sont dignes de respect ; il ne faudrait pourtant pas les exagérer. Il y a là une branche considérable de travail ; pourquoi ne pas la revendiquer plus largement, sauf à en bien marquer la nature et à en justifier l’adoption par des perfectionnemens décisifs ?

Voilà nos trois rivaux directs, et en aucun temps l’industrie des soieries n’en a pris sérieusement ombrage ; à la suite de ce concours, elle y sera moins disposée que jamais. Faut-il donner maintenant une mention aux rivalités indirectes, celle de l’Autriche, celle de l’Italie ? Aucun de ces états n’a fourni la mesure de sa force ; la guerre y avait mis empêchement. L’Autriche est fort en arrière de 1855, où ses produits causèrent quelque surprise ; l’Italie n’est représentée que par la chambre de commerce de Côme et quelques villes comme Gênes, Turin et Milan. C’est une double revanche à prendre. Que dire des envois de la Turquie ? Tout au plus comptent-ils à titre de curiosité. En mettant en réquisition les gens des eyalets et des vilayets (circonscriptions administratives), on est parvenu à former, pour la soierie seule, un total de deux cents exposans. Ils ne sont pas, il est vrai, bien chargés de bagage : celui-ci a des draps de lit, celui-là des chemises, un troisième des essuie-mains, le tout en soie écrue ; mais le nombre y est, et le gouvernement turc y a mis de la discrétion ; les pachas aidant et avec les procédés familiers aux pays orientaux, on eût pu remplir les galeries.

II

Le coton a eu, comme la soie, sa période de crise, dont quelques effets persistent encore ; de 1860 à 1865, il a traversé un régime de disette. Jamais calamité pareille n’avait frappé une industrie ; il s’agissait d’une valeur qui dépasse 2 milliards de francs et du sort d’un million d’ouvriers. Le plus grand marché d’approvisionnement, l’Amérique du Nord, venait d’être brusquement fermé, et la denrée était emportée par un mouvement de hausse à causer des vertiges. Qui ne se souvient des émotions et des soucis nés de ces événemens ? De tous côtés les métiers cessaient de battre, un instant on put craindre que pas un établissement ne survécût à cette épreuve. Le salut est venu d’un approvisionnement auxiliaire suscité à temps et entretenu par des moyens ingénieux. Il est venu aussi, ce qui ne semblait pas probable, du renchérissement même. Ce renchérissement délivrait l’industrie du coton de son embarras le plus fréquent, l’engorgement des produits, et la rendait maîtresse du débouché, cas assez rare ; au lieu de subir la loi, elle la dictait. A la hausse tout le monde gagne, et ici quelle hausse ! Le prix de l’article porté de 1 à 8 et maintenu pendant quatre ans à cette exorbitante plus-value. Ce n’était plus dès lors ni de l’industrie ni du commerce, c’était une spéculation qui a souvent pris un caractère d’emportement. Peu de fabricans on su garder leur sang-froid ; le plus grand nombre a trouvé dans les bénéfices du jeu d’amples compensations à la réduction du travail. Moins il y avait de cotons dans les entrepôts, plus il s’échangeait à la bourse de cotons imaginaires. Aussi la liquidation qui depuis trois ans se poursuit est-elle des plus pénibles. On est à la baisse aujourd’hui, et à la baisse il n’y a que de la perte pour les détenteurs sérieux. Il en est qui se sont chargés plus que ne comportaient leurs forces : de là des sinistres. D’un autre côté, l’Amérique du Nord reparaît sur les marchés d’Europe avec des quantités qui chaque jour grandissent et des qualités qui souffrent peu de comparaisons. C’est un premier trouble jeté dans cette industrie, et qui ne semble pas de nature à cesser promptement.

Il y en a un second : à la même date où commençait le blocus des ports américains, nos ports de France se sont ouverts, moyennant des droits modérés, à l’introduction des marchandises anglaises. Les traités de commerce en vigueur datent de 1860 et de 1861. Le premier mouvement de nos industries fut, on s’en souvient, d’en prendre l’alarme, et, plus qu’une autre, l’industrie du coton se crut condamnée. Sur combien de points ne se disait-elle pas vulnérable : le prix des charbons, du fer, des machines, élémens ou instrumens de son travail, le loyer des capitaux, la perfection de la main-d’œuvre, l’étendue des débouchés ! L’exposer à un tel choc, c’était, assurait-elle, vouloir de gaîté de cœur qu’elle fût brisée comme verre ; du moins eût-il été prudent d’attendre qu’elle fût mieux préparée. Le temps a passé sur ces doléances et en a démontré le peu de fondement. La liberté, ici comme partout, n’a eu que d’heureux effets ; elle a dégagé les intérêts généraux sans froisser d’une manière sensible aucun intérêt particulier. Loin de sombrer dans cette expérience, notre industrie du coton s’est plutôt fortifiée. L’Angleterre, à la vérité, n’a rien perdu des avantages qui lui sont propres, le bas prix de la houille et la puissance des moyens d’échange ; mais nous avons eu en revanche des compensations très réelles dans les conditions plus modérées de la main-d’œuvre et l’élan salutaire que les besoins de la défense ont imprimé aux établissemens menacés. C’est une justice d’avouer qu’aux plaintes de la première heure a succédé l’effort le plus viril et le plus soutenu. Rien n’a été épargné pour que les chances fussent au moins balancées. Jusqu’alors, beaucoup de filatures, énervées par le régime de la protection, avaient vécu petitement sur un outillage défectueux ; cet outillage a été complètement renouvelé. D’autres fois les exploitations se constituaient sur une échelle trop réduite, ce qui les frappait de langueur ; partout aujourd’hui la moyenne des exploitations s’est relevée de manière que les moindres d’entre elles fournissent un bon service. Bref, dans tous les sens et de toutes les façons on s’est mis en mesure de résister, le cas échéant, et avec de meilleures armes que par le passé. Ni la disette des matières ni le ralentissement relatif du travail n’ont empêché ce mouvement d’aboutir.

Dans ces surprises des événemens, il n’y a qu’un objet qui ait réellement souffert, c’est le produit ouvré, et l’on va comprendre pourquoi. Le coton américain était un coton incomparable tant pour les tissus communs que pour les tissus fins ; il défrayait à lui seul, au moment où il fit défaut à l’Europe, les neuf dixièmes des consommations. On peut dire que, depuis le calicot jusqu’à la mousseline, tout lui appartenait. Quel embarras et quel vide lorsqu’à un jour donné il fallut le suppléer dans tous ses services ! A quelles contrées recourir ? Où trouver l’analogue, à quelques degrés près, de ces qualités qui jouissaient sur tous les marchés du monde de préférences enracinées ? Le problème n’était pas aisé à résoudre. L’Égypte, le Brésil et l’Algérie avaient bien quelques cotons de choix, mais en quantités limitées par les surfaces propres à ces cultures. C’était à peine la vingtième partie de l’approvisionnement interrompu. Tout calcul fait, les Indes anglaises pouvaient seules en former le principal appoint ; malheureusement la qualité du coton était des plus médiocres. Le produit se ressentait du traitement empirique auquel les natifs soumettaient la plante ; dans une cueillette faite sans soin, ils énervaient la fibre et la laissaient en outre chargée d’impuretés. C’est avec ces cotons lentement et insuffisamment améliorés que pendant cinq ans au moins ont marché nos tissages. Les besoins étaient tels qu’on ne regardait ni aux qualités ni aux prix, et par suite il existe aujourd’hui tant dans les magasins de détail que dans les réserves des ménages une masse d’étoffes qui n’ont ni le nerf ni la finesse de celles d’autrefois. L’apparence y est, grâce à l’apprêt qu’on leur donne, mais c’est au fond un produit inférieur et peu durable. Nul doute qu’à la longue l’industrie n’eût périclité, si le coton américain, réintégré sur nos marchés, ne fût venu la relever de cette déchéance.

C’est là ce qui répand une ombre sur les expositions des tissus de coton ; elles sont le dernier témoignage de deux faits fâcheux : des prix élevés, des matières médiocres. Que nous sommes loin des prodiges de rabais de 1855, quand Manchester, représenté par un comité, groupa les échantillons de ses industries dans un imposant ensemble ! Il y avait dans le nombre un petit article qui fit alors beaucoup de bruit, un calicot de 80 centimètres de largeur offert au prix de 17 centimes le mètre, — tour de force probablement ; — mais avec cette circonstance que la marchandise voisine ne s’en éloignait guère : 20, 25, 30 centimes le mètre, en fils Louisiane très corsés, très soyeux, donnant des tissus d’un bel aspect et d’un bon usage. Où sont aujourd’hui ces qualités, et là où elles reparaissent, quels en sont les prix ? Tant qu’on ne nous aura pas rendu la recette autrefois vulgaire de produire bien à bon marché, les expositions manqueront une partie de leur objet et la plus essentielle, la diffusion de l’aisance dans les classes où elle ne pénètre que lentement. Un autre mécompte pèse sur celle-ci, la mode s’est détournée des tissus de luxe dans ce qu’ils avaient de plus achevé. L’Alsace y était inimitable, et chaque année elle ménageait de nouvelles surprises au public. L’imagination de ses fabricans a-t-elle cédé à un moment de lassitude ? Non ; elle invente encore, multiplie ses nouveautés, couvre ses jaconas, ses basins, ses piqués, ses mousselines, des couleurs les plus fraîches ; elle est toujours aussi bien inspirée, aussi habile, aussi active ; seulement c’est pour les marchés étrangers qu’en grande, partie elle travaille ; le. goût des toiles peintes, pour employer le nom qu’on leur donne, a passé parmi nous, et il faut dire que les saisons, comme elles se succèdent, ne se prêtent guère à un retour de faveur. Dans les conditions qui viennent d’être décrites, il était difficile qu’une exposition de fils et de tissus de coton apportât beaucoup de noms nouveaux. En revanche tous les vétérans sont à leur poste et dans le nombre les lauréats de vingt concours, les Dollfus, les Bourcart, les Kœchlin, pour ne citer que ceux-là. Quant aux produits, ceux qui s’adressent au monde élégant conservent-la grande tournure d’autrefois ; ceux qui desservent des besoins plus modestes ont de l’aspect et une solidité relative. C’est l’Alsace qui cette fois encore mène la phalange ; elle embrasse tous les genres ornés ou unis dans les cadres de son travail ; aucun détail ne lui échappe ni dans la filature, ni dans le tissage, ni dans l’impression ; elle y ajoute les cotons à coudre et à broder, simples ou retors. La Normandie entre en partage pour les mêmes fabrications, et elle en a en outre une qui lui est propre, la rouennerie, c’est-à-dire des pièces d’étoffes ou de mouchoirs teints en fil et comportant quelques motifs d’ornement. Rien de plus curieux que cette industrie, l’une des plus vigoureuses que nous ayons et qui a pour principal siège les campagnes du pays de Caux. L’ouvrier est ici un véritable entrepreneur qui achète ses fils et vend son tissu en cherchant à se ménager sur cette opération un bénéfice qui représente son salaire. Quand ce n’est pas l’ouvrier lui-même qui spécule ainsi, c’est une sorte de facteur rural qui se substitue à l’ouvrier, lui fait des avances et s’en couvre par la vente. Le compte final s’établit à la halle de Rouen : des montagnes d’étoffes y sont en moins de quelques heures converties en argent soit par un marché direct, soit au moyen d’intermédiaires. Un autre article particulier à la Normandie, c’est la toile destinée aux pays nègres ou arabes : le Sénégal prend des guinées bleues, l’Algérie des pièces écrues portant une invocation à Dieu et au prophète. Pour la Picardie, le vrai titre est dans la variété et l’abondance des assortimens ; les attributions se partagent entre Saint-Quentin et Amiens, ou plutôt entre les campagnes environnantes ; Saint-Quentin excelle dans les articles de blanc, jaconas, nansouks et gazes, Amiens dans les étoffes mélangées et tirées à poil. Enfin Tarare et Roanne offrent le contraste d’objets de luxe, comme la tarlatane et la broderie riche, et de futaines ou draperies communes qui sortent des ateliers de leurs montagnes. Dans tout cela, il y a sans doute des efforts sérieux, un désir de perfection, un soin des détails qui frappent les hommes du métier ; mais pour la foule il n’y a plus de surprises, et elle en est avide par-dessus tout.

Les envois des pays étrangers sont l’objet du même délaissement, peut-être parce qu’ils sont en petit nombre. Manchester et Glasgow, de qui il y aurait eu tant à attendre, se sont montrès d’une parcimonie fâcheuse. L’exposition collective a été tardive et insuffisante, et dans les expositions individuelles point de noms de premier ordre, si ce n’est MM. Bazley et Armitage. Aucun de ces fabricans d’indiennes qui impriment jusqu’à 40 millions de mètres d’étoffes par an ; rien de nouveau d’ailleurs ni de saillant dans les produits. D’où vient cela ? Est-ce indifférence, est-ce dédain ? Non, c’est plutôt le sentiment qu’une industrie dans sa convalescence a besoin de se recueillir. A en juger par les abstentions, ce calcul a dû être commun à toute la région allemande. A part Gladbach, dans la Prusse rhénane, qui a fourni quelques filés ou tissus, et un petit nombre de lots venus de la Bohême, de Plauen entre autres, il n’y a à noter dans le reste de l’Europe que l’effort très marqué fait par la Russie pour introduire chez elle l’industrie du coton de toutes pièces. En Suisse seulement, un incident s’est produit, non dans la filature ni dans l’ensemble des tissages, mais dans un art spécial, la broderie. On sait de quel intérêt cette broderie, en apparence secondaire, est pour les cantons qui confinent au lac de Constance, Saint-Gall et Appenzell. Ces deux cantons, qui, réunis, ne comptent pas 300,000 âmes, ont pu, dans une seule branche d’industrie, balancer la fortune des grands états, former 50,000 ouvrières et créer une valeur annuelle de 30 millions de francs. Curieuse industrie, surtout par la manière dont elle s’exerce ! Elle a ses comptoirs et ses magasins à Saint-Gall, d’où part et où aboutit l’impulsion, mais ses ateliers sont en grande partie en plein air, dans les deux Appenzell ou les deux Rhodes, comme on les nomme. Qu’on se rende à Trogen et à Hérisau, et le long des chemins on verra les ouvriers et les ouvrières à l’œuvre. Toute fille gardant un troupeau, quelquefois de jeunes garçons, promènent l’aiguille sur un tambour garni d’une étoffe enroulée ou exécutent au crochet des bandes de rideaux. C’est l’emploi obligé des mains disponibles, et partout on s’y livre, sur le seuil des portes, sous les tonnelles, dans les prés, dans les bois ; le tambour à broderie est un compagnon dont on ne se sépare point : ici il est suspendu aux branches des arbres, là au joug des bœufs, en mouvement ou au repos, toujours à portée.

Ce tambour nomade est sérieusement menacé ; il y a au Champ de Mars, sous les vitrines de l’estrade suisse, une série de broderies exécutées mécaniquement, douloureux présage pour les deux cent mille femmes qui en Europe vivent de l’aiguille ou du crochet à broder. Nous avions bien eu des essais en ce genre à Saint-Quentin et à Paris, mais ils s’étaient réduits à quelques dessins très simples, des points d’esprit, des fleurs informes, des tâtonnemens en un mot. Ici, dans les coupons exposés, l’exécution est franche, avec des reliefs très nets, et l’ornement semble comporter à peu près tout ce qui se fait au tambour. Si c’est là une œuvre sérieuse et qui puisse devenir industrielle, ce sera un chapitre de plus à ajouter à cette révolution mécanique, cause déjà de tant de souffrances populaires. Nul doute que la vie rurale n’en soit profondément troublée dans les cantons où la broderie à la main était depuis longtemps une ressource régulière, ayant sa place dans le budget des ménages. Cette ressource, le cas se réalisant, disparaîtra ou du moins se modifiera : la fabrique au pied levé fera place à la fabrique sédentaire. Si habitué que l’on soit à ces déplacemens, on ne saurait assister à celui-ci sans regret. Le sort ne pourrait frapper un meilleur peuple. La campagne du Rhode extérieur est une suite de jardins coupés de quelques cultures ; nulle part les habitudes pastorales ne sont demeurées plus en honneur. Point de villes, quelques bourgs à peine, surtout des maisons éparses et entourées d’un clos. Ce qu’on nomme une police dans les grands états est ici chose inconnue ; une surveillance mutuelle, là où tout le monde se connaît, suffît pour la sûreté des personnes et le maintien des bonnes mœurs. La loi politique du pays est un régime patriarcal où les dissentimens sont rares. Il en existait un autrefois dans la différence des religions, l’un des deux Rhodes étant protestant, l’autre catholique ; quelques troubles en étaient même issus. Ces troubles appartiennent désormais à l’histoire ; ils se sont éteints il y a plusieurs siècles dans un pacte respecté de part et d’autre, et si bien que dans quelques localités les mêmes églises et les mêmes temples servent indistinctement aux cérémonies des deux cultes.


III

Nous voici aux fils et aux tissus de laine ; c’est l’industrie que depuis dix ans les événemens ont mise le plus en évidence. Les dommages qui se multipliaient autour d’elle lui ont profité ; elle a pris au coton tout ce qu’elle pouvait lui prendre et a empiété sur la soie en s’efforçant d’en imiter le lustre. Elle s’est arrondie, en un mot, pendant que par la force des choses ses deux rivales subissaient des démembremens. Que la maladie du ver cesse, que les beaux cotons abondent de nouveau, et la laine sera, comme tous les conquérans, exposée à des représailles.

Elle est menacée d’un autre côté. On sait ce que l’industrie des lainages doit à l’introduction du mérinos, qui date de la fin du siècle dernier, et aux croisemens qui en sont issus. Après une expérience séculaire, il paraissait établi que nulle matière n’est préférable à celle que fournit ce type renommé ; on ne la discutait pas. Aujourd’hui on la discute, et on se demande si ces toisons d’une finesse incomparable ne font pas payer trop cher les services qu’elles rendent. Le mouton en effet est une créature à deux fins ; il doit donner à la fois de la laine et de la viande, deux produits qui n’ont jamais pu se mettre en équilibre et qui passent pour incompatibles aux yeux de bien des gens. Comment ne pas incliner à le croire ? Les races d’élite, celles qui fournissent à l’industrie ses plus beaux fils, les races de Naz et de Rambouillet, la race électorale, ne donnent à l’abattoir que peu de viande et de la viande médiocre. Leurs flancs creux, leur poitrine, leur croupe et leurs reins serrés ne se prêtent pas à l’engraissement. Ce ne sont à la lettre que des bêtes à laine, et encore, si cette laine a de la douceur, elle laisse à désirer pour l’éclat du brin et la longueur de la mèche. Qu’en conclure ? A la rigueur ceci, qu’entre les deux produits la viande n’est pas le moins utile et qu’il faut vivre avant de se vêtir ; mais ce serait trancher dans le vif, et les accommodemens sont possibles. A quelque croisement qu’on soumette nos troupeaux, les laines fines ne manqueront jamais, dans nos pâturages maigres d’abord, qui sont par destination de vrais parcs à mérinos, puis dans les docks de Londres, dont nos filateurs connaissent le chemin et où abondent les laines d’Australie, désormais classées parmi les meilleures.

Tel est le défi qu’au nom de l’agriculture on a récemment jeté à l’industrie de la laine, et voici la transaction qu’on lui propose. Il s’agirait de convertir le mérinos, déjà fort amalgamé dans la Beauce et dans la Brie, en une bête mixte qui troquerait la supériorité bien établie de sa toison contre une charpente mieux conformée. Peut-être nos tissus seraient-ils moins souples, mais les étaux de nos bouchers seraient plus copieusement garnis. Projets en l’air ! dira-t-on ; la foi aux croisemens est en réel déclin, chacun s’en tient à ce qu’il a. Soit, mais les convenances commerciales ne capitulent pas pour cela, et voici ce qui arrive. Dans le cours de quarante ans, le prix de la laine a baissé de deux tiers au moins, tandis que celui de la viande montait au double et au triple. En 1805, la laine en suint valait 7 fr. le kilogramme, et en 1816 elle était encore cotée à 5 fr. ; depuis lors, par des dépréciations brusques ou lentes, elle est arrivée au prix où nous la voyons, oscillant entre 2 fr. et 2 fr. 50. D’un autre côté, la viande suivait la progression inverse. Sans remonter bien loin, on peut se souvenir du temps où l’on trouvait sur de certains marchés de la viande passable entre 50 et 75 c. le kilogramme. Nous voici aujourd’hui au double dans beaucoup de localités, au triple dans quelques autres, et il faut s’accoutumer à l’idée que, l’aisance aidant, le prix de 3 fr. le kilogramme ne passera plus pour une prétention exorbitante. S’il en est ainsi, le calcul le plus élémentaire démontrerait que sacrifier la laine à la viande est tout bénéfice pour l’éleveur : avec la laine, à peine couvre-t-on ses frais ; avec la viande, la marge est déjà belle et devient chaque jour plus engageante. Ce changement, il est vrai, ne se réalisera point d’un coup de baguette : on ne refait pas une race en un jour, il faut pour cela de l’argent, de la patience, presque du génie ; mais, petit ou grand, aucun obstacle ne tiendrait devant les nécessités de l’alimentation, si elles devenaient plus impérieuses.

Dans tous les cas, l’industrie des lainages, n’en serait point ébranlée ; c’est une de nos industries les plus vaillantes. Elle n’a jamais éprouvé, au nom seul du produit étranger, ces peurs et ces colères qui troublaient les autres jusqu’au vertige. Familiarisée avec les marchés du dehors, elle s’y était aguerrie dans un combat à égalité d’armes où toutes les nations avaient leurs représentans. La part qu’elle s’y était ménagée était des plus avantageuses. Ou elle avait évincé tous ses concurrens, comme pour les tissus de mérinos, ou elle était du moins entrée en partage avec eux, comme pour les draperies légères et les étoiles de nouveauté. Dans ce mouvement extérieur, point de temps d’arrêt ni d’échecs, si ce n’est ceux que nous infligeaient des tarifs hostiles ou des événemens politiques. En des temps et par des traitemens réguliers, toute prise de possession a été définitive, et il est peu d’exemples d’un débouché où notre industrie, une fois introduite, n’ait été en s’affermissant.

Une autre épreuve, plus décisive encore, ne l’a pas trouvée moins résolue : c’est celle des traités de commerce, dont on a déjà pu suivre les effets sur les autres tissus. Il y avait là une cause très naturelle d’émotions et un champ ouvert aux conjectures. Tout ne se bornait pas, pour les hommes prévoyans, à la question de savoir si, au fond, nous étions à même de soutenir le choc de ces entreprenans voisins à qui nous ouvrions délibérément nos portes. Un autre souci devait s’y mêler. A l’état réel des forces engagées et aux chances qui en découlaient s’ajoutaient, comme menace, les surprises et les caprices de l’opinion. Le passé là-dessus n’était pas rassurant. Ces préférences de la première heure avaient contribué pour une bonne part au préjudice causé à nos industries par le traité de commerce de 1786, signé par M. de Vergennes, Il devint alors de bon ton de mettre en crédit les produits anglais et d’aggraver ainsi la situation de nos produits, qui n’auraient jamais eu autant besoin d’être soutenus. Dans les mêmes circonstances, la faute, en 1861, aurait pu être renouvelée. Il eût suffi pour cela d’un de ces engouemens qui naissent on ne sait pourquoi et acquièrent d’autant plus de violence qu’ils ont moins de raison d’être. Le courant d’imitation une fois établi, le mal eût pu devenir grand, jeter du trouble sur ce nouvel essai de liberté, donner à l’incident une telle importance que l’objet de l’expérience eût pour ainsi dire disparu dans une équivoque.

Cette seconde déception nous a été épargnée ; tout s’est réduit à d’insignifiantes alertes. Il y a bien eu, dans le goût public, quelques accès de fantaisie, quelques préférences pour ce fruit longtemps défendu et désormais mis à notre portée ; les choses n’ont pas pris le caractère d’un danger et d’un dommage sérieux. Ce n’a plus été comme jadis une invasion en règle, servie par des connivences étourdies ; c’est une suite d’escarmouches qui se répètent encore contre nos positions les moins bien gardées. Çà et là, de temps à autre, quelques trouées sont faites, mais le front de nos troupes se reforme aussitôt sans préjudice sensible. Nos représailles sont autrement vigoureuses, comme le témoignent les tableaux officiels. A une valeur de 30 millions environ de lainages introduits chez nous dans l’année la plus chargée, nous avons opposé 145 millions d’exportations, près de cinq fois l’équivalent. Des deux parts d’ailleurs l’effort a été dès le début ce qu’il pouvait être. Il n’est pas de genre sur lequel nous n’ayons été éprouvés ; voici bientôt sept ans qu’il y a sur la place de Paris comme un défilé d’étoffes foulées et d’étoffes rases marquées aux étiquettes étrangères : elles pullulent cette année. Bien peu ont eu les honneurs d’un classement régulier ; les plus heureuses ne persistent que comme assortiment. Ce sont des exceptions auxquelles il faut se résigner de bonne grâce ; le peu qu’on nous dispute démontre la solidité de position de ce qu’on renonce à nous disputer. En somme, sur ce chef du moins, et jusqu’à la date où nous sommes, l’épreuve a été concluante. Elle atteste quels pas nous avons faits depuis l’époque bientôt séculaire où un relâchement de rigueur à la frontière suffisait pour mettre notre production en désarroi. Cette fois du moins le marché a été bien défendu, et il est resté en nos mains, non comme faveur, mais comme prix de la lutte. Veut-on savoir maintenant où est le secret de cette défense ? Dans la mobilité des inventions, dans l’art des surprises, dans une escrime constamment offensive et qui ne laisse jamais rien à découvert.

S’il fallait une garantie de plus de cette sécurité laborieusement acquise, l’exposition des lainages nous la fournirait. Notre concurrent le plus redoutable est évidemment Bradford, siège principal des industries qui tissent la laine peignée. Nulle part on n’est parvenu à tirer parti avec un art plus sûr des toisons anglaises, que distinguent le lustre et la longueur des brins. C’est Bradford également qui a su donner aux poils de chèvre, d’alpaga et de lama, les façons qui les ont rendus propres à la fabrication des belles étoffes rases. Voilà deux avantages ; le troisième, qui en est la conséquence, c’est l’ampleur des affaires : on n’évalue pas à moins de 500 millions de francs le mouvement annuel de ce marché. Un seul fabricant, M. Titus Salt, a construit aux portes de la ville une manufacture qui est devenue un bourg, Salter, du nom de son fondateur. Les proportions de cet établissement dépassent toute croyance. Ateliers, logemens d’ouvriers, église, écoles, halles, infirmerie, ont été faits d’un jet par les soins du même homme, aux frais de la même caisse, il y a dix ans de cela. C’est aujourd’hui une ruche qu’animent 4,000 ouvriers et 1,500 chevaux-vapeur ; les poils et les laines y arrivent à l’état brut, et, sans sortir de l’enceinte, s’y transforment successivement en fils, en pièces écrues, en tissus de couleur. Point de confusion d’ailleurs entre les produits ni entre les tâches ; toute nature de travail a un atelier distinct, et des appareils électriques mettent le chef de l’établissement en communication constante avec chacun de ces ateliers ; d’heure en heure, il reçoit des avis et expédie des ordres, l’unité du commandement plane sur cette activité disséminée. Un foyer d’industrie qui peut mettre en ligne de tels champions se désigne de lui-même à notre vigilance ; il est bon d’être en garde vis-à-vis de concurrens qui manient des masses aussi considérables de capitaux et de produits.

Le cas échéant, quels seraient nos moyens de résistance ? Nous avons quatre villes dont le travail principal est le même qu’à Bradford : Roubaix, Reims, Amiens et Sainte-Marie-aux-Mines, dans les Vosges. Les trois premières ont un crédit établi, la dernière est en voie de fonder le sien. Réunies, et dans les années actives, elles peuvent entrer en balance avec Bradford pour l’importance des affaires. Quant aux produits, les voici sous nos yeux, il n’y a qu’à comparer. Pour simplifier les choses, le mieux est de s’en tenir aux étoffes rases et de grand débit, sans insister sur les noms qu’on leur donne : mohairs, lenos, sultane, Orléans ; ces noms de caprice ne sont ni une indication ni une garantie de la composition du tissu. Le seul moyen d’être intelligible au milieu de cette multitude de désignations, toutes de métier, c’est de rester dans les généralités. Or d’un examen général, on est conduit à conclure que, si à de certains égards Bradford est plus industriel que nous, nous sommes incomparablement plus artistes que lui. A quelque produit qu’on l’applique, la distinction porte juste ; nous passons au second rang là où il y a plus d’industrie que d’art, nous reprenons le premier quand il y a plus d’art que d’industrie, et l’art ici ne signifie pas seulement une décoration meilleure, il est également dans le mélange des fils, dans la proportion des calibres, dans ce qui constitue l’aspect d’une étoffe. Notre marché est dès lors d’un accès difficile pour tout ce qui est orné, facile au contraire pour les unis, les Orléans surtout, où les Anglais ont atteint une perfection qui nous échappe. Tout récemment il s’y est joint un autre motif d’inquiétude : c’est une avalanche d’étoffes à l’usage du peuple, qu’on peut voir empilées dans quelques magasins de nouveautés. Rien de plus défectueux : c’est grossier, mal teint, de largeur très réduite ; mais le prix est de 60 centimes le mètre, on a une robe pour 4 francs. Ces surprises ont été tentées plus d’une fois, elles ont constamment tourné contre leurs auteurs ; si Roubaix n’était pas dans une heure de découragement, il aurait déjà pris sa revanche.

Dans les étoffes foulées, c’est-à-dire la draperie et ses dérivés, il ne semble pas que nous soyons serrés de si près, et le régime de cette industrie y contribue beaucoup ; à force de mobilité, elle déroute toute concurrence. Il y a vingt ans, on ne connaissait guère que des draps unis ou lisses, de laine pure, souples et résistans. Sauf le noir, qui n’a jamais pu être bien fixé, les couleurs étaient franches, solides, ne s’altérant point à l’air ni par le frottement. Dans ces conditions, et malgré les changemens de goût, une étoffe traversait une saison sans trop se déprécier ni tomber dans les rebuts. La part de l’aléatoire était limitée ; elle est sans limites depuis qu’à la draperie unie a succédé ce que l’on nomme la draperie de nouveauté. On sait en quoi cette draperie consiste ; mais peu de personnes en connaissent les origines. On la doit à M. Bonjean, Belge d’origine, qui s’était fixé à Sedan, où on l’avait vu débuter, grandir et marcher rapidement à la fortune. Doué d’une imagination active, il fut en outre servi par le hasard. Un jour on lui apporta l’échantillon d’un drap qui allait être mis sur le métier ; l’aspect lui en parut défectueux ; l’étoffe était maigre, mal venue, et comme le vice était moins dans l’exécution que dans la matière, il n’en pouvait pas attendre un produit régulier. Que fit-il alors ? Il imagina une combinaison purement de fantaisie, mêla quelques fils de soie aux fils de laine et en régla le jeu par des cartons. C’était une hardiesse au succès de laquelle personne ne croyait. Dès que la première pièce fut achevée, on l’envoya en essai à un tailleur de Paris. La réponse fut une forte commande, la nouveauté avait réussi : l’étoffe reçut le nom de l’inventeur, et le genre l’a longtemps gardé ; c’était l’étoffe Bonjean, introduite dès lors dans le domaine public, et qui, sous diverses formes, est encore la grande draperie du jour. Que de mélanges et de dessins elle a usés déjà au service d’un maître capricieux ! Il y en a eu pour tous les goûts, même les plus bizarres. A chaque saison, ce sont vingt draps nouveaux. Les uns sont gaufrés, d’autres jaspés, d’autres zébrés, les derniers venus sont piquetés de blanc ; on en fait à côtes, à carreaux, à rayures ; le teint varie des nuances les plus tendres aux tons les plus sombres. Une remarque à faire, c’est que de la bourgeoisie ce goût est passé au peuple avec des bariolages qui ne sont pas toujours heureux, témoins ces draps exposés, de fonds noir ou brun et criblés de plaqués qui ressemblent à des flocons de neige.

Plus que l’ancienne, la draperie nouvelle a exercé le génie du fabricant ; elle exclut pour ainsi dire le repos et oblige l’imagination à de perpétuels efforts. Tous les six mois, c’est une partie qui se lie et qui a ses émotions comme ses surprises ; bon gré, niai gré, il faut changer de manière sous peine d’être dépassé. Les grands industriels mènent la partie, inventent, combinent, s’arrangent pour que rien ne transpire de leurs travaux ; les petits fabricans sont aux écoutes et s’associent du mieux qu’ils peuvent au mouvement ; c’est un constant état de fièvre. Le besoin de se renouveler tient les esprits en haleine ; la routine n’a plus d’empire quand le mot d’ordre est le changement. Aucun succès n’est d’ailleurs durable ni sûr, même pour les réputations établies ; les noms, les titres acquis, ne préservent pas d’un échec quand on se trompe. Comment en serait-il autrement ? . Le public est là, qui impose ses décisions, ses fantaisies, ses goûts souvent équivoques. En réalité, les fabriques en renom exploitent à peu près les mêmes genres et S’adressent aux mêmes cliens, qui sont les principaux tailleurs et les maisons de commission pour l’intérieur et le dehors. C’est devant ces juges du camp que chaque année le tournoi s’ouvre, et malheur aux vaincus, c’est-à-dire aux articles qui ne réussissent pas ! Une déchéance les frappe ; ils tombent dans ce qu’on nomme les soldes et sont voués aux plus onéreuses liquidations. Cette perspective ferait de la draperie de nouveauté une dangereuse industrie, si on ne corrigeait pas ce qu’elle a de trop aléatoire. Les établissemens de premier ordre ont pris là-dessus un parti décisif ; ils ne travaillent qu’à coup sûr et après commandes. Ils traitent avec une ou plusieurs maisons de Paris, discutent les genres, arrêtent les prix, fixent les quantités et transportent à leurs acheteurs le monopole de l’article. C’est, comme on dit, un marché ferme. De tels marchés ne se passent d’ailleurs qu’entre puissances, c’est-à-dire d’une part entre fabricans qui ont fait leurs preuves et acquis le droit de dicter des conditions, d’autre part entre marchands qui sont posés de manière à mettre une étoffe en vogue et savent couvrir leur retraite en cas d’échec. Une impulsion est ainsi donnée par l’élite ; le gros de la fabrique cède au courant.

Dans ce régime militant, la draperie de nouveauté trouve, comme on va le comprendre, un puissant moyen de défense contre le produit étranger. Si déjà pour nous-mêmes le métier est difficile, si nos fabricans ne sont pas toujours sûrs de rencontrer juste dans le choix de leurs étoffes de saison, s’ils sont tenus, sous peine d’échec, d’étudier les variations du goût public et d’y conformer leurs services, combien ces entraves et ces risques ne s’aggraveraient-ils pas pour le fabricant anglais, belge ou autrichien ! Puis que de charges en surcroît : les frais de transport, les assurances, les commissions, les droits d’entrée ! Voilà plus qu’il n’en faut pour décourager la spéculation la plus téméraire. S’appliquât-elle à quelques types fixes, que les types mobiles, les seuls en vogue, lui échapperaient ; tout envoi arriverait à contre-temps et trouverait la place prise. On a vu en effet que la tenue de la draperie de nouveauté sur les marchés régulateurs est pour ainsi dire commandée par des engagemens préalables ; dès lors les quantités en excès se trouveraient en face d’acquéreurs pourvus et de besoins remplis. Un écoulement n’aurait lieu qu’au prix de grands sacrifices, et de semblables opérations ne se renouvellent pas ; ce sont des leçons qui datent. Cette catégorie d’étoffes est donc hors d’atteinte ; ni Huddersfield, ni Leeds, ni Verviers, ni Brunn, n’entameront Elbeuf, Louviers et Sedan. Tout au plus y aurait-il quelque chose à craindre des comtés de Wilt et de Glocester, qui sont restés fidèles à la draperie sévère, si leurs prix n’étaient pas sensiblement au-dessus des nôtres. Toutes ces localités ont d’ailleurs des expositions qui ne laissent rien à désirer. Elbeuf et Sedan soutiennent dignement leur nom, Verviers est en plein essor, Brunn plutôt en déclin. Dans la draperie moyenne, nous avons Vienne et Vire, qui, avec leurs unis et leurs articulés noirs et de couleur, poussent aussi loin que possible la modération des prix unie à la solidité de l’étoffe ; il en est de même de la Lorraine et du Languedoc, où sont situés les établissemens qui fabriquent nos draps de troupe. Pour ces divers articles, on arrive à la dernière limite d’un rabais régulier.

Voici maintenant des cas où cette limite est dépassée, Dans la section anglaise et sur la droite de la galerie du vêtement règne une suite d’étalages à découvert garnis de coupons de drap avec leurs étiquettes. On y lit non-seulement le nom des villes qui les exposent, Leeds, Huddersfield et Halifax, mais encore les dimensions et les prix des étoffes exposées. La curiosité est piquée ; on s’arrête, Ce n’est pas que l’objet en vaille la peine, rien de plus grossier, c’est un simple feutrage ; l’intérêt est dans l’étiquette, à la mention des prix. Les plus chers de ces draps sont cotés à 2 francs 50 centimes le mètre ; les autres vont en diminuant jusqu’à 1 franc 75 centimes ; il y en a de toutes les nuances et de toutes les combinaisons ; quelques-uns, tout inférieurs qu’ils sont, ont la prétention d’être des œuvres d’art. Un mètre de drap de largeur ordinaire à franc 75 centimes, c’est à n’y pas croire. Avec quelle laine a-t-on pu le confectionner ? quelle main-d’œuvre superficielle y a-t-on appliquée ? Voici le mot de l’énigme : jusqu’à ces derniers temps, on n’avait pas songé à tirer parti des débris de nos vêtemens, ni à restituer aux fabriques sous la forme de chiffons les matières qui en étaient sorties sous la forme de draps. Les haillons du pauvre et les rebuts du riche ne servaient guère que d’engrais à la vigne et au houblon. Il y avait là une lacune, on l’a comblée. Une fabrication de seconde main existe aujourd’hui ; elle est florissante, on a essayé de la relever par le nom, c’est en termes de fabrique de la renaissance. Les chiffons de laine, ramenés dans les ateliers, y sont soumis à un défilochage, passés au chlore, blanchis et cardés. Comme la substance est énervée, on la traite par le feutrage, et, vu son prix, on la prodigue. On compose de la sorte des étoffes très épaisses qu’on envoie à l’impression et qu’on décore de dessins dans le goût populaire. Cela ne vaut guère que le prix marqué ; l’étoffe a une raideur qui la rapproche du carton ; elle fait poche partout où la pression du corps s’exerce. Tels quels, ces draps ont néanmoins leur place dans la consommation, et, bien que sur une moindre échelle que les Anglais, nous en répandons dans le commerce. Les halles qui ont une clientèle rurale en sont pourvues ; les magasins de confection en emploient des quantités considérables ; on y découpe ces habillemens qui garnissent les devantures et se recommandent à la foule par la modicité des prix. Avec du drap à 2 francs le mètre et les machines à coudre, on peut fournir le public à bon marché et glaner encore quelques bénéfices.

Des industries du vêtement, il ne reste à mentionner que les chanvres et les lins pour clore cette série ; peu de mots suffiront. C’est la même famille que les soies, les cotons et les laines ; la plupart des traits sont communs. Le régime est exclusivement manufacturier pour le filage ; il est manufacturier ou domestique pour le tissage, suivant les localités. Cette industrie est d’ailleurs très vigoureuse ; elle profite aux champs et à l’atelier dans un cumul d’activité et de richesse, et n’expose pas les populations aux troubles et aux incertitudes d’un approvisionnement lointain. Le seul inconvénient est l’insalubrité qui accompagne une partie des travaux ; elle est insalubre au rouissage, insalubre également dans le filage, qui a lieu au milieu de vapeurs humides et chaudes et par de brusques changemens de température. Dans les grands établissemens, comme ceux qui entourent Lille et Armentières, cette insalubrité a pourtant disparu. Nulle part les ateliers ne réunissent à un plus haut degré la perfection des machines et les bonnes conditions d’aérage. On n’est pas mieux installé en Angleterre et en Ecosse. La qualité des produits répond à la précision des instrumens : les toiles que notre Flandre expose sont des plus belles ; d’un autre côté, les Vosges et l’Anjou confirment leurs anciens titres par une nouvelle sanction. Dans l’ensemble, les toiles françaises ne le cèdent ni à celles de la Silésie et de la Saxe, ni à celles de Belfast et de Glasgow ; le grain des nôtres serait peut-être plus serré, l’échelle des finesses mieux réglée, le fil d’un calibre plus égal, et ce qui le témoigne, c’est que nous restons les maîtres à peu près exclusifs de notre marché ; on ne bat en retraite que devant les forts. Maintenant que dire des tissus inférieurs auxquels la disette du coton avait donné une notoriété éphémère ? Ils sont bien effacés déjà et ne méritent guère qu’on les sauve de l’oubli. A l’essai, aucun n’a tenu ce qu’on espérait. Le jute manque de souplesse, se teint mal et ne drape pas ; l’herbe de Chine est d’une nature si savonneuse que les mailles, glissant les unes sur les autres, n’acquièrent jamais de consistance ; les deux textiles sont jugés, presque condamnés. A quoi bon d’ailleurs courir de telles aventures quand on en est venu à produire industriellement et par masses des étoffes de laine ou de laine et coton à 60 centimes le mètre, des draps à 1 franc 75 centimes ? Chercher après cela des graminées et des fibres d’un emploi meilleur et moins coûteux n’est plus qu’une lubie de savant ou une gageure puérile.


IV

Voici encore une industrie où l’art met sa touche comme dans les tissus : c’est celle de l’ameublement. Elle relève à la fois de la sculpture et du dessin. Pour l’exécution, on peut être fier d’elle, on ne saurait l’être pour l’invention ; sa seule originalité consiste à changer de modèles et à promener l’imitation de siècle en siècle, au gré du goût régnant. Dans l’ébénisterie par exemple, jusqu’où cette manie n’est-elle pas allée ! Nous avons été un instant livrés à la lettre aux antiquaires. Un meuble n’avait de prix qu’à la condition d’être ancien ; s’il ne l’était, il devait du moins le paraître ; le neuf ne passait que sous ce déguisement. Singulière infirmité, et il n’est pas certain que nous en soyons bien guéris. Il est toujours fâcheux de s’asservir à promener un calque sur la tradition, quelque glorieuse que cette tradition puisse être. Nulle ne l’est plus que celle de la France. Nous avons là dès le début tout un art, et un art exquis. Cet art remonte aux premiers procédés d’assemblage, c’est-à-dire au moment où les meubles cessent d’être assujettis au moyen des goujons en fer et où l’on emploie la colle pour faire les joints. Alors naît la grande sculpture sur bois, au seuil même de la renaissance, qui s’en empare et la livre au ciseau de ses maîtres, Jean Goujon, Germain Pilon, Jacques Sarrazin. Que de chefs-d’œuvre coup sur coup, frises, décorations, buffets d’orgue, stalles, chaires, bahuts, crédences ! Ce qu’on en voit dans nos musées et dans nos églises suffit pour donner une idée du génie du temps ; rien de plus achevé ni de plus vigoureux ; c’est la grâce unie à la force. Dans cette période, c’est la sculpture qui l’emporte ; plus tard ce sera la marqueterie. Déjà sous Henri IV et sous Louis XIII le style de la renaissance dégénère ; le meuble devient plus lourd, plus triste. Il faut franchir un demi-siècle pour arriver à un autre genre et à une autre supériorité. Boule imagine alors et pousse à une perfection incomparable l’art d’incruster le bois et d’y distribuer avec un goût parfait des ornemens de cuivre, d’écaille, d’ivoire, de nacre, de burgau, même de corne et de baleine. Du temps des sculpteurs, le chêne suffisait à leurs compositions ; tout au plus le suppléait-on par quelques bois indigènes. Pour les œuvres de marqueterie, on eut recours à d’autres bois, et le commerce en amena de tous les points du globe : l’acajou, l’ébène, le palissandre, le citronnier. Boule fît école, et cette école remplit la France de chefs-d’œuvre ; jamais meubles plus riches ne garnirent les appartemens.

Après lui, il y eut, sous Louis XV, quelques déviations et un excès de mouvement dans les formes. Un bois peu connu, peu employé auparavant, depuis prodigué jusqu’à l’abus, le bois de rose, fournit un placage très recherché, et sous ce nom on comprit toutes les essences d’un ton fauve ou jaune allant jusqu’au rouge veiné de noir. C’était ou le liseron des Antilles ou le balsamier de la Jamaïque, parfois même des racines d’arbres à couches concentriques et à structures bizarres. Le style d’ailleurs allait d’affectation en affectation. Plus de jambes droites ni de lignes uniformes ; les pieds sont contournés ; les panneaux courbes, on sent la manière et l’effort ; l’ameublement répond à la galanterie qui règne. La laque joue aussi un rôle déjà connue sous Louis XIV, elle entre pour une plus grande part dans le revêtement et se marie avec l’incrustation et la dorure. Les choses durent ainsi, avec des veines heureuses ou médiocres, jusqu’à l’avènement de Louis XVI, ou la sculpture, longtemps délaissée, se relève dans le découpage du bois et surtout dans le travail des sièges et des fauteuils. Ce fut une belle époque pour l’ameublement, celle où la délicatesse du goût s’allia le mieux à la richesse de l’exécution. Riesner y donnait le ton pour la marqueterie, Goutière pour la ciselure ; c’est à leurs talens combinés que l’on doit ces meubles ornés de cuivre qui ont laissé un nom et une date dans l’industrie. Les sièges et les fauteuils n’étaient pas traités avec moins de soin. Des médaillons en tapisserie de Beauvais ou en damas de Lyon garnissaient ces bois merveilleux et en rehaussaient l’effet ; tout était assorti dans ces témoignages d’une opulence qui allait disparaître et se signalait par un dernier éclat.

C’est à ces réminiscences que depuis trente ans l’art de l’ameublement demande des motifs de décoration. Il lui a fallu pour cela se guérir de l’épidémie d’antiquité grecque ou romaine qui, dans le premier quart de ce siècle, envahit nos écoles de dessin. Il n’y avait plus qu’un bois, l’acajou, plus qu’une forme, la ligne droite. Cette cure ne s’opéra pas sans effort, et le plus heureux de ces efforts fut un retour vers le siècle qui venait de finir et dont les souvenirs paraissaient oubliés. Jacob en eut des premiers le sentiment et copia, ligne par ligne, quelques-uns de ces meubles qu’on laissait pourrir dans les greniers. Cet essai réussit pleinement. Toute cette grâce méconnue et abandonnée surprit et charma les yeux ; l’engouement s’en mêla, et comme toujours on passa d’un excès à l’autre. De là cette chasse aux vieux mobiliers qui mit en campagne tant de brocanteurs et dévalisa les provinces au profit de Paris ; de là également cet abus de l’imitation, qui en se prolongeant nous livre sans défense aux médiocrités. Pour quelques essais passables, que de lourdes contrefaçons ! Rapprochées des vrais débris du passé, comme ces tristes copies pâlissent ! Ces cuivres, ces découpures, ces incrustations, procédant des ornemens anciens, n’en ont plus ni le charme ni le cachet individuel ; encore moins retrouve-t-on dans ces meubles d’imitation la légèreté d’aspect qui cadrait si bien avec le caractère et les allures de nos aïeux. Quel degré de ressemblance attendre des œuvres de la main, quand les tours d’esprit sont si différens !

L’intérêt de cette exposition était précisément de savoir si l’industrie de l’ameublement était résolue à rompre avec ce long plagiat. Vérification faite, le doute subsiste. On a bien quelque peu retranché dans les sculptures exubérantes, émondé ce qu’il y avait de trop luxuriant dans les détails, c’est un art qui se range après une jeunesse orageuse ; mais c’est toujours le même art. Tous ces meubles français ou étrangers ont un grave défaut, ils manquent de caractère. Prenez les panneaux un à un, vous constatez partout la sûreté et l’adresse de la main ; l’ensemble néanmoins ne laisse qu’une impression vague. On a sous les yeux des objets dont la signification échappe. A quoi sont-ils destinés ? On ne le saisit pas d’abord ni sans commentaire. Cela tient à ce qu’on s’y est montré moins préoccupé de l’usage ou du style que de la richesse, et qu’on les a trouvés suffisamment commodes dès le moment qu’ils étaient copieusement ornés. Peut-être le tort en est-il moins au fabricant qu’au client, enclin à imposer son mauvais goût. Autrefois l’artiste n’avait affaire qu’à des souverains ou à de grands seigneurs ; maintenant il est obligé de compter avec tout le monde et souvent de se gâter la main pour plaire à des acquéreurs inintelligens. La profusion des ornemens nous vient de là ; c’est une des faiblesses des parvenus. On aime ce qui brille, ce qui saute à l’œil, ce qui a les apparences de la richesse ; on prise moins les travaux délicats ou sévères qui s’adressent à l’élite et relèvent de suffrages plus éclairés.

Personne n’est plus heureux en ce genre que M. Fourdinois ; dans les trois concours qui se sont succédé, des récompenses de premier ordre lui sont échues, en 1855 pour une bibliothèque en poirier noirci, en 1862 pour un bahut d’ébène, en 1867 pour deux meubles, l’un en chêne sculpté, l’autre en ébène, relevés par une riche marqueterie. Ces meubles sont à la fois d’une exécution d’apparat et d’un genre indéfini, double écueil volontairement affronté. On peut tout aussi bien y voir des médailliers, des bahuts ou des armoires. Tels quels, ce sont des modèles d’incrustation patiente. L’un des soubassemens est à lui seul une page d’art, un peu chargée, mais exquise ; le jaspe, le vert antique et le lapis-lazuli sont enchâssés et combinés de telle sorte, les bois choisis et préparés avec une telle entente des effets, que l’harmonie se maintient au milieu des plus vigoureux contrastes ; des statuettes d’un très bon style achèvent cette décoration. En réalité, ce ne sont pas là des meubles ; ce sont des objets d’art et de curiosité, comme on en trouve encore dans quelques galeries italiennes, et qui au temps de la renaissance se distribuèrent à profusion dans les palais des princes ou de marchands comme les premiers Médicis. A quoi répondraient aujourd’hui des meubles pareils ? Il leur faut plus d’espace qu’on n’en a communément, des oisifs qui puissent en jouir, des curieux qui sachent les goûter, des riches qui ne regardent pas de trop près au prix qu’on en demande ; c’est un débouché bien réduit. Les Anglais en sont comme nous à l’imitation, avec un degré de plus ; ils nous copient dans ce que nous copions. Seulement, et où reconnaît là une qualité qui leur est habituelle, ils approprient mieux les objets à la destination ; ce mérite est commun à leur ébénisterie, à leur orfèvrerie, à leurs bronzes, à leurs poteries et à leurs cristaux. Ils en ont un second, c’est le soin de l’exécution ; au point de vue du métier, ils sont irréprochables ; rien, de mieux ajusté que leurs meubles. Au point de vue de l’art, ils satisfont moins, l’ornement est souvent lourd, et les couleurs sont volontiers criardes. Ni les musées ni les écoles n’ont pu introduire dans leur goût ce que donnent seuls le tempérament et la race, le choix, la mesure, l’inspiration. Il y a pourtant des exceptions à faire pour de vigoureux morceaux de sculpture et de ciselure. L’Allemagne a aussi quelques bons échantillons de marqueterie, mais c’est au ciseau de ses sculpteurs qu’elle doit ce qu’elle nous montre de plus achevé, des bas-reliefs, des panneaux de bahuts, des armoiries dans un goût gothique et franchement féodal. L’Italie enfin nous envoie du berceau de la renaissance un témoignage du changement que le goût y a subi ; c’est le même art, mais alourdi par les années. Les bordures sont massives, d’une largeur extravagante, taillées dans le bois en forme de feuilles d’acanthe et de brocoli, surmontées de figures en ronde-bosse de dimensions outrées. Certain buffet a les proportions d’un monument, les sculptures y ont de tels reliefs et prennent du haut en bas une telle place que les abords en sont pour ainsi dire interdits ; ce ne sont partout, que feuillages, fruits, sujets de chasse et de pêche ; dans cette profusion, ni l’harmonie des lignes ni les ménagemens à garder pour les convenances du service ne sont respectés.

L’industrie des métaux précieux ne nous retiendra pas longtemps ; elle a peu gagné depuis les derniers concours ; de l’application, du soin, de la conscience, c’est tout ce qu’on y relève. Un certain niveau semble avoir passé sur les produits : tout le monde conçoit et exécute à peu près dans les mêmes conditions. D’où vient cela ? D’une cause à peine perceptible aujourd’hui, destinée plus tard à agir profondément sur les arts qui s’inspirent du dessin. Qui ne voit les procédés chimiques et mécaniques envahir le domaine de l’inspiration et de l’interprétation libres ? Pour peu que la reproduction rigoureuse s’étende, que deviendra la reproduction arbitraire ? L’objectif du photographe remplacera le coup-d’œil et le crayon de l’artiste. Naguère la miniature seule était menacée ; c’est maintenant la gravure, la sculpture, le paysage, et que serait-ce si, après avoir fixé la ligne, on parvenait à fixer la couleur ? On conçoit de quels secours sont de tels expédiens pour des mains inhabiles ou paresseuses ; les plus vaillantes s’y laissent même gagner, et on citerait des peintres de renom qui en usent pour les ébauches de leurs toiles. Toujours est-il que les vitrines des orfèvres, des bijoutiers et des joailliers présentent un peu d’uniformité, et qu’il en faut voir la cause dans ces moyens commodes d’obtenir l’image exacte et même la réduction à volonté des objets. Les grandes maisons comme celles de MM. Odiot et Christofle pour l’orfèvrerie, MM. Bapst pour la joaillerie, n’en gardent pas moins leur rang, et s’appliquent de leur mieux à soustraire le génie de leur industrie aux facilités énervantes vers lesquelles on l’entraîne.

A passer en revue tous les arts de décoration, il y aurait encore bien des articles à y comprendre, et au premier rang les tapisseries des Gobelins et de Beauvais, et les porcelaines de Sèvres. C’est la perfection même et l’une des passions du public. Le succès n’est pas moindre pour Baccarat et Saint-Gobain. Baccarat, avec ses grands lustres à cristaux, a donné à l’espace dont il dispose l’aspect d’une salle de bal ; Saint-Gobain a disséminé dans les galeries du palais les magnifiques glaces sorties de ses coulées. Saint-Gobain doit être le vétéran de nos établissemens d’industrie ; il fut créé par Colbert, qui voulait enlever à Venise le monopole de ses miroirs. Les plus singuliers engouemens marquèrent ses origines. Louis XIV le protégeait, et c’était parmi les courtisans à qui irait sur ses brisées. Saint-Simon raconte à ce sujet d’une comtesse de Fiesque, qui « n’avait presque rien parce qu’elle avait tout fricassé, » une histoire qui prouve combien le succès fut vif. « Tout au commencement de ces magnifiques glaces, alors fort rares et fort chères, elle acheta un parfaitement beau miroir. — Hé ! comtesse, lui dirent ses amis, ou avez-vous pris cela ? — J’avais, dit-elle, une méchante terre et qui ne me rapportait que du blé. Je l’ai vendue et en ai eu ce miroir. Est-ce que je n’ai pas fait merveille ? Du blé ou ce beau miroir ! » On a aujourd’hui des miroirs plus beaux à de moindres prix. Les glaces qui valaient, il y a un siècle, 300 francs le mètre se vendent 30 fr., et on fabrique 365,000 mètres par an ; avec le prix d’une terre, on garnirait de trumeaux une petite ville. C’est que de grands progrès ont été faits dans la perfection et la promptitude des opérations, la hardiesse des procédés, l’étendue des surfaces, et que la manufacture, dans cette longue succession de maîtres, est toujours tombée en de fortes mains.

En résumé, comme on l’a vu, ce qui manque aux industries et aux arts dont nous venons de récapituler les titres, c’est l’originalité. Parviendront-ils à la reconquérir ? C’est une grosse tâche pour des temps de déclin. Dans les arts comme en toutes choses, à mesure que les civilisations vieillissent, l’invention semble se rétrécir. Sans doute, s’il survenait un vrai génie, tout ce qui nous enchaîne aujourd’hui à une certaine médiocrité, la diffusion de la richesse, l’action qu’exerce dans le domaine des arts cette foule de cliens qui autrefois s’en tenaient éloignés, l’altération du goût dont cette invasion a été suivie, la nécessité où l’on est d’y conformer les travaux de la pensée et de la main, tous ces empêchemens, toutes ces difficultés ne seraient rien devant la puissance d’un grand exemple ; mais les génies où sont-ils ? Qui en donnera à notre monde appauvri ? C’est du ciel qu’ils descendent, et il en est avare. Qui nous donnera surtout de ces génies simples dans leur grandeur et ne gâtant pas, à force de s’enivrer d’eux-mêmes, les dons qu’ils ont reçus d’en haut ? C’est là le problème, et, à vrai dire, il n’est pas à la veille d’être résolu.


Quoique l’exposition de 1867 ne soit parvenue qu’à la moitié de son cours, sa mission essentielle est remplie ; le plus puissant moyen qu’elle eût d’agir sur ses justiciables lui a échappé : elle a distribué ses prix. La cérémonie a été fort belle, c’est la seule joie sans trouble qu’ait eue le commandeur des croyans, étonné au fond de se trouver là. Point de mécompte dans la mise en scène, pas un point noir à l’horizon. Le lendemain seulement un orage a éclaté, et avec quelle furie, les grands foyers d’industrie le savent ; il dure encore et gagne les petites localités qui n’en avaient jusque-là reçu que d’insignifiantes atteintes. Ces récriminations ne sont pas nouvelles : dans tous les concours de ce genre, les exposans se sont trouvés mal jugés, les lauréats plus mal que les autres ; ceux qui avaient du bronze auraient voulu de l’argent, ceux qui avaient de l’argent auraient voulu de l’or, les petits prix contestaient les grands prix et les mentions — ayant pour elles le nombre — menaient un bruit à tout dominer. Le temps fera justice de ce concert de doléances et d’accusations où les vanités individuelles se retranchent derrière des griefs généraux pour frapper des coups plus sûrs. Le seul devoir qui reste aux personnes désintéressées, c’est de s’assurer si parmi ces griefs il n’en est point de fondés et d’une gravité telle qu’il y ait intérêt à les porter devant le public.

Le premier reproche que l’on fait à la commission impériale, c’est d’avoir multiplié outre mesure les prix impersonnels au détriment des récompenses individuelles. Ainsi beaucoup de médailles d’or décernées à des corps moraux, contrées, villes, chambres de commerce, ont eu pour conséquence d’abaisser d’un degré les médailles accordées aux exposans de la localité. Dans le groupe de Lyon par exemple, il a suffi d’une médaille d’or donnée à la chambre de commerce, qui n’en a que faire, pour condamner à la médaille d’argent quinze ou vingt industriels de premier ordre, qui, dans les concours précédens, avaient obtenu les récompenses supérieures, médailles de prix en Angleterre, en France grandes médailles d’honneur ou médailles d’or. N’est-ce pas là, dit-on, une mauvaise note, une diminution de grade, comme on en inflige dans l’armée à ceux qui ont démérité ? Encore si cette sobriété dans l’octroi de la médaille d’or eût été générale, la résignation fût devenue plus facile ; mais ces mains fermées pour une classe s’ouvraient largement pour d’autres : le hasard, le caprice, en décidaient. Croirait-on que les boissons fermentées ont eu 84 médailles d’or, tandis que la soie et les soieries n’en obtenaient pas une et en outre 191 médailles d’argent, le tout pour des marchands plutôt que pour des vignerons. Que signifient enfin ces grands prix distribués entre les états plus ou moins engagés dans la culture du coton, l’Égypte, le Brésil, la Turquie, l’Italie, l’Algérie, les Indes anglaises ? A qui les adresser et à quel écusson les suspendre ? Passe encore pour des grands prix d’empereurs, ceux-là ne restent pas en chemin ; il y a assez d’officieux pour les remettre aux destinataires.

A ces remontrances, à ces plaintes, la commission impériale répond en rejetant sur les jurys de classe, puis sur les jurys de groupe, qui forment le second degré de juridiction, la responsabilité de ces erreurs, de ces contradictions, de ces fantaisies. Ces jurys agissent séparément et dans une pleine indépendance ; on ne saurait leur demander ni en attendre une conformité rigoureuse dans la manière de procéder. Ils se composent de membres français et étrangers ; on n’y réunit des noms de quelque poids qu’à la condition d’affranchir les jurys des formes gênantes et d’avoir un certain respect pour leurs décisions. Dans tout cela, il y a bien la part des infirmités humaines ; mais où ne se glisse-t-elle pas ? Le plus fâcheux, c’est que l’arrêt une fois rendu n’est susceptible ni d’appel, ni de recours. Le jury se disperse, et on serait mal venu à le convoquer de nouveau pour se réformer lui-même. Quant à une réforme d’office, il n’y faut pas songer : ce serait la ruine du principe même des expositions. Pour que les autres états y acquiescent, il est de règle que la main du pays qui les inaugure n’en rende pas le régime trop onéreux, et que les balances où les titres se pèsent ne soient pas soupçonnées d’avoir des poids inégaux. Le respect des décisions prises est donc de rigueur. Tout au plus peut-on panser les blessures les plus vives, réparer quelques omissions, ajouter aux faveurs accordées. C’est une révision amiable, un supplément d’instruction qui apaise sans rien infirmer. Voilà comment la commission impériale se défend, et dans une certaine mesure elle a raison. A réparer toutes les erreurs et redresser tous les torts, il faudrait guerroyer sans relâche et la lance au poing : personne n’est infaillible. Seulement il est difficile de supposer qu’à aucun degré de la juridiction des récompenses les présidens de groupe d’abord et après eux la commission impériale n’aient pu arrêter cette pluie de médailles d’or et d’argent qui est tombée comme une manne sur deux cent soixante-quinze vignerons ou prétendus tels. C’est un miracle à mettre à côté de celui des noces de Cana.

Toute grandeur s’expie, et l’exposition de 1867 n’échappera pas à cette loi : son châtiment sera d’avoir rendu impossible les expositions futures, à moins qu’elles ne se résignent à déchoir. Vainement cherche-t-on par où l’on pourrait renchérir sur les scènes dont nous sommes témoins. La part de l’agrément ? elle est ample déjà, et on ne pourrait guère la pousser plus loin sans scandale ; la part des constructions accessoires ? qu’on demande à ceux qui ont fait les frais de celles-ci, s’ils seraient d’humeur à recommencer ; le nombre des exposans, la masse des produits ? mais l’encombrement est déjà exagéré, et on a calculé qu’à trois minutes par exposant il faudrait plus d’une année pour tout voir ; la pompe des fêtes ? la présence des souverains ? mais la série des fêtes données est déjà satisfaisante, sans compter celles qu’on nous réserve, et quant aux souverains il ne nous aura guère manqué que l’empereur de Chine, qui est trop sédentaire, et le président des États-Unis, qui est trop viager ; les autres auront été représentés ou seront venus en personne. Tout laisse donc croire que nous aurons joui d’un exemplaire unique dont nos neveux ne verront pas l’équivalent, sous cette forme du moins : les difficultés de dépense, d’espace, d’installations, ne seront pas vaincues deux fois. Mettons dès lors à profit les jours de grâce qui nous restent. Maintenant, pourquoi s’en cacher ? ce qui frappe le plus dans ce spectacle, c’est moins encore le témoignage de la puissance de l’homme que la profusion des inutilités dont il s’est fait un besoin. Lorsque dans le cours de toute une journée on a arpenté en long et en large ce vaste palais, poussé des reconnaissances dans ses plus riches galeries, qu’on s’est promené d’éblouissement en éblouissement, et qu’on s’en revient le soir avec beaucoup de fatigue dans les membres et un peu d’humeur dans l’esprit, on est plus d’une fois tenté de s’écrier comme ce sauvage à qui l’on montrait les merveilles de nos arts : Que de choses dont je puis me passer !


Louis REYBAUD.