L’Hérédo/Chapitre IV

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CHAPITRE IV

critique de l’inconscient :
l’instinct génésique. — le deuxième acte
du drame intérieur

Depuis l’époque où le Boche Edouard von Hartmann a écrit sa Philosophie de l’Inconscient, cette fausse doctrine a fait des petits. L’Inconscient est devenu le tarte-à-la-crème des physiologistes en mal de psychologie et des psychologues en mal de métaphysique. Le monstre informe a bénéficié de l’ignorance et du laisser-aller des philosophes et des médecins, ainsi qu’un animal familier, nourri de tous les détritus de la clinique nerveuse et des laissés pour compte de l’induction. Penseurs et psychiatres ont pris, à qui mieux mieux, l’habitude d’attribuer à l’Inconscient tout phénomène mal observé, ou dont l’on ne découvrait point immédiatement les causes. Ainsi dessinait-on autrefois des lions ou des tigres sur les espaces inexplorés des cartes de géographie. Il en est résulté un grand vague dans la connaissance et une véritable exploitation de ce vague par la rhétorique à la mode.

Une étude suivie du problème m’a mené à cette conclusion que la plupart des phénomènes, attribués au fameux Inconscient, dérivent en réalité de l’instinct génésique, des formes héréditaires dont il peuple le moi, par le mécanisme de l’autofécondation, et de l’obscurité qu’il projette sur le soi.

Afin de fixer les idées, je propose le schéma suivant :

L’impulsion ou initiative créatrice du soi (en A) se dirige vers le déclenchement de l’instinct génésique (en B). Chemin faisant, sa ligne directrice est brisée par les reviviscences héréditaires du moi (en C). Sous l’influence de cette rupture, ces reviviscences, e, f, g, h, l, m, s’éparpillent, en dehors de la ligne du soi et concentriquement à elle, pour rencontrer, en d’, e’, f’, g’, h’, l’, m’, l’instinct génésique, qui les modèle. Cette zone d’éparpillement, de rencontres et de modelage n’est autre que le domaine attribué à l’Inconscient.


Léon Daudet – L’Hérédo.djvu

Mais il importe de serrer de près les diverses phases de ces actions et réactions, jusqu’à présent mal étudiées et dont l’ignorance a puissamment servi la thèse fallacieuse de l’Inconscient.

Le soi, nous l’avons vu, veut créer et décide de créer. Or l’instrument de la création, corporelle ou intellectuelle, est dans l’être l’instinct génésique. Celui-ci, que j’appelle encore le mauvais hôte, est un serviteur imparfait, qui regimbe, qui ruse, qui connaît de redoutables révoltes. Ces révoltes ont alimenté, à toutes les époques, la littérature romanesque et dramatique. Il n’est rien en effet de plus tragique que les assauts de cet instinct animal contre la raison et que les fréquentes victoires remportées par lui sur la raison. La théologie catholique seule a su traiter la question dans toute son ampleur et avec une richesse d’arguments qui ne saurait être dépassée. Je n’en dirai pas autant de la psychologie et de la clinique cérébro-nerveuse de ces vingt-cinq dernières années, qui ont écrasé le sujet sous un fatras d’observations arrêtées à mi-chemin, comme si elles en redoutaient l’aboutissement moral. C’est qu’en effet l’homicide doctrine matérialiste enseigne qu’il faut vénérer ses entraînements et ses passions, alors qu’une étude sommaire du mauvais hôte nous place devant la nécessité de les refréner. L’initiative créatrice du soi est saine et raisonnable. L’instinct génésique, abandonné à lui-même, est destructeur.

Mais il est destructeur d’une façon particulière et qui le rend particulièrement dangereux. Il détruit en modelant les figures héréditaires du moi, ou en leur donnant une importance et des dimensions exagérées par l’autofécondation ; puis en éparpillant ces images qui flottent alors, informes débris, à la périphérie de la conscience, qu’elles empoisonnent. C’est pourquoi, toujours comme dans l’intoxication chronique, les premières atteintes de l’amour sensuel procurent une impression d’euphorie, de délices, d’augmentation de la force vitale. Puis ce troupeau de figures enchanteresses, empruntées à notre bagage congénital, va grimaçant et s’enlaidissant, suscite peu à peu en nous toutes les tortures de la jalousie, de l’inassouvissement, de l’angoisse accumulée au cours des générations — angor avi — pour aboutir, si notre soi ne réagit pas vivement, à la pire douleur et à la mort. Ce que les révélateurs de l’Inconscient ont découvert et décrit, sous le nom d’automatisme, n’est que le dénudement, par l’instinct génésique, des rouages moteurs de l’organisme, lesquels, privés de la direction du soi, fonctionnent désormais à vide et machinalement. Ces rouages ne sont pas, à proprement parler, en dehors de la conscience, puisque la conscience pourrait les ressaisir, dans un sursaut de farouche énergie ou dans une lente application consécutive de la volonté. Mais ils donnent en effet l’illusion d’appartenir à l’inconscience, par leur éloignement et la quasi obscurité où ils fonctionnent.

Comment et pourquoi l’instinct génésique s’en prend-il aux figures héréditaires du moi — souvenirs, penchants, présences, aspirations vagues, etc. — et les modèle-t-il, de la même façon que le verrier souffle sa pâte lumineuse en toute sorte de formes brillantes et fragiles, qu’il brisera ensuite par excès d’insufflation. D’abord parce que cet instinct cherchant sa proie, quœrens qaem devoret, saisit ce qu’il trouve à travers le champ de la conscience. Ensuite parce qu’une affinité profonde existe entre l’instrument de la continuité génésique et les éléments hérités de cette continuité. On peut dire, dans une brève formule, que le désir happe les hérédismes. J’ai donné autrefois, comme épigraphe à un de mes romans la formule suivante : « La passion fait sourdre la race ». C’est la même idée, sous une autre forme.

On comprend ainsi le caractère impétueux et dominateur de l’instinct génésique, quand il se déchaîne à travers la personnalité. Il s’appuie, dans un seul individu, sur plusieurs générations et il s’incorpore les forces explosives, les images accumulées de cent cinquante, deux cents années. Car les reviviscences héréditaires ne s’atténuent qu’avec une extrême lenteur et conservent leur virulence plus longtemps encore que les bacilles et spirilles les plus tenaces. On imagine les ravages causés par de telles incursions et une telle frénésie d’insufflation et de modelage. Oreste n’est jamais en proie qu’aux furies intérieures ; mais ces furies sont dévastatrices.

La soudaineté, la multiplicité de ces gonflements, puis de ces ruptures des figures du moi par l’instinct génésique, la vitesse dont sont animés les fragments — véritables bolides de la conscience — ont permis d’échafauder la théorie de l’Inconscient. Cependant ses adeptes eux-mêmes, en analysant les phénomènes prétendus inconscients, donnent un démenti à leur thèse, attendu que des phénomènes réellement inconscients échapperaient à toute analyse. Ils seraient pour notre esprit comme le néant. Au lieu que l’expérience personnelle nous atteste que ce que nous croyons ignoré de la conscience est tantôt simplement oublié par elle, tantôt perçu fugitivement, tantôt mis de côté grâce à un subtil travail de l’hypocrisie intellectuelle. Je ne puis admettre l’Inconscient tel qu’on nous le fabrique, mais j’admets que l’instinct génésique se donne à lui-même la fréquente comédie de l’inconscience. En tout cas, la conscience a possibilité de prise et de surveillance sur toute l’étendue et toutes les ramifications de la personnalité. C’est une simple question d’entraînement. L’homme est d’autant plus digne de ce nom que cette prise et cette surveillance sont plus complètes, qu’il est à lui-même un juge plus clairvoyant et plus sévère.

Hartmann et ses émules ont avidement et puérilement recherché l’inconscience à travers la nature. Or, l’homme est un fabricateur de conscient. Son éminente dignité vient précisément de son aptitude à « conscienciser » la nature et à l’humaniser. Il s’agit donc pour lui de perfectionner sans cesse sa connaissance du moi et du soi et sa maîtrise du soi, non de les affaiblir. À la formule, excellente mais insuffisante, « Connais-toi toi-même », je substitue celle-ci : « Agis ton soi ».

L’introspection a été, à travers les âges, le privilège d’un petit nombre de personnes. Quelques-unes sont arrivées à noter, du promontoire le plus avancé de la conscience, ce gonflement, puis cet éclatement des éléments héréditaires du moi sous l’influence de l’instinct génésique. J’ai déjà cité le Hamlet de Shakespeare. L’amour, d’ailleurs fugitif, que le prince danois éprouve pour Ophélie éveille, modèle, puis éparpille en lui tout un cortège de figures sentimentales ou burlesques. Mais c’est dans la musique et chez le plus passionné des musiciens, chez Beethoven, que nous trouvons, magnifiée et rythmée, la plus grande somme de ce prétendu inconscient, transmis, par son génie, à notre conscience. Comme Shakespeare, comme Balzac, Beethoven se délivrait de ses hérédismes, mais dans la zone d’appel du désir, au moment où ceux-ci, comparables à des nébuleuses sonores, vont s’éparpillant en une poussière d’harmonies, que colorent la joie, la mélancolie, le regret, le désespoir, le remords, l’espérance et la désillusion. Écoutez la sonate pathétique ou l’Appassionnata, la Symphonie Héroïque ou celle en ut mineur, en vous reportant au schéma précédent. Vous saisirez, avec un peu d’attention : 1° l’appel initial du soi, large, solennel, plein de force et de liberté ; 2° l’éveil du désir génésique, mis en mouvement presque aussitôt ; 3° la pluie des souvenirs, aspirations vagues, présences, tournures d’esprit, etc., venus de la lignée beethovenienne ; 4° leur saisie par le désir de cet homme sublime ; 5° leur agrandissement et leur modelage ; 6° leur éclatement et leur disparition dans ce noir du son qu’est le silence. Quand vous aurez recommencé une demi-douzaine de fois cet exercice, votre oreille habituée reconnaîtra et distinguera ces diverses phrases du second acte du drame intérieur avec une grande aisance. Vous comprendrez alors qu’Inconscient signifie en réalité ignorance ou paresse. Le flambeau de la raison peut tout éclairer.

Beethoven est, à ce point de vue, un excellent objet d’étude, vu que les opérations ci-dessus décrites se présentent chez lui à l’état pur, sans la complexité supplémentaire qu’ajoutent au problème l’emploi des mots, ou le choix d’un sujet littéraire ou dramatique. L’éternel motif des créations de Beethoven, c’est le drame intérieur, la lutte du moi et du soi. Il l’a fixée pour la suite des siècles, cette lutte, en une série de tables sonores qui ne sera peut-être jamais égalée, avec une puissance et une surabondance auprès desquelles tout ce qu’on peut écrire, sur le même sujet, semble étriqué et mesquin.

Chez Rembrandt, le soi nous apparaît, nous éblouit, dans la qualité de la lumière et dans la composition ; le désir dans la vigueur du trait ; le façonnement, puis l’éclatement des personnages intérieurs, sous le choc de l’instinct génésique, dans l’originalité des figures et des décors. Mettez-vous en face de la Ronde de nuit, des Syndics des Drapiers, de cette eau-forte dramatique qu’est la Résurrection de Lazare. L’élan créateur est le même et vous remarquez, dans ces trois chefs-d’œuvre, peints sur la toile, ou mordus sur le cuivre, le même procédé de libération du moi par la projection de figures du même type. Ces figures-là étaient en Rembrandt, même alors qu’il les retouchait et complétait par quelques observations de l’ambiance. Elles étaient tellement en lui que, détachées, isolées, elles seraient reconnues et saluées aussitôt par le plus faible connaisseur du maître. Quant au tonus du vouloir — en dépit des vicissitudes de la biographie — il est d’une qualité souveraine, brillant et soutenu sans une défaillance, ne laissant rien au hasard, disposant les perspectives, allumant les regards, animant les mouvements avec une précision, une sérénité héroïques. Couronnant le tout, un équilibre sage fait de chacune de ces créations une haute leçon artistique et morale et comme une ouverture sur l’au-delà. Le dernier terme de la raison humaine, c’est le miracle, c’est-à-dire la reconnaissance et l’acceptation de cela seul qui la domine, puisqu’elle en est l’aboutissement. L’atmosphère miraculeuse est en Rembrandt, comme peut-être chez aucun mortel, sauf Pascal. De là le sentiment de paix planante qui flotte autour des Pèlerins d’Emmaüs, une paix qui repose sur la certitude. Toute cette œuvre du grand Hollandais est inspirée, baignée de miracle, proportionnellement à son intense réalisme. Puisque, si la raison est la serrure de la vie, il faut bien que le miracle en soit la clé.

Je n’hésite pas à mettre sur le même plan qu’une sonate de Beethoven, ou une toile ou une estampe de Rembrandt, pour la lumière qu’il projette sur le prétendu Inconscient, l’Égoïste, de George Meredith. Dans cette étude des profondeurs de la conscience — unique en son genre — le gonflement systématique des éléments héréditaires, qui est ce que l’auteur entend par égoïsme, et leur rupture suivie d’éparpillement, sous l’influence du désir, sont décrits avec une minutie et une précision d’histologîste. En se reportant à notre analyse du soi et du moi, la trame du caractère de Willougby, le personnage principal, devient très simple et aisée à comprendre. Mais Meredith a mis sa coquetterie à offrir, sous les espèces d’un simple roman, un traité complet de la personnalité humaine, qui est en même temps une critique aiguë du poncif de l’Inconscient ; ce qui fait que cet ouvrage magistral n’a pas encore obtenu aujourd’hui la fortune glorieuse à laquelle il a droit. L’Égoïste est une bombe philosophique et littéraire, qui n’a pas encore éclaté. Par sa forme insolite et son aspect rébarbatif, il continue à intriguer les badauds de l’élite, dans le champ des lettres anglaises.

Je vois d’ici les doctrinaires de l’Inconscient qui s’avancent vers moi en poussant de grands cris : « Et le somnambulisme… et l’automatisme ambulatoire… et les dédoublements ou détriplements de la personnalité… et tous les phénomènes subconscients ?… » Je sais, je connais. J’ai assisté aux séances de la Salpêtrière, où Charcot et ses élèves obtenaient de très bonne foi, des prétendues hystériques, une succession de symptômes demi-artificiels, conformes aux théories du grand clinicien. J’ai entendu le récit de l’homme qui s’était réveillé sur le pont de Brest, après un voyage dont il n’avait plus la moindre notion dans l’esprit, et la confession de la femme qu’avait désengourdie, après un sommeil de trois années, le bruit de la chute d’eau. Je ne nie pas que certaines parties de l’esprit puissent dormir, pendant que d’autres, appelées au mouvement, demeurent éveillées. Je ne m’insurge pas contre le terme de subconscient, ni contre aucun autre terme qui signifie une diminution ou altération de notre essentielle faculté ; encore que, selon moi, ces diminutions, ou ces altérations portent beaucoup plus sur la volonté que sur la conscience proprement dite, et relèvent surtout de l’oubli ou de l’aboulie. Mais je nie l’Inconscient métaphysique et psychologique, en tant qu’explication générale de l’inconnu ou du peu connu de l’être normal et sain ; et j’insiste sur l’explication de tant de symptômes mal interprétés par la rencontre de l’instinct génésique et des figures héréditaires intérieures, par les épisodes de cette rencontre.

Toute marotte, principalement scientifique ou philosophique, est détestable. Je suis arrivé à concevoir que les choses se passaient comme je les expose. Pensant que cette explication est au point, je la fais connaître. S’il en est une autre meilleure, et qui contredise la mienne formellement, je l’accueillerai avec reconnaissance. Un travail, tel que celui que j’ai entrepris ici, est fait pour ouvrir les discussions, non pour les clore, pour provoquer les recherches originales, non pour les étouffer. Rien de plus odieux que les pontifes de Faculté, quand ils entendent nous imposer leurs vues étroites. J’ai souffert d’eux, je ne les imiterai point.

Qu’on ne s’y trompe pas, le succès de la doctrine de l’Inconscient est né de la fortune singulière qui fut, il y a un quart de siècle, celle de la thèse de l’irresponsabilité morale. Comment juger, réprimer ou punir ce qui était soustrait à la connaissance, ce qui se passait dans le domaine mystérieux, inconnu, déifié en quelque sorte par Hartmann et ses successeurs. Si une grande partie de l’homme échappait à l’homme, il fallait reviser, avec l’ancienne règle de la raison, la législation fondée sur cette règle. Du même coup, le domaine de l’intelligible apparaissait diminué et comme rabougri, en face du champ immense qui nous échappait au dedans de nous-même, de cette jungle impénétrable et de ces insondables abîmes. Ces clartés, que perdait la sagesse traditionnelle, nous allions les demander désormais au sensible, notamment à l’intuitivisme, faculté mystérieuse, inanalysable, prééminente, qui devenait le tarte-à-la-crème de la philosophie renouvelée.

Or, si j’examine les divers compartiments de ce qu’on appelle l’Inconscient, je découvre dans chacun d’eux :

1° Un principe moteur, dynamique, qui est, selon moi, l’instinct génésique ;

2° Un automatisme, qui n’est lui-même qu’une accumulation de mouvements et de possibilités de mouvements héréditaires, déclenchés par ce principe dynamique ;

3° Des dessins et enchevêtrements, compliqués sans doute, non inextricables, résultant de la combinaison des débris héréditaires explosés au sein du moi. Ceci soit dit notamment pour le vertige ambulatoire, ou les interventions inattendues d’un lointain passé dans le présent.

Examinons ces différents points, sans recourir à l’intuitivisme, ni à rien de semblable, mais à la lumière de l’entendement.

1° L’instinct génésique est, avec la volonté de vivre, le grand principe dynamique de l’individu, celui qui assure la continuité de la race.

Son domaine est encore plus étendu qu’on ne le croit généralement. Il peut être l’instrument de l’initiative créatrice, elle-même partie intégrante du soi. Il accumule de la force dans la veille comme dans le sommeil, et il la dépense soudain, soit qu’il la mette au service de la procréation, soit qu’il l’utilise pour le modelage et la libération des formes héréditaires du moi. Balzac et d’autres ont remarqué que la création littéraire ou artistique était augmentée par la chasteté, diminuée par son contraire. Cela se comprend. Ce qui est dépensé dans l’amour et la fécondation véritable n’est pas employé à la libération des hérédismes, ni à l’autofécondation. Inversement, ce qui concourt à la libération littéraire, artistique, scientifique, politique des hérédismes est autant de pris sur la dépense amoureuse. C’est une application du dicton populaire : on ne peut être partout à la fois.

Il est des opérations prétendues inconscientes, en particulier des opérations mentales de calcul ou de déduction, dans lesquelles l’instinct génésique peut être masqué. J’affirme qu’il est à leur origine et qu’un interrogatoire serré du sujet permettrait de le découvrir. On sait pourquoi le paon fait la roue et pourquoi le rossignol s’égosille. Au fond de n’importe quel tour de force physique ou cérébral, se trouve la puissance ardente et propulsive qui commande l’espèce et revêt tous les déguisements. Continuer, durer, c’est le cri vital. Aussi avec quelle avidité cette puissance génésique se jette sur le moi héréditaire et fait sa pâture des qualités comme des défauts, comme des modalités physiologiques, comme des principes de mouvement transmis ! L’affinité est d’une violence extrême entre ce qui a déjà vécu et ce qui tend à faire naître et renaître, entre les éléments du passé et la force qui commande l’avenir. Je dirai volontiers de l’instinct génésique qu’il fait le saccage des hérédismes, en voulant les assimiler et les modeler. C’est l’avare devenu prodigue, qui dépense inconsidérément ses trésors.

2° Le type du mouvement automatique, c’est le réflexe. Je vois en lui un hérédo-mouvement, augmenté ou diminué par l’influx vital, par la sensibilité génésique. C’est l’acte ancien, transmis de génération en génération, dont l’usage a raccourci le trajet, entre l’incitation et la détente. Il est aussi des pensées réflexes, des images réflexes, perçues dès leur éclosion dans l’esprit, qui tiennent à la facilité héréditaire et font le poète, l’orateur né. Chez le prince, qui a reçu de ses ancêtres le don et la vision politiques, le sens des nécessités de l’État acquiert l’acuité et la soudaineté d’un réflexe. Mais peut-on parler ici d’inconscience, alors qu’il s’agit tout au contraire de phénomènes d’hyperconscience, d’ellipses, de raccourcis de conscience, et comme d’une réflexion au second degré ?

3° Les enchevêtrements et les figures, par combinaisons de débris héréditaires, sont d’une variété infinie. On peut y ranger les pressentiments, les sympathies et les antipathies, — du coup de foudre à la haine subite, — et ces attractions qui résultent de la rencontre, entre deux agencements analogues, des hérédismes de deux moi. Il n’est aucune des modalités, des formes capricieuses du prétendu Inconscient, qui ne puisse s’expliquer par une semblable pluie d’éclats héréditaires, qu’accompagne l’obcurcissement du soi.

L’observation et l’expérience auraient déjà du mettre sur cette voie les doctrinaires de l’Inconscient, attendu que ces manifestations, plus ou moins mystérieuses et singulières, se remarquent surtout chez les hérédos. Il était donc à présumer qu’une relation existait entre de tels phénomènes et la surcharge héréditaire, ou prédominance du moi sur le soi. L’absence de gouvernement intérieur favorise en nous l’automate. Notre meilleure chance de libération, musculaire, sensible, mentale, est dans l’exercice et l’application de la raison volontaire. Il n’est pas de plus grande erreur que de respecter en nous les demi-ténèbres.

Mais qu’y a t-il au fond de l’instinct génésique, ou plutôt comment percevons-nous cet instinct, quand il n’est ni dissimulé, ni déguisé ? La question est d’importance, attendu que sa réponse permettra de distinguer ensuite ce qui relève, ou non, du grand déformateur de l’être intime.

Le désir est perçu comme la faim ou la soif, d’une façon encore plus indéterminée et pénétrante. Il consiste essentiellement dans une aura, dans une vapeur grisante, accompagnée de tension cardiaque et d’une sensation de chaleur, qui nous masque les opérations du soi. Celui qui subit cette aura s’appartient mal et d’ailleurs il cherche à oublier tout ce qui n’est pas l’objet immédiat de sa concupiscence. Cependant une frange de raison, qui n’abandonne jamais l’être humain, lui permet de distinguer quelque chose comme un écoulement rapide d’images, les unes accélérantes, les autres contrariantes, qui gravitent au fond de sa conscience, s’enflent et crèvent à la façon de bulles de savon. Nous savons ce que sont ces images et de quel héritage elles témoignent. Leur émouvante rupture, leur disparition se succédant au sein d’une durée très courte, inspirent au désirant l’idée de la mort, comme compagne de son voluptueux plaisir. Il ne faut pas chercher ailleurs l’explication de ce phénomène psychologique constaté par tous les poètes, qui associe le désir amoureux à la mort. C’est l’éparpillement des fantômes intérieurs qui inspire au spectateur-acteur du moi en désir ces pensées ardemment funèbres.

Tandis que se joue cet acte si fréquent du drame intérieur, le soi demeure presque complètement masqué par la vapeur ou aura du désir. Mais qu’il se fasse jour dans le tonus du vouloir, ou dans une partie de l’équilibre sage, et aussitôt le désir tombe et se dissipe, ainsi que la brume au premier rayon du soleil. C’est une expérience que chacun peut faire et qui nous prouve avec quelle facilité nous pourrions, si nous le voulions, combattre et vaincre nos désirs en apparence les plus irrésistibles. La simple nature s’en charge quelquefois. Tel qui se croyait esclave assiste brusquement, avec bonheur, à la rupture presque spontanée de ses fers.

J’avais un ami médecin — appelons-le Fabien — laborieux, d’une grande force morale, mais d’un tempérament de feu. Son malheur voulut qu’il s’éprît d’une femme belle et séduisante, parfaitement indigne de lui. Il en perdait le boire et le manger. La possession, éveillant en lui la jalousie et déchaînant les hérédismes qu’il ne libérait plus dans son travail, acheva de le martyriser. Cela dura deux ans. Je commençais à craindre que cette belle intelligence ne sombrât dans une passion si absorbante et orageuse, quand un jour Fabien tomba chez moi à huit heures du matin. Je somnolais encore. Il me dit :

« C’est fait, je suis guéri.

— Guéri de quoi ?

— De mon amour pour — ici le nom de la femme. — J’en suis certain, je suis délivré. Ah ! saperlotte, je l’ai échappé belle ! »

Sa mine, son aspect étaient tels que d’un prisonnier évadé. Il riait. Il eût presque dansé. Je n’en revenais pas. Je lui demandai :

« Comment cela s’est-il passé ?

— Oh de la façon la plus simple du monde. Depuis deux ans j’étais fou, avec un tout petit coin de lucidité, que je te dissimulais soigneusement, de peur que tu ne le bouches, en essayant de l’agrandir. C’est ce filet de lumière qui m’a sauvé. J’ai pris l’habitude de me représenter nettement, clairement, d’abord cinq minutes par jour, puis avec plus de fréquence :

1° La déchéance et la ruine qui me menaçaient.

2° La douleur de ma rupture, si jamais je parvenais à l’accomplir… Cet entraînement méthodique m’a énormément coûté pendant six semaines. Ensuite, je ne pouvais plus me passer de cette gymnastique morale, au bout de laquelle m’apparaissait la délivrance. Celle-ci m’est venue tout d’un coup : vlan ! Je me suis réveillé libre, comprends-tu cela, libre, avec la sensation d’un homme qui vient d’échapper à la noyade !… Il ne reste plus qu’à régler le dispositif des adieux, que je désire décents. C’est pour cela que je suis ici. »

Fabien disait vrai. Il se maria quelques mois plus tard avec une délicieuse jeune fille et mena désormais une vie normale, tranquille et heureuse. Il avait découvert tout seul le remède héroïque à son asservissement, qui est le réveil méthodique du soi.

Le désir de l’argent et des honneurs, le désir ambitieux, si tenace chez certains, sont sujets à des caprices, à des hauts et bas, à des chutes brusques du même ordre. Il suffit que la raison, libre en face du soi dépouillé de la confusion héréditaire, lui représente fortement pendant une minute, la vanité de ces appétits. Car le désir, quel que soit son objet, relève toujours de l’instinct génésique, pur, ou à l’état de mélange et de dissimulation ; et l’instinct génésique ne cesse jamais d’agir sur les hérédismes, dans les deux sens indiqués plus haut.

La justesse et la vérité d’une thèse philosophique ou scientifique sont d’autant plus probables que cette thèse donne la clé d’un plus grand nombre de faits d’observation ; car il est clair qu’on n’arrive jamais, dans ce domaine, à une certitude mathématique. Or la plupart des perversions sexuelles — pour l’étude desquelles je renvoie aux traités spéciaux — ont pour origine une présence héréditaire, ou un souvenir hérité, ou un hérédisme quelconque, happé et fixé par un gonflement de l’instinct génésique. Chacun de ces malades, s’il est interrogé méthodiquement et habilement, retrouvera dans sa mémoire les circonstances où telle image, qui est devenue la substance et la trame de son obsession, est tombée dans son appétit sexuel, et passée ainsi sournoisement à l’état de hantise. Combien de médecins, même spécialistes, combien de philosophes n’avons-nous pas vus donner à ces obsessions une origine inconsciente et subconsciente, donc incurable, alors que la simple observation aurait dû les mettre sur la voie de leur lourde erreur.

Sans doute, l’être humain est moralement fragile, notamment aux tournants climatériques et critiques, où pleuvent surtout en lui les fantômes héréditaires. Sans doute, la rencontre d’une de ces figures — animées ou inanimées — et de l’instinct génésique, grand fabricateur de réflexes et d’automatismes, peut lui infliger, dans l’adolescence, ou l’âge mûr, ou au penchant de la vieillesse, une habitude vicieuse, susceptible de ronger et de détruire son existence, une tare extraordinairement tenace. Mais si la cause de tels accidents, trop souvent funestes, est bien celle que j’indique ici — et j’ai tout lieu de croire qu’il en est ainsi — le traitement moral approprié est possible et la guérison, plus ou moins lointaine, est certaine.

Mes lecteurs peuvent ainsi se rendre compte que je ne sépare point l’examen critique des profondeurs de la personnalité humaine de l’intervention thérapeutique dans les troubles de cette personnalité, que je ne sépare point l’interprétation doctrinaire de l’action. Ce sera tout le mérite de ce petit livre que d’apprendre à ne pas subir des diminutions ou des maux, qui peuvent et doivent être combattus. Après avoir regardé, étudié les hérédismes, leurs passages, leur emprise en nous, le mécanisme de l’automate auquel ils semblent parfois nous réduire, regardons, étudions les moyens de leur échapper et de nous reconquérir. Regardons, étudions ces deux forces connexes : l’attention et la volonté. Apprenons à ranimer notre soi défaillant, à le refaire, à l’utiliser. Apprenons à sortir de la passivité et à mépriser le fatalisme. Ce ne sont pas là des mots. Ce sont des réalités vivantes et saignantes.

Les rencontres fâcheuses de l’instinct génésique et des hérédismes, les troubles graves qui en résultent, sont trop connus, ont désolé trop d’existences et de familles pour qu’il soit besoin d’insister et de fournir des exemples. Ceux-ci foisonnent dans tous les milieux. Ils alimentent les faits divers, aussi bien que la chronique scandaleuse. Les trois quarts des suicides prétendus mystérieux n’ont pas une autre origine.

Vous connaissez la vieille objection : mais comment vous appuyerez-vous sur la volonté, alors que, dans la majorité de ces cas de dépravation, c’est la volonté elle-même qui est malade. Or, nous avons appris que le tonus du vouloir échappe aux hérédismes. Il peut être rouillé par le manque d’exercice et par l’oubli. Il ne peut être ni anéanti, ni brisé, ni rendu impropre à l’usage. Ce qui le fait croire abusivement, c’est que la raison est, dans le même temps, obscurcie par les vapeurs de l’instinct génésique et les suffusions de l’hérédité. Reportons-nous à notre schéma. Le traitement de tant d’altérations morbides, dont nous connaissons maintenant la cause, consistera donc :

1° À éclairer méthodiquement le jugement, en développant l’introspection du soi, et à susciter celui-ci, en refrénant les images et reviviscences louches du moi ;

2° À ranimer le tonus du vouloir par la vision claire du but à atteindre, de la santé morale à reconquérir :

3° À chercher une diversion puissante dans l’impulsion créatrice, artistique, littéraire, scientifique, politique, en vue de l’équilibre sage.

Nous examinerons plus tard les moyens d’atteindre ce triple résultat, de retrouver la règle de vie avec la paix de la conscience.

Mais, dès maintenant, on se rend compte de la nocivité de la doctrine philosophique, au rebours de la nôtre, qui porte le nom d’Inconscient et des dérivés psychologiques et médicaux de cette doctrine. Elle agit à la façon d’un poison paralysant. Elle substitue le réflexe au mouvement, l’automatisme à la volonté, en déchaînant l’instinct génésique. Elle obscurcit l’intelligence et favorise l’ignorance de notre véritable personnalité. Elle doit être considérée comme un fléau.