L’Héritage/08

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Texte établi par Les Éditions Variétés (p. 135-147).


LE BONHEUR










LE BONHEUR



Il avait épousé, il y avait de cela quinze ans de vie dure, une grande femme maigre et osseuse, au verbe brutal, au teint affadi par les interminables séances à la cuisine et au-dessus du baquet à lessive. Il en avait eu onze enfants dont il restait cinq, par miracle. Tout cela peuplait, cette année-là, les quatre pièces au deuxième d’un taudis de la rue Labrecque ; encore fallait-il pour le trouver s’enfoncer dans la cour. Qu’importait ! Au prochain premier mai on prendrait cliques et claques, les meubles à trois pattes et les matelas crevés, et l’on changerait une fois de plus de domicile, comme tous les ans. C’était là une nécessité, bien plus, une habitude. Le loyer était impayé. Ma­ dame était à langue tirée avec les voisines. Les enfants avaient cassé trois carreaux en deux semaines. Quand février arrivait, commençait la chasse au logement. Cela donnait à la femme l’occasion d’aller mettre le nez dans le linge sale d’autres familles, sous prétexte de visiter des logis. On comptait les années par les différentes adresses ; on commençait même à en oublier.

La vie de l’homme était centrée sur la filature où dix heures par jour il surveillait le ballet étourdissant des bobines. Il rentrait le soir, les oreilles pleines de leur bourdon monotone et réintégrait son galetas. Il soupait, puis s’installait à son journal, au bruit des portes claquées par les filles partant à l’aventure. Puis il se couchait enfin, lourdement, jusqu’à l’heure matinale du départ pour l’usine.

Et pourtant, il ne se sentait point trop malheureux. Rien n’existait au monde pour lui que la machine vertigineuse et le refuge de sa cuisine où la soirée s’écoulait dans un calme relatif. Il y avait un bon moment : l’heure de flânerie de midi, avec les camarades, la gamelle sur les genoux, à se raconter des histoires et à lancer des pointes aux fileuses qui savaient répondre. Il y avait surtout un grand moment, celui de la paye, le vendredi. Mais qui ne durait guère. Tant que l’enveloppe était dans sa poche, il se sentait riche ; il n’était pas à la maison depuis dix minutes que les quelques billets fondaient, passaient dans les mains de la ménagère pour s’engloutir dans le tiroir-caisse de l’épicier.

Sa sortie de l’usine correspondait chaque soir avec le départ du patron. Au moment où il passait la porte ouvrière, son œil était attiré par la voiture qui attendait avec, à l’avant, le chauffeur muet et méprisant. Il ralentissait le pas, s’attardait un peu, la gamelle vide à bout de bras. Car cela, pour lui, symbolisait toute richesse et résumait toute joie de vivre ; il lorgnait obliquement les glaces, le vernis poli comme un miroir, le capot allongé en museau de lévrier, les chromes lumineux. Ce moment était de la journée le seul peut-être où il pensât, et où surtout il fût conscient de son sort et de la différence entre ce sort et celui de certains autres. Il pensait, à ce moment. Il pensait et se sentait confusément besogneux et misérable.

C’était chez lui une passion secrète, un étrange amour inavoué et à jamais impossible à assouvir. Le samedi soir il s’emparait du supplément de son journal et y cherchait la chronique de l’auto ; il y mettait cette hâte de celui qui sent venir une souffrance et ne veut point qu’elle tarde. Il caressait des yeux les modèles nouveaux, s’arrêtant aux seules voitures de grand luxe, celles qui touchent les trois et les quatre mille ; cinq ans de salaire ! Ce qu’il aimait de celles-là était qu’elles lui rendaient plus amère son amertume. Il était presque satisfait quand la vue d’une voiture inconnue plus coûteuse parvenait à hanter son dimanche.

Mais de cela jamais il ne disait rien.


✽ ✽

Un soir quelque imperceptible déclic se fit en lui ; le fil de sa pensée glissa, sur la bobine où jusque-là les jours s’enroulaient régulièrement, chaque tour à côté du voisin, chaque année recouvrant les précédentes, indéfiniment, jusqu’à la cassure du fil qu’aucune fileuse ne pourrait renouer. L’idée fut d’abord imprécise ; et d’un geste habituel, il replaça du doigt le fil errant.

Puis ce qui était pensée fluide, sans contours nets, s’affermit, devint une certitude dont les racines s’agrippaient profondément dans la profondeur de son moi troublé.

C’est ainsi qu’il se rendit compte, pleinement compte, qu’avant longtemps lui aussi aurait sa voiture ; une voiture de luxe aux chromes lumineux comme des astres, à la silhouette affolante comme celle d’un lévrier.

Il en fut frappé subitement comme d’une grande lumière, avec une telle soudaineté qu’il s’interrompit de manger, stupéfié de sentir prendre forme en lui une pensée précise, brutale.

Il y songea avec une complaisance qui le fit se retourner dans son lit bien avant dans la nuit.

Il y songea le lendemain pendant son travail et, à la sortie, en fut enhardi au point qu’il osa s’arrêter carrément près de la voiture du patron et la détailler d’un œil assuré. Le chauffeur le regarda même avec quelque étonnement ; l’ouvrier se détourna bien vite. Il ne fallait pas que son secret fut éventé. Il voulait se réserver le plaisir divin de la surprise : voir la tête de sa femme, et de ses voisins, donc ! le jour où il arriverait à sa porte conduisant une voiture cent fois plus belle… Au fait, il aurait un chauffeur. Et qui aurait un vêtement d’or comme la voiture. Une hâte obscure de cette revanche flotta au fond de lui, très vague.

Le soir à table, il se mit à rire d’un rire d’abord discret qui secouait ses minables épaules sous la vieille veste de laine effrangée qu’il ne voyait pas. Les enfants levèrent vers lui des yeux curieux et insouciants. Sa femme pointa un menton étonné.

Trois semaines plus tard on le conduisit à Saint-Jean-de-Dieu en auto, dans un taxi. En descendant de voiture, il pria aimablement le chauffeur de passer à la Banque de Montréal toucher de sa part cent mille dollars de pourboire !


✽ ✽

Le mal étant récent, il y avait quelque espoir de guérison. Le médecin-chef de l’institution s’y intéressa d’autant plus qu’il expérimentait, dans le traitement des cas de ce genre, un médicament nouveau qui semblait justifier les plus belles espérances.

Le pauvre malade faisait pitié. Il passait ses journées dans la salle commune, parmi les fous inoffensifs, à supputer le chiffre de sa fortune sur des bouts de papier quand il en pouvait trouver, le reste du temps sur ses doigts. Les millions s’additionnaient aux millions. Et quand l’un de ses compagnons s’approchait de lui, il déchirait un bout de son feuillet et signait d’une écriture informe, mais sans hésitation, un chèque somptueux que le bénéficiaire contemplait longue­ment d’un air grave puis avalait avec des grognements de plaisir.

Le milliardaire jouissait intensément de sa vie nouvelle. Sa démarche était glorieuse et condescendante. Il respirait une immense et maladive volupté. Rien de ce qui le touchait ne gardait ses proportions humaines. Chaque repas lui était un festin ; chaque visite des internes, une espèce d’ambassade.

Deux fois la semaine, on le venait chercher — en grand équipage — pour le conduire à la clinique recevoir son traitement. Il se faisait aimable pour tous et tendait un bras magnanime à la seringue de la piqueuse qui était là pour le servir. Médecins et infirmières étaient respectueusement rangés à distance. De chaque côté, deux acolytes : l’un lui tenait le bras, l’autre offrait l’ouate. Le rite accompli, il disait merci en souriant afin de montrer que sa richesse ne l’avait point rendu moins affable. On le reconduisait alors, lui devant, son personnel derrière, jusqu’à la salle au seuil de laquelle il renvoyait toute cette valetaille du geste familier mais catégorique qu’il avait tant de fois vu faire par son patron au chauffeur.

Une passion généreuse lui était venue et qu’enfin il pouvait satisfaire, que chaque générosité nouvelle excitait encore, comme en l’affamé chaque bouchée ouvre plus immense le gouffre de la faim. Lui qui de sa vie n’avait jamais rien reçu qui n’eut été cent fois gagné et qui surtout jamais n’avait pu donner, il se livrait à une orgie de largesses.

Bien entendu, il avait commencé par distribuer des automobiles. Des Packard et des Lincoln-Zéphyr et des Mercédès et des Isotta-Fraschini. Une à chacun de ses compagnons de travail et deux à chacun de ses enfants. À sa femme un « autobus-Pullman en platine » ; et pour qu’elle pût lui faire honneur, il faisait verser chaque semaine une pension d’un million. Considérant tous les heureux qu’il faisait ainsi, il se rappelait une phrase d’épitaphe qu’il avait lue autre­fois et qu’il s’appliquait ; plus tard on dirait de lui aussi : « Il est passé en faisant le bien ! »

En attendant que fut redécorée la NORMANDIE qu’il avait nolisée pour un voyage autour du monde, il consentait à séjourner dans ce lieu hermétique parmi tous ces malheureux fous dont sa munificence adoucissait le sort.

La religieuse au début lui avait inspiré de la méfiance : tant de patiente douceur lui paraissait de l’astuce. Il craignit un temps qu’elle ne voulût mettre la main sur quelque chose de sa fortune, peut-être sur ses mines de diamant qu’il surveillait de la fenêtre, grillée contre les voleurs. Puis il se rendit compte que le vol de quelques milliards ne pouvait même écorner ses immenses ressources ; et sans rien dire, fermant des yeux tolérants, il lui abandonna ce qu’elle en pourrait détourner. Et le fou et la religieuse se regardèrent mutuellement avec une généreuse pitié.

Une mémoire inconsciente lui venait parfois de l’usine rugissante et de la machine à laquelle il avait si longtemps été asservi ; alors, assis sur le parquet, il refaisait les gestes habituels. Mais sa chimère l’enlevait d’un coup d’aile immense et il se mettait à brasser d’étonnantes opérations d’où sa fortune, incalculable, sortait décuplée. L’usine ! il y avait longtemps qu’il l’avait achetée, payée en or et offerte en cadeau à p’tit Louis, le balayeur… un pauvre idiot !

Alors il se mettait à rire, d’un rire prolongé de la gorge, d’un rire heureux et maniaque, qui faisait froncer les sourcils à ses voisins occupés à se confectionner une tiare de papier tenture, ou attentifs à écouter l’archange Gabriel installé à demeure dans leur intestin droit.

Le traitement durait depuis onze semaines et le médecin-chef commençait à douter, quand se dessina une amélioration. Cela se reconnut à ce que le pauvre malade devint plus taciturne. Bientôt apparurent des lueurs de raison comme à l’aube nouvelle se dessine une clarté. Petit à petit, on s’attacha à lui rendre conscience de son état d’homme ; on lui fit toucher d’un doigt hésitant et incrédule la réalité précise et nette des choses quotidiennes. Et à mesure que se rétablit l’esprit dans son assiette logique naquit et et grandit la honte de sa folie. Au sourire défiant et sceptique qui avait effacé le rire triomphant, se substitua le froncement des lèvres de l’attention.

Et enfin, après cinq autres mois, la porte extérieure s’ouvrit sur le monde réel. Le savant maître put ajouter un numéro à la liste déjà impressionnante qui allait prouver la valeur du nouveau traitement. Une grande découverte était née.

On le reprit à l’usine ; il n’eut même pas à donner d’explication. Pas un instant le métier mécanique n’avait cessé de faire tourbillonner ses quinze cents broches ; et il lui semblait, à lui aussi, n’avoir jamais cessé de participer à son rythme aigu.

Les mois passés aux petites-maisons ne lui laissaient de souvenirs pas plus qu’une nuit de sommeil agité et peuplé d’étonnantes fantasmagories. Certaines bribes lui en revenaient seules comme au réveil les membres épars et confus d’un rêve : la tache de soleil sur la ferrure polie d’un banc, la parade des fioles à la salle de clinique et surtout, car il était redevenu sain, le bon visage qu’avait eu le médecin-chef et son sourire guilleret quand il avait signé sa libération de la maison du cauchemar.

Chaque matin et chaque soir il répéta le chemin de l’usine à la rue Labrecque. Le premier jour de paye, sa femme l’attendait au seuil de leur taudis, dans sa hâte de toucher l’argent qui allait calmer enfin le boulanger et l’épicier.

Et tous les soirs, en quittant la filature, il frôla la limousine du patron avec, immobile à l’avant, le chauffeur plein de morgue, figé comme un mannequin. Cela encore se retrouvait, inchangé, tels que s’ils n’eussent jamais quitté cette station ; que s’ils eussent tout ce temps guetté son retour avec une froide patience.

Cela aussi lui vint sournoisement. La soupe l’attendait tous les soirs au même bout de la même toile cirée plus râpée que jamais ; et le journal lu minutieusement avant d’aller au lit où venait se taire, pour quelques heures au moins, le ronchonnement de sa femme aigrie par le sort inclément. Pendant ce temps les filles se disputaient une paire de bas de soie à quarante-neuf sous et l’aîné de ses fils blasphémait dans son ivresse.

Lui, le père, qui avait autrefois connu le rire, bien que rare, semblait avoir ri pendant sa captivité tout le rire contenu dans sa vie d’homme. Les merveilleuses piqûres, apparemment, l’avaient à tout jamais guéri de rire en même temps que de son mal.

Il s’interrompait parfois, à la dérobée, de suivre la chronique de l’auto. Alors ses yeux, au ras du journal, ne voyaient, après les luxueuses voitures, que sa femme vieillie dont le caraco souillé traînait dans la cuvette à laver la vaisselle ; les lits où s’entassaient les jupons douteux maculant les draps ; les fenêtres opaques dont les hangars de planche noire bloquaient l’horizon. Devant les autres, il souffrait si l’on faisait allusion à son absence ; mais en lui germait un regret de toutes ces savoureuses illusions auxquelles il avait mordu et goûté.

Sa mémoire remuée lui livra un passé plus précis. Un jour que sa femme lui rapportait les injures du boucher à qui l’on devait encore, émergea en lui le souvenir du moment où il avait acheté l’hôtel Mont-Royal pour y loger les siens. Sa pensée connue, il eût rougi de honte ; mais cachée à tous et bien qu’il eût une conscience certaine de la fausseté de ces rêves et de leur perversité, quoiqu’il se défendît de s’y complaire, il se sentit par contraste étonnamment malheureux.

Bientôt, il se mit à vouloir recréer ces mirages, en une tentative d’évasion vers un monde irréel et magique. Avant de s’endormir, il fermait les yeux et forçait son esprit à courir éperdument à la recherche de ces joies perdues. Il réussissait parfois à retrouver sans trop d’efforts quelques-uns des mensonges qui les avaient engendrées ; il en aspirait alors l’opium avec une soif ardente de s’enivrer. Mais il manquait, pour qu’elles fussent apaisantes, qu’il eût d’elles le sentiment de leur réalité. Elles passaient rapidement sans donner de saveur, pour ne lui laisser la bouche que plus amère.

Il avait désormais une conscience plus nette de sa misère. Depuis qu’il pouvait trouver des objets de comparaison dans son propre passé, aucune ne lui échappait plus des facettes de son infortune. Hélas ! il vivait désormais non plus dans l’illusion, mais dans le regret. Le coin de ses lèvres tombait douloureusement.

Un matin, le médecin-chef passa dans sa voiture tandis que l’ouvrier se rendait à son travail. Ils se reconnurent et se saluèrent. L’ouvrier fut pénétré de respect à l’endroit de cet homme puissant qui tenait entre ses mains soignées le bonheur, la santé, la vie de tant de gens. Mais ce visage lui rappela en même temps ses vacances dans les oasis merveilleuses de l’illusion. C’était cet homme qui de nouveau l’avait livré aux bêtes !

Le savant publia, sur la cure de certaines maladies mentales par les sels d’iridium, un travail qui fit grand bruit. Sur quarante-cinq cas traités, vingt-huit étaient sortis parfaitement guéris ; la moitié du reste avaient été améliorés et avaient repris la vie normale, le travail. Son portrait fut dans tous les journaux et il fut élu professeur à la Faculté.

Lentement, l’ancien malade songea qu’il était un de ces vingt-huit. Il songea aussi qu’ils étaient vingt-sept autres qui en ce moment, comme lui, se faisaient ronger le foie par cette chienne de vie. Le journal annonçait que les traitements, grâce à une subvention de l’État, allait être faits en grande série. Autant d’heureux qu’on allait arracher à leur mirage pour les rejeter dans la géhenne du réel !

L’idée du devoir l’envahit comme une marée grondante. Il connut la joie âcre du sacrifice qui va s’accomplir.

Un taxi le conduisit en quelques minutes chez le Maître qui, par hasard, vint lui-même ouvrir la porte. Le couteau, glissant sur une côte, manqua le cœur, mais déchira le poumon.