L’Habitation Saint-Ybars/XIII

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Imprimerie Franco-Américaine (p. 70-72).

CHAPITRE XIII

Li mouri



Mais qu’est devenue Titia, la petite-fille de Lagniape ? on ne le voit plus sur l’habitation Saint-Ybars. Rappelons-nous que le jour où Saint-Ybars l’acheta, Stoval, le marchand d’esclaves avait donné à entendre qu’elle était enceinte. En effet, elle l’était. Lorsqu’après deux mois de séjour sur l’habitation, elle sentit, pour la première fois, remuer son enfant, elle alla trouver Lagniape, et lui dit en pleurant qu’elle était la plus malheureuse des femmes de penser qu’elle mettrait au monde un petit être voué à l’esclavage.

« Ma fille, lui répondit la vieille, si tu veux m’écouter et faire comme je te dirai, ton enfant ne sera pas esclave. »

Titia essuya ses yeux et écouta. Les événements, à mesure qu’ils se développeront, révéleront le conseil que Lagniape lui donna.

On était alors au mois de juin. Une sauvagesse appartenant à la tribu campée dans le voisinage du sachem, apportait tous les jours, chez Saint-Ybars, un panier de mûres cueillies dans les bois. Ces baies, arrangées avec du lait et du sucre, étaient un régal pour Chant-d’Oisel et ses sœurs. La taïque qui les vendait, parlait un jargon composé d’indien et de créole. Lagniape était la personne qui la comprenait le mieux : aussi, avaient-elles ensemble de fréquents entretiens. Une après-midi qu’elles étaient seules dans la cour, à l’heure du dîner des maîtres, l’Indienne dit à voix basse :

« Li mouri.

« Ah ! métisse là mouri, murmura Lagniape.

« Oui, ajouta la taïque en regardant le sol, li en ba là.

« Ouzot enterré li dijà ?

« Oui.

« Alor ouzot apé parti ?

« Oui.

« Can ? »

La sauvagesse promena son regard défiant tout autour d’elle ; sûre que personne ne la voyait, elle leva les yeux vers le zénith, et dit :

« Can lune là.

« Cé bon. »

Lagnaipe glissa dans la main de l’Indienne un petit sac rempli de picaillons.

Comme on le devine aisément, cet entretien était la suite de plusieurs autres.

La taïque se leva, remit son panier vide dans sa hotte, chargea celle-ci sur son dos, et dit pour tout adieu ce seul mot :

« Bonjou.

« Oui, bonjour, murmura Lagniape se parlant à elle-même, bonjour jusqu’au printemps prochain. »

À peine la sauvagesse s’était-elle éloignée, que Titia traversait la cour. En passant près de Lagniape, elle laissa tomber son mouchoir, et se baissa pour le ramasser.

« C’est pour cette nuit, chuchota Lagniape.

« Ah !

« Oui, à une heure du matin.

« C’est bien. »

Titia se redressa et poursuivit son chemin.

Chaque année, au mois de juin, les Indiens de l’habitation Saint-Ybars émigraient pour revenir seulement en automne. Cette fois, ils avaient retardé leur départ de quelques jours, à cause de la métisse qui se mourait. Elle morte, ils avaient résolu de partir en profitant de la fraîcheur de la nuit. Dès le coucher du soleil, les préparatifs de voyage étaient terminés, les hottes remplies jusqu’au bord et bien ficelées. À minuit les hommes dormaient encore ; les femmes, assises en rond devant les cabanes causaient à voix basse. Elles virent une forme humaine sortir avec précaution d’un champ de cannes à sucre, et s’approcher en se faufilant dans l’herbe comme un serpent. C’était Titia. Elles la conduisirent dans une cabane, où elles lui ôtèrent ses habits pour lui faire revêtir ceux de la métisse. Elles détirent ses cheveux et la coiffèrent à la sauvage. Quand le moment de se mettre en route fut venu, on lui fit prendre la hotte de la métisse. Les hommes quittèrent le camp les premiers ; les femmes les suivirent à une demi-portée de fusil, marchant à la file, chacune courbée sous son lourd fardeau retenu par une courroie appuyée au front. Titia était placée au milieu. L’unique enfant de la tribu était porté par la femme qui fermait la marche : à califourchon sur le cou de sa mère, il dormait, sa petite tête appuyée sur la sienne. Le balancement de la marche le berçait dans son sommeil ; sa jolie figure cuivrée miroitait à la lumière de la lune.

La caravane se dirigea vers le fleuve, sans qu’une parole interrompît le silence de la nuit. Arrivée au chemin qui longe la levée, elle tourna à gauche, commençant dès lors à côtoyer le Père des Eaux, dont elle se proposait de suivre les sinuosités jusqu’à la Nouvelle-Orléans. De là, après une courte halte, elle devait se rendre au lac Pontchartrain, pour s’embarquer sur une des goilettes qui font le voyage de Bonfouca. Reprenant, au débarquement, son voyage à pied, elle n’avait plus qu’une lieue à faire pour rencontrer la tribu amie des Chactas qui l’attendait au bayou Lacombe.