100%.png

L’Hameçon de Phénice

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



L’HAMEÇON DE PHÉNICE

(EL ANZUELO DE FENISA.)


NOTICE.


Le titre de cette pièce n’en indique qu’à demi le sujet ; car, non content de mettre en scène une femme adroite qui prend à son hameçon un jeune homme novice encore, Lope montre comment ce jeune homme, formé par l’expérience, se fait restituer ce que l’hameçon lui a pris. C’est une sorte d’ironie assez semblable à celle qui a inspiré à M. Scribe plusieurs de ses plus jolies comédies.

La plupart des caractères sont fort bien tracés, notamment ceux de Phénice, de Lucindo et de Tristan. — Phénice, la courtisane tout à la fois avide et prodigue, rusée mais sans prévoyance, et se passionnant à la première vue pour une femme déguisée en homme, me semble d’une excellente observation. — Lucindo est bien le jeune négociant, disposé comme tous les jeunes gens de son âge aux folies d’amour, mais tenant à son argent, et qui ne voudrait pour rien au monde compromettre le crédit de sa maison. — Quant à Tristan, avec son sang-froid, sa prudence, sa pénétration, c’est le domestique qui a vieilli dans une maison de commerce, et à la sagesse duquel on devait confier un jeune homme qui fait son premier voyage. Ces caractères seuls, bien individualisés, prouveraient l’erreur et la légèreté des critiques qui ont dit que Lope ne mettait en scène que des caractères généraux[1].

On remarquera également dans cette pièce la manière dont le poëte a peint les Espagnols en Italie. Ces mœurs sont d’une vérité historique. Lope les avait observées pendant son séjour en Italie (1588-1590), et peut-être a-t-il lui-même joué un rôle dans quelqu’une de ces scènes qu’il décrit si bien.

Mais ce qu’il y a surtout d’admirable dans cette comédie, c’est l’esprit. Dans aucune de ses pièces, peut-être, Lope n’en a mis autant ni d’aussi bonne qualité. Quel naturel ! quelle verve ! quelle exquise finesse ! quelle gaieté aimable et facile ! Me sera-t-il permis de l’avouer : je préfère cet esprit-là aux épigrammes réfléchies de Beaumarchais ; et si quelqu’un de mes lecteurs n’était pas disposé à partager ce sentiment, je lui dirais, lisez Lope lui-même.

Tous les critiques espagnols ont vanté avant nous l’Hameçon de Phénice. Dans son excellent livre intitulé Études sur l’Espagne, M. Louis Viardot recommande aussi cette pièce d’une façon toute particulière.


L’HAMEÇON DE PHÉNICE.


PERSONNAGES.
CAMILO. FABIO.
ALBANO. LE CAPITAINE OSORIO.
PHÉNICE. CAMPUZANO, amis du capitaine
CÉLIA, suivante de Phénice. TREBIÑO,
LUCINDO. OROSCO,
TRISTAN, valet de Lucindo. DON FÉLIX.
DEUX DOMESTIQUES. DONATO, valet de don Félix.
DINARDA, dame. DEUX MILITAIRES.
BERNARDO. UN ÉCUYER.
La scène se passe à Palerme.


ACTE PREMIER.



Scène I.

La Douane de Palerme.


Entrent CAMILO et ALBANO.


Camilo.

Eh bien ! achevez-moi ce sonnet castillan que vous aviez commencé de me réciter.


Albano.

En voici la fin :

Et je dis, tourmenté par mes soupçons jaloux,
En contemplant ses pieds empreints sur la poussière :
« Ô traces de ses pas, où donc me menez-vous ? »


Camilo.

Vous aviez raison de vous faire l’application de ce sonnet, Albano, puisque vous cherchez sur le sable de la mer les empreintes qu’y a laissées le pied de votre Phénice.


Albano.

Grâce à elles, je la suis dans sa fuite dédaigneuse, et je me console de ses mépris en baisant la trace de ses pas. Mais, hélas ! je crains que bientôt la mer ne les efface en poussant ses eaux sur le rivage.


Camilo.

Ce sont des lettres que votre belle vous écrit avec le pied.


Albano.

Oui, vraiment, et dans lesquelles je repasse l’histoire de ma jalousie et d’un malheur sans égal, car le ciel n’a pas imaginé pour les humains un châtiment qui se puisse comparer aux ennuis que j’endure.


Camilo.

Qu’un homme qui a voué ses affections à un grand et digne objet, en devienne jaloux, cela se conçoit et s’excuse ; car celui qui aime craint, et la crainte conduit à la défiance de soi-même. Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’un homme s’attache à une femme célèbre par ses ruses, par ses galanteries, et qui met sa gloire à n’aimer pas. Non, je ne comprendrai jamais cela, quelque belle que soit d’ailleurs cette femme… Tant de trahisons ne sont pas faites, selon moi, pour exciter la jalousie ; au contraire… quand la jalousie se glisse dans l’amour, elle ne doit s’adresser qu’à un rival, à un seul. Mais être jaloux d’une femme qui a une armée d’adorateurs plus nombreuse peut-être que celle avec laquelle Alexandre soumit la moitié du monde, qui a un galant à droite, un galant à gauche[2] ; vingt hommes à pied, quarante à cheval : dix qui la possèdent, dix qui prétendent, et dix autres qui soupirent : — être jaloux d’une pareille femme, en vérité, c’est une honte. J’ajouterai même que parmi les animaux je ne trouve rien de semblable ; car, parmi eux, c’est le mâle qui règne et qui domine : c’est le coq qui vit glorieux comme un sultan au milieu d’une centaine de poules composant son sérail ; c’est le daim superbe qui, entouré de cinquante biches au pied léger, porte de l’une à l’autre ses faveurs. Croyez-moi donc, Albano, tenez bien votre cœur et votre bourse à l’abri des séductions de cette espèce de femme. Agir autrement, ce serait folie.


Albano.

Qu’il vous est facile de parler ainsi, Camilo !… Il paraît facile à celui qui est assis à son balcon de combattre le taureau, au lettré de dompter le Flamand et de vaincre le More, à l’ignorant de composer un livre, au soldat de construire un palais ou une église, à l’étudiant de conduire un vaisseau vers l’Orient, à un marchand de prêcher la religion, à un paysan grossier de parler à un roi ou à un duc ; de même à celui qui n’est pas amoureux il paraît facile de renoncer à l’amour. Mais le véritable amour a bien la conscience que l’oubli lui est impossible… L’amour, qui crée tout sur la terre et par qui tout se multiplie, l’amour est un accord, une harmonie céleste que le désir et la beauté établissent dans l’âme en l’emplissant d’une mélodie impérissable… Si j’aimais une statue, une peinture, un oiseau, un arbre, vous seriez en droit de m’accuser de folie, puisque j’aimerais une chose d’une nature différente de la mienne ; mais si j’aime une femme, que pouvez-vous me reprocher ?


Camilo.

Voilà bien une réponse digne de l’amour qui l’inspire.


Albano.

Mais, vous-même, comment entendez-vous l’amour, je vous prie ? Pour moi, l’avouerai-je ? Platon m’a toujours fait pitié avec ses aphorismes et ses préceptes. Je voudrais observer un peu de près ses partisans, qui parlent sans cesse de l’amour idéal ou platonique. Ils disent que c’est la pensée qui aime, qu’il faut seulement aimer l’âme, que l’amour est un chaste feu qui purifie les sentiments : voilà ce qu’ils disent, et cela n’empêche pas qu’ils ne célèbrent en secret leur minuit à l’espagnole[3]. Il n’y a point d’homme parfait ; mais les uns s’abandonnent à leurs penchants sans raison et sans règle, et les autres suivent les leurs avec esprit. Si l’amour est un plaisir, celui que j’éprouve est légitime. Permis à vous de chercher des conquêtes difficiles ; mais laissez-moi n’en souhaiter que d’agréables.


Camilo.

C’est sur les nobles vertus et sur les belles qualités que l’amour se fonde, Albano, et non pas sur le libertinage. Or, il n’y a pas dans toute la Sicile, et, à plus forte raison, dans tout Palerme, où nous sommes, une femme au-dessous de celle-là. Interrogez ceux qui se promènent sur le port, informez-vous d’elle dans la ville ou dans la campagne, et l’on vous racontera ses artifices plus nombreux que les grains de sable de la mer.


Albano.

Cette même liberté de vie qui vous choque en elle est précisément ce qui m’a charmé et subjugué. Qu’un autre aime une femme qui lui sera dévouée à lui seul, et chez qui tout l’or du Pérou ne pourra pas même inspirer une pensée infidèle : quant à moi, il me faut dans l’amour des ruses, des caprices et des trahisons.


Camilo.

En ce cas, suivez votre penchant. Si l’amour est tel que vous le comprenez, aimez, aimez Phénice.


Albano.

Aussi je l’aime, et je ne puis aimer qu’elle.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA, couvertes de leurs mantes.


Célia.

Je suis encore étonnée et confuse de votre venue ici. Je ne l’aurais pas cru de vous, Phénice.


Phénice.

Il paraît, Célia, que tu oublies volontiers la condition de ta maîtresse.


Célia.

Comme vous n’êtes pas marchand, je ne sais ce que vous avez à venir voir à la Douane ; car bien que vous meniez une vie libre, vous avez encore néanmoins des ménagements à garder.


Phénice.

Tu devrais de là conclure que je ne me suis pas hasardée jusqu’ici sans motif.


Célia.

Quel est ce motif ? Serait-ce l’amour ?


Phénice.

Moi, de l’amour ? Où aurais-je pris de l’amour, et si subitement, moi qui demeurerais indifférente alors même que je me verrais adorée par Narcisse ? Depuis la première fois que j’aimai et que je fus délaissée lâchement, j’ai appris moi-même à ne plus aimer, et je me venge sur le reste des hommes de celui qui s’est joué de moi. Une femme peut se laisser aller à l’amour quand elle a un caprice ; mais il faut aussi qu’elle sache écarter les hommages, qu’elle sache haïr dès qu’arrivent la lassitude et le dégoût. Que les hommes parlent sur mon compte comme ils voudront ; ne t’effarouche pas de mon mépris pour eux, dis-toi bien qu’un désabusement suffit à la prudence, et ne prononce jamais devant moi ce mot amour. Ce n’est pas que je ne reçoive avec plaisir les cadeaux de nos seigneurs ; mais il m’a paru qu’il ne convenait pas qu’une femme assujettît son indépendance à des hommes, et je me suis mise à tromper tous ceux qu’abuse ma beauté.


Camilo, à Albano.

Elle est accompagnée de la seule Célia.


Albano.

Quoi ! elle n’a que Célia avec elle ?


Camilo.

Pas davantage.


Albano.

Quelle singulière créature ! La bizarre fantaisie qui lui a pris de venir ainsi à la Douane !


Camilo.

Ce sont les habitudes de son métier peu honnête.


Albano.

Je devine ce qui l’amène. Le port de Palerme attire une foule d’étrangers et de marchands, et elle aura découvert quelque bon coup.


Camilo.

C’est une véritable Circé… — Mais elle vous a vu, je vous en avertis.


Albano.

En ce cas, le mieux est de lui parler. (Albano et Camilo s’approchent de Phénice.) Où donc allez-vous comme cela ?


Phénice.

Je venais voir la mer. C’est là un de mes grands plaisirs.


Albano.

Oui, l’aspect de la mer doit vous plaire, car tout ce qui est insensible à l’amour vous plaît ; et vous devez aimer cette lutte continuelle des ondes, leur fureur et leur courroux. Mais non, vous cherchez ici autre chose, et je pourrais vous dire ce que vous cherchez sur ce rivage : c’est quelque riche étranger, ou quelque riche marchand fameux, ou quelque marin célèbre, récemment arrivé d’un lointain pays avec une bonne cargaison ; et vous vous proposez de lui jeter votre hameçon pour tirer de lui son argent. N’est-ce pas là, dites-moi, ce que vous cherchez sur le port de cette mer ?


Phénice.

Ce qu’il y a de sûr au moins, c’est que ce n’est pas vous que je cherche.


Albano.

Moi, au contraire, c’est pour vous que je viens.


Phénice.

Que me voulez-vous ?


Albano.

Seulement vous voir, pour adoucir par là les chagrins d’une vie que vous avez condamnée à la mort.


Phénice.

Je serais donc votre homicide ?


Albano.

Certainement, puisque je vous connais.


Phénice.

Si vous ignorez, Albano, l’état ou le métier auquel le ciel m’a réduite, écoutez-moi, je vous prie, un moment, afin que vous cessiez de vous obstiner contre le dédain que je vous montre. Je suis née sous une étoile qui m’oblige à poursuivre les poissons de cette mer agitée, comme d’autres poursuivent les oiseaux de l’air. Sans doute vous aurez vu souvent quelque grand seigneur, chasseur décidé, courant par monts et par vaux, tantôt avec des oiseaux de proie, tantôt avec des chiens, sans craindre ni la chaleur ni la froidure. Eh bien ! il en est de même de moi. Seulement, je me suis appliquée à la pêche, et je lance mes filets dans la mer, qui est l’étoile sous laquelle je suis née. Les yeux et la langue sont l’appât de l’hameçon de cet amour. Si cet amour vient à bien mordre, s’il est novice et sans expérience, je soulève aussitôt la ligne, et l’ayant en mon pouvoir, je le comble de mes faveurs durant trois mois, six mois, et même un an. Mais s’il a déjà de l’usage et que je le juge inutile, je le rejette dans la mer sans regret, ne voulant pas qu’un amour qui ne me serait d’aucun profit se suspende à mon hameçon. Si je voyais la beauté la plus rare, la plus accomplie, que la nature ait donnée jamais à un mortel ; si je voyais ce qu’il y a de plus noble, de plus gracieux, de plus charmant ; si je voyais pleurer, gémir pour moi, et que l’on m’immortalisât à l’égal de Béatrix et de Laure[4] : si je voyais un malheureux jeune homme escalader mon balcon au péril de ses jours, ou traverser un détroit à la nage comme Léandre, ou se percer le sein de son épée comme Pyrame, — et que Phénice ne trouvât pas là son intérêt, tout cela ne serait pour elle qu’un sujet de moquerie et de risée.


Camilo, à Albano.

L’avez-vous entendue ?


Albano.

Que trop. — Écoutez, Phénice.


Phénice.

Parlez.


Albano.

S’il y avait un homme qui fût éperdument épris de vous et qui vous fît des présents, auriez-vous de l’amour pour lui ?


Phénice.

Alors — oui.


Albano.

Que vous faudrait-il pour vous prouver cet amour ?


Phénice.

Vous êtes bien borné et bien maladroit. Voulez-vous que je m’explique mieux ?


Albano.

Oui, de grâce.


Phénice.

Écoutez-moi donc. — Celui qui a un jardin, que fait-il ? Il cultive, il arrose assidûment l’arbre qu’il y a planté, afin d’en cueillir plus tard les fruits savoureux… Si vous ne comprenez pas cet apologue, en voici un autre. Celui qui a un beau cheval, que fait-il ? Il le tient soigneusement dans une bonne écurie, il veille à ce que rien ne lui manque ; il assiste à ses repas ; il est présent quand on le ferre ; il est attentif à ce que le mors ou le frein ne lui blessent pas la bouche ; il le fait friser, orner, couvrir de bandelettes ; il le caparaçonne de la façon la plus galante ; il paye des domestiques vigilants qui le servent : — et tout cela pour le monter de temps à autre… M’avez-vous comprise à cette heure ?


Albano.

Il me semble en effet que je vous comprends.


Phénice.

Eh bien ! qu’attendez-vous, puisque vous connaissez mon désir ?


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo, à Tristan.

As-tu payé les inspecteurs ?


Tristan.

Ils sont contents. Maintenant il ne reste plus rien dans le navire. J’en ai sorti tous nos effets.


Lucindo.

Ô Sicile !


Tristan.

Que signifie ce trouble ?


Lucindo.

Ah ! Tristan, qu’il est difficile de traverser cette mer orageuse !


Tristan.

Diriez-vous cela, par hasard, à cause des femmes qui se promènent sur la plage ?


Lucindo.

Mon Dieu ! non ; je pensais à ma patrie… Autrement tu me connais bien mal, si tu crains que je ne lance le vaisseau de ma jeunesse au milieu de cette mer de plaisirs, quoiqu’en apparence elle promette le calme ; car il n’y a aucune sûreté avec la femme la plus parfaite, je ne dis pas la plus parfaite en vertu, mais en beauté. Peste soit des femmes !


Tristan.

Que dites-vous là ?


Lucindo.

Malédiction sur l’amour ?


Tristan.

Quant à moi, je le bénis, et je prie ce dieu irritable de ne vous châtier pas de ces blasphèmes.


Lucindo.

Pourquoi aussi m’as-tu parlé de femmes ? Mon père ne m’a-t-il pas envoyé ici de Valence avec ses marchandises pour les vendre ? Plusieurs de mes proches ne m’ont-ils pas confié dans le même but une quantité considérable d’objets de leur commerce ? Et ne dois-je pas retourner là-bas avec une cargaison de blé achetée avec le prix de ce que j’aurai vendu ? Ne me parle donc pas des femmes, car les négociants n’ont pas de plus grands ennemis qu’elles. Les abus de confiance, les billets non soldés, les faillites frauduleuses, les pratiques qui ne payent pas, les débiteurs qui meurent, les tempêtes de la mer, toutes ces choses fatales sont moins à redouter pour un marchand que les caresses d’une femme. Une belle femme qui accueille un marchand entre ses bras le dépouille plus complétement que le plus avide pirate.


Tristan.

Plaise au ciel que vous persévériez dans ces sages pensées !


Albano, à Phénice.

Enfin, pour revenir à ce que vous disiez, il faut que je vous fasse des présents.


Phénice.

Oui, parce que les présents sont les arcs-boutants de l’amour, et que si l’on oublie les arcs-boutants d’un édifice, il ne peut pas s’élever ou il tombe.


Albano.

Je me conduirai selon votre goût… J’irai vous voir à la nuit.


Phénice.

Vous serez le bienvenu si vous m’apportez des présents. Sinon…


Albano, à Camilo.

Elle me ferait perdre patience.


Camilo.

Je conçois votre ennui. Laissez-moi donc là cette femme intéressée.


Albano.

Il m’est impossible, je meurs pour elle.


Camilo.

Comment ! sa cupidité ne vous refroidit pas ?


Albano.

Hélas ! non. Elle ne m’excite que davantage, et ne m’inspire qu’un plus vif désir de la vaincre.

Albano et Camilo sortent.

Phénice

Cet homme me semble bien.


Célia.

Avancez donc vers lui et lui parlez.


Phénice.

Les autres sont-ils partis ?


Célia.

Je ne les aperçois plus.


Phénice.

J’ai idée que cet homme serait un bon poisson avec lequel nous trouverions notre profit.


Célia.

Abordez-le, et demandez-lui son nom.


Phénice

Sur ma vie, je n’ai jamais vu un homme aussi parfait. (À Lucindo.) Dieu vous garde, gentilhomme.


Lucindo.

Et à vous, madame, qu’il vous donne un riche mari, si vous pouvez disposer encore de votre personne ; et si vous avez un époux, j’envie son bonheur, tout en souhaitant que vous soyez heureuse avec lui. — Que désirez-vous de moi ?


Phénice.

Depuis quand, seigneur cavalier, êtes-vous arrivé ici ?


Lucindo.

J’ai aperçu ce matin la terre et l’aurore en même temps ; mais je n’ai vu le soleil qu’en ce moment où je vous vois.


Phénice.

C’est une licence poétique que vous prenez là, de faire ainsi de moi votre soleil.


Lucindo.

Votre présence seule me l’a inspirée.


Phénice.

De quel pays êtes-vous ?


Lucindo.

Je suis Espagnol, madame.


Phénice.

De quel endroit ?


Lucindo.

De Valence.


Phénice.

Si vous eussiez été de Tolède, je vous aurais adressé quelques questions.


Lucindo.

Je ne pourrais vous répondre que sur Valence.


Tristan, à Celia.

Me sera-t-il permis également de vous parler à vous ?


Célia.

Oui, pourvu que ce soit d’une manière courtoise.


Tristan.

Va pour la courtoisie. Et je commence par vous demander quelle est votre maîtresse ?


Célia.

Une dame.


Tristan.

Une dame ?


Célia.

Oui.


Tristan.

Et de quelle espèce ?


Célia.

Voilà une question un peu impertinente.


Tristan.

Qu’y a-t-il, s’il vous plaît, d’impertinent à cette question ?


Célia.

Que diriez-vous, vous-même, si je vous demandais quelle espèce d’homme vous êtes ?


Tristan.

Je vous dirais que je suis un homme de l’espèce ordinaire, composé des quatre éléments, ayant des facultés supérieures, un corps et une âme, et que je diffère essentiellement des femmes par la barbe et par le courage. Voilà pour moi. Quant aux femmes, il en est aussi de plusieurs espèces. Il y a d’abord la femme en général. Puis la femme se divise en demoiselles et en dames. Il y a des demoiselles qu’on appelle ainsi parce qu’elles ne sont pas mariées. Il y a de véritables demoiselles. Il y a même d’autres demoiselles. De même il y a des dames de plusieurs espèces ; et c’est pour cela que je vous demande à quelle espèce appartient votre maîtresse.


Célia.

Elle est une dame belle, spirituelle, et pardessus le marché, remplie d’honneur.


Tristan.

Et que cherche-t-elle par ici ?


Célia.

Des nouvelles d’un sien frère qu’elle a perdu.


Tristan.

Vous ne songez donc pas que vous vous exposez ?


Célia.

Nullement.


Tristan.

Si fait.


Célia.

À quel péril ? Est-ce que nous ne sommes pas en sûreté sur la terre ?


Tristan.

Oui, vous le croyez ; mais la mer peut franchir d’un moment à l’autre les limites que la nature et l’art lui ont imposées, s’élancer vers vous deux en rugissant, et vous emporter comme des merluches fugitives.


Célia.

Vilain drôle !


Tristan.

Moi, vilain ?


Célia.

Taisez-vous ! Il vous sied bien de faire l’Espagnol avec moi !


Phénice

Je vous proteste, mon bien, que je me rends.


Lucindo.

Cette assurance m’enivre de joie et d’orgueil.


Phénice.

Quel est votre nom ?


Lucindo.

Lucindo.


Phénice.

Il me plaît infiniment[5].


Lucindo.

Ah ! madame ! je voudrais que vous connussiez à quel point j’ai peu de confiance.


Phénice.

Quoi ! vous êtes Espagnol et vous n’avez pas de confiance en vous !


Lucindo.

Un étranger comme moi ne doit-il pas être constamment en défiance de lui-même ?


Phénice.

Je ne sais, mais plût à Dieu que je ne me fusse pas approchée aujourd’hui de la mer, où je cours risque du naufrage !


Lucindo.

Est-ce que, par hasard, j’aurais eu la gloire insigne de vous agréer ?


Phénice.

J’ignore comment je pourrais vous louer à mon gré sans soulever les ondes qui m’écoutent. — Mais que dis-je !… Je me suis mal exprimée !… En vérité je suis folle !… Éloignez-vous, homme, éloignez-vous !… Jésus ! Jésus ! vous m’avez jeté un charme.


Lucindo.

Qui ! moi, madame ! Quoi ! déjà !


Phénice.

Adieu. Partez, laissez-moi… — Mais non, attendez. Où allez-vous ?


Lucindo.

Je vais à mon hôtellerie.


Phénice.

Si ce n’était à cause de ma famille, noble et généreux Espagnol, je vous aurais donné l’hospitalité dans ma maison, à vous qui vous êtes emparé déjà de mon âme ; mais il vous sera facile de venir me voir, en disant que vous m’apportez des nouvelles de mon frère.


Lucindo.

Vous pensez que cela suffira ?


Phénice.

Suivez-moi.


Lucindo.

Donnez-moi votre main, que je la baise.


Phénice.

Attendez. J’ai à parler à Célia, afin qu’elle soit bien avertie.


Lucindo.

Moi, pendant ce temps, je dirai aussi deux mots à mon valet.


Phénice.

Célia !


Célia.

Madame ?


Phénice.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais. Il y a bien des années qu’il n’est pas venu en Sicile un étranger, soit cavalier, soit marchand, chez lequel mes stratagèmes aient eu à pêcher un argent si joli. Il amène un navire chargé de drap, de bas et de satin.


Célia.

Vous a-t-il dit où il demeure ?


Phénice.

Je connais son logis.


Célia.

Voilà, du moins, une soirée bien employée !… Mais quelle sorte d’homme est-ce ? Est-ce un homme d’esprit timide, ou un sot présomptueux ? Vous a-t-il paru généreux ?


Phénice.
.

Je lui ai dit trois ou quatre douceurs, et il est tombé là-dedans comme une mouche dans le miel. Pauvre garçon !


Célia.

Quelles sont vos intentions à son égard ?


Phénice.

De l’écorcher tout vif. — Allons, recouvre-toi de ta mante et marchons. Il nous suit.

Phénice et Célia sortent.

Tristan, à Lucindo.

Voilà votre aventure ?


Lucindo.

Oui.


Tristan.

Quelle femme est-ce ?


Lucindo.

Je ne sais pas trop.


Tristan.

Elle se sera moquée de vous.


Lucindo.

Pour cela non, puisqu’elle ne m’a rien pris ni demandé.


Tristan.

Eh quoi ! ne pensez-vous pas que les doux regards et les tendres paroles sont de véritables lettres de change ? Et pour que mon sentiment ne vous étonne pas, je vous prierai de remarquer que toutes les fois qu’un homme s’entretient avec une femme de ce genre, ses yeux semblent dire : « À vous tous qui êtes ici témoins, faisons savoir que nous nous obligeons à payer ce qu’on nous vend au prix que l’on voudra, en renonçant au bénéfice des lois qui garantissent l’honnête homme. » Mais il est vrai que je ne sais pas trop si l’on pourrait invoquer celles de Toro ; car partout où il y a des terres à labourer, il y a des bœufs. Seulement, tant que l’on est encore à traiter, la loi qui a rapport à l’argent non compté conserve sa force[6].


Lucindo.

Ici, Tristan, personne n’use de force envers moi, personne ne me contraint, personne ne m’a mis le poignard sur la gorge. Si je lui ai promis de la suivre, c’est seulement parce que sa beauté m’a ravi. Du reste, il peut bien se faire qu’elle soit une dame principale ou une demoiselle illustre.


Tristan.

Pour demoiselle illustre, j’ose vous garantir que non ; car elle doit avoir perdu son lustre[7].


Lucindo.

Eh bien ! admettons que ce soit une dame principale : que risqué-je à la servir ?


Tristan.

Une dame principale près de la mer, seule avec une suivante !


Lucindo.

Pourquoi pas ? elle aura pu sortir pour voir, pour prendre l’air.


Tristan.

Laissez donc ! elle sera sortie pour pêcher, vous dis-je, ou pour grappiller, ou pour glaner.


Lucindo.

Et que chercherait-elle avec moi ?


Tristan.

Je l’ignore, mais je crains tout de sa mine rusée.


Lucindo.

Crains-tu qu’elle me prenne mon argent ?


Tristan.

Peut-être bien ; je n’en serais pas étonné.


Lucindo.

Je n’en ai pas. Je n’en aurai que quand j’aurai vendu ce que j’apporte en Sicile, et je n’ai pas encore vendu.


Tristan.

Voilà un raisonnement victorieux ! Et si vous le lui donnez après ?


Lucindo.

Je ne la verrai pas, — après.


Tristan.

Eh bien ! marchons. Mais j’ai peur que vous ne laissiez entre ses mains l’argent que vous avez sur vous.


Lucindo.

Pour te rassurer, voilà ma bourse.


Tristan.

Bon ! mais ne vous avisez pas non plus de lui donner votre chaîne.


Lucindo.

Ce ne serait pas la peine d’y avoir fait mettre des garnitures neuves.


Tristan.

Ôtez-vous-la, je vous en conjure sur ma vie.


Lucindo.

Prends-la donc, et garde-la bien.


Tristan.

Ne vous fâchez pas non plus si je vous demande ces deux bagues.


Lucindo.

Tiens donc. Les voilà encore.


Tristan.

C’est que, voyez-vous, ce sont des pierres précieuses. Et quand on dit que les amants jettent des pierres par les rues, on veut dire des pierres de cette espèce ; car il y a des femmes qui sont des hydres qui vous avalent ces pierres-là fort gentiment.


Lucindo.

On a coutume de dire cela quand on parle d’amants inconsidérés, de niais ou de fous.


Tristan.

On donne encore à cela un autre sens : c’est qu’un homme qui rend des soins à des créatures de bas étage, jette des diamants dans la rue.


Lucindo.

Pour moi, je vais sans diamants, sans argent et sans chaîne.


Tristan.

Ne vous en plaignez pas ; car si elle est une mer dangereuse, vous avez eu raison de vous dépouiller sur le rivage avant de vous y confier. Marchons.

Lucindo et Tristan sortent.



Scène II.

Un autre côté du port.


Entrent DINARDA, BERNARDO et FABIO. Dinarda est vêtue en homme et porte un habit de voyage. Bernardo et Fabio sont vêtus en pages.


Dinarda.

On dirait que la mer rejette des jeunes garçons sur ses rives.


Bernardo.

Puisque la terre nous recueille, je veux baiser la terre.


Fabio.

La terre est une mère bienfaisante, et elle nourrit ses enfants comme une mère.


Dinarda.

Quelle affreuse tempête !


Bernardo.

Vous, encore, un dauphin vous aurait secouru au besoin. Oui, si un dauphin sauva jadis de la fureur des ondes un musicien célèbre à cause de son chant, un autre vous aurait sauvé à votre tour à cause de votre rare beauté.


Dinarda.

Laissons cela. — Voyons, qu’allons-nous devenir tous les trois, maintenant que nous voici en Sicile sans argent et sans maîtres ?


Bernardo.

Il nous faut servir.


Dinarda.

Servir ?


Bernardo.

Oui, servir.


Dinarda.

Eh bien, je me ferai soldat, et je recevrai la solde du roi[8].


Fabio.

Moi je ne me ferai pas soldat, parce que le métier ne me plaît guère[9]. Mais si un capitaine d’infanterie veut me prendre avec lui, je porterai volontiers sa lance.


Bernardo.

Il faut donc que je serve aussi ?


Fabio.

Tout être créé en est réduit là.


Bernardo.

Quoi ! sans exception ?


Fabio.

Oui.


Bernardo.

Comment ?


Fabio.

Le roi lui-même sert en faisant son métier de roi, en établissant des lois et en rendant la justice. Le seigneur sert comme gentilhomme ou majordome ou valet de chambre, ou en remplissant bon gré mal gré quelque autre office. Le service du prélat consiste à veiller diligemment sur son église ; celui du gouverneur à bien administrer la province ; celui de l’auditeur à bien écouter les plaideurs. L’alguazil arrête, l’alcade châtie, le procureur conduit un procès, l’avocat accuse ou défend, le médecin a son malade. Le vilain sert son seigneur, l’officier son chef supérieur, la femme mariée son mari, la fille son père ; et le père de son côté sert sa fille, puisqu’il est obligé de la loger et de la nourrir. Tout le monde sert ici-bas. Diogène seul vécut indépendant sans servir personne ; mais aussi, dit-on, il passa sa vie enfermé dans un tonneau.


Bernardo.

Il est vrai, on est toujours obligé de servir quelqu’un. Cependant je voudrais, Fabio, qu’aucun de nous trois ne fût obligé de servir chez les étrangers. Nous sommes tous les trois Espagnols ; et quand les Espagnols sortent de leur pays, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre, ils tranchent tous du seigneur et du prince. Ainsi faisons ; et puisque nous arrivons d’Espagne, tâchons au moins de paraître ce que nous avons été, ce que nous sommes.


Dinarda.

Il a raison.


Fabio.

Cent fois raison. Eh bien ! écoutez. Tirons tous les trois au sort à qui de nous sera le maître ; et celui que le sort favorisera sera servi par les deux autres. Voulez-vous ?


Bernardo.

Je veux bien.


Dinarda.

C’est juste.


Fabio.

Nous mettrons le Don devant son nom de baptême, nous l’appellerons cavalier, nous le traiterons avec tous les égards imaginables. Avec cela, bien qu’il ne soit pas trop bien en argent, il obtiendra créance. Il lèvera des soldats, il accompagnera le vice-roi, et recevra de sa majesté des faveurs qui lui permettront bientôt d’épouser quelque dame principale de Sicile, et de tenir un rang digne d’un Espagnol. Que vous en semble ?


Dinarda.

Que vous parlez en vrai Tolédan.


Bernardo.

Cela ne vaut-il pas mieux que de nous chercher un maître avare ?


Dinarda.

Certainement, cela vaut mieux mille fois ; car il n’est rien de pis que de servir un fripon d’imbécile qui ne tire qu’un plat de trois marmites[10].


Fabio.

Fort bien ! mais n’oubliez pas qu’en entrant à l’hôtellerie, il faudra que nous dînions tous trois ensemble ; car il n’y a pas de seigneur là où l’on ferme la porte au nez des pages.


Dinarda.

C’est bien dit.


Bernardo.

Eh bien ! tirons au sort. Voici trois réaux.


Fabio.

Sont-ils d’Espagne ?


Bernardo.

Oui.


Dinarda.

À quoi bon l’observation ?


Fabio.

Vous allez voir. Mettez-les dans un chapeau. L’un est un réal de Castille, l’autre de Valence, et le troisième de Navarre. Celui de nous qui tirera le réal castillan, celui-là sera le roi.


Bernardo.

Je commence. (Il tire un réal). J’ai mis la main sur celui de Valence.


Dinarda.

Vous avez perdu.


Fabio.

Perdu.


Bernardo.

J’en étais sûr. À l’un de vous.


Fabio.

À moi. (Il tire du chapeau un réal). J’ai perdu aussi ! C’est le réal de Navarre.


Dinarda.

Alors celui qui reste est pour moi ; et comme c’est le réal de Castille, me voilà votre maître.


Fabio.

Vous avez gagné le prix.


Bernardo.

Soyez notre seigneur, à la bonne heure.


Fabio.

Je ne me plains pas du sort ; je n’aurais pas eu plus de plaisir si c’eût été moi qu’il eût favorisé.


Bernardo.

Ni moi non plus. Soyez notre maître à tous les deux durant de longues et heureuses années.


Dinarda.

Et vive Dieu ! ce sera pour vous servir.


Fabio.

Que vous êtes aimable !


Bernardo.

Aussi aimable que beau !


Dinarda.

Ah ! ne me flattez pas.


Fabio.

Maintenant trouvons-lui un nom.


Bernardo.

C’est un point nécessaire.


Fabio.

Je propose don Juan.


Dinarda.

Don Juan — de quoi ? le nom de famille ?


Fabio.

Choisissez-le à votre goût.


Dinarda.

Je veux bien. Je ne serai pas le premier qui aurai choisi mon nom.


Bernardo.

Pour moi ! j’aime beaucoup celui de Gusman.


Dinarda.

Le prenne désormais qui voudra ! Il est devenu trop commun.


Fabio.

Va pour Mendoce alors ! qu’en dites-vous ?


Dinarda.

Encore pis ! Il n’y a pas à l’heure qu’il est, en Espagne, un moricaud porteur d’eau qui ne se soit Emmendocé[11].


Bernardo.

Attendez un peu. Préférez-vous Sandoval ? ou Roxas ? ou Manrique ? Cuñiga ? Enriquez ? Cardenas ? Lara ?


Dinarda.

Assez ; vous défilez tout le calendrier… Je choisis le nom de Lara : je m’appelle don Juan de Lara.


Fabio.

À merveille !


Bernardo.

Vous avez l’air d’un gentilhomme.


Dinarda.

Vous marcherez derrière moi l’un et l’autre.


Fabio.

Partout où vous irez.


Bernardo.

Avec plaisir.


Dinarda.

C’est une ruse espagnole. — Holà, pages !


Fabio.

Seigneur ?


Dinarda.

Holà !


Bernardo.

Seigneur ?


Dinarda.

Allons, pages, venez par ici.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.



Scène III.

La maison de Phénice. Un salon.


Entrent PHÉNICE, CÉLIA, LUCINDO et TRISTAN.


Phénice

Au nom de ma vie, asseyez-vous.


Lucindo.

C’est que, mon bien, il est tard.


Phénice.

Ce que je vous demande par amour, vous me l’accorderez par courtoisie.


Lucindo.

Je suis si charmé de voir ce salon orné avec tant de goût et de grâce, que je ne songe pas à m’asseoir.


Phénice.

Faites-moi un plaisir : emportez à votre hôtellerie tout ce qui vous conviendra.


Lucindo.

Je me garderai bien d’abuser d’une telle offre ; mais j’admire vos tableaux. — Oh ! la belle Cléopâtre !


Phénice.

Elle est devenue célèbre pour s’être tuée par amour. Hélas ! je ferais pour vous ce qu’elle fit pour Antoine.


Lucindo.

Oh ! l’adorable Narcisse !


Phénice.

Ô Dieu ! n’allez pas comme lui vous éprendre de vous-même en vous mirant dans cette glace. Non, vous ne serez pas si cruel. Nous périrons plutôt ensemble.


Lucindo.

Épargnez-moi, de grâce. — Cette peinture ne représente-t-elle pas Adonis ?


Phénice.

Oui, et c’est ainsi que je me figure que vous êtes lorsque vous revenez de la chasse.


Lucindo.

Non pas ! je ne suis, moi, que le sanglier ; mais vous, vous êtes la belle Vénus, et les roses naîtraient également sous vos pas.


Phénice.

Quel esprit agréable vous avez !


Lucindo.

Voici, si je ne me trompe, la fameuse Hélène.


Phénice.

Elle aurait dédaigné Pâris en vous voyant.


Lucindo.

Non pas ! mais Pâris vous aurait donné la pomme.


Phénice.

Quelle aimable repartie !


Lucindo.

Tout ce mobilier est d’une élégance parfaite.


Phénice.

Il n’est pas trop mal, en effet. — Mais quoi ! j’oubliais de vous offrir des rafraîchissements.


Lucindo.

Ne parlons pas de cela.


Phénice, appelant.

Célia !


Célia.

Madame ?


Phénice, à voix basse.

Quel niais !


Célia, de même.

Pas si niais.


Phénice, de même.

Que penses-tu de lui ?


Célia, de même.

Qu’il a au contraire beaucoup d’esprit.


Phénice, de même.

À quoi le juges-tu ainsi ?


Célia, de même.

Parce qu’il n’a pas apporté sa chaîne en venant.


Phénice, de même.

Je ne l’avais pas encore remarqué… As-tu jamais vu pareille méfiance ? Venir sans chaîne !


Célia, de même.

Prenez garde, vous ne gagnerez rien avec lui.


Phénice, de même.

Pourquoi cela ?


Célia, de même.

Parce qu’il est sur la défensive.


Phénice, de même.

Nous verrons. C’est une lâcheté, Célia, que de s’attaquer à un pauvre jeune homme naïf et crédule. Je préfère lutter de ruse avec un fin matois… Ah ! celui-ci a mis sa chaîne de côté !


Célia, de même.

Et si vous la pêchez, ce ne sera pas sans peine.


Phénice, de même.

Nous verrons, te dis-je. Il n’est pas facile, je l’avoue, de tromper un luron si cauteleux ; mais j’emploierai les grands moyens, et il tombera dans mes piéges.


Lucindo, bas, à Tristan.

Que crains-tu ?


Tristan, bas, à Lucindo.

Mille tours de son métier. Tenez-vous bien !


Lucindo, de même.

Tu es fou, puisque tu gardes mon argent, mes bagues et ma chaîne.


Phénice

Ô Circé ! inspire-moi.


Célia, de même.

Vous voulez donc absolument essayer un appât ?


Phénice, de même.

Je risquerai du moins un premier hameçon. (Haut.) Que l’on apporte la collation. (À Lucindo.) Asseyez-vous là, mes amours, près de moi.

Célia sort.

Lucindo, à part.

Il y a peut-être sous toutes ces prévenances et sous toutes ces flatteries quelque artifice caché. Mais que puis-je perdre à m’asseoir ?

Il prend un fauteuil.

Tristan, bas, à Lucindo.

Comment ! vous vous asseyez !


Lucindo, bas, à Tristan.

Tais-toi, imbécile.

Il s’assied.

Phénice.

Parlez-moi donc un peu, ma chère vie. Un mot de votre bouche fera ma joie ou ma douleur.


Lucindo.

Que vous dirai-je ?


Phénice.

Que ce soit vrai ou non, dites-moi : Je vous aime.


Lucindo.

Certes oui, — je vous aime.


Phénice.

Certes oui ! oh ! que c’est charmant ! Oh ! comme il se voit bien à ce Certes oui que vous êtes Espagnol[12] !


Lucindo.

Je vous l’avais déclaré.


Phénice.

Le Certes oui n’est pas la seule chose qui confirme votre aveu. Votre visage et votre taille attestent mieux encore la sincérité de vos paroles… Je vous assure que depuis mille ans il n’a pas passé un Certes oui plus délicieux en Italie.


Lucindo.

C’est la première fois que je voyage en pays étranger.


Phénice.

Vous avez bien l’air d’être de Valence.


Lucindo.
Nous sommes fort tendres là-bas.

Phénice.

Sur ma conscience, je ne l’aurais pas cru à votre Certes oui… Quoi ! je vous loue, je vous caresse ; je mets à votre disposition ce que contient cet appartement ; puis, je me jette moi-même à votre tête comme une folle insensée ; et vous, à la fin de tout cela, vous répondez un Certes oui plein de gravité. Non, par la vie de ma mère, non, généreux et noble Espagnol, je n’ai pas le bonheur de vous plaire, ou vous aurez laissé là-bas une autre femme plus heureuse, qui vous a plu davantage, et dont le souvenir vous poursuit. Eh bien, écoutez. Par vos yeux, par les miens, par ceux de l’Amour aveugle, parlez-moi de cette belle que j’envie. Ses yeux, à elle, sont-ils noirs, ou gris, ou bleus ? De quelle couleur sont ses cheveux ? Est-elle grande ou petite ? Quel est son caractère ? son esprit ? — Ah ! n’est-il pas vrai ? tout à l’heure vous vous êtes transporté en idée à Valence ; vous vous promeniez dans sa rue et vous pensiez à elle ? Ne me le cachez pas, mon bien : qu’y a-t-il de nouveau à Valence ?


Tristan, à part.

Ô la friponne infernale !


Lucindo.

Ce qu’il y a de plus nouveau à Valence, mon amie, c’est que je vous adore. J’ai eu là-bas une inclination que votre vue a bannie de mon cœur. J’étais aimé d’une femme qui avait les cheveux très-noirs, et qui cependant était assez blanche, laquelle je devais épouser. Nous nous sommes envoyé l’un à l’autre, plusieurs mois durant, des billets doux pleins de galanteries portugaises[13]. Je la vis un jour dans un jardin, et de près elle me parut peu jolie ; je causai avec elle, et je la trouvai ennuyeuse ; je lui touchai la main, et elle me sembla froide. C’est pourquoi, lorsque j’ai dû partir, je l’ai quittée sans regret ; et à présent, hors mes parents et mes amis, rien ne m’occupe à Valence.


Phénice.

Hélas ! hélas ! cet homme qui m’a inspiré une passion si subite, il en aime une autre !… Ah ! quelle horrible trahison !


Lucindo.

Écoutez-moi !


Phénice.

Vous m’avez tuée.


Lucindo.

Vous pleurez ?


Phénice.

Ah ! grand Dieu !


Lucindo.

Ôtez votre mouchoir.


Tristan, à part.

Diable ! quelle rusée !


Phénice.

Vous avez, j’en suis certaine, apporté ici des gages de sa tendresse.


Lucindo.

Ne m’affligez pas, ne me tourmentez pas, mon cher bien. Songez que votre chagrin me désole.


Phénice.

Où sont ces gages, dites-moi, perfide ?


Tristan, à part.

Voilà une feinte bien habile !


Lucindo.

Ne pleurez pas, je vous prie.


Phénice.

Je ne pleure pas sans motif. La chaîne que vous aviez sur vous cette après-dînée était un de ces gages, et c’est pour cela que vous ne la portez pas en ma présence.


Tristan, à part.

Voyons comme il s’en tirera.


Lucindo.

Quoi ! c’est la chaîne qui excite vos soupçons ?


Tristan, à part.

Peste soit de la chaîne !


Lucindo.

Écoutez, ma vie, et calmez-vous !


Phénice.

Qu’avez-vous à me dire ?


Lucindo.

Comme je manquais d’argent, j’ai envoyé Tristan pour la vendre.


Tristan, à part.

Pas si mal ! (Haut.) En effet, je l’ai portée dans la maison d’un certain cavalier.


Phénice.

Et quel prix vous en a-t-il donné ?


Tristan.

Il était sorti, et je l’ai laissée chez lui pour qu’il la voie.


Phénice, à part.

Ce coquin-là me pénètre ; mais je les repêcherai plus tard. (À Lucindo.) Qu’il ne soit plus question de cela, mon amour. (Appelant.) Célia !


Célia, du dehors.

Madame ?


Phénice.

Arrivez donc.


Entrent CÉLIA, deux Domestiques et un Écuyer.

L’Écuyer a la serviette sur l’épaule ; il porte sur un plateau un bocal de confitures, une tasse, une soucoupe, etc., etc.

Phénice.

Allons, ma chère vie, mangez un peu, de grâce. — Va, Célia, et apporte-moi ici mon pupitre. (Célia sort.) Mangez donc quelques friandises, ô maître de mon âme ! mangez, puisque vous êtes le seigneur de ce logis.


Tristan, à part.

Que ces domestiques sont bien tenus !


Lucindo, appelant.

Tristan ?


Tristan.

Seigneur ?


Lucindo, bas, à Tristan.

Tu t’abuses grandement à ne pas croire que cette dame soit une personne principale.


Tristan, de même.

Jusqu’ici j’ai eu assez mauvaise opinion d’elle, j’en conviens ; mais je reconnais que j’ai eu tort, et je vous demande pardon de mes pensées.


Phénice, à Lucindo.

Est-ce que vous ne buvez pas ?


Lucindo, aux domestiques.

Que l’on me donne à boire.


Tristan, bas, à Lucindo.

Ç’a été déjà assez imprudent à vous de manger.


Lucindo, bas, à Tristan.

Tais-toi. Je n’en ai fait que le semblant ; j’ai gardé chaque morceau dans ma serviette.


Tristan, de même.

À la bonne heure !


Lucindo, de même.

Sois tranquille.


Tristan, de même.

Et vous allez boire ?


Lucindo, de même.

Oui.


Tristan, de même.

Ne buvez pas, au nom du ciel !


Lucindo, de même.

Que peut-il y avoir dans du vin ?


Tristan, de même.

Je crains tout.


Phénice, à part.

Il n’a pas mangé ! A-t-on vu des précautions aussi impertinentes ? Il faut que cet homme soit un démon.


Lucindo, aux domestiques.

Je ne bois que de l’eau.


Phénice.

Servez de l’eau à monseigneur. (À part.) Il soupçonne quelque ruse, je ne le tromperai que mieux.


CÉLIA rentre apportant un pupitre.


Célia.

Voici le pupitre, madame.


Phénice.

Apportez-le-moi vite.


Célia.

Avez-vous la clef ?


Phénice.

Je l’ai dans ma manche.


Lucindo.

Qu’avez-vous là-dedans ?


Phénice.

Il est bien dépourvu ces jours-ci ; il est plein ordinairement de bagatelles, de riens. — Voici des gants ; acceptez ces quatre paires.


Lucindo.

Ils sont parfumés d’ambre ?


Phénice.

Oui ; ne les refusez pas, je me fâcherais.


Lucindo.

Mille millions de grâces.


Phénice.

Vous devez avoir besoin de pastilles, car les hôtelleries ne sont pas très-propres. Une religieuse de ma connaissance m’en a envoyé hier six douzaines dans cette boîte. Prenez-les.


Lucindo.

Comment pourrai-je vous payer jamais cela ? (Bas, à Tristan.) Nous sommes perdus, Tristan.


Tristan, bas, à Lucindo.

Cette femme vous a mis dans un étrange embarras.


Phénice.

Que puis-je donc vous donner encore ? Je cherche… Ah ! j’y ai ordinairement des bas de Naples.


Lucindo.

Ils sont très-renommés.


Phénice.

Tristan ?


Tristan.

Madame ?


Phénice.

En voici deux paires.


Tristan.

Que Dieu vous garde !


Phénice.

Il y en a aussi pour vous. Tenez, prenez.


Lucindo, bas, à Tristan.

Qu’est ceci, Tristan ?


Tristan, bas, à Lucindo.

Ce sont, ma foi, les richesses des Indes renfermées dans un pupitre d’amour.


Lucindo, de même.

Je suis tout troublé, tout ébahi de ses faveurs.


Phénice, à Lucindo.

Prenez cette bourse.


Lucindo.

Je vous baise les mains. — Mais…


Phénice.

Quoi donc ?


Lucindo.

Il m’a paru, au poids, qu’elle contient de l’argent, et le son qu’elle rend le dit mieux encore.


Phénice.

Vous y trouverez cent écus. Puisque vous n’êtes pas en fonds, s’il vous faut davantage, demandez-le-moi. Quand vous aurez de l’argent de reste, vous me rendrez cette petite somme, si vous voulez.


Lucindo.

En vérité, vous êtes aussi grande que la fille d’Alexandre.


L’Écuyer.

Je suis bien sûr qu’elle rattrapera cela.


Premier Domestique.

Quel est ce poisson-là ?


Deuxième Domestique.

Je l’ignore.


L’Écuyer.

C’est un marchand de Valence.


Premier Domestique.

Il a la main, il gagne.


L’Écuyer.

Mais il perdra par le pied.


Célia.

Puisque Phénice lui avance de l’argent, c’est qu’elle aura pris hypothèque.


Lucindo.

Il est tard, madame, et il faut aussi que je m’occupe de mes affaires.


Phénice.

Que le ciel vous accompagne, mon ami, et qu’il vous empêche d’oublier que vous avez emporté mon âme !


Lucindo.

Alors même que votre beauté ne serait pas sans cesse présente à mon esprit, les obligations que vous m’avez imposées vous rappelleront à jamais à mon souvenir… Comment pourrais-je les reconnaître ? le pourrais-je quand même mon vaisseau serait de l’or le plus pur ?… Plût à Dieu que le toit en eût été embelli par le pinceau des premiers maîtres de l’Europe, que ses agrès fussent des perles d’Orient, ses voiles du plus riche brocart, ses antennes du corail, et ses mâts des émeraudes, des rubis et des diamants ! je serais heureux de vous l’offrir, et je mettrais mon cœur au milieu du fougon[14], afin qu’il brûlât devant vous éternellement.


Phénice.

Que Dieu vous conserve pour moi mille années ! (Aux domestiques.) Holà ! accompagnez tous ce seigneur.


Lucindo, bas, à Tristan.

Comprends-tu quelque chose à tout ceci ?


Tristan, bas, à Lucindo.

C’est l’amour le plus parfait, ou la ruse la plus diabolique.


Lucindo, de même.

À en juger par les effets, c’est de l’amour.


Tristan, de même.

Attendons avant de prononcer. Je vous dirai cela plus tard ; la fin nous l’apprendra.

Lucindo, Tristan, l’Écuyer et les deux Domestiques sortent.

Célia.

Vous avez joué là un jeu hardi.


Phénice.

C’est un profit assuré.


Célia.

Peut-être.


Phénice.

Je n’en doute pas. Et quel plaisir vaut celui de tromper ainsi un homme ?


Entrent le capitaine OSORIO, DINARDA vêtue en cavalier, et BERNARDO et FABIO habillés en pages.


Le Capitaine.

Puis-je entrer ?


Phénice.

Certainement.


Le Capitaine.

J’amène un hôte souper chez vous.


Dinarda.

Que votre grâce, madame, me tienne pour son serviteur.


Phénice, à Dinarda.

Soyez le bienvenu, seigneur. (Bas, au capitaine.) Est-il d’Espagne ?


Le Capitaine.

Il en arrive à l’instant.


Phénice.

Est-il cavalier ?


Le Capitaine.

Cela se voit de reste.


Phénice.

Et son nom ?


Le Capitaine.

Don Juan de Lara.


Phénice.

Quel joli homme !


Le Capitaine.

Charmant.


Dinarda, à Phénice.

J’ai quitté l’Espagne, il y a un mois, et je suis arrivé en Sicile dans le jour le plus fortuné de ma vie, puisque je contemple votre beauté.


Phénice.

Je vous remercie du compliment. Dans quel but venez-vous ?


Dinarda.

Je viens servir le roi, n’ayant que la faible pension que me font un père et une mère avares, jusqu’à ce qu’ils daignent mourir.


Phénice.

Que Dieu les appelle à lui au plus tôt !


Dinarda.

Eh bien, pages ?


Fabio.

Seigneur ?


Dinarda.

Répondez donc.


Fabio et Bernardo.

Amen !


Phénice, à part.

Quel gentil garçon !


Dinarda.

Je me suis approché d’un attroupement composé de militaires, et j’ai trouvé là le seigneur capitaine, qui est de mon pays et mon parent par alliance ; il m’a offert la moitié de son logement, et, pour comble de faveur, m’a amené chez vous.


Phénice.

Je lui en suis obligée. Pour vous, d’ailleurs, vous n’aviez pas besoin de lui auprès de moi. Je ne sache pas de meilleure lettre de recommandation qu’une figure comme la vôtre.


Le Capitaine.

Quand soupons-nous, Célia ?


Célia.

Tout est prêt.


Bernardo, bas.

Fabio ?


Fabio, de même.

Quoi donc ?


Bernardo, de même.

Vois, la drôlesse ne paraît pas haïr les Espagnols.


Fabio, de même.

Ils se parlent à l’oreille.


Bernardo, de même.

Il faut qu’elle soit à moi.


Fabio, de même.

Ou à moi ; j’ai pensé à elle en entrant.


Bernardo, de même.

Ce n’est pas la peine de nous quereller si tôt.


Le Capitaine.

Quoi donc, Phénice, vous excitez déjà ma jalousie ?


Phénice.

Ce n’est que de la politesse que je témoigne à votre ami.


Le Capitaine.

Soit ! Je ne me plaindrai jamais que vous traitiez bien le seigneur don Juan.


Phénice, à Célia.

Écoute, Célia.


Célia, bas, à Phénice.

Plaît-il ?


Phénice, de même.

Qu’en dis-tu ?


Célia, de même.

Adorable.


Phénice, de même.

Il vaudrait mieux pour moi que je ne l’eusse pas vu. Il se dit de Séville : la grâce des Sévillans est vantée ; mais il n’est pas un de ses compatriotes qui l’égale. Regarde-le ; quelle bonne mine ! quelle taille élégante ! et la jambe ! et le pied !


Célia.

Vous avez bon goût.


Le Capitaine, à Dinarda.

Allons, don Juan, venez souper.


Dinarda.

Pages !


Fabio.

Seigneur ?


Dinarda, bas.

Cela va bien.


Fabio, de même.

Piquez.


Bernardo, de même.

Piquez ferme.


Dinarda, de même.

Elle a été piquée, quoique je n’eusse pas d’épingle.




ACTE DEUXIÈME.



Scène I.

Une chambre dans l’hôtellerie de Lucindo.


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo.

Ne nous tourmentons pas de cela, Tristan. Que nous importent les gens qui entrent chez elle ou qui en sortent ? Ce sont sans doute ses parents.


Tristan.

Pour moi, que ce capitaine espagnol soit ce qu’il voudra, je sais bien que depuis plus d’un mois qu’elle vous comble de présents sans rien recevoir de vous, vous devez être rassuré contre ses ruses, mais non pas contre l’inconstance de son amour. Celui qui ne donne rien est mal venu à se plaindre ou même à se montrer jaloux ; ce n’est qu’en donnant que l’on obtient des droits sur une femme ; et alors l’ingratitude qu’elle témoignerait serait une horrible trahison, un véritable adultère… Mais il faut aussi considérer que vous vous êtes attaché à elle peu à peu, que vous l’aimez, et que vous ne prendriez pas aisément votre parti si elle venait à vous traiter avec indifférence. Je suis bien convaincu, au contraire, que si vous soupçonniez qu’elle s’éloigne de vous par intérêt, vous vous obstineriez à la conserver, et que vous seriez capable de lui donner en un jour ce que vous ne lui avez pas donné en un mois.


Lucindo.

Mon avis est, Tristan, que jamais Phénice ne me laissera pour un autre. Elle n’aime pas, elle, par intérêt.


Tristan.

Prenez garde ! l’amour qui s’opiniâtre est un hérétique qui foulerait aux pieds les vérités les plus saintes, et celui qui se fie à une femme risque beaucoup.


Lucindo.

Ai-je eu tort ? Est-ce ma faute ? La beauté n’est-elle pas une sorte d’autorité légitime à laquelle il faut que tous les hommes ici-bas se soumettent ? Les sept sages de la Grèce n’ont pas été à l’abri des séductions de la femme en qui ils ont trouvé de l’esprit, de l’attrait et du désintéressement. Diogène et Timon lui-même, qui était si farouche et si sauvage, se sont rendus, par reconnaissance et par amour, à l’affection qu’on leur témoignait. Moi, j’ai résisté assez longtemps, et si mon cœur a cédé à la fin, c’est que j’ai vu la sincérité de Phénice.


Tristan.

Vous commencez à me persuader.


Lucindo.

Elle a dissipé mes soupçons.


Tristan.

Je me suis trompé, j’en conviens.


Lucindo.

Je n’avais qu’à me retirer dans le principe.


Tristan.

Vous étiez près du feu, et il vous a communiqué sa chaleur.


Lucindo.

Pense bien à cela mûrement, et tu avoueras qu’à moins d’inconstance, un homme ne peut pas se détacher d’une femme qui ne demande rien. Pour moi, je permets volontiers à toutes les femmes qui me feront des cadeaux sans en exiger, de me tromper tant qu’il leur plaira ; et je ne reproche pas à celle-ci de recevoir du monde chez elle, puisque je ne lui ai pas seulement donné la valeur d’une épingle. Mais toi, qu’en dis-tu ?


Tristan.

Je crains votre amour.


Lucindo.

Eh quoi ! Tristan, pouvais-je m’en défendre ? D’abord elle est si belle ! ensuite, songe un peu aux admirables qualités de son âme. La beauté seule est un charme invincible chez les femmes, et qu’elles soient spirituelles ou sottes, elles réduisent par là le seigneur et le vilain. Il est vrai que quand elles n’ont pour elles que la beauté, la passion qu’elles inspirent n’est pas durable, parce qu’on n’en jouit pleinement que dans la nouveauté ; mais quand aux charmes extérieurs se joignent les charmes secrets, je veux parler de l’âme, alors c’est un amour éternel qu’elles inspirent. L’âme de Phénice est précisément ce qui m’a subjugué ; et récompenser un pareil dévouement par la défiance et le soupçon, ne serait de ma part qu’une lâche bassesse. Oui, je l’aime, parce que je ne saurais douter de la vérité de son amour. Non, je ne suis point jaloux, parce qu’elle a fait preuve avec moi du désintéressement le plus rare. Aussi, que ce capitaine espagnol aille la voir à son gré, je n’en ai pas le moindre souci ; il n’y a pas de mal entre eux, il n’y a que des conversations innocentes. Et puis, maintenant que j’ai vendu, je m’en retournerai libre et joyeux quand il me plaira ; je m’en retournerai à Valence, où je tâcherai de l’oublier, et où je raconterai ce roman à mes amis et aux dames de ma connaissance.


Tristan.

Vous avez bien raison d’appeler cette aventure un roman.


Lucindo.

On frappe, je crois.


Tristan.

Oui, seigneur.


Lucindo.

J’entends quelqu’un.


Entrent CÉLIA et l’Écuyer ; celui-ci porte un panier recouvert d’une étoffe de soie.


Célia.

Vous êtes bien surpris de ma visite, n’est-ce pas ?


Lucindo.

Jamais, Célia, je ne le serai des bontés de ta maîtresse.


Célia.

Vous nous ôtez le sommeil là-bas, et ici vous nous oubliez. Est-ce que vous ne faites que de vous lever ?


Lucindo.

Nous autres marchands, nous ne restons pas si longtemps au lit, et surtout quand nous avons des inquiétudes.


Célia.

Comment pouvez-vous en avoir, puisque vous êtes adoré ?


Lucindo.

Je crains de perdre une si précieuse tendresse.


Célia.

Taisez-vous, ingrat ! — J’aurais bien voulu vous trouver couché à cause d’un certain présent que je vous apporte ; mais ce vieil imbécile qui n’entend et ne voit goutte s’est levé à midi, croyant se lever à cinq heures du matin.


L’Écuyer.

Vous rejetez toujours sur moi la faute de votre négligence.


Lucindo.

Que m’apportes-tu donc, ma chère Célia ?


Célia.

Je vous apporte six chemises de la plus fine toile de Hollande. (Elle prend le panier des mains de l’écuyer et en sort des chemises.) Tenez, voyez comme c’est beau, cela ! et, de plus, c’est l’ouvrage de l’aiguille la plus habile et de la main la plus délicate.


Lucindo.

Il est facile de le voir à la blancheur du linge.


Célia.

Voici un cœur en guise de chiffre.


Lucindo.

Quel est ce cœur ?


Célia.

C’est celui de la personne qui vous a donné le sien. Vous l’avez percé de plus de pointes qu’il n’y a de points dans son travail… Elle m’avait ordonné de vous en essayer une, et de vous dire que son plus vif regret était de ne pouvoir vous servir de chambrière. Elle m’a recommandé, en outre, de vous embrasser de sa part.


Lucindo.

Avec plaisir, Célia. (Il l’embrasse.) Quant à ton adorable maîtresse, dis-lui bien que je ne tarderai pas d’aller déposer mille baisers sur ses pieds plus blancs que l’aurore. — Va, Tristan, va chercher cette pièce de taffetas de couleur amarante, afin que Célia la porte à ma beauté céleste. L’éclat de son teint n’en ressortira que mieux.


Tristan.

Je vous obéis.


Célia.

Non, Tristan, arrêtez. Si je m’avisais d’emporter d’ici la moindre chose, on me tuerait.


Lucindo.

Quelle bizarrerie ! cela n’est pas bien à Phénice. Ceux qui aiment ont du plaisir à donner. Pourquoi ne me permettrait-elle pas de lui offrir un faible gage d’amour ?


Célia.

Que voulez-vous ? c’est son idée. Vous pourrez plus tard l’en gronder à votre aise, quand vous serez tête à tête avec elle.


Lucindo.

Puisqu’elle est de cette humeur, tu accepteras, toi, du moins, quelques écus.


Célia.

Grand merci ! il m’est défendu de rien recevoir de vous.


Lucindo.

Personne ne le saura.


L’Écuyer.

Les murs voient et entendent, et ils le diraient.


Lucindo.

Quelle femme, Tristan !


Tristan.

Je veux peindre un tableau dans l’air, je veux construire un palais sur la pointe d’une aiguille, je veux élever une montagne avec les atomes qui se jouent aux rayons du soleil, puisque j’ai trouvé une femme qui n’aime pas l’argent. J’aurais cru, à toute force, qu’un avocat, un médecin, un procureur, un alguazil, un barbier, un chirurgien, avaient refusé de l’argent ; mais ce qui m’étonne, ce qui me passe, ce qui m’épouvante, c’est de voir des écus refusés par une respectable duègne et par un vénérable écuyer.


Lucindo.

C’est Phénice qui a ainsi formé ses gens. — Dis-lui, Célia, que j’irai la voir dans la soirée, et que je la prie de m’attendre avec la moitié de l’empressement avec lequel j’irai chez elle.


Célia.

Je cours lui annoncer cette heureuse nouvelle.


Lucindo.

Que le ciel te garde, Célia ! — Mais pourquoi me regardes-tu de la sorte ?


Célia.

Ma maîtresse m’a recommandé de bien observer votre visage pour voir si vous aviez été sage cette nuit.


Lucindo.

Quoi ! elle serait jalouse ?


Célia.

Vous avez une mauvaise réputation.


Lucindo.

Non, mais elle m’aime.


Célia.

Beaucoup trop, hélas ! mais vous lui pardonnerez bien quelques soupçons. Elle souffre tant, la pauvre !


Lucindo.

Je sais tout ce que je lui dois. Adieu.


Célia.

Adieu.

Célia et l’Écuyer sortent.

Lucindo.

Eh bien, Tristan ?


Tristan.

Ma foi ! Vous êtes né coiffé[15].


Lucindo.

En effet, je suis un heureux mortel.

Lucindo et Tristan sortent.



Scène II.

Le Port.


Entrent ALBANO et CAMILO.


Camilo.

D’où vient que vous faites tant de signes de croix ?


Albano.

Il y a bien de quoi, certes, après avoir vu sa tournure andalouse.


Camilo.

Vous pensez donc que c’est une femme ?


Albano.

Si ce n’est pas une femme, moi je suis un fou.


Camilo.

Ce n’est pas beaucoup dire.


Albano.

Si fait ! car à présent je n’ai plus rien à perdre que l’esprit.


Camilo.

Vous ne voyez donc pas que c’est une véritable extravagance de soutenir qu’un jeune homme est une femme ?


Albano.

J’ai des raisons pour cela… — Personne ne peut vaincre sa destinée… Dans la plus belle de toutes les villes que le soleil éclaire en Europe, à Séville, dans la rue qu’on appelle la rue des bains de la reine Morisque, c’est là que Dinarda naquit. Un seul mot suffira pour vous faire juger de sa beauté : c’est que la première fois que je la vis, l’idée me vint qu’elle seule aurait pu inspirer au fameux peintre Zeuxis un portrait digne d’Hélène. Je lui rendis des soins : je me promenai, je rôdai autour de sa maison, je lui envoyai des messages par l’entremise de quelques vieilles complaisantes ; et ce ne fut qu’après plus d’un an d’assiduités continuelles que j’obtins qu’elle daignât m’écrire. Voilà d’ailleurs tout ce que j’ai eu jamais d’elle ; en laisser entendre davantage, ce serait outrager sa vertu et la vérité. Ainsi tout cet amour consista en lettres purement et simplement. Je tirais à vue sur elle ; elle acceptait mes billets, mais n’en payait aucun. — Ma mauvaise étoile ne tarda pas à détruire mon bonheur… Le duc de Medina-Sidonia a près de sa maison, à Séville, un jeu de paume. Comme ce jeu de paume se trouvait dans le même quartier, j’y entrais à toute heure, tantôt jouant moi-même, tantôt me bornant au rôle de spectateur. À l’une des extrémités de la salle, on a sculpté en relief les armoiries des Guzman. Au-dessous du casque, au milieu de la couronne qui entoure l’écu, est représenté le grand Alonzo Perez de Guzman, que l’on a surnommé le Brave, au moment où sur le rempart de Tarife il jette sa dague à un Maure pour qu’on tue son propre fils : action véritablement espagnole. Au-dessous des armes est représenté ce serpent gigantesque qu’il tua en Afrique avec un courage égal à celui d’Hercule. La pique entre par la bouche du redoutable reptile, ressort ensanglantée par les dures écailles, et la queue de l’animal se replie autour de l’écu. Un jour, une foule de jeunes oisifs étaient occupés à regarder ces armoiries ; on avait achevé la partie, et comme il pleuvait, on s’amusait à peloter de côté et d’autre sans prétention. Un cavalier, soit qu’il eût visé ou non, lança la paume contre la bouche du serpent et dit : « On a beaucoup disputé en Afrique touchant celui qui avait tué le serpent ; mais il faut qu’on sache à l’avenir que c’est moi seul qui l’ai tué, et si quelqu’un le nie, j’ai mes témoins. » Il parlait ainsi par badinage ; cependant l’attachement, le respect que je porte à la maison de Medina-Sidonia m’animèrent, et je répliquai : « Celui qui voulut contester ce beau fait à don Alonzo eut lieu de s’en repentir ; car don Alonzo le défia de montrer la langue du reptile, qu’il avait eu soin d’enlever, et lui, il la fit voir sur-le-champ à tout le monde. » Alors l’autre cavalier : « Si don Alonzo a cette langue, qu’il la tire. » Le sang-froid de ce cavalier m’irrita, et je le saisis par le bras, en lui disant : « Faites attention à vos paroles, car si vous ne vous taisez, le même don Alonzo qui est là avec sa dague vous coupera la langue à vous-même. » — Ce fut une folie à moi de prendre aussi sérieusement une plaisanterie ; car vous remarquerez, s’il vous plaît, que ce cavalier était l’intime ami du frère de ma divinité. Celui-ci s’avança vers moi en disant : « Si ce serpent était vivant et qu’il pût lancer son venin, ceux qui font ici les fanfarons se sauveraient bien vite, tandis que mon ami le taillerait en pièces. — S’il agissait ainsi, répliquai-je sans songer à l’intérêt de mon amour, il acquerrait autant d’honneur que don Guzman de Medina-Sidonia. Jusque-là, silence ! — Silence, vous-même ! dirent-ils. — Eh bien ! m’écriai-je, emporté par la fureur ; eh bien ! voyons qui de nous aura peur et fuira. Je suis, moi, le serpent de don Guzman. Que l’un de vous s’approche, s’il ose ! » Je dis, et levant le battoir que je tenais à la main, je m’élançai sur eux, les frappai, les blessai, et si bien qu’en un instant on eut vidé la salle, où je demeurai seul et vainqueur… Vous devinez les suites de cette querelle insensée. Quelques jours après, mes parents et mes amis s’étant interposés, obtinrent, pour éviter un jugement fâcheux, qu’on me laisserait quitter le pays ; et ils m’ont envoyé ici muni des meilleures recommandations pour le duc de Feria, vice-roi de ces îles. Je vis depuis lors à Palerme, et le temps et l’absence, qui changent tout, ont fait que j’ai oublié Dinarda et que je me suis épris de Phénice. Et aujourd’hui j’ai vu chez celle-ci cet Espagnol qui est la femme que j’ai aimée, ou qui est son vivant portrait. Voilà mon histoire.


Camilo.

N’avancez pas, les voici qui viennent.


Entrent PHÉNICE, DINARDA, BERNARDO et FABIO.


Phénice, à Dinarda.

Comment ! vous ne voulez pas que je m’afflige de vos mépris ?


Dinarda.

Non, par Dieu ! je prétends, au contraire, que vous me sachiez bon gré de la loyauté avec laquelle je me conduis à l’égard du capitaine.


Phénice.

Hélas ! vous me punissez bien cruellement de la rigueur que j’ai montrée à bien des hommes ; mais songez que je croirai que c’est plutôt crainte de votre part que loyauté.


Dinarda.

N’est-ce pas lui qui m’a conduit chez vous ? et puis-je me rendre coupable d’une aussi noire trahison ? — Ah ! si je vous eusse connue par moi-même, ô Dieu ! quel serait mon bonheur ! comme je vous couvrirais de caresses ! comme je vous parlerais d’amour !… Ma fortune ne l’a pas voulu. Il faut que je vous adore et que je m’abstienne de vous le dire. Hélas ! je suis comme Tantale, placé près d’une source où je brûle d’étancher ma soif, et il ne m’est pas permis d’y toucher. C’est pourquoi je n’ai plus qu’à mourir.


Phénice.

Enfant que vous êtes ! ne pourriez-vous pas être en secret l’amant d’une femme qui vous aime ?


Dinarda.

Ne me l’ordonnez pas, madame. J’ai des sentiments trop élevés pour cela. C’est le capitaine Osorio qui m’a conduit chez vous, et je lui ai mille obligations, je lui dois de l’argent.


Phénice.

Je me charge de payer vos dettes.


Camilo.

Je crois en effet que c’est une femme.


Albano.

Certainement.


Camilo.

Mais non, vous êtes fou, je suis fou moi-même. Est-ce que deux femmes se parleraient ainsi d’amour ? Au reste, il est facile de vous informer d’elle à ces deux pages.


Albano.

Veuillez attendre un moment. (Albano et Camilo s’avancent vers les deux pages.) Holà ! mes jeunes seigneurs ?


Fabio.

Dité, signore[16].


Albano.

Puis-je vous parler de confiance ?


Fabio.

Parlaté. Ié souis al vostro servicio. Qué volété ?


Albano, à part.

Ah ! belle Dinarda ! (Haut). Quel est ce cavalier ?


Fabio.

Ce gentiluomo ?


Albano.

Oui.


Fabio.

Le signor Rugero.


Albano.

Quoi ! il s’appelle Rugero ?


Fabio.

Si.


Albano.

D’où est-il ?


Fabio.

De Venezia.


Albano.

Il n’est pas Espagnol ?


Fabio.

No, grazia à Dio, il n’est pas Espagnuolo. Perchè li Espagnuoli sonno tutti traditori, birbanti, assassini per tre escudi.


Albano.

En vérité, Camilo, cela est étrange ; j’en deviendrai fou.


Fabio.

Attendez oun poco, signore ; ié vous santérai ouna sanson chichilienne.

Il chante.

Se tutta la Chichilia
Fosse macarrone,

El faro di Micina
Vino moscatelo,
El monte Mongibelo
Formacho gratato,
E tutto lo Españolo
Fossino ammaçato,
Como triunfaria
Lo Chichiliano[17] !


Camilo, à Albano.

Ne voyez-vous pas que ce petit page se moque de vous ?


Albano.

Je lui ferai dire la vérité.


Fabio, à Bernardo.

Je meurs d’envie de rire.


Bernardo.

Dissimule encore un peu.


Fabio.

Parlé-je bien italien ?


Bernardo.

Tu le rends fou.


Albano, à Fabio.

Prenez cet écu, mon ami, et dites-moi…


Fabio.

Qué volété qué vi digué ?


Albano.

Cette personne-là n’est-elle pas une femme ?


Fabio.

Como qué !… qué volété faré ? Diavolo ! mon signore il serait ouna femme !


Albano.

Je sais qu’elle s’est habillée en homme.


Fabio.

Ne m’ennouyez pas, per Dio ! qué volété dé mon signore, pour vouloir qu’il soit ouna femme ?


Bernardo.

Qué ! mon signore ouna femme ?


Fabio.

Si.


Bernardo.

O Dio ! qué Espagnuolo !


Albano.

Finissez, petits drôles ; je pénètre votre malice.


Camilo, à Albano.

Allons-nous-en, mon cher ; je vois qu’ils vous soupçonnent de quelque vilaine intention.


Albano.

Qu’y a-t-il donc de louche à ma question ?


Camilo.

Croyez-moi, retirons-nous.


Albano.

J’y perdrai l’esprit.


Camilo.

Vous parlerez plus tard à Phénice. Personne ne vous dira mieux qu’elle si ce galant est un homme ou une femme.

Albano et Camilo sortent.

Fabio.

Je mourrais de rire, s’ils étaient plus éloignés.


Bernardo.

Pas moi.


Fabio.

Pourquoi ?


Bernardo.

Leurs demandes m’ont inspiré un soupçon bizarre.


Fabio.

Lequel donc ?


Bernardo.

C’est que notre ami Dinardo est une femme.


Fabio.

Eh bien ! ma foi, tiens, il me semble de même, quoique je ne me sois jamais enhardi à tenter de le savoir… S’il en était ainsi pourtant, Phénice n’en serait pas amoureuse.


Bernardo.

Il est vrai ; mais d’un autre côté le dédain avec lequel il la traite me confirme dans cette opinion.


Fabio.

Alors ce n’est qu’une déférence hypocrite que celle qu’il montre pour ce capitaine.


Bernardo.

Tout est feint, selon moi, dans cette affaire, et leur conduite tiendrait à des motifs que nous ignorons.


Fabio.

À partir d’aujourd’hui j’entreprends de savoir s’il est réellement une femme.


Bernardo.

Et moi aussi, vive Dieu !


Fabio.

Eh bien ! à nous deux nous verrons.


Phénice, à Dinarda.

Enfin, don Juan, vous êtes décidé à ne pas récompenser ma tendresse ?


Dinarda.

Par pitié, Phénice, puisque je vous ai dévoilé mon cœur, ne m’éprouvez pas davantage. Mais faites une chose : obtenez sous quelque prétexte que le capitaine s’éloigne de Palerme, — vous y réussirez facilement, — et pendant son absence, je vous promets de correspondre à votre amour.


Phénice.

Je m’en rapporte à vous, mon cher bien, et j’accepte votre parole.


Entre CÉLIA.


Célia, bas, à Phénice.

Voici Lucindo qui vient.


Phénice.

De qui me parles-tu là ?


Célia.

Du marchand de Valence.


Phénice.

Délogeons. (À Dinarda.) Permettez, ô mes yeux ! que je prenne congé de vous.


Dinarda.

Adieu, ma déesse.

Phénice et Célia sortent.

Dinarda.

Poussée par une folle pensée, j’ai rompu les liens de la honte et de l’honneur, j’ai accouru de Séville en ce pays étranger. L’amour est à la fois mon excuse et ma condamnation. Mais, hélas ! que me sert d’avoir franchi la distance qui me séparait de l’objet aimé, si, en le retrouvant, je ne le vois que pour en concevoir mille soupçons jaloux ? Une nouvelle pensée l’occupe, il en aime une autre, et il faut que je cesse de l’aimer. Assez, assez, homme perfide et parjure ! Tout est fini désormais entre nous ! Le désabusement né de la trahison a, comme une herbe bienfaisante, guéri les blessures de l’amour[18].


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo.

Il paraît que Célia ne lui aurait pas rendu mon message ?


Tristan.

C’est que Phénice, je pense, a plusieurs hôtes chez elle.


Lucindo.

Cette maison ressemble au cheval de Troie ; elle est toujours remplie d’hommes d’armes.


Tristan.

Le salon d’une courtisane est une véritable cour de justice. Elle a ses heures d’audience, elle prononce, elle juge. Vous y verrez les avocats, les notaires, les solliciteurs. On lui envoie des dossiers, on lui glisse des présents. Elle a des procès en instance et d’autres en appel : et elle met les prétendants hors de cour ou les écoute, selon qu’ils ont du crédit ou qu’ils apportent de l’argent.


Lucindo.

Quel est donc cet Espagnol qui fréquente sa maison si assidûment ?


Tristan.

C’est, j’imagine, l’ami du cœur.


Lucindo.

Que suis-je donc alors, moi ?


Tristan.

Vous, vous êtes l’autre.


Lucindo.

Tu es bon là !… Comment ! Phénice ne songe qu’à moi du matin au soir, elle me comble de caresses, elle m’accable de prévenances, et ce n’est pas moi que son cœur préfère !


Tristan.

De quel pays venez-vous donc ? Ne savez-vous donc pas qu’il y a des cœurs qui contiendraient jusqu’à deux ou trois cents amours sans en être embarrassés ? Et quand vous voyez une brave dame qui écrit à trente amants, qui en reçoit autant chez elle, qui demande à l’un une basquine, qui emprunte à l’autre son carrosse, qui héberge celui-ci, qui visite celui-là, — il faut vous dire que cette brave dame a un cœur bâti à la façon d’un grand monastère, où il y a un dortoir plein de cellules auxquelles on arrive par une seule et même porte.


Lucindo.

Quelle folie !… Laisse-moi dire un mot à mon rival. (Il s’approche de Dinarda.) Je désire vous parler, seigneur cavalier.


Dinarda.

C’est un plaisir pour moi qui vous suis entièrement affectionné. Mais si, par hasard, il s’agit de la jalousie que vous me portez à propos de Phénice, je vous prie de vous tranquilliser à cet égard ; je vous garantis sur l’honneur que je ne songe nullement à la courtiser. — Quand retournez-vous en Espagne ?


Lucindo.

Je compte rester ici encore un mois. J’ai terminé les affaires qui m’avaient amené en ce pays, mais mon amour me retient captif.


Dinarda.

Quoique je sois Sévillan, je m’en irai avec vous jusqu’à Valence. Je veux, avant de retourner dans mon pays, me présenter à la cour et demander la récompense de mes services.


Bernardo, à Tristan.

Dites, seigneur laquais, n’êtes-vous pas Espagnol, vous aussi ?


Tristan.

Et vous, mes petits seigneurs, n’êtes-vous pas des petits perroquets ?


Fabio.

Noi altri, nous sommes des gentiluomo qui sont vénous de Venezia. Dité, di grazia, como s’appelle en espagnuolo ?…


Tristan.

Taisez-vous, perroquet.


Fabio.

Vous êtes bien mésant, sur ma parola.


Tristan.

Je n’entends rien à votre parola.


Lucindo.

J’aurai l’avantage de causer avec vous.


Dinarda.

Je suis à vos ordres.


Lucindo.

J’irai vous chercher.


Fabio, à Tristan.

Addio, signor Lacayo.


Tristan.

Je suis cavalier, vous dis-je, et je vous le prouverai avec quatre coups de pied dans le derrière.


Dinarda.

Holà ! pages ?


Bernardo.

Seigneur ?


Fabio.

Seigneur ?


Dinarda.

Allons au palais.


Fabio, bas, à Bernardo.

Eh bien ! crois-tu toujours qu’il soit une femme ?


Bernardo.

Je m’en assurerai, quoique l’on se coupe souvent à essayer un couteau avec le doigt.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.

Lucindo.

Nous, allons trouver Phénice.

Lucindo et Tristan sortent.



Scène III.

Une chambre dans la maison de Phénice.


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo.

Il est singulier qu’elle ait fermé sa porte aujourd’hui.


Entre CÉLIA.


Célia.

Seigneur Lucindo, ma maîtresse vous prie de l’excuser si elle ne vous reçoit pas pour le moment ; les plus graves motifs l’en empêchent.


Lucindo.

Ah ! Célia, je me doutais bien qu’il n’était guère possible qu’une femme aussi dissipée fût capable d’un véritable amour. La constance ne s’allie pas avec cet emportement à la française[19]. Maintenant elle s’est éprise du beau don Juan de Lara… Hélas ! elle m’abandonne, elle me trahit après m’avoir rendu fou !


Célia.

Ne parlez pas ainsi de ma maîtresse, seigneur Lucindo ; c’est à vous seul qu’elle pense, c’est pour vous seul qu’elle soupire. D’ailleurs je vais l’avertir, et quelles que soient ses préoccupations, elle-même vous rassurera.

Célia sort.

Lucindo.

Écoute donc, Célia.


Tristan.

Elle est partie en colère.


Lucindo.

Que lui ai-je dit ?


Tristan.

Vous vous êtes plaint de sa maîtresse.


Lucindo.

Ah ! Tristan !


Tristan.

Calmez-vous.


Lucindo.

J’entends du bruit.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA. Phénice est vêtue de deuil et tient une lettre à la main.


Lucindo.

Que signifie ce vêtement lugubre, madame ?… Vous pleurez.


Phénice.

Je ne voulais pas vous voir aujourd’hui, mon cher bien, de peur de vous effrayer ; mais puisque vous m’accusez, je suis sortie pour défendre mon amour injustement outragé… Vous êtes ma vie, ma joie, mon bonheur ; vous êtes les yeux par lesquels je vois et l’air que je respire ; vous êtes la loi de ma volonté et l’âme de mon libre arbitre. Et puisque je vous parle si tendrement au milieu du malheur qui m’accable, croyez bien que le sentiment que mon cœur a pour vous n’est pas un vain caprice, mais l’amour le plus sincère et le plus ardent.


Lucindo.

Ô Phénice ! ou pour mieux dire, véritable phénix de beauté ! qu’est-ce donc que vous avez, mon cher bien ? que vous est-il arrivé ? confiez-le-moi, je vous prie… Quel chagrin a obscurci le brillant soleil de vos yeux, que me dérobe en ce moment un nuage de larmes ?


Phénice.

Ô adorable Espagnol ! j’oublie en vous voyant ma peine et mes ennuis pour ne penser qu’à vous. Et cependant si vous saviez…… vous me pardonneriez ces larmes que je verse.


Lucindo.

Au nom du ciel, expliquez-vous.


Phénice.

Cette lettre vous apprendra mes malheurs.


Lucindo.

Donnez. Lisons. (Il lit.) « Ma sœur, c’est la dernière fois qu’il m’est permis de vous appeler de ce nom. On m’a condamné à mort, et la sentence a été confirmée en appel. À la prière du prince de Butera, la partie adverse consent à se désister moyennant deux mille ducats : mais je n’ai aucun moyen de me procurer cette somme. S’il vous était possible de la trouver là-bas, rappelez-vous que je suis votre sang et sorti des mêmes entrailles que vous… De Messine, etc., etc. Antonio Phénix. »


Phénice.

Lettre fatale et funeste !


Célia.

Hélas ! ma maîtresse s’évanouit.


Lucindo.

Ô ma Phénice bien-aimée !


Tristan.

N’y aurait-il pas de l’eau céans ?


Célia.

Si fait.


Tristan.

Apportez-la.


Lucindo.

Non, Célia, reste ici ; je pleure, et mes larmes suffiront si tu veux les recueillir. — Ô mon bien ! revenez à vous, ne vous affligez pas de la sorte… nous trouverons un remède à cela.


Phénice.

Ah ! mon pauvre frère !


Lucindo.

Elle a parlé, ce me semble.


Tristan.

Oui, seigneur.


Lucindo.

Reprenez vos sens, ô mes chères amours ! Ma tendresse est prête à tous les sacrifices. Que puis-je faire pour vous et pour votre malheureux frère ?


Phénice.

Il n’y a point de remède à une telle infortune.


Lucindo.

Si fait, il doit y en avoir un.


Phénice.

Il n’y en a qu’un seul… Ce serait, puisque vous avez vendu vos marchandises, ainsi que vous me le disiez hier, — que vous voulussiez bien me prêter deux mille ducats sur mon bien et sur mes joyaux, et quand la crise sera passée…


Lucindo.

Ne parlez pas de gage, belle Phénice, votre amour me suffit.


Phénice.

Vous voulez donc que je sois votre esclave pour la vie, noble et généreux Espagnol ?


Lucindo.

Seulement remarquez, ô gloire de mon âme ! qu’un marchand sans argent est comme un jour sans lumière. Je serais perdu si vous ne me rendiez pas celui que je vous avance. Vous me promettez de me le rendre bientôt, n’est-il pas vrai ?


Phénice.

Aussitôt que mon frère sera de retour, nous vendrons deux ou trois maisons, que nous avons près d’ici, et je vous payerai de ma main. Mais, je vous en conjure, prenez mes joyaux, vous m’obligerez.


Lucindo.

Va vite à l’hôtellerie, Tristan ; tu trouveras dans le coffre-fort un chat[20] qui contient deux mille ducats d’or. Voici la clef.


Célia.

Quelle grandeur !


Phénice.

C’est Dieu lui-même qui l’a envoyé sur la terre pour être à jamais un modèle de dévouement et l’exemple des mortels.


Lucindo.

Je vous devais davantage encore.


Phénice.

Vous ne me deviez que de l’amour.


Lucindo, bas, à Tristan.

Eh bien ! Tristan, tu ne pars pas ?


Tristan.

Si fait, seigneur.


Lucindo.

Qu’attends-tu là ?


Tristan.

Avez-vous perdu l’esprit ?


Lucindo.

Laisse-moi n’être pas ingrat envers elle. Je connais cette femme, et je recouvrerai cette somme.


Tristan.

Prenez toujours les joyaux en nantissement.


Lucindo.

Ce serait une précaution injurieuse.

Tristan sort.

Phénice.

Que vous disait Tristan ?


Lucindo.

Il voulait que je prisse vos joyaux en gage. C’est un honnête garçon, mais il a la prudence d’un marchand.


Phénice.

Il a raison : prenez-les.


Lucindo.

Non, mon bien ; un seul de vos cheveux me suffit pour gage, et je ne veux pas que personne s’imagine que j’en désire d’autre. Dites-moi, les âmes ont-elles une valeur ?


Phénice.

Oui, sans doute ; mais pourquoi m’adressez-vous cette question ?


Lucindo.

Eh bien, s’il est vrai, comme on le prétend, que l’amour ait le pouvoir de suspendre mille âmes au fil le plus léger, quel autre gage peut valoir un cheveu auquel sont suspendus des milliers d’âmes ?


Phénice.

Oh ! que vous avez un langage aimable, spirituel et gracieux !


Lucindo.

Je vais voir ce que devient Tristan, pour qu’il vous apporte cela sans délai.


Phénice.

Adieu, magnifique Espagnol ; je vous attends ce soir à souper.


Lucindo.

Je ne manquerai pas de me rendre à cette invitation.


Phénice.

Tout le bonheur que je souhaite en ce monde viendra avec vous, seigneur ; et je n’aurai plus de soucis, car j’aurai expédié cet argent à Messine.


Lucindo.

Je ne tarderai pas à vous revoir.

Lucindo sort.

Phénice.

Est-il parti ?


Célia.

Il descend l’escalier.


Phénice.

L’ai-je pompé habilement ?


Célia.

Parlez plus bas, et ne vous hâtez pas de triompher. Le jour n’est pas encore fini, et un repentir peut saisir notre homme au collet tandis qu’il chemine à son auberge.


Phénice.

Tais-toi, Célia ; tu ferais mieux de rire que de moraliser. En voilà un que j’ai pêché avec une adresse rare, et qui n’oubliera pas l’hameçon de Phénice. — Mais chut ! on frappe.


Célia.

Quelqu’un monte.


Phénice.

Il me semble que j’entends le chat qui miaule.


Entre TRISTAN.


Tristan.

Pour vous montrer mon dévouement, je ne me suis pas arrêté une minute. Voici l’argent.


Phénice.

Voyons un peu. (Elle prend la bourse.) Ce sont des écus. Tiens, Tristan, voilà pour toi un doublon ; et dis à cet estimable cavalier qu’il vienne souper au plus tôt, que je l’attends avec reconnaissance. Adieu, je te laisse… j’ai affaire.


Tristan, à part.

Il y a quelque chose là-dessous. Je crains bien que, contre la coutume établie, cette souris n’ait croqué notre chat.

Il sort.

Célia.

Il s’est en allé en murmurant je ne sais quoi entre les dents.


Phénice.

Qu’importe ! les rivières murmurent pareillement, et cela n’empêche pas qu’on n’y pêche de bons poissons.


Célia.

Mais qui ne sont pas aussi précieux que celui-là.


Phénice.

Il est vrai ; mais aussi c’est un chat. Vois, Célia, comme je l’embrasse ; je le préfère à Lucindo.


Célia.

Eh ! bon Dieu ! il y a plus d’une femme qui passe toute la sainte journée à embrasser un petit chien, lequel bien souvent est laid comme les sept péchés mortels. Pourquoi, vous, n’embrasseriez-vous pas un chat qui vaut son pesant d’or ?


Phénice.

Je le donnerai à l’homme que j’aime.


Célia.

Que le ciel vous en préserve !


Phénice.

Je ne l’ai demandé que pour don Juan.


Célia.

Eh bien ! appelez-le don Juan, et gardez-le.


Phénice.

On frappe, si je ne me trompe ?


Célia.

Oui, madame.


Phénice.

Cours vite renfermer ce chat, et prends garde qu’il ne crie ou qu’il ne s’échappe.


Célia.

J’y cours.

Elle sort.

Phénice.

C’est le pas du capitaine.


Entre LE CAPITAINE.


Le Capitaine.

Ah ça, Phénice, que devenez-vous donc ? vous vivez bien retirée depuis quelque temps ; on n’aperçoit pas un homme, ni soir ni matin, sur le seuil de votre porte ; et l’on ne s’assemble plus chez vous pour converser et pour jouer. — Et moi qui étais votre galant, votre brave, votre protecteur naturel ; moi qui étais le géant qui veillait sur vos enchantements magiques, je suis réduit à vous voir dormir innocemment comme une timide poulette sous les ailes de votre amant fortuné ! Ah ça, que signifie ce deuil ? en l’honneur de qui, s’il vous plaît, avez-vous revêtu ces habits d’enterrement ? Est-ce à l’intention du petit marchand de Valence, ou bien pour ce don Juan de Lara qui a tant amolli votre cœur de cristal de roche ? Contez-moi donc cela. Suis-je pas votre ami ?


Phénice.

Je vous parlerai plus tard, mon cher capitaine. Pour le moment, qu’il me suffise de vous dire que je n’ai pas oublié vos bons offices, et que je vous en témoignerai ma gratitude.


Le Capitaine.

C’est bon. Alors je vous dirai que j’ai en bas des camarades que j’amène pour qu’ils passent ici l’après-dînée. Vous trouverez du profit avec eux.


Phénice.

Eh bien ! qu’ils entrent. Recommandés par vous, ils seront les bienvenus.


Le Capitaine se met à la fenêtre.

Holà ! ho ! les amis ! arrivez donc ! — (À Phénice.) Ce sont de bons gaillards, vous verrez.


Entrent CAMPUZANO, TREBIÑO et OROZCO.


Campuzano.

Je vous baise les mains, ma charmante.


Trebiño.

Et moi aussi.


Orozco.

Et moi de même.


Phénice, à part.

Voilà bien de vrais Espagnols.


Le Capitaine.

Holà ! des siéges !


Entre CELIA.


Phénice, bas, à Célia.

Eh bien, Célia ?


Célia.

Il est en sûreté.


Phénice.

Où l’as-tu mis ?


Célia.

À quarante pieds sous terre.


Phénice.

C’est bien. — Donne des siéges !


Célia.

Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?


Phénice.

Des militaires, des Espagnols ; et qui dit militaire espagnol, dit : Chapeau à plumes, habit galonné, tapage, insolence, impertinence, rodomontade et fanfaronnade.


Trebiño.

J’ai toujours beaucoup aimé les religieuses de l’ordre de Saint-François[21].


Orozco.

Il est dommage que l’on glisse quelquefois sur l’eau qui a servi pour la vaisselle.


Trebiño.

Vous êtes poëte, puisque vous parlez par images.


Orozco.

Je ne le suis plus à présent ; mais il est vrai que je l’étais en Espagne.


Campuzano.

Étiez-vous de ceux qui invoquent la muse cultivée, et qui distillent leurs vers à l’alambic[22] ?


Orozco.

Non pas ; j’étais tout bonnement un imitateur de Laso et de Manrique[23].


Le Capitaine.

Allons, messeigneurs, jouons.


Campuzano.

Qu’on apporte des dés !


Trebiño.

Les dés !


Le Capitaine, à Phénice.

Si les Espagnols s’habituent à venir jouer chez vous, vous aurez des journées qui vous vaudront cent ducats et même deux cents.

Un Écuyer et deux Domestiques apportent une table à jeu. Le Capitaine, Campuzano, Trebiño et Orozco s’asseyent autour de la table et commencent à jouer. L’Écuyer sort.


Entre TRISTTAN.


Tristan, à Phénice.

Puis-je vous parler ?


Phénice.

Que voulez-vous ?


Tristan.

Mon maître est à la porte.


Phénice.

Que désire-t-il ?


Tristan.

Vous êtes singulières, mesdames ! il vient dîner, par Dieu ! ne l’avez-vous pas invité ?


Phénice.

Moi !


Tristan.

Vous ne vous en souvenez plus ?


Phénice.

Est-ce qu’il est l’heure ?


Tristan.

Comment ! une heure vient de sonner.


Phénice.

Une heure ! cela n’est pas possible.


Tristan.

C’est bien, sur ma vie, maintenant que vous avez ce chat ! Et cependant, quand les chats arrivent, d’ordinaire, c’est qu’il est l’heure de dîner.


Trebiño.

Cinq et trois font huit, et cinq font treize !


Campuzano.

Je propose !


Trebiño.

Je fais tout !


Campuzano.

Je tope et je tiens !


Tristan.

Moi je ne tope pas.


Campuzano.

Neuf ! et dix ! et treize !


Le Capitaine.

Bien joué.


Campuzano.

Et le courant !


Tristan.

Si le chat courait encore, on ne l’attraperait pas de nouveau.


Phénice.

Dites à votre maître, Tristan, que ces militaires, ces honorables gentilshommes sont venus chez moi à mon insu et à mon grand chagrin ; que je le prie de m’excuser et de venir me voir ce soir.


Tristan.

En attendant nous n’avons rien à la maison pour dîner, et l’heure se passe.


Phénice.

Dieu y pourvoira.


Tristan.

Nous n’habitons pas un couvent pour que Dieu y pourvoie.


Phénice.

Adieu, Tristan.


Tristan.

Ô jeunesse inconsidérée !


Phénice.

Vous m’avez entendue ?


Tristan.

Ma foi ! non.


Phénice.

Dites-lui qu’il vienne ce soir faire la collation, et que je le régalerai de mon mieux.


Tristan.

Je lui conseillerai plutôt de se purger. Oh ! s’il m’avait cru !


Phénice.

Mesurez un peu vos discours, mon ami ; il y a ici un démon.


Tristan.

Pauvre jeune homme ! dans quels filets il est tombé !… Il lui a donné un chat, et elle se conduit en vrai matou[24].

Il sort.

Trebiño.

Je ne joue plus.


Phénice.

Qui a gagné, pour que je lui fasse mon compliment ?


Campuzano.

C’est moi, ma belle ; votre maison m’a porté bonheur. (À Célia.) Voici l’étrenne, ma charmante.


Célia.

Grand merci, seigneur cavalier.


Le Capitaine.

Avez-vous ici de quoi manger ?


Phénice.

Nous le trouverons bien.


Le Capitaine.

Holà, valets !


Phénice.

Ils sont là tous les deux.

Les Domestiques s’approchent.

Le Capitaine.

Que Cosmillo et Peralta aillent nous chercher quatre chapons, six perdrix et trois lièvres.


Campuzano.

Et du vin ?


Le Capitaine.

Quatre outres[25].


Campuzano.

Et du fruit ?


Le Capitaine.

Des poires et des melons.


Phénice, aux Domestiques.

Vous avez entendu ? Allez.

Les deux Domestiques sortent.

Le Capitaine.

Vous ne connaissez pas, mes amis, l’appartement de Phénice ?


Orozco.

À en juger par cette pièce, il doit être curieux.


Le Capitaine.

Venez, que je vous montre son salon et sa chambre à coucher.


Campuzano.

Vive Dieu ! c’est une femme délicieuse !


Trebiño.

Il y a longtemps que j’en ai envie.


Le Capitaine.

Un moment, l’un et l’autre ! Patience !


Célia, à Phénice.

Qu’est devenu Lucindo ?


Phénice.

Il sera resté à la Lune de Valence[26].

Le Capitaine, Campuzano, Trebiño, Orozco, Phénice et Célia sortent.



Scène IV.

Une rue.


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo.

Je serais tenté de te percer le cœur de ce poignard.


Tristan.

Ce n’est pas ma faute, seigneur. Que pouvais-je répondre devant quatre soldats armés de pied en cap ?


Lucindo.

Armés, dis-tu ?


Tristan.

Et comme il faut. Ils avaient plus de fer sur le corps qu’il n’y en a à la grille d’un parloir de nonnes. Mais avancez vous-même, appelez et interrogez. Peut-être que le chat vous répondra du grenier.


Lucindo.

Je me sens mourir. Ah ! femme, je commence à soupçonner que tu m’as trompé.


Tristan.

Ceci n’est pas une tromperie, mon cher maître, c’est une franche scélératesse.


Lucindo, frappant.

Holà ! ouvrez !


CÉLIA paraît à la fenêtre.


Célia.

Eh bien ! qu’y a-t-il de nouveau ?


Lucindo.

Célia ou enfer, que signifie la conduite de ta maîtresse ?


Célia.

Qui vous trouble à ce point, mon ami ?… Moi, Jésus, un enfer !


Lucindo.

Appelle-moi, Célia, cette beauté divine. Sans doute mes craintes m’abusent comme elles m’ont abusé déjà bien souvent.


Célia.

Elle est à dîner, et je ne pense pas qu’elle puisse vous parler à cette heure.


Lucindo.

Elle se moque de moi ! elle m’avait invité.


PHÉNICE paraît à la fenêtre.


Phénice, à Célia.

À qui donc parles-tu ? Qu’est ceci ?


Lucindo.

Ma chère vie !


Phénice.

Qui est-ce ?


Lucindo.

Quoi ! vous ne me reconnaissez plus ?


Phénice.

C’est que j’ai la vue un peu courte.


Lucindo.

Non pas ! vous avez la vue excellente ; car elle perce les murs les plus épais, et découvre les chats enfermés dans les coffres forts. D’ailleurs vous pouvez me reconnaître à ma voix.


Phénice.

Ah ! c’est vous, Lucindo ?… Repassez ce soir, j’ai du monde. Je n’ai pas pu les refuser. Vous m’aviez promis de m’envoyer de l’argent pour m’aider dans ces cruelles circonstances, et Tristan ne m’a rien apporté.


Lucindo.

Comment, Tristan ! tu serais capable…


Tristan.

Elle vous ment. N’étiez-vous pas là quand je suis entré et quand je suis sorti ?


Lucindo.

Hélas ! hélas ! ah !


Phénice.

Avez-vous autre chose à me dire ?


Lucindo.

Non, rien, sinon que je vous ai donné l’argent.


Phénice.

Je ne veux pas disputer avec vous ; mais si vous me l’avez donné, vous avez bien fait.

Phénice et Célia se retirent.

Lucindo.

Parle-lui donc, Tristan.


Tristan.

Elle a disparu.


Lucindo.

Que faire ?


Tristan.

Entrez chez elle ; je vous appuierai ; et ces militaires qui sont Espagnols nous appuieront.


Lucindo.

Je vais briser sa porte.


Tristan.

Vous en avez le droit.


Lucindo, frappant.

Holà ! holà !


Tristan.

Holà ! Ouvrez !


Entrent LE CAPITAINE, OROZCO, CAMPUZANO et TREBIÑO l’épée à la main.


Le Capitaine.

Quel est le malappris qui a l’audace de frapper ainsi à la porte d’une maison honnête remplie de gens d’honneur ? Vive Dieu ! je lui apprendrai son devoir.


Lucindo.

Ce n’est pas moi, seigneurs cavaliers.


Le Capitaine.

Qui est-ce alors ?


Tristan.

Je soupçonne que c’est un page qui vient de passer et qui portait quatre plats.


Le Capitaine.

Quatre plats ?


Tristan.

Oui.


Le Capitaine.

Pour qui ?


Tristan.

Pour quelque galant probablement. — Et quand il a entendu du bruit, il s’est sauvé.


Orozco.

À la bonne heure ! car il n’aurait pas été bien reçu. Retournons dîner, mes amis.

Le Capitaine, Orozco, Campuzano et Trebiño rentrent dans la maison.

Lucindo.

Elle m’a pris habilement avec son hameçon. Insensé ! comme l’imprudent pèlerin qui suit les bords du Nil, je me suis laissé attendrir par les larmes du crocodile, et il m’a dévoré pour récompense ! Ô ciel puissant ! considérez ma confiance et son artifice ; considérez que je retourne en mon pays plein d’amour et sans argent ; et vengez-moi de l’hameçon de cette femme !


Tristan.

Adieu, Sicile ! adieu, île d’embûches ! adieu, port de Palerme où se réfugient les pirates !… Adieu, Phénice ! adieu, chat délié ! adieu, vilain matou dont les ruses doivent servir d’enseignement à la jeunesse ! Puisse le ciel permettre qu’avant un mois d’ici ta peau serve de fourrure à un vieil avare libertin[27] !




ACTE TROISIÈME.



Scène I.

Une chambre.


Entrent DINARDA, habillée en homme, et BERNARDO.


Dinarda.

Eh bien, Bernardo, que signifie cet air de tristesse ?


Bernardo.

Je suis malade.


Dinarda.

Qu’avez-vous ?


Bernardo.

Je ne sais.


Dinarda.

Comment ! je ne sais ?


Bernardo.

Oui, je ne sais quel est mon mal.


Dinarda.

Peut-être que la terre ne vous convient pas ?


Bernardo.

Non, c’est le ciel qui m’éprouve. Ah ! de quelle cruelle douleur il m’accable ! de quel feu dévorant il embrase mon sein ! Ah ! Jésus ! j’en mourrai. — Tâtez-moi le pouls, je vous prie.


Dinarda.

Voyons un peu cela.


Bernardo.

Si vous avez assez d’amitié pour moi, veuillez appliquer votre autre main sur mon front.


Dinarda.

Ce n’est rien. Votre pouls ne présente aucune agitation extraordinaire, et le front ne me semble pas avoir plus de chaleur qu’il ne faut.


Bernardo.

Touchez-moi un peu au visage.


Dinarda.

Votre visage non plus ne me paraît pas trop échauffé.


Bernardo.

Ah ! quelle douleur : quelle horrible douleur !


Dinarda.

Où donc ?


Bernardo.

Au cœur. Il tressaille à chaque instant.


Dinarda.

Cet accident est étrange, en vérité.


Bernardo.

La cause ne l’est pas moins. De grâce, au nom du ciel, mettez votre main sur mon cœur !


Dinarda.

Soit ! — mais dites à ce vilain mal de s’apaiser.


Bernardo.

Vous l’excitez, vous, au contraire. Ne sentez-vous pas ces battements qui se succèdent avec force ?


Dinarda.

Je les sens. Mais d’où cela vous est-il donc venu ?


Bernardo.

Quoi ! vous ne le devinez pas ?


Dinarda.

Nullement.


Bernardo.

C’est vous qui…


Dinarda.

Comment ! moi ?


Bernardo.

Oui, vous-même.


Dinarda.

Finissons, s’il vous plaît.


Bernardo.

Doucement, ne vous fâchez pas.


Dinarda.

Oui-dà, je souffrirais que vous me parliez comme si j’étais une femme !


Entre FABIO.


Fabio.

Serais-je utile par ici ?


Bernardo.

Oui, puisqu’elle veut nier.


Fabio, à Dinarda.

Pourquoi refusez-vous d’avouer ce que nous savons tous les deux ?


Dinarda.

Vive Dieu ! vous vous entendez ensemble.


Fabio.

Il est vrai que nous nous sommes concertés et qu’il a été convenu entre nous que ce serait lui qui commencerait l’attaque.


Dinarda.

Infâmes !


Fabio.

Ne soyez pas inflexible ; ne vous obstinez pas à soutenir une chose qui n’est pas.


Bernardo.

Dès le premier instant où vous êtes entrée dans le vaisseau, nous avons bien vu que vous étiez une femme.


Dinarda.

Moi, une femme ! quel outrage !


Bernardo.

Oui, vous.


Dinarda.

Moi ?


Bernardo.

Fabio l’a bien vu.


Dinarda.

Qu’avez-vous vu de moi, Fabio ?


Fabio.

Eh ! j’ai vu… ce que je n’ai pas vu.


Dinarda.

Vilain insolent, si je tire mon épée…


Bernardo.

Arrêtez !


Dinarda.

Vous me faites violence.


Fabio.

Ne craignez rien. Ce n’est pas à notre âge que nous jouerons le rôle des deux vieillards de Susanne.


Dinarda.

Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?


Fabio.

Par Dieu ! la raison en est claire. Parce que, — nous en sommes témoins, — vous êtes aussi belle, aussi innocente et aussi chaste…

On frappe à la porte.

Dinarda.

Ah ! voici qui va me délivrer.


Bernardo.

On a frappé ?


Fabio.

Je crois que oui.


Bernardo.

L’occasion est perdue.


Fabio.

Nous la retrouverons.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA.


Phénice.

Il y a bien longtemps que je désirais visiter votre maison.


Dinarda.

Ô Phénice ! ô madame ! ô mon aimable Célia, véritable aurore du soleil qui rayonne dans mon cœur ! je ne m’attendais pas à ce que cet humble logis reçût aujourd’hui tant de gloire.


Phénice.

Où est le capitaine ?


Dinarda.

Il est sorti.


Phénice.

Je viens chez vous, mon divin Espagnol, bien fatiguée. J’ai couru toute la matinée pour faire quelques emplettes.


Dinarda.

Voudriez-vous vous reposer et accepter une légère collation ?


Phénice.

Les seuls rafraîchissements que je désire, ils sont sur ces lèvres vermeilles que je contemple avec joie.


Dinarda.

Je vous offre timidement, — comme n’étant pas dignes de vous, — du sucre des Canaries et les confitures les plus renommées de Valence et de Lisbonne.


Fabio, bas à Bernardo.

Je suis content que Phénice soit venue ici : nous saurons à quoi nous en tenir.


Bernardo.

Tais-toi, point d’imprudence !


Phénice.

Que vous êtes singulier, don Juan ! Vous agissez au rebours des autres cavaliers : eux, ils embrassent et ils n’offrent rien ; vous, vous offrez et vous n’embrassez pas.


Dinarda.

Ne m’adressez plus ces reproches, Phénice. J’oublie tout pour vous, pour vous je renonce à un fol honneur.


Phénice.

Montrez-moi donc votre appartement.


Dinarda.

Volontiers. Mais, je vous en préviens, vous n’y trouverez ni beaux meubles, ni rideaux à franges d’or, ni tentures de France, ni secrétaires d’Allemagne, ni parfums de Portugal ; vous n’y trouverez qu’un dévouement sincère et profond, et les plus vifs désirs.


Phénice.

Mon amour en sera plus heureux et plus flatté que de voir le trésor de Venise, ou le palais de Florence, ou l’Aranjuez de votre roi.


Dinarda.

Entrez donc, ma douce déesse.

Phénice et Dinarda sortent.

Bernardo.

Les voilà parties ensemble ?


Fabio.

Oui ; cela est bizarre.


Bernardo.

Il y a là-dessous quelque ruse, puisqu’elles s’éloignaient en se faisant des compliments l’une à l’autre.


Fabio.

Pour moi, d’après ces indices, je commence à changer de sentiment.


Bernardo.

Moi, je n’en changerai que quand j’aimerai ailleurs une autre femme. Au reste, je ne tarderai pas beaucoup. Ah ! Célia !


Fabio.

Que lui veux-tu ? J’ai pensé à elle avant toi.


Bernardo.

Crois-moi, Fabio, n’allons pas nous quereller. Mes droits sont égaux aux tiens. Et puis je suis d’avis qu’il vaut mieux que nous tâchions de la conquérir à nous deux ; car, à nous deux, nous ne sommes pas trop pour une femme.

Ils s’approchent de Célia et la mettent entre eux deux.

Fabio.

Célia !


Bernardo.

Célia !


Célia.

Que me voulez-vous ?


Bernardo.

Je t’aime !


Fabio.

Je t’adore !


Bernardo.

Moi, je soupire matin et soir.


Fabio.

Moi, je pleure sans cesse.


Célia.

Vous me croyez donc bien libre ?


Bernardo.

C’est une marque d’estime…


Fabio.

Un témoignage de respect.


Célia.

Vous me prouvez votre estime d’une façon bien peu respectueuse.


Bernardo.

Ah ! Célia !


Fabio.

Célia !


Entrent ALBANO et CAMILO.


Albano.

C’est ici que Phénice est entrée.


Camilo.

Eh bien ! c’est ici que demeure le capitaine Osorio, camarade de ce don Juan.


Albano.

Voici ses pages.


Camilo.

Et voilà Célia.


Albano.

Comment ! vous, Célia, dans cette maison ?


Célia.

Cela vous paraît-il donc un miracle pour en être si fort étonné ?


Albano.

Je viens de laisser le capitaine aux environs de cette rue, et je suis surpris de vous voir chez lui.


Célia.

Il n’y a pas là de quoi vous scandaliser, seigneur Albano. Le capitaine est habitué à nos façons d’agir. Les femmes de l’humeur de ma maîtresse aiment assez par moments les nouveautés.


Albano.

Quel est donc ce militaire qui demeure ici ?


Célia.

C’est la beauté, la grâce et la gentillesse mêmes ; c’est la perle la plus précieuse qui ait jamais passé d’Espagne en Italie ; c’est un autre Adonis dont ma maîtresse voudrait être la Vénus ; en un mot, c’est l’incomparable don Juan de Lara.


Camilo, à Albano.

Qu’en dites-vous ? Don Juan de Lara est-il, à cette heure encore, une femme ?


Albano.

Attends un moment, Célia, écoute au nom du ciel ! Est-ce que Phénice est avec don Juan ?


Célia.

Qu’importe la jalousie du capitaine ? Phénice ne l’a jamais aimé, tandis qu’elle raffole de don Juan.


Albano.

Quoi ! tu dis que don Juan et Phénice se parlaient ! tu les as vus tête à tête ?


Célia.

Certainement je dis que je les ai vus, et vous pouvez les voir vous-même.


Albano.

Que le ciel me protége !


Camilo.

Allons, Albano, il n’y a plus à en douter. Abandonnez une folle pensée. Don Juan n’est pas ni ne peut être la maîtresse que vous cherchez.


Albano.

Vous avez raison. Ce serait une obstination ridicule. Je suis désormais complétement désabusé.


Célia.

Avez-vous à m’ordonner quelque chose, seigneur Albano ?


Albano.

Dieu te garde.


Phénice, du dehors.

Holà, Célia !


Dinarda, de même.

Holà, mes pages !


Célia.

Ma maîtresse m’appelle.


Bernardo.

Et nous, don Juan.


Fabio.

Célia, tu seras à moi aujourd’hui.


Bernardo.

Non, à tous les deux.


Célia.

Quels petits drôles !


Fabio, à Bernardo.

Nous ne nous brouillerons pas pour cela, n’est-il pas vrai ?


Bernardo.

Ma foi non ! Deux moutons peuvent bien brouter en paix dans la même prairie.

Célia, Bernardo et Fabio sortent.

Camilo.

Je ne regrette pas cette démarche, puisque, par elle, vous avez été convaincu que ce cavalier est réellement un homme.


Albano.

Mon erreur m’aura du moins été utile, Camilo. Ce vivant portrait de Dinarda a bouleversé mon âme à tel point qu’il y a effacé pour jamais l’image de Phénice.


Camilo.

De même que le soleil naissant dissipe les ombres de la nuit, de même une passion insensée s’évanouit aux premières clartés d’un véritable amour. Remerciez le ciel, mon ami, qui vous a sauvé des plus grands périls. Je redoutais pour vous cette Phénice, qui est de toutes les femmes la plus perfide et la plus fausse.


Albano.

Oui, je me félicite d’avoir échappé à ses filets.


Camilo.

J’aperçois par la fenêtre des étrangers.


Albano.

Ce sont des Espagnols.


Camilo.

J’ai idée, à leur costume, qu’ils ne font que de débarquer.


Albano.

En effet, je les ai vus ce matin qui emmagasinaient leurs marchandises.


Camilo.

Sortons d’ici.

Camilo et Albano sortent.



Scène II.

Une rue.


Entrent LUCINDO, TRISTAN, DON FÉLIX et DONATO.


Don Félix.

L’amitié que j’ai conçue pour vous durant ce long voyage, la confiance que m’ont inspirée et la justesse de votre esprit et la noblesse de votre cœur, — tout cela, Lucindo, ne permet pas que je vous quitte si promptement, ni que je vous laisse ignorer le secret le plus cher de ma vie. Il est temps que je vous dévoile ce que j’ai caché si soigneusement à tous les yeux durant la traversée ; il est temps que je vous révèle le trouble de mon âme. — Retire-toi, Donato.


Lucindo.

Éloigne-toi, Tristan.


Don Félix.

Les lois du monde, Lucindo, ces lois capricieuses et insensées ont pesé sur moi de bonne heure et flétri pour jamais mon existence. On m’a demandé plusieurs fois dans le vaisseau quel était le motif qui m’amenait en ce pays, et je n’ai pas répondu aux questions qu’une vaine curiosité m’adressait à cet égard. À vous, je vous dirai ce qui me conduit en Sicile : je viens ici pour y tuer un homme.


Lucindo.

Je vous remercie, don Félix, de cette preuve d’estime que vous voulez bien m’accorder. Il est généreux à vous de ne m’avoir pas dédaigné à cause de ma naissance ou de mon état, lorsque vous êtes, vous, un gentilhomme sévillan, et moi simplement un marchand de Valence. Combien je suis flatté et honoré que vous me traitiez en ami !


Don Félix.

Je ne pouvais vous traiter d’une autre façon, puisque je vous ai donné mon cœur, et croyez bien que je ne le donne pas légèrement.


Lucindo.

Pensez de même, je vous prie, que je suis touché infiniment d’une faveur si haute, et que mon cœur vous rend bien les sentiments que le vôtre m’a voués… Une confidence en vaut une autre… Vous venez, dites-vous, en Sicile pour y tuer un homme ?


Don Félix.

Je viens ici pour y tuer un homme, et j’en ai le droit.


Lucindo.

Eh bien ! moi, je viens ici pour m’y venger d’une femme ; et j’ajoute comme vous, j’en ai le droit.


Don Félix.

Veuillez m’employer, Lucindo, si je puis vous servir en quelque chose contre la personne dont vous avez à vous plaindre.


Lucindo.

Je vous conterais en détail cette aventure si je ne craignais de vous ennuyer ; mais je vous l’exposerai en peu de mots. — Je suis venu à Palerme il y a environ deux mois, et j’ai, pour mon malheur, fait ici connaissance d’une femme qui a feint de m’aimer.


Don Félix.

Est-ce que les femmes savent aimer ? Tantôt l’amour est un jeu pour elles, tantôt elles franchissent toutes les bornes.


Lucindo.

Ma dame se montra fort éprise de moi, me prodigua les marques d’affection, me combla de présents. Que vous dirai-je ? L’hameçon auquel j’ai mordu aurait mis en défaut la sagesse même de Caton ; car j’ai eu affaire à une espèce de crocodile qui pleure pour tuer traîtreusement. C’est une femme qui est à la fois dame et demoiselle, une courtisane aux apparences graves, qui sait tromper habilement, qui sait enflammer un cœur en conservant sa présence d’esprit. Pour elle il n’y a pas d’amour ici bas ; car pour qu’elle s’attache, il faut que l’on soit une femme ou qu’on la mène tambour battant. Autrement son habitude est de faire des présents à ceux qu’elle veut prendre dans ses filets ; elle les endort par ce moyen, et ensuite les dépouille.


Don Félix.

Voilà une manière d’agir tout à fait curieuse.


Lucindo.

Curieuse et nouvelle. — Il y avait un mois que je la connaissais, et je recevais d’elle chaque matin quelque cadeau, lorsqu’un jour étant allé chez elle, je la trouvai habillée de deuil de pied en cap comme la mule d’un chanoine. Elle me montra en gémissant et en s’évanouissant une prétendue lettre d’un sien frère prétendu dans laquelle celui-ci disait qu’il était condamné à mort, mais que la partie adverse consentait à se désister moyennant une somme de deux mille ducats. La scélérate avait appris de moi ou de mon valet que j’avais retiré cet argent de mes marchandises. Je ne vis point la finesse du matou, et je lui donnai mon chat. Elle eut l’air de vouloir me garantir le remboursement de cette avance en me donnant ses bijoux en gage, mais je refusai de les prendre.


Don Félix.

Quelle imprudence !


Lucindo.

Vous avez bien raison. Dès qu’elle eut son butin elle s’éloigna de moi tout-à-coup, et c’est en vain que j’ai passé plusieurs jours et plusieurs nuits devant sa fenêtre et à sa porte. Je lui ai redemandé mes ducats, et elle a nié avoir rien reçu ; j’ai essayé de les recouvrer, c’était vouloir retirer une bague de la mer. Voyant à la fin que je n’avais rien à attendre ici d’un plus long séjour, je suis retourné à Valence, où j’ai été assez mal accueilli par ma famille ; et j’en reviens à cette heure avec l’espoir de me venger. Je vous avouerai donc que les marchandises que j’ai fait enregistrer à la douane en débarquant n’existent pas en réalité ; que loin de valoir trente mille ducats ainsi que je l’ai déclaré, elles valent à peine cent écus ; et que c’est un appât que je présente à ce loup affamé.


Don Félix.

Plut à Dieu que mon malheur ne fût pas plus grand que le vôtre, que je n’eusse perdu que de l’argent !


Lucindo.

Serait-il question d’honneur ?


Don Félix.

Pas de moins que cela.


Lucindo.

C’est beaucoup, j’en conviens ; mais songez aussi, je vous prie, que quand nous perdons de l’argent nous autres marchands, notre crédit s’en va, et avec notre crédit notre honneur.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA.


Célia.

Vous ne voulez donc pas me confier ce qui s’est passé ?


Phénice.

Ne me tourmente pas, Célia. Je ne veux pas qu’on me le rappelle, je ne veux pas qu’on nomme devant moi ce don Juan. Quiconque lui ouvrira ma porte ne la retrouvera plus ouverte une autre fois.


Célia, effrayée.

Jésus ! Jésus ! voilà Lucindo et Tristan !


Phénice.

Dieu me protége ! est-ce qu’il n’était pas parti ?


Célia.

Il sera sans doute revenu.


Phénice.

Pourquoi peut-il être revenu ?


Célia.

Il vient probablement pour son commerce ; il doit vous avoir oubliée.


Phénice.

Les hommes, Célia, sache-le, n’oublient jamais là où ils ont été maltraités ; il est, au contraire, dans leur honneur de s’obstiner quand on les dédaigne. Si je n’étais pas aussi irritée contre don Juan, je parlerais à ce pauvre jeune homme.


Célia.

Mais, encore, qu’avez-vous donc contre lui ?


Phénice.

Tais-toi, finissons. (À part.) Que pensera le capitaine ? Et en outre il m’a priée de dire qu’il avait eu mes faveurs.


Célia.

L’un et l’autre vous regardent.


Lucindo.

Ah ! don Félix, voilà celle qui cause ma colère.


Phénice.

Il faut absolument que je lui parle. (Elle s’approche de Lucindo.) Me reconnaissez-vous, seigneur Lucindo ? Que lisez-vous dans mes yeux ?


Lucindo.

J’y lis — Inconstance, légèreté et trahison[28].


Phénice.

Ceux qui sont les bien-venus dans un pays ont coutume d’embrasser leurs anciens amis qu’ils y rencontrent.


Lucindo.

Les bien-venus comme moi sont toujours les mal-venus. — Vous vous êtes payée de votre main des bontés que vous aviez eues pour moi, vous défiant sans doute de ma générosité. Dieu sait, Phénice, que ce qui m’a affligé ce n’est pas d’avoir perdu cet argent ; mais de n’avoir trouvé en vous que fausseté en retour de l’amour le plus sincère. Quant au reste, la fortune dont jouit ma famille a aisément réparé mon malheur, et je reviens de Valence avec une valeur de trente mille ducats.


Phénice.

Que vous êtes impatient ! Vous n’avez donc pas vu que j’avais voulu vous éprouver ? J’avoue que j’ai reçu de vous cette somme, me confiant à toutes les assurances de tendresse que je vous avais données. Puis je fus curieuse d’observer jusqu’où iraient les plaintes d’un ingrat qui me méconnaissait. Le jour où vous partîtes je vous envoyai chercher par Célia ; mais quand elle arriva chez vous, vous veniez de vous embarquer. Ah ! quelle nuit vous m’avez fait passer ! que de larmes, que de regrets vous m’avez causés ! Que je me suis repentie d’avoir tenté cette épreuve !


Lucindo, bas, à don Félix.

C’est de cette manière qu’elle m’a joué dans le temps.


Phénice.

Je ne pourrai jamais vous exprimer ma douleur. La seule chose qui me consola au milieu de mes peines ce fut votre argent. Je l’avais sans cesse entre les mains comme un gage qui me venait de vous, je le couvrais de caresses, et je lui disais toute sorte de folies qui attendrissaient tous ceux qui étaient là.


Lucindo.

Est-il possible, madame, que mon départ vous ait causé un tel chagrin ? Combien je suis honteux et effrayé de ma folle conduite ! Vive Dieu ! si maintenant j’étais au milieu de la mer, et que cette nouvelle m’arrivât, je me précipiterais dans les flots pour venir vous retrouver à la nage ou mourir… Mais je m’aperçois, mon bien, que je vous retiens indiscrètement dans la rue. Ma passion m’a fait oublier ce que je vous dois… Enfin, vous correspondez à mon amour, je suis heureux !… Ô mon père ! pardonne ! de l’argent que j’apporte, il ne retournera pas un écu à Valence… Allez, Phénice, allez à la douane, informez-vous de la quantité de marchandises avec laquelle j’arrive à Palerme ; et soyez assurée que mon premier désir en les vendant est d’en mettre le produit aux pieds de votre beauté céleste. La seule chose que je demande au ciel est de pouvoir vous contempler au gré de mes vœux.


Phénice.

Noble et généreux Espagnol, le seul trésor que j’ambitionne, n’en doutez pas, c’est votre tendresse.


Lucindo.

Allez avec Dieu, mon cher bien, et préparez-vous à me recevoir cette nuit. Pour moi, je vais de ce pas avec ce cavalier chez un négociant qui consent, à cause de lui, à me rendre un service. Il consent à me prêter trois mille ducats en attendant que j’aie vendu.


Phénice.

Je ne suis pas contente de vous, Lucindo, et il faut que je vous aime bien tendrement pour que je ne me fâche pas. Vous auriez dû vous adresser à moi pour négocier cette affaire.


Lucindo.

Est-ce que vous connaîtriez quelqu’un qui pût m’avancer la somme dont j’ai besoin ?


Phénice.

Certainement. Ces jours passés, plusieurs belles demoiselles de mes amies ont confié à un capitaine également de mes amis, qu’elles ont de l’argent qui dort chez elles sans leur rapporter d’intérêt, et qu’elles songent à le placer. Elles vous avanceront volontiers cette somme. À quoi la destinez-vous ?


Lucindo.

À acheter du blé, parce qu’on en manque là bas.


Phénice.

Je me charge d’arranger cela. Comptez sur mon zèle à vous servir.


Lucindo.

C’est que, voyez-vous, il y a encore ici dans le commerce plusieurs des marchandises que j’apporte qui ne sont pas épuisées, et j’aurais peu de profit à les vendre sur-le-champ. Si, au contraire, j’attends un mois, je gagnerai dessus cent pour cent. Il faut donc que j’emprunte cette somme, quelques intérêts que l’on demande, puisque je les retrouverai sur les bénéfices.


Phénice.

C’est bien vu. Je vous la trouverai, soyez tranquille. Seulement il importe que ces personnes puissent voir de leurs yeux vos marchandises.


Lucindo.

Je donnerai les clefs du magasin où elles sont.


Phénice.

Ce sera un gage suffisant.


Lucindo.

J’ai d’ailleurs un autre avantage à ne pas vendre dès à présent ; c’est que je pourrai jouir plus longtemps de votre vue.


Phénice.

Ce sera pour moi, mon doux bien, la plus douce des récompenses.


Lucindo.

Oh ! je vous en donnerai plus tard, quand j’aurai vendu, une plus digne de vous.


Phénice.

Je vous avertis seulement que l’on exige trente pour cent.


Lucindo.

Quelles prétentions exorbitantes !


Phénice.

Il convient que vous en passiez par là.


Lucindo.

Cela n’est pas raisonnable.


Phénice.

Vous aurez un assez grand bénéfice.


Lucindo.

Tâchez, par vos beaux yeux, d’obtenir que l’on se contente de vingt pour cent. — Mais je ne veux pas vous tourmenter davantage à cet égard, ma chère âme, car voilà du monde. Je vous irai voir ce soir. (À Tristan.) Parle un peu à Phénice, Tristan.


Phénice.

Quoi ! c’est vous, Tristan ? Comme vous avez bonne mine, mon garçon !


Tristan.

Que le ciel vous garde, madame !


Phénice.

À cette heure que votre maître est riche, vous adoptez un langage cérémonieux.


Tristan.

Voici pour vous, madame, une autre occasion qui n’est pas mauvaise, n’est-il pas vrai ?


Phénice.

Je comprends ! vous m’accusez, vous me soupçonnez !


Tristan.

Plût à Dieu que ce ne fût qu’un simple soupçon !… — Maudite soit la persistance avec laquelle mon maître s’obstine à vous aimer ! Faut-il, quand vous l’avez déjà trompé une fois, qu’il revienne encore comme un écervelé vers la plus perfide des femmes ?


Phénice.

Vous êtes trop sévère envers moi, Tristan.


Tristan.

Je suis furieux ! — Ah ! si vous eussiez vu cette pauvre dupe sur la mer où il voulait se jeter à chaque instant pour éteindre le feu qui le consumait ! Si vous l’aviez vu à Valence, où il ne faisait que se désoler, que pleurer et gémir jour et nuit !… J’ai failli en perdre patience… Il ne s’est un peu consolé que lorsqu’on lui a eu confié de nouvelles marchandises.


Phénice.

En a-t-il pour une grande valeur ?


Tristan.

Mais oui, assez… Pour trente mille ducats environ.


Phénice.

Mon intention, l’autre fois, a été de mettre sa tendresse à l’épreuve. Je lui garde son argent.


Tristan.

Bien ! bien ! qu’il retourne chez vous ! qu’il dépense avec vous la fortune de son père, qui l’avait muni de si bonnes instructions ! et qu’il fasse mourir ce digne vieillard de chagrin !… Pour moi, je prévois de reste que je ne reverrai plus ma patrie.


Phénice.

Je vous assure, Tristan, que vous ne me connaissez pas.


Tristan.

Si fait ! je ne connais que trop l’hameçon qui a pêché notre chat.


Phénice.

Vous ne savez pas, Tristan, qu’au moment où vous êtes parti, je comptais vous donner un habit du plus beau velours avec des passements d’or.


Tristan.

Un habit ! à moi ! vive Dieu !


Phénice.

Oui, un habit charmant.


Tristan.

En ce cas je n’ai plus rien à dire, et je vous amènerai ce galant pieds et poings liés, et vous n’y perdrez rien.


Phénice.

Si vous me l’amenez, Tristan, outre l’habit, il y a cent ducats pour vous.


Tristan.

Je vous baise les mains.


Phénice, à Lucindo.

Adieu.


Lucindo.

Adieu.


Célia.

Adieu, Tristan.


Tristan.

Adieu, Célia.


Lucindo, à part.

Ma vengeance ne tardera pas à s’accomplir.


Phénice.

Songez, mon bien, que je vous attends.


Lucindo.

Ayez soin, mon amour, que l’on m’apporte l’argent.


Phénice.

N’oubliez pas que c’est trente pour cent.


Lucindo.

Comme vous voudrez.

Phénice et Célia s’éloignent.

Célia.

À qui donc comptez-vous demander cette somme ?


Phénice.

À moi-même. J’ai déjà deux mille ducats par devers moi, et je trouverai les mille autres sur mes bijoux. Trente pour cent, c’est un gain qui n’est pas à dédaigner. Puis, quand il aura vendu, j’aurai le reste.


Célia.

Prenez garde, madame ; les hommes ont parfois d’habiles vengeances.


Phénice.

Le plus fin d’entre eux serait trompé par une femme. Allons à la douane, je consulterai le registre, et je saurai au juste, d’après la propre déclaration du jeune homme, ce que vaut sa marchandise. Tu vois que je n’agis pas à la légère.


Célia.

J’admire votre prudence.

Phénice et Célia sortent.

Don Félix.

Vous lui avez tendu là un bon piége.


Lucindo.

Je doute fort qu’elle m’échappe.


Don Félix.

Elle prend bien, d’ailleurs, ses précautions.


Entrent LE CAPITAINE et DINARDA.


Le Capitaine.

Vous n’avez d’aucune façon besoin de vous excuser ; je sais que vous êtes un cavalier plein d’honneur.


Lucindo, à don Félix.

Voici du monde. Retournez au logis pendant que je vais chercher cet argent ; et s’il faut absolument que vous tuiez votre ennemi de votre propre main, du moins ne vous compromettez pas.


Don Félix.

Je veux avant tout que ma vengeance soit secrète.

Lucindo et don Félix sortent.

Dinarda.

Que Phénice soit venue au logis, je n’essayerai pas de le nier, capitaine ; mais il est clair que c’est vous qu’elle y venait voir.


Le Capitaine.

Vous ne me persuaderez pas ; je connais son humeur et ses manières. Il serait plus facile d’emprisonner le soleil, d’arrêter un nuage, de prendre le vent, que de conserver à un homme le cœur changeant de cette femme. Avec cela, elle a l’honnête habitude de soutirer, par mille je ne sais quels moyens, l’argent des étrangers. Elle est rusée, je vous en réponds, plus rusée que vous, mon jeune gentilhomme. Aussi, quelque bonne opinion que j’aie de vous, je ne doute pas qu’a la fin votre vertu n’ait cédé à ses avances. Elle vous adore, je le sais.


Dinarda.

En admettant cela, toujours est-il que je ne vous ai pas offensé.


Le Capitaine.

Les pierres elles-mêmes sont effrayées de ce prodige ; car c’en est un, et des plus grands, que de voir cette femme vous poursuivre comme elle fait… Vous pourrez vous vanter de l’action la plus rare, puisque vous vous jouez d’une femme qui n’est que ruse, calcul, embûche et fourberie. Mais si vous êtes honteux d’avoir abusé de ma confiance, et d’avoir joué en même temps un si grand nombre d’hommes joués par elle, j’exigerai de vous seulement que vous m’aidiez à me venger.


Dinarda.

Si don Juan peut vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez ; son épée, son bras, sa vie, tout est à vous. Je prétends dissiper, à quelque prix que ce soit, vos soupçons injurieux.


Le Capitaine.

Vous vous défendez avec une chaleur…


Dinarda.

Vous saurez plus tard mon histoire, et vous verrez combien vous avez tort.


Le Capitaine.

Écoutez. Il n’est rien que les femmes de cette espèce souhaitent autant que le mariage. Quand on veut se moquer d’elles, on n’a qu’à toucher cette corde. Le dégoût des plaisirs, l’ennui de l’existence qu’elles mènent, les engagent à faire une fin. Puis elles craignent, quand les rides commencent à paraître, de se trouver abandonnées. Puis elles sentent tôt ou tard le besoin d’un protecteur légitime. Aussi y a-t-il beaucoup d’hommes qui les abusent par là, en leur disant demain, après-demain, dans un mois. Vous m’entendez ?


Dinarda.

Vous voulez que je feigne de vouloir être son mari ?


Le Capitaine.

Laissez-moi faire ; vous découvrirez bientôt mon projet.


Dinarda.

Nous voilà arrivés peu à peu à sa maison.


Le Capitaine.

Vous y entrerez pour me la livrer. En ce moment, tenez-vous un peu à l’écart.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA.


Phénice.

J’ai tout l’argent bien compté.


Célia.

Tous ces ducats, Phénice, m’ont l’air d’un appât de nouvelle sorte pour votre hameçon.


Phénice.

Maintenant que j’ai pris mes informations, je n’ai pas peur de lui jeter celui-là inutilement. Va m’appeler le Capitaine.


Célia.

Le voici lui-même qui vient.


Phénice, au Capitaine.

J’allais vous envoyer chercher.


Le Capitaine.

En quoi puis-je vous servir ?


Phénice.

Je veux prêter de l’argent à un homme à un intérêt fort raisonnable… pour moi ; et comme j’attends en outre un autre bénéfice, je voudrais que vous eussiez la complaisance de dire que cet argent vient de vous, qu’il appartient à des demoiselles de votre connaissance.


Le Capitaine.

Est-ce qu’on ne vous donne pas de caution ?


Phénice.

Si fait ; on me donne au moins cinquante caisses de draps et de soies de Valence, et, de plus, cent tonneaux d’huile enregistrés. Tout cela est emmagasiné à la douane ; — j’ai les clefs du magasin, et rien n’en sera livré sans mon aveu ni au maître ni à personne.


Le Capitaine.

À merveille ! cela va bien.


Phénice.

Pourquoi ne vous approchez-vous pas, don Juan ?


Le Capitaine.

Parce qu’il est confus de certaines tentatives.


Phénice.

Ce sont là vos plaisanteries accoutumées.


Le Capitaine.

Comment ! des plaisanteries ! non pas, non pas, vive Dieu ! Tout à l’heure ayant appris que vous étiez allée chez lui, il ne s’en est fallu de rien que je ne lui perçasse le cœur de mon poignard. Heureusement pour lui qu’il m’a demandé pardon, et qu’il m’a apaisé en me disant que s’il vous a parlé, c’était avec l’intention de vous épouser. Moi, rencontrant une occasion si favorable, je me suis décidé à renoncer à mes plaisirs et à mes droits ; espérant que s’il vous emmène avec lui en Espagne, et si je vous retrouve là-bas un jour ou l’autre, vous vous souviendrez que vous me devez votre situation.


Phénice.

Ah ! capitaine, vous me trompez !


Le Capitaine.

Jamais de la vie je n’ai trompé une femme.


Phénice.

Ah ! je me confie à votre sincérité espagnole. — Si ce mariage a lieu, je vous donnerai le jour même une chaîne valant mille ducats.


Le Capitaine.

J’ai dit à don Juan que vous êtes fort riche.


Phénice.

Vous ne l’avez pas trompé ; car, à dire vrai, si nous devions nous marier ce soir même, je me ferais fort de lui apporter en dot quinze mille ducats aussi bien qu’un.


Entre TRISTAN.


Tristan, à Phénice.

Lucindo mon maître vous attend à la douane.


Phénice.

Venez, Capitaine. — Toi, Célia, dis à Estacio et à Fabricio qu’ils me suivent avec l’argent.


Le Capitaine.

Laissez-moi prendre congé de don Juan.


Phénice.

Dites-lui donc qu’il est l’âme de ma vie.


Dinarda.

Qu’y a-t-il de nouveau ?


Le Capitaine.

Nous allons, Phénice et moi, à une affaire obligée. (Plus bas.) Elle est folle de vous, don Juan. Elle m’a promis une chaîne de mille ducats. Demeurez ici.


Dinarda.

Que le ciel vous garde.


Phénice.

Ne tardons pas davantage.


Tristan, à part.

Nous la tenons ! elle est prise !

Phénice, le Capitaine, Tristan et Célia sortent.

Dinarda.

Je perds en vain mes pas, mes soupirs et mes pleurs. Il ne me reste plus désormais aucune épreuve à traverser ; car j’ai souffert tous les ennuis, toutes les peines. Si l’amour est dans la pensée, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’absence l’efface enfin ; et vouloir que l’on m’aime par force, cela n’est pas généreux, cela n’est pas la loi d’amour. Hélas ! malheureuse, Albano a changé ! Les hommes auxquels nous vouons notre cœur nous vantent leur fidélité, leur constance. Si nous changeons, nous autres femmes, nous n’avons pas d’excuse. Mais il n’en est pas de même des hommes ; car s’ils changent, ils disent que toujours la faute en est à nous[29].


Entre ALBANO.


Albano.

Je me réjouis fort, don Juan, de vous rencontrer seul en ce lieu.


Dinarda.

Et moi aussi de vous voir ; car je viens pareillement disposé à vous donner ou à vous demander les renseignements qui nous sont nécessaires à chacun.


Albano, à part.

Dieu me protége. Il m’est impossible d’en douter. Ce don Juan, — c’est elle.


Dinarda, à part.

Je tremble de peur. Il a l’air de me reconnaître. Mais quand même je devrais mourir ici, je lui soutiendrai qu’il s’abuse. (Haut.) Eh bien ! puisque vous désirez me parler, je vous écoute.


Albano.

Quand vous êtes entré dans cette maison vous connaissiez mes vues ; pourquoi y êtes-vous revenu depuis ?


Dinarda.

Ceci est mon secret que je ne suis pas obligé de vous dire. Dieu seul le saura. Je ne dois pas compte de ma conduite à un homme aussi léger.


Albano, à part.

Jésus ! c’est bien elle. Mais Célia prétend que Phénice… Cela ne se pourrait pas si ce don Juan est une femme. Cachons-lui mes soupçons jusqu’à ce qu’il se déclare lui-même. (Haut.) Je me suis adressé déjà à vos laquais pour m’informer de vous.


Dinarda.

Très-bien. Et dans quel but, s’il vous plaît ?


Albano.

Je voulais savoir d’eux votre nom et celui de votre pays. — Ils se sont moqués de moi.


Dinarda.

C’est la coutume des pages[30].


Albano.

Ce n’est pas que je sois effarouché de voir venir dans ces parages un cavalier aussi charmant, aussi aimable ; non, je ne suis point jaloux ; mais je voulais savoir si vous êtes un homme… bien loyal, car votre conduite à l’égard de cette femme me semble pleine d’artifices.


Dinarda.

Des artifices !… que vous êtes gracieux et flatteur ! Puisque vous m’en croyez capable, il faut que vous ayez appris par votre expérience personnelle ce que c’est que des artifices.


Albano.

Enfin, pourquoi la servez-vous ?


Dinarda.

Vous-même, pourquoi l’aimez-vous ?


Albano.

Moi ! je puis l’avouer : c’est seulement pour me distraire de l’ennui que me cause l’absence d’une femme de laquelle mes disgrâces m’ont éloigné, et que j’aimerai jusqu’à la mort.


Dinarda.

Quoi ! vous aimez une femme absente !


Albano.

Oui, j’aime une femme accomplie, une femme si belle, que ce ne serait pas la louer assez à mon gré que de la comparer au soleil de l’Orient. Cette femme, je lui ai dressé un autel dans mes souvenirs, et j’offre sans cesse à son image les adorations de mon cœur, le culte de mon âme. Cette femme, je la regrette, je la désire ; elle est tout à la fois mon tourment et mon espérance ; et vous lui ressemblez à tel point, qu’en vous voyant il me semble que je la vois.


Dinarda.

Je voudrais bien la connaître, pour lui écrire un peu ce qui se passe ; je la désabuserais sur votre compte, et si elle vous aime, je l’amènerais à vous haïr. Car, dites-moi, n’est-ce pas en même temps une chose risible et pitoyable que vous feigniez un tel attachement pour elle, et que vous me poursuiviez de la jalousie que je vous inspire auprès d’une autre ? D’ailleurs, seigneur Albano, veuillez écouter attentivement deux mots. Il ne m’appartient pas de m’occuper de vos anciens sentiments, auxquels je n’ai rien à voir, et, d’un autre côté, je vous prie de ne plus mettre les pieds désormais chez Phénice, car elle se marie.


Albano.

Avec qui donc ?


Dinarda.

Vous le saurez plus tard. Après tout, que vous importe avec qui cette dame se marie, puisque vous aimez ailleurs ? Ne voyez-vous pas que l’intérêt que vous lui portez est une sorte d’outrage à celle dont vous avez placé l’image sur l’autel de vos souvenirs ?


Albano.

Écoutez-moi.


Dinarda.

À quoi bon ?


Albano.

Parlez ! parlez ! Avec qui Phénice se marie-t-elle ?


Dinarda.

Avec moi.


Albano.

Avec vous ?


Dinarda.

Oui, avec moi. Adieu.

Elle sort.

Albano.

Vive Dieu : chassons ces pensées importunes. Il y aurait de quoi m’ôter la raison. Quelle ressemblance bizarre et cruelle ! Par moments je suis sur le point d’atteindre la vérité, et ensuite elle se dérobe à mes regards. Tantôt je ne puis douter que ce soit elle ; tantôt il me paraît impossible que ce le soit… Hélas ! qu’ai-je gagné à la voir ? Les sentiments qui n’existent plus dans son cœur se sont réveillés plus vifs que jamais dans le mien.


Entre CAMILO.


Camilo.

J’ai parcouru toute la ville pour vous trouver, et je me félicite de vous rencontrer en ce lieu.


Albano.

Doucement, Camilo ; qu’y a-t-il ?


Camilo.

Un homme mystérieusement enveloppé dans son manteau, un Espagnol arrivé ici depuis peu, s’informait de tous côtés de la demeure d’un certain seigneur Albano. Je me suis approché, j’ai satisfait à sa question, et lui ai demandé aussitôt ce qu’il vous voulait. Il m’a paru embarrassé, et m’a dit qu’il reviendrait. Après l’avoir vainement prié de s’expliquer, je l’ai suivi jusqu’à son logis, et j’ai interrogé ses hôtes sur son compte.


Albano.

Eh bien ?


Camilo.

On n’a rien voulu me dire. Mais j’ai couru vers le port, et là j’ai vu un navire valencien arrivé dans la matinée, qui, dit-on, avait amené plusieurs personnes de Séville.


Albano.

De Séville ?


Camilo.

Oui, et j’ai idée que ce cavalier n’est autre chose que don Félix.


Albano.

Cela se pourrait bien ; et sans doute qu’il médite quelque trahison.


Entrent LUCINDO et TRISTAN.


Lucindo.

Mon hameçon l’a piquée parfaitement.


Tristan.

Oui, et elle a mordu divinement.


Lucindo.

L’argent est-il dans le vaisseau ?


Tristan.

Nos gens l’y ont transporté.


Lucindo.

Nous n’avons plus qu’à partir.


Tristan.

D’autant plus que la belle a une douzaine de vaillants à son service.


Lucindo.

Je voudrais cependant bien assister à la scène du désabusement.


Tristan.

Gardez-vous-en bien ! gagnons au contraire, et au plus vite, la haute mer.


Lucindo.

Ah ! Tristan, comme elle va crier, pleurer, se désoler !


Tristan.

Ne m’en parlez pas. Il me semble que je la vois d’ici, et je triomphe.


Lucindo.

Ô ciel ! accorde-nous un vent propice. Tu ne le refuseras pas à mon vaisseau ; car il va voguer sur les ondes chargé d’un butin plus glorieux que celui de la Toison d’or. Que l’on cesse de vanter l’argonaute Jason ; il a été vaincu aujourd’hui par Lucindo le Valencien.


Tristan.

Zéphyrs bénins, enflez de votre souffle ami les voiles de notre navire. J’ai hâte de me retrouver dans ma patrie pour y raconter mes exploits ; car j’ai attrapé aujourd’hui la plus rusée des femmes, j’ai tiré un habit de velours et cent ducats de Phénice !… Adieu ; demeure en paix, hameçon perfide, appât trompeur, pêcheuse de bourses, matou de notre chat ! Adieu, Circé, adieu, sorcière ; apprends à connaître Tristan !

Lucindo et Tristan sortent.

Camilo.

Je pense, en y réfléchissant, que nous ne ferions pas mal de retourner vers les bords de la mer.


Albano.

Oui, il faut qu’avant la nuit je voie le vaisseau dans lequel il est venu. J’y trouverai sans doute quelqu’un qui m’apprendra le nom de ce personnage. Je ne puis négliger cette affaire.


Camilo.

Vous avez raison. D’ordinaire l’offenseur écrit son injure sur le sable et l’offensé l’imprime sur le marbre ; tandis qu’au rebours celui qui a outragé un homme devrait sans cesse avoir sa propre injure présente à sa mémoire.

Camilo et Albano sortent.



Scène III.

Le salon de Phénice.


Entrent PHÉNICE et CÉLIA.


Célia.

Vous êtes bien contente ?


Phénice.

Jamais je n’ai eu tant de joie. J’ai ramené dans ma maison un homme qui va faire ma fortune, et j’épouserai par son moyen celui que j’adore. — Ah ! Célia, comme je l’ai trompé ! En vérité, je le plains, ce pauvre garçon ! Ils ne sont pas malins, les Espagnols !


Célia.

Par Dieu ! l’Espagne est un pays de montagnes qui ne produit que des hommes d’un esprit lourd, lent, paresseux. S’ils ont conquis les Indes, ma foi ! c’est pour enrichir l’Italie et la France. Partout où ils portent leurs armes ils laissent leur argent.


Phénice.

Quel immense bénéfice j’ai en perspective ! D’abord les trente pour cent, ce qui n’est pas à dédaigner. Puis ce que je pourrai retirer sur le capital que je prête. Puis j’ai dans mon secrétaire les clefs du magasin, et j’y entrerai quand je voudrai. — Mais, à propos, Célia, où est le capitaine ?


Célia.

Il est allé voir don Juan.


Entre BERNARDO.


Bernardo.

Que votre seigneurie me donne la main comme à son page.


Phénice.

Mon ami ! mon frère !


Bernardo.

Puissiez-vous être heureuse avec le seigneur don Juan pendant dix siècles et plus ! Amen.


Phénice.

Prenez cette bague, Bernardo ; c’est un diamant de cinquante écus ; je vous l’offre au nom de cet aimable Espagnol, Votre maître et le mien.


Bernardo.

Je l’accepte sans façon.


Entre FABIO.


Fabio.

Je baise les mains et les pieds de votre seigneurie.


Phénice.

Ô Fabio !


Fabio.

Que le ciel, ma belle patronne, vous accorde les jours les plus fortunés dans cette union !


Phénice.

Acceptez ce bijou, mon Fabio.


Fabio.

Je vous rends mille grâces, ma belle patronne.


Entre LE CAPITAINE.


Le Capitaine.

Le seigneur don Juan m’envoie vous prier de l’attendre.


Phénice.

Ô mon cher capitaine ! vous êtes vraiment mon appui et mon père. Tenez, veuillez porter cette chaîne à mon intention.


Le Capitaine.

Vous n’aviez pas besoin de cela pour retenir un homme qui vous est enchaîné par son dévouement ; mais puisque vous l’exigez, je porterai votre chaîne à jamais comme votre esclave soumis.


Entre DINARDA.


Dinarda.

Excusez mon retard, ma chère âme.


Phénice.

Soyez le bienvenu, mes amours.


Dinarda.

Quel bonheur égale celui d’un homme que vous agréez pour mari !


Phénice.

Que pourrai-je vous donner en reconnaissance de ces douces paroles ?


Dinarda.

Je n’aspire qu’à cueillir au plus tôt les roses qui embellissent votre bouche.


Phénice.

En attendant, veuillez accepter ce diamant, qui n’a pas son pareil à Palerme.


Dinarda.

Il est beau, sans doute ; mais vos yeux ont encore plus d’éclat et lancent plus de feux.


Le Capitaine, à part.

Elle restitue en bloc ce qu’elle a pêché en détail.


Entrent ALBANO et CAMILO.


Albano.

Après vous avoir fait mon compliment, belle Phénice, sur votre mariage avec le seigneur don Juan de Lara, l’honneur et la gloire de Séville, permettez que je passe sans autre préambule au sujet qui m’amène. — J’étais allé sur le port afin de savoir des nouvelles d’un de mes compatriotes qui vient me chercher à Palerme avec d’assez mauvaises intentions, lorsqu’un navire valencien qui mettait à la voile a attiré mes regards. Tandis que je m’amusais à suivre des yeux la manœuvre des matelots, deux hommes se sont approchés de moi, et l’un d’eux m’a donné une lettre, en me priant de la remettre moi-même demain matin à Phénice. Je lui ai répondu que je m’acquitterais de sa commission fidèlement. Là dessus les deux hommes, dont l’un semblait être le maître de l’autre, se sont jetés dans une barque en riant, et ils ont gagné le vaisseau en riant toujours. Puis les voiles du vaisseau se sont déployées, il a quitté le rivage en se balançant, et je n’ai pas tardé à le perdre de vue… Inquiet sur le contenu de cette lettre, j’ai cru devoir vous l’apporter sans attendre davantage. La voici.


Phénice, en prenant la lettre.

Je crains un malheur ; je n’ose ouvrir cette lettre. (Donnant la lettre à Osorio.) Ouvrez-la, capitaine.


Le Capitaine.

Voici ce qu’elle dit. (Lisant.) « S’il vous en souvient, ma petite harpie, vous avez pêché naguère deux mille écus avec votre hameçon, votre déguisement de deuil et vos larmes feintes… »


Phénice.

Ah ! Lucindo !


Le Capitaine.

Laissez-moi donc achever. (Lisant.) « Mais j’ai opposé la ruse à la ruse, et j’ai recouvré mon argent, et je me suis vengé… »


Phénice.

Comment ? de quelle façon ?


Le Capitaine.

Nous allons voir. (Lisant.) « Vous saurez, ma belle ennemie, que les marchandises renfermées dans le magasin ne sont qu’une fiction comme vos larmes et votre deuil. Les caisses ne contiennent en tout et pour tout, sous le couvercle, que six aunes de drap, et les tonneaux sont remplis d’eau. Le premier seulement, qui est le plus près de la porte, vous fournira dix livres d’huile de première qualité. Vous m’aviez dérobé deux mille ducats, et je vous en prends trois mille, gardant l’excédant de cette dernière somme pour le change, la commission et les frais de transport. Adieu, ma belle ennemie ; je vous paye en votre monnaie, mensonges pour mensonges. »


Phénice.

Ô l’infâme brigand !… Laissez-moi courir à sa poursuite.


Albano.

Ce serait une peine inutile ; le vaisseau est au moins à dix lieues du port.


Phénice.

Que n’ai-je des ailes pour voler !


Camilo.

Calmez-vous, madame.


Phénice, en faisant le signe de la croix.

Dieu puissant ! Jésus ! Jésus !


Célia.

Comme vous vous signez !


Phénice.

Je suis femme, et je sens vivement une injure. — Mais, pardonnez, don Juan ; trois mille ducats de moins ne paraîtront pas sur ma fortune.


Dinarda.

Si cette perte ne vous afflige pas, mon bien, je n’y ai aucun regret.


Entrent DON FÉLIX, DONATO et deux Militaires.


Don Félix, aux Militaires.

Ils sont entrés tous les deux dans cette maison. Je les ai vus.


Phénice.

Que signifie cette visite ?


Célia.

Cela est drôle ! des gens qui viennent assister à une noce couverts de leurs manteaux.


Don Félix.

Poursuivez, continuez, ne vous dérangez pas ; nous n’avons pas de mauvaises intentions.


Le Capitaine.

Alors dépouillez vos manteaux. Sans quoi, vive Dieu ! je vous ferai sortir plus vite que vous n’êtes entrés.


Don Félix, écartant son manteau.

Bien que les menaces ne m’effrayent pas, je puis et je dois me montrer à visage découvert. — Je suis Espagnol, et j’arrive de Séville à votre recherche, don Albano.


Albano.

Don Félix !


Don Félix.

Oui, don Félix, qui voudrait vous parler seul à seul dans le champ.


Albano.

Je n’ai jamais refusé, vous le savez, et je ne refuserai jamais un rendez-vous d’honneur : je vous suis.


Dinarda.

Un moment, arrêtez, Expliquez-vous, dites-moi les motifs qui vous animent l’un contre l’autre, et ensuite je vous conduirai moi-même sur le terrain.


Albano.

Don Félix a eu à Séville un duel dans lequel il a été blessé.


Don Félix.

Il n’y a pas de déshonneur à être blessé dans un combat. Votre épée m’a atteint comme la mienne aurait pu vous atteindre. Aussi n’est-ce pas pour cela que je viens.


Albano.

Que demandez-vous donc ?


Don Félix.

Ma sœur, que vous avez enlevée ; et je ne retournerai pas sans elle à Séville, ou sans votre vie.


Dinarda.

Ce n’est pas la peine de vous battre en duel l’un contre l’autre. Si le seigneur Albano consent à épouser la sœur de don Félix, je m’engage à la faire paraître ici à l’instant. Allons, faites la paix.


Don Félix.

Voici ma main.


Albano.

Voici la mienne.


Dinarda.

Eh bien ! la sœur de don Félix, l’épouse de don Albano, vous l’avez devant vos yeux : c’est moi-même !


Phénice.

Quoi ! vous, don Juan !


Dinarda.

Je ne me suis jamais appelée de ce nom.


Phénice.

Vous n’êtes donc pas un homme ?


Dinarda.

Non, puisque je suis une femme.


Phénice.

Ô ciel ! comme j’ai été jouée ! — Alors il est juste que l’on me restitue mes présents. — Capitaine Osorio, rendez-moi la chaîne.


Le Capitaine.

Non, ma charmante ; je veux la porter toute ma vie à votre intention comme votre esclave dévoué ; et s’il y a quelque bravo qui en ait envie, qu’il vienne me la demander dans le champ.


Phénice.

Vous, Bernardo, rendez-moi la bague que je vous ai donnée.


Bernardo.

Non, madame ; je la garde : ce qui est donné est donné.


Phénice.

Et vous, Fabio, mon joyau ?


Fabio.

Moi aussi, ma patronne, je le garde comme un souvenir.


Phénice.

Ô ciel ! ils m’ont tous jouée !


Le Capitaine.

Ainsi finit, illustre assemblée, l’Hameçon de Phénice.



  1. Par exemple, Bouterweck.
  2. Un galan dentro, y otro enfrente.

    Mot à mot : un galant chez elle (ou dedans), et l’autre en face.

  3. Hazen su media noche à la española.

    Media noche, c’est le repas de minuit.

  4. Allusion à la maîtresse de Dante et à celle de Pétrarque.
  5. Mot à mot : « Il n’est pas extraordinaire que vous m’enflammiez, puisque vous avez un nom formé de lumière. » Parce que Lucindo vient de lux, lumière, flambeau.
  6. La fin de ce couplet prêterait à de longs commentaires. Nous n’abuserons pas. — La collection des lois de Toro est célèbre en Espagne ; mais ici évidemment le poëte ne rappelle ces lois que pour placer en regard les mots toro (taureau) et bueyes (des bœufs), lesquels prêtent en espagnol à toutes sortes de plaisanteries d’un goût plus ou moins délicat. — Quant à l’article de la loi relative à l’argent non compté, Tristan veut dire que tant qu’on n’a pas donné son argent le marché n’est pas conclu, et que, par conséquent, son maître peut se retirer. — Enfin je soupçonne qu’il y a quelque plaisanterie mystérieuse cachée sous le mot fuerça, force, violence.
  7. Nous avons reproduit exactement un jeu de mots qui se trouve dans l’original.
  8. Dinarda joue sur la ressemblance des deux mots soldado et sueldo.
  9. Autre jeu de mots sur soldar et quebrado. Littéralement : « Je ne veux pas me faire souder, parce que je n’ai jamais été brisé. »
  10. ..... Es servir
    A un vellaco mentecato
    Que a tres olas tire un plato.

    Au mot olas (ondes, flots) nous avons substitué le mot ollas (marmites).

  11. Nous avons fabriqué ce mot pour reproduire le verbe enmendozar fabriqué par notre auteur.
  12. Por cierto est en effet une locution dont les Espagnols se servent fréquemment. Mais les acteurs de la pièce parlant espagnol, une critique méticuleuse Pourrait s’étonner de ce que Phénice remarque, dans la bouche de Lucindo, cette locution plutôt que toute autre.
  13. Les Portugais sont renommés en Espagne pour la vivacité de leurs passions.
  14. On appelle fougon (en espagnol fogon) la cuisine d’un vaisseau.
  15. Littéralement : « Vous êtes né par les pieds. »
  16. Un critique sévère pourrait condamner ce patois italien que le poète fait parler à ses jeunes gens, à cause que la scène se passe en Italie, et quoique tous ses personnages parlent la langue espagnole. Quant à nous, nous trouvons dans cette petite invraisemblance un sentiment très-fin et très-délicat des libertés de l’art.
  17. Voici la traduction de ces vers macaroniques, auxquels nous avons conservé l’orthographe de Lope : « Si toute la Sicile était un macaroni, le phare de Messine du vin muscat, le mont Gibel du fromage râpé, et que tous les Espagnols eussent été tués, comme il triompherait le Sicilien ! »
  18. Dans l’original ce monologue forme un sonnet.
  19. De même que les Italiens disent la furia francesa, les Espagnols la colera francesa.
  20. Le mot gato (chat) signifie une bourse de peau de chat. Nous avons reproduit exactement l’expression espagnole, parce qu’elle amène plusieurs plaisanteries plus ou moins bonnes qui sans cela eussent été inintelligibles.
  21. Siempre me agradan estas Francisquinas.
  22. Lope ne laisse guère échapper l’occasion de lancer une épigramme contre Gongora et les Cultistes.
  23. Garcilaso de la Vega ou, familièrement, Laso, est un des grands poëtes espagnols du seizième siècle. Jorge Manrique est un poëte distingué de la même époque.
  24. Il y a ici un jeu de mots intraduisible sur gatazo, qui signifie en même temps matou et escroquerie.
  25. Quatro pellejos.
  26. Il est possible qu’il existât à Palerme une hôtellerie appelée de ce nom. Mais évidemment il y a ici une plaisanterie qui porte sur la triple signification du mot luna : 1° lune ; 2° argent ; 3° effet de la lune sur les fous.
  27. Ce couplet et le précédent, que nous avons été forcé d’abréger, forment chacun un sonnet dans l’original.
  28. Encore ici une grâce intraduisible. Elle porte sur le double sens du mot niña, qui signifie en espagnol la prunelle de l’œil et une jeune fille. Littéralement : « Que lisez-vous dans mes yeux ? — Je dis qu’il y a des fillettes d’une humeur si bizarre, que le moment où elles donnent le moins d’espérance, c’est après la possession. » À cause que Phénice est entrée en possession de l’argent de Lucindo.
  29. Dans l’original ce monologue forme un sonnet.
  30. Son pajes.