L’Histoire dans le monde en ruines

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Revue de synthèse historique, t. 30, 1920
Lucien Febvre

L’Histoire dans le monde en ruines




Nous avons souligné, en reprenant la publication de la Revue, la nécessité, plus impérieuse que jamais, de réfléchir sur l’objet et sur le rôle de l’histoire. Parmi nos collaborateurs, personne plus que Lucien Febvre ne cherche, pour sa part, à rendre le travail historique conscient. Divers articles, sa Franche-Comté, ses thèses remarquables ont précisé son attitude — qui consiste à vouloir faire de l’histoire une science, non en improvisant des synthèses hasardeuses, mais en mettant dans l’analyse l’esprit de synthèse. Il est de ceux qui, à l’Université de Strasbourg, — foyer d’activité intense, — mènent avec lucidité la tâche organisatrice. Nous sommes heureux de publier la leçon d’ouverture de son cours d’histoire moderne. — H. B.


À l’heure où, pour la première fois, je prends la parole en public dans l’Université française de l’Alsace française, à l’heure où, plus fortement que jamais, je sens ce que pèse l’honneur de donner ici l’un des enseignements capitaux de cette Université, celui de l’histoire moderne — quel que soit mon désir d’éviter ce qui ressemble à un vain apparat, je ne puis m’empêcher de rechercher avec vous, brièvement mais en toute conscience, les raisons d’être profondes, les conditions nécessaires, les principes de cet enseignement tel que je le comprends — tel que nous le comprenons.

Si j’apporte avec moi, comme un idéal, le beau mot de Michelet : que l’enseignement est une amitié — je vous dois cette recherche. Car une amitié durable, une amitié digne de son nom ne se fonde que dans la clarté. C’est le fruit d’une connaissance parfaite et d’une sincérité vraiment candide. Je vous dois cette recherche. Mais ne songeriez-vous pas à réclamer ma dette, je sentirais pour moi, profondément, le besoin d’une sorte d’examen de conscience qui, pour être solennel, n’a pas besoin d’être grandiloquent.

Nous voici ici, dans cette ville qu’il y a à peine un peu plus d’un an aujourd’hui, un usurpateur tenait encore captive. Nous voici rescapés d’une effroyable catastrophe, d’une tragédie sans précédent dans l’histoire — sauvés, mais combien meurtris ; vainqueurs, mais combien épuisés par notre victoire même ? Nous voici ici — et quelle que soit l’affluence des jeunes disciples qui, de notre vieille France, de notre vieille Alsace, sont accourus dans nos salles d’étude et de travail, nous ne pouvons pas ne pas songer à tant de vides que rien ne comblera, jamais ; à tant de pertes que rien ne réparera, jamais ; à tant de jeunes et belles existences, fauchées en pleine fleur et dont le sacrifice nous installe ici ; à ces dix générations que la guerre abominable a si sauvagement décimées qu’elles ne survivent plus que par quelques débris — telles ces forêts de cauchemar qu’on traversait parfois au front sans s’en douter : deux ou trois souches à demi calcinées tendant au-dessus d’un sol couturé de cicatrices, comme un gibet, un moignon de branche morte ? Et je dis que nous serions de bien pauvres créatures si, hantés, obsédés par la pensée de ces pertes ; hantés, obsédés par l’idée que nous sommes là, chacun, non pas pour faire simplement notre tâche à nous, honnêtement, laborieusement, loyalement, de toutes nos forces et de tout notre cœur, telle que nous l’aurions faite si la grande tourmente ne nous avait pas pris dans ses tourbillons — mais pour faire en même temps, pour faire par surcroît leur tâche à eux ; pour exaucer leurs vœux ; pour remplir leur destin ; pour donner à leur sacrifice toute sa valeur et toute son efficace — je dis que nous serions vraiment, oui, de bien pauvres machines si, à l’heure de recommencer notre labeur de paix, notre travail méthodique et réglé de professeurs et d’érudits, une sorte d’angoisse ne nous saisissait pas à sentir monter du fond de notre conscience cette question : « Ai-je le droit ? »

Ai-je le droit, historien que j’étais, de reprendre aujourd’hui ma besogne d’historien ? Faire de l’histoire. Enseigner de l’histoire. Remuer des cendres les unes toutes froides déjà, les autres encore tièdes, les plus récentes presque chaudes — mais cendres toutes, résidu inerte d’existences consumées. D’autres tâches, plus pressantes, plus actuelles, plus utiles pour prononcer le grand mot ne sollicitent-elles pas notre activité — Écoutez cette immense clameur qui emplit le monde haletant d’épuisement : Assez de disciplines mortes, assez de vanités littéraires, assez de théories et de désintéressement. Ce ne sont pas des lettrés, des érudits, des historiens qu’il nous faut. Pour réparer tant de dommages, pour remettre debout le vieux monde qui chancelle, il nous faut des savants — et non pas de ces savants de cabinet, de ces méditatifs, de ces philosophes de Rembrandt plongés dans le clair obscur perpétuel d’une cellule sans ouvertures sur la vie du siècle — des ingénieurs, des techniciens, des industriels, des hommes de pratique et d’action, des hommes d’argent en même temps puisque l’argent, c’est à la fois et de plus en plus le moyen du travail et la fin de l’individu. Moi qui vous apporte de l’histoire, ai-je le droit ? Le droit personnel de donner mon temps, mon activité, ce qui me reste de vie, à l’histoire ; le droit surtout, parlant en maître à mes disciples, à mes étudiants, à vous-même, d’encourager les autres à suivre la même voie que moi ? Pour vous, pour moi, l’examen s’impose. Mon droit, il faut que je le reconnaisse s’il existe, et que vous le proclamiez avec moi. Il faut que dans l’immense chantier du monde renaissant — du monde qui doit proscrire et détruire tout les frelons et tous les parasites — vous ne remettiez pas à une vieille routine le soin de donner une place à l’histoire.


I[modifier]

Quel vain scrupule, pensera-t-on peut-être ? L’histoire en général, l’histoire moderne en particulier ne portent-elles pas en elles-mêmes leur justification ? Elles la trouvent aisément dans leur utilité nationale.

Comme l’ingénieur, comme le grand industriel et le savant technicien l’historien doit travailler à la gloire, à la grandeur, à l’expansion de son pays, comme eux, de même qu’eux, en collaboration et en liaison constante avec eux, par des méthodes toutes semblables aux leurs. Suivre leurs progrès pas à pas, les préparer d’avance, les justifier, les prolonger à la fois dans le passé qui, par avance, détermine et explique le présent — et dans l’avenir sur lequel, s’il a quelque talent, l’historien doit bien savoir projeter l’ombre élargie et pleine de promesses du présent — telle est sa tâche, telle sa fonction dans la grande œuvre d’expansion et de restauration de son pays. Et quelle tâche, plus belle à la fois et plus aisée, au lendemain de la victoire, alors que le prestige du triomphe porte tout naturellement la France sur le devant de la scène ; quelle tâche plus belle et plus pressante ici surtout, dans cette Alsace sevrée pendant presqu’un demi-siècle de parole et de pensée françaises, assiégée par les mille mensonges et les mille astuces d’un vainqueur sans scrupules, d’autant plus avide d’entendre, enfin, la vérité française ? Que l’histoire serve : nul ne s’avisera de la trouver inutile.

Eh bien non. S’il fallait acheter à ce prix le droit moral de faire de l’histoire, je le dis bien haut — j’y renoncerais. Et le non que je viens de prononcer, je veux le prononcer d’autant plus fort, je veux le répéter d’autant plus haut que je parle ici, précisément, dans cette salle — dans ce bâtiment élevé pour la justification d’une politique, pour la glorification d’une dynastie et d’un état.

L’histoire qui sert, c’est une histoire serve. Professeurs de l’Université Française de Strasbourg, nous ne sommes point les missionnaires débottés d’un Évangile national officiel, si beau, si grand, si bien intentionné qu’il puisse paraître. Nous n’apportons à Strasbourg, dans les plis de nos robes doctorales, ni provisions d’antidotes savamment combinés pour détruire les derniers effets de la pharmacopée historico-providentielle de nos prédécesseurs, ni contre-épreuve ingénieusement maquillée et travestie à la française de cette vérité casquée et cuirassée, aux faux airs de Bellone ou de Germania, seule et véritable déesse de ce qui était, hier, un temple officiel — de ce qui est aujourd’hui un centre libre de recherches. La vérité, nous ne l’amenons point, captive, dans nos bagages. Nous la cherchons. Nous la chercherons jusqu’à notre dernier jour. Nous dresserons à la chercher après nous, avec la même inquiétude sacrée, ceux qui viendront se mettre à notre école. L’habiller à la mode d’un pays, au goût d’une époque, au gré de nos passions ? À défaut de notre conscience de savant, notre prudence nationale nous l’interdirait ; notre amour averti de la France, notre sens de son intérêt évident, aiguisé par tant de dangers, tant de craintes et d’émotions toutes récentes, nous représenterait les dangers, les périls sans nombre d’un telle entreprise. Ce qui a perdu l’Allemagne, n’est-ce pas précisément de s’être façonné une vérité à son usage exclusif, une vérité à sa ressemblance et à sa seule convenance — n’est-ce pas de s’être hypnotisée dans la contemplation de cette figure imaginaire et d’avoir cru finalement, par une sorte de suggestion volontaire, qu’elle était l’image de la réalité, alors qu’elle traduisait simplement le rêve malsain du plus monstrueux des égoïsmes nationaux ?

La perpétuelle inquiétude d’un esprit toujours en éveil, toujours en action, aussi incapable de se laisser enfermer dans des formules, de devenir le prisonnier de ses attitudes, de ses préjugés — que capable, à chaque instant, de s’adapter avec une rapide aisance aux situations nouvelles et changeantes ; cette mobilité, cette souplesse d’une pensée toujours prête à accueillir les suggestions venues des coins les plus divers de l’horizon — ce n’est pas seulement l’attitude même de la recherche intelligente et féconde ; c’est, j’en atteste tout notre effort d’hier, tout notre effort de guerre aussi ingénieux et varié que tenace et résolu — c’est, pour notre idéal national, pour notre civilisation, pour notre indépendance et notre volonté de paix et de liberté, la meilleure, la plus efficace, la plus sûre des sauvegardes.

L’histoire est une science. Elle n’est pas une avocasserie. Dans l’immense et multiple enquête qui se poursuit, sur le monde à la fois et sur cet autre monde qui est l’homme, par l’effort commun et convergent de toutes les sciences et de tous les savants — elle a sa place, son rôle et sa province. Et si son champ est encore si peu, si misérablement défriché qu’il se trouve, parmi ceux-là même qui devraient y travailler, des hommes incapables de l’embrasser du regard dans son immensité, mais contents, sans plus, de fouiller silencieusement le sol sous leurs pieds, au hasard du piquet où ils sont attachés ; s’il se trouve d’autres hommes pour railler les ouvriers de bonne volonté qui, ne se résignant pas à enterrer leur effort dans une tranchée stérile, tentent, si petit et faible soit-il, de l’harmoniser aux efforts voisins et de le faire servir d’avance à la réalisation du grand plan qu’ils regardent comme possible et nécessaire — c’est que l’histoire est, tout simplement et tout immensément, cette chose formidable, ce fronton énorme d’un édifice dont les premières assises même ne sont pas encore bien établies et fondées pour l’avenir : La science, non pas des sociétés humaines, comme le disait, non sans intentions polémiques, Fustel de Coulanges dans sa préface de l’Alleu — mais la science du développement de l’homme à travers les âges, ce développement étant, en fait, conditionné par le groupement des hommes en société. Établir scientifiquement les faits utiles à la connaissance de ce développement : Tâche infinie déjà d’une délicatesse, d’une difficulté telle que pour beaucoup, elle paraît suffire à absorber toute l’activité des historiens. Mais classer les faits historiques selon leur nature particulière et par ordre chronologique en séries homogènes : voilà une nouvelle tâche, une besogne de second degré ; et c’est en elle que, communément, on fait consister le propre de l’œuvre historique. Cependant, les séries une fois constituées, ne devra-t-on point y chercher, soit en les examinant séparément, soit en les comparant entre elles, d’une part des successions, de l’autre des coexistences constantes de phénomènes — c’est-à-dire des lois ? Ne sera-ce point là le couronnement nécessaire du long travail des historiens, sa conclusion, son aboutissement et, en même temps, sa justification ? Nous le croyons de toute notre foi et c’est à préparer méthodiquement, consciemment les voies à un tel travail que nous entendons ici consacrer le meilleur de nos efforts.

Mais précisément, la justification que nous cherchions tout-à-l’heure, n’est-elle point là — dans cet idéal même et cette volonté ? Si l’histoire n’est, comme tant de bons esprits le professent encore, qu’une connaissance de l’individuel et du particulier, de l’unique, de ce qui ne se représente pas deux fois — au lieu d’être, comme je le crois, la discipline critique qui doit départir l’individuel du collectif, étudier leurs rapports et leurs connexions ; si l’historien, par ailleurs, n’est qu’un dégrossisseur de pierres et, circonstance aggravante, de pierres qu’on lui interdit, à lui, d’utiliser pour une construction d’ensemble — mais qu’on déclare par contre matériaux de choix pour le sociologue, ou même le psychologue — alors vraiment, qu’on chasse l’histoire de cette maison et qu’on invite les historiens à consacrer à des tâches plus fécondes une activité dont ils n’ont pas le droit de mésuser dans la grande détresse d’un monde qu’on a quelque pudeur à qualifier de civilisé. L’heure n’est plus des miniatures et des enluminures, des tableaux de bataille et des cartons de tapis. Mais qu’elle vienne vite, par contre, l’heure bienfaisante, l’heure espérée d’une mainmise progressive et méthodique de la science sur l’univers — l’heure où, dans le désordre universel, s’introduira un peu de cet ordre bienfaisant qu’engendre la connaissance et l’application des lois ?


II[modifier]

Ainsi, à nos yeux, l’histoire est une science. Et qui, comme toutes ses sœurs, entend bien aboutir à des lois. — Mais peut-on dès maintenant se proposer comme but la constitution d’un corps de lois historiques ? Comme but lointain, oui. Comme but idéal, oui. Comme but prochain, non. Les temps ne sont pas venus.

De l’amas des faits historiques, tirer des lois, des lois véritables, des lois entraînant prévision de l’avenir — l’entreprise n’est aujourd’hui ni à mon pouvoir, ni au pouvoir de personne. Y a-t-il là de quoi railler — ou tirer argument contre l’histoire — ou conclure qu’elle n’est pas, qu’elle ne saurait être jamais une science — car qu’est-ce qu’une prétendue science qui, depuis qu’elle existe, n’a pu encore formuler de lois ? Mais, au fait, depuis quand existe-t-elle ? Depuis des dizaines de siècles, si l’on tient Hérodote pour un historien au même titre que Fustel de Coulanges ; depuis quelques décades à peine si l’on estime que, dans la seconde moitié du XIXe siècle seulement, l’une des deux ou trois disciplines les plus compliquées et les plus délicates a commencé réellement à prendre conscience de sa méthode et de son but — l’une de celles où la détermination des causes, en raison même de leur nature et de leur complexité, souffre des difficultés telles qu’elles peuvent paraître parfois presque insurmontables aux bonnes volontés les mieux assurées ; une de celles enfin dont les progrès apparaissent le plus étroitement subordonnés à ceux d’autres sciences voisines, encore dans l’enfance — et pour n’en citer que deux, la psychologie et la sociologie : toutes deux réunies sont-elles, à l’heure actuelle, beaucoup plus riches en lois que notre jeune histoire ?

En fait, l’histoire, jusqu’à présent, n’a guère connu que de fausses lois, généralisations brillantes improvisées à l’aide de faits insuffisamment nombreux et mal analysés par des esprits trop enclins à devancer les temps, dans l’excès même de leur vivacité. Les unes se soucient moins de contrefaire des lois proprement dites que de munir les historiens d’un principe d’ensemble qui leur permette de réduire à l’unité d’une explication passe-partout cette écrasante complexité du monde vivant sous laquelle succombe parfois leur raison. De ces prétendues lois, la plus connue sans doute a fait jadis fortune sous le nom de matérialisme historique. Toute l’histoire de la société humaine jusqu’à ce jour est l’histoire de luttes entre oppresseurs et opprimés dressés les uns contre les autres dans un conflit incessant, menant une guerre sans répit, tantôt masquée, tantôt ouverte, tantôt consciente, tantôt inconsciente, mais toujours fatale et qui ne peut s’achever que par un bouleversement révolutionnaire de la société toute entière, ou par la destruction des deux classes en conflit. Or, ces classes, d’où proviennent-elles — de l’économie, c’est-à-dire de la propriété, de la technique, de la production et de l’organisation du travail. Et, de même que, pour la plupart des individus humains, l’essentiel de la vie c’est le métier ; de même que le métier, qui est la forme économique de l’activité individuelle, détermine le plus souvent les habitudes, les pensées, les douleurs, les joies, les rêves mêmes des hommes — de même, à chaque période de l’histoire, la structure économique de la société détermine les formes politiques, les mœurs sociales et même la direction générale de la pensée[1]. S’il y a, et puisqu’il y a une politique, une religion, une morale, un art, une littérature, tout un système d’idées spécifiquement bourgeoises ou spécifiquement aristocratiques, ou spécifiquement ouvrières — il s’ensuit que l’économie est la cause véritable non seulement de toutes les transformations politiques, mais encore de toutes les conceptions religieuses, morales, esthétiques ou intellectuelles de l’humanité.

Système explicatif de tout l’ensemble des faits historiques — le matérialisme historique connaît des rivaux, aussi ambitieux, aussi démesurés, aussi chimériques que lui. Les uns, supra terrestres, pourrait-on dire : ce sont ceux qui dérivent de cette théorie providentielle de l’histoire universelle qu’exposait jadis, avec tant de force, Bossuet — et que, naguère encore, un esprit curieux, Em. Garat, dans un livre intitulé : Simple hypothèse. L’action providentielle de la Révolution française depuis 1789 jusqu’à nos jours (Paris, Daragon, 1909, in-8o) appliquait curieusement à la Révolution française. Les autres, d’ordre physique et naturel : tel ce système étrange que, dans toute une série d’ouvrages destinés à établir, comme il dit, la grande loi de l’Histoire, un Belge, M. Millard, s’est acharné à exposer et à prétendre démontrer ; système aux termes duquel la vie des peuples procéderait par générations historiques d’environ un millier d’années, se subdivisant elles-mêmes en phases d’environ deux cent cinquante ans. Ce seraient les courants électriques qui parcourent notre globe, ce serait le magnétisme terrestre qui rendrait compte de ces oscillations, de ce rythme millénaire des événements historiques, des alternatives d’éclat et de déclin que M. Millard s’efforce de définir dans l’histoire des différents peuples.

D’autres lois se présentent sous une forme à la fois moins et plus ambitieuse que les précédentes. Elles n’essaient pas de fournir un principe d’explication universelle de tous les faits historiques, de doter les historiens de la clef passe-partout qui leur ouvrira toutes les arcanes du passé. Elles se proposent de déterminer l’ordre régulier et normal dans lequel se succèdent les sociétés, les régimes, les croyances, les économies, les manifestations intellectuelles de tout ordre. Auguste Comte a donné, dans sa loi des trois états, un premier échantillon de ces sortes d’explications, plus modestes en apparence, semble-t-il, que les précédentes — plus ambitieuses en réalité puisqu’elles ont la prétention de permettre une prévision certaine de l’avenir. Je parlais tout à l’heure du livre de Garat sur la Révolution. L’auteur y fait cette remarque, que la Révolution française entendue, d’une manière très large, comme s’étendant de 1789 jusqu’à nos jours, se divise en deux périodes :


A) De 1789 à 1799 ;


B) De 1799 à nos jours.


Or, la période A voit se succéder trois régimes politiques en dix ans :


a) Monarchie constitutionnelle : c’est la Constituante ;


b) Démocratie : c’est la Convention ;


c) Régime parlementaire : c’est le Directoire.


Semblablement, la période B voit se succéder — mais en plus de cent ans cette fois — les trois mêmes régimes politiques, et dans le même ordre :


a) Monarchie constitutionnelle : premier Empire et Restauration ;


b) Démocratie : la seconde République ;


c) Régime parlementaire : l’Empire et la Troisième République.


Ainsi, la période A serait comme l’esquisse, la préfiguration, la préparation rapide de la période B qui reprendrait, mais avec plus de loisir, plus d’intervalles et d’efficacité, l’ébauche tracée de façon fugitive entre 1789 et 1799.

À quoi bon insister sur le caractère artificiel de cette tentative et de toutes celles qui lui ressemblent[2] — à quoi bon noter les trésors d’ingéniosité que ces théoriciens trop pressés sont condamnés à dépenser vainement pour essayer de plier à leurs vues théoriques des époques historiques délimitées de la façon la plus arbitraire ?

Leur grand tort à tous, c’est de ne pas savoir attendre — de chercher à devancer les temps — de vouloir réaliser la synthèse, avant d’avoir parachevé l’analyse. Comme il est intéressant de suivre le développement et la fortune en histoire de cette notion de Synthèse qui a fini, dans la langue courante des historiens, par prendre le sens véritablement singulier non plus d’opération intellectuelle mais de livre ou de travail d’un certain type. On ne dit plus faire la synthèse, c’est-à-dire l’analyse étant terminée, rechercher comment les éléments simples qu’elles nous a procurés, les facteurs irréductibles qu’elle nous a permis de dénombrer entrent en composition dans une réalité historique donnée ; on dit (et je m’excuse de répéter ces formules, d’un français vraiment abominable) : donner une Synthèse, ou encore élever une Synthèse comme s’il s’agissait d’un hall de marché couvert, ou mieux d’une baraque Adrian — car presque toujours, dans le jargon que je viens de parler à contre-cœur, la synthèse est qualifiée de provisoire. — Opération ? Non, résultat. Mécanisme de recherche et de découverte ? Non ; produit brut ; et produit de médiocre qualité, le mot de provisoire n’est que trop juste, généralement. Conduite comme elle l’est la plupart du temps, la Synthèse historique qui ne repose que sur des analyses inexactes et incomplètes, ne peut mener en effet qu’à du provisoire. Une synthèse précédée d’une véritable analyse, il n’y aurait pas lieu, au contraire, de se demander même un instant si elle est provisoire ou non. Elle serait ou bien faite ou mal faite, sans plus.


Ainsi, quand je pose que l’histoire est une science, que sa fin dernière est l’obtention de lois — en réalité, c’est une méthode que j’entends, avant tout, définir ainsi. La pensée que son effort doit aboutir un jour à permettre le dégagement de véritables lois — cette pensée ne doit jamais quitter l’historien. C’est elle qui donne son prix, sa direction aussi à son travail ; c’est elle qui doit régler, déterminer, ordonner de haut ce travail ; c’est elle qui lui confère son sens, sa dignité et sa valeur. Un historien qui n’a point cette idée, qui n’est point soutenu par cet idéal — il me semble que ce doit être vraiment un désespéré. Quel est le sens de son labeur, quelle en est la portée et la justification ? Et comment se contenter, se payer de raisons comme celles que, dans son étude critique — dans son pamphlet plutôt, intitulé : De la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes, Charles Péguy formulait de la sorte : Les ? historiens font ordinairement de l’histoire sans méditer sur les limites et les conditions de l’histoire. Sans doute ils ont raison. Il vaut mieux que chacun fasse son métier — d’une manière générale, il vaut mieux qu’un historien commence par faire de l’histoire sans en chercher aussi long. Autrement il n’y aurait jamais rien de fait ? Un historien qui resterait fixé sur une méditation de la situation faite à l’histoire ne ferait pas beaucoup avancer cette histoire. Et non plus la métaphysique, s’il n’était pas doué, né philosophe et historien. Ils seraient deux hommes en arrêt, et non des hommes qui travailleraient. Texte qu’il faut lire avec un grain de sel — et qui, mi-ironique, mi-condescendant, ne traduit sans doute pas tout-à-fait la pensée de Péguy lui-même ; mais il traduit admirablement un état d’esprit malheureusement trop répandu...

Non. La véritable façon de travailler à la synthèse pour nous, au moment où nous sommes de l’évolution des études historiques, c’est de procéder à l’analyse. La véritable façon de hâter l’heure où, de la masse des faits historiques scientifiquement établis, méthodiquement analysés, groupés en séries constituées et pour ainsi dire organiques, des lois se dégageront peu à peu — ce n’est pas de jeter sur nos ignorances le voile plus ou moins somptueux de théories improvisées — c’est, patiemment, méthodiquement, lentement, de procéder à un travail de dissection rigoureux. C’est en décomposant l’expérience passée et présente que l’on parviendra un jour, j’en ai la conviction profonde, dans la mesure où le permettent les lois spéciales de la nature humaine et en accord profond avec ces lois, à recomposer l’expérience future.

De cet effort d’analyse, je voudrais que le cours de cette année soit un exemple.


III[modifier]

S’il est une question qui a tout spécialement attiré, et de façon heureuse et puissante, l’attention des théoriciens du matérialisme historique — c’est celle de la genèse de notre société moderne. J’entends, de notre société moderne considérée comme société bourgeoise.

Relisons, dans la traduction de Ch. Andler, les pages du Manifeste Communiste, les pages bien connues dans lesquelles, avec une vigueur, une force, une puissance d’enchaînement et de déduction vraiment remarquables, Karl Marx et Engels formulent ce qui est pour eux la grande loi de l’Histoire Moderne. Puis, arrachons-nous au prestige d’une généralisation si vigoureuse et si ordonnée. Prenons ces pages pressantes non comme type de démonstration, mais comme objet de discussion. Prenons-les, si vous voulez, corps à corps, membre par membre : quelle belle occasion, en vérité, de confronter nos méthodes d’analyse avec ces procédés de synthèse ambitieux, ou plutôt, avec cette réduction à l’unité vraiment un peu rude ?

Cette confrontation, ce sera tout l’objet de notre travail de cette année. Réduisant le champ de notre expérience ; ne sortant point des limites d’un seul pays, d’un seul domaine de civilisation : la France ; appliquant notre effort uniquement à la première moitié d’un siècle par lui-même aussi riche que touffu, le XVIe — cette classe bourgeoise dont on nous parle, nous allons essayer d’abord de la décrire, de la caractériser, de la décomposer en ses divers éléments, de nous la représenter non pas in abstracto, mais telle qu’elle était, en chair et en os, vivante et agissante, à la date et dans le pays que nous étudions. Car, lorsqu’on parle des progrès de la bourgeoisie à l’époque moderne ; lorsqu’on trace cette courbe harmonieuse que nous suivions tout à l’heure à travers les paragraphes successifs du Manifeste et qui, partant de la fin du Moyen-Age, de ce XVe siècle témoin, nous dit-on, des premiers progrès réels de la bourgeoisie, aboutit d’une part à la Révolution de 89, c’est-à-dire à la prise de possession par la classe bourgeoise du pouvoir politique — et de l’autre à la Révolution du machinisme, c’est-à-dire à son installation définitive au pouvoir économique source de tous les autres — n’est-on point tenté, quoi qu’on en ait, de donner à toutes ces bourgeoisies dont on décrit la filiation et l’engendrement successif, des caractères de constance, de similitude et d’immutabilité qu’une étude attentive des faits ne permet point de constater nettement ? Quels sont, à travers cette évolution, les facteurs communs, quels les facteurs variables ? Pourquoi les uns persistent-ils ? Pourquoi, comment et à quelle date, sous l’empire de quelles causes les autres disparaissent-ils ou se transforment-ils ?

Premier effort d’analyse, qui nous amène aussitôt à en tenter un second. Le matérialisme économique proclame, sans réserves ni réticences : Les classes sont économiques ; elles résultent de l’économie. Mais en résultent-elles directement, mécaniquement, immédiatement ? La classe ne résulte-t-elle pas, au contraire, de la prise de conscience collective par tous ses membres d’un certain nombre d’idées, de désirs, de sentiments, de manières d’être intellectuelles et morales qui constituent une conscience de classe ? Mais ces idées alors, ces sentiments, ces façons d’être, quelles sont-elles et d’où viennent-elles ? Sont-elles le produit direct des conditions économiques ? Reconnaissent-elles d’autres origines ? N’y a-t-il point lieu de distinguer dans leur ensemble la part de l’imitation, celle de l’héritage, celle de la déformation plus ou moins involontaire ?

Ces idées à leur tour, comment agissent-elles, enfin, et que produisent-elles — quelle est leur influence sur la politique, la religion, la littérature, la morale, l’art des différentes classes ? Peut-on déterminer un apport politique, artistique, religieux de la bourgeoisie par opposition à un apport de la noblesse, ou du clergé, ou du prolétariat ? Plus précisément, puisque dans mon champ de cette année, je rencontre à la fois la Réforme, la Renaissance, les guerres de François Ier et d’Henri II contre Charles-Quint — qu’y a-t-il dans la Réforme, qu’y a-t-il dans la Renaissance de spécifiquement bourgeois, de spécifiquement noble ? Dans les vastes groupements d’idées et de sentiments que désignent ces noms illustres, est-il possible de faire sa part à l’esprit de classe, de délimiter des frontières, mais de dégager aussi ce qui appartient à la plus haute, à la plus libre vie de l’esprit — de l’esprit affranchi de la tyrannie pesante des forces économiques, des forces matérielles, des forces inconscientes ? Quel est, en d’autres termes, dans la France du XVIe siècle, le rôle exact joué par les classes, la place tenue par elles en face de celle qu’occupent les grandes et hautes individualités dont l’action apparaît plus ou moins libérée des servitudes et des contraintes économiques et collectives ? Et ces individus eux-mêmes, dans quelle mesure reflètent-ils la pensée des grands groupements d’ensemble dont ils peuvent apparaître tantôt comme les représentants, tantôt comme les adversaires ? Il n’est pas de problème plus intéressant je ne dis pas à résoudre : nos ambitions doivent savoir attendre — mais du moins à poser.


IV[modifier]

Dois-je m’excuser maintenant d’avoir fait précéder de cette longue préface théorique et dogmatique ce qui sera l’objet propre du cours de cette année ? Au fond, je me sens très porté à m’absoudre moi-même de l’avoir rédigée. Car je ne suis pas de ceux qui estiment que, pour aller vite et sûrement en terrain inconnu, il faut surtout bien se garder de perdre deux minutes à chercher une boussole.

L’histoire telle que je la conçois et que je m’efforcerai de la promouvoir et de la pratiquer ici, vous en voyez nettement, j’imagine, les traits caractéristiques.

Dans ses procédés, elle est essentiellement analytique. Non qu’à la synthèse elle entende dénier ses droits. Mais il faut commencer par le commencement et, avant de conduire par ordre ses pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour s’élever peu à peu, comme par degrés, à la connaissance des plus composés — il faut d’abord connaître et saisir ces objets les plus simples et les plus aisés à connaître ; il faut commencer, en d’autres termes — et ces termes sont toujours cartésiens — par décomposer chacune des difficultés (disons, nous, chacun des complexes de faits historiques) en autant de parties qu’il se peut et qu’il est requis pour les mieux résoudre.

Analytique dans ses procédés, notre histoire n’est ni collectiviste, ni individualiste — puisque tout son effort tend, non pas à nier arbitrairement la possibilité des initiatives individuelles, mais à leur faire leur part, aussi bien à l’intérieur des classes que dans le champ clos de ces classes aux prises avec d’autres collectivités ou avec des forces individualistes.

Dans son esprit enfin, elle est idéaliste — et elle le demeurerait même si ses analyses aboutissaient, contre toute prévision, à prouver le primat de l’économique. Car, les faits économiques sont, comme tous les autres faits sociaux, des faits de croyance et d’opinion ; la richesse même, et le travail, et l’argent ne sont-ils point non des choses, mais des idées, des représentations, des jugements humains sur des choses  ?

Ni fatalisme pesant, ni brutalité d’un effet de masses, obtenu à force de simplifications arbitraires. La sérénité d’un effort d’analyse vraiment désintéressé : tel sera, dans les leçons qui vont suivre celle-ci, l’idéal que je m’efforcerai, en toute liberté d’esprit, d’atteindre avec vous et de réaliser de mon mieux.

4 décembre 1919.

LUCIEN FEBVRE.


Notes[modifier]

  1. Jaurès, Histoire socialiste, t. I, La Constituante, Introduction, p. 6
  2. Par exemple, celle d’E. Bovet cherchant «l a loi de l’histoire littéraire » et croyant la trouver dans la succession régulière, dans tous les pays, à toutes les époques, de trois aspects successifs de la production littéraire : lyrisme, épopée, drame.