L’Histoire de la nation française

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L’Histoire de la nation française
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 102-116).
L’histoire de la Nation française


Un jour du printemps de 1912, si j’ai bonne mémoire, M. Gabriel Hanotaux réunit chez lui quelques historiens et s’ouvrit à eux d’un projet qui, depuis longtemps, le travaillait. Il ne s’agissait de rien moins que d’écrire en collaboration une Histoire de la Nation française. Il appuya sur le mot Nation où tenait l’esprit de l’entreprise et tout aussitôt le justifia.

Tous ceux qui ont entendu M. Gabriel Hanotaux défendre une thèse savent quelle ardeur communicative et tout à la fois quelle substantielle argumentation il apporte à son discours. J’admirai, en cette circonstance, une fois de plus, de quelle vaste connaissance de nos annales l’historien de Jeanne d’Arc, de Richelieu et de la Troisième République fait jaillir ce flot abondant et ordonné d’idées générales.

Il parlait devant des historiens, ses cadets, mais qui, tons, depuis quinze ou vingt ans, approfondissaient, chacun en son particulier, une des parties du vaste terrain où, sans aucune timidité, si j’ose dire, il se jouait. Et chacun cependant restait frappé de la façon dont, en quelques mots précis et justes, il caractérisait telle ou telle face de notre histoire. Souvent il sollicitait une contradiction du confrère plus particulièrement compétent et si la contradiction, parfois, se produisait, il en faisait le point de départ d’une nouvelle et forte théorie. En sortant, l’un de mes voisins me disait : « Quel livre d’histoire n’a-t-il pas lu ? » Il avait chez chacun de nous, en tout cas, place conquise. L’Histoire de la Nation française s’écrirait.

* * *

Nul n’est plus désigné pour la diriger que ce puissant constructeur d’histoire. Il vient d’en faire la preuve en écrivant l’lntroduction [1] à l’œuvre qui maintenant va s’édifier, — volume par volume, — devant le public. Tout uniment, ces quatre-vingts pages constituent une des plus admirables synthèses qui aient été faites de notre histoire. Et, tandis qu’elle paraissait, M. Hanotaux allait non plus écrire, mais faire de l’histoire en renouant sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome une des plus anciennes traditions de notre Nation.

M. Gabriel Hanotaux, qui a connu plus d’une épreuve, est cependant un homme heureux. Il est heureux parce qu’il croit fermement tout ce qu’il croit, aime ardemment tout ce qu’il aime et s’intéresse jusqu’à la passion à tout ce qu’il entreprend. Telle disposition fait renaître la vie là où il porte ses investigations, condition primordiale du travail historique. Peu d’hommes, aussi bien, ont, à ce degré, réuni les conditions qui assurent à l’historien ce que, d’un beau mot, on appelle l’autorité.

Voici un jeune homme qui, né curieux, s’est élevé en ce terroir de l’Aisne, si fécond en souvenirs qu’on y coudoie en quelque sorte toute l’histoire de France. La ville du Sacre aperçue des falaises où Napoléon engagea sa dernière partie, le château de Coucy rempli des plus grandes ombres féodales, Laon où se fonda tumultueusement une célèbre commune, Noyon où, des Mérovingiens à Hugues Capet, tant de nos rois se firent introniser, Guise qui baptisa une des grandes familles de notre histoire, Vervins où Henri IV ferma cinquante ans de crise, Compiègne où Jeanne fut prise, Craonne où l’on heurte du pied les armes rouillées des grognards et des Marie-Louise, Soissons tout retentissant de quinze siècles d’histoire, de Clovis à Napoléon, quel livre ouvert aux yeux d’un enfant qui s’y veut instruire ! Il faut bien que ce sol soit inspirateur d’histoire puisqu’un Jules Michelet étant originaire du Laonnois, en une seule génération, un Ernest Lavisse, un Henry Houssaye sont issus de ce terroir.

Un Henri Martin aussi, et c’est précisément « l’oncle » dont la gloire a dû éclairer les premières années de M. Gabriel Hanotaux. Mais Henri Martin est venu à l’histoire sans préparation, étant d’une génération où l’on abordait le sphinx sans beaucoup de cérémonies et l’interrogeait d’un regard parfois trop rapide. M. Hanotaux y a mis plus de précaution. Son esprit, qui peut-être eût tendu à s’aventurer, est venu se soumettre à la dure discipline de l’École des Chartes. Il y a, près d’un Jules Quicherat, appris le travail âpre et rude qui courbe, des heures, des jours et des années, sur le document, rompt à la tyrannie des textes, refrène toute impatience, interdit à jamais l’hypothèse prématurée et la conclusion hâtive.

Mais si, à l’école de la rue des Archives, un Hanotaux a appris le respect du document, c’est à une autre école qu’archiviste frais émoulu, mais avide de comprendre l’esprit après la lettre, il est allé s’asseoir. La politique l’a saisi de bonne heure, et c’est encore, pour qui sait regarder, un beau laboratoire d’histoire. Songeons à ce qu’ont pu être, quinze ans, pour ce curieux, le cabinet de Gambetta et celui de Jules Ferry, le Palais-Bourbon, les bureaux des Affaires étrangères et, comme couronnement de carrière, quatre ans dans le fauteuil de Talleyrand.

L’Histoire du cardinal de Richelieu est encore du chartiste appliqué, bien que déjà élargi par la vision des choses ; il la préparait au cabinet de Léon Gambetta qui, avec son large rire, appelait son jeune collaborateur « le petit évêque de Luçon. » Conçu d’une façon tout à la fois rigoureuse et ample, l’entreprise ne pouvait se mener jusqu’au bout de front avec la vie publique : joindre la conscience documentaire d’un Jules Quicherat à la large manière d’un Albert Sorel était d’un esprit courageux ; si l’on s’attaque à Richelieu dans cet esprit, c’est trente ans de la vie, non point seulement de la France, mais de l’Europe qu’il faut traiter de cette façon. Il eût été presque dommage qu’un esprit aussi actif se fût immobilisé dans cette tâche de bénédictin. Les documents en partie réunis, trois volumes écrits, l’œuvre attend d’être reprise. L’homme s’y est cependant non seulement révélé, mais fortement formé. Du contact avec son héros, — le plus grand homme peut-être de notre histoire avant Bonaparte, — il est resté au jeune historien une conception très personnelle de la grande politique nationale, de la tradition française dans sa plus belle formule. Et s’il n’a pas mené Richelieu au-delà de son premier ministère, il s’en peut consoler en pensant que, pour les hommes comme pour les affaires, l’intérêt le plus puissant réside souvent dans les origines.

Qu’il ait pu passer de celles d’un Richelieu à celles du régime actuel, c’est une preuve de la souplesse avec laquelle il est capable d’employer sa méthode. L’Histoire de la France contemporaine, dans ses quatre volumes, embrasse dix ans qui vont des derniers jours de la guerre de 1870-1871 à la mort de Gambetta. C’est peut-être le plus curieux essai tenté par un historien d’appliquer à des événements auxquels il a été mêlé la méthode historique : cette énorme lecture, qui satisfait tout à la fois sa magnifique curiosité et ses scrupules de chroniqueur, se retrouve en cette œuvre où tout autre se fut contenté d’utiliser ce qu’il avait vu et avait entendu. Les hommes qu’il a connus, il veut cependant les revoir à travers d’autres contemporains : il contrôle sa propre vision. Mais ce qui élève l’œuvre, c’est le souci de lier la politique contemporaine à l’histoire de France. Si familier qu’il soit avec un Gambetta, il veut l’étudier avec le même scrupule qu’il mettait naguère, — toutes différences gardées, — à étudier un Richelieu et, par ailleurs, il traite l’Assemblée nationale de 1871 avec la même curiosité scientifique que les États Généraux de 1614. Enfin, la troisième République ne lui apparaît point comme un chapitre sans lien avec le passé. La France continue, et c’est toute la France ; car il court avec aisance du cabinet des ministres et des couloirs des Assemblées au laboratoire de Pasteur et à la table de travail de Taine, ne voulant rien laisser ignorer de l’œuvre de relèvement qui, après 1871, est le fait de la collaboration de tant d’esprits généreux.

C’est ce souci de traiter d’un monde qui apparaît dans sa troisième œuvre capitale, cette Jeanne d’Arc, qui constitue sans doute son meilleur ouvrage, parce qu’il l’a écrit en pleine maturité de son talent et en pleine possession de ses moyens. Saisir pareil sujet caractérise l’absence totale de timidité, qui est la marque de cet esprit. Et le résultat a justifié cette belle audace. Objet vingt fois traité, il parait nouveau sous cette plume ingénieuse. Qu’est-ce que Jeanne ? A cette question il répond : C’est la France de ce temps ! Si elle n’eût été la représentante parfaite de ce pays et de cette époque, elle n’eût point à ce degré servi le miracle. Et c’est donc la tragique France du XVe siècle qui remplit, derrière la figure de l’admirable héroïne, ce volume singulier. A le lire, on voit qu’à l’historien de Richelieu et de la Troisième République rien n’échappe décidément d’un siècle complexe, qu’il soit le XVe après le XVIIe ou le XIXe. Son esprit curieux est allé interroger soldats et prêtres, poètes et professeurs, princes et paysans ; il est venu s’agenouiller aux pèlerinages populaires, heurter à la porte des Universités, s’ingérer dans les intrigues de la diplomatie à travers toute la Chrétienté ; il a, pour comprendre Jeanne avant de l’expliquer, scruté les masses les plus profondes et les âmes les plus fermées. Et tout un âge s’est ainsi dressé devant nous, — rattaché aux âges précédents et aux âges suivants ; car là encore, c’est l’éternelle France qu’il entend regarder vivre, agir, négocier, prier, combattre, fléchir et se relever. Et tandis que, traitant d’un Thiers et d’un Gambetta, d’un Grévy ou d’un Ferry, qu’il a connus, il a su rester historien scrupuleux, traitant d’un Charles VII et d’un Philippe de Bourgogne, d’un Bedford ou d’un Regnault de Chartres, il se fait leur contemporain. Quelqu’un m’a dit, après avoir lu sa Jeanne d’Arc : « Il était là. Ne me dites pas qu’il n’a pas connu ces gens-là. »

Il est là. C’est sa grande qualité. Se passionnant pour les personnages qu’il appelle à lui, il les aime et les déteste, les admire et les méprise ; surtout, il vit de leur vie et sent toutes leurs passions. Et comme, entre deux grandes entreprises historiques, il n’a cessé, en de rapides études, d’aborder tous les siècles, — et jusqu’au XXe avec l’Histoire de la Guerre de 1914 et les conditions même du traité de Versailles de 1919, — comme il a lu tout ce qui lui paraissait digne d’être lu, et que, ayant lu un ouvrage, il semble toujours, à l’entendre en parler, qu’il l’ait écrit, il est parvenu à vivre toute notre histoire. L’illusion est telle qu’elle lui impose parfois des formules qui, à des ignorants et à des sots, paraissent bien singulières. Je me rappelle qu’interrogé par un de ses successeurs aux Affaires étrangères : « Connaissez-vous bien notre ambassadeur à X… ? » il répondit « Si je le connais ! Je le connais depuis deux cent soixante-dix ans. Il était déjà au Congrès de Westphalie et s’appelait Servien. » Ce qui effara à ce point le ministre qu’il s’en allait disant : « Mon prédécesseur Hanotaux a le délire. » Il a tout simplement ce don de vision et qui faisait dire devant moi à un autre grand historien : « Bonne journée, hier. J’ai diné dans la tente de l’Empereur ! »

* * *

Ce qui reste de tant d’études abordées, ébauchées, conduites à bien ou arrêtées avant terme, c’est cette vaste connaissance de toute notre histoire que je signalais en débutant ; et parce que toute cette histoire lui est présente, c’est le sentiment très vif, — et justifié par tant de coups de sonde, — de la continuité de la France à travers les siècles.

Il en était frappé à la veille de l’énorme crise qui, en 1914, allait se produire : à plus forte raison, n’ayant cessé d’en suivre sous cet angle les péripéties, en reste-t-il hanté. Nous avons tous touché du doigt l’Histoire, à toutes les heures, à toutes les minutes de ces années tragiques. Elle se faisait sous nos yeux, — que dis-je ? chacun de nous avait conscience de la faire. Jamais, en effet, crise n’a plus donné à la masse le sentiment très net que l’Evénement est, neuf fois sur dix, œuvre collective. Certes, il reste avéré que le Héros est parfois nécessaire pour brusquer la péripétie, le Chef, — civil ou militaire, — pour conduire à sa solution la crise, l’Homme pour maîtriser l’Evénement du jour et, parlant, faire celui du lendemain. Je ne me sens pas la force de m’indigner quand toute une école écarte délibérément l’action des grands hommes d’Etat et de guerre comme indifférente, alors que notre génération aura vu un admirable homme de guerre saisir une bataille aux trois quarts perdue et en tirer la victoire, — avec les mêmes soldats et en avant de la même nation. Mais il est tout aussi incontestable que la Victoire a été, de 1914 à 1918, l’œuvre de tous que, de l’arrière à l’avant, — pour ne parler que de notre pays — la Vertu française l’a remportée, et qu’ainsi la Nation, derrière des chefs valeureux, a fait, une fois de plus, son histoire.

Je dis : une fois de plus. Car tel événement ne pouvait surprendre que les ignorants. Je me rappelle, — je l’ai écrit dès 1915, — de quels souvenirs se nourrissait, pendant les pires heures de 1914, un optimisme que mes camarades n’étaient pas loin de traiter d’illuminisme. Lorsque enfermés dans le fort de Douaumont, nous sentions l’armée Sarrail s’éloigner lentement vers le Sud-Ouest et que, coupés de toute communication avec l’extérieur, nous prêtions au canon de la Marne une oreille frémissante, je me sentais, en face d’une angoissante situation, pris d’une confiance que d’aucuns, — ils en témoigneraient, — jugeaient immodérée. Elle était profondément sincère et nullement exaltée. Certes, j’avais foi dans les talents de nos chefs ; mais j’avais une foi beaucoup plus ferme dans la vertu de notre race. Très précisément dans les deux années qui avaient précédé la guerre, j’avais été amené à en étudier en de rapides conférences les crises capitales. Si j’envisageais sans crainte une situation en apparence compromise, c’était moins en songeant aux ressources que Joffre avait encore entre les mains, qu’à celles qui toujours, à l’époque de Jeanne d’Arc, à l’époque d’Henri IV, à l’époque de la Révolution, s’étaient révélées. Plus il semblait que le péril fût mortel en cette première semaine de septembre et plus il réapparaissait qu’il allait être conjuré : c’était toujours du fond de l’abîme que notre peuple avait rebondi aux sommets et le miracle se produirait, — non point miracle inattendu et isolé, — mais manifestation presque fatale de ce miracle permanent qu’est, depuis quinze cents ans, l’existence de notre nation.

De 1914 à 1918, la France a continué. La Vertu française s’est dépensée sans compter : les chefs qui ont organisé la victoire et ceux qui l’ont remportée, les soldats veillant dans leurs tranchées ou jetés à l’assaut, n’ont été que partie de cette vertu ; des chefs de notre État aux ouvriers qui forgeaient l’arme et aux paysannes courbées sur le sillon, chacun a travaillé à la grande œuvre, — et les mères qui refoulaient leurs larmes et les épouses assumant les tâches abandonnées et les plus humbles auxiliaires du grand labeur national. Le Monde a vu avec une sorte de stupeur d’admiration cette nation qu’on lui représentait comme atteinte de gangrène sénile se montrer, tout au contraire, la plus résistante à l’épreuve, fortifiant par surcroit sa résolution d’un juvénile entrain et joignant la foi inspirée d’un Croisé à la vertu goguenarde d’un grognard.

Stupeur d’admiration : nous ne pouvions l’éprouver. Le Français de 1914-1918 était pour nous l’éternel Français et sa vertu n’était que la synthèse des vertus depuis quinze cents ans portées par la race sur tous les champs de l’Histoire.


* * *

Qu’un tel spectacle fortifiât un Gabriel Hanotaux dans le dessein de faire sortir de la collaboration de ses confrères une histoire de la Nation, qui s’en étonnerait ? Cette crise illustrait de prodigieuse façon le discours qu’il nous avait tenu en 1912 et qui, sans cesse, me revenait à la mémoire. Sous nos yeux, toujours, la France continuait. « Qui ne voudrait savoir, écrira l’historien, d’où vient cette race et d’où lui vient son âme ? » Sans doute, d’excellentes Histoires de France, — très anciennement ou très récemment, — ont, parfois avec une grande érudition à la base et un magnifique luxe de détails, retracé nos annales. Mais peut-être était-il temps de présenter aux Français, dans une série de discours nourris de lectures et éclairés par l’expérience, la continuité de notre effort, la variété de ses manifestations, et, dans cette variété, l’unité de cette action.

Et pourquoi, sous des dynasties successives et des régimes divers, à travers des circonstances si différentes et sur des terrains si variés, cette singulière unité, — sinon parce que, en fort peu de pays, pour ne pas dire en aucun, la Nation n’avait, à ce point, fait son histoire ? Sans doute a-t-elle connu de très grands chefs, — et, au premier rang, une incomparable dynastie de princes et sous eux, une admirable suite de ministres ; sans doute a-t-elle, après cette fortune, vu paraître à sa tête le génie sans pareil qui, un jour, l’a tiré du chaos où on croyait la voir sombrer ; et sans doute encore a-t-elle presque toujours rencontré, à l’heure des grandes crises, après le héros qui l’a sauvée, l’organisateur qui l’a restaurée. Mais c’est lieu commun que de dire que les pays ont les gouvernants qu’ils méritent. Pour la France, il faut aller plus loin : jamais pays n’enfanta plus manifestement ceux qui l’ont conduit ; il est facile de montrer une Jeanne d’Arc jaillissant des flancs de la nation, mais il n’est pas malaisé non plus de démontrer que la magnifique politique des princes de la Maison de Capet n’a pu être, avec une telle suite et un tel bonheur, pratiquée, que parce qu’elle n’était que la manifestation d’une politique nationale. Qu’il s’agit de reconstituer les Gaules sous le spectre des fils de Capet ou, lorsque l’étranger menaçait, de défendre le territoire, jamais nation n’a plus intimement collaboré à l’œuvre de ses princes. Ceux-ci ne perdirent que fort tard le contact avec ces « enfants des Gaules » que Philippe-Auguste haranguait le matin de Bouvines, et lorsqu’ils l’eurent perdu, ils étaient près de tomber. Leur politique était à ce point nationale que la Nation ayant, — après 1792, — pris en main la barre, continua cette politique et presque l’excéda : la centralisation fortifiant l’unité et la marche aux frontières naturelles ne sont point le système politique d’une série de princes, d’une lignée de ministres, d’un groupe d’hommes d’Etat, mais la politique d’un peuple qui, lorsque ses chefs ont fait mine de l’abandonner, les a, sans hésiter, tôt ou tard écartés.

Que sur d’autres terrains que le politique ou le militaire, dans les manifestations de l’esprit et de l’art, le Français se soit révélé l’artisan de sa grandeur, telle chose est plus facile encore à établir. Que la protection d’un prince ait pu encourager le développement de la pensée et faciliter la manifestation des talents, il serait téméraire de le nier ; il serait plus téméraire encore d’affirmer que Louis XIV a fait son siècle et que sans lui ni Racine, ni Bossuet, ni Lebrun, ni Poussin n’eussent existé. La magnifique production littéraire et artistique du moyen âge est anonyme et collective : pendant des siècles, en des chantiers fourmillants d’ouvriers, s’est édifié ce que les peuples voisins, quand ils y vinrent, appelaient l’opus francigenum, l’œuvre à la française ; les cathédrales, les chapelles, les palais en sont issus ; des architectes anonymes ont passé, trois cents ans, à d’anonymes architectes ce flambeau, qu’alimentait la foi des foules, génératrice d’un art magnifique.

Cependant une littérature épique, — sans pareille, — se développait, née des entrailles mêmes du pays, des chaumières, des couvents, des châteaux, tandis que l’Université de Paris, « maîtresse des sentences, » brillait au-dessus de la Chrétienté, autre entreprise collective et anonyme dont les artisans, — professeurs et recteurs, — sortaient tous des couches profondes de la Nation. Lorsque l’esprit français, après s’être replongé dans les flots de la culture antique, brille d’un nouvel éclat, un Corneille, un Pascal, un Descartes et, après eux, tant de grands hommes n’attendent point la faveur du prince pour travailler à notre grandeur. Si, après 1789, la littérature semble subir quelque défaillance momentanée, un Napoléon, tout prêt à « faire prince un Corneille, » ne saurait le ressusciter. En somme, il n’est rien de moins aristocratique et je dirai de moins autocratique que l’histoire de France : la masse, sur tous les terrains, a enfanté ses fastes. Et c’est pourquoi c’est la Nation qu’il importe, — plus que jamais aujourd’hui, — de regarder naître, grandir, évoluer, agir, réagir, jeter ses héros à la bataille, pousser ses enfants aux conseils, nourrir ses artistes de sa moelle, emporter ses chefs et inspirer ses écrivains, en un mot faire son sort et le servir.

La conséquence d’un tel fait est la continuité de l’histoire de France. Certes presque toutes les nations qui nous entourent peuvent se targuer d’une pensée qui, à travers les siècles, a présidé à leur développement : l’Angleterre étale sa Grande Charte, l’Allemagne pare de l’idée du Saint Empire son impérialisme sans cesse menaçant, l’Italie cherche dans une suite de penseurs les origines de son Risorgimento ; mais ni l’Angleterre conquise au XIe siècle par les Normands, ni l’Allemagne, masse chaotique d’Etats quand la France consommait son unité, ni l’Italie, jusqu’au siècle dernier morcelée, ne peuvent être comparées à notre pays. Formée des trois appoints, celte, latin et franc, notre race possédait dès le Ve siècle une personnalité qui lui permettait de constituer une nation. Du baptistère de Reims où Clovis vient en quelque sorte sceller l’union des trois éléments, date l’histoire de France — encore que, bien avant, la Gaule romanisée ait, M. Imbart de la Tour va sous peu nous le démontrer, porté la future France en ses entrailles. Et du sacrement de Reims à la victoire de Foch, les générations se sont succédé sans qu’un instant la chaîne de notre histoire ait été rompue.

De cette histoire, — en se plaçant du point de vue humain, — M. Gabriel Hanotaux donne la formule. « Cette chaîne de vingt-cinq générations travailla à verser la Méditerranée dans les mers du Nord. » Une nation ne vit pas pour elle-même. Dans le plan supérieur qui préside à l’histoire du Monde, elle a sa mission. Celle de ce pays-ci a été de sauver la civilisation méditerranéenne dont, à la veille des grandes invasions, elle était pénétrée, puis de l’étendre à l’Europe nordique. Mais pour qu’elle remplisse son rôle, il faut qu’elle soit forte et, pour être forte, qu’elle soit une. Sa politique intérieure est fonction de sa mission en Europe.

Vingt-cinq générations, dit Hanotaux. Le chiffre est peut-être arbitraire. Comment définir une génération ? Si elle groupe des Français autour d’une pensée, elle peut être de vingt-cinq ans, de cinquante ou même de cent. Certains siècles ont gravité autour d’un seul concept. Depuis que la démocratie tend à dominer, les générations, si j’ose dire, vont plus vite et la preuve est que M. Hanotaux, n’en accordant souvent qu’une à deux siècles réunis, n’en distingue pas moins de sept depuis 1789. Ce qui est intéressant, c’est la manière audacieuse dont il entend d’un mot caractériser chacune des générations qui, tantôt se continuèrent et tantôt s’opposèrent. Voyez en quelles formules brèves tiennent six générations : « Après les grandes crises du XVIe siècle, l’ordre européen est maintenu. Une génération écoute la voix de la Raison. Génération exemplaire : les Classiques. — Enorgueillis par leur maîtrise, ils deviennent les Magnifiques. Les magnifiques gaspillent et inquiètent : voici les Critiques. Ils sapent l’ordre ancien et annoncent un ordre nouveau : les Philosophes. Leur pensée est action : les Révolutionnaires. Ils accouchent l’Europe moderne dans le sang. — La nouvelle France est née : les Organisateurs. » Ainsi a-t-il montré la génération des Evêques sortir de celle des Néophytes, les Croisés jaillir des Terriens, les Bâtisseurs succéder aux Chevaliers, les Unitaires engendrer les Légistes, les Légistes se faire les Politiques et les Politiques, par nécessité, les Royaux. De si rapides formules peuvent être discutées : pour mon compte, elles m’enchantent, mais, avant tout, l’idée qu’elles concrétisent devant nous : cette continuité enchaînant les unes aux autres ces générations de Français qui, même quand elles s’opposent, ne servent pas moins notre éternel dessein en employant sans cesse à son triomphe des forces nouvelles issues du plus prodigieux génie collectif qui se soit rencontré.

L’éternel dessein : l’historien Je précise en signalant comment nos voisins ont agi ou réagi à leur tour sur nous. Nous nous opposons à l’Allemagne : la mission date de loin : la Gaule a fait appel à César contre le Germain ; un siècle après la conquête, et quand volontiers le Gaulois secouerait le joug de Rome, la question se pose à nouveau : un général romain Petilius Cerealis la résume en termes admirables : « Quand nos armées entrèrent dans votre pays, ce fut à la prière de vos ancêtres ; leurs discordes les fatiguaient et les épuisaient et les Germains posaient déjà sur leurs têtes le joug de la servitude. Depuis ce temps, nous montons la garde aux frontières du Rhin pour empêcher un nouvel Arioviste de venir régner sur la Gaule. Si l’Empire romain disparaissait, ce serait sur la terre la guerre universelle. Et quel peuple serait plus en péril que vous qui êtes le plus près de l’ennemi, vous qui possédez l’or et la richesse qui ont toujours attiré l’invasion ? » Les Rémois en tête, les Gaulois se rallient à l’argument : « toute l’histoire européenne est dans cet épisode » ajoute avec raison l’historien.

Nous nous opposons à l’Allemagne au nom de la civilisation méditerranéenne ; nous n’entendons point la conquérir ; Clovis, Charlemagne, la Révolution, Napoléon n’ont primitivement entendu établir au-delà du Rhin que des têtes de pont, des bastions avancés. Ils sont ceux de la Civilisation occidentale. Et volontiers nous nous appuierions sur l’Occident entier contre le monde germanique, — en apparence civilisé, mais trahissant à chaque crise, le vieux fond barbare et païen que Charlemagne avait cru avoir refoulé dans les forêts de l’Elbe et du Danube. Ainsi avons-nous, maintes fois, tenté, après de terribles querelles, une entente cordiale avec la Grande-Bretagne, et, après des brouilles passagères, renoué une amitié presque sentimentale avec l’Italie. Et, d’un mot, l’historien caractérise les rapports, les parentés, les malentendus, les rapprochements, — envolées d’histoire qu’on ne résume pas.

En principe, nous devons surtout compter sur nous. Péninsule, la France doit faire la « politique des péninsules : » cette politique complexe l’oblige, suivant l’expression d’un Anglais, « à mettre trop de fers au feu à la fois. » Politique continentale et politique maritime, politique de ses frontières et politique de ses côtes, il lui faut mener de front des affaires qui toujours la peuvent faire heurter des voisins que sa grandeur, toujours par un côté, inquiète ou froisse. La France compte sur elle-même. Elle a raison. Combien de fois l’avons-nous vue abandonnée par ses Alliés, si elle parait trop victorieuse !

Et c’est donc la Nation qui, à travers quinze siècles, assurera sa vie pour remplir sa mission.

Comment le Celte, — qui reste le fond de la race, — s’est laissé pénétrer par la forte discipline de Rome, bientôt humanisée par le christianisme venu d’Orient ; comment les Gallo-Romains civilisés ont absorbé le Barbare et, sous couleur d’accepter son sceptre, assimilé la race des Francs ; comment de ces trois sources est sorti « ce fleuve aux ondes souples et fortes » qui, à la fin du VIIe siècle, porte un Charles, roi des Francs, à l’Empire d’Occident, — première époque d’incomparable grandeur où se fonde la Francie, assise du grand Empire, et comment, ayant arrêté avec Charles Martel les sectateurs de Mahomet dans les champs de Poitiers et les ayant, avec Charlemagne, refoulés au-delà des Pyrénées, ayant affermi la barrière du Rhin et pénétré la Germanie d’Odin, ayant, au-delà des Alpes, délivré Rome des derniers barbares, la France se trouva sacrée, dès le VIIIe siècle, nation gardienne, nation libératrice, nation missionnaire ; comment, après de grands troubles qui suivirent la mort du grand Empereur, jaillit de la dissolution de son Empire cette féodalité, seul régime qui, la couronne impériale étant en déshérence, pût sauver la chrétienté de l’anarchie ; et comment, la période d’anarchie étant close, s’épanouit cette fleur incomparable du moyen âge qui eut sous saint Louis sa parfaite beauté ; comment, cependant, une dynastie, issue du cœur même des Gaules, de l’Ile de France, put, parce qu’elle était le prototype de la Nation, l’appeler peu à peu à elle, la refaire patiemment et fermement, reconstituer la douce France et la placer derechef si haut dans la Chrétienté ; comment, la chevalerie chrétienne se desséchant, la dynastie elle-même parut péricliter et la Nation s’abaisser, s’offrant ainsi en proie à l’Angleterre ; comment elle se releva à la voix de Jeanne, s’affranchit avec elle et, après elle, se restaura, achevant de s’unifier sous le génial Louis XI ; comment, ayant repris contact avec l’Italie, elle vit s’épanouir de nouveau la fleur de la latinité et, par ailleurs, se dresser devant elle la mission providentielle, la marche vers la barrière du Rhin à reconquérir ; comment, arrêtée un grand demi-siècle en ce nouvel élan par les guerres civiles envenimées de querelles religieuses, s’étant déchirée de ses mains et ayant paru courir au suicide, elle se rallia autour du restaurateur, ce Béarnais en qui elle trouvait son allègre bon sens et sa joyeuse vaillance ; comment, après de nouveaux troubles, elle accepta la discipline du grand Cardinal, puis, pénétrée à nouveau par l’ordre romain, la magnifique direction de Versailles ; comment, ayant connu au XIIIe siècle, avec un saint Louis, la perfection de l’âge chrétien, elle connut, sous un Louis le Grand, celle de l’âge classique et, par-là, comme au XIIIe siècle, exerça, au XVIIe, « la maîtrise des sentences ; » comment le ver se mit dans ce beau fruit, et comment la critique vint paralyser l’expansion ; comment, en proie aux révolutions, la France, pendant un siècle, passa des révolutionnaires à tendance classique aux révolutionnaires à tendance romantique, atteignit, avec un César issu de sa Révolution, comme elle autoritaire, el comme elle conquérant, une grandeur singulière pour s’acheminer, sous un César « chimérique » comme sa génération, à la défaite et à l’abaissement ; comment elle sut, derechef, préparer son relèvement et par quel miracle d’énergie entêtée et de douloureuse vaillance couronner sa revanche, n’est-ce point merveille qu’il ait suffi de trente pages pour nous le rappeler en termes savoureux, précis et généreux, caractérisant, expliquant, mettant en relief les hommes et les événements capitaux, vrai discours historique qu’un Hanotaux offre en modèle à ses collaborateurs.

Laudator temporis acti ? — Non, historien tout pénétré de la beauté et de la grandeur des siècles écoulés, mais qui sait toujours discerner le faible à côté du fort, l’abus succédant à la justice, l’envers parfois affreux d’une trame où, tout à l’heure, il nous montrait d’éclatants dessins et de magnifiques couleurs ; — et si persuadé qu’il soit que, deux fois au moins, nous avons atteint le sommet d’un âge superbe, plus persuadé encore que notre temps a connu une vertu supérieure et de plus hauts faits. « En quel temps, la Nation tout entière s’est-elle présentée d’une masse plus compacte et plus terrible sur la frontière ? Le chevalier, le croisé, le « preud’homme » de saint Louis, les compagnons de Jeanne d’Arc et de Bayard, « l’homme généreux, » de Descartes, l’humble chrétien de Pascal, le « républicain » de 1792, le grognard de Napoléon, tous sont présents sous la capote bleue du soldat de 1914. » On a voulu les baptiser d’un nom barbare qu’ils n’acceptaient point si volontiers : le Poilu. Eux s’appelaient des « bonhommes, » vieux mot de la race qui survit ; le « bonhomme, » quand il s’appelait Jacques était un révolté qui, exaspéré par la misère, cassait tout. Le voici qui, se soumettant à la discipline pour sauver la liberté, a tout restauré. Or, qu’est-ce que le « bonhomme ? » « C’est, répond M. Hanotaux, l’homme libre eu bleu horizon. »

Ainsi, au moment où elle semblait vieillir et, disait-on, se décrépir, la Nation était restée jeune par le sang généreux et l’âme magnanime, mais il a semblé qu’une raison, — toute nouvelle, — conduisit, par surcroît, et rendit plus féconde la vaillance traditionnelle. A étudier son histoire, on voit que, pas plus que l’héroïsme, la raison n’est chose nouvelle parmi nous. Après chaque crise qu’avait dénouée l’héroïsme, la raison est venue achever l’œuvre. Elle s’est assise aux conseils de Charlemagne, dans le « Palais » que saint Louis céda à la Justice, dans les collèges de la Montagne Sainte-Geneviève, sur les sièges fleurdelysés du Parlement ; elle a, Jeanne d’Arc disparue, qui, Française, était toute raison comme toute vaillance, parachevé son entreprise en enrôlant la France derrière Louis XI contre un « Téméraire ; » ayant, du cabinet de Montaigne et du cénacle de la Pléiade, passé aux auteurs de la Satire ménippée, elle a épaulé et étayé le Béarnais en qui elle se retrouvait ; elle a conseillé la tolérance après tant de discordes, la discipline après tant d’excès et, ayant porté Henri IV, facilité l’œuvre de Richelieu. Elle a éclaté dans la littérature et l’art du Grand Siècle et, aux heures mêmes où Louis XIV semblait l’abandonner pour de trop vastes desseins, elle connut ses moments de revanche. Quand un régime vieilli heurtait le bon sens plus que la justice, elle a, autant que la révolte, guidé les électeurs de 1789 et, après les grands excès, elle a reparu dans le Conseil d’Etat de Bonaparte. Elle constitue une nappe profonde qui, parfois, semble disparaître sous le bouillonnement des révolutions, mais reparait, les grands troubles apaisés. La raison, elle est le fond même, le caractère du terrien qui est resté attaché à la glèbe, et, si, dans ces cinq ans de crise, cette raison française a étayé le courage c’est que c’était guerre de paysans conduits par des bourgeois.

Et c’est là qu’est notre espérance ; car ayant triomphé avec l’héroïsme, la raison française reste maîtresse de l’avenir. Vertu complexe, cette vertu française mérite qu’on la fortifie en lui montrant sa continuité à travers les siècles. Lui signaler ses titres, c’est la confirmer dans sa force. Le soldat de la grande guerre, le citoyen de la grande crise, ce ne sont point héros d’un jour. Ils ont de qui tenir et, ayant reçu conscience de leurs racines, ils n’en seront que plus rassurés sur leur destinée.

Vingt historiens groupés sous un maître et que recommandent de beaux travaux sont en ce moment en train de rechercher, — chacun dans sa sphère propre, — les traits saillants de cette prodigieuse histoire. Si, entrant plus profondément que n’a pu le faire le maître dans le vif de leur sujet, ils viennent justifier son rapide et généreux discours, ils auront collaboré à un ouvrage qui n’est point simple œuvre d’érudition, mais œuvre d’État. Car c’est en fournissant à la Nation des raisons de se connaître et de s’enorgueillir, qu’ils lui donneront, avec une confiance grandie en sa vertu, des raisons d’espérer et de persévérer.


Louis MADELIN.

  1. Histoire de la Nation française. — Introduction générale, par G. Hanotaux. — Société de l’Histoire nationale ; Plon.