L’Histoire et l’Idéal de la Révolution française à propos du livre d’Edgar Quinet

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L’Histoire et l’Idéal de la Révolution française à propos du livre d’Edgar Quinet
Revue des Deux Mondes (pp. 451-481).

La Révolution, par M. Edgar Quinet, 2 vol., 1865.

Dans un traité de philosophie morale écrit au lendemain de la terreur, Mme de Staël, n’ayant pu résister au désir d’exprimer tout haut ce qu’elle augurait de l’avenir de la république, s’excuse en ces termes d’avoir cédé à l’élan de son esprit : « Qu’on me pardonne de m’être laissé entraîner au-delà de mon sujet ; mais qui peut vivre, qui peut écrire dans ce temps et ne pas sentir et penser sur la révolution de France ? » Ce cri éloquent pourrait servir d’épigraphe à toutes les œuvres de M. Edgar Quinet. Lui aussi, quelque sujet qu’il traite, poésie ou philosophie, sentiment ou pensée, la révolution l’appelle. Il obéissait à cette voix impérieuse, il y a près de quarante ans, lorsqu’il composait tout jeune encore les intermèdes d’Ahasvérus. N’est-ce pas au nom de la révolution que le rêveur épique, transformé en Aristophane, adressait reproches et conseils aux spectateurs du mystère ? « Voilà, spectateurs, bourgeois, marchands, citoyens, ce que j’avais à dire sur ce qui vous concerne. Le temps presse, je ne puis rien ajouter. Ceux qui vous parlent autrement que moi, ne les entendez pas ; ôtez-les de vos assemblées et de vos gouvernemens, et regardez-les comme vos méchans ennemis, car si vous suivez d’autres conseils que les miens, vous vous en repentirez, et la chose publique périra. » C’est ainsi que le jeune poète faisait parler le chœur des vieillards, témoins des choses passées et gardiens de la tradition nationale. Depuis ce moment, à travers toutes les transformations de son esprit, il n’a pas tracé une page qui ne se rapporte aux problèmes de 89, aux intérêts, aux périls, aux devoirs nouveaux créés par la révolution française.

A l’époque où M. Quinet écrivait Ahasvérus, il croyait encore que la révolution avait réalisé son idéal, que le vaincu de Waterloo avait été l’incarnation de la démocratie, et que, la chute du colosse ayant fait éclater partout la réaction européenne, c’était aux soldats des grandes guerres à réveiller le génie de la France. « Hommes de Lodi, de Castiglione, de Marengo, où êtes-vous ? Sortez de terre. Vous-vous êtes couchés une heure trop tôt. Venez faire la tâche que vos enfans n’ont pas le cœur d’achever. Si froids que vous soyez, si pâles que vous ait faits la mort, c’est bien le moins que vous valiez vos fils. » Il n’y a guère d’autre appel que celui-là dans les ardentes paroles du jeune poète ; ce sursum corda s’adresse à la France de 1830, trop oublieuse, à son gré, des humiliations de 1815. On pourrait le résumer en deux mots : brisons la chaîne des traités honteux et reprenons nos frontières. « A ce pays que je contemple, à ce ciel que j’envie, à ce champ que j’ensemence, je souhaite un blond soleil pour l’échauffer… Dans la guerre, que sa pique soit tranchante, et haute, et ferme, et sûre ! Pour mieux fermer son enclos, que le fleuve qui s’en va vers Cologne lui donne sa plus belle rive !… Et de ton côté, dans ton aire des Alpes, aigle d’Autriche, tu laisseras choir de tes serres des villages de chaumes perdus dans la nue, des monts, des forêts, des neiges, de quoi lui faire un nid contre tes aiglons. » La Belgique et la Savoie, le Rhin et les Alpes, voilà ce que réclame le chœur d’Ahasvérus ; à ces conditions, l’avenir est sauvé, la révolution suit son cours, et quelles splendeurs inconnues vont couronner la France nouvelle !… Les luttes des partis ne l’inquiètent pas ; il croit la révolution assez féconde pour réconcilier bientôt dans l’éclat de ses œuvres tous les enfans de la mère-patrie. Qu’on écarte de la scène les générations souillées par le joug étranger, qu’on efface à jamais les traces de l’invasion, la vie renaîtra partout. N’avons-nous pas notre étoile au-dessus de nos têtes et devant nous la colonne de feu ? « Allez ! de vos discordes, sans m’inquiéter, je ferai mon harmonie. Arrière seulement vos viles générations, fouettées en naissant avec le fouet de l’étranger ! De vous ni d’elles je ne veux que vos enfans, seul bien que vous n’ayez pas encore souillé. » La confiance du poète est si grande que l’idée de l’empire se mêle chez lui à l’idée de la république sans qu’il en prenne ombrage. Les rois s’en vont, la république s’annonce, une république où apparaîtra toujours l’inévitable image de celui qui a vaincu les dynasties du vieux monde. Loin de s’en effrayer, il en pousse un cri de joie, « car la terre s’ennuie » depuis que cette image s’est voilée. Consacrée par la gloire, la révolution n’en accomplira que mieux ses destinées, et la France, replacée à son rang, sera le centre du genre humain : « France sans peur, nid de courage et non pas de couardise, demain et toujours faites tourner autour de vous la ronde des nations sous l’harmonie de votre ciel. »

Quand on rapproche ces pages écrites il y a un tiers de siècle de celles que M. Quinet a publiées hier, quand on compare les intermèdes d’Ahasvérus à ce livre sévère et puissant intitulé la Révolution, ce ne sont pas seulement deux ordres d’idées qui se trouvent en présence, la poésie d’une part, de l’autre la philosophie, ici le disciple inspiré de Jean-Paul, là un émule de Montesquieu ; ce ne sont pas même deux périodes de la vie, l’adolescence et la virilité, la confiance ingénue et l’expérience amère : j’aperçois ici un contraste bien autrement expressif et qui tient au caractère même de M. Edgar Quinet, à sa conscience religieuse, à l’originalité de toute sa vie. Le poète d’Ahasvérus a beau gémir en 1832 de ce qu’il appelle l’abaissement de la France, une foi ardente l’anime, et c’est au nom de sa foi qu’il dit à ses concitoyens : Levez-vous ! Au contraire l’auteur de la Révolution semble désespérer du génie de sa race, et il ne lui reste plus qu’à expliquer à ses frères le secret de leur impuissance. D’où vient cela ? Est-ce simplement que les épreuves de la vie ont donné au poète juvénile des pensées plus précises, qu’il a su enfin distinguer ce qu’il confondait naguère, que libéralisme et démocratie ne sont plus à ses yeux des termes synonymes, que l’amour sérieux des principes a succédé chez lui à l’idolâtrie de la France ? Il y a chez l’éminent écrivain quelque chose de plus profond et de plus particulier. M. Quinet est une âme sacerdotale, et la religion dont il a été le prêtre pendant bien des années, c’est la révolution ; vaguement d’abord, avec plus de précision ensuite, il s’est fait de la révolution un culte : Dieu est vraiment là, s’est-il dit ; au Dieu qui m’appelle et que je ne connais pas encore, je veux consacrer ma vie : Deo ignoto. Ce Dieu inconnu, M. Quinet l’a aimé, adoré, servi comme un lévite. Par l’élévation, par la gravité ascétique de son génie, il était seul sur ce terrain. La révolution a encore des adorateurs stupidement fanatiques, elle a des défenseurs intelligens qui font la part du bien et du mal, elle a dans le monde entier des millions d’adhérens qui revendiquent ses principes et ne les laisseront pas périr ; mais un croyant, un disciple inspiré, voyant en elle une révélation divine et s’appliquant à dégager cette bonne nouvelle afin de régénérer le monde sans foi, la révolution n’en a eu qu’un seul : c’est M. Edgar Quinet. Qu’est-ce donc que M. Quinet opposait au christianisme dans ses ardentes leçons du Collège de France ? La révolution. Et ne croyez pas que ce fût chez lui déclamation ou tactique ; il était sincère comme un apôtre. Aussi le jour où il s’est aperçu enfin que ce Dieu proclamé si haut était précisément ce qui manquait le plus à son église, tâchez de vous représenter sa douleur. Ce fut une douleur digne de lui, une douleur virile et sainte, puisqu’au lieu de l’étouffer en silence, il jeta un cri d’alarme, avertissant loyalement ceux qui avaient pu le suivre. Le prêtre attaquant lui-même la religion qui a trompé sa grande âme, voilà le principal tableau de ce livre où abondent tant de figures vivantes, de scènes héroïques, de leçons formidables.

Voilà aussi le secret de ses contradictions et de ses injustices. Si on ne se place pas à ce point de vue, les contradictions de l’auteur seraient vraiment inexplicables, car elles seraient trop choquantes ; les injustices n’auraient pas d’excuse, car elles jureraient trop violemment avec l’impartialité magistrale qui a dicté les meilleures pages du livre. Injustices ou contradictions, prenez-les comme les cris de cette âme avide du Dieu qu’elle appelle, aussitôt tout s’explique. M. Edgar Quinet demande à la révolution bien plus qu’elle ne pouvait donner ; n’est-ce pas encore un hommage au génie de cette terrible époque, et peut-on dire que l’auteur a renié sa foi lorsque le sentiment du divin lui inspire, avec des jugemens si altiers, de si généreuses colères ? Au fond de cette œuvre qui semble déborder d’amertume et exhaler le désespoir, il y a une espérance invincible. C’est là ce qu’il faut montrer.


I

Dès les premières pages du livre de M. Edgar Quinet, on voit apparaître le peintre tragique, le penseur austère et bientôt aussi le croyant de la révolution. L’art, la pensée, la foi, tels sont les trois élémens de cette œuvre où éclatent des richesses de tout ordre. Et d’abord quelle heureuse distribution des événemens ! quel art de grouper les scènes et les personnages ! C’est véritablement une ordonnance souveraine. Le premier livre, intitulé les Vœux, est comme le prélude d’un oratorio. Les principales idées, qui vont bientôt prendre un corps, s’animer et combattre, se détachent déjà du sein de ce murmure immense qui précède les révolutions irrésistibles. Quand l’auteur, embrassant d’un regard et résumant d’un trait les destinées si complexes de notre pays à la veille de la grande catastrophe, nous montre deux Frances distinctes en présence l’une de l’autre, d’un côté la France du moyen âge, de l’autre la France de la philosophie, il fait pressentir par cela seul le caractère extraordinaire de la lutte qui va étonner le monde. Ces deux Frances, ces deux sociétés que sépare un abîme, « quelle puissance, s’écrie-t-il, pourra les accorder ? » Si l’on répond : « La force, » il réplique aussitôt : « Mais qu’est-ce que la force dans les choses de l’esprit ? » La force ne peut donc rien ici, c’est la foi qui fera tout. La foi qui échauffe, qui vivifie, qui régénère, la foi qui brise les vieux tabernacles et transporte les montagnes, voilà le ferment divin dont la révolution a besoin. Pourquoi donc cette foi est-elle si timide chez ceux qui devraient la posséder ? Pourquoi les protestans n’osent-ils prendre la direction du mouvement, eux dont les ancêtres ont donné le signal des grandes révolutions modernes dans l’Europe du nord ? « Il sort un faible murmure de La Rochelle, de Nîmes et des Cévennes si bien réduites au silence par les dragonnades ; mais aucun écho ne le répète. » Et quel murmure ? Un tressaillement plutôt qu’une prière, le tressaillement des membres disloqués par une torture de deux siècles. Le moindre serf du mont Jura, M. Quinet le remarque avec raison, parlait alors plus haut que ces vaillantes églises de la réforme. Un autre en conclurait que la révolution de 89 est exclusivement une révolution politique et civile, que chaque nation a son génie, que le génie démocratique de la France, ami de l’unité, de la communauté, de la centralisation, peut bien osciller du catholicisme à la religion naturelle et de la religion naturelle au catholicisme, mais qu’on ne le verra en aucun temps susciter ces grandes crises dogmatiques, produit de la vie individuelle au sein de la conscience religieuse. N’avait-elle pas assez à faire, cette France du XVIIIe siècle, pour renouveler la face de la société sur le plan de ses philosophes ? Si elle n’avait pu se décider à suivre les réformateurs chrétiens du temps de Luther, qu’avait-elle à leur demander après Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Turgot, vingt autres encore dans les rangs inférieurs, c’est-à-dire après des hommes qui se glorifiaient, — non sans raison à leur point de vue, — d’avoir plus fait que Luther et Calvin ? Voilà ce qu’un historien simplement politique aurait vu dans le silence des églises réformées à l’heure où la révolution éclate. Tout autre est M. Edgar Quinet. Les études de sa vie entière lui ont appris combien est profonde cette pensée de l’orateur latin : cuncta religione moventur. Bien différent des voltairiens, qui attribuent à des législateurs civils les institutions religieuses de l’humanité, il a prouvé que la religion est à l’origine de toutes choses, que tout vient d’elle, lois, mœurs, gouvernemens, qu’elle est le foyer de toute vie, le principe de toute civilisation. Bâtir sur un autre fondement, c’est bâtir sur le sable. Si le catholicisme, dès le premier jour, est hostile à la révolution française, si le protestantisme, épuisé par deux cents ans de servitude et de supplices, n’a plus seulement la force d’élever la voix, il faut bien qu’il y ait quelque part un Dieu inconnu qui inspire l’œuvre de 89, sans quoi cette grande œuvre, incomplète tant qu’on voudra, mais qui a changé la face de l’Europe, serait un phénomène incompréhensible. Pendant toute une partie de sa carrière, avant d’entreprendre cette critique de la révolution qui vient de soulever tant de problèmes, M. Quinet a été persuadé que ce Dieu inconnu s’était manifesté dans le génie même de la France de 89, et qu’un développement naturel ferait jaillir les dogmes dont le monde nouveau serait illuminé. Cette conviction est encore manifeste dans les premiers chapitres de son ouvrage. Une composition si vaste n’est pas née d’un seul jet ; comment ne pas voir dans les contradictions de l’auteur les mouvemens successifs de son ardente pensée ? Il croit donc à ce Dieu inconnu, il croit à ce principe divin de la révolution quand il commence son enquête ; de là, au début du livre, le calme, la sérénité, l’impartialité magistrale, qui contrastent d’une façon si poignante avec la désolation de la fin. Que lui importe, en ces premières heures d’enthousiasme, que la religion de l’ère nouvelle n’ait pas éclaté sous une forme visible ? Le Dieu est là, il le sent, il le devine. Patience ! son jour éclatera. Deus nescio quis, habitat Deus.

Telle est la substance du premier livre intitulé les Vœux. En expliquant les vœux du tiers-état, du clergé, de la noblesse, des non-catholiques, l’auteur exprime surtout ceux qu’il forme lui-même, et ces vœux se résument en cette invocation qui avait retenti depuis tant d’années dans chacun de ses ouvrages :

Viens donc, ô Dieu nouveau ! tout oracle t’appelle.

Cette confiance dans l’idéal de la révolution explique la beauté paisible des pages suivantes. Ni l’ouverture des états-généraux, ni le serment du Jeu de Paume, ni la prise de la Bastille, ni les journées d’octobre, ni le retour du roi ramené de Versailles à Paris, enfin aucune de ces grandes scènes de 89 ne sollicite le pinceau du peintre qui trouvera bientôt des couleurs si neuves, des images si puissantes, pour mettre en tout leur jour l’âme des personnages tragiques, Mirabeau ou Robespierre, Louis XVI ou Charlotte Corday. Le caractère spiritualiste et religieux de son œuvre se révèle dès le commencement dans le procédé du récit. Où les autres ont cherché des peintures tumultueuses, il cherche des hommes. Quelques traits lui suffisent pour retracer les mouvemens irrésistibles d’une nation soulevée, traits sobrement choisis, fortement dessinés, véritable modèle de la narration philosophique où l’idée jaillit naturellement de la combinaison des détails. Comme il fait comprendre en peu de mots l’immense popularité de Necker, quand la cour le renvoie à la veille du 14 juillet ! « C’était la première fois que les Français avaient pu concentrer leurs espérances dans un simple citoyen… Les Français se donnèrent la joie d’aimer, de regretter, d’idolâtrer Necker, non pas tant à cause de sa valeur propre que parce qu’il était sorti le premier de l’ombre et de la foule des sujets. D’ailleurs il était l’image de ce bien inconnu, la liberté. » Comme il peint, sans s’y arrêter plus qu’il ne faut, les premières férocités de la foule dans l’ivresse du combat ! Et quelle heureuse inspiration de citer Saint-Just en témoignage pour dénoncer le principe de toutes les lâches vengeances, le principe du terrorisme futur, c’est-à-dire la faiblesse et la servilité ! « Ainsi, s’écrie l’historien, la victoire avait tout couvert aux yeux même des plus modérés, quand au loin Saint-Just, encore ignoré, se souvenait de ces barbaries et les reprochait aux vainqueurs. Combien alors il était loin de penser au lendemain ! Le changement violent qui se faisait dans les choses se faisait aussi dans les hommes. Tous s’ignoraient au même degré. Aucun n’avait le pressentiment de l’homme qu’il portait en lui. Tel s’endormait clément et modéré qui devait se réveiller inexorable et terroriste. Il y avait une température subite, extraordinaire, qui mûrissait les hommes et les choses. » Qu’est-ce à dire ? Le terrorisme était donc contenu d’avance dans les premiers événemens de 89, et il suffisait d’une température plus brûlante pour faire éclore le germe pernicieux ? Oui, c’est bien la pensée de M. Quinet, le terrorisme était contenu d’avance dans la révolution, si la révolution, victorieuse d’une société qui s’était appuyée durant des siècles sur la persécution et la terreur, ne parvenait pas à s’élever au-dessus d’elle par une foi religieuse plus haute. Le terrorisme était inévitable, si la révolution se bornait à vaincre le passé sans créer la foi de l’avenir, car elle devait alors se trouver infailliblement entraînée à employer contre ses ennemis les armes exécrables que ses ennemis avaient tant de fois employées contre elle. Au moment même où elle abolissait les dernières iniquités de l’ancien régime, la révolution, faute d’une religion meilleure, emprunterait nécessairement à l’ancien régime l’art de convertir les âmes par la crainte du supplice. Un seul pouvoir eût préservé la France nouvelle de ce plagiat abominable, c’est celui que l’auteur appelle le Dieu nouveau.

Et comment donc M. Edgar Quinet, avec la mystique vocation que nous signalions chez lui tout à l’heure, n’aurait-il pas persisté à croire que la venue de ce Dieu était proche ? A mesure que les événemens se déroulent sous sa plume, il voit apparaître plus clairement l’âme de la révolution, l’amour de la liberté, le sentiment de la dignité morale. L’ancien ordre social s’écroule de lui-même, les vieilles distinctions s’évanouissent, la noblesse déchire ses parchemins, l’égalité se fonde, la révolution civile est consommée ; qu’est-ce que cela tant que la révolution politique est à faire ? qu’est-ce que ces résultats matériels tant que le bien spirituel par excellence, la liberté, c’est-à-dire la participation de chacun aux intérêts de tous, n’est pas venue effacer les traces de l’antique servitude et créer l’homme moderne ? M. Quinet a beau parler de ces choses avec l’accent du tribun, il en parle bien plus encore au nom de la pensée religieuse et morale qui est l’inspiration de toute sa vie. Singulier tribun qui, au lieu de passionner la foule en faisant appel aux instincts mauvais, s’est toujours préoccupé de la régénération individuelle ! Bossuet a dit un jour que la vraie fin de la politique était de « rendre la vie commode et les peuples heureux. » C’est que les plus grands hommes, malgré la supériorité du génie, ne franchissent guère les limites du monde moral où le sort les a placés. Éclairé par les changemens immenses qui nous séparent du théoricien de la monarchie absolue, le critique de la révolution française obéit à une pensée bien autrement élevée quand il écrit ces mots : « Il est certain que dans un siècle les hommes seront mieux nourris, mieux couverts, mieux vêtus, plus facilement transportés. Ils posséderont, à n’en pas douter, ce qu’ils appellent une meilleure vie animale : à moins d’un cataclysme, rien n’empêchera ce progrès ; mais cette chose divine, la dignité, compagne de la liberté, il faut qu’ils la méritent pour la posséder. C’est folie de croire qu’elle les visitera sans qu’ils fassent un pas vers elle. » Mériter la liberté, grande parole dans la bouche d’un tribun, parole sévère et bien inattendue, si ce tribun n’est pas surtout un censeur inspiré par sa foi ! Je ne m’étonne pas que la plupart les amis politiques de M. Quinet le considèrent comme une âme chimérique et dangereuse ; il les dépasse de cent coudées, et, brisant avec les vieilles routines, il transporte les questions dans les sphères qu’il habite.

Voilà, entre tant de mérites, la sérieuse originalité de ce livre. L’auteur ne m’intéresse pas moins que les sujets dont il s’occupe. Ce rêveur audacieux qui dérange tous les systèmes, ce critique de la révolution si élevé, si austère, si soucieux de la rénovation individuelle, n’a pas tort, après tout, de croire si ardemment à la révélation religieuse qu’il annonce. Moi-même, en l’écoutant, je commence à soupçonner que ce n’est pas absolument une chimère. Le Dieu qu’il cherche, et dont il ne sait pas encore se rendre compte, ne serait-ce pas simplement l’idéal de la révolution, cet idéal que nul peut-être n’a conçu d’une manière plus pure, plus désintéressée, précisément parce que l’auteur d’Ahasvérus, de Napoléon, de Prométhée, est bien plutôt un poète qu’un esprit politique ? L’idéal de la révolution chez M. Edgar Quinet, c’est l’ensemble des instincts sublimes de cette époque, le foyer de ses aspirations généreuses, dégagé de tout alliage impur. De même que dans son Merlin l’enchanteur il nous a montré le magicien, au fond de son tombeau, écrivant pour sa consolation ces grandes œuvres, poèmes, romans, histoires, qui formeront un jour la littérature de la France, et dont les fautes ne seront imputables qu’à des copistes maladroits ou à des imitateurs présomptueux, de même il y a pour lui une révolution idéale accomplie dans les sphères invisibles par le génie même de la France et traduite ici-bas par des générations grossières. Œuvre divine et humaine, tout le bien qui s’en dégage est de Dieu, tout le mal est des hommes. Si l’on ne démêle pas cette idée singulière du milieu des considérations de toute nature où l’auteur vise à la précision de Montesquieu, si l’on ne découvre pas le poète, et le plus mystique des poètes, sous le masque du politique, il est impossible à mon avis d’apprécier exactement cette composition sans modèle. Au contraire, ce flambeau une fois allumé, tout s’éclaire ; plus de contradictions ni d’obscurités. Nous assistons aux espérances enthousiastes et aux désappointemens amers du prêtre de la révolution, nous avons le secret de ses colères, nous comprenons pourquoi l’adversaire de la terreur nous apparaît çà et là comme un terroriste religieux. C’est tout un drame intérieur qui se déroule à nos regards, un drame que l’auteur ignore peut-être au moment même où il nous en donne le spectacle, car ce Dieu qu’il persiste à chercher à travers le tumulte de la bataille, cette religion qu’il appellera bientôt avec une sorte d’ivresse sacrée, il ne sait pas que c’est, sa conception d’une humanité nouvelle relevée par 89, conception non pas seulement spiritualiste, mais chrétienne. C’est une vérité bien simple assurément de dire que la révolution, dans tout ce qu’elle a eu de libéral et d’humain, est une application du christianisme ; la clé des énigmes inscrites à chaque page de ce livre, c’est que l’auteur, ayant conçu cet idéal de la révolution plus chrétiennement que personne, ne s’aperçoit pas que sa pensée est tout imprégnée de l’esprit de l’Évangile et s’obstine à chercher au dehors le Dieu qu’il porte en lui-même.

Voyez en effet quelle impartialité dans l’appréciation des événemens, quel sentiment du juste, quel respect de tous les droits ! Ces mots mêmes ne disent point assez ; c’est la charité qu’il faut vanter ici, la charité intellectuelle et morale pratiquée avec une délicatesse dont l’histoire politique ne présente guère d’exemples. Un des principaux caractères de la révélation chrétienne est d’avoir établi à jamais le droit de la conscience individuelle, de l’avoir dégagée de tous les liens, affranchie de tous les despotismes. Où donc ce respect des consciences est-il plus scrupuleux que dans les principaux chapitres du livre de M. Quinet ? En jugeant les adversaires de la révolution, l’auteur s’inquiète de leur situation morale, de l’éducation qu’ils ont reçue, des traditions qui les enchaînent, des croyances qui leur font un devoir d’agir de telle ou telle façon. Le devoir ! quiconque marche à cette lumière est assuré de trouver chez le prêtre de la révolution le plus respectueux et le plus équitable des juges. Ainsi, à propos de la nuit du 4 août, « ce sont, dit-il, MM. de Montmorency, de Noailles, qui vinrent d’eux-mêmes proposer l’abolition des titres de noblesse. Et nul doute que dans ce moment d’enthousiasme ils ne fussent parfaitement sincères. L’avenir s’ouvrait de tous côtés ; ils renoncèrent à dater du moyen âge, parce qu’ils pensèrent que la nation entrerait avec transport dans cet esprit d’égalité, et qu’en perdant un titre féodal, ils pourraient au moins acquérir le titre de citoyens. » Ainsi encore, au sujet de Louis XVI et de son attitude en face du flot montant de la révolution, dans ces crises terribles où les plus modérés même accusent le faible monarque, attribuant toutes les catastrophes à l’indécision de son caractère, il faut voir avec quel sentiment de haute équité M. Edgar Quinet justifie la royale victime. Dès la première humiliation infligée à la vieille monarchie dans les journées d’octobre, il regrette que l’on ne se soit pas séparé à jamais. Le divorce moral était consommé ; pourquoi donc ne pas prononcer le divorce réel ? Que de crimes on eût épargnés à la révolution ! On aima mieux traîner une chaîne de ressentimens inguérissables, de suspicions éternellement renaissantes. Deux ans plus tard, au retour de Varennes, lorsque Pétion s’abandonne à des pensées si sottement odieuses dans la voiture qui ramène les captifs, lorsque les regards désolés, les sanglots étouffés, l’attitude suppliante de Mme Elisabeth, lui semblent les marques d’un amour subit et impudique pour sa personne, voyez le mépris éclater d’un seul mot sur les lèvres de l’historien. « Qu’était-ce donc que Pétion ? » s’écrie M. Quinet. Et ce qui est vraiment beau ici, c’est que l’auteur ne parle pas au nom de la religion monarchique, il parle au nom de la religion révolutionnaire, au nom de cette religion qu’il est le seul à porter en lui comme un rêve, mais qu’il attend comme une réalité, sur laquelle il compte, et qu’il ne peut voir avilie d’avance par tant de serviteurs indignes sans éprouver une sorte de colère sainte. Ne sentez-vous pas frémir cette colère d’apôtre quand il écrit ces mots pour se consoler lui-même à propos des ignominies de Pétion : « du moins il n’a pas été jusqu’à souiller de ses paroles la révolution qu’il représentait ? Mme Elisabeth n’a jamais rien su de ces indignités ; ce supplice-là lui a été épargné. »

Le même esprit de justice, d’humanité, de religion pure, se retrouve sous la plume de M. Quinet dans tout ce qui concerne le roi. Jamais la journée du 20 juin 1792 n’avait été racontée avec une impartialité si haute, jamais le rôle de chacun des acteurs et les résultats de la lutte n’avaient été si clairement mis à nu. Après l’agonie du retour de Varennes, l’agonie de la royauté aux Tuileries est appréciée ici par la conscience, même de la révolution. Ce supplice renouvelé de minute en minute, ces outrages, ces ironies, ces pointes d’épées et de piques dirigées contre la poitrine d’un homme sans défense, ces injonctions de sanctionner les décrets suspendus par le veto, ces menaces appuyées sur le canon roulé jusqu’au milieu des salles, toutes ces bacchanales de l’émeute qui arrachent des larmes de honte à la reine, ne peuvent triompher de la sérénité du roi. De là deux résultats trop peu remarqués par les historiens et que met en pleine lumière M. Quinet : humiliée matériellement, la royauté se relève aux yeux de l’esprit, et la république, avec sa timidité morale plus grande encore que ses violences, est frappée de mort avant de naître. « A ce moment, dit l’audacieux historien, on eût pu voir que la monarchie reparaîtrait debout et que le peuple s’écoulerait comme l’onde. Jamais Louis XVI ne fut plus roi que ce jour-là. Qui fut en réalité le vainqueur ? Celui qui refusa de céder. Et quel fut le vaincu ? Le peuple, qui ne put dompter une volonté royale et n’osa pourtant se faire roi. » Je sais bien tout ce qu’on peut répondre au nom de la politique et de l’histoire ; si la révolution, ni en 89 après les journées d’octobre, ni en 91 après Varennes, ni même en 92 après le 20 juin, n’osa rompre une fois pour toutes avec la vieille monarchie, si elle multiplia des outrages qui devaient irriter les ressentimens et rendre toute conciliation impossible, si elle eut l’air de prolonger à plaisir l’agonie du mourant, sa timidité s’explique par les habitudes séculaires de l’esprit français, comme ses violences par l’exaspération de la lutte. Il est facile de dire aujourd’hui : Pourquoi s’être inquiété du départ des émigrés ? pourquoi ne pas avoir permis à Louis XVI de gagner la frontière ? L’originalité du livre de M. Quinet, c’est précisément de ne tenir presque nul compte des perplexités du moment, des émotions farouches de la foule à peine sortie du servage, de ses craintes, de ses soupçons, de cette politique à la fois puérile et gigantesque née de circonstances sans précédens, de ce besoin qu’on croyait avoir d’une royauté frappée à l’effigie révolutionnaire. Tout cela, c’est aux historiens politiques de le démêler, serviteur de la révolution idéale, M. Quinet est persuadé que le peuple de France n’aurait connu ni ces timidités ni ces fureurs, si une pensée religieuse eût soutenu sa conscience. La conscience, la force morale, voilà ce qu’il souhaite à la révolution, voilà ce qu’il envie noblement à ses ennemis.

Quelle hardiesse et quelle nouveauté dans ce point de vue ! Parmi tant d’historiens défenseurs de la révolution, parmi tant d’esprits éminens qui ont raconté ses actes, expliqué ses doctrines, justifié ses fautes, glorifié ses conquêtes, en connaissez-vous un seul qui l’ait plus tendrement aimée, plus religieusement servie que l’ancien orateur du Collège de France ? Y en a-t-il un pourtant qui eût osé écrire des paroles comme celles-ci : « On a toujours dit que le plus beau spectacle est celui d’une âme qui résiste à la violence d’un monde ? Qui a donné ce spectacle, si ce n’est Louis XVI, seul, sans autre abri que quatre grenadiers dans l’embrasure d’une fenêtre, tenant tête à un peuple entier prêt à l’écraser ? Ou ce que nous avons répété toute notre vie de la majesté de l’âme aux prises avec le plus fort n’est qu’un mot, ou il faut savoir reconnaître que Louis XVI fut ce jour là plus grand que ce monde déchaîné contre lui et qui ne put lui arracher un désaveu. Qu’est-ce qui lui donna la force de résister ainsi à la violence de tout un peuple ? Sa croyance. »

Ces questions de conscience dominent tout dans le livre de M. Quinet ; les premiers des acteurs à ses yeux, ce sont les croyans. Quel hommage à la pensée religieuse, quel besoin d’une foi positive chez ce tribun de la révolution qui en vient à faire de Louis XVI une des plus grandes figures de son tableau ! Je ne puis me dispenser de citer encore la page où l’auteur raconte les derniers momens du roi déchu. C’est M. Quinet lui-même que je cherche en rassemblant ces témoignages. Il faut voir de près l’idéal qu’il s’est fait de la sainteté de la révolution, si l’on veut comprendre les emportemens de son âme à l’heure où il s’apercevra que cet idéal sublime lui échappe. Voici donc l’adieu qu’il adresse au représentant couronné de l’ancien régime, et cela, notez-le bien, au nom même de cette révolution dont il entretient en son cœur les inspirations les plus pures. « Pendant que toute une nation se déchaînait autour de la prison du Temple, un seul homme était calme et semblait étranger à la tourmente : c’était le prisonnier. Rien ne marquait plus en lui le roi que l’indifférence souveraine au milieu des outrages, car on lui avait ôté jusqu’à son nom. On l’appelait Louis Capet, comme si on eût aboli par là le souvenir de ses ancêtres. Jamais on ne surprit en lui un moment de trouble ; pourtant il ne pouvait se faire illusion sur son sort. Aucune réponse barbare, même celle de Jacques Roux : je suis ici pour vous conduire à l’échafaud, ne put le faire sortir de cette mansuétude qu’il dut à sa piété sincère. Il lisait Tacite et la Vie de Charles Ier, qui lui montrait d’avance le chemin du supplice. Il enseignait le latin à son fils ; il méditait, il priait dans une petite tour, quand il pouvait se dérober quelques instans aux regards de ses gardiens. Jamais plus grande paix au milieu d’une plus grande tragédie ; ce calme, qu’on ne pouvait concevoir, ajoutait à la haine. Était-ce un sage, un prêtre, un instituteur ? Le dernier homme du peuple peut apprendre de ce roi à bien mourir… Il traversa Paris dans le fond d’une voiture fermée, les yeux attachés sur les prières des agonisans et sur les psaumes. Le silence était profond autour de lui. On ne voyait que des haies de baïonnettes, comme si la ville se fût gardée elle-même contre ce mourant. Quand il arriva au pied de l’échafaud, sa lecture n’était pas finie. Il l’acheva paisiblement sans se hâter, il ferma le livre ; puis il descendit de voiture, s’abandonna au bourreau. Comme on s’apprêtait à lui lier les mains, le roi se retrouva dans Louis Capet et s’indigna. Il voulut résister, mais sur un signe de son confesseur le roi céda ; il ne resta que le chrétien. « Je pardonne à mes ennemis, » tous les tambours de Santerre n’ont pu étouffer ces paroles ni les empêcher de retentir dans la postérité. Louis XVI seul a parlé de pardon du haut de cet échafaud où tous les autres devaient apporter des pensées de vengeance ou de désespoir. Par là il semble régner encore sur ceux qui vont le suivre dans la mort avec les passions et les fureurs de la terre. Lui seul paraît en être détaché, déjà posséder le ciel, quand les autres se disputent jusque sous le couteau des lambeaux de partis déchirés. »

Ne croyez pas que ce soit la pitié seulement qui parle ici, c’est surtout la justice, la justice avec tous ses scrupules, ce qu’il y a de plus délicat, de plus profond, et par conséquent de plus religieux dans la conscience. M. Quinet juge la révolution en casuiste irréprochable, quand il craint pour elle non pas tant le regret que le remords. Ce n’est pas assez de blâmer la condamnation de Louis XVI au point de vue politique et d’après les conséquences qui devaient en résulter pour la France ; il ajoute noblement : « La conscience humaine sera toujours mal à l’aise en face de Charles Ier ou de Louis XVI. Selon le droit nouveau des révolutions, ils ont pu être condamnés comme coupables de lèse-révolution ; mais on les avait laissés grandir dans le sentiment d’un autre droit public, où ils étaient irresponsables et infaillibles. C’est la seule légalité dont ils eussent conscience. En les faisant rentrer sous la coulpe commune, on les frappa d’une loi qui leur est étrangère. Aussi, fussent-ils les plus coupables des hommes, il reste une inquiétude éternelle dans l’âme de la postérité, qui juge en dernier ressort la légitimité de l’échafaud. »

Est-ce assez d’exemples pour mettre en tout son relief l’inspiration fondamentale de M. Edgar Quinet ? Dans toutes les crises révolutionnaires où la conscience est en jeu, cette inspiration éclate avec une évidence irrésistible : il a sa foi, il croit à une religion de 89, et quand tous les autres se servent d’une métaphore en parlant de l’ère nouvelle, lui seul emploie un terme qui correspond exactement à sa pensée. Mais où est-elle, cette religion ? où sont-ils les hommes en qui rayonnera cette flamme divine ? Ils tardent bien à paraître. Il faut qu’ils paraissent pourtant, il le faut ; sinon, la révolution est en danger. Des écrivains d’une autre école que M. Quinet se sont rencontrés avec lui dans l’expression de ce même sentiment ; les esprits les plus fins, les écrivains les plus maîtres de leur plume ont proclamé comme lui que la foi religieuse eût seule pu servir le XVIIIe siècle dans l’accomplissement de ses grandes œuvres, ils ont déploré que la persécution ou l’indifférence ait privé la France, aux heures du péril, de ses plus religieux, par conséquent de ses plus utiles serviteurs. Qu’on relise les pages éloquentes où M. Saint-Marc Girardin expose l’état moral de la France dans les vingt dernières années du règne de Louis XIV. C’est le commencement du XVIIIe siècle, le point de départ de la révolution. Au moment de rompre avec le despotisme du vieux roi, la France peut choisir entre quatre écoles d’opposition très distinctes, les protestans, les jansénistes, les amis de Fénelon, les libertins du Temple. Les protestans étaient persécutés, les jansénistes exilés, les amis de Fénelon fort mal en cour ; ce sont les libertins que la France a suivis, en remplaçant, il est vrai, la frivole coterie du Temple par cette grande littérature où des tribuns refaisaient eux-mêmes leur éducation avec celle du pays et passionnaient les âmes pour l’éternelle justice. Ces grandes maximes, dit très bien M. Saint-Marc Girardin, ces grandes maximes de justice, d’égalité, de liberté, que la société française avait apprises dans l’école chrétienne, elle voulut les rapprendre dans l’école philosophique. « Mais je ne puis pas ne point regretter, ajoute-t-il, qu’il ait toujours manqué à l’esprit du XVIIIe siècle, à l’esprit de 89, la vertu qui vivifie et consolide les grandes doctrines, c’est-à-dire la foi religieuse, cette vertu, et, à vraiment parler, cette force que lui eussent donnée ou les protestans, ou les jansénistes, ou Fénelon, et que n’a pu lui rendre le déisme éloquent et presque chrétien de Jean-Jacques Rousseau [1]. » Voilà, ce me semble, la vraie solution des difficultés qui troublent si noblement la conscience de M. Quinet : la société française a voulu rapprendre à l’école philosophique les principes qu’elle avait appris à l’école chrétienne, d’où il est résulté que la France de 89 a cru pouvoir se passer du christianisme pour poser les fondemens de la cité nouvelle.

Si M. Quinet s’était borné à dire pourquoi la France du XVIIIe siècle avait été obligée de refaire elle-même son éducation, s’il s’était contenté de montrer ce grand peuple abandonné de tous les pouvoirs supérieurs, église, royauté, aristocratie, et jeté dans l’inconnu, s’il lui avait suffi de maudire les persécuteurs qui ont mutilé la nation, que pourrait-on lui répondre ? Je signale les dernières pages du sixième livre comme le complément naturel des réflexions si hautes que je viens d’emprunter à M. Saint-Marc Girardin. Si le XVIIIe siècle a dû accomplir sa tâche au milieu des frivolités de l’ancien monde, est-ce bien nous qu’il faut accuser ? « Notre France, façonnée pour le plaisir d’un seul, n’a pas toujours été ainsi. Nous pouvons montrer nos plaies, nos membres amputés. La Providence nous avait fait complets comme toutes ses œuvres ; il y avait chez nous un juste équilibre de gravité et de légèreté, de fond et de formes, de réalité et d’apparence. Est-ce notre faute si la violence barbare nous a ôté le lest ?… Que n’eût été la France, si avec l’éclat de son génie elle se fût maintenue entière, je veux dire, si à cette splendeur elle eût joint la force de caractère, la vigueur d’âme, l’indomptable ténacité de cette partie de la nation qui avait été retrempée par la réforme ! Calvin, Bossuet, Voltaire, quelle puissance que ces trois forces rivales en présence ! » Excellentes paroles, à mon avis. Ce n’est pas seulement une plainte virile et fière, ce n’est pas seulement une justification de cette France que l’auteur juge souvent avec une sévérité si âpre, c’est aussi un programme pour l’avenir. Dilatamini ! disait Fénelon quand il condamnait la religion étroite et pusillanime de ses deux amis les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. C’est aussi le cri du monde moderne : dilatamini ! déployez toutes vos forces ! Il est évident que M. Edgar Quinet, dans cette révolution idéale qu’il recommence par l’imagination et le cœur afin de la juger de haut, jette ce même appel à toutes les libres forces du pays : Calvin, Bossuet, Voltaire, force et grâce, conscience et génie, vivez, croissez, déployez-vous ensemble, cherchez votre équilibre dans l’antagonisme harmonieux et non dans la suppression des contraires, craignez la fausse unité qui recouvre la mort, formez une France complète comme Dieu l’a voulu, et puisque l’heure de la grande transformation sociale a sonné, puisque la démocratie doit enfin remplacer les iniquités de l’ancien monde, si vous désirez que cette démocratie ne soit pas à son tour un foyer d’iniquités, si vous souhaitez qu’elle soit libérale, humaine, amie des choses de l’âme, respectueuse de tous les droits, faites que la religion préside à la révolution française !

Rien de mieux ; mais à ces conseils, à ces objurgations, à ces commandemens, qui reparaissent sous toutes les formes et à tout propos dans le manifeste de M. Quinet, il est impossible de ne pas opposer toujours une même réponse : où est-elle, ô poète, cette religion ? Si ce n’est pas le christianisme dégagé des passions qui l’ont souillé en des âges de ténèbres, que sera-ce ? Tâchez de voir clair au fond de votre cœur. Cette foi nouvelle que vous semblez posséder, il faut l’annoncer aux hommes. Les plus audacieux critiques de nos jours, les écrivains qui ont poussé à ses dernières limites le travail dissolvant de l’exégèse contemporaine, sont forcés de reconnaître que le christianisme est la religion par excellence, la religion suprême, la religion pure, et qu’au-dessus d’elle il n’y a rien. Pour vous, qui avez plus que nul autre vécu dans l’atmosphère embrasée de la révolution, si vous croyez que cet enthousiasme de tout un peuple recelait les germes d’une révélation religieuse, c’est à vous de parler. Montrez-nous dans la révolution un élément, un seul, qui ne soit pas contenu depuis deux mille ans dans l’Évangile ; sinon, cette bonne nouvelle que vous reprochez à la France de 89 de ne pas avoir affirmée, on dira que vous l’ignorez vous-même.

M. Quinet l’ignore si bien qu’il la demande à tous les acteurs du drame, à ceux-là mêmes qui étaient les plus étrangers à un tel ordre d’idées, et que cette sommation, s’ils eussent pu l’entendre, eût frappés de stupeur. Naïve préoccupation de cette âme enivrée des sentimens les plus nobles ! il demande une religion nouvelle à ce Mirabeau dont il a dénoncé impitoyablement les intrigues, les défaillances, les trahisons, et qui, malgré tant de services immortels, apparaît dans son livre comme la corruption même. Il la demande à ce Robespierre que la corruption de Mirabeau va faire appeler par contraste l’incorruptible, à ce Robespierre dont la première inspiration (M. Quinet le prouve admirablement) est la peur, dont le génie politique est une méfiance sans bornes née d’un immense effroi, dont la seule force est l’imagination convulsive du visionnaire, qui ne sait qu’une chose, dénoncer, dénoncer toujours. Étranges apôtres que de tels hommes ! Et quand le dictateur de 93, après tant de sang versé sur les échafauds, essaiera de donner à la révolution ce culte religieux qui lui manque, ah ! quelle pauvreté ! quelle platitude ! Accoutumée aux spéculations sublimes, l’âme de M. Quinet en éprouve un soulèvement de dégoût.

Comment se fait-il qu’un penseur de si haut vol n’ait pas senti ce qu’avaient de singulier de pareilles sommations adressées aux fils de Voltaire et de Rousseau ? C’est précisément la sublimité de ses pensées qui l’égare. Il ignore, ai-je dit, quelle révélation religieuse doit jaillir de l’enthousiasme révolutionnaire ; mais il y croit, et, jugeant d’après lui-même ces hommes d’un tempérament si différent du sien, il leur fait un crime de leur insouciance sur le point qui est à ses yeux l’objet fondamental. De là les démentis soudains qu’il va donner à ses principes de liberté, de justice, de respect des consciences. L’exaltation du croyant irrité ne connaîtra plus de frein. Puisque la religion nouvelle ne jaillit point du foyer des âmes embrasées, c’est qu’un obstacle l’arrête ; quel obstacle ? L’immense réseau des vieilles croyances, des habitudes séculaires, entamé çà et là par les doctrines du XVIIIe siècle, mais si vite raccommodé dans l’ombre. Eh bien ! brisez-le, déchirez les mailles du filet et jetez-au feu ces derniers débris d’un régime condamné à mort. Catholicisme, protestantisme, tout ce qui empêche la foi meilleure d’éclater, de rayonner, d’illuminer le monde futur, faites-le disparaître à jamais. Alors s’épanouira naturellement la religion de l’ère nouvelle ; non pas la triste religion ! sortie du stérile cerveau d’un rhéteur, mais la religion ample et cordiale sortie du fond même de la nature humaine, de cette nature humaine et divine tout ensemble, délivrée enfin de sa longue servitude. Frappez donc, Dieu le veut :

Frappez et Tyriens et même Israélites.
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites…

En vérifié, on se prend à répéter le cri du poète inspiré de la Bible quand on lit ces pages de M. Quinet. L’ivresse sacrée lui est montée au cerveau. Que nous sommes loin du XIXe siècle ! L’auteur nous transporte au temps de Moïse. C’est Moïse qu’il invoque, c’est l’exemple de Moïse qu’il voudrait voir se renouveler parmi les hommes de 89. Tous ceux qui, comme le prophète terrible, ont mis les épées hors des fourreaux pour l’extirpation des faux dieux apparaissent à son imagination belliqueuse. Il les salue, voici les guidés qu’il faut suivre. Salut aux vengeurs de Jean Huss ! salut aux compagnons de Marnix !

Il oublie que ce sont surtout les persécuteurs des consciences qui ont employé le fer et la flamme ; il oublie que plus on approche des temps modernes, plus ces violences sont rares, et que c’est par la foi, par le dévouement, par l’affirmation convaincue d’une vérité supérieure, non par le sang de l’ennemi injustement versé, que les croyances nouvelles se sont établies dans le monde. Comment a-t-il pu dire, comparant les chefs de la révolution aux chefs de la réforme : « Si le XVIe siècle l’eût pris sur ce ton-là, il n’eût pas gagné une paroisse ? Un novateur commande, impose, foudroie ; il ne disserte pas. » Est-ce que les bûchers de Genève ont jamais été des représailles ? Étaient-ce des partisans de l’église romaine que les réformateurs condamnaient au feu pour venger leurs frères de France et d’Espagne ? Non certes ? c’étaient des protestans, mais des protestans dans le faux sens de ce nom suivant Calvin, des protestans qui auraient donné à l’Europe une fausse idée de génie de la réforme, des protestans qui mettaient le protestantisme en péril. C’était Michel Servet, qui niait la trinité, Jérôme Bolsec, qui repoussait la doctrine de la grâce, Pierre Gruet, qui se révoltait contre la discipline ecclésiastique, Valentin Gentilis, qui réclamait la liberté de penser. C’étaient encore les libertins, hommes ou femmes, légers de conduite, légers de paroles, qui considéraient la révolution de Luther comme un affranchissement des lois de la morale. Voilà les ennemis de Calvin ; sa dictature s’exerce au sein même de son parti : le réformateur veut prouver au monde que la réforme n’est pas une école de licence, qu’elle est au contraire la restauration du christianisme. Quel rapport entre ces foudres du dictateur de Genève et celles dont l’ardent écrivain aurait voulu armer la main de la révolution ? Si la réforme a fait son œuvre, c’est qu’elle avait une foi. Où était la foi religieuse de la révolution ?

Il ne suffit pas de s’écrier : « O Jean Huss, ô Luther, Zwingle, Savonarole, Arnauld de Bresse ! humbles moines, pauvres solitaires ! rendez le courage à ces tribuns déchaînés… Ce que vous avez affronté tout seuls du fond de vos cellules quand le monde était contre vous, les hommes du peuple, environnés de la force, de l’amour d’une nation, n’osent pas même imaginer trois ou quatre siècles après vous ! Ils prétendent tout changer, et le courage leur manque pour abattre ce que vous avez déraciné… Où est le secret de votre force ? où est le secret de leur faiblesse ? » Si M. Edgar Quinet a seulement voulu dire qu’une pensée religieuse eût été pour la révolution française le plus solide fondement, rien de mieux ; c’est la grande idée qui domine son ouvrage, et d’où il a tiré déjà, d’où il tirera encore, on va le voir, des conséquences aussi neuves que profondes. S’il a pu véritablement penser que l’extirpation des cultes chrétiens aurait favorisé l’éclosion d’une foi nouvelle, c’est un démenti à ces enseignemens de l’histoire dont il a été si souvent l’interprète inspiré. La religion naît dans les cœurs sous un souffle d’en haut, elle conquiert les âmes une à une par la vertu de l’exemple, elle leur ouvre une vie spirituelle plus haute, plus riche, plus rapprochée du père de toute vie. Si elle possède tout cela, nul obstacle ne saurait l’arrêter, et ce n’est pas à une société fille du christianisme et de la philosophie qu’il faut demander la prédication par le glaive.

Mais pourquoi redire ici des vérités acquises au domaine commun ? M. Quinet les connaît mieux que personne. Je suis de plus en plus persuadé que ces fureurs ont été une crise dans le développement de ses idées sur la révolution, crise d’enthousiasme, ivresse sacerdotale, dont il n’a pas cru devoir effacer la trace, et qui au fond ne signifie pas autre chose que ceci : point de conscience religieuse, point de fondation durable. Et puisqu’il ne dit pas au nom de quelle religion il a jeté ces violentes clameurs, j’en conclus qu’il s’agissait pour lui, à son insu, de la seule religion qui ne puisse être dépassée, et que son inspiration est bien autrement chrétienne qu’il ne le pense. N’est-ce pas une des âmes les plus chrétiennes de nos jours qui, faisant allusion à cette absence de vie religieuse, un des fâcheux caractères du monde moderne, laissait échapper ces paroles : « Un peuple qui s’est dépouillé entre les mains de l’état du droit individuel d’avoir une opinion doit devenir un peuple frivole ? Les questions les plus graves et les plus sublimes qui puissent occuper une âme humaine lui étant soustraites, il n’a plus à s’occuper que des intérêts passagers de la vie et du culte des passions… L’autorité s’est chargée de sa croyance ; il la chargerait volontiers de son patriotisme et de son esprit public [2]. » Cet abandon de soi-même, cette démission de la conscience, c’est précisément ce que M. Quinet reproche avec le plus d’amertume à la société, tout ensemble généreuse et frivole, ardente et impie, d’où est née la révolution. Quand il maudit la religion du moyen âge, il appelle en réalité un renouvellement de la vie spirituelle, un de ces renouvellemens auxquels le christianisme se prête si bien selon les peuples et les époques. Seulement, dans l’ardeur de sa prédication, l’apôtre exalté ne gouverne plus ses paroles. Il a de sublimes pensées que dément son langage. Chrétien sans le savoir, il jette des cris de mort contre la religion du Christ. Homme de foi libérale, on dirait qu’il rivalise avec les hommes de la terreur. Fièvre et délire de l’âme ! ces fureurs de langage au service d’une pensée que l’idéal aiguillonne sont chose si éloignée de nous que bien peu de lecteurs en devaient comprendre la signification. Il y a des folies passagères où éclatent, mieux que dans les œuvres correctes du bon sens, les lueurs de la sagesse.


II

La crise terminée, l’historien se retrouve avec ses qualités agrandies. L’espèce de terrorisme religieux qu’il réclamait tout à l’heure n’est plus pour lui qu’une hypothèse, et cette hypothèse va lui servir à juger les événemens de 93 avec une précision redoutable. On n’avait pas encore apprécié la révolution française au point de vue des intérêts de l’âme ; un nouvel instrument de critique est découvert ; M. Quinet le maniera en maître. Quelle vigueur d’attaque ! quelle souplesse d’analyse ! Le système de la terreur a été souvent flétri au nom de la révolution même ; la nouveauté ici, c’est d’avoir fait cette critique au nom de la conscience religieuse, d’avoir uni ces deux termes jusque-là inconciliables, révolution, religion, d’avoir renouvelé enfin à cette lumière l’intelligence des faits et des idées. C’est grâce à une inspiration si neuve que M. Quinet a pu accomplir sa tâche avec une rigueur inflexible. Parmi ses devanciers et ses amis, les plus hostiles à la terreur avaient fini un jour ou l’autre par fléchir sous le vent fatal ; tel qui d’avance avait condamné les terroristes comme des imitateurs du moyen âge n’avait pu achever son livre sans s’incliner devant Robespierre. Nulle défaillance chez M. Quinet une fois qu’il s’est pris corps à corps au monstrueux système de la terreur. Tout en faisant la part de la tourmente qui brisait les géans, il leur prouve sous mille formes, par mille exemples, qu’un principe essentiel leur a manqué pour affermir leur œuvre, c’est-à-dire le sentiment du divin.

Je fais l’histoire des pensées de M. Quinet bien plus que l’analyse de son livre. Si l’on prenait le texte de l’ouvrage au pied de la lettre, combien de passages encore où l’on serait arrêté ! Il semble par instans qu’il serait prêt à excuser les barbaries de la montagne, si ces barbaries avaient servi du moins à supprimer la foi du moyen âge : mauvaises manières de dire, paroles équivoques dont l’auteur n’a pas eu le courage de purifier son manifeste. C’est par là qu’il prête le flanc à des représailles trop faciles, et qu’il compromet ses admirables critiques de la terreur. Prenez garde pourtant : si M. Quinet a laissé éclater ça et là des regrets que dément l’inspiration générale de l’œuvre, il y a une page qui explique les contradictions de cette âme en peine, une page si décisive et si nette que la loyauté nous fait un devoir de la mettre en pleine lumière. Il vient de montrer les tergiversations des dictateurs en tout ce qui intéressait la question religieuse, il a mis à nu le vide de leurs pensées, il a dénoncé ces contradictions de leur impuissance morale, violences contre les hommes, timidité en face des doctrines ; il les a convaincus d’avoir misérablement « soulevé le sable et respecté le vieux roc ; » il leur a demandé ce que signifiaient tant d’innovations superficielles, — fêtes païennes, jubilés révolutionnaires, changemens du calendrier, systèmes d’éducation factice, tant que « la seule éducation véritablement efficace, l’ancien culte, » était maintenue dans la loi ; puis tout à coup, comme si, échappant à l’obsession d’un mauvais rêve, il s’apercevait enfin du double sens de son langage, « je prie, s’écrie-t-il, qu’on ne fasse pas semblant de se méprendre sur ma pensée. Je sais comme tout le monde que la liberté des cultes est le principe qui doit prévaloir, qu’il est le fond de la conscience moderne ; mais je crois pouvoir dire que les révolutionnaires étaient en contradiction avec eux-mêmes lorsqu’ils revenaient au droit antique de la terreur et qu’ils maintenaient en même temps le droit de leur ennemi. Ils ne pouvaient manquer de se briser dans cette contradiction. L’homme moderne détruisait chez eux l’homme antique… Quand on descend au fond du terrorisme, on y découvre ainsi l’âme de deux sociétés absolument incompatibles, l’antique et la moderne, la païenne et la chrétienne. L’une veut qu’on extirpe, sans en laisser de traces, tout ce qui est étranger ou hostile ; l’autre veut qu’on le ménage, ou qu’on le tolère. »

Ménager, tolérer, paroles insuffisantes. Le vrai principe en ces matières, celui par lequel la société moderne s’élève au-dessus de la révolution et se rapproche enfin du christianisme pur, s’appelle le respect du droit de la conscience. Ménagement, c’est affaire de diplomatie et de politique ; tolérance, c’est orgueil. Quelle âme, en fait de croyances, a plus de droits qu’une autre âme ? Quelle conscience peut s’attribuer l’insolent mérite de tolérer le travail de la conscience d’autrui ? Lorsqu’on pénètre ainsi au fond des choses, on s’aperçoit bien vite qu’il n’y a aucune incompatibilité entre l’idéal vrai de la révolution et le vrai christianisme ; l’un et l’autre ont voulu le droit de l’homme, et si le christianisme historique, le christianisme défiguré par le moyen âge, déshonoré par la corruption italienne de la renaissance, avili par l’ancien régime, avait bien des leçons à recevoir de la révolution, combien plus encore la révolution avait de vérités sociales à puiser dans le christianisme pur ! Jamais peut-être l’esprit des temps nouveaux n’a été mieux inspiré que le jour où il a dit par la bouche de M. de Lamartine :

Les siècles page à page épèlent l’Évangile ;
Vous n’y lisiez qu’un mot, et vous en lirez mille.

Les deux sociétés incompatibles, M. Quinet le dit très bien, c’est l’antique et la moderne, la païenne et la chrétienne, l’une voulant exterminer les croyances adverses, l’autre obligée par son principe de respecter la vie de l’âme. Maintenons cette loi. Tout ce qui est conforme au principe païen dans le tumulte de la révolution est condamné à la fois par l’esprit de 89 et par l’esprit de l’Évangile. C’est un retour au passé, c’est un plagiat des âges barbares, et si la terreur de 93 est plus odieuse peut-être que les odieuses terreurs du moyen âge et de l’ancien régime, plus odieuse que la Saint-Barthélémy et les dragonnades de Louis XIV, c’est qu’elle est manifestement plus criminelle, étant venue après nos immortels écrivains du XVIIIe siècle, apôtres de la justice et de l’humanité.

Je regrette que l’éloquent auteur de la Révolution n’ait pas débrouillé ces idées avec l’autorité de son caractère et de son génie. Sans cette perpétuelle confusion entre le christianisme avili et le christianisme pur, son livre, plein de sublimes éclairs, aurait jeté une lumière bien autrement féconde. Nul n’était mieux préparé que lui à dégager les vérités contradictoires en apparence et à les réunir en faisceau. Par l’élévation de sa pensée idéaliste comme par son dévouement aux principes de la raison moderne, il est en mesure d’embrasser tous les élémens du problème dont les meilleurs esprits, hélas ! ne considèrent qu’un seul aspect. Les âmes timidement religieuses ont la révolution en horreur, ne voyant pas que la révolution, dans tout ce qu’elle a fait de durable, a été l’accomplissement des vérités sociales révélées par l’Évangile ; les esprits sèchement révolutionnaires se défient du christianisme, s’obstinant à confondre la lumière avec les institutions et les hommes qui l’ont obscurcie pendant toute une suite de siècles. Sommes-nous donc condamnés, peuples de race latine, à voir se perpétuer sans fin ce divorce fatal ? Combien nous faudra-t-il encore de leçons pour être affranchis de ces préjugés qui entravent la grande affaire du XIXe siècle, l’éducation libérale de la démocratie ?

Une de ces leçons, une des meilleures assurément, et voilà pourquoi nous saluons avec joie l’apparition du livre de M. Edgar Quinet, c’est la critique impitoyable qu’il a osé faire de la terreur au nom du sentiment religieux, sans se soucier des colères qu’il devait soulever. Après les rectifications que nous venons de soumettre au lecteur, il n’y a plus qu’à louer cette étude magistrale. Que la révolution, provoquée, désespérée, ait répondu à la coalition des rois de l’Europe par des éclats de fureur, c’était une explosion inévitable. L’humanité en souffre ; la révolution en est-elle atteinte en son principe même ? Non certes, pas plus qu’une juste guerre n’est déshonorée par les emportemens de la bataille ; mais qu’un petit nombre d’hommes ait entrepris de maintenir tout un peuple à cet état d’exaltation, que froidement et impassiblement ils aient converti en règles la furie gauloise, que l’indignation, la crainte, la frénésie, passions des heures brûlantes, soient devenues entre leurs mains un calcul, un système, un instrument de règne et de salut, voilà le crime qui a souillé pour longtemps la meilleure des causes. On n’avait pas encore disséqué le monstre comme le fait ici M. Quinet. La conception du terrorisme est exposée à tous les regards. Voyez-vous « cette mer déchaînée et changée tout à coup en une mer d’airain immobile, ce vertige de certaines journées devenu le tempérament fixe et l’âme de la révolution ! » Les causes nombreuses auxquelles le pénétrant analyste rapporte ce phénomène effroyable peuvent se réduire à une seule : le mépris de l’individu. C’est le mépris de l’individu qui fait de la révolution une idole de bronze à laquelle on sacrifie des milliers de victimes innocentes ; c’est le mépris de l’individu qui met partout le soupçon, c’est-à-dire la délation et le supplice. On invoque sans cesse le salut du peuple ; où est-il ce peuple ? Chacun de ceux qui le composent est également exposé. L’horreur et le péril vont croissant de jour en jour, car il est interdit à la terreur de s’arrêter jamais. Plus on a méprisé l’individu et accumulé les cadavres, plus on a soulevé d’implacables haines. Le jour où la hache s’émousse, la vengeance se dresse pour mettre à profit cet instant de lassitude, et déjà elle crie à mi-voix, comme dans les strophes du poète provençal : Aiguisons de frais le grand couteau, tranchons la tête du bourreau ! Il faut donc recommencer à frapper, si l’on veut échapper au vengeur. Logique inexorable ! celui qui a marché une fois dans ce chemin, la mort lui crie à toute heure comme à l’homme éperdu dont parle Bossuet : Marche ! marche ! « Les terroristes, dit-on, attendaient une heure propice pour se dépouiller de la terreur. Illusion ! cet instant favorable ne devait jamais arriver. Ils ne pouvaient ni renoncer à leur arme, ni en être dépouillés sans périr au même moment. »

Est-il vrai que la terreur, digne de malédictions éternelles chez ceux qui ont donné le signal de la Saint-Barthélémy ou révoqué l’édit de Nantes, puisse être bienfaisante aux mains des défenseurs du droit ? L’âme noble de M. Quinet se révolte contre un pareil sophisme. Le crime reste crime, l’iniquité ne cesse pas d’être iniquité, quelque usage qu’on en fasse. « Non, s’écrie-t-il généreuse ment, il n’y a pas de privilèges pour nous. » Il ne revendique pour la révolution que les armes de l’esprit. Le despotisme monarchique de l’ancien régime peut invoquer la nécessité politique, l’unité du royaume ; quand le despotisme plébéien se réclame des mêmes maximes, la révolution perpétue les misères sociales qu’elle est venue réformer et s’enlève toute raison d’être. Elle n’est plus un principe, elle est un fait. Des accidens l’ont amenée, d’autres accidens l’emporteront. Ajoutez que ce système inique, ce système qui ne peut durer qu’à la condition de renouveler sans cesse ses froides férocités, est condamné par la force des choses à s’épuiser, avec une rapidité foudroyante. Est-il beaucoup de terroristes qui aient eu le vrai tempérament de la terreur ? Dans cette vie horriblement factice, quel art, quelle vigilance, quelle hypocrisie, que de lâchetés secrètes, quels dons de nature, quelles luttes contre la nature, enfin que de choses contradictoires étaient nécessaires pour que le terroriste fût tous les jours au véritable point ! Ni trop haut ni trop bas, ni trop de zèle ni trop de lenteur. Comme une machine monstrueuse qui broie ses serviteurs à la moindre distraction, le gouvernement de la terreur broyait ceux qui le faisaient mouvoir, s’il leur arrivait d’avancer ou de retarder d’un pas. La comparaison même n’est pas tout à fait juste ; la plus terrible des machines procède par mouvemens réguliers, tandis que la machine terroriste, chauffée par des passions de toute espèce, obéissait à des caprices monstrueux comme elle. L’attention ne suffisait pas ici, ni le dévouement, ni le fanatisme ; il fallait ce que M. Quinet appelle très bien le tempérament, c’est-à-dire qu’il était nécessaire déposséder par nature ce qui est le contraire de la nature. Où les trouver, ces privilégiés du système ? « C’est là, dit le critique, ce qui préoccupait le plus Robespierre. Sa vie se passait à chercher les hommes de terreur, à les briser dès qu’il s’en était servi. Il put à peine, dans une société démocratique, en trouver deux ou trois qui répondissent à l’idée impossible, chimérique, qu’il se faisait de cette sorte de gouvernement : terrible et correct, inexorable et convenable, taciturne et oratoire, ombrageux et serein. »

Et lui-même a-t-il répondu toujours à son idée ? Il ne faut pas essayer de refaire après M. Quinet le portrait de Robespierre. D’autres ont raconté sa vie, décrit son intérieur et attaché une sorte d’intérêt à l’homme resté simple, intègre, incorruptible, au milieu d’un cataclysme de fureurs et d’ignominies. M. Quinet n’avait point à suivre Maximilien dans le modeste ménage du menuisier ; il fait l’histoire des esprits, c’est l’esprit de Robespierre qu’il a peint en traits définitifs. Un homme intègre tant qu’on voudra, si le mot d’intégrité ne jure pas trop avec l’espèce d’intelligence la plus étroite, la plus bornée, la plus mutilée que l’histoire ait jamais produite sur la scène, — un homme intègre tant qu’on voudra, mais un rhéteur infatué, un rhéteur pontifical, un rhéteur qui dogmatise et qui impose ses dogmes, avec cela une imagination peureuse, soupçonneuse, effarouchée, voilà tout Robespierre. Chez un peuple longtemps mineur précipité tout à coup dans les aventures de la vie publique, à travers les imaginations populaires « toujours partagées entre l’exaltation et la panique, » ce n’était pas trop pour nous conduire du génie le plus large et le plus net ; voilà le chef que la terreur a donné à la France ! En jugeant Robespierre avec cette précision et cette justice, M. Quinet montre bien qu’il est dégagé des superstitions révolutionnaires. On n’a que trop souvent chez nous identifié la révolution avec les hommes qui l’ont si misérablement représentée aux yeux du monde. Détrônons enfin ces tristes idoles, et le seul moyen de les détrôner, c’est de les confronter, comme fait ici M. Quinet, avec l’idéal vraiment humain de 89. En face de ces aspirations d’un peuple plein de vie et d’espérance, les héros de la terreur sont réduits à leur taille. Quelle grandeur d’un côté ! de l’autre quel fanatisme étroit ! Ceux qui les attaquent au nom de l’ancien régime ne font que les relever au contraire dans l’imagination des hommes, car enfin, quels que soient les crimes des terroristes, si on les confond avec la France des grands jours, ils profitent bon gré, mal gré, de ce rapprochement inexact. C’est à nous de les condamner au nom de la révolution même, comme c’est à nous de rappeler, pour être justes, que la terreur de 93 continue les terreurs de l’ancien monde, et qu’il est impossible de maudire l’une sans maudire toutes les autres. Voilà ce qu’a su accomplir la haute et courageuse équité de M. Edgar Quinet.

Une des parties les plus fortes de ce tableau de la terreur, c’est le moment où la hache frappe non plus l’ennemi, mais l’ami, c’est-à-dire les complices de la veille. Il faut reconnaître qu’aucune des tyrannies du passé n’avait donné pareil spectacle. Cette nécessité de tuer, ce crime d’hier enfantant le crime d’aujourd’hui, l’horrible système devenant plus implacable à mesure que le prétexte invoqué naguère disparaît, tout cela est exposé par l’auteur avec une vigueur de raison et une abondance de preuves qui rendent toute contradiction impossible. Ce sont des vérités gravées sur l’airain ; on ne les effacera plus. Vainement la terreur a-t-elle démoralisé la révolution, dégradé les caractères, avili toutes ces âmes enivrées jadis de passions généreuses, transformé les plus fiers tribuns en courtisans ignobles : Robespierre sent chaque jour qu’il est plus seul au milieu du prosternement universel. Que parle-t-on de milliers de victimes tombées sur l’échafaud ? Une nation entière est frappée au cœur. Toutes les sources de vie sont desséchées, toutes les forces de l’âme anéanties. Ceux-là mêmes qui semblent exercer le pouvoir et diriger l’action, croyez-vous donc qu’ils vivent encore ? On ne vit pas dans le néant ; le vide qu’ils ont fait autour d’eux les tue. Au moment où Robespierre et Saint-Just sont forcés de prendre à eux seuls cette dictature longtemps partagée avec leurs collègues, M. Quinet prouve admirablement qu’ils sont condamnés l’un par l’autre à l’impuissance. Robespierre paralyse Saint-Just, Saint-Just paralyse Robespierre. C’est le dernier résultat de la terreur. « Ceux qui les ont pratiqués de près reconnaissent que l’homme fait pour régner était Saint-Just. Ils disent qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand homme, au moins par lambeaux, qu’il était sorti de la tête de la révolution tout armé de la pique, comme une Pallas de bronze, car il joignait à son froid délire l’intelligence prompte des affaires. Il habitait dans la région des idées et savait manier les hommes et les choses. Il s’entendait à l’administration, aux finances, à la guerre, si bien que Carnot lui proposa un jour de lui en laisser la direction. Ses ennemis personnels voient en lui « un petit Montesquieu adolescent avec la cruauté d’un Néron homme fait ! » D’autre part ils reconnaissent que nul n’avait la tête plus forte, qu’à vingt-cinq ans il dominait la convention, que l’âge seul lui manquait pour tout conduire, que l’obéissance naissait naturellement d’elle-même là où il était, qu’on ne pouvait le voir ou l’entendre sans plier et frissonner, qu’enfin, les pieds dans le sang, la tête dans la nue, il réalisait l’image des deux déesses de Rome, « la Pâleur et la Terreur, » qui avaient si longtemps gouverné la terre. Du haut de ces nues, comment s’est-il soumis à Robespierre ? Il reconnut en lui la vertu farouche qui lui avait apparu dans ses rêves, et l’homme d’orgueil fléchit le genou devant « l’incorruptible. » Jamais on ne découvrit dans Saint-Just un moment de révolte. Dès le premier jour, il voua un culte à Robespierre ; ce culte dura jusqu’à la dernière heure. Il fit tout pour s’en faire un maître ; il lui mit à la main le sceptre de la mort que lui seul eût pu porter. Il prêta à Robespierre ses facultés, son audace, son impassibilité, son délire. Il l’encouragea, il resta son disciple quand il fut son égal, il eut pour lui dans le danger des mots fraternels comme devant son aîné ; il fit plus, il l’aima. Pourtant il ne put anéantir sa nature ; en dépit de lui, sa supériorité se montrait dès que l’action devenait nécessaire. Robespierre ne put prendre l’audace d’action de Saint-Just ; Saint-Just ne put ni ne voulut usurper sur Robespierre. Ils finirent ainsi par se paralyser l’un l’autre. » Ainsi ces deux dictateurs, ces hommes d’orgueil qui avaient tout envahi, tout écrasé d’un bout à l’autre du grand foyer de 89, les seuls enfin qui parussent avoir le droit de vivre, ils étaient morts avant que le jour de la délivrance, comme dit Marie-Joseph Chénier, se fût levé sur ce champ de désolation.

L’influence meurtrière de la terreur éclate jusque dans l’événement qui met fin à ce régime exécrable. Jamais cause plus juste fut-elle défendue d’une manière plus odieuse et plus lâche ! Seuls les historiens jacobins n’ont pas le droit de condamner les infamies dont la France devint le théâtre après le 9 thermidor, car c’est encore la terreur qui en est responsable. Le tempérament de la nation avait subi de si profondes atteintes ! Nul élan désormais, nulle générosité, rien de ce qui avait pu racheter au début de la révolution les emportemens du délire ; M. Quinet démontre que la populace révolutionnaire n’a jamais été plus vile que dans la journée du 1er prairial 1795. Quant aux représailles des provinces, quant à ces terreurs blanches qui souillèrent le midi, il suffit de prononcer ce nom pour rappeler ce que la vengeance a de plus ignominieux. Voilà donc le résultat du fanatisme jacobin ! Ce pays, que la révolution devait régénérer, était replongé dans la nuit des âges barbares. On voit clairement ici d’où venait la terreur et où elle devait retourner. Ses origines et ses affinités sont mises à nu ; c’est le mauvais génie du moyen âge qui l’avait jetée dans le monde, c’est le moyen âge qui la reprend par la main des fanatiques du midi. Terreur rouge, terreur blanche, qu’on ne cherche pas à les opposer l’une à l’autre ; elles se tiennent enlacées par trop de liens, ces sœurs infernales, rien ne les séparera plus. L’histoire les jette dans la même fosse. Que les églises jacobines aillent encore, si bon leur semble, célébrer leurs superstitions sur ce hideux monument.

Comment se fait-il que M. Edgar Quinet, après avoir accompli avec tant de logique et de force cette analyse souveraine de la terreur, se montre si hostile ou si indifférent aux efforts que fit la société française pour se relever du fond de l’abîme ? A côté des scélérats et des lâches, n’y avait-il donc pas de nobles âmes ? La dernière année de la convention n’a-t-elle pas vu de grandes choses ? Au milieu même de l’anarchie du directoire, ne sont-ce pas des symptômes rassurans que le réveil de l’esprit libéral et le réveil de la conscience religieuse ? Ici les républicains austères, un Daunou, un Lakanal, un Destutt de Tracy ; là les représentans du spiritualisme et de la pensée chrétienne, un Portalis, un Camille Jordan, un Royer-Collard, ne sont-ce pas de nobles images qui nous consolent de la double terreur ? La vie morale de la nation était comme pétrifiée par la stupeur sous le couteau des hommes de sang ; la voilà qui reparaît dans la libre variété de ses inspirations. D’où vient encore une fois que M. Edgar Quinet est insensible à ces promesses d’avenir ? C’est que son livre est une critique de la terreur plutôt qu’une critique de la révolution tout entière ; c’est que sa juste haine du despotisme jacobin, lui montrant les conséquences innombrables et toujours persistantes d’un système pernicieux, l’empêche de voir avec la même netteté les signes du retour à la lumière ; c’est aussi qu’il en coûte à l’ardent serviteur de la révolution de se réconcilier comme il le doit avec la tradition chrétienne purifiée par 89. Esprit ailé, âme de rapide allure et toujours entraînée vers l’avenir, le mot de réaction lui est odieux. Il est de ceux qui se disent avec un autre chantre des révolutions :

Regardez en avant et non pas en arrière :
Le courant roule à Jehova !

Convient-il cependant qu’un tel penseur se laisse effrayer par les mots ? Sa critique de la réaction me paraît aussi incomplète que sa critique de la terreur est invincible. Il y a des réactions funestes et des réactions fécondes. C’est folie assurément que de prétendre remonter le courant ides idées : on n’arrête pas le genre humain, et ceux qui tentent ces aventures y périssent tôt ou tard ; mais quand une nation, entraînée dans la nuit de la mort, rentre librement, spontanément dans la voie de la lumière et de la vie, si c’est là une réaction, avouez que les réactions de ce genre sont la condition du salut. Est-ce donc reculer que sortir de l’abîme ? Se mettre en mesure de recommencer l’action, est-ce retourner en arrière ? Pour moi, lorsque je contemple de haut, à la manière de M. Quinet, les mouvemens tumultueux de la révolution, je n’aperçois que deux périodes où le génie de la France ait marché en avant : la première, quand l’enthousiasme de 89 ouvre une ère d’espérance où toutes les classes réconciliées, toutes les forces de la patrie ranimées à la fois, pourront se déployer librement sur le terrain de l’égalité conquise ; la seconde, quand cette même nation, après la terreur, épuisée, mutilée, se relève peu à peu, reprend goût à la vie, et retrouve son âme. Quels sont les hommes qui ont eu l’honneur de représenter ce mouvement ? Camille Jordan et Royer-Collard. Le rapport de Camille Jordan, le discours de Royer-Collard sur la liberté religieuse à la tribune des cinq-cents en 97, sont aussi beaux à mon avis que les plus belles paroles de Mirabeau et de ses émules à la tribune de la constituante en 89. Royer-Collard et Camille Jordan ne parlent pas plus en leur propre nom que Mirabeau et Barnave n’expriment des opinions individuelles ; les uns et les autres, ils ont derrière eux tout un peuple. C’est le peuple qui a rouvert les églises avant le premier consul ; c’est le peuple qui, par la bouche de Royer-Collard, a redemandé la religion chrétienne, antérieure à la vieille monarchie et destinée à lui survivre. Ces détails, si négligés des historiens, ont été mis récemment en pleine lumière par un écrivain protestant animé d’un esprit vraiment libéral, M. Edmond de Pressensé [3]. Son livre est plein de renseignemens précieux sur cette reprise toute spontanée de vie religieuse, premier essai en France de la grande doctrine américaine qui sépare le spirituel et le temporel. Il y a là des faits nouveaux, des faits qui ont passé inaperçus, ensevelis qu’ils étaient dans les annales des persécutés, et dont l’examen attentif donnerait à réfléchir.

Mais à chaque jour suffît sa peine et à chaque homme sa tâche. La tâche de M. Quinet a été surtout de faire appel aux consciences et de prouver aux fils de la révolution que la libre vie de l’individu, fruit de la conviction religieuse, était un contre-poids indispensable à l’action écrasante de la démocratie. M. de Tocqueville l’avait enseigné avant lui ; M. Quinet a repris la thèse avec les sentimens qui lui sont propres, et l’on a vu deux hommes venus des points les plus opposés*arriver à cette même conclusion : « si un peuple veut, être libre, il faut qu’il ait des croyances, et, s’il n’a pas de foi, qu’il serve. » Formé à l’école des États-Unis, M. de Tocqueville, en formulant cette loi, ne songe pas à autre chose qu’au christianisme ; confiant dans le génie inventif de la France au moment même où il semble lui jeter l’insulte, M. Quinet ne cesse pas de demander une révélation au peuple initiateur. Les moyens seuls diffèrent. Sous le bon sens pratique de M. de Tocqueville comme sous les illusions grandioses de M. Quinet, il y a une inspiration commune : l’un et l’autre sont persuadés que la foi est plus nécessaire que jamais à l’humanité moderne. En face des multitudes si peu soucieuses du droit individuel, M. de Tocqueville rappelle à certains égards le roseau pensant de Pascal ; il connaît la puissance aveugle qui menace de l’étouffer, mais, au lieu de se consoler par le sentiment de sa supériorité morale, il s’efforce de conjurer le péril en communiquant son âme à la démocratie. De là cette prédication si noble empreinte d’une virile tristesse. Nulle tristesse, nulle mélancolie chez M. Quinet ; c’est plutôt une indignation altière. Plus il a aimé la révolution comme une promesse de rénovation religieuse, plus sa colère éclate à la vue de l’autel sans flamme et sans Dieu. Ce Dieu, cette flamme, ce miracle, il l’appelle toujours, et si l’illusion opiniâtre du croyant lui dicte trop souvent des paroles regrettables, on ne peut méconnaître la grandeur du sentiment qui l’inspire.

Cette inspiration inattendue devait causer une véritable stupeur aux partisans des vieilles superstitions révolutionnaires. Préparés si peu à de telles exigences, et, pour ainsi dire, dépaysés violemment, ils ont prouvé par leur surprise même que là était le nerf du livre. Tel est précisément notre avis. Si l’on voulait donner une complète idée de l’ouvrage de M. Edgar Quinet, il y aurait à louer dans ce vaste tableau bien des scènes où se reconnaît un maître ; son étude sur Charlotte Corday, pour ne citer qu’un seul exemple, étincelle de traits de génie. Tous les juges cependant, sans distinction de parti ou d’école, ont senti que la nouveauté de ce manifeste était dans les préoccupations religieuses de l’auteur. Amis et ennemis en ont éprouvé un embarras visible. Pour ceux qui ont défendu l’œuvre de M. Quinet comme pour ceux qui ont essayé de la mettre en pièces, le débat se trouvait porté à des hauteurs inconnues.

En ce sens, on peut dire que l’audacieux écrivain a renouvelé l’étude de la révolution française ; la critique de cette terrible époque au point de vue de la morale souveraine a véritablement commencé. Elle profitera sans doute à bien des esprits ; puisse-t-elle profiter surtout à M. Quinet lui-même ! Puisse-t-elle le conduire à de nouvelles méditations et dégager les vérités enveloppées encore au fond de son âme orageuse. Son action, si utile déjà, serait bien autrement féconde, s’il parvenait à mettre d’accord ses sentimens et ses formules. Il ne s’est pas entièrement affranchi, on le voit trop, de l’esprit de défiance et de soupçon qui fut le grand mal des révolutionnaires. Ses aspirations d’aujourd’hui et ses principes d’autrefois se livrent un perpétuel combat. Le vrai moyen pour lui de retrouver la paix, c’est de respecter tous les élémens de vie que le Créateur a mis au fond de nos âmes. Pourquoi cette prétention de retrancher quelque chose à l’œuvre de Dieu ? On ne taille pas l’humanité comme l’arbre d’un jardin. Tel rameau où vous voulez mettre la serpe, le croyant desséché à jamais, est peut-être celui qui portera le fruit de l’avenir. Philosophie, religion, science, la révolution mal comprise supprimait tout pour emprisonner l’humanité dans la geôle d’un stoïcisme farouche ; le génie moderne dit à toutes les forces de l’âme : épanouissez-vous ! Il n’y a qu’une chose qu’il ne tolère pas, c’est l’intolérance. Je ne hais que la haine, voilà sa devise.

Cette foi de la société nouvelle dans la libre expansion de l’humaine nature est le plus rassurant des symptômes. Si l’auteur la partageait comme nous le désirons, s’il ne ressentait pas encore contre telle ou telle forme de la pensée religieuse les défiances d’un autre âge, verrait-on chez lui ce découragement qui semble le dernier mot de son livre ? Dans son poème d’Ahasvérus, il y a plus de trente ans, M. Quinet nous montrait l’église du moyen âge désespérant de son œuvre ; aujourd’hui, à la fin de son enquête sur la crise immense de 89, il nous montre la société issue de la révolution jetant le même cri de détresse. Ces deux scènes, si différentes de forme, si semblables au fond, qui se répondent à trente ans de distance, que signifient-elles en réalité ? Dans Ahasvérus, les saints, les rois, les vierges, tous les mystiques héros du moyen âge, se levant de leurs tombeaux pendant la nuit des morts, se tournent vers le Christ de la cathédrale et lui disent : O Christ, pourquoi nous as-tu trompés ? Dans les dernières pages du nouveau livre de M. Quinet, la société se lève et crie : Pourquoi m’as-tu trompée, ô révolution ? Où sont les biens que tu m’as promis ? où est cette humanité meilleure qui devait se montrer digne des libertés conquises ? — Et telle est l’amertume de ce réquisitoire que la révolution semble avoir passé sur la terre comme les plus vaines songeries du moyen âge. Injuste plainte des deux côtés ! Le moyen âge ne pouvait enfermer les destinées du christianisme dans ses formules étroites, pas plus que la révolution ne pouvait enfermer dans ses lois draconiennes les destinées du monde moderne. Au-delà du moyen âge, il y avait le christianisme de Pascal et de Newton, de Descartes et de Leibnitz, attaqué en vain par le jésuitisme et l’athéisme ; au-delà de la période révolutionnaire, il y a l’idéal entrevu en 89, qui est resté la foi politique et sociale du monde nouveau. Le jour où l’on verra la foi sociale de 89 se réconcilier avec le christianisme éternel, l’esprit du moyen âge et l’esprit de la terreur auront disparu à jamais.

Mais avant de toucher ce but, combien faudra-t-il encore de remontrances et de conseils adressés à la démocratie française ! Laissez donc M. Edgar Quinet parler sévèrement à la France, car ce que nous prenions tout à l’heure pour un signe de désespoir chez le généreux penseur n’est en réalité que l’expression de ses désirs impatiens. Autrefois il était de ceux qui aiment à saluer dans l’histoire de notre pays une sorte de merveilleuse légende, une longue épopée démocratique où les pouvoirs les plus différens, royauté, convention, empire, faisaient du peuple des Gaules le grand peuple niveleur, et travaillaient à l’envi pour l’émancipation du genre humain. S’il a l’air aujourd’hui de renier ses paroles, s’il détruit cette légende, s’il bouleverse son épopée, s’il condamne la tradition française dans une suite d’écrits où son langage va manifestement bien au-delà de sa pensée, c’est que les amans de l’idéal voient toujours reculer le but au moment où ils croyaient l’atteindre. Plus haut, toujours plus haut ! voilà leur cri de guerre. Ils ont pour mission d’aiguillonner les hommes, de les empêcher de s’endormir dans le contentement d’eux-mêmes. Et qui oserait dire que notre démocratie n’a pas de progrès à faire, pas de vertus nouvelles et par conséquent de droits nouveaux à conquérir avant d’accomplir ses destinées ? Laissez donc l’austère auteur de la Révolution continuer son office de censeur, dussent ses paroles vous blesser plus d’une fois. Les anciens voulaient que le chœur, à travers les péripéties du drame, ne fût pas un personnage abstrait, qu’il eût son rôle distinct, son rôle humain, c’est-à-dire ses passions et ses colères, ; pourvu que l’idée du juste en fût l’inspiratrice. M. Edgar Quinet, alors même qu’il se trompe, obéit aux inspirations d’une âme religieuse ; nous demandons pour lui la même liberté dans les viriles, fonctions qu’il remplit.

Actoris partes chorus officiumque virile
Defendat.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Tableau de la littérature française au XVIe siècle, pages 406-425.
  2. Alexandre Vinet, Mémoire sur la liberté des cultes.
  3. L’Église et la Révolution française, Histoire des relations de l’église et de l’état de 1789 à 1802, par M. Edmond de Pressensé. In-8°. Paris, 1864.