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L’Historien de L’Empire libéral

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L’Historien de L’Empire libéral
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 29 (p. 330-356).
L’historien de « l’Empire libéral »


Le dix-septième et dernier volume de l’Empire libéral parait posthumément, et parait dans des conjonctures qui rendent plus pathétique, terrible même, la lecture de cette grande œuvre. Avec quelle angoisse nous parcourons, guidés par le ministre de Napoléon III, la route ancienne de nos malheurs : âpre route, bordée de tombeaux et au bout de laquelle on aperçoit la fosse entr’ouverte où peu s’en est fallu que la France ne fût couchée ! Route bordée aussi d’avertissemens et, si l’on peut ainsi parler, d’allusions à l’avenir. D’étape en étape, nous découvrons, entre les deux époques, des analogies dont nous frissonnons et, grâce à Dieu, des différences qui nous imposent un bel espoir. Vieille d’un demi-siècle bientôt, l’histoire que nous lisons, nulle prescription certes ne l’avait close : un prodigieux regain de vie la tire du passé. Je ne crois pas qu’il y a quinze mois nous fussions prêts à examiner les actes du second Empire avec une tranquille sérénité ; mais aujourd’hui l’honnête impartialité nous demande un immense effort. Et pourtant, si les fautes qui ont été commises, — fautes de toute sorte et si nombreuses qu’elles forment une longue chaîne de méticuleuse fatalité, — ne manquent pas d’exciter, en même temps que notre chagrin, notre rancune ; et si la malchance continue qui fut le surcroit des fautes nous abreuve d’une amertume insupportable ; et si nous en venons (pourquoi le dissimuler ?) jusqu’à la haine de ces jours funestes et horriblement féconds, n’est-il pas vrai que nous voici, par l’influence des jours nouveaux, en disposition de ne pas méconnaître les bonnes volontés qui n’ont pas eu leur récompense, l’intelligence qui a fait de son mieux, le dévouement, l’abnégation, l’héroïsme et tout ce que la défaite a gaspillé de noble et de beau ?… « Il n’y avait plus rien… » balbutiait Bazaine, au Conseil de guerre ; « il y avait la France ! » répliqua le duc d’Aumale. La pensée de la perpétuité française nous détourne de maudire une seule année française. Elle ne nous incline pas à la mansuétude ou à la futile indulgence, mais à la simple équité : or, c’est tout ce qu’a réclamé, pour lui et pour son temps, l’auteur de l’Empire libéral.

N’allons pas par quatre chemins : la présente guerre dépend de l’autre guerre ; elle en est la suite et (veuillons-le !) la fin. Quiconque souffre de la présente guerre — et qui n’en souffre pas jusqu’au tréfonds de son être ? — déteste les lointains commencemens de la calamité. Alors, nous raisonnons vite ; nous cherchons la cause, nous la tenons dans notre main : nous hasardons le rêve de l’écraser, pour supprimer l’effet. Hélas ! la cause était elle-même un effet ; et il faudrait, de proche en proche, fouiller jusqu’aux origines qui nous échappent pour y saisir le germe : le premier germe ? non. A lire certains polémistes, on dirait que la querelle de la France et des Allemagnes date de Napoléon III et précisément du ministère Ollivier. Cette querelle emplit tous nos siècles et la tâche de notre pays consiste, dans l’histoire, à contenir, et à réprimer ou à vaincre, la Germanie. Mais, quoi ! nous l’avions vaincue, réprimée et contenue sans faiblesse jusqu’à l’autre guerre. Soudain, notre résistance fléchit. La Germanie est la plus forte ; elle s’épanche par-delà ses digues, qu’elle a rompues. Qui n’a pas su veiller sur les digues ? qui est le coupable ? La colère publique prononça la déchéance de l’Empire ; et elle se déchaîna contre le ministre de l’Empereur, Émile Ollivier, lui quasi seul entre tous, lui comme s’il avait été le seul, le maître absolu ; lui beaucoup plus que le ministre des Affaires étrangères, lui beaucoup plus que le ministre de la Guerre et les généraux, lui beaucoup plus que tout le Corps législatif, lui beaucoup plus que toute la nation, tandis que la responsabilité authentique est autrement vaste et que l’erreur a été universelle. Emile Ollivier se défend. Et les coïncidences font que les derniers mots de son plaidoyer tombent au milieu des plus chaudes alarmes, lui mort et la tribulation recommencée. Il avait attendu vingt ans, après la guerre, pour entamer le dur débat ; le verdict, c’est en pleine guerre que sa péroraison le sollicite. Eh bien ! disons-le, sous réserve d’un autre examen : sur divers points, — et j’en veux signaler trois, — les événemens actuels ont apporté des clartés imprévues et favorables à la défense de l’Empire libéral ou d’Emile Ollivier.

Le principal grief qu’on ait contre l’Empire libéral et contre Emile Ollivier, le voici : le gouvernement ne pouvait-il pas, ne devait-il pas, au mois de juillet 1870, éviter la guerre ? — Il le devait, puisque la guerre a été cette catastrophe que nous réparons, après un demi-siècle, au prix de toute une jeunesse admirable et sacrifiée. — Il ne savait pas ?… — Il devait savoir ! et, dans l’incertitude, éviter l’aventure où la France risquait sa vie. — Le pouvait-il ?… A cette question : qui a voulu la guerre ? l’auteur de l’Empire libéral a constamment répondu : Bismarck. La falsification de la dépêche d’Ems indique la volonté nette de ce fourbe. Cependant, c’est la France qui a déclaré la guerre, au mois de juillet 1870 : l’intrigue allemande avait ainsi machiné l’affaire, on ne l’ignore pas. A présent, ne le voyons-nous pas avec plus d’évidence, mieux informés, à notre dam, une deuxième fois, de la fourberie allemande ? Si l’on soupçonne le régime impérial d’avoir agréé, pour des raisons dynastiques, l’idée d’une guerre, un pareil soupçon ne s’adresse point à la République : celle-ci, à coup sûr, ne désirait pas la guerre ; et elle ne l’a pas éludée. La criminelle préméditation de nos ennemis est manifeste dans le Livre jaune. Les stratagèmes de la diplomatie allemande sont de la même sorte l’été de 1870 et l’été de 1914 ; Bismarck est plus fort que Bethmann-Hollweg, il n’est pas moins sournois et ne traite pas plus honnêtement les chiffons de papier ; l’imbroglio du Hohenzollern qui prétend à la couronne d’Espagne vaut la machination des représailles contre les meurtriers de Serajevo ; et le roi Guillaume, qui se fait scrupule de gêner par ses remontrances le père Antoine, a le digne héritier de ses feintises en la personne de Guillaume II, qui ne se permet point d’apaiser François-Joseph. L’Allemagne, une fois comme l’autre, a fomenté la guerre et a multiplié les subtils mensonges pour attribuer à la France le tort de la perfidie et l’imprudence de l’agression. Prenons garde : et, en condamnant tout d’une pièce le ministère que l’Allemagne avait dupé, ne soyons pas dupes de l’effronterie allemande, célèbre désormais.

Deuxièmement, on ne cesse de dire que la politique française a, durant tout l’Empire, favorisé l’ambition germanique et, par le principe des nationalités, aidé à la constitution de l’Empire allemand. Peut-être. En conséquence, on a dénoncé comme la source de tous les maux ce principe des nationalités, si généreux et fol jusqu’à la niaiserie. L’on oppose à de si périlleuses chimères l’excellent positivisme de la diplomatie antérieure, laquelle entretenait le désordre dans les Allemagnes et, par ce moyen, sauvait la France et l’Europe. Il est certain que les hommes les plus distingués et les plus influens du second Empire ont eu, pour la Germanie, trop de bontés. D’ailleurs, ils continuaient une tradition qui remonte à nos philosophes et à leur idole, le roi Frédéric II. Dès sa jeunesse, Emile Ollivier, de même que ses amis, ne consent plus à regarder l’Allemagne comme un antre d’où sortent des reitres « dépassant, selon notre du Bellay, tous les autres en barbarie, » ou, selon Machiavel, « d’énormes bêtes féroces n’ayant d’humain que la voix et le visage. » Il songe à Luther, à Frédéric, à Leibnitz, à Kant et à Gœthe. Beethoven est le consolateur de ses mélancolies adolescentes ; il étudie le droit dans Savigny, la dialectique dans Hegel ; il prend Niebuhr, Gervinus et Ranke pour d’intègres historiens ; le dimanche, à la table d’Arago, les merveilleux propos de Humboldt le ravissent. Dès lors, il déclare odieuse une politique française qui entrave l’essor du génie allemand. Plus tard, à la tribune de la Chambre, il admonestera vivement ceux qui, négligeant l’affranchissement de tous les peuples ; ne craignent pas de placer l’intérêt de la France dans « une grandeur égoïste : » il préconise « la grandeur de tous et la justice éternelle. » — « Soyons Français ! » réplique Thiers. Ollivier se réclame de la Révolution, des idées largement humaines qu’elle a répandues par le monde, et affirme sa poétique passion « d’identifier les droits et la grandeur de la France avec les droits et la grandeur du genre humain. » Thiers, obstinément, proteste et revendique pour la France la permission de refuser le suicide. Il a raison : la politique de précaution qu’il recommande, c’est la constante politique de la monarchie française, à laquelle la France a dû sa suprématie et sa sûreté. Foin du principe des nationalités qui sacrifie à l’orgueil et à la voracité de ses rivaux le plus beau royaume sous le ciel !… Et cependant, nous sommes revenus au principe des nationalités : c’est en vertu de ce principe qu’aujourd’hui l’Europe se soulève ; et c’est pour la défense de ce principe que les nations lancent leurs armées ; c’est en fonction de ce principe que la carte d’Europe se refait. Cette fois, aux dépens de l’Allemagne, châtiée d’offenser, quoi ? le principe des nationalités. Thiers avait raison, oui ; d’autre part, le principe des nationalités est valable. En définitive, nous n’avons que lui, pour associer à notre cause les peuples que dégoûte et inquiète la monstrueuse avidité de l’Allemagne. Et le principe des nationalités organise l’Europe souverainement, dès le jour qu’il exclut de ses bienfaits la « race de proie » qui l’a transgressé. Mais, il y a cinquante ans, savait-on, — même si Thiers le devinait, — savait-on que, sous ses dehors honorables, sous son déguisement de philosophie et de littérature, l’Allemagne fût toujours l’abominable Germanie et méritât cette exclusion ? Somme toute, elle ne s’était pas encore mise au ban de l’Europe civilisée ; aujourd’hui c’est le principe même des nationalités qui la condamne.

Enfin, si nous étudions la guerre franco-allemande, et non plus ses préambules, nous acquérons la certitude, et torturante, des bêtises (à quoi bon chercher un autre mot ? ) qui l’ont fait tourner au désastre. Même après les mauvaises journées d’août, même après les défaites et les victoires abandonnées, tout n’était pas perdu, si, au lieu d’aller au secours perdu de Bazaîne, les armées de Châlons se repliaient sur Paris et, au mois de septembre 1870, tentaient la manœuvre qui glorifie le mois de septembre 1914. Tel fut l’avis des plus sages et, parmi eux, l’avis du prince Napoléon. L’avis contraire l’emporta et nous mena jusqu’à Sedan. Le ministère libéral n’existait plus. Emile Ollivier n’eut point à formuler de conseil. Mais tout son récit des opérations militaires tend à cette conclusion. Et il l’avait si bien adoptée qu’on peut dire qu’il a prédit notre victoire de la Marne. Le 17 novembre 1883, il écrivait au directeur du Figaro : « Non, mon cher monsieur Magnard, à aucun moment de ma vie je n’ai dit : Finis Franciæ… Voilà dix ans que j’étudie les détails techniques de la guerre de 1870. Eh bien ! je l’affirme et je le démontrerai : pour perdre l’armée du Rhin, la plus héroïque, la plus disciplinée que nous ayons eue depuis celle du camp de Boulogne, il a fallu un tel entassement de fautes grossières que, le voulût-on, il est impossible de les recommencer deux fois… Soyons imperturbablement pacifiques ; mais ne devenons ni couards ni désespérés. Iéna a effacé Rosbach. Il y a un petit village de Champagne qui donnera son nom à la victoire par laquelle Sedan sera effacé. » Ne doit-on faire honneur de cette prophétie lumineuse à l’homme qu’on a tant, et souvent avec une rudesse injuste, accusé de n’avoir rien prévu dans le pressant mystère des lendemains ?…


Après avoir raconté la séance du 9 août 1870, où fut renversé son ministère, Emile Ollivier note : « Ainsi finit ma vie parlementaire, à l’âge de quarante-cinq ans. Je ne suis jamais remonté à cette tribune… » à cette tribune où il avait eu les plus glorieux et attrayans succès. La phrase n’est ni solennelle ni habilement arrangée ; elle marque, d’une façon rapide et presque évasive, son regret sur lequel sans doute il ne lui plaisait pas de s’étendre davantage et que les méchans trouveraient à dénigrer : le tourmentant regret d’une activité ardente, l’horreur du loisir qu’il ne voulait pas et, pour un tel orateur, l’ennui du silence. Dans les dernières années de sa vie, son éloquence lui restait, son geste élégant, sa voix qui était douce et forte, unie et variée, sa manière qui avait un charme persuasif et un prestige de singulière autorité. Il possédait encore son art, son entrain, cette fougue ingénieuse qui jadis lui avait valu des triomphes, le goût d’argumenter vite, de débrouiller en peu de mots la question, d’y saisir les thèmes lyriques et de s’évader avec eux très haut, comme d’un coup d’aile. Vous étiez son visiteur ; et il faisait de vous son auditoire : il vous enchantait de ses suprêmes discours, inutiles et beaux.

Se taire ! quand on a compté sur les sortilèges de la parole, quand on a connu ses délices !… Il les avait connus et il s’en souvenait avec une espèce de nostalgie douloureuse et exquise… En 1869, lors des élections, il donne, au théâtre du Châtelet, une conférence politique. Il arrive et se heurte à une foule surexcitée de partisans qui l’acclament, et d’ennemis qui le huent, le conspuent, l’insultent et hurlent assez pour qu’il ne puisse placer une syllabe. « Je m’avance sur le bord de la scène et, d’un air souriant, comme si je m’adressais à des amis éprouvés, je dis… » Il leur débite une anecdote et, notamment, de Jupiter qui, un jour, rencontre un paysan… « C’est donc nous qui sommes Jupiter ? » lance, du fond de la salle, un adversaire, mais flatté. « Alors, déployant dans toute son étendue et sa force ma voix, que jusque-là j’avais contenue, je m’écriai : Oui, c’est vous qui êtes Jupiter !… » Le vacarme diminue, et cesse ; les gens écoutent : et ils entendent des vérités opportunes, avec docilité. L’orateur les a séduits ; il les tient et il ne les lâche plus ; voire, il les malmène : en tout cas, il les mène à sa guise, ou peu s’en faut. Puis, ayant fait acte de maîtrise : « Je touchais, dit-il, à ce moment si enivrant où l’orateur remue à son gré son auditoire et l’assujettit à ses sentimens… » Quelques protestations ; elles ne gênent pas l’orateur : elles l’exaltent. Ces protestations, qu’est-ce ? les sursauts de la bête qu’on tue ; et, la bête qu’on tue, l’opinion d’autrui. L’on redouble de zèle… « J’approchais du terme et je pus prodiguer mes forces… » Le discours domine de mieux en mieux la multitude et la dompte. Soudain, le commissaire de police déclare : « Il est onze heures ; mes ordres sont formels ; il faut que je fasse fermer la salle. » Le commissaire est un spécialiste, et qui a su préserver son sang-froid des périls de l’enthousiasme. La séance fut levée. « Cette interruption idiote ou perfide m’arrêta juste au moment où j’allais porter les derniers coups… » Emile Ollivier déteste l’avanie que lui infligea le règlement des réunions électorales, vers la fin de l’Empire autoritaire. Que sera-ce, quand la catastrophe où sombre l’Empire libéral et d’où émerge la République le privera définitivement des voluptés de l’éloquence !… J’insiste un peu : c’est que, lisez l’histoire de l’Empire, autoritaire et libéral, vous serez étonné, ravi, scandalisé, que sais-je ? de toute l’éloquence qui s’y dépensa. Thiers, Jules Favre, Rouher, et le jeune Gambetta qui prélude, et bien d’autres parmi lesquels Emile Ollivier, s’il a des émules, est au premier rang. Que de discours ; les modèles dans tous les genres, et de tous les tempéramens, et de toutes les occasions ; quels artistes, et avec une sincérité parfaite, avec du talent, du génie ! A-t-on jamais plus étroitement confondu l’éloquence et la politique ? Splendide confusion ; mais dangereuse : nous l’ignorons de moins en moins et regrettons parfois le temps où la politique n’était que la pratique assez modeste des affaires de l’Etat. Emile Ollivier dut se claquemurer dans le silence : imaginez Lamartine à qui l’on a ôté sa lyre, ou Liszt à qui l’on a coupé les mains. Ne plus parler, ne plus agir, — et c’est tout un, — précisément à l’heure où il semblait que toute l’énergie française fût requise ! Et le plus grand orateur pouvait se croire le sauveur. Le 9 août, sur le soir, Emile Ollivier se rend aux Tuileries, où il prendra congé de la Régente. L’Impératrice le reçut un peu froidement, ne le consulta guère. Il se leva ; l’Impératrice ne parut pas désirer de le retenir. Et lui, en partant, se rappelait une autre soirée, dans ce même salon des Tuileries. Tout à coup, la fenêtre s’étant ouverte, poussée par le vent de l’hiver, l’Impératrice avait essayé de la fermer. « Mais la tempête était trop forte, et je dus venir à son aide… » Ce 9 août, « la tempête était encore là, mais l’Impératrice se croyait de force à l’affronter sans mon aide. » Ce qu’il dit de l’Impératrice, Emile Ollivier l’eût dit de la France. Ses détracteurs n’ont qu’à sourire ; et des critiques plus mesurés constatent qu’on s’est passé de lui. Mais lui n’a jamais pu s’accoutumer à l’idée que la France n’eût pas besoin de son aide : c’est qu’il avait, au bout du compte, la passion de la servir.

Tragique destinée ! L’impopularité d’Emile Ollivier se manifesta dès nos premiers revers et lui dura jusqu’à sa mort : n’est-elle pas attachée encore à sa poignante renommée ? Ce fut, cette impopularité, un phénomène de qualité, en quelque sorte, légendaire. Il devint, dans l’esprit de ses contemporains, un personnage d’épopée malheureuse ; et, comme le poème attribue au neveu de Charlemagne tous les plus hardis exploits du règne, on lui attribua toute la défaite. Non qu’il y eût à son égard une malveillance préméditée : le hasard s’en mêla et, parmi d’autres, le choisit en particulier. Peut-être, au début, divers amis de la veille, amis de son pouvoir et qui cessaient de le jalouser, le désignèrent-ils et adroitement lui accordèrent-ils une prépondérance qu’ils lui avaient disputée : ils le montrèrent du doigt et, alertes, se blottirent derrière lui, jusqu’à l’instant de triompher ailleurs et sans lui. Mais, plus tard, dégagée de ses primes contingences, les colères que le nom d’Emile Ollivier suscitait prirent un autre caractère et (disons-le sans nul embarras) magnifique : puisqu’il était, aventureusement, l’emblème de la défaite, on ne lui pardonnait pas : bref, on n’acceptait pas la défaite. Ce n’est pas un médiocre sentiment qui perpétra cette implacable représaille. L’impopularité d’Emile Ollivier eut quelque chose de hasardeux et de sacré.

Elle lui a été un affreux supplice, et qu’il a enduré avec plus de fierté morale que de patience naturelle. Car il n’était pas, de nature, l’homme d’une tragique destinée. Vif, gai, merveilleusement doué pour la lutte, épris de ses idées, et de leur succès comme du sien, virtuose applaudi des grands jours parlementaires, content de réussites telles que le paradoxe de transformer en un régime de liberté l’Empire autoritaire et d’être, sans mortel accident de doctrines, le ministre de Napoléon III et l’un des rares républicains qu’on ait connus, il avait accompli des prouesses avec facilité. Sensible à toutes innovations et trouvailles de l’esprit, dans sa jeunesse ; admirateur de Proudhon, socialiste, comme beaucoup de napoléoniens qui se cherchent ; Provençal, et que la Provence fêtait de cette double aubade : « Vive Emile Ollivier ! vive la République ! » une sagesse attentive le prit de bonne heure et le conduisit par les meilleurs chemins. Sans heurt et sans secousse, il était allé à l’Empire : ou plutôt, il amena l’Empire à lui. Il avait l’intelligence agile et prime-sautière. En outre, il savait travailler, lire, méditer et il portait allègrement l’érudition d’un grand lettré. Les arts le divertissaient et il employait la philosophie à l’ornement de ses convictions spiritualistes. Homme d’Etat, il eut des plaisirs de poète. Puis, il fut, dans son pays, comme un exilé.

Plus que le silence, lui coûta le motif du silence : l’hostilité qui ne désarmait pas, qu’il n’acceptait pas, contre laquelle il se débat dans les dix-sept volumes de son histoire. Il n’avait point une âme résignée. Au surplus, comment aurait-il consenti à passer pour l’homme qui a perdu la France ? Il se révolte : et sa révolte commande le respect. D’ailleurs, dans son premier volume, à la date du 22 mars 1894, et quand depuis plus de vingt ans il subit son martyre, il se défend de discuter avec la calomnie : « Je ne viens pas présenter à l’histoire le plaidoyer personnel que je n’ai pas cru devoir à ceux au milieu desquels j’ai vécu. » Il sait que, si nos généraux avaient été vainqueurs, en 1870, la victoire ne serait pas la sienne : et pourtant il ferait figure de grand homme. Nos généraux n’ont pas été vainqueurs ; il n’est pour rien dans leur déconvenue : on le honnit. Ex eventa famam : le succès ! Partout et à toutes les époques, ce fut ainsi. « Je n’ai pas la prétention d’échapper au sort commun et je ne m’élève pas contre la sentence. Un souci d’honneur eût seul pu me déterminer à des justifications personnelles : mais mon honneur n’est ni maintenant ni plus tard à la merci de qui que ce soit ; dès que je l’estime sauf, toute autre approbation m’est inutile. » L’orgueil blessé refuse l’offense et ne réussit point à cacher sa colère. Que veut-il donc ? « A la veille de disparaître de ce monde, je veux donner une dernière preuve de dévouement à la patrie bien-aimée à laquelle j’ai consacré toutes mes pensées. Je veux la laver devant la postérité d’avoir déchaîné parmi les hommes la misère, la défiance, la haine, la barbarie. Je veux démontrer qu’en 1870 elle n’a pas été plus agressive qu’elle ne l’avait été en 1792 et en 1806 ; qu’alors comme autrefois elle a défendu son indépendance, non attenté à celle d’autrui… » Ce n’est donc pas lui que l’auteur de l’Empire libéral entend justifier : c’est la France… Substitution de personne ! dira-t-on ; mais il s’agit de vous et justifiez-vous !… Emile Ollivier, s’il dédaigne l’accusation, n’accepte pas le procès. Tout de même, les dix-sept volumes de l’Empire libéral sont bel et bien sa réplique devant l’avenir. L’Empire libéral est son apologie. La vérité, c’est qu’il n’a pas répondu aux outrages par un pamphlet. S’il n’eût souhaité que de confondre ses accusateurs et d’en appeler contre eux au public, il fallait un petit volume où fussent alignées les critiques et, mieux, les réfutations : chicane contre chicane, et l’on se hâte d’avoir eu le dernier mot. Emile Ollivier ne se vante pas, quand il affirme son mépris de tels procédés ; sa méthode a une autre allure, quand il s’avise d’opposer à une polémique tatillonne l’ample et hautaine histoire. Il substitue à sa cause la cause de la France ? On a beau jeu (et facile) à le taquiner là-dessus et à lui lancer des apophtegmes de modestie : malgré qu’on en ait, le ministère Ollivier représentait la France. Mais la France a payé les fautes du ministère Ollivier ?… C’est ici qu’à mon sincère avis l’auteur de l’Empire libéral a raison, pleinement contre ses adversaires, Oui, le ministère Ollivier, s’il n’a pas voulu la guerre, ne l’a point évitée : l’eût-il évitée, s’il avait su ne pas la vouloir avec plus de résolution, plus de netteté ? ce n’est pas évident ; c’est possible. Et admettons-le : constatons, d’autre part, que, si la France n’a pas voulu la guerre, elle ne l’a point redoutée ; certains soirs, ne l’a-t-elle pas réclamée ? Quoi qu’il en soit des imprudences que le ministère a commises, la France ne l’a-t-elle pas invité à des imprudences, par sa vivacité, par sa fine susceptibilité d’héroïsme. Il fallait résister à la France : et, gouverner, ce n’est pas suivre la fantaisie universelle. En 1792, puisque Emile Ollivier compare ces deux déclarations de guerre, celle de 1792 et celle de 1870, la monarchie presque moribonde met tout ce qui lui reste de force et tout son dernier zèle à détourner de la guerre la révolution déchaînée ; jusqu’au 20 avril, avec un acharnement méritoire, elle achève de se compromettre en conjurant les furieux de ne point s’aventurer contre l’Autriche. La monarchie faisait strictement son devoir et, à la veille de mourir, essayait de gouverner. Toujours est-il que l’injustice principale consiste à imputer au seul ministère libéral et, nommément, à son chef, une aberration (si c’en est une) qui a été celle de tout le monde. Emile Ollivier, sans doute, ne consent pas à reconnaître qu’il se soit trompé, fût-ce avec tout le monde. Du moins couvre-t-il sa politique de ce nom, « la politique que le peuple élaborait depuis 1815. » Il lui importait de montrer que si, après la défaite, tout le monde le délaissa, — et, plusieurs, vilainement, — avant la guerre et dans l’espérance de la victoire, tout le monde l’accompagnait. Il lui importait de montrer que la déclaration de guerre n’avait pas été, de sa part, un caprice de légèreté. Les origines de la guerre, c’est, plutôt que sous le ministère libéral, dans la fatale année 1866 qu’on les démêlera, et plus anciennement. Telles sont les raisons légitimes qu’a eues Emile Ollivier de ne pas écrire un pamphlet, mais une histoire, et de placer dans l’histoire la courte anecdote de son ministère, et de joindre sa cause individuelle à un procès formidable, celui de toute une époque française.

Il lui fallut conséquemment remonter, dans la série des événemens, jusqu’au début du siècle. Son premier chapitre est le portrait de Talleyrand. Le premier livre de l’Empire libéral, qui occupe tout le premier tome, traite « des idées et des sentimens de la France de 1815 à 1848. » Le tome II nous mène au coup d’Etat : le tome II achevé, il y a encore toute la durée de l’Empire autoritaire à exposer avant que nous n’arrivions au point vif du démêlé ; difficultés intérieures, conflit du pouvoir énergique et des velléités révolutionnaires, diverses tentatives de gouvernement fort et manigances de l’opposition ; difficultés extérieures et les audaces de la générosité internationale, audaces qui n’ont pas tout leur effet, de la gloire et des faiblesses, des théories et qui ne donnent pas tout leur résultat, la question de Pologne, la Crimée, l’Italie, le Mexique, et puis Sadowa. Au tome XIII, le guet-apens des Hohenzollern se dessine. A la fin de ce tome, un « petit nuage » se montre, un petit nuage précurseur de la tempête. Quelques jours plus tard, le ciel sera en feu. Or, quand il publiait les premières pages de l’Empire libéral, Emile Ollivier touchait à sa soixante-dixième année. Depuis la guerre, il différait le moment de sa suprême réclamation, laissant aux esprits de ses compatriotes le loisir de s’apaiser et, qui sait ? prenant son temps pour s’assurer de son calme. Après ce long effort de stoïcisme et de secret, d’opiniâtre et de torturante mémoire, durement confinée, l’historien de son pays et de lui-même, qui s’était mis à la besogne sans précipitation, travailla sans hâte. Si, comme il faut le croire, l’impatience de brûler les étapes le tourmenta, il ne céda point à la tentation de se dépêcher et garda son allure. Tandis qu’il composait, avec un soin qui domptait sa fièvre, ses treize premiers tomes, ajournant l’autre, le principal et décisif, résolu à le bien appuyer sur de solides fondemens, les années passaient, le siècle changeait, le vieillard se demandait s’il vivrait assez pour achever son œuvre, pour la conduire au terme en vue duquel il l’avait entreprise… « Je supplie Sa Majesté la Mort de m’en accorder le temps ; je la suivrai ensuite docilement, sans plainte… » Il eut confiance en Dieu, et en lui-même ; il ne dérangea point les lignes de son plan, n’économisa ni les matériaux ni la peine, bâtit sans relâche, n’écouta rien, n’écouta point les avertissemens de sa fatigue, devint aveugle et dicta ce qu’il ne pouvait plus écrire. Quand il imprima son quatorzième tome, La Guerre, il avait quatre-vingt-quatre ans. Son corps fléchissait ; sa pensée, non.

Je l’ai vu à plusieurs reprises, cette année 1909, où il avait couronné du drapeau qui flotte sur la plus haute pierre l’édifice de sa justification. J’ai passé des heures près de lui, dans sa retraite de La Moutte, non loin de Saint-Tropez, au bord de la Méditerranée. Il était content et inquiet ; il calculait que, pour les trois volumes qui le délivreraient de toute sa tâche, Sa Majesté la Vie avait encore à lui faire cadeau de quelques années : à défaut de quoi, l’essentiel était dit. Au bout de son jardin, près des vagues, devant l’horizon de la mer latine, il avait désigné la place de sa sépulture. Il savait où reposerait sa dépouille mortelle ; et, quant à sa mémoire, s’il ne terminait pas le monument complet de son Empire libéral, il se persuadait de la croire en sûreté dans ses quatorze volumes, le quatorzième étant la clé de voûte qu’il jugeait robuste et indestructible. Et il vous interrogeait : « Vous avez vu ? vous avez lu ? C’est concluant ?… » Oui, sur beaucoup de points, il avait apporté une lumière d’évidence, écarté des nuées épaisses de mensonge, posé de claires vérités… « N’est-ce pas ? N’est-ce pas ?… » murmurait-il avec une âpre satisfaction. Sur d’autres points, je ne crois pas que ses argumens soient indiscutables. En particulier, l’indulgence qu’il a pour le ministre des Affaires étrangères contraste avec la sévérité qu’il a pour l’ambassadeur. Somme toute, Benedetti exécuta rigoureusement les ordres qu’il recevait du ministre… « Ce n’est pas là tout le rôle d’un ambassadeur : un commissionnaire y suffirait !… » Sans doute : l’ambassadeur, mieux informé que son gouvernement des conditions dans lesquelles il peut agir, doit avertir son gouvernement, signaler les rebuffades qu’on risque et, si l’on s’aventure, mettre le holà. Et Benedetti n’y a point manqué.. L’insistance qu’il a eue auprès du roi Guillaume et qui aboutit à ce que l’audience ne lui fût pas accordée, — de là cette dépêche d’Ems, que dénatura Bismarck ; de là le « soufflet de Bismarck ; » et de là, finalement, la guerre, — cette insistance, dont il avait indiqué le péril, le duc de Gramont la lui commandait. Les dépêches de Benedetti attestent sa précaution 4 Peut-être un diplomate de génie eût-il tout sauvé : je n’en sais rien. Mais, avouons-le, si Benedetti fut un diplomate et sans reproche et sans génie, ne le distinguons pas de ses entours et craignons de l’inculper seul. Ce n’est pas lui, c’est la politique étrangère de la France qui, — incontestablement honnête, réfléchie, et non pas folle comme on l’a prétendu, — pécha par défaut de génie. Nous n’avons pas eu, dans cette crise, un Richelieu et son Père Joseph ; et nous n’avons pas eu, en adresse, en volonté forte, non plus qu’en perfidie, un égal de Bismarck : on ne le sait que trop. Je me rappelle que, ce même jour où les pressantes questions d’Emile Ollivier m’engageaient à ne pas dissimuler mon sentiment, il me montra son livre de chevet, disait-il, un Machiavel, lu et relu, annoté de sa main : j’admirais sa bonne foi, sa franche humeur, et songeais qu’il n’était pas du tout machiavélique… Mes objections, qu’il accueillait avec bonne grâce, l’importunaient cependant ; et il se débattait. Sur la dépêche de Gramont, cette dépêche du 12 juillet, tardivement adressée à Benedetti sans l’agrément du Conseil, contraire aux décisions des ministres et qui, au dernier instant, fit tout le mal, je le pressai à mon tour et, à brûle-pourpoint, lui demandai pourquoi il n’avait pas là-dessus, dès le 13 au matin, donné sa démission. C’est la dépêche de Gramont, trop exigeante, qui incita Benedetti à froisser le roi Guillaume. Emile Ollivier n’y était pour rien ; la faute appartenait au ministre des Affaires étrangères, ou à l’Empereur : pourquoi l’avait-il endossée ?… Il se leva et, du même ton que s’il eût été à la tribune de la Chambre, il me dit : « La dépêche de Gramont partie, c’était la guerre à coup sûr. Si Gramont ne s’en aperçut pas, je le compris. Eh bien ! est-ce que j’allais, à la veille de la guerre et en pleine tourmente, déserter la France, qui comptait sur moi, et abandonner l’Empereur, qui était mon ami ? » Et il s’étendit, avec une superbe éloquence, sur la « lâcheté » qu’on lui offrait rétrospectivement. « Donner ma démission, reprit-il, je le pouvais : on ne m’avait pas consulté ; j’étais libre. En négligeant mon avis à la minute la plus grave, on me rendait ma liberté. Oui, je pouvais donner ma démission : mais je ne le devais pas. Si vous voulez savoir pourquoi je ne le devais pas, examinez où était mon avantage. La guerre éclatait sans moi ; elle éclatait malgré moi, condamnée par moi, condamnée du geste le plus insolent. Après le désastre, je profitais de ma circonspection, comme Thiers a profité de la sienne. Le discours de Thiers est du 15 ; j’aurais donné ma démission le 13, et ainsi je le devançais. Après la guerre, j’étais l’homme le plus populaire de France ; on m’acclamait. Ce n’est pas Thiers qui devenait président de la République : c’est moi ! » Il s’exaltait : « Au lieu qu’on m’a mis au pilori ! » Et il concluait : « Donc, j’ai agi contre mon intérêt. J’ai fait mon devoir ; et j’ai bien fait ! » Sa voix avait un accent de certitude passionnée. Les hypothèses qu’il soulevait, qu’il agitait avec véhémence, bouleversaient la réalité, créaient une autre réalité qu’il animait de sa ferveur et qu’il détruisait : sur les décombres du rêve auquel, une seconde, il accordait sa complaisance, il établissait la suprématie de son abnégation. Moi, j’entendais l’écho des orages qui, depuis quarante ans, grondaient dans sa mélancolie. Il se tut ; et je ne savais plus s’il avait tort ou s’il avait raison, parmi tant d’émoi, dans une telle évocation des possibilités qu’on suscite et du fait qui ne bouge pas.

L’Empire libéral est une œuvre de souffrance et, par instans, de désespoir. Mais la souffrance ne crie pas merci ; au désespoir succèdent les prompts sursauts d’une ardeur farouche. Emile Ollivier s’adresse au lecteur : il s’adresse à un adversaire. Son lecteur n’est-il pas un adversaire, et non pas un ennemi particulier, mais l’un des innombrables ennemis que lui vaut sa légende ? Cette légende, il ne cesse pas de la sentir autour de lui, — « la légende du mensonge avec laquelle je suis aux prises, » — et qu’il attaque d’un côté, qui revient de l’autre, qu’il tue et qui renaît, qui ne le lâche point, si tenace qu’il doute parfois de s’en débarrasser, et qu’il ne lâche point, lui non plus. Il discute les textes et le commentaire. Il voudrait discuter aussi les bruits qui courent ; il s’efforce de les saisir et ne peut tous les attraper. Que faire ? .. « J’ai donc été plus d’une fois, avoue-t-il, tenté de m’arrêter. Je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de briser ma plume et de me livrer dans ma solitude aux graves méditations qui conviennent à mon âge. Cependant, une force invincible me contraint à continuer… » Pourquoi ? et que se promet-il ?… La gloire de son nom ?… « Je me suis toute ma vie beaucoup préoccupé du devoir et fort peu de ce qu’on appelle la gloire ; je m’en soucierai encore moins dans quelques jours, lorsque je reposerai entre quatre planches couvertes de terre, et encore beaucoup moins si, comme je l’espère, ce qu’il y a de meilleur en moi revit ailleurs. » Alors, pourquoi continue-t-il d’écrire ? « J’écris par dilettantisme ! » Il écrit pour « le plaisir délicieux de rendre témoignage à la vérité. » Par dilettantisme ? Il y a là du défi. Non, Emile Ollivier n’écrit pas par dilettantisme : il écrit par esprit de bataille. Son Empire libéral n’est pas une histoire offerte à la paisible lecture des badauds et des amateurs ; elle n’est pas contée, mais, pour ainsi parler, ripostée. Les critiques la jugeront, plus tard, en tant qu’histoire, quand un autre Boislisle aura eu le prodigieux talent de l’annoter comme le Saint-Simon. Quorum pars magna fui… En deux mots, l’historien de l’Empire libéral est-il impartial ?… Si l’on demandait : — L’historien de l’Empire libéral est-il sincère ? — Assurément, oui : toute son œuvre a le persuasif entrain de la sincérité. Est-il véridique ? Il a prononcé la rude condamnation de l’histoire astucieuse et frelatée ; il a dénoncé comme un crime « la prostitution de l’histoire. » Est-il impartial ? Evidemment, non. Et il s’est expliqué là-dessus avec franchise. « Peut-on, dit-il, être impartial en racontant les événemens auxquels on a participé ? » Au surplus, qu’entendez-vous par cette impartialité ? Si vous exigez qu’on n’ait et qu’on n’exprime aucune opinion sur les événemens et les hommes, « je me déclare incapable d’être impartial, et je doute qu’il y ait beaucoup d’historiens, écrivant même sur les faits auxquels ils sont restés étrangers, qui puissent s’astreindre à cette neutralité sceptique… » Un chartiste qui étudie le règne de Merowig (ou Mérovée) pratique, sans se faire violence, les vertus de l’impartialité complète, ou indifférence morne, pourvu qu’il ait le moins du monde l’esprit dispos et le tempérament flegmatique : encore fera-t-il bien, cette année, d’interrompre ses travaux, s’il est au point de raconter la bataille des Champs catalauniques, où furent repoussées les hordes d’Attila. Mais Emile Ollivier racontait l’Empire libéral, le dialogue de son gouvernement avec Bismarck, l’invasion, la défaite ! En outre, il n’avait pas la mansuétude et la froideur méticuleuse d’un chartiste : je l’ai vu en colère contre Louis le Hutin. Comment son histoire de l’Empire ne serait-elle pas toute frémissante de ses souvenirs, de ses amitiés, de ses enthousiasmes, de ses chagrins, de ses rancunes et de son patriotisme blessé ? Car il pense à lui ; et il se défend. Mais il pense, avec une infinie douleur, à la France meurtrie, au sol souillé, dévasté, à l’Alsace perdue, à la Lorraine perdue, à la gloire perdue. Il vient de peindre la bataille de Gravelotte, si sanglante ; et il a indiqué nos pertes, soldats et officiers, par milliers et par centaines : « En dictant ces chiffres, je n’en puis plus, tout pleure en moi ! » Or, sa légende lui impute la responsabilité première du sang versé dans les combats que sa politique n’a pas su prévenir. On l’accuse d’avoir entrevu ces malheurs et d’en avoir accepté l’éventualité facilement, d’un cœur léger. Ce mot qu’il a dit, à la tribune de la Chambre, le 15 juillet 1870, quand la guerre était, sinon déclarée, inévitable ; ce mot qu’il a lancé, avec plus de verve que de justesse exacte, pour affirmer sa confiance dans le bon droit du pays et dans l’excellence de l’armée ; ce mot lui reste, comme un affront : ce mot qu’on détourne de sa claire signification, par malveillance et en signe de haine. Est-ce qu’une minute avant la phrase du « cœur léger, » il n’avait pas prononcé cette phrase, qu’on affecta d’oublier, la phrase de « l’âme désolée, » importante aussi ? Le « cœur léger, » ne l’a-t-il point expliqué sans retard, et dès que se fut manifesté le faux étonnement de l’auditoire ? Enfin, si l’on fait semblant de l’ignorer, lui le sait qu’il a le cœur lourd et atrocement lourd d’un fardeau de tristesse !… Le verset du psaume, traduit par Dante, lui conviendrait, non la trompeuse devise du « cœur léger : » « Attendete et guardete s’egli e dolor alcun’ si come il mio grave. » On ne l’a pas compris ? C’est qu’on tient à ne pas le comprendre. Et on l’outrage : il ne reçoit pas l’outrage d’un cœur soumis ; et il n’écrira pas l’histoire d’un cœur tranquille. Mais, l’impartialité, ne la confondez pas avec l’indifférence. L’impartialité, la seule qui soit le devoir de l’historien, l’oblige « à ne pas travestir les opinions et les actes, à rapporter les opinions qu’on ne partage pas, les actes qu’on réprouve, avec un tel scrupule d’exactitude que ceux-là mêmes qui en sont les auteurs n’aient rien à y reprendre et à y ajouter. » Emile Ollivier cite comme un exemple et un modèle d’impartialité le cardinal Bellarmin, théologien de l’ordre des Jésuites : « On le mit à l’index parce que son exposition sincère des erreurs condamnées inspirait à plus d’un l’envie de les adopter. » L’auteur de l’Empire libéral n’est point allé jusqu’à un tel excès : les actes qu’il réprouve et les opinions qu’il ne partage pas, il n’engage pas son lecteur à les louer ou à les excuser.

Il faut, dit-il encore, que l’historien donne à son lecteur le moyen de juger les jugemens qu’il lui présente et de les réviser. Pour cela, qu’on n’hésite pas à publier les documens, les pièces du procès. Emile Ollivier suit son précepte : ses volumes sont riches de documens et de pièces ; il avoue même qu’il a souvent sacrifié l’agrément littéraire de ses narrations à l’intègre souci de publier « les textes » authentiques. Cependant, l’histoire et la publication des textes sont deux choses. L’histoire est une opinion. Tout publier ? elle choisit. Tout dire ? elle n’en finirait pas. L’historien, loyal et patient, s’informe ; et il n’omet rien de ce qui peut l’avertir. Ensuite, avec bonne foi, il n’a plus qu’à livrer au public ses conclusions et ses preuves.

Emile Ollivier n’a rien ménagé pour se procurer les bons matériaux de son ouvrage. Pendant plusieurs années, il a lu, compulsé, copié, aux Archives des Affaires étrangères, les dépêches et les divers papiers de l’Empire ; il a examiné les actes officiels de tous les pays, recueils diplomatiques, débats des assemblées ; il a interrogé ceux des « acteurs du drame » qui survivaient et qui voulaient bien lui communiquer leurs carnets et leurs notes ; et il avait, lui aussi, ses notes et ses carnets, son journal quotidien, destiné à lui seul et où, dès l’Empire, il consignait le détail de ses journées. Surtout, il avait à sa disposition ses souvenirs, et d’une acuité singulière. Son journal quotidien, le journal d’autrui, les actes officiels, les archives, lui permettaient de contrôler ses souvenirs ; mais aussi l’interprétation des documens lui était fournie par ses souvenirs ou, disons plus simplement, par son souvenir général de la vérité dont il possédait l’intangible certitude. Son histoire, sans cesse complétée, alimentée de nouvelles acquisitions, dépend moins du travail qu’il accomplit pour en élaborer les volumes que de son ancien contact avec les événemens et les hommes. Il a été, il continue d’être l’un des « acteurs du drame ; » il ne s’est pas détaché du drame dont il se fait l’historien. Son œuvre n’en est que plus émouvante. Dira-t-on qu’elle en a moins de valeur historique ? Non : cette vue des événemens et des hommes appartient à l’histoire ; elle a eu des conséquences réelles et elle est le testament d’une pensée qui fut active et, vaille que vaille, efficace. L’on se trompe, si l’on croit que l’histoire est jamais dans un livre : il n’appartient à personne de l’accaparer tout entière ; elle est dans la réunion des livres, de même qu’il y a plus de vérité dans la somme contradictoire des systèmes que dans une philosophie, de même qu’il y a plus de réalité dans la tumultueuse quantité des hommes que dans un héros.

L’Empire libéral est, à mon avis, l’un des témoignages qui composent l’histoire du second Empire. Et quel témoignage, d’une autorité impérieuse, d’une abondance extraordinaire, d’un prix inestimable ! « On pourra, dit Emile Ollivier, en regardant à la loupe ce que j’ai écrit, y relever quelques inexactitudes secondaires ; » et il en donne l’échantillon de telle bévue momentanée que lui-même signale dans ses errata. Ce n’est pas tout ; et admettons que, dans les dix-sept volumes de l’Empire libéral, on relève des inexactitudes plus graves, auxquelles ne suffise point l’erratum, mais qui appellent la discussion : qu’importe ? Voilà, je ne dis pas, le portrait de l’Empire, mais l’un des portraits de l’Empire, et magnifique. Ressemblant ? Certes, oui ; même si, consultant leur mémoire et leurs sympathies, les uns hochent la tête et insinuent que le modèle y est flatté, les autres qu’il y est calomnié. Quand nous avons sous les yeux un portrait ancien, de Holbein, je suppose, ou de La Tour, celui-ci une preste physionomie, celui-là un visage qui a duré, nous sommes sûrs que tel a été une après-midi, le sourire de Camargo et, pendant de longues années, l’air de songe timide où Anne de Clèves eut quelque beauté. Qu’en savons-nous ? L’une et l’autre, la belle fille et la princesse infortunée, sur les deux images, sont vivantes. Nous en avons la vision, l’assurance qui ne trompe pas. Eh bien ! le portrait de l’Empire, par Emile Ollivier, est la vie même, la vie remuante et agissante, astreinte à des lois et à des fatalités qu’elle ignore, d’où elle semble s’échapper, la vie ardente et imprudente. Le peintre n’a épargné ni les vives couleurs, ni les lignes hardies. Il a reçu l’enseignement des maîtres classiques et leur discipline se voit jusque dans ses audaces ; puis il a été l’ami des romantiques, et d’un Michelet. D’ailleurs, il avait le don, l’originalité naïve, la spontanéité que l’habileté ne remplace pas ; il avait sa manière, qui est une grande manière, et sa désinvolture, qui impose. Il peint large, et cependant avec précision. Ses traits sont, du premier coup, justes, ou expressifs. Ses touches ont la teinte et la lumière.

Le personnage principal de l’Empire, est-ce l’Empereur ? La figure de Napoléon III apparaît, dans l’Empire libéral, sous un jour neuf et qui l’éclaire favorablement. Cette figure énigmatique, a-t-on pris coutume de dire ; et l’on en fait, ou à peu près, un prince Hamlet qui a vieilli. C’était un homme intelligent et bon qui, sans génie, avait à porter le nom même du génie ; et puis, ce fut un homme qui, avec une étonnante sensibilité de l’esprit, s’émut de toutes les chimères de son temps, lorsque le rôle qu’il assuma le chargeait de résister à toutes les chimères. Nulle idée généreuse et qui ne l’ait touché. Or, quelle idée n’est pas séduisante ? Il faut, pour qu’une idée soit laide, qu’elle se réalise. Les théories sociales le tentaient et, en quelque façon, n’a-t-il pas été socialiste ? Il aimait le peuple ; et il aimait l’autorité, non pour le plaisir de l’exercer, pour le bien qu’elle permet d’accomplir. Il aimait la justice, et il aimait la France : il lui a rêvé une mission d’apostolat bienfaisant parmi les nations. Il aimait la République ; et il était empereur : sa dernière espérance fut de fonder, avec Emile Ollivier, la République sous la tutelle de l’Empire. Il était le neveu de Napoléon et l’enfant d’un siècle déraisonnable. Quant à passer des intentions à la pratique, il le savait ; il ne manquait pas d’initiative, de courage ou d’adresse. Les difficultés ne le rebutaient pas ; il avait l’art de réussir, mais non pas l’art de se contenter. Cet avilissement d’une idée qui se réalise lui tournait en déceptions toutes ses entreprises. Il avait une tristesse résignée, d’un grand charme ; et il avait ces façons d’amitié, si captivantes, des êtres les meilleurs et les plus tristes. Emile Ollivier eut pour lui de la tendresse : de l’amitié, ce n’est point assez dire. Ensuite, Napoléon III se trouva dans des calamités où il mérita plus de pitié que d’objections. Les pages où Emile Ollivier le conduit, à petites étapes, de Metz condamnée à Sedan, sont un évangile de la douleur et de l’abnégation, le martyre de la crédulité agonisante.

Le personnage principal de l’Empire, ce n’est pas l’Empereur ; ni le prince Napoléon, si bien pourvu de qualités brillantes, et qui était né pour le premier rang, mais qui, au second, se gaspilla ; ni Rouher, qui eut tant d’influence,, et le plus beau talent, souvent pernicieux. Le personnage principal de l’Empire, dans les dernières années, c’est le Parlement. Quelle place il tient ! immense et telle qu’en lisant l’Empire libéral, nous arrivons à croire que c’est lui, anonyme et paré des noms les plus illustres, qui règne : s’il ne règne pas, il empêche qu’on règne. Emile Ollivier ne le dénigre pas. Voire, il lui accorde une espèce de prédilection que les mauvais souvenirs n’ont pas atteinte. Le Parlement a renversé le ministère libéral : avant cela, le Parlement avait accueilli les débuts de ce jeune orateur, lui avait prodigué les plus « enivrantes » minutes de sa vie éloquente ; plus tard, il lui avait été sévère, mais seulement quand l’orateur en fut à préférer la lutte violente au simple succès. Sous l’Empire autoritaire, Emile Ollivier, qui est de l’opposition, doit tout au Parlement : la célébrité, la joie de promulguer ses croyances. Sous l’Empire libéral, ce fut la mêlée, où la voix la plus éclatante domine toutes les opinions. L’auteur de l’Empire libéral traite le Parlement avec gratitude. Or, le Parlement, sous l’Empire, a-t-il été digne de bien des éloges ? Il a parlé ; il a énormément parlé : son langage n’était pas médiocre. Les honorables traditions de l’éloquence florissaient. Les orateurs, des lettrés pour la plupart, assez bien nourris de latinité, avaient en outre des passions politiques suffisantes pour animer leur saine rhétorique. Leurs thèmes, ce furent tous les problèmes du jour, sans compter les idées éternelles. Les occasions de se montrer ne manquèrent pas, avec les élections, les réformes, et enfin la juste quantité de désordre qu’il faut pour que l’art oratoire ne languisse guère. En fait de liberté, le nécessaire ; et il n’est pas établi que la tribune ait besoin de beaucoup de liberté. Assez de contrainte aussi pour qu’on dût avoir du talent, plutôt que de s’abandonner à une exubérance inattentive. Point de grossièreté, point de bassesse, ni, à proprement parler, de vilenie. De la folie, certainement, à certains jours. Et les plus fous enveloppaient de généreux principes leur impertinence. Non, le Parlement, sous l’Empire, n’est pas méprisable. Emile Ollivier s’y plaisait à bon droit.

Cependant si, comme tout l’Empire libéral nous y invite, nous cherchons les responsabilités de la guerre, n’examinons pas seulement les actes d’Emile Ollivier, les actes de Gramont, les actes de Benedetti. Le Parlement a ses responsabilités, et lourdes.

Lorsque l’Empereur, avec le maréchal Niel, s’applique à réorganiser et à fortifier l’armée, le Parlement l’encourage-t-il dans cette œuvre de salut ? On a prêté à l’un des membres de l’opposition cette parole abominable : « Gardons-nous de fournir à l’Empereur les moyens d’une guerre heureuse ! » Admettons (souhaitons même) que cette abominable parole n’ait pas été prononcée : elle résume, sous la forme la plus cynique, un sentiment auquel ne furent pas étrangers tous les ennemis du régime ; ne reprochait-on pas ouvertement à l’Empereur de « militariser la jeunesse française, » quand on reprochait aussi à l’Empire d’humilier la France devant l’Europe ?… Ensuite, le principal grief qu’on ait contre le gouvernement qui a déclaré la guerre, c’est la faute qu’il a commise en harcelant de ses réclamations diplomatiques le roi Guillaume. Quoi ! dit-on, Léopold de Hohenzollern renonçait à la couronne d’Espagne : le prince Antoine en donnait l’assurance ; Olozaga montrait à Napoléon III, à Emile Ollivier, à Gramont, la dépêche indéniable. Il fallait s’en tenir là. Somme toute, l’ambition prussienne avait cédé ; les orgueilleux Hohenzollern, bon gré mal gré, mettaient les pouces : et il fallait s’en tenir à cette précieuse victoire de notre diplomatie. C’est ce que n’a pas fait le gouvernement. Voilà le grief : il est judicieux. Mais, la précieuse victoire de notre diplomatie, comment le Parlement l’a-t-il accueillie ? Avec joie ? Non. L’opposition ne désirait pas une victoire diplomatique (ou autre), pour le gouvernement de l’Empire libéral : qui en doute ferme les yeux à l’évidence.,Bismarck voulait la guerre : c’est lui, la cause de la guerre. Ses traquenards, le ministère libéral ne les a point esquivés : le Parlement non plus. Le gouvernement fut mal inspiré (l’événement le prouve assez), lorsqu’il ne se contenta point des assurances que lui donnait le prince Antoine et réclama les assurances du roi Guillaume. Mais l’inspiration mauvaise ne lui vint-elle pas du Parlement ? du Parlement qui, sans relâche, l’accusa de faiblesse ? Bien avant le désistement du Hohenzollern, et tandis que le gouvernement affirmait sa volonté de restreindre à la question de la couronne espagnole le démêlé de notre pays et de la Prusse, l’opposition flétrissait une politique si grêle et insistait pour qu’on ne différât point de réparer le désastre de Sadowa, d’exiger l’obéissance de la Prusse au traité de Prague et la démolition des forteresses qui menaçaient notre frontière. Parmi les partisans de cette politique, non pas grêle, citons Gambetta. Le Parlement ne s’est pas contenté plus volontiers que les ministres de la réponse fournie par le prince Antoine ; et la demande de garanties, source de nos malheurs, le Parlement ne l’a pas seulement approuvée : il l’a sollicitée. Il eût écrasé de son mépris et il eût chassé un ministère qui se fût déclaré satisfait sans avoir obtenu du roi Guillaume un engagement sérieux. Il ne tolérait pas que la France parût timide et qu’elle ne sût pas revendiquer avec aplomb ses droits, notifier avec résolution ses caprices. Eh bien ! le patriotisme l’exaltait ? Sans doute ; mais alors, les fautes des ministres sont les fautes des ministres et du Parlement conjoints. En outre, le Parlement, — disons, si l’on veut, une large partie de l’assemblée, — se fit un jeu de multiplier les difficultés auxquelles le gouvernement avait à répondre et auxquelles il devait succomber. « Les fautes que commet l’Empire, c’est la République qui en profite : » ce terrible mot de Rochefort, beaucoup de députés l’auraient adopté pour devise. Et Paul Déroulède, qui n’était certainement pas bonapartiste, a écrit : « C’est l’ineffaçable opprobre de tous les partis d’opposition au régime impérial que d’avoir continué à se laisser dominer par leurs passions personnelles, a pareille heure. L’intérêt de la pairie avait disparu pour eux, par cela seul qu’ils le sentaient mêlé aux intérêts de l’Empereur. Il y eut chez la plupart une perte absolue du sens national : croule la France, pourvu que l’Empire tombe ! » Le comte de Chambord, lui, écrivait de l’exil le 1er septembre : « Il faut oublier tout dissentiment, mettre de côté toute arrière-pensée ; nous devons au salut de notre pays toute notre énergie. La vraie mère préférait abandonner son enfant plutôt que de le voir périr. J’éprouve ce même sentiment et je dis sans cesse : Mon Dieu, sauvez la France, dussé-je mourir sans la revoir ! » Ces augustes paroles, la situation les commandait. Hélas ! d’autres sentimens troublèrent d’autres âmes, et est-il dans notre histoire politique un jour plus affreux que celui où la chute de l’Empire consola de Sedan plusieurs doctrinaires ?…

Parmi les dépêches que notre ambassadeur à Berlin reçut de son gouvernement, il y en a une, — Emile Ollivier ne la cite pas, — qui me semble très significative. Elle porte la date du 10 juillet. Gramont, depuis quelque temps, pressait Benedetti de ne point laisser le roi de Prusse nous amuser par des faux-fuyans. Benedetti répondait qu’il avait conscience de sa tâche et qu’il agirait avec fermeté, oui, mais avec calme : « Vous m’approuverez, j’espère, de ne rien brusquer… » Il savait que le roi Guillaume s’impatientait ; il recommandait la modération. Gramont, néanmoins, montrait sa hâte d’en finir : « Employez tous vos efforts pour obtenir une réponse décisive. Nous ne pouvons attendre… » Pourquoi ? « sous peine d’être devancés par la Prusse dans nos préparatifs. » Bonne raison ? Peut-être ; et pourtant la mobilisation ne se fit pas avec tant de rapidité qu’on dût, afin de gagner quelques heures, perdre tout ménagement : on pouvait occuper à des préparatifs indispensables les heures, ou même les jours, de la précaution diplomatique. Mais, dans la soirée du 10 juillet, Gramont télégraphie à Benedetti : « Vous ne pouvez vous imaginer à quel point l’opinion est exaltée. Elle nous déborde de tous côtés, et nous comptons les heures. Il faut absolument insister pour obtenir une réponse du Roi, affirmative ou négative. Il nous la faut pour demain : après-demain serait trop tard. » Trop tard, pour l’armée ? Non : trop tard, pour l’opinion publique. Benedetti avait exposé nettement les motifs de sa prudence, ou, si l’on y tient, de sa lambinerie. Les ordres de Gramont ne l’autorisaient point à continuer de même sorte. Il vit le roi Guillaume, lequel regretta de n’avoir rien à lui apprendre, ne sachant pas où était le prince Léopold, ne sachant rien. Conformément aux ordres de Gramont, Benedetti insista et dit qu’on touchait « au moment où le gouvernement de l’Empereur ne pourrait plus ajourner les explications qu’il devait aux Chambres et au pays : » de quoi, certes, le roi Guillaume se moquait un peu. Benedetti insista encore : on accusait, en France, le gouvernement de se laisser berner ; le silence auquel s’obstinait la cour de Berlin, comme aussi le pouvoir madrilène, l’opinion publique, en France, y voyait la preuve « d’une entente concertée contre nos intérêts. » Donc, le gouvernement de l’Empereur avait besoin d’une réponse-catégorique et sans délais. La suite, personne ne l’ignore. Et il est patent que, si Gramont pousse Benedetti à faire vite, la politique intérieure l’y engage : il s’agit de ne point offenser, par des atermoiemens, le pays et les Chambres ; en d’autres termes, l’opinion publique.

Si l’on prétend juger avec exactitude les préliminaires de nos désastres, il importe qu’on remarque ceci : la guerre de 1870 est, chez nous, la première (depuis les guerres de la révolution ; mais, les guerres de la révolution, leurs circonstances les séparent de toutes les autres), la première à la déclaration de laquelle ait collaboré d’une façon déterminante cette puissance nouvelle, l’opinion publique. Là-dessus, les discussions iront leur train naturel. On félicitera l’ancien régime, qui gouverna et sut garder à l’écart des égaremens populaires la diplomatie et ses conséquences. On observera que, dans notre histoire, les meilleures initiatives, en telle matière, sont dues à des ministres qui n’avaient pas à consulter l’opinion publique ; et l’intervention de l’opinion publique, en telle matière, aboutit à de fâcheux résultats. On répliquera que l’ancien régime, tout seul et sans l’opinion publique, s’est trompé quelquefois. Principalement, on remarquera que l’ancien régime, impeccable ou non, n’a point supprimé l’opinion publique : il l’a si peu supprimée qu’il a succombé aux coups de cette puissance nouvelle, où qui se manifestait nouvellement, et qui désormais prendra une extension redoutable. Toujours est-il que l’opinion publique a, elle aussi, elle autant que le ministère Ollivier, sa responsabilité dans les préludes de la détestable guerre. L’injustice, et messéante, consiste à ne s’en prendre qu’à Emile Ollivier, Benedetti ou Gramont. L’injustice consisterait surtout à oublier que la guerre est l’œuvre tortueuse et acharnée de Bismarck.

Seulement, il est vrai que le rôle du ministère était de maîtriser l’opinion publique : il eût gouverné, au sens précis du mot, s’il avait eu soin d’être assez fort pour que l’opinion publique ne lui fût pas menaçante et pour qu’il pût traiter les affaires du pays sans l’agrément furtif de l’opinion publique et, au besoin, contre elle. Or, Emile Ollivier, libéral et, je le disais, républicain, se fiait à l’opinion publique et ne se croyait pas en droit de la malmener. Quand il appartenait à l’opposition, ne proclamait-il pas la nécessité d’ôter à « la volonté solitaire et omnipotente de l’Empereur » la conduite de la diplomatie ? Et l’un des vœux de son Empire libéral, ce fut d’assurer « au pays, » plus de contrôle sur la politique étrangère. Tout s’enchaîne : et Gramont, qui houspille Benedetti, cède à la considération parlementaire ; il est fidèle aux principes de l’Empire libéral.

Et puis, pour maîtriser l’opinion publique, il aurait fallu opposer à ses velléités étourdies une volonté fixe. Ne dénigrons pas la diplomatie du second Empire : « Elle a été beaucoup plus attentive, beaucoup plus avisée et beaucoup plus clairvoyante qu’on ne le croit à l’ordinaire… » Qui lui rend cet hommage ? La Commission chargée en 1907 de publier les documens relatifs à l’histoire politique et diplomatique de la guerre, et composée de MM. Joseph Reinach, Auiard, Emile Bourgeois. Mais lisons le récit d’Emile Ollivier : nous sommes frappés de voir que, quant à la guerre, il n’y avait point, dans le gouvernement, de volonté fixe. L’Empereur était indécis ; Gramont, suivant qu’il venait de causer avec tel ou tel, changeait, — non de préférence, — d’indécision. Personne n’a voulu la guerre : et c’est Bismarck qui l’a voulue ; mais, au gouvernement de l’Empereur, personne n’a exactement voulu qu’il n’y eût point de guerre et n’a soumis toute la politique à cette volonté.

De tous les hommes qui furent au pouvoir en 1870, celui qui a le moins voulu la guerre, c’est celui-là même à qui on l’impute généralement, l’auteur de l’Empire libéral. « Le gouvernement désire la paix, s’écriait-il, le 6 juillet, à la tribune de la Chambre. Il la désire avec passion… » Et la gauche proteste… « mais avec honneur ! » Applaudissemens de toutes parts. Le désistement du prince Léopold combla de joie, le 10 juillet, Emile Ollivier qui, sans retard, annonça la paix et, dans les couloirs de la Chambre, sema cette bonne nouvelle. La demande de garanties n’émane pas de ses conseils. Il est partisan de la paix, « avec honneur, » jusqu’au « soufflet de Bismarck. » Dès lors, il n’hésite pas : c’est la guerre. A-t-il raison ? La France avait reçu, de Bismarck, un soufflet !… Si l’on objecte à Emile Ollivier que c’était là trop de susceptibilité, la réponse lui est facile : la France a le droit d’être susceptible. Sans doute ! et l’on se sent, je l’avoue, en position gênante pour n’être pas de cet avis : Bismarck avait provoqué la France. Et, la France n’eût-elle pas relevé le défi, Bismarck n’était pas au bout de ses manigances. Pourtant, on ne se délivre pas de cette idée que la terrible guerre a été résolue, un peu, comme un duel. Au bout du compte, avant de lancer le cartel où était risquée la France, où étaient aventurés les siècles de la France, il valait d’y regarder à deux fois.

La suprême réplique d’Emile Ollivier, la voici : nous étions prêts ; la guerre devait réussir. Avec quelle ardeur combative et quelle superbe véhémence, avec quelle angoisse, dans ses derniers volumes, il s’acharne à démontrer ces deux thèses ! Nous étions prêts : l’étions-nous ? et tout s’est passé comme si nous ne l’étions pas ! Emile Ollivier cite des chiffres, discute les allégations des adversaires de la France et des adversaires de l’Empire ; il accumule les argumens et les preuves. Combien de fusils, de canons, de souliers, de capotes, dolmans et tuniques de sacs, de tentes, de couvertures ? Combien de cartouches, d’obus ? Tant. Et en fallait-il davantage ? A Gravelotte, les Prussiens ont perdu 19 260 hommes, 899 officiers : « Notre belle armée ! s’écriait le Prussien Kreischmann ; encore beaucoup de victoires comme celle-là, elle n’existera plus ! » Tous ces Prussiens tués, cela suppose des munitions : nous étions prêts ! Alors, la guerre devait réussir ? Elle le devait !… Ah ! démontrez qu’elle a réussi ! Emile Ollivier le sent bien que, faute de cette impossible conclusion, toute sa dialectique chancelle. Mais que faire ? Il ne lâche point sa dialectique et, si j’ose dire, il s’y accroche avec un admirable désespoir. Ses récits de batailles, Sarrebruck, Forbach, Borny, Rezonville, Gravelotte, Saint-Privat, sont des chefs-d’œuvre de clarté. Il nous dit : — c’est ici, tout juste à ce point, qu’on s’est trompé ; — nous le voyons. Des chefs-d’œuvre d’émotion. Il nous indique : — c’est ici que nous tenions la victoire ; — et la victoire a filé ailleurs. L’impression qu’il nous laisse et veut nous laisser, un mot la résume : fatalité. Plus il s’efforce de démêler, à la rigueur, les élémens de ces combats, mieux nous apercevons qu’un hasard perpétuel y détraque toutes probabilités. Un hasard qui a cette particularité singulière de ne point s’éparpiller : tous ses coups frappent uniformément nos armes. Un hasard qui a de la suite dans les idées, c’est ce qu’on nomme fatalité. Pourquoi, le 17 août, n’avons-nous pas saisi la victoire ? Nous l’avions sous la main ; nous l’avions entre les doigts, et il n’y avait plus qu’à fermer les doigts sur elle. Emile Ollivier tâche d’expliquer Bazaine ; il n’y parvient pas : et Bazaine est incompréhensible. Bazaine appartient à la fatalité. Le 4 août, l’Empereur écrivait à son ministre : « Nous avons tout intérêt à traîner la guerre en longueur… » Il fallait se hâter, profiter de notre avance, frapper le premier coup : « nous étions perdus, » a dit Bismarck. Plus tard, quand l’armée de Mac Mahon, se repliant sur Paris, pouvait tout réparer : « C’est une honte de ne pas aller au secours de Bazaine ! » s’écriait Jules Favre. Tout le monde s’est trompé : la victoire aussi.

La somme des malheurs accable les initiatives et, en quelque mesure, les fautes. En présence de telles catastrophes, on se prend à redouter les occultes manigances du Destin. L’on se signe et l’on s’éloigne ; ou bien, comme les anciens, on ferme une clôture sacrée autour de ce lieu où est tombée la foudre.

Le dernier volume d’Emile Ollivier porte ce sous-titre : « La fin. » La fin provisoire ! La véritable fin s’appellera bientôt la Revanche.


ANDRE BEAUNIER.