L’Hiver en méditation

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Édition du Mercure de France (pp. 5-283).


L’Hiver en Méditation les Passe-Temps de Clarisse SUIVI D’UN OPUSCULE HUGO, WAGNER, ZOLA & LA POÉSIE NATIONALE PARIS ÉDITION DV MERCVRE DE FRANCE IV, BVE DE L’ÈCHAVDÉ-SAINT-GBBMAIN, XV


Passe-temps de Clarisse. — Suivi d’un opuscule sur Hugo, Richard Wagner, Zola et la poésie nationale. — par Saint-Georges de Bou- hélier. Paris. Edition du Mercure de France. XV, rue

de l’Échaudé-St-Germain. — M DCCC XCVI.
Bouhélier - L’Hiver en méditation, 1896.djvu

A EMILE ZOLA

Maître,

Bien que votre harmonieux génie ait conquis l’attention du monde, il n’est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre auteur contemporain, mais il ne semble pas qu’un seul homme vous lise. Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l’estime, et l’admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n’a subi autant d’attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses diatribes de l’envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, malgré vos travaux d’une solidité admirable^ le public se refuse encore à vous en reconnaître les dons.

Cependant de quelle force n’êtes-vous pas anobli ! Quelle beauté dans tous vos ouvrages ! La Terre, Germinal, les colossales fresques ! Cela se déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les avez dotés d’un rythme, et vos paysans resplendissent, semblablement à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela demeure pathétique. Je connais des régions plus belles sans en pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes que nous fussions les spectateurs, j’aime le sage et noble équilibre. Ce qui distingue votre univers, c’est la paix de son innocence et sa puissante vitalité. Magnifiquement, l’antique Pan y palpite. L’insufflation des sèves soulève sa poitrine large.

Ainsi, j’ai éprouvé la pudeur de votre œuvre, quand l’épaisseur du crépuscule fatiguait ma maison d’hiver. Mélancoliquement à l’abri, je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si l’offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l’admiration en laquelle vous tient un jeune homme.

Saint-georges De Bouhélier.

1er Octobre 1896.
M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER.

PRÉAMBULE

Aux approches du dernier hiver, je fis la connaissance d’une charmante petite fille de qui l’ardente mélancolie, la grâce, le clair visage d’enfance m’impressionnèrent tendrement. Je pus le lui avouer sans qu’elle s’en offensât, car ce n’était pas une femme très vertueuse, et nous nous jurâmes, mutuellement, la plus passionnée affection du monde. Je voulus qu’elle prît le nom de Clarisse, bien que le sien ne fût pas moins exquis, mais celui-ci me plaisait davantage, parce que je pensais que nul autre que moi n’avait pu le lui attribuer. Ainsi je crus la séduire, et elle m’apparut comme une fiancée. Le subterfuge m’enchanta.

J’étais exténué d’une profonde tristesse. Sans nulle raison sentimentale qui semblât valable à mon entourage, j’éprouvai, dans ce temps, à un point incroyable, l’affreuse souffrance de ce beau ciel livide, quand les feuilles tombées me touchaient aux larmes. Je ne pouvais rien supporter des spectacles qui font les délices de la plupart de mes amis. D’ailleurs, de mes rancœurs, je ne leur parle jamais. Cependant le bel air de fête de ceux avec qui j’entretiens d’étroites relations de pensée, leur fraîche, magnifique allégresse, que je présumais importune, leurs souriantes amours me troublaient jusqu’à froisser frénétiquement ma sensibilité intime.

Alors, je connus cette blanche petite fille, et tout de suite, sa douceur me charma. Je l’entrevis deux ou trois fois, au mail, dans la rue, parmi des jardins, et je ne laissai pas d’en être bientôt épris. Un jour, que je la rencontrai, mes paroles se firent tumultueuses, je pressai ses mains avec fièvre et je la baignai de baisers, si bien qu’elle vint à succomber sans montrer la plus vaine pudeur. — Chère amoureuse, tremblante enfant, de quelles nostalgies m’as-tu délivré !

je ne l’ai point conduite dans les jardins publics où j’ai coutume de fréquenter. Nous formâmes l’entreprise d’être heureux en silence. Cependant, j’avais résolu de passer dans le recueillement, la froide saison d’hiver qui s’annonçait déjà. Je lui proposai ce dessein. Elle s’y arrêta et ce fut ainsi.

Hélas ! pourquoi donc étais-je, vers ce temps, tout accablé d’émoi, de doutes tragiques ? En vérité, je m’en souviens à peine. De jeunes églantines rougissantes ont refleuri la haie antique, j’ai connu la plus pure amante, mon âme s’est embellie encore ; j’ai bu, j’ai mangé et j’ai lu ; j’ai écrit des méditations dont le mérite ne semble point méprisable ; à la crête du coteau là-bas, j’ai vu, une multitude de fois, frémir des matins de colombes, en sorte que cette souffrance d’hier m’est devenue extrêmement lointaine.

Peut-être l’affreuse bassesse des hommes m’avait-elle empli de son amertume. Des amis sur qui je comptais trompèrent l’indulgence de ma mansuétude. Le bel agneau blanc expira. Pourtant je le sens bien, ce qui me désolait, ce n’était point tant réellement, ces circonstances si malheureuses qu’une mélancolie montée de l’abîme. — J’éprouve, parfois, l’étreinte de l’ombre. Une ruche brille, des blés flambent, J’eau chante, on ne peut expliquer cela. Il semble que l’on soit le témoin de sa propre disparition. Une partie de soi s’effrite, dépérit. On pressent la perte d’un trésor confus. On ne comprend pas, rien n’aura plus lieu. Ceux qui n’ont point senti, en eux, ce ténébreux vertige de l’âme, ah ! que distingueront-ils de ma pensée !

Le véridique, le réel, le certain, c’est que, durant toute cette époque, un orage de larmes roula dans mon cœur. Je ne parus pas, pourtant, moins joyeux. J’ai pris l’habitude de sourire. Personne ne put rien présumer du tumulte intérieur dont j’t-tais frémissant. Malgré leur perspicacité, mes subtils amis me pensaient placide. Mais, de peur que mes confidences ne les trouvassent point disponibles, je m’interdis de leur en faire. Il m’aurait déplu de les détromper. Je les laissai donc dans l’erreur. Enfin,-et au surplus, ce fut sans doute aussi parce que, strictement, j’ignorais ce que j’aurais pu leur confier.

Dans cette situation d’esprit, je n’étais tenté que par l’imprévu, et bien de.s êtres me déplaisaient dont la vue naguère m’était délicieuse. J’eus accepté toute aventure, quelle qu’elle fût, tragique, triste ou opportune, pourvu qu’elle m’entraînât en dehors de moimême, loin de cette maison et de cette cité. Parmi des gens qui ne s’occupent qu’à en médire, j’épiais la venue d’un héros certain. Mais aucun ne sut rayonner la froide stagnation de nos âmes.

Accablé d’ennui et de peine, je connus l’amertume du monde. Mon front se gonfla d’une marée mauvaise. Hélas ! vers ces jours de douleur, avec quelle frénésie, quelles larmes, quelle épouvante, j’ai pu ressentir l’infamie humaine ! Le visage même de mes amis offensait ma mélancolie. C’est qu’en présence de ces jeunes hommes, je distinguai, plus fortement, l’atroce muraille qui nous sépare les uns des autres. A moins d’appartenir à une race ressemblante, depuis les premiers jours du monde, nous vivrons toujours fort distants. De disparates hérédités, des nations, des plaintes, des exploits, l’éducation, les pas d’enfance, une infinité d’événements enfin, nous ont constitué l’âme que nous avons, et chaque souffle, une fleur et une lueur, perpétuellement et partout la varient. Comment pourrions-nous communier quand des étoiles mêmes s’interposent ! Oui, nous avons beau nous étreindre, entre un homme quelconque et moi-même, je pressens, j’entends, j’aperçois un mur fait de sang et de cendre antiques, une opacité de fantômes.

Cette élégiaque notion du monde contribua toujours à ma solitude. Assuré des puissantes barrières qui nous séparent les uns des autres, je tente, de moins en moins, de les franchir. Si tragiques que soient les péripéties dans lesquelles je me trouve surpris, et les catastrophes dont le choc m’atteint, je ne les ébruite que rarement. Pourquoi ferais-je des confidences à quoi personne ne s’intéresse, parce qu’elles n’ont trait qu’à des émois particuliers. Les prodigieuses sentences d’Hégel préoccupent moins les hommes que les décrets des rois. Toutes les calamitcs qui peuvent s’abattre sur moi n’impressionneront jamais les races autant que la grêle flambant sur les blés, la pluie ou la peite d’un héros. — Au reste, nul ne me comprendrait. Les sept ou huit jeunes hommes qui fréquentent ma pensée pressentent combien ils en sont loin. En présence de mes familiers, je me sais aussi solitaire que parmi les sables des déserts.

C’est pourquoi je ne leur confie que les extases et les soupirs dont j’ai surpris en eux le magnifique secret. De mes entreprises singulières, j’ai cessé de les entretenir et je ne m’en ouvre à personne. Pour celuici, ou celui-là, je simule des rêves différents, des félicités ou des nostalgies : je ne leur parle jamais d’euxmêmes, mais des fêtes, des gloires et des sentiments dont je les suppose susceptibles. — Quelques fois, j’en conçois d’affreuses mélancolies

C’est avec de telles émotions que j’ai approché cette petite Clarisse, de qui, tout de suite, je fus si épris ! Il ne me parut pas que celles-ci l’étonnassent. Au reste, il est assez plausible de croire qu’elle n’y a point pris garde. En tout cas et de toute façon, mes élégies inattendues n’offensaient aucunement sa joyeuse innocence. Comme les espaces, là-bas, de plaines et de coteaux n’étaient pas encore tout décolorés, nous décidâmes d’y faire d’attendrissantes promenades. — Je pleure, en songeant aux petites herbes sèches que nous froissions et qui craquaient, tandis qu’un ciel froid et livide s’engouffrait sous les voûtes du bois. Les blanches flammes d’un soleil d’hiver se tassaient, sonnantes, dans le sable ardent. Des pins luisaient, se hérissaient de tout l’éclat des aigrettes glauques. Les aromates nous pénétraient.

Ensuite l’air verdit et devint glacial, de sorte que nous restions chez nous. Epuisé de .mélancolie, je vis dépérir les roses de la haie, et le vieux hêtre aussi, dont les grandes branches bercées bruissent devant ma fenêtre.

La solitude inaltérable que nous prophétisait l’hiver me sembla propice à l’amour, et à l’examen de conscience que je m’étais bien proposé de faire. Aussi n’en étais-je point fâché. Pourtant Clarisse se dépitait : j’en conçus du ressentiment. Quoi, pensais-je, voilà un prétexte pour se connaître et elle le refuse tout d’abord ! quand nous faisions nos belles promenades, au hasard des routes et des horizons, nous demeurions à la merci du plus imbécile des passants. Et puis, tous ces gens me froissaient ! Leur séchesse prévue troublait ma ferveur. Peut-on s’aimer au cabaret, sous les grandes tonnelles des guinguettes, dans l’instant que sonnent de frais chalumeaux, tant d’interjections, de colloques ! Combien nous serons mieux ici ! Beau tête à tête sentimental ! Parmi cette chambre tout assombrie par ]’obscur éclat des plâtreuses murailles, comme nous existerons avec véhémence ! — Mais, voilà, Clarisse craint l’ennui.

La peine de Clarisse dura peu, car nous nous aimâmes violemment et je n’épargnai rien afin de lui complaire.

Pour la parfaite commodité de mes études méthodiques j’avais préparé deux ou trois ouvrages sur lesquels je me proposais de méditer. « Avec d’antique s bouquins velus, tout consumés d’humidité, avec un blanc trésor de fleurs dont le sombre éclat scintille dans les urnes, avec ma chère Clarisse enfin, pensaije alors, je passerai joyeusement cette douloureuse saison. Homère, Descartes, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, c’est en compagnie de ces héros suaves que je compte oublier la détresse de mon âme. Ayant parcouru de lointaines provinces, je ressens l’étrange lassitude de l’anxiété. Hamlet m’exténue et je hais Shakespeare, son emphase glacée et tragique, les sites de sa malédiction. »

Cependant Clarisse s’ennuvait. Réduite à s’occuper du pain et des draps frais, des feuillages et des jarres brillantes d’écume laiteuse, elle regrettait d’anciennes promenades, les riches baisers du clair de lune, et cette stagnation ne lui plaisait point. De peur qu’elle n’en souffrît trop, je lui racontais des histoires. Comme mes poétiques descriptions étaient extrêmement magnifiques, elle désira vivement en connaître les modèles et quoiqu’il n’en existât guère nous y crûmes bientôt l’un et l’autre. Ainsi nous avons vu l’Arcadie et Sycione, des péninsules et des coteaux, les golfes d’Egypte et les montagnes de Tllrace. Quelquefois, l’anecdote dujour m’offrait l’intrigue et les héros que je douais alors d’une vive énergie et ils paraissaient candides, tumultueux.

Cependant, la plupart du temps, c’est aux circonstances de notre existence que j’empruntais celles de mes drames, et leurs scènes qui semblaient nouvelles et inconnues n’étaient pas autre chose que les banales péripéties de nos destins. — Clarisse en était d’autant plus émue.

Elle n’apprenait point sans effroi que des hommes peuvent subir d’aussi grandes catastrophes. De quelqu’antérieure intention je lui exposais le succès, et mes récits en figuraient les conjonctures. Combien d’entreprises lui ai-je racontées qui n’étaient que l’accomplissement de ses désirs ! Elle s’y retrouvait très confusément. Elle n’en suspectait pas la vraisemblance. A aucune minute elle n’eut reconnu que telle ou telle calamité épouvantable réalisait d’anciens desseins et ressemblait à ses pensées. Mais il est certain qu’elle le pressentait.

Nous avons aperçu Ulysse parmi cette île rose qu’illumine l’aurore ! Sur les froids rivages du fleuve Aréthuse des nymphes bondirent, pliant les joncs, dans l’instant que nos barques brillaient. A Ithaque, nous vîmes Pénélope. Le vieil Eumée nous accueillit. L’ardente blancheur de ton visage, ô Clarisse, délicieuse amie, éclaira le seuil du berger. Des agneaux bêlèrent dans l’espace des vents. Au front des monts tremblaient des grappes.

C’est ainsi que se dissipait l’ennui du temps. Nous avons accompli un harmonieux périple, et, tour à tour, les continents où habitent les nations réelles et ceux que peuplaient les poètes, l’île de Thulé et Lemnos nous ont vus. Cependant ce passe-temps nous devint monotone. D’ailleurs, nous avions entrevu le monde. Rien ne nous était ténébreux. Après d’étranges explorations, nous convînmes de rester chez nous. J’attendais que Clarisse proposât ce dessein afin de le mettre à exécution, ainsi que je le désirais depuis des semaines et des jours. Désormais, nous nous occupâmes avec véhémence et avec douceur, et la blanche muraille de notre humble enclos forma la limite de notre univers.

A moins que trop de peine n’accablât mon amie je négligeai les tragédies et ces feintes turbulences cessèrent de nous toucher. Leur imposture me parut vaine, je n’y eus que rarement recours. D’ailleurs, parfois encore, Clarisse en souhaite l’horreur, les chimériques amours ou l’effrayant tumulte.

Comme nous nous aimions tendrement, Clarisse, peu à peu, s’habitua à ne plus rien solliciter qui ne dut augmenter ma joie. Elle s’avisa d’une foule de petites attentions à quoi elle se serait soustraite si notre impérieuse réclusion n’avait prêté de l’importance à des songes et à des objets qui en étaient naguère tout à fait dépourvus. Le certain c’est qu’elle s’occupa. Elle se fit tendre et ingénue. A l’écarlate parc des riches Hespérides elle préféra enfin notre "humble et pauvre enclos qui est tout froid et bleuissant sous le grésil.

Pour moi, j’entrepris mon propre examen. Sur le point d’ensevelir mon enfance douloureuse, il me parut bon de me recueillir, afin d’étudier mon passé et pour restreindre mes ambitions. L’amertume dont j’étais empli brûlait mes intentions de joie. Le substantiel pain que je mange ne m’a point fait perdre le goût d’âpreté des aliments dont mon âme s’est nourrie. Voilà pourquoi je méditai. Au reste, l’état du monde m’était proprice. L’uniforme blancheur des régions ne nous disposait guère à des promenades. A travers le ciel tout gonflé, épaissi de ténébreuses nuées, des vols d’oiseaux glissaient comme sur l’onde d’un marais. Une trombe de vent roulait dans l’herbe. Souvent le vieux hêtre étincela de pluie. Au milieu des grands marécages, le soleil et la lune flottaient. De brumeuses pâleurs diffusèrent ces lieux. Retentissantes, les routes s’enflaient d’une boue amère.

En vérité, qu’eussions-nous fait dehors, là-bas, per-’ pétuellement, parmi de mornes campagnes spongieuses, où nul bœuf ne p :\turait plus et que décoloraient la neige, le jour froid et vitreux de l’aube, la mélancolie, le souffle de la mort ? Il était meilleur de ne point sortir. 11 valait mieux rester chez soi, prendre de l’intérêt pour son âme — un peu — les objets usuels, de banales besognes. Après l’énorme délice des étreintes chaudes, couverts de flammes, au sein des blés, il était bon de s’exiler. Hier, nous nous étions perdus. Les mers s’emparèrent de nos regards d’or. Le sang du sol gonfla mes veines. Fiévreusement j’embrassai les monts, je vins défaillir sur la paille des prés. Mais, dans le moment que l’ombre et la terre se chargent d’une glaciale atmosphère, il demeure loisible de se conquérir. Reclus dans cetlc petite maison, je ne tenterai plus de m’en échapper. Le moindre événement nous paraîtra grave, et nous discernerons l’importance d’une multitude de conjonctures qui nous furent toujours sans attraits. Ainsi mon amie s’occupe de l’évier, des candides cruches que la pluie use, et du puits où elle casse la glace. S’il nous vient des nouvelles du monde, par les amis qui nous visitent ou les gazettes que je reçois -r- comme elles nous paraissent riches et admirables ! nous en sommes distraits tout le jour. La moisissure qui brûle le mur nous occupe autant que l’idée de Dieu. On chante, on travaille, Clarisse range le pain. La huche accueille d’opaques pommes vertes. Je lis, je médite,7’embrasse mon amante. Tandis qu’une pluie épaisse crépite, nous goûtons le sublime délice de nous sentir très à l’abri. Nous nous serrons l’un contre l’autre, et Clarisse rit selon mon songe

La petite maison où j’habite se trouve située dans les faubourgs. Sur les murs frémissants d’éclat poudroie une perpétuelle lumière. Le ciel est bleuâtre et plein d’aromates. Des tuiles luisantes colorent le toit sur lequel pourrissent les feuilles sèches des mousses. L’air filtre et tinte aux persiennes closes. Le matin, quand se lève l’aurore, des vols de colombes tournoient dans ma chambre, mais, aux minutes du crépuscule, si j’ouvre un peu l’étroite fenêtre, une noiretrombe de ténèbre s’engouffre.

En face, scintille l’été d’un hêtre antique. — Des oiseaux gémissent dans les branches. — Plus loin, des boutiques, crispant des enseignes, toute une fuite d’immobiles maisons !

C’est là que je vivrai cette saison monotone. Je vivrai là avec Clarisse, méditatif, très simplement. Malgré l’eau et la nuit, l’affreux tumulte du vent, le tonnerre, l’ouragan, nous resterons placides, je ne suis pas anxieux, nulle pensée ne m’afflige. Nous goûtons fort le pathétique de notre état. En effet nous restons statiques et à l’abri, dans le beau repos de nos certitudes ; mais sur le coteau ou dans,ia prairie, l’innocent pasteur trait ses bétes, le carrier taille d’énormes blocs de houille vive, toute la tribu humaine s’exténue et travaille afin que je médite avec tranquillité. — Nous nous réjouissons de savoir cela.

La séduction de mon amie c’est une ingénuité confuse et une voluptueuse innocence. Dans les instants d’extrême langueur, elle s’est engagée à m’aimer toujours, mais comme elle croit à ses serments, j’en présage la fragilité, car nous les romprons un matin ou l’autre, et son inconstance ne m’épouvante point. Ainsi et en toute occasion, elle demeure candide, tout naturellement. Elle forme l’entreprise de m’être attachée, elle m’accable de ses sentiments, elle s’orne des plus tendres pensées.

Je l’ai vue attentive à des soins minutieux. Afin de ranimer les feux bleus du foyer, elle s’occupait d’en recueillir les grandes flammes fines et périssantes. C’est elle qui allume la vieille lampe d’étain, et elle prépare pour mon repas le pain et le sel, la nappe pure. Elle se sait la plus belle du monde, du moment que je le Lui dis, mais ce sentiment ne l’infatue pas.

A la vérité, sa présence m’enchante. Elle embellit tout ce qu’elle touche. Sa joie et sa douceur m’emplissent. Elle fait scintiller les verreries limpides. Certains objets, qu’elle regarda, palpitent de riches colorations. L’urne bleuâtre, arrondie et creuse sur laquelle furent sculptés les exploits des amants et les jeux des héros fameux, cette corbeille que comble une fête de" feuillages, l’armoire à pain, la huche luisante, voilà les choses qu’elle anoblit infiniment.

Elle joue, elle pérore et elle danse. Elle salue avec présomption. Elle ne fait point de révérences. Je la considère comme un meuble exquis et elle complète mon intérieur. Son être fait allusion à ma maison Elle en augmente l’ardente clarté, les délices suaves ou l’affliction. C’est une demoiselle rayonnante de grâces. Comme tout frémit ! que tout est grave quand elle paraît. Elle contribue à l’émotion que m’inspirent les affaires du jour, une foule de petites circonstances de vie. Si Clarisse n’était près de moi, je ne connaîtrais point leur éternelle beauté. Ni les méditations de Gœthe, ni l’exténuante passion qui enflait d’un sang tumultueux le cœur des héros de Shakespeare, ni Rousseau, ni Descartes lui-même ne transportent mon âme comme ses mansuétudes, ses turbulences, ses indolences et ses soucis. A cause de mon ardente amie il m’est devenu loisible et aisé de ressentir avec violence l’âpreté éblouie des jours fades. Elle m’a doté de frénésie. Les attraits dont elle se parait ont su m’expliquer ceux qui ornent le monde, et elle renforce l’éclat des splendeurs périssantes.

Elle sourit sans nul subterfuge et cette tendre allégresse m’étonne. Afin d’excuser mes méditations cette Petite Frivole me suffit. Parce qu’elle lave mon linge, parce qu’elle dresse la nappe, parce qu’elle fait briller l’étain des urnes rondes, je n’imagine point d’autre prétexte pour mes axiomes et mes dissertations. Il ne m’eut pas été possible d’en choisir aucun qui fut plus exquis, et je n’en vois point de moins apprêté. Mais ne songez pas, cependant, que je n’entretienne mon amie que des sentences dont se compose ce livre. Hélas ! chère petite fille, témoignez de ma grâce. Je sais des sujets qui vous conviennent mieux quoiqu’ils paraissent moins poétiques. Quand je vous pressais dans mes bras en flammes, nous eûmes souvent, sans aucun doute, de plus émotionnants colloques. Les entretiens que je rapporte ne sont guère réels, légitimes, ni sûrs, car jamais je n’occupe Clarisse de mes syllpgistiques pensées, et elle connaît moins ma philosophie que le magnifique et pompeux jargon dont se servent les amants heureux et duquel l’amour a créé les termes.

Toujours je devine ce que songent ses vœux, mais comme sa pudeur me les voile, toujours je les devine et je les réalise. Il lui plaît de jouer l’innocence, quand ce sentiment ne me trompe jamais ! Elle feint d’infinies lassitudes, si ardentes et si amoureuses qu’elle semble en réclamer de pires. Elle abuse d’élégiaques langueurs dans l’instant qu’elle croit favorable à m’en faire désirer qui soient joyeuses et vives. Lorsqu’elle se targue de ses vertus, ce n’est point du tout afin qu’on y croie, c’est seulement de peur que je n’y prenne garde, et parce qu’elles augmentent le prix de ses grâces, de ses exaltations et de ses défaillances. Elle est gaie et pure, fine et impétueuse. Au reste, elle me tient quelquefois rigueur, dans l’intention d’être courtisée, avec véhémence et tendresse, et elle me repousse violemment afin que je connaisse le plaisir de la vaincre.

Les stratagèmes de son amour sont innombrables. Ses yeux rient comme un jeu de flûte. Elle est la plus futile des petites filles du monde. De trop gros coquelicots lui inspirent de l’effroi. Je l’ai vue s’en aller à la rencontre de l’aube. Dans la prairie aromatique, elle saisit le vent et elle cueille des herbes. Sa douceur sollicite le concert des caresses, et elle le préfère à tout autre. Je l’aime d’être aussi impudique. Ses mains luisent comme de petites pommes, et elle est semblable à un arbre en fleurs. Aux minutes d’extrême indolence, sa pudicité ne m’interdit point les plus tremblantes, les plus furieuses luxures. Ses intentions ne me déconcertent pas. Je la contemple comme ma tendresse, soudain, chantante. Elle éprouve combien je me suis épris. L’importunité des pudeurs ne’s’oppose jamais à nos folles ivresses. Cependant elle ne soupçonne pas que je ne me lie qu’à l’amour.

Quand nous nous jurâmes d’éternelles délices, je me rendis coupable du plus faux des serments, et l’engagement que, pour ma part, j’ai pris, je savais bien ne le remplir jamais. Pressent-elle cela ? Je ne le pense pas. Je n’aperçois point qu’elle ait suspecté la fragilité de nos liens. Je n’aime ardemment que l’amour ; à travers Eglé, Hermance ou Marie, je ne puis m’attacher qu’à lui et toute autre liaison demeure téméraire.

Pour la véhémence de ma joie, sa beauté n’est point superflue. Entre une foule de belles demoiselles que j’ai coutume de fréquenter, Clarisse m’a frappé par son harmonie et un air de douceur sensuelle. Elle m’a paru propre à faire mon- plâtsir et à décorer mon appartement. En effet, sa présence m’embellit de pureté, j’ai conquis des béatitudes. De loutes les jeunes femmes que j’ai.rencontrées, certes, celle-ci ne m’est apparue ni la plus aimable, ni la moins vertueuse, mais sa joyeuse ingénuité, une certaine perfidie tranquille, un goût évident pour de blancs repos, les larmes qu’elle répand à propos, ses .subites allégresses me charment, et je sens qu’elle m’est extrêmement précieuse. Ce que je préfère à son caractère c’est la frénésie qu’elle m’inspire. La joie qu’elle goûte, quand je l’embrasse, m’émeut. Je lui sais gré, sans aucun doute, de paraître alors toute béatifiée. Sur elle j’éprouve ma force, ma flamme.

Oui, je pressens prodigieusement combien je suis peu épris d’elle. Qu’elle me quitte ! je n’en ai nulle peine. Fanny, Angèle ou Andromaque, l’une ou l’autre, un jour, recevra mon cœur. Celle-là, cependant, pour l’instant, m’occupe. Elle complète bien mon mobilier. Elle pare la retraite où je me repose. Ses délicatesses décorent mon foyer. Parfois je lui explique son excessive saveur. Si étranges que soient mes épithalamcs, elle discerne leur splendeur, et mon âme passionnée. Je la compare à un printemps. Je l’appelle : « Petite fleur, joyau blanc, tourterelle. » L’extravagance de ces mots l’émotionnc et elle n’en paraît point déconcertée. Elle en devine le subterfuge, et mes baroques analogies lui enseignent qu’en elle j’adore Dieu et Pan.

Les yeux de Clarisse sont des myosotis. Sa douceur est miraculeuse : du moins je l’imagine ainsi. Elle se plaît dans cette chambre ombreuse, tiède et aride. Les grands murs sentent le pain et la résine amère. Sur le gros poêle bleu et coriace qu’écaille l’éclat des fines faïences, Clarisse fait chauffer l’eau et les viandes rouges. Cette petite fille me comprend bien. Elle ne tente rien qui ne me plaise. Aucune fictive pudicité ne lui interdit l’émoi des luxures. Elle se couche avec modestie et elle m’embrasse langoureusement. — Combien l’aube doit être attentive, lorsqu’elle pénètre dans la maison ! — Viens, ô mon amour, approche-toi de moi, viens près de moi, ô blanche épouse d’un bel hiver…

À la page 97 de cet ouvrage, quelques lecteurs dotés de sensibilité ne distingueront point, sans émoi, peut-être, que j’aie pu prévenir mon amie elle-même, avec cette violence et cette fièvre, de l’indifférence que j’exprime plus haut. Au cours de cette Méditation, j’avertis, en effet, Clarisse, que sa mort même ne me chagrinerait point, car l’idée qu’elle me représente fait seule le sujet de mon attachement, et toutes les demoiselles du monde peuvent me l’incarner, tour à tour.

Je désavoue cet entretien, lequel est tout à fait imaginaire. Quelle que soit l’authenticité des pensées rationnelles dont il est l’expression, je n’aurais pu, sans inconvenance, persister à m’en infatuer, en face d’une si exquise personne. Peut-être en eut-elle conçu du dépit. Ce sont des sentiments que’l’âme peut distinguer. D’ailleurs, je ne les ressentis qu’en l’absence de ma chère amante. Mais, quand je la voyais, toute fine, éblouie de joie, quand je pressais ses mains brillantes semblables à des fruits encore durs, quand son clair visage me souriait, en présence de tant d’enchantements, il m’était impossible de penser à la mort qui, un jour, me les enlèvera. Je ne me fus pas enhardi jusqu’à venir lui en parler. Je n’aurais pas pu, sans d’atroces souffrances, en supporter la prévision, et la confuse pensée qu’une telle perte fut probable, dans cet instant d’extase, ne me venait même point.

LES DISCIPLES

à Maurice Le Blond.


Semblable à un christ ingénu, je voudrais rompre aussi le pain, hostie où palpitent le Sang et la Terre ! — Parmi l’attentive assemblée, assis dans la salle basse et pavée de pierres fraîches, à demi obscure, odorante d’encens, j’épouvanterais l’éternel silence des ténèbres.


Cette fade après-midi d’hiver, comme je l’ai tristement passée ! On m’apporte une liasse de papiers publics : tles louanges de ci de là, et les pires des diatribes, ainsi quelques-uns s’y occupent de moi. — Je lis, je me désole, je songe. — Au lourd ciel glacé et marécageux la tempête s’ébroue et souffle. L’air froid a un goût amer. De livides brumes diffusent l’opaque masse des maisons. Teint d’indigo et de jaune, le hameau s’ennuie, silencieux. On écoute le bruit de la brise. Une petite pluie soudain tomba. La chute en paraît triste et importune.

Clarisse range le païu. dans la huche, et, parmi de bombantes corbeilles elle entasse de froides pommes nacrées. Dehors sous la pluie et la brume scintillent les roses neuves, les tuiles des maisons. Comme cette après-midi est fade ! On s’ennuie à mourir ici ! Ah ! Clarisse, Clarisse, souriez-moi un peu !

Des amis, enfin sont venus. — J’ai parlé, ils tressaillent, des lueurs brûlent, je les aime. Lorsqu’ils demeurent en ma présence, je sens qu’ils ne s’occupent point d’eux. Aucun ne s’intéresse à l’autre, mais chacun regarde dans la nuit. Ils se méditent davantage. Leurs ambitions se purifient, deviennent plus suaves et solennelles. Tacites ou sonores, ils tressaillent. Ils pensent : « Celui-ci nous connaît. » D’ordinaire je pérore fort peu, ou splendidement, parfois, jusqu’à mourir. Leur candide douceur me courtise. Longtemps je voulus qu’ils me ressemblassent, il m’eut plu de les animer de mes émois, je les aurais sculptés comme des statues. —» A présent je les comprends mieux. Ils m’entretiennent du coq, de l’eau et de la lune. Ces surnaturelles émotions dont la grâce déjà tourmente leurs désirs comme elles m’interprètent le sens de leur être !

Nous savons inutile de s’appuyer sur Gœthe, Swedenborg ou Apollonius afin d’atteindre aux extrêmes pics de la pensée. Le fait du jour, une anecdote suffisent, car ils peuvent être l’axe de Dieu même. Aussi me content-ils leurs belles joies, les amours vives et merveilleuses desquelles ils subissent l’enchantement et où ils expirent brisés de délices. Lacompagniede cesjeuneshommesm’estfort précieuse. Leur méditative mansuétude augmente la mienne. Ils me savent gré des confidences que je leur fais, cette gratitude les accrédite et ils contribuent à ma renommée.

Lorsqu’ils furent partis je songeai : « Ah ! ceux-ci pensent me distinguer, surprendre le secret de mon cœur ! Leur présomption les en persuade. D’être ingénieux, lucides, les voilà infatués ! Leur sensibilité est amoureuse et ils ont connu que je m’y confiai. Aucun ne m’a compris, bien que tous l’aient cru tour à tour. Des sentiments que je leur montre, ils imaginèrent saisir l’attribut. Mais pourquoi les en détromper ? »

Mes suaves, tragiques et tumultueux manuels de l’âme, le plus subtil d’entre eux les méconnaît. Les délices qu’ils en tirent me paraissent ampoulées. Ils ne tentent point d’en découvrir le sens, mais ils y conquièrent des maximes dont ils se targuent le plus ingénument du monde. Ce perfide subterfuge les satisfait. Syl vère y cherche l’excuse de ses violentes amours : Callimaque en chérit les rumeurs de victoire ; Alban la joie.

Tour à tour, et à leur insu, ils en détournent, de ci de là, quelque axiome ou une riche notion par lesquels se confirment les leurs, fort strictement. Car nous sommes avides de repos. Si magnifiques que nous croit notre orgueil, il semble que nous ayons besoin d’approbation. Nous ne sommes point certains de nos vertus. Leur excès nous frappe sans nous infatuer. Mais dès qu’un héros les partage, celles-ci nous impressionnent, nous sont sublimes. Leur intacte ardeur nous transporte et nous voilà transfigurés.

Pour ces motifs, j’ai acquis des amis. S’ils prirent garde à moi, c’est par réfraction. Ils me fréquentent, sans m’écouter, car quand je leur parle ils n’entendent chacun que leur propre voix. Ils se retrouvent là, tout entiers.

Les pressentiments qu’ils eurent de leur être, et les vertus dont ils se crurent fleuris, peut-’- tre en discernent-ils en moi les magnificences accomplies. Mon pas, mon sourire, un soupir les touchent. Ils m’aiment comme un désir réalisé. D’ailleurs celui-ci et un tel l’ignorent. Ce qu’ils sollicitent de ma compagnie, ce n’est point quelqu’énorme bonté, une joie goguenarde et acariâtre, mais chacun n’y désire que soi, sa ressemblance, l’expression vive d’un indicible et noble émoi. Tant de miraculeuses splendeurs qu’ils se découvrent, je suppose qu’ils les eussent, sans moi, mésestimées. Il est possible, aussi, qu’ils ne les auraient point connues. Ils m’en savent gré, mais ne me distinguent point. Rien de plus naturel que ce dissentiment. Si deux hommes, un jour, communiaient à cause de l’extinction des flammes que roulent ses veines et par l’extrême souffle éperdu, celui-là s’incarnerait dans l’autre. — Le rôle d’un poète, quel qu’il soit, n’est point de repétrir le monde, mais d’en purifier les blancheurs de ciels, les azurs, les villages, les coquillages salins. Infuser son jeune sang aux vieilles races décrépites, leur restituer l’aspect des dieux !

Pour ceux-là je leur parle ainsi. — L’affreuse souffrance ! — Je n’en sais pas de pire ! — Les tendresses et les vices qu’ils ne se fussent jamais, en nul lieu, reconnus, je les ai réhabilités aux yeux de Dieu. Au lieu qu’ils les auraient tenus en grand mépris, pour de froides, de banales parades, l’inutile stratagème de mimer quelque exploit prévu , la persuasion de mon orgueil les a contenus dans leur horizon. Ils aiment cette petite chaumière verte, le pâturage, la plage natale. Leur extraction, si basse qu’elle soit, ne leur paraîtra jamais vile et ils se contentent de leur humble état. Ils cherchent des extases dans la mort. Leur destin désormais les trouve dociles, et ils en acceptent les délires, toutes les turbulences et les maux, les douloureuses péripéties.

Cependant, s’ils possèdent, chacun, ces sentiments, les manières dont ils en tressaillent demeurent diverses. Je parlerai ici du plus étrange d’entre eux. Comme la plupart trouvent leur bonheur dans cette conception d’existence, Phocas n’en tire rien que d’affreuses tristesses, une mélancolie exténuante.

De noires passions l’ont corrompu. Avant de me connaître c’était un homme fort triste, hypocondre, embrasé des plus fiévreuses humeurs. La lecture de mes essais, au lieu d’apaiser ces vapeurs n’a fait que les augmenter. Le voilà plus confus, plus grave et incertain devant le monde. D’excessifs vertiges le saisissent. Il se sent défaillir dès qu’une fleur, une lumière, un passant le regardent. Sa mélancolie est extrême. La conscience qu’il a pris de son propre héroïsme et de sa responsabilité, cela l’épouvante, l’impressionne, le trouble : « Ah ! s’écrie-t-il parfois, l’atroce destin ! Pourquoi s’en aviser, et qu’avais-je besoin d’y prendre garde ? Il fallait vivre instinctivement. Si je pénètre au parc urbain ou dans une claire guinguette verdâtre et odorante, toute peuplée de profondes tonnelles, afin de boire du vin ou pour rompre un peu déjeune pain, les gens que j’y vois m’émeuvent violemment. Ces rustauds, quelle beauté auguste ! Ils travaillent parmi la bonne terre, leur charrue écorche les sanguins sillons. Qu’elle sécurité et quel charme ! L’énorme labeur, l’innocence solennelle ! »

« Chaque soir, j’énumére les actions du jour. Si j’en sais discerner la vertu et l’éclat, leur insuffisance aussi m’épouvante. Je les compare à celles du pâtre ou du paysan suburbain et leur médiocrité m’étonne. Mon sort, sans doute, est moins beau que le leur. »

« Au temps du sublime Marc-Aurèle, il ne se passait pas un jour, que ce grand homme ne s’embellisse de quelque admirable et exquis bienfait. Cependant j’ai vécu, sans gloire. Par quel exploit me suis-je rendu fameux auprès des héros ou des misérables ! Ai-je célébré ce brin de paille qui est tout pesant d’aromates ? Ai-je secouru un malheureux, me suis-je découvert de nouvelles vertus, le frémissement du monde a-t-il chanté en moi ! — Ah ! je comprends ma présomption ! Le but de ma fortune m’échappe. L’inoccupation de sa force m’en désigne l’obscure perfidie, la magnificence inutile. »

« Je suis là, je sais Dieu, j’atte.ids. La vue deshommes m’est à charge, je ne puis pas vivre en leur compagnie. J’envie des gloires que je n’aime pas et dont le fardeau me briserait. J’aspire au repos des campagnes et la flamme noire de l’ambition me brûle. Exagéré dans mes passions, ma mélancolie et ma haine, je frissonne de désirs contraires, leur frénésie m’épuise, me transporte, m’anoblit. »

« Heureux, celui qui s’ignore ! L’énorme candeur, l’ivresse resplendissante ! — Les hommes qui marchent là, sans émoi, quelle joyeuse beauté ! comme je les admire ! Ils ne sentent point l’importance de leur sort, l’action qu’ils accomplissent les satisfait. Ils négligent de s’y attarder. Ils en perdent bientôt le souvenir et ils n’en prévoient point les conséquences. — Mais je sais, je sais trop vraiment ! — Rien de minime, ni de futile ! — L’énorme rotation sidérale scande, pétrit, détermine l’inflexion d’une roue de brouette. — Il n’est pas une fleur, une fine paille de pluie, une fugace conjecture, que je trouve méprisable. Tout m’occupe, m’éblouit et me terrifie, j’éprouve d’atroces vertiges à contempler l’azur, une pomme profonde. Je vais, ici et là, j’ai peur. J’ai la sensation d’être au bord d’un gouffre. »

« A errer par de puissantes routes, d’étroites ruellesluisanteset verdâtres, j’ai senti parfois segonfler mon cœur. Je vis dans l’idée de la mort. Tout m’attriste, me saisit, m’infuse son sang : l’azur, les forêts et la creuse rosée. Je ne puis rien considérer sans penser, que là, Dieu, songe, m’envisage. La pulsation des océans bondit dans mes veines, y charrie du sel, des soleils. Hélas ! je frémis et je rêve ! J’ai passé des jour» de silence. J’ai passé de longs jours languissants et pompeux, sans oser jeter un seul cri, par crainte d’en froisser le sujet, guirlande, coquille bleue ou hameau, sans distinction et quel qu’il fut. — Une stupeur pèse sur mon âme. Je n’ai parlé du monde qu’avec circonspection. J’en ai si bien surpris les graves et suaves secrets que je ne les redirai point, tant leur beauté m’a séduit. — O vertiges, sanglots ! allégresses ! Oui, mon souffle et mon pas, mes soupirs, mes tristesses, mon respect et ma joie, j’ai peur de tout, vraiment, par pitié et passion. Je ressens trop combien chaque chose est vénérable, malgré l’indigence de nos mots, leur prodigieuse perfidie ! »

Combien de fois, Phocas, t’ai-je ainsi entendu, quand tu ébruitais ton émoi, tes plus confidentielles terreurs. — Il s’écriait, la face blémie, emportée d’une telle frénésie ! Jamais je ne lui ai parlé de peur qu’il ne s’exaltât plus. Il m’eut été loisible et aisé de le faire. « Ne te préoccupe point des causes ni des effets de tes actions. Car le présent seul existe. Il faut sentir, harmonieusement. Ma doctrine, c’est l’eucharystie ! Communions, communions enfin sans réticence ni pudeur, ni douleur. Il suffit de tout ressentir : l’eau et le ciel, jusqu’à s’y transfuser ! » Voilà ce que j’eus pu lui dire.

Jamais je n’ai tenté d’apaiser ses tristesses. Mais tout au contraire je l’approuve. Cette stupeur bilieuse, sombre et acariâtre, voilà, ici, le résultat de mes principes ; leur développement dans un génie mélancolique aboutit aux plus pâles délires de l’épouvante. — Nul n’y peut rien et peu importe ! — C’est pourquoi je surenchéris sur l’émotion de mon ami, de peur qu’il ne devienne placide, glacé et sans cette noire terreur qui fait sa vertu singulière, son héroïsme, sa beauté même précisément.

Cependant, quelqu’un l’interrompt. On lui crie sa démence. Du plus puéril au plus exquis, tous mes amis le heurtent d’éclairs contradictoires. — Alban chante. — Une fleur brille. — Sur la haie ardente rit le ciel livide. — Chacun, selon sa propre humeur, commente l’éthique de mes livres. — Je dis ceci simplement. — Si diverses qu’en soient les maximes, le plus tendre et le pire en composent leur substance, ils y discernent leur glorification. Ils les envisagent comme leur victoire propre. Car ce n’est point moimême qu’ils aiment, mais cet héroïsme immanent dont je suis le tremblant prophète. Ils s’écoutent, se penchent sur mon cœur. Ils prennent garde que, — les pressentant, — je les contiens.

Par une particulière candeur, ils imaginent tous, fort différemment, surprendre la signification de ma présence — et chacun le croit davantage que l’autre.— On ne dira rien, jamais. — Comme si deux âmes pouvaient s’atteindre, exactement, avec violence, dans leur vie divine, intrinsèque ! — Une idée a cent mille aspects, autant que Protée, comme la nature même. Sa véracité est complexe. Vraiment le plus futile axiome à tous les attributs, les sens que peut prendre Dieu. Ce fut afin de s’exprimer que celui-ci sculpta des coquillages marins, de tragiques nations, d’ardentes collines rouges dévorées de roses, des soirs, des pirates, des bergers, ce fin brin de paille pesant de parfums, Marie et Swedenborg, moi et vous, des lauriers, de rocailleuses grottes grondantes d’eaux glaciaires, toute la magnifique mer qui s’ébroue aux plages pures, glauques, traversées d’orages ! — Tant d’objets disparates ne traduisent qu’une pensée de Dieu. Personne, d’ailleurs, ne la comprend de même façon.

La sentence d’un sage véritable signifie autant d’âmes, de mondes qu’il en existe, au ciel lucide de l’infini. Cela demeure sûr et il faut me croire. Efforçons-nous de découvrir des vérités en qui l’un et l’autre se puissent reconnaître et que l’on interprète pour ses plus grands délices, des extases plus parfaites, sa glorification.

Des commentaires différents sont plausibles. Si contradictoires qu’ils paraissent, leur véracité est égale. Voilà, à quoi je m’évertue. Des traités qu’il me plut d’écrire, chacun peut dégager de suaves et extrêmes significations. — Ainsi n’entrez pas, ou allezvous en. Pour moi, vous ne m’entendrez guère, je désire que vous le sachiez. Il me semble impossible que l’on distingue rien de mon être sinon les sentiments qu’il prophétise du vôtre, dans le temps, où vous approchez de la beauté.

Ces dissentiments, nos destins les créent. La variété de nos désirs en modifie l’attribut et la gloire. De lourds siècles de sang et de batailles rouges, les aromates de nos pays particuliers, tant d’agitations, de rumeurs, les larmes et les tendresses, les extases, les terreurs, les vertus de nos races, toute l’éternité ancestrale, les roses, l’éducation, les ciels font disparates nos intentions et en différencient le sort. Les premiers émois de l’enfance, c’est tout cela encore qui constitue un homme, le prédispose à l’action ou au songe. A la stature d’un héros, il n’est rien qui ne concoure, et Dieu même intervient parfois, — « et il sculpte un homme comme un temple. »

Si je me tourne vers mon passé je m’apparais tremblant, têtu et tendre. De furieuses douceurs me consument et aujourd’hui après des ans j’en discerne le tumulte étrange. Des sentiments qui tourmentèrent mon âme, personne ne s’est occupé. On me voulut placide, ce fut ainsi. L’obscure prévision que j’eus de mon être en a préparé l’infortune. Les vertus dont je m’embellis ne m’ont pas acquis l’attention des miens. D’ailleurs, de subites circonstances m’en éloignèrent tout à coup vers le temps que mon cœur commençait à frémir.

Je me souviens des plus puériles pensées. Dans la maison familiale, j’ai vécu avec amertume. — Je vois, près de la lampe, un soir : mon père avec sa face de fièvre, et ma mère, pensive, beauté et bonté. — L’habitude du silence accrut mon isolement, à quoi vint encore contribuer l’extrême ivresse de ma passion. Dès les plus anciens jours, je mejuge d’une cruelle tendresse, que refrènent le lieu et le monde. J’ai peur d’un brin de paille qui luit, une pluie épaisse bruit sur ces fleurs. Il y a un petit jardin, et l’étroite maison jaune flamboie au bord du fleuve. — Une servante cueille de puissantes pommes. — Parmi un bouquet d’héliotropes, le chien gardien bondit, j’écoute. Il aboie. Il court comme une flamme. — D’écarlates coqs tonnent dans les branches. Un ciel mince rayonne sur du sable, et des champs de roses dévorent l’aube d’été. La nuit tombe et il pleut. Le bois silencieux se recueille. Au milieu du fleuve verdoient les étoiles. Cette ombre éclatante m’étourdit.

Certains hivers me désignèrent de glauques déluges. — O la lune,, les paquebots, la mort ! — La rivière grossie submergeait l’îlot. Un ouragan pétrit de monstrueuses écumes. Le soleil sombrait dans une trombe fluviale. D’énormes poissons bleus y flottaient. L’eau montante inondait les berges, broyant les barques et les ajoncs. D’énormes tempêtes soulevaient des sites vers les azurs. — Mon Dieu, mon Dieu, est-ce donc la fin du monde ? — Ah ! les bons menuisiers du bourg,, dites, bâtissez vite notre arche de Noë ! — Ainsi chantait mon âme d’enfance.

J’ai besoin de sécurité. Aujourd’hui encore, apaisé pourtant, je sollicite l’abri d’une arche. Les aventures lues, une tonnelle enivrante d’odeurs, le spectacle d’un village rural, voilà les objets de mes émotions. Leur stabilité fit leur pathétique. Ils m’impressionnèrent d’être aussi exacts. Leur banalité m’exténua d’émoi. A regarder descendre au fleuve l’image d’un jonc ou du soleil je connus les plus belles délices.

De lourds chariots fatiguaient la route rouge. Sur d’ardents coteaux tremblaient des hameaux. Le clair petit ciel mince reluit. Apparue dans la blonde prairie, l’aube courtisait de gros coquelicots pudibonds. Les forêts résonnent, le flot roule pesant, l’air est chaud et bleu ! Abrité par le pur ombrage des chênes brillants, je médite jusqu’au crépuscule.

Je me suis baigné dans les jeunes luzernes. — Le village sourit, familier, je connais tous les gens des vignes, l’antique pasteur, le forgeron, le charpentier. Ces bons ruraux me saluent dans la rue. Les clochettes, des roses sonnaient sur les blés. Une blancheur poudroyait dans les coteaux de craie.

Vers l’époque des puérils passe-temps je me tins très loin — férocement. Abrité par le pur ombrage des chênes brillants je recueille mes cruels désirs pour des batailles de sang et d’or. Je n’eus pas de confidents. Personne ne sait ma pensée, et j’en éprouve une joie étrange. Aujourd’hui,j’ai tué de beaux rois. Des hameaux flamboyèrent comme des torches de paille. L’orage des grandes guerres souffle aux plaines grondeuses. Cependant chacun me sourit comme au plus tendre ou au pire ! — Des pirates simulent mes exploits. Patrocle et Hercule me connaissent, ils portent de puissantes piques glacées qui tonnent sur les bœufs, le poitrail des bètes ! — Et ensuite je me suis senti tourmenté d’affreuses innocences.

Frémissant de telles émotions, la beauté harmonieuse du monde m’a échappé. Mon âme se recule aux forêts de fièvre ! — De noires luxures consument mes songes d’enfance, je vécus sans sécurité. — O l’auberge cramoisie et basse au bord du fleuve, l’été et les glaces, les charrettes lourdes dont les roues broient du sable ! — Je me souviens quand certaines nuits, j’épiai le retour de l’aurore. Embusqué derrière la fenêtre ou le sombre arceau d’une tonnelle, je guette, palpitant d’anxiété. Dès qu’elle m’aperçoit, j’ai peur de mourir. Mon cœur frémit comme un pays qui flambe. Elle vient, làbas, ah ! qu’elle est belle ! — D’abord elle éclaire la colline. Sa face m’éblouit, souriante d’une pure carnation d’or. Elle gronde dans le tonnerre des coquelicots. Des liserons sonnent et uncoq luit. — Rougissants, les bois se tournent vers l’été. Des bœufs piétinent la boue, les joncs. — Tumulte aux basses-cours, parmi l’herbe, le bourg ! — Voici, l’aurore frappe à ma porte. Ouvriraije ? Hélas ! aux cailloux du mur elle aiguise, affûte ses lumières. Terreur ! crime et amour ! De rouges glaives brillent ! — Belle aube, aube meurtrière, comme je vous ai aimée ! Vous veniez vers moi, je tremblai. — Vos joues sont d’une pudeur si douce !

Oui, vraiment, j’ai eu peur de tout. D’atroces ter-r reurs glacent mon enfance. Cette aurore m’a épouvanté. Comme j’ai craint ses flammes, ses torches de baisers. Des tempêtes courent, lourdes, par clairs bonds de fleurs, roulent parmi la vallée houleuse. — On ne sait pas, on ne sait rien. Les gens d’ici rient affreusement. Le gros chien se couche et aboie. — L’hiver, une fine forêt de pluie ombrage le petit parc tout gris. Des torrents grossissent la rivière et l’îlot en face, vacille, fait naufrage.

Cependant, dès que je sus lire, les pires volumes

me furent des confidents. L’extravagance de leurs fictions parodia celle de mes désirs, les satisfit. Je connus des destins divers. L’Encyclopédie, antiques tomes velus, tout verts de lichens, la Bible et des contes passionnés m’éclairèrent bientôt sur mes émotions. Une mélancolie m’enchanta, j’y acquis des félicités. Le printemps pénétrait le bourg de blancs parfums. Près des profondes berges, accroupies, brillaient des chaloupes fleuries. Journées défaillantes de lectures. Par l’aride, verdâtre, pâle prairie crayeuse, j’allai à la rencontre d’Isaïe et d’Armande ! Le stratagème de ces exploits m’enflamma de fiévreuses passions. J’y pris d’héroïques sentiments, le goût du tragique, du barbare ! — Je me voulus despote, capitaine et amant. Mes yeux se détournèrent de la nature. Ce fut en vain que l’aube secouait le vieux heurtoir. Là-bas, des pivoines pavoisaient la plaine.

La petite route souriait — qui courait vers la ville — tumultueuse, bondissante de pierrailles concassées. De fins herbages bleus frémissaient.’ Aux longues fermes basses, sèches, - altérées, d’écarlates coqs dénonçaient le matin. D’épais brouillards gonflaient l’azur. Le sifflet des paquebots déchirait ces blancheurs. Derrière l’écluse bouillonnent des cataractes d’écumes. Une roue tourne au fil de l’eau jaune.

Parmi toutes ces pensées d’enfance, j’en sais de féroces, d’affreuses et de graves. C’étaient des batailles, des tempêtes. Pareils à des torches flambaient des esclaves condamnés. Le sang et la pluie ruisselaient. L’air crépitait d’une foudre obscure. — Ecorchés, broyés • sous d’énormes roues d’or, transpercés de piques, tels furent mes héros ! — L’écartellement, d’atroces supplices, du plomb et des larmes sur la face, j’ai songé d’étranges conjonctures ! — Sur cette puérile époque pèse une stupeur profonde. D’aspect placide, j’ai vécu tragiquement. De ces douloureuses impressions je garde encore l’angoisse glacée. Hagard, j’ai couru dans des sentiers d’or. Peut-être étais-je né pour la gloire des guerres. — Je fus un sombre enfant très pur.

Par la suite, un . peu plus âgé — défaillant de furieuses et équivoques luxures, la pureté des champs m’apaisa. Vers ce temps-là je délaissai les tragédies.. Tant-, d’anxiétés sentimentales ne m’avaient rempli que de confusions. L’abondance de mes pensées n’aboutit qu’à un chaos. Le vertige du monde me saisit, je retournai au jardin. D’énormes pommes brûlaient sur les feuille !». ’Au détour de la route je vis la rose aurore tourner pârmî une ronde d’enfants. Les blés luirent et le flot trembla aux berges grondeuses.

— O beauté, ô jeunesse comme je me sentis vivre !

— Cette fièvre où jè m’épuisais, la pudeur de l’azur, une lueur la dissipèrent. Je m’abandonnai à l’étreinte du vent. Mes tumultueux désirs, ces luxures, ces candeurs cruelles, une atroce douceur dans mes sentiments, la folie ardente d’aventures sans but, ces lieux de forêt et de foudre où passaient des héros prévus, tout le vague tumulte intérieur : un sourire des prairies a pacifié cela. Dès lors j’ai compris l’harmonie. Mon âme tragique, touffue, contractée et farouche, le site enfin l’équilibra. Oui, j’ai plus appris du pire paysan que de Hegel ou de Rousseau. Il faudrait dire cela très simplement. De cette encyclopédie et des fictions suaves que j’ai lues je ne pense pas avoir rien conservé. Ils me furent des confidents. La parodie de mon destin que je pressentis dans telle aventure m’avertit seulement de sa grâce future, de sa magnificence ou de son désespoir. Il en résulta d’extrêmes impressions. A substituer mon être à des personnages faux, je ressentis toutes les passions, et il n’est pas de circonstances par lesquelles je ne sois passé. Ainsi ces livres qui m’emplirent de passions ont contribué précisément à m’en démontrer la monotonie.

Cependant ces ruraux de banlieue, à cause de leur sort uniforme, m’ont enseigné l’éternité. Peu à peu, j’oubliai les exploits, les rumeurs. La vie au jour le jour, quotidienne, dans les champs, sur le fleuve, au hameau, une telle placidité m’émut. Je me souviens d’un passeur d’eau, en face de la maison natale, celui-là m’a appris beaucoup. On ne parle pas assez des émotions d’enfance. Souvent de magnifiques destins s’y /^vêleraient. Pour moi, je vénère le hc’ros frugal à jjyi je dois mes purs désirs, le sens total de la beauté et de la mort.

Ah ! ce batelier, je le vois, vraiment, là, auprès de >a barque, parmi la berge, les joncs ! — Au bord du fleuve où il habite, je ne suis jamais allé. Solide, le patriarche se dresse. Pesamment reluit le flot lourd, qui coule, roule, compact entre une digue sonore, d’opaques, de noirs rivages peuplés d’ormeaux ! — La maison chuchote, accroupie. — On ne veut pas que j’aille dans l’île. — Le batelier passe les gens. — Riche de glauques pacages la prairie enivre. On sent l’âcre odeur des genêts. L’escarpement des berges bouillonne, sombre et énorme. Sur les coteaux, là-bas, s’étagent des bourgs. Des bestiaux que mène un bouvier , parfois se penchent pour boire. Une fraîcheur filtre, herbue, l’eau sonne. La montagne contient des carrières de craie. On m’a dit cela, un jour. — De l’aube au soir, et pendant les froides nuits, le riverain traverse, monotone. — Où vont ces pécheurs, ces passants ? — Je ne sais pas. — Qui les connaît ? On appelle, on crie d’un rivage à l’autre. Alors l’homme répond et s’embarque. — Noire, peinte de goudron et de sang, la chaloupe fracasse les écumes. Le flot tumultueux charrie du soleil. Un frais brin de paille flotte jaunâtre.

Attentif à l’eau glauque, compacte, à une fleur que, la brise y pose, à un poisson, à chacun des joncs riverains, le passeur attend de l’aube à la nuit. Esclave de quiconque l’appelle, sa bonté secoure les gens. Il n’a jamais vu le bourg du coteau où gronde l’éclat profond des bois. Aux vallées, des carriers travaillent. On entend bruire les scies vivaces. Parmi ,de hautes forêts, les bûcherons geignent ployés, à écorcher des pins. Les résines débordent des branches vertes et on entend grincer les haches. — Mais l’homme, continuement, traverse, de l’aube au soir, d’avril en mars. Le ,fleuve reluit, s’écaille d’écumes, sombre et opaque, bouillonne aux berges. Immobile, brille la chaloupe rouge. — Un poisson, parfois, miroite sous du sable. — Au seuil de sa petite maison dont la porte flambe, peinte d’un vert cru, aigu, acide, le batelier demeure tranquille, à regarder l’eau et l’azur. — Dans l’herbage fluvial le vent siffle !

Voilà, assurément, mon maître. Il m’a plus appris, cet homme, que Platon, ses discours suaves et ses exquis traités. L’uniformité de ses jours m’a éclairé sur son destin. J’en distinguai l’éternité. Cette très placide activité contrasta avec mes violences. Tourmenté d’épouvante, de larmes, de vains désirs, je m’avisai que celui-ci se contentait du même labeur, des horizons toujours semblables. L’insuffisance de sa gloire m’étonna. Pisistrate, peu à peu, délaissa ma pensée. Je convins de sa fausse grandeur. Des héros moins furieux enfin me séduisirent, je parvins à aimer les gens, le bon vigneron, Tityre abrité par l’ombrage d’un hêtre. Et la violence de mes passions s’apaisa sans extravagance.

’D’ailleurs le hameau me fut bon. Patriarcal, blanc et goguenard, comme tous les bourgs de la banlieue. Ici je fréquente de riches personnages. Ceux de la vigne, les menuisiers, le forgeron. On me salue quand je passe dans la rue ! Des torches de hauts glaïeuls brûlent la futaie. L’étal du boucher présente des bêtes rouges, et on respire une âpre odeur de sang. Au printemps la fête assemblait des rires. Joyeuses et noires des cloches sonnaient, continuement. .Sous -la dure lumière de la lune, le fleuve par instant miroitait. Auprès des berges blanchies, l’apathie des „ grandes péniches brunes semble une somnolence de poissons flottants. Des joncs brillaient, pesants d’éclat ! Les reflets des herbes fleurissent sur l’eau mate. Le printemps chantait, gai et vert.’

Ce lieu favorise ma méditation. Peu à peu, je me pressentis. Il me fut donc loisible enfin d’aller, tranquillement, dans les champs. Je cueillis d’énormes coquelicots sans m’enflammer à leur contact, et je cessai, l’hiver venu, de craindre, éperdu, l’imminent •déluge. La froide concavité des bois m’a abrité. Je souris au soleil levant. — Ah ! l’embrasser sur ses bonnes joues, bien pudibondes ! — Le ciel était si ,doux, si pur ! — On rit et on dort dans les menthes. Quelqu’un chuchote derrière le mur. Solides, de brillantes guirlandes y entrechoquent leurs roses fortes. Des petites filles forment la ronde sur le pré. Voilà des souvenirs solennels !

O jeunesse, triste ivresse des jours ! Dites mon père, ma mère, toi l’aube bénévole, les coriaces coquelicots du parc, le menuisier et les oiseaux, ah ! vous tous, n’est-ce pas, aimez-moi !

Après que des désirs semblables m’eurent agité des plus extrêmes mélancolies, je m’y suis senti défaillir. Leur frénésie m’accabla, et je tombai dans l’ennui. Exténué et élégiaque, je fus des jours, des mois, sans pouvoir seulement m’exprimer. J’ai cru le destin dépourvu d’espoir. L’excès même de mes émotions en composa le chaos. Je pensai y succomber.

Peu à peu je me reconquis. On ne peut exister ainsi. Du plus pauvre au plus magnifique, chacun de nous a besoin d’un bonheur. Qu’il le découvre au milieu des couronnes, ou près des petites vierges, riantes et enrubannées, aucun homme ne persiste à vivre sans allégresse. — Ainsi vers le temps de ma peine, je connus que ma fortune même était inséparable du sort de la Beauté. Je cherchai des confidents. « Je ne puis demeurer ici parmi tant de héros vulgaires », me suis-je bien des fois écrié. Car mon atmosphère était celle de Dieu.

Ces brutaux héros du hameau puéril, ces bateliers, ces laboureurs, aujourd’hui, je les sais sublimes, ma ferveur vénère leur magnificence ! Par quelles étapes suis-je donc passé ? Quelles régions de l’âme ai-je franchies ? — Après tant de mélancolies, des journées languissantes, sans fin, qui se passèrent, Vqj»6. vous souvenez, à lire des romans d’aventures, parmi l’ombre et l’azur, de bouillonnantes berges bleues, Jes prairies, les déluges, il m’est devenu aisé et Joisible de juger des petites passions qui exténuent les gens des campagnes et du bourg. A l’époque des exploits d’enfance, ceux des héros, d’Aristide m’occupaient. J’ai éprouvé alors plus de goût pour la guerre, que ne m’en inspiraient les parades romanesques.

Cependant le sûr, l’admirable, c’est la sensibilité ! Peu importent les modes d’expression. Comme je brûlai d’agiter l’univers de mon héroïsme et de mes rêveries, de ces pensées desquelles je m’attribuai la grâce, je l’eus fait aussi bien par l’horreur des conquêtes que par le tumulte amoureux des chants !

Dans un temps moins iade, moins glacé, stagnant, peut-être eussè-je conquis des villes, des archipels, les rivages qu’aurait convoités mon ambition. Cette passion de remuer le monde, il ne faut point imaginer que ce soit seulement du délire. S’exprimer, retentir, contribuer pour sa part à la destinée naturelle, voilà le mobile de ce sentiment où rien de l’orgueil ne ,demeure, mais une exceptionnelle frénésie intérieure.

D’ailleurs, toute destinée m’éblouit. Au lieu dé nous apitoyer sur ses douloureuses conjonctures, persuadons-nous de sa sollicitude. Les événements me paraissent bénévoles. Leur mansuétude, par rapport à notre âme, compense ce qu’ils ont de froissant, d’inattendu et de tragique à l’égard de notre existence de tous les jours.

Il ne s’agit point de les repousser, mais acceptonsles comme la pluie et l’ombre.

En quelqu’endroit que m’entraînent mes destins, je les •suivrai tendre et docile. Pourquoi préférer un château à ce pauvre enclos tout blanc sous les fleurs ? A mon bonheur quotidien je ne désire pas substituer le vôtre ou celui d’un empereur heureux, du jeune pâtre ou de Pisistrate. Ah ! comme nous serons pacifiés du jour où nous jugerons que tout fest beau et pur, solennel, candidement ? Car la plus grande masse de nos maux ne vient point de ceux dont nous sommes frappés mais parce que nous en pressentons qui resteront fictifs, terrifiants et plausibles.

II est possible que je voyage, mais je ne m’y sens point poussé sinon par le désir de senteurs différentes.

D’ailleurs qu’irais-je chercher dehors ? Ici, je possède de vieilles poteries bleues. Des feuillages délicats et faux palpitent sur le mur, tendu d’un papier tout moisi, lui infusent le riche sang de leurs colorations. Ces fleurs me rappellent le printemps.

L’air a un goût de roses’et d’âpre écume. De lourds vents d’or tonnent sur l’arceau des froides tonnelles. Avant de franchir la porte basse, goudronnée et glauque de mon jeune jardin, j’ai su l’état du ciel, l’ami que j’allai voir, les colloques surpris en passant, l’es amours, les travaux du jour.

La contemplation d’une ruche ou d’un fruit, du poudreux talus bleu où brûle là haie vivace, un cri, le sifflet d’un berger, voilà les objets de ma jdie ! Le sentiment que j’ai de Dieu contribue à leur grande splendeur. De perpétuelles fièvres me rendent triste, m’énervent, mais je nercomprends point les larmes. La mansuétude de la fortune surprend là bassesse de mon pessimisme’.’ Les circonstàhcds qui peuvent cependant me troubler né me paraissent point détestables ;’Comme je les croyais prévues elles me semblent être infiniment précieuses.

Cette petite Clarisse, gaie et amoureuse, de qui je suis pourtant féru, ah ! qu’elle me délaisse, si l’idée l’en prend ! La perte de ses plus suaves délices ne me chagrinerait guère, bien qu’elle me soit chère et exquise, mais pourquoi s’y attacher ! — Il ne faut se lier qu’à l’Amour.

Oui, toutes les petites filles du monde valent cellelà même que nous aimons le plus, et de qui la douceur nous choie et nous courtise. Leurs vertus se contrepèsent et elles signifient même autant les unes les autres, qu’elles soient vives ou placides, sages, pompeuses ou ardentes ! — Aimons-les toutes et tour à tour ! — Ou l’une d’entre elles. — Restons chez nous !

O le ciel et la mer, éclatante coupe d’eau glauque pour que la lune y boive ! Les rivages que hérissent des pins ou des ormeaux, la colline, le hameau ! les prés crépus de blés, l’orage tumultueux qui roule aux routes rouges, rien de toutes les magnificences de la nature ne sollicite plus mes passions. Cet horizon satisfait mes exploits. Je crois mon sort aussi sublime que celui du roi ou du laboureur. Entre une muraille lépreuse, brûlée et le sombre horizon de la petite rue grise je vivrai tranquille et sans espérance, — ne considérant de mon être que ses parties consubstantielles aux dieux du monde ; dans l’instant qu’il simule la pudeur d’un héros.

Je me prévois prédestiné" : Quiconque travaille y peut prétendre. « La Beauté est mon élément », pensai-je jadis. — Je l’ai cherchée dans la luxure, les tragédies et les annales des rois. Sans jamais satisfaire mes vœux, ces histoires les firent plus furieux, et leur parodie m’exalta. Avec d’amoureuses ambitions une sensualité élégiaque, de cruelles et secrètes tendresses, j’aurais pu devenir glacé et fantasque. Mais ce chaosoù j’aboutis, mes méditations l’ont équilibré. J’ai gardé le goût pur de la beauté. Le sentiment qui me domine est une volonté de repos. J’ai besoin de joie et d’amour. Je sens cela et je n’en parle jamais. Parvenu à un âge de songes moins ingénus, je connais des hommes toute l’affreuse bassesse intérieure et peut-être aurais-je défailli dans la nuit amère de la mort si la grandeur — cependant — de leur rôle n’avait enfin comblé nies vains désirs.

... Ces émotions, nul ne le a comprises. — Clarisse se penche, elle lit par-dessus mon épaule. — « O, ditelle, mon ami, comme vous êtes ingrat. » La blanche lampe flambe, brasille au mur.

« Ah ! Clarisse, vous aussi, vous n’avez point compris. — Ni vous, ni moi, ni Dieu, peut-être. — Vous en vivez, pourtant, de ces pensées, vous en êtes belle et ivre, à tout instant.

« Certes, vous savez dresser la table, et vous êtes habile à tresser des fleurs, de luisants feuillages en couronnes. — Je me rappelle les nuits passées, la lune sur l’eau et les oiseaux dans la forêt. Oui, un jour, je tombai malade, fièvre et luxure, battements en larmes ; vous êtes descendue dans la pâle prairie, afin d’en rapporter des herbages odorants, des plantes brillantes du sel marin. — Vous êtes plus savante que Socrate. — Nulle ne \ous surpasse en douceur, ô chère petite fille sensible et ardente. Je vous connais coinme la plus harmonieuse.

« Il ne faut pas que vous me compreniez. Personne ne doit surprendre les secrètes confidences que j’ai acceptées des anges, des colombes. — Mais ne cherchez donc point, Clarisse ! — Votre exquise pudeur me confond : dites-moi seulement votre émotion eu face de la haute mer où s’écaille l’aube blêmie, et puis, agissez, travaillez !Ne croyez point que nous puissions nous adorer ni nous étreindre autrement que les fleurs d u parc. Soyez simple, embrasée d’amour. L’Avril venu, vous irez au jardin, afin de cueillir des iris, des saxifrages et de puissantes pommes cramoisies. Nous marcherons dans la prairie. Ensemble, regardons, sur les profondes eaux descendre et éclore l’ombre éteinte des roses.

« La ferveur de votre innocence, ces fleurs de qui vous avez emprunté la grâce, la chambre où vous habitez, cette chaise, vos frais bracelets ! aucun jeu d’éloquence, sans doute, n’en vaut le silence pensif et charmant. — Ah ! ne tentez point de comprendre ! — Une idée a mille aspects. Si exacte, inflexible et explicite qu’elle soit, ses métamorphoses miroitent, fabuleuses. Chacun lui attribue le sens de sa vertu. Quiconque la considère en augmente la pureté. Tous les sens où on la prend, bien qu’ils apparaissent comme contradictoires, cependant signalent le même but unique. La vie que nous lui infusons la transsubstantie et l’égale à nous. Ces diverses significations peuvent terriblement se heurter et aucune n’en détruit l’éclat originel. A travers les roches, les enclos, le bel agneau et le soleil, Dieu toujours, partout, transparaît. — Les routes où elle passe courent au seul village. — Elle compose, pour le roi, le laboureur, nous-même, la substance quotidienne de l’âme, le pain et le sel incisifs ! Elle nourrit les hommes les plus disparates. Le ciel la transforme, l’eau se l’assimile, l’été et la lune ! Nous l’aimons selon qu’elle contente nos plus secrètes, nos plus chères intentions. Sans que s’effrite sa forte splendeur, elleprend la beauté de qui la désire. L’antique sang héréditaire, cent mille ans de fièvre et d’extase, alors, lui insufflent une neuve expression. — Ainsi personne ne peut comprendre — et jamais, et rien, même cela ! >

Je le sais, bien mais peu importe ! Heureux celui que satisfait son infortune. Il semble que je parle comme un étranger. Puissé-je vivre, immobile, enfin, parmi l’humble enclos bordé d’or !

Si j’ai prêché, ce fut pour que Dieu m’entendit. — Comme ces prés de glace et de rocs palpitent dans l’attente de l’Avril, ainsi les sites de noires rocailles, les bergers, les fleuves et l’énorme ténèbre espèrent la tendresse de ma rédemption. Et vous êtes plus belle, à présent, Clarisse, depuis ma venue angélique. Et elles sont plus fraîches ces fleurs, ces forêts. — Cependant, nul ne m’a compris. — Les vérités que j’ai criées, tout homme les transforma comme l’air duquel s’imprègnent et que respirent les mondes. Elles.ont pris, chacune, un aspect contraire ; et ainsi, tumultueuses, je ne les distingue plus. Elles me regardent, ces blanches idées, comme un étranger douloureux. Elles rient, — de même que vous, Clarisse, — voyez elles me narguent, elles s’enfuient.

Mais je les contiens toutes, car l’aube contient les roses, et mon âme connaît leur tragique destin. Les .unes, qui sont fortes et violentes, feront retentir les hautes cimes. — Restez paisible, écoutez-moi. — La plupart palpitent d’épuisante tendresse. Elles vont chez vous, parmi les granges, les routes rustiques. Elles consolent la prairie et la mugissante mer. P211es épousent le pâtre et cette fleur ! Elles sont familières comme de blanches servantes. Elles s’occupent des lampes, du feu et de l’eau. Elles dorment sur les gerbes d’or, et elles frappent à la porte des poudreuses chaumières rouges.

Si j’entrais là, dans ce village, sans nul doute, aucune d’elles ne me reconnaîtrait. Mais elles me suivront, quelque jour, bientôt. Et je le sens bien. Tel est le destin

3 Décembre 1895.

L’EMOTION

Une Œuvre est un Concile d’Idées, l’Olympe idéal des Héros.

Dans la touchante Préface qu’il présente en exergue de Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre écrit : « Il ne m’a point fallu imaginer de roman pour peindre « des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont « je vais parleront vraiment existé et que leur histoire « est vraie dans ses principaux événements. » Le sublime, l’adorable aveu ! Certes cette gaie petite fille qui babille d’un air si aisé, lucide, ah ! comme nous devrions l’aimer ! La blanche chaumière au toit pâle tout de pailles tressé, les cocotiers, les pamplemousses, le bon vieillard avec son parasol d’ivoire, l’arbuste empourpré de jeunes fleurs, voilà des lieux, des objets merveilleux !

Cependant, cet aveu où je distingue bien plus qu’un

souci d’être exact, il semble que personne n’y prenne garde. Les pures petites filles tremblantes, embrasées de l’émoi immense de cette Virginie, et nous-mêmes, que sa mort impressionne jusqu’aux larmes, nul n’en raisonna les mobiles ! Ce qui nous transporte de douleur, ce n’est point qu’elle ait existé ; peu nous importe sans doute que Madame de La Tour se soit avancée un soir, désolante, sous le ciel épuisé et lourd, parmi les herbes salines, les rochers de la grève. Il est possible que quelques-uns regrettent tant de vertus englouties sous les vagues. Et puis cette demoiselle parlait si candidement, à une époque glacée et fade où tant de gens s’expriment dans le pire des jargons ! Elle savait sourire comme une aube ; elle chantait, elle tressait des couronnes safranées ; elle était suave, ravie et odorante ; son visage égalait la douceur des jeunes roses ; elle disait en termes pompeux et exquis ce qui l’émouvait ; elle lissait la chevelure des plaines ; aux sources d’onde poudreuse elle penchait sa cruche.

Mais tant de vertus peuvent périr, malgré l’appel des spectateurs, leurs larmes, les plaintes des fleurs, le bon chien qui aboie, les rocailles, la lune et les bois. Il est constant que cela nous émeut. Tout l’univers vint s’affliger de la perte impromptue d’une si plausible "enfant. En vérité pas un instant nous ne songeons qu’elle a vécu, et qu’elle est morte, ainsi, selon la description. L’authenticité de l’effroi n’entre en rien dans notre émotion. Elle nous émeut, quoiqu’elle soit fausse, — la tristesse erre dans les ténèbres !

Naïf Bernardin ! qui pensait que nous pourrions prendre garde à sa véracité.

Cette Virginie qu’il nous décrit, peut-être est-elle plus émouvante que celle dont la vue l’enivra...

Il est fort possible que celle-ci, réglée et placide, fut plus fade, encore, d’aspect vague, frivole, incertain. — Pourtant comme il m’eut plu de la connaître !

On néglige d’ordinaire ces petites héroïnes. On dit : « Homère, Shakespeare, Bernardin de Saint»Pierre, ah ! que voilà de grands poètes ! Sans doute ils ont reçu des dieux quelque admirable et suprême don. Ils possèdent des vertus gracieuses. Comment, par quel charme peuvent-ils dire ce qu’ignorent la plupart des hommes ? Ils créent des figures éternelles. » Ainsi, on les regarde comme des exceptions ; les anecdotes de leur sort conservent la date de prodiges ; les plus bas paysans témoignent par des aspects pliés qu’ils les considèrent à l’instar des dieux.

Certes les poètes portent d’extraordinaires grâces. Etant consacrés par l’Amour ils en ont vêtu la candide splendeur. Ils possèdent la puissance de séduire les idées, comme les héros furent investis de celle, plus terrible, de les gouverner. A cause que certaines âmes sont mécontentes du corps où les captive le sort, ils les ennoblissent et ils les appellent pour des épousailles.

Elles s’inclinent sur eux, les éblouissent. C’est pourquoi tour à tour ils épousent les collines, les fontaines écaillées de mousses, solennisent les ames des pêcheurs, des rois ! Par la suite ils s’étendent sur elles, et ils enfantent des races de héros et d’idées.

Ah ! pourquoi, cependant, néglige-t-on d’adorer les Marthe, les Ophélie, les Ajax, Hanilet, les Nausicaa, toutes ces personnes si séraphiques qui entendirent l’amour desdieuxetleur envoyèrent, adorante, leur âme ?

Oui, Ophélie a existé, car’nulle création poétique ne demeure fictive complètement. Sait-on tout ce qu’elle chuchota penchée sur l’épaule de Shakespeare ? Ce qu’elle lui confia, dut être adorable. Hélas ! il ne nous a rien dit auprès des allégresses et des tendresses bénies que cette petite personne suscita à ses yeux. Elle devait être exquise et douce, d’une langueur épuisante, passionnée et tragique. Elle avait des mains blanches, sans doute, bénévoles, fraîches comme du pain blanc.

Elle riait aussi, mais moins tristement que cette Virginie qui fut si aimable ! Mon Dieu ! je la vois calme au bord du fleuve opaque, sous l’ardent saule sonore !

Il faudrait prendre un peu plus garde à ces personnages des légendes de qui les chimériques actions nous transportent d’enivrante tendresse. Il existe ainsi de suaves demoiselles prédestinées aux noces idéales du Poète. Elles viennent vers lui et elles ne le savent pas. Elles portent leur âme comme un présent nuptial,— et elletremble ’éperdue, elle s’enfuit dans les briser, elle se couche dans les blés auprès des sources tremblées, verdoyantes, tout en fleur.

Il semble en vérité qu’elles soient indispensables. Elles créent le poète plus qu’il ne les crée. Elles participent de la vie éternelle.

D’étranges splendeurs les embellissent, par quoi elles ont su l’enchanter. C’est en elles qu’il surprend l’Été ou la Douleur, — archangélique dieu endormi !

Ah ! comme me passionne Madame de La Tour et, Tose de pudeur, Virginie qni peut-être était appelée Angèle, Marianne, Marie ou Antoinette ! Car mieux que les poèmes j’aime les choses qu’ils célèbrent ; j’adore les hautes forêts, les moutons, le vin, le pain écailleux et les pâturages, les puits et les rocs, l’œillet, le berger, la gardeuse de porcs qui m’ont inspiré, qui ont inspiré quelque impétueuse, tendre et extasiante hymne !

- Ce qui pourtant nous enfiévra, — dans Virginie, sa mort, ses rustiques funérailles, — c’est moins la perte ,de tant de grâces dont elle se pare, que la Mort soudaine apparue en elle.

Le soir d’ombre orageuse, si sombre, où elle mourut, le pire rustre a senti I’éden des feuilles flétri. C’est qu’entre elle et l’île rocailleuse où elle va retrouver Paul, Madame de I-a Tour, les chères fleurs, d’écarlates rosiers et tout l’humble amour bucolique du bourg, nous pressentons que la Mort s’est jetée. Elle se tient -debout, monstrueuse ; elle regarde la joie réciproque apparaître au-dessus de l’un et de l’autre enfants. Ensuite elle marche, voici qu’elle secoue à la porte ! Elle éveille les buis verts et les oiseaux du bois. Elle se lève vers la nuit, elle saisit le bonheur.

Dans ce temps, la Mort toujours est présente. Nous -sentons le souffle aigu et qui glace. Puissamment, très-saille la forêt. Et pourquoi les flots se heurtent-ils, chocs d’écumes sculptées, bondissantes ? 11 faudrait du sang à la pointe de l’herbe, quelque anxiété dans le paysage familier, une similitude de mélancolie, ici et là, dans la prairie, parmi les rocs, le cap de sable ! A la vérité, le ciel tremble, obscur, d’éclatantes cascades roulent sur les glaces vives ; l’épouvante de la Nature, et une multitude d’atroces catastrophes font prévoir l’approche de la Mort.

Voilà ce qui nous terrine. C’est elle que revêtait la pauvre et candide robe scintillante de flots et de sel où semblait drapée Virginie, quand nous la retrouvâmes, étendue dans les algues, petite fiancée silencieuse, hélas ! Certes nous ne songions plus aux trésors de tendresses que la mauvaise mer ensevelit, tant l’affreuse présence, sombre et immobile, nous épouvantait.

Oui, ce qui nous impressionne, ce n’est pas le spectacle épars des fugaces conjonctures, où apparaissent les hommes, mais les vives, les puissantes idées qu’ils représentent. Il semble que chacun soit dépositaire du mortel secret héroïque qu’un Dieu, — tel un foudre — y jeta.

Ah ! peu importe l’exactitude de ces héros de qui les poètes rapportent l’existence ! Seul leur destin nous passionne.

De leur gloire, de leur infortune, personne ne réclame l’authenticité. Les suaves amants que Bernardin s’est plu à conduire tendrement parmi l’inflexible étendue des plaines, je ne pense pas que leur sort ferait davantage palpiter quiconque en saurait la véracité. Car leurs turbulences ne nous prosternent point ; il est possible qu’ils aient d’extraordinaires rêveries ; le lieuoù ils s’asseoient, leur plâtreuse maison rose couverte d’un toit de tuile, le champêtre et antique jardiu, la barrière qui le garde, le talus où brûle la haie enflammée, le pur ciel verdàtre, ébloui et lucide, au-dessus des prés, la brise folle, les flots et l’étable ardente, empourprée de pailles de foins- qui scintillent ; à la vérité, cela nous ennuie.

L’infortune d’une Virginie ne nous eut point peut-être fait verser moins de larmes, si la constance de son amour ne nous l’avait rendue plus chère et plus sublime. A l’instant de sa mort, nous ne regrettons rien de ces candides trésors légués par la tendresse qu’elle pouvait porter avec soi. Œdipe, chargé de crimes, le pire roi qui succombe, Pisistrate, Philoctète, purent devenir, aussi, à cause de leurs maux, d’explicites statues du Destin. L’idée qui habita en eux, les métamorphose et les reconstruit. Nos yeux qui se détournent de leur individu, n’y considéraient que l’Amour, la Mort.

Ainsije vous prie, ne me parlez point des petitesdélices de leur amitié, de leurs mérites spéciaux, des fleurs qu’ils vont cueillir, de leur aïeul, du coq, du bon chien pastoral, de la forêt qui est limitrophe à l’enclos, de l’eau et du printemps prochain, si ce héros de qui vous célébrez le faste, immobile et tempétueux, n’y demeure qu’un proscrit.

Rien n’est admirable hors de la nature ! L’instant sublime, vraiment candide, est celui où Dieu dans l’homme apparaît. Vertige d’Œdipe, quand le Destin sculpta la Terreur sur sa face d’aveugle ! Et l’extrême vertu d’Antigone ! Douceur scintillante de Xausicaa ! Et cette Virginie ! Son naufrage, sa Mort !

La véhémencede leur passion leuren restitue l’héroïque splendeur. Haussés à ce degré d’immortelle épouvante d’un Œdipe devant qui apparaît sa fortune, d’une fraîche Ophélie douce à en mourir, de Jésus et de Xenophon, ces personnes resplendissent d’une vertu terrible, intégrale, divine. Ils dressent l’opaque statue de tant d’aspects épars. Ils cessent d’être un instant soi-mêmes, sous le souffle impétueux des choses. Les pensées qui les agitaient poudroient, s’enfuient ; leur authenticité nominale abdiquée, ils surgissent sur les races comme des anges d’émotion ! Leur beauté, dès lors est œcunémique : parla, je veux dire qu’ils succombent ; les talents dont l’éclat les avait embellis, leurs mérites spéciaux s’effritent, n’ont plus lieu. Pur bloc que pétrit le Destin ils en représentent les scintillations ; ils deviennent la Douleur, l’Amour. Leur riche prestige se constitue des excessifs resplendissements, — qu’ils dérobentau jeune ciel, aux roses et aux pomones ! Ils portent les idées d’un astre ou d’une fleur.

Ainsi les conjonctures où Virginie fut prise, leur véracité historique ne valent pas l’éternelle fiction de la tendresse et du naufrage par quoi, un instant, elle représenta le plus pâle Amour, la mort la plus chaste. O les cascades, le hêtre et les vifs citrons d’or, rien ne nous émotionne sinon les sentiments qui universalisent cette pompeuse petite fille tendre et infortunée !

L’irréductible effroi de cette pudeur plausible, intempestive aussi, qui la fit défaillir dans la nuit de la mer, pour ma part, cela ne m’apitoie pas. L’excès d’une telle vertu offense. Fuir la vie de peur, étant nue, d’éblouir un magnifique gaillard, voilà bien sans doute la pire chasteté ! Sur son importune sensibilité, ]e juge la naïve et malheureuse vierge, glacée, impérieuse et à peine touchante, de soumettre à de tels scrupules, la tendresse élégiaque, mortelle de son amant. Cruelle constance de petite pensionnaire placide, qui préfère la Mort à l’énorme Amour !

L’émotion sublime, violente à pleurer, dont cette tragique mort étreignit, il ne faudrait point l’attribuer à la tristesse où nous fûmes du désastre. En effet, peu importent les anonymes acteurs de toute la tragédie humaine ; seuls, leurs rôles surent nous toucher ! Dès cette exceptionnelle minute, où étant sculptés par les événements, ilscessèrent soudain de se ressembler, leur présence nous a terrifiés comme une aurore de foudre, Dieu ou le beau soleil !

Immortelle candeur des hommes ! Deux ou trois fortes passions suffisent pour en réunir la tribu. Chacun bâtit sa maison, parmi le lieu d’élection. Une barrière l’enclôt, et la porte fermée s’oppose au mendiant. Ils vivent les uns et les autres, parmi leur champ, les fleurs, les blés, la houille noire, les rocs blancs des monts. Ils s’isolent, travaillent. A travers la vitre étincelante d’aurore, ils regardent au loin, sur la route, les choses. Ils paraissent tranquilles. Aux jours de marché, cependant la nécessité les convoque. Ils ne communiquent que par des présents — palpitantes hosties de fruits, de poissons, de feu, de froment, de pain ou de sel — leurs dons réciproques sont eucharystiques. A cette communion la Nature préside.

Mais, chacun semble isolé. Leurs désirs se contrarient. Leurs pensées bavardent, pérorent,’étrangères. Et on ne sait rien, et personne, jamais ne sera compris.

Ils rient, se saluent, cueillent des fleurs ; ils jouent leur rôle dans la villageoise comédie ; les uns s’embellissent de vertus dont l’authenticité et la magnificence n’excusent pas pourtant qu’ils s’eninfatuent. Leur présomption les courtise. Ils se surprennent à s’aimer. La haie vivace de leur enclos limite tout leur univers. Le soin des plates-bandes, des pierreries, du ciel, sollicite leurs jours. Ils régentent le monde selon leurs besoins. La méditation du soleil n’absorbe pas celle de leur âme. Leur sort est d’être immobiles. Il ne faut point qu’ils quittent l’antique habitation où naquit, vécut, expira leur race. Ils sont bien au lieu où ils apparaissent ! Ils ne connaîtront rien au-delà de leur mur. Tout ce qui les tente y reste enfermé. La médiocrité de leur vie contente celle de leur pensée. Au reste nul n’est sublime comme leur mission heureuse.

Cependant ces hommes, quelques fois,- si hostiles qu’ils soient, se rencontrent. On dirait que Dieu même est descendu sur terre afin de recréer les choses.

A l’aube, par des soirs d’aromates, d’exceptionnels zéphyrs apportent sur la plaine des grappes de feuillages. La terre semble attentive pour’ l’accueil du soleil. Les charmilles plient et se balancent, retentissantes. Ainsi les prés, les bois profonds, l’opaque flot qui écume aux berges, les halliers verts, les champs à l’approche du printemps, palpitent, éblouissants d’anxiété. ,,

Une attente semblable étreint les nations.

Alors, sur les routes, passe quelque étranger. Il frappe aux portes lourdes de sapin ; et c’est l’Amour, la Beauté ou la Mort. Il heurte à toutes les portes et il faut bien ouvrir, ! il transfigure, il repétrit les mondes.

Ces archanges d’Emotion, ils donnent à tous lçs hommes une identique splendeur. Ils dotent la Nature d’une même expression. Partout où passe l’Amour, les pays resplendissent. La pudeur de leur émoi embrase les fruits verts, d’épaisses pommes spongieuses, toutes glacées, les rocs. — Sur la mer aux blanches vagues, bondit la rose aurore. — Des plus hautes montagnes tombent des avalanches. Le vent souffle aux crêtes des torrents.

Sentiments, Idées tueuses des froides songeries, Archanges de la Passion en quoi communient la terre et les dieux, sous vos lucides doigts d’or qui modèlent les lourds blocs, surgissent, rites de joie, d’héroïques statues !

Ainsi deux ou trois sentiments associent, gouvernent la tribu humaine : la nécessité de leur existence par quoi ils travaillent chacun dans leur champ, aux lacs, sur les montagnes, humblement, les assemble, pour l’échange des fruits réciproques, du pain, de la laine et des candides laits. Nulle eucharistie n’est plus merveilleuse. Ces hommes qui, étant étrangers, ignorent tout de leur race, de leurs petites pensées, des désirs qu’ils animent, du lieu de leur naissance, et ceci et cela, cependant sont les serviteurs les uns des autres ; et les présents qu’ils se font, non moins que l’air, les vents, leur sont indispensables.

Ensuite il y a les passions. Elles les dotent d’expressive violence. A cetinstant de frénésie et de tendresse, les hommes même les plus différents palpitent sculptés d’or, se ressemblent. En effet, ils empruntent alors la magnificence émouvante des dieux. Les caractères, les rôles, l’habitude des rêveries, tout s’effrite et poudroie. L’irréductible émoi de l’ombre ou de l’Amour, s’eajpare de leur logis, transfigure l’enclos, ressuscite les pierres, l’eau poudreuse d’écumes, les oiseaux, l’été.

Au milieu de ces sentiments dont la grâce nous associe, les étroites pensées plus particulières qui composent un individu, les circonstances de sa vie, rien de tout cela, ne pourra prendre place. Ce sont d’inutiles trésors, des couronnes fades et sans valenr.

L’homme à qui j’achète mon pain, peu m’importe qu’il soit vieux ou jeune, impromptu, jovial, tendre ou élégiaque, je le tiens en respect, non point pour ses vertus, mais parce que sa mission m’éblouit.

Hamlet, les conjonctures tragiques de son destin, qu’il ait tué Rose ou Polonius ; les aventures d’Œdipe, ses discours, leur véracité, ah ! peu importe. Mais leur aspect porta l’horreur, à l’instant héroïque et d’une telle frénésie, lorsque, illuminante apparaît, terrible et à travers eux-mêmes, la face ténébreuse des fatalités !

Seule, l’Idée de qui ils restent les esclaves, somptueuse, nous terrasse et nous épouvante. Ils nous impressionnent d’être, une seule minute, la Joie ou la Mort. Ils se haussent, portent le feu des dieux !

Virginie, blanche enfant, comme vous m’émotionnez ! C’est que le poète ne vous présente point comme investie d’une sensibilité aiguë, il vous laisse chuchoter et rire parmi les danses, tresser d’osiers frais des corbeilles champêtres. Le vent sonne, soulève vos jupes vives. L’indigence de vos pensées en satisfait l’innocence. Vous êtes d’une grâce sûre et inusitée dont rien ne récuse le charme et le joug. Et lorsque, ardente et ingénue vous nous contez votre émoi, vous le faites d’un ton si exquis qu’il paraît légué par les brises d’avril. — L’excès d’une tremblante pudeur, voilà le pire de vos vices.

Pourtant si Bernardin ne nous l’avait décrite que pour l’extrême mélancolie de ses langueurs, le site neuf, le décor, la cérémonie pastorale de ses attitudes préparées, cette petite fille nous eût déplu, fade, trop placide, d’une impérieuse exactitude. Mais elle expira et ce fut sublime 1

O les funérailles et l’escorte des vierges qui accompagnèrent le rustique convoi, — journée exténuante de mélancolies ! Roses et balancées, les charmilles bruissèrent. Au-dessus du hameau vacillaient des panaches de brumes. Le cortège traversa les champs. Sur la route fumeuse d’une poussière brûlante, des esclaves coururent, agitant des fleurs. La fuite des troupeaux retentit. Chacun délaissa le travail du jour afin de présenter l’offrande de sa tristesse comme pour une peine commune. Yerdâtre, azuré et fluide, le ciel parut tout humecté de l’amertume qui monte des mers. Les blés bruirent ; on n’entendit plus les rossignols ; le bois, scintillant de citrons, se tut. Puissamment les sapins, hérissèrent leurs crêtes glauques, faites de fortes feuilles rudes et toutes reluisantes.

On s’apitoya sur tant d’innocence. Quiconque l’avait connue en déplora la perte. Tout à coup l’effroi enfiévra. Hagard, le vent sonnait sur les cimes orageuses. L’horizon contint la terreur du monde.

Accroupies, profondes, basses aux toits crépus, les chaumières, sises non loin des flots, apparurent mélancoliquement, recéleuses de nuits entre leurs flancs blancs ! Nous primes peur, sans doute à cause de la mer. On se ressouvint ; l’épouvante passa. O le coq qui dresse l’éclat écarlate de son panache d’or, ô la table en bois peint, le portail de hêtre ; et l’âne et le bœuf ! L’intimité entrevue, à travers les claies, la haie, les charmilles, cela désola. Quoi, cette pure petite fille ne chuchoterait plus au milieu des herbes résineuses, sous l’ombrage embaumé et solennel du bois ! L’escabeau où elle s’assit l’attendrait vainement dans le cré« puscule. Elle n’entrerait plus jamais dans l’étable empourprée, frémissante de coqs, de pailles scintillantes et d’oiseaux ! Tristesse infinie des choses disparues quand tant de fleurs, d’enfants, de bêtes familières, de rocs, de fontaines les attendent encore, espèrent leur-venue !

De tels sentiments enfiévraient d’émoi ces habitants de l’Ile rocheuse, Madame de la Tour, la forêt, les -cavernes, les jeunes filles portant en pleurant de livides palmes.

Cependant, ce qu’ils regrettaient des vertus et de l’innocence de Virginie n’eût point suffi sans doute à les exténuer de mélancolie. Leur tristesse vraiment venait moins de la perte de cette jeune personne que du sentiment de la Mort. Ils y songeaient et rapprochaient d’eux-mêmes. Car ils éprouvaient que la Mort venait d’entrer parmi cette Ile, qu’elle avait passé sur la route malgré l’extrême charme des roses tentatrices, des pins, de la prairie aux blancs herbages poivrés ; — et qu’elle aurait pu heurter à leur porte ; — qu’il eût été possible enfin qu’elle vint tout à coup les prendre par la main, afin de les conduire vers l’horreur des ténèbres !

23 Décembre 1895.

LA MORT

à Maurice Barres.

« ..... Soit l’un, soit l’autre, et tour à tour. »
Vieilles Chansons.

... Quand je revins du cimetière matinal, Clarisse, tristement, m’embrassa : « Pauvre enfant, dit-elle avec amertume, comme te voilà triste et quelle infortune ! » — Langueurs, désespoir, 4es larmes, les rancœurs, elle exagère son émotion de peur que je n’y prenne point garde, et sa mélancolie tente de me consoler, selon de propices défaillances dont l’excès m’afflige encore davantage. Cette embûche trompe ma contrition.

« Clarisse, lui dis-je, taisez-vous donc. Ah ! certes, quand la mort frappa à ma porte je ne l’ai point vue sans horreur ! Sa présence est épouvantable et ce n’est pas en vain que quelqu’un la contemple. Il est impossible de rester placide lorsque la personne la plus chère, à laquelle tant d’édifiantes grâces, de jeux et de délices nous semblaient associés, tout à coup, réduite en poussière, devient cette froide, infecte et livide pourriture ! »

Comme je parle ainsi avec véhémence, ma belle amie surenchérit et ses plaintes, qui ébruitent ma peine, y contribuent réellement. Petite triste, ah ! taisez-vous ! Vos larmes me touchent mieux que la mort. Plus que celle que j’accompagnai au cimetière, l’affreuse nostalgie de votre âme m’apitoie et me désespère.

Oui, détournons-nous de toute cette ténèbre ! Sans doute, avec quiconque expire, nous sentons dépérir une partie de notre être. On dirait que le fossoyeur n’ensevelit pas seulement cette vierge ou ce héros, mais encore une masse de nos sentiments que l’un ou l’autre avait coutume par son aspect, sa voix, son labeur, son repos, de faire magnifiquement frémir en nous ! On ne sait pas cela, et il faut bien le dire : ce que nous regrettons dans cette tremblante personne que la mort a surprise, c’est moins sa pensée et sa joie que celles qu’elle suscitait en nous. On pressent qu’une flamme s’éteint. Quelqu’étrange beauté, une vertu, un rire disparaissent. La statue s’effrite et une rose poudroie. Est-ce toi ou bien moi qui expire ! Désormais, vraiment, c’est fini des promenades et des entretiens vers la prairie ; Certaines émotions qu’elle nous inspirait, avec cette créature, dépérissent, pour toujours. Au rose, rocailleux et lucide sépulcre, un peu de nous-mêmes tombe, se dissimule. L’ombre y stagne et rien n’a plus lieu. — Allons-nous-en !

Hélas ! ne restons pas ici, je vous en prie.

Quelles que soient les vertus du mort, sa paisible innocence et sa félicité, ce n’est point leurperte que nous déplorons, mais la suprême disparition de celles que cet hommenous eut inspirées. Oui, nous ne pleurons que nous-mêmes. Nos larmes sont l’effet de notre égoïsme. JEn présence de cette pourriture chacun doit penser qu’il faudra mourir. Soit qu’une multitude de béatimdes nous paraissent détruites pour jamais, soit que le néant se dresse devant nous, nous en distinguons le désastre et il est impossible que chacun ne voie point surgir l’horrible et douloureux cadavre que nous sommes destinés à devenir, un jour.

Détournons-nous donc du passé ! Qu’importent ce qui fut ou ce qui sera ! Allons vers de pompeux vallons et ne prenons point garde, enfin, que la flamme des roses s’est éteinte, car l’aube reviendra, les bras pleins de fleurs ! — Nous ne vivons jamais, ici, au jour le jour et à présent. Strictement personne ne demeure où il parait, et si hautes que soient les beautés dont nous nous attribuons le charme, il semble que chacun prenne peur de soi-même. Au premier visiteur venu, un héros de roman, une courtisane, un pâtre, un carrier ou un roi, nous nous attachons de toutes nos pensées, celui-ci précède nos desseins, et ses exploits impliquent l’accomplissement des nôtres.Nous nous substituons à quiconque survient. La plus minime anecdote nous sert de prétexte pour nous éloigner, en sorte que c’est presque avec joie que nous apprenons tout à coup la perte profonde d’une créature dont nous appréciâmes le génie, la bonté ou 1a mansuétude. Voilà un jeu délicieux. On se songe là. On descend vers la tombe. On joue le rôle de la tristesse et on se compare à une ombre. De lourds sanglots roulent dans les cœurs. — Ah ! Clarisse, Clarisse, souriez donc !

L’extinction d’un être afflige sans doute moins que les présages mélancoliques dont nous comble et que nous expose cette circonstance si affreuse ! Cela seul nous apitoie. On frissonne par prévision. L’hypocondrie anticipe. Hélas ! nous écrions-nous, personne n’échappera à la mort. Cette noire et atroce pourriture, voilà l’aspect que nous prendrons, un jour ou l’autre, ici et là ! — Une foule d’émois nous traînent dehors. Autour de nous chante notre amour. Il est impossible de s’y opposer, et sa mobilité m’étonne. Les craintes, les tendresses, les espoirs, tout transporte l’homme loin de soi-même. Ilneparaîtpointqû*il soitnépourla stagnation d’un unique destin, mais ses vertus sont infinies et il palpite partout, parmi le bourg, le mont. Notre ingénuité est plausible. Pourquoi se plaindre à l’avance d’une calamité effrayante dont l’infortune nous laissera sans rancœurs, et qui peut vraiment ne point nous atteindre. Nos désirs se jouent de nos prophéties. Leurs subterfuges forment nos délices et nos terreurs. Ils simulent nos plus pures actions. A se remémorer des catastrophes anciennes on éprouve combien demeurent légitimes celles que nous pouvons pressentir.

Le monde ne maintient pas notre héroïsme. Dû plus suave au moins magnifique, nul n’est à l’abri de la mort. Cette extrême conjoncture, chacun la sait probable. Il nous est certainement loisible de nous croire préservés des grêles, de la foudre, et des mauvaises guerres, mais quelle que soit notre unmanente magnificence, personne ne subjuguera la mort et nul n’est susceptible de s’y soustraire. Pour les aventures de notre existence, sur nos victoires et nos défaites, on ne peut rien conjecturer. Cependant nous avons connu quel cérémonial funéraire viendra clôturer nos parades de vie et un sépulcre assombrissant demeure la borne indubitable par quoi se limite toute carrière humaine. Voilà pourquoi la mort nous impressionne si fort. Son effroi prescrit notre horreur. Bien que nous tentions mille ruses pour la vaincre, ces précautions restent inutiles et la perte profonde de nos rois, de nos amantes et des roses du jardin, perpétuellement, sans restriction, nous éclaire sur notre infortune et sur le désastre imminent.

— Ah ! Clarisse, Clarisse, préparez le pain, dressez l’odorante table écumeuse de vins clairs ! — Regardez dans les feuilles filtrer le beau soleil. — Au bleu et bucolique petit puits suburbain, ne voulez-vous pas pencher l’urne, laver les linges frais, ce matin.

— Oui, détournons-nous de la Mort. Son approche terrifie la cité et la plaine. Son souffle est si triste, âpre et noir. — C’est pour échapper à son obsession que nous imaginons des apologues faux, le perfide jeu des tragédies, des mythes de l’âme. Mais occupons-nous des choses de la vie. Tandis que nous conjecturons sur des événements attendus, il serait plus gai, beau et légitime de tressaillir, sans réticence, à cause de l’œillet ou d’un fait du jour ! Il s’agit de rire, à présent, Clarisse. Il s’agit d’aller vers les champs jolis des jeunes roses parce que c’est là que sourit Dieu. Il s’agit de chanter et de boire sous l’azur ! Préoccupons-nous du pain et du vin. Voilà l’objet de notre être et puisqu’une destinée terrible, indestructible et inconnue nous prédispose à l’action, à l’exploit et au bon labeur, obéissons !

Car le présent seul existe : Tout identiquement s’y résout, Dieu et la terre maternelle. — Au blanc triomphe de Mithridate sachons tendrement préférer notre humilité adorable. Ah ! que deviendrais-je, chère Clarisse, si vos tremblantes tendresses, vos jeunes sourires naïfs me paraissaient moins pathétiques que ceux d’Ophélie ou de Bérénice. — Nous ne sommes jamais ici. — Strictement, cette maison ne contient qu’un fantôme. Ah ! Clarisse, t’étreindre et te posséder : Je veux captiver la fuite de tes plaintes, de tes songes, de tes désespoirs. N’occuperais-je mieux ton attention que ce pastoral étranger, un héros de roman, peut-être, ou la Mort même ?

L’épouvantable et le tragique, ce n’est point la perte d’une chère amoureuse, d’une parente adorée et pure, mais pleurons quand meurent des héros. Qu’importent ceux-ci et ceux-là ? Si exquises que paraissent leurs grâces et leurs vertus et quelle qu’en soit la multitude, elles n’en possèdent point de si rares que nul ne les puisse remplacer. Cette probabilité les discrédite. Il se peut que nous ayons joué la veille au soir avec une petite femme de joie, poudrée et odoreuse, luisante et apprêtée, laquelle jamais plus nous ne reverrons. Nous la quittons sans larmes et elle chante vers l’été. L’inconstance de notre amour nous détourne de son sourire. Le bon chien garde la maison. Au seuil tout blanchi par la chaux scintille la haute flamme frémis-, sante des roses. Nous partons. Nul espoir. Mais je ne. suis point triste.

Car nous méprisons les individus. Chacun n’espère que l’amour. Peu importe le lieu où il apparaît. Sa présence en toi te rend délicieuse, mais que signifiestu par ton âme, tes sanglots ? — Oui, rien ne nous impressionnera, sinon ce qui touche à notre être. On ne se soucie point d’Eglé ni de Lucinde, quand leur beauté suave ne nous transporte pas dans les blancs pays de l’Amour.

Ainsi ne nous désolons plus sur le convoi de ces personnes desquelles les mérites furent fades et fragiles. Leur grâce, à peine, régénéra la nôtre. Elles devinrent ce que nous voulûmes, car nous leur avons attribué des mansuétudes, des parades et des charmes dont aucune sans doute n’eut été capable. Malgré de pompeuses séductions quelle enfant ne les remplacerait ? Epargnons donc nos larmes, Clarisse, lorsqu’en présence de leur tombeau nous ne déplorons que nous-mêmes. Allons-nous en. N’y pensons plus ! car c’est sur la mort des grands hommes qu’il convient seulement de se lamenter.

Sur Le Tombeau De Paul Verlaine.

Jamais comme ce matin mortel, je n’ai conçu si violemment la véracité de ces sentiments. Ces morts de qui chaque jour nous saluons le cercueil, bien qu’ils fussent peut-être extrêmes de vertus, chacun les pense très inutiles. Cependant, un grand homme, voilà l’irremplaçable !

Cette matinée si acariâtre, d’une mélancolie exté nuante, le ciel glacial et incisif, au-dessus des hauts toits urbains, apparut, mouillé, rafraîchi d azur. O la mourante blancheur de l’aube, cette rumeur citadine, les sonnantes charrettes d’herbes, le feu opaque des tuiles ! Parmi la route gaie, populeuse, nous accompagnâmes le convoi. Le gel durcissait le sol. Aux crêtes vivaces des branches, le soleil crépitait. Une blanche lueur éblouit les grands murs, trempa d’or la froide face des fleurs, des maisons grises.

« Ah ! pensais-je, voilà le moment que ce sage sublime eut aimé ! L’air fleure bon le pain chaud, la menthe, la chair coupée. Ces jeunes femmes qui chantent, les lourds panaches de flammes qu’exhaussent les cheminées, les oiseaux, le pavé de givre, comme il se fut réjoui ici, au milieu d’allégresses semblables.- »

Quoi nous ne l’entendrons plus ! Nous marchons sonores de sanglots, mais nous ne savons point le sens de notre émoi. Cependant ce grand homme qui parut si sensible d’une pure et élégiaque langueur, ah ! personne ne sait les rapports qu’il eût, sans nul doute, établis entre un seul de ces rauques feuillages, ces fleurs, l’innocence gémissante de l’aube, la désolation dont nous sommes étreints, la mort et cette foule qui s’écoule.

Aucun homme n’aura plus ces tendresses chimériques par lesquelles il sut nous toucher. Oui, Homère même ressusciterait, Callimaque, Pascal ou Eschyle qu’ils ne pourraient nous émouvoir comme ce miraculeux génie. A tout jamais, certaines passions resteront tout inanimées. Les dons qu’il possédait, nul ne les recevra. Affreuse perte d’un poète à qui aucun grand homme ne peut être substitué ! Ce mort est irremplaçable. Avec lui succombent certainement un sens singulier de l’amour, pesants sourires, fièvre et luxures, des tristesses de dieu en exil dont nous n’entendrons plus l’angélique chuchotement*

Il fut, par excellence, ce grand homme, un reclus. Il ne sortit jamais de cette chambre ingénue où je l’ai connu si humble, ascétique, badigeonnée par une chaux vive, sous l’éblouissement peint d’un papier à fleurs. Il y vécut perpétuellement. Il ne s’est point préoccupé de nous, peu lui importaient l’aube et le printemps.

Par le ton de ses romances, où nous cherchons son mémorial, ce grand homme récuse sa légende. Il ne fut point le vagabond de qui les actions suscitèrent l’effroi citadin. Ce n’est guère parmi les chroniques qu’il est convenable de retrouver la signification d’un destin douloureux, mais dans ses ariettes et ses rondes. Il exista solitairement, un peu, Vraiment, à la façon d’un cénobite. Il ignora tout de la rue et lorsqu’il y est descendu, ce fut pour l’ivresse et la fièvre. Ce poète est le plus intime qui ait chanté. Il n’a célébré que soi-même. De l’univers qui l’environne il ne retint rien sinon l’eau, la fleur essentielle de laquelle il avait besoin. A travers l’explicite et froide vitre de la fenêtre il considéra les sites larges. C’est le poète le plus sensible, le plus concentré et sentimental. Ni les colorations des sols, ni le choc des vents, l’eau creuse et acide, les coteaux que pampre un plan de houblon, rien d’extérieur ne l’a ému. Les riches odelettes qu’il a écrites, palpitent cadencées par une intense fièvre. Les fines pulsations de son sang en scandaient les distiques tremblants. Rien, nulle part ni dans aucune race ne possède cette frénésie là !

Il a suffi à ce grand homme d’une ligne de soleil et d’une roide guirlande pour établir les plus pathétiques relations entre une femme, Dieu et son âme même. En quelqu’endroit qu’il allât, je pense qu’il contemplait toujours le blanc foyer, l’enfant, l’épousée adorable. Près du feu, sous l’ardente lampe d’or dont la blancheur tombante fait des ronds sur le sol, il se recueillit avec amertume. Il a composé d’étranges élégies d’une grâce alanguie et inusitée. Ce fut un poète cérébral. Il n’a jamais pris garde qu’à soi. Le culte de sa mélancolie l’exalta jusqu’aux anges tragiques. Sa conception de l’univers s’est limitée sans doute à la vue qu’il en eut parmi la pièce glacée où il vécut. Certes, je ne connais pas un homme de qui l’existence fut plus solitaire, plus restreinte à soi et à Dieu.

Sa sensibilité prodigieuse et exquise ne l’a point conduit vers les champs, la tribu urbaine, ni le vieux hameau. — S’il communiqua avec Dieu, ce ne fut point par l’entremise de la forêt, des teintes de l’aube, des aromates, du sombre encens, des lignes subtiles de l’horizon, mais une extrême fièvre cérébrale bouleversait les jours de sa vie.

Ah ! l’extraordinairegrand homme ! D’un traitminusculeil évoque les plus émouvantes détresses de l’âme. Bien qu’il ne chante jamais que soi, il sut nous faire verser de sublimes larmes. Il ne raffina aucunement. Il fut tendre avec véhémence, et nul chant n’est plus pathétique que l’une des romances sans paroles, l’odelette où il compare sa tristesse à la mer.

Oui, ici, il faut bien sentir qu’un grand homme est irremplaçable. Celui-ci fut infiniment patriarcal et la légende lui prête, A Tort, une fort vagabonde existence. Mais comme je le préfère parmi cette violente chambre humble et tout assombrie où je suis venu l’e.nbrasser cinq ou six jours avant -sa mort ! Là, je compris une dernière fois la signification de son génie. Aux murs gris, des bouquets de feuillages coloriés infusaient la vie fausse d’un sang bleu et moisi. La fenêtre ouverte sur Jes toits, nous en distinguions la grande fuite luisante. Des fleurs tremblaient aux cols des vases dont il avait peint la pierre ronde. Rien de plus paisible et de plus divin

Ainsi marchant, je méditais sur la perte irréparable d’un homme tout à la fois si pauvre et si pompeux, consumé d’une extrême tendresse, le plus sensible et le plus pur qui fut au monde. Dans les derniers jours de sa vie, familial, épuisé de fièvre, il se plaisait à colorier de petites poteries délicates, cette lampe dont la grande flamme fumeuse devait vaciller sur sa mort. Je vois là un vœu continu d’imprimer à tout le sens de soi-même, une persistance de personnalité intime !

Ce qui nous emplit d’affliction, de mélancolie et de ravissement, ce n’est point la beauté du monde, mais le sentiment qu’il demeure mortel et la prévision des périls qu’il coure. Nul doute que l’on ne délaissât une infinité d’êtres plutôt vulgaires si nous les connaissions impérissables. Mais quand nous les envisageons d’après cette conception triste et attendrissante, leur laideur elle-même nous paraît précieuse. La méditation de la mort compose le sujet des plus noires passions. Certes, ni les cyprès, ni les roses, ni tant de communes créatures ne vaudraient — dites-vous — qu’on s’y intéresse en dehors du tragique instant où ils apparaissent tout à coup selon la contenance de la mortDans le moment qu’ils dépérissent, nous éprouvons leur épouvante, et ils nous semblent dotés de frémissantes vertus. Nous nous y attachons avec des larmes, des plaintes, la mer roule les sanglots du monde, le soleil tressaille comme un cœur, le ciel chante et nous soupirons parmi l’anxiété et l’horreur.

Cet effroi sans cesse nous poursuit. Le pressentiment du péril qu’ils courent doue d’un contagieux pathétique les plus petites poses de notre être et les inconstances de notre existence. Des brutaux deviennent vénérables, parce qu’ils s’échappent, vont pourrir dans la tombe. Ôn dirait qu’une pitié nous prend. Une multitude d’objets contribuent à cette fête funèbre et ils nous en rappellent la date. Les asphodèles, les noirs cyprès, l’onde mobile qui tombe contre une stagnante berge, l’aride ténèbre, une puissante rose de laquelle le vent a éteint la flamme, voilà les augures que nous rêverons à cause de la tristesse qu’ils interprètent.

C’est encore pour ce sentiment que nous chérissons les grands hommes. Ces héros sur qui jedésire que vous répandiez le fleuve de vos larmes, dans le temps qu’ils vont succomber, considérez-les ainsi que vous-même. Au creux de l’éblouissant sépulcre, avec leur cadavre qui répugne, le fossoyeur vous ensevelit. Car ils ont possédé l’insufflation des races, ils surent le secret de votre intention, les craintes, les tremblements du monde ; ils ont palpité pour Dieu et le bourg. — Fanny, Eglé et Eucharis imitent, dans leurs danses consacrées, bien plus que la cadence des mers, le rythme amolli de leurs strophes. — Ils vous ressemblent magnifiquement. Leur rouge sang s’engouffre au flanc des statues. Ce sont les amants véritables et les rois, les bergers réels.

Il faut les chérir avec grâce, avec véhémence et avec fureur. Cette tragique entreprise de dominer le temps que forment nos esprits ambitieux, ces hommes fameux la réalisent. En effet, ils nous pétrifient. La flamme des espèces les anime. Ils en prennent les scintillations. Dans d’épais blocs de pierre profonde, ils pétrissent les formes éternelles de l’homme et précisément leur -contemplation nous tourmente du pire désespoir, car nous éprouvons davantage la fragilité de"*notre ètre> ,devant le miracle de sa permanence.

Afin de dissiper cette lugubre obsession il n’est rien, hélas ! que vous ne tentiez. Vous honorez les beaux héros de qui les hymnes ou les exploits dotent d’éternité une minute humaine. Aux fraîches amoureuses de la route vous préférez d’antiques déesses, une nymphe ou une bergèredes immortelles églogues. Vousimaginez des parades desquelles l’extravagance satisfait vos songeries. Comme vous désiriez méditer au sujet des grêles, , de la pluie, de l’ombre ou de l’eau, ou des marguerites, la vision de Narcisse vous transporte dans d’étranges régions. Les chimères et les féeries vous consolent des bassesses du monde, et ses malédictions n’atteignent point vos pensées. Aux noirs matins de cloches funèbres, le spectacle des statues qui décorent vos quinconces, tout à coup dissipe votre ennui. On lit des mythes et des fictions. Bien que votre esprit tente des aventures, à la vérité terrifiantes, la fréquentation d’un Ajax, d’un Epictète ou d’un Hercule en fortifie le périlleux dessein.

Ces sentiments si confus, quelques hommes les accomplissent. Aussi convient-il de les admirer. Ceuxél paraissent prédestinés. Ils font obstacle aux flux du Styx. Ne persisterait-il, après des déluges, qu’une froide sentence de Lysistrate ou quelque affreuse petite médaille, que l’âme même de l’homme resterait éternelle.

Pour moi, je n’éprouve poiui ces émotions. Ma sensibilité ne s’apitoie jamais, et je ne vénère aucun homme dont l’unique vertu fut de succomber. Bien que cette pourriture infecte ait, en quelque sorte, 1« sinistre aspect que je suis appelé à prendre un jour ou l’autre, je ne vois pas qu’elle s’embellisse et sa laideur m’est répugnante.

Avec une âme un peu sensible on doit dissiper la douleur. Au moment même où succombaient les personnes dont je me croyais le plus féru, la tristesse des vivants m’exténuait uniquement. Lorsque les extrêmes oraisons des pauvres petits agonisants prennent tout à coup à vos regards une valeur tragique, solennelle et haute, leurs sentences et leurs injontions m’intéressent bien moins qu’une poule ou une paille. Peu importe la disparition de tant de banales créatures de qui rien ne parut jamais irremplaçable ! A celui-ci ou celui-là on substituera l’un ou l’autre ! Il suffit que l’espèce survive : un représentant de la race. — Hélas ! puissiez-vous me comprendre, Clarisse, je vous aime avec véhémence, et votre amour m’est plus précieux que les couronnes et les victoires des rois.

— Un jour, peut-être, ô mon amie, je verrai blêmir ton visage dê fleur. — Quand je m’inclinerai sur votre âme, le camélia sera fané, vous vous détournerez vers la mort. N’imaginez ; point que je me désole, tout étreint de larmes et d’effroi. Hélas ! bien que votre être me soit beaucoup plus cher que le héros de qui j’ai suivi ce matin le blanc et populaire convoi mélancolique, assurément, Clarisse, je vous regretterai moins. Si mon adoration vous croit irremplaçable, nous connaissons fort l’un et l’autre, combien il semble s’illusionner, et jusqu’à quel point sa violence nous trompe sur sa force. Car malgré les spéciales délices que j’attache à votre apparence, ce n’est point de celles-ci que je suis si épris, mais du plus simple et du plus naturel amour. La passion que je vous .inspire me fait mieux chérir votre ardente extase, vos mains légères et vos soupirs.— Cependant qu’elle s’appelle Urgèle, celle en qui m’apparaît l’amour, Marguerite, Jenny ou Adelaïde, qu’elle vienne de là-bas ou d’ailleurs, je ne m’en soucie point du tout en vérité.

Il est possible que tu défailles sans qu’une perte, pourtant si horrible, ne me cause d’autre émoi qu’une affreuse répugnance. Le cercueil duquel les puissantes planches d’or presseront la pudeur de tes hanches, ah ! ne crois point qu’il m’impressionne autrement que tel ou tel autre !

Quelque grande que soit ma souffrance, les beaux serments que nous nous fimes eussent nécessité une affliction pire et je répandrai sans doute moins de larmes que dans le temps où ta détresse, ta mélancolie ou tes plaintes m’accablent. Petite beauté qui périclite, peu m’importe ta dissolution ! Car dès cette minute, tu n’es plus toi-même, mais quelque affreuse masse liquéfiée et noire ! — Hélas ! vous le savez, Clarisse, il ne faut se lier qu’à l’amour.

Ces sentiments vous froissent, et vous êtes peut-être offensée de la répugnance dont je parle. Mon mépris vous choque violemment, et vous m’en trouvez détestable. Pourtant comprenez, comprenez enfin ! L’affliction où vous êtes plongée, regardez, voilà ce que me désole plus que la ténèbre et la lune, le meurtre et la mort, d’atroces élégies.

Pourquoi sangloter sur d’obscurs sépulcres quand 1 es êtres qui y sont couchés ne palpitent plus de votre émoi et n’en pressentent même point l’angoisse. Etesvous pitoyable à cause des délices dont ils auraient pu jouir encore, mais qu’ils ne connaîtront jamais ? Ou bien, si vous êtes dans la peine, n’est-ce qu’en prévision de cette fosse d’enfer, où il faudra vraiment que chacun vienne pourrir ?

Pour moi, ces notions ne m’impressionnent pas. Cependant combien vous m’êtes chère ! O vos hanches brillantes et votre innocence, les mousselines qui roulent comme un blanc torrent, les faïences résonnantes d’éclats, la table et le lait, le hêtre et la haie ! — Une infinité d’objets familiers ne posséderaient point ces resplendissements si vous ne les leur confériez. Leur aspect s’embellit du -vôtre et vous sûtes parer mon habitation. 11 semble qu’elle ait été touchée de la candide bénédiction de vos douceurs. — Mais vous le savez extrêmement, Clarisse, je désire que chacun s’écarte de son passé. L’attendrissante attention que nous prêtons à un cercueil détourne notre esprit des suaves enchantements et des malédictions du monde. Epargnons donc de stériles plaintes. Il suffit déjà d’avoir à souffrir les calamités quotidiennes. J’ai pleuré tantôt de votre émotion quand le rossignol s’enfuit de la cage où vos soins cruels le gardaient ; l’exquise élégie que vous composâtes, au sujet de cette tragique fuite, m’a ému mélancoliquement. Vos sanglots ni votre épouvante je ne puis les endurer. Ainsi je suis sensible à vos peines les plus vaines. Mais qu’irai-je pleurer quand vous périrez : la fatalité et l’irréparable. Ah ! petite demoiselle de joie, pourriez-vous approuver mes larmes ? — Chassons donc cette mélancolie, d’une si importune inutilité.

12 Janvier 1896.

LE DESTIN

« Quel souhait f,riles-vous
(les Jeux Innocents.

I. Compensations

à Théo Reeder.

Si magnifique et si heureuse que semble une destinée humaine, notre ambition ne la juge pas ainsi, et quelles que soient ses grâces, ses allégresses, ses gloires, il n’est jamais impossible d’en imaginer de plus éminentes. De là d’infinis désespoirs. Nos songes surpassent tout, et nul n’y peut rien. La vraisemblance de nos désirs autorise leur accomplissement. Du pire au plus pur, nul n’est satisfait. Et en effet, nous éprouvons la mélancolie de notre âme. Ces gens sont susceptibles d’exploits, ils le savent bien, mais tout stagne et se glace. Une méticuleuse présomption nous promet des fêtes, des conquêtes. Chacun présume de sa splendeur probable. On se sait sublime — : virtuellement.

Les mythes, les tragédies et les annales des rois nous exposent de guerrières victoires et d’idylliques péripéties auxquelles nous dispose notre humeur. Leur possibilité nous impressionne. Notre enfance se passe parmi des actions dont l’extravagance nous séduits, car elles solemnisent nos petites passions. Un héros nous réhabilite et nous nous infatuons de sa fraternité-. Afin de resplendir il faut lui ressembler. Ainsi nous préférons exister commePlaton, ïhémistocle, Orose ou Hamlet, et pourvu que leurs entreprises figurent celles de nos tentations, nous sommes persuadés de notre héroïsme. D’ailleurs chacun se sait incapable d’y atteindre, mais leur mémoire seule nous transporte comme s’il s’agissait de notre histoire même.

Ce que conjecture notre âme ambitieuse, vraiment nous douterions de le réaliser. Les plus surprenantes et les plus pompeuses des fortunes, nous les présageons trop fragiles. On rêve qu’elles pourraient être plus belles. C’est que nos intentions s’emportent prodigieusement. A cause d’impatients avantages, nous prétendons conquérir des empires. Réduits à une sombre inertie, nous imaginons de tragiques travaux. Aucune gloire ne nous comble, enfin ! Il suffit de quelque événement pour que bondisse un beau héros à la place de ce paysan dont nous méprisions l’apparente bassesse. Des fastes et des triomphes certains, nous prévoyons cela, chacun. Voilà le secret des poètes. — Te l’ai dit déjà, mais personne n’entend. — I .eurs fictions forment le préambule de nos destins accomplis. Ils se consolent de leur exil par des églogues, l’évocation des dieux. Ainsi tant d’héroïques lectures restituent à l’homme sa beauté profonde. Leur rouge énergie y trouve un emploi, selon le jeu des scènA, les intrigues, la tempête. A force de palpiter de l’émoi que simulent d’imaginaires personnes, celles-ci s’cm-. parent de tout notre être, y chantent, prennent nos confuses pensées et les ébruitent très publiquement. C’est pourquoi nous les adorons. On ne demeure jamais stable, on les accompagne partout. De peur de périr sans trophée on prefère encore ces feintes turbulences. La vertu d’Aristide contrepèse notre opprobre. En compagnie d’Églé, d’Héro ou d’Eucharis il demeure loisible et facile de s’attribuer le charme de grâces surnaturelles. Aussi ne restons-nous jamais chez nous. Ces fictifs seigneurs nous entraînent fort loin. Les régions où ils nous dirigent, voilà le paysage choisi ! Nous éprouvons au milieu d’eux la séduction des mers, des moissons et des bois, les béatitudes de la haine, les fiévreuses émotions de la mélancolie. A la défaite ou aux victoires présentes nous préférons toujours les parades d’Agathocle. Aucune conjoncture n’apaise nos passions. La gloire de notre état nous semble insuffisante. Et c’est afin d’y suppléer que Rousseau, Hugo et Eschyle nous ont prêté des aventures, d’équivoques joies.

Quel homme n’espère point de somptueux destins ! — O l’Arcadie, froides forêts roses, et les retentissantes prairies, larges montagnes d’Ithaque où paissent des troupeaux ! O les frais asiles, là, ici, ailleurs !

Nous sommes nés féroces, contractés, une rouge frénésie nous embrase. D’ardentes ambitions brûlent nos songes. Le soin que nous prenons de les dissimuler, ces pathétiques petites idylles et une multitude de mythologies nous en dénoncent tout à la fois l’inutilité et le sentiment. Nous pourrions épargner ces puériles précautions. Le pire paysan se sait vénérable. Pourtant il reste là et attend. Bien que nous passions une vie sans grandeur, d’inconscientes vertus nous ont embellis. Les amours dont palpitent les amantes des églogues, leurs tristesses, leurs respects, leurs plaintes, leurs repentirs, tels sont les sentiments desquels la présence purifie les nôtres.

Accueillons le sort et ses désuétudes. Au lieu de lui substituer les plus étranges situations du monde, n’eutil pas mieux valu se soumettre, obéir ? Mais personne n’est satisfait ! D’écarlates carrousels, de rudes bêtes en bois peint, les lions bondis des blocs, les sonores coqs d’argent, quelle gaie rumeur et quelle féte dans la ville. Restons dans le bourg, la chaumière heureuse. -—, L’antique petit hameau s’ennuie à cause de la mer bleue et morne. Ah ! vivons donc au jour le jour ! — Peut-être étions-nous disposés pour l’accomplissement d’une tâche différente que celle où nous maintient la destinée du monde. Mais peu importe, demeurons là. De peur de périr sans espoir, nous sollicitons des héros à qui confier le don glacé de nos détresses, les intentions sentimentales que nous ne réaliserons pas, car si attentifs que nous puissions être à jouer le r Me dont nous fûmes investis, tout nous en détourne, une paille et un astre, Eglé et Werther, l’anecdote du jour, des doutes, des stupeurs !

S’assurer d’un but, tel est le problème. — Il s’agit de restreindre enfin la carrière de nos présomptions. Au lieu d’être occupés de Dieu et de la lune, que chacun prenne garde à soi-même ! Avant de nous instruire sur la théodieée, les lois d’eurythmie et de pesanteur, apprenons celles de notre état. Il faut acquérir une sécurité : boire, casser du pain, simplement. Comme nous tentions des gloires qui nous sont défendues, demeurons là, sans espérance près du bon vin et du bateau. — Rousseau regretta toute sa vie, d’avoir quitté au coup d’une fâcheuse ambition, la pauvre échoppe profonde où travaillait son père. Pour l’imprévu de périlleuses péripéties, et à cause des spleadeurs qu’il pressentit en soi, il abandonna l’allégresie tranquille. Sa gloire ne le satisfit point, tandis qu’une champêtre amitié eut éteint la flamme de ses tentations. — Mais l’espoir toujours apprivoise nos doutes.

Oui, ce qui me touche dans Rousseau, ce n’est point tant ses pures vertus, l’humeur bilieuse de ses passions, un génie tragique tumultueux, que l’atroce dédain qu’il en eut, et bien plus encore que ses aventures j’admire son désir de n’en pas avoir. Son illustration le mécontenta. Il ne se consola jamais de ses triomphes. Avec une brûlante sensibilité, les plus suaves émotions du monde, il éprouvait l’insuffisance de sa fortune. Désespérant d’atteindre à cette magnifique gloire, de laquelle il se sentait digne, il n’aspirait plus qu’au repos. Aux extrêmes époques de sa vie il n’eut guère fait de différence entre un humble état d’artisan et l’apothéose d’un héros.

Le sublime, l’étonnant grand homme ! comme il il conçut l’identité de tout ! Peu lui importait d’être obscur pourvu qu’il connut le repos. Mais il prétendit se réaliser. Parce qu’il ne pouvait gouverner les races, ni instituer des codes vertueux, il résolut d’en rêver l’illusion. Après avoir cherché la cité idéale, laquelle il ne découvrit pas, il se ressouvint, médita. Il en a tracé le plan et l’enceinte. Malgré qu’il avait fréquenté les plus riches seigneurs des châteaux, il ne méprisa point son métier de copiste, et même quand son œuvre l’eut rendu fameux, il demeura dans l’esclavage. Peut-être s’honorait-il autant- de remplir strictement sa bonne tâche quotidienne pour le gain et le pain de vie, que de ces tumultueux manuels où resplendit l’âme même d’un dieu.

Cette pauvre innocence, quelle beauté ! Il avait besoin, cet homme, de joie large, 3e tendresse, d’amité aussi. Et en effet nous connaissons que certaines âmes trop fiévreuses ne persisteraient point dans leur existence si elles n’en découvraient les confidents. Pour Rousseau ce fut ainsi : Deux ou trois amis l’auraient contenté. Il se serait confié à une blanche amoureuse, le premier venu, un passant quelconque, tout aussi heureusement qu’à une nation. Plus tard il déplora l’éminence de sa gloire et il regrettait l’étroite maison peinte, incendiée de glaciales couleurs, la pacifique province au milieu des montagnes, les grands bœufs, l’âne, le lait, la haie. Le hasard fit qu’il écrivit et ses chants bouleversèrent le monde. Mais plus d’intimité lui eut paru plaisante, quoique l’agitation des races fut digne de son âme et de ses mérites.

Tendre, élégiaque et ingénu, ce grand homme m’impressionne, m’exalte. Il aurait fui la solitude si son cœur eut été aimable. Et de peur enfin que ses sentiments ne trouvassent point les confidents dont la profonde noblesse eut égalé la sienne, il s’éloigna de tous les hommes qui eussent pu aspirer à l’être.

Ainsi, il vécut comme un étranger. Je vois là toute l’extrême mélancolie humaine. Dès lors, que de rêves, de fictions ! Quelles scènes pastorales ne songeait-il pas ! Quelles belles églogues peuplées de dieux ! Oui, en quelque endroit qu’il allât, les flores ni les gens, les bêtes ni les ciels ne lui purent paraître aussi beaux que le désiraient sa passion, son innocence sentimentale.

Cependant soyons satisfaits. Occupons-nous du gain, des fêtes. Vivons au jour le jour, ici, immédiatement, sans effroi, sans espoir, car tout est identique : les victoires d’Aristide, le gai concert qui fdtre à travers Ja forêt, la mugissante rumeur des hommes j :>anni des batailles en feu et en or, Tityre assoupi sous un hêtre et Tancrède dans le blanc château ! Tout est identique. Aucun ne prévaut. Point de hiérarchie. Ces drames et ces jeux d’épopée, ne voyez là qu’un mobile subterfuge. Ecrire, lire, rêver, c’est un pis-aller ! On imagine ce qu’on ne réalisera point. Fades passe-temps, pour tromper l’cnui, l’affreuse désolation des âmes

II. Se Purifier

à Edmond Pilon.

Il semble en effet que nos dithyrambes , nos idées et nos prétentions n’aient point d’autre effet que de compenser l’inertie affreuse de notre infortune et la défaite de nos espoirs. Les dieux que nous sûmes invoquer réhabilitaient les races et l’espèce. A des marbres ou à des héros nous confions d’impétueuses passions. Leur équilibre est leur vertu, et ils réalisent dans des arcadies les exploits auxquels nous eûmes prétendus, et que nous interdisent notre intime indolence, l’esprit de stagnation.

Afin d’échapper à soi-même, il n’est rien que chacun ne tente. Les suaves jardins élyséens, l’Eldorado et les beaux parcs de féerie nous exposent de pompeux bocages et de retentissantes charmilles où l’amour toujours est vainqueur, où les noirs sucs des fruits aromatisent l’azur, où des guirlandes brillent sur des fuites d’arceaux ! Ainsi de délicates fictions nous consolent île l’opprobre du temps, la grâce de notre antiquité nous édifie.

Pour moi, j’éprouvai âprement, aux blanches époques de mon enfance, l’ignominie et l’esclavage du monde. Dés que je commençai à frémir tendrement, j’entrevis le chaos qui composait mon cœur, et des paysages m’ont équilibré. J’héritai des cadences marines, j’en pris le mouvement et je devins viable. Puis mon ambition m’infatua. Au lieu des héros que je souhaite, j’ai seulement rencontré de ténébreux esclaves, et comme j’en attendais de singuliers desseins, ils me parodièrent des gloires décrépites. La vulgarité de leurs entreprises me détermina tout à coup à en désirer qui fussent feintes. Je lus, vous le savez, des contes et des idylles, des églogues, l’encyclopédie, ce qui me tombait sous la main. On me voulut glacé, et je m’étudiais à paraître placide.Mais que de tressaillements, d’émois ! En proie à des extases fantasques, je prévis l’effrayant désastre. Une mélancolie me combla d’angoisses. Je devins bilieux, brûlé d’humeurs noires, tout hypocondre, éperdu, assombri.

Aussitôt qu’il me fut permis d’imaginer moimême, de belles expéditions et des lieux chimériques, je m’entourai de personnages dont les vertus naissaient des miennes et qui me flattaient extrêmement. Un héros fictif nous réhabilite, et sa vraisemblance nous contente. Nourri des hautes flammes de notre âme, il se lève de l’ombre, avec frémissement. Comme je convoitai des provinces, on s’en empara sans bataille aucune. Je me consolai à Ithaque, auprès de l’antique Télémaque, des rudes calamités qui frappèrent ma maison, et c’est en compagnie de cet exquis jeune homme que je fis mes plus beaux voyages. Nous avons franchi les blanches mers. Sur les poupes brillaient de fortes écumes glauques. Quand nous atteignîmes l’île océanique, quels chants n’y ont point retentis, de quelles magnifiques fêtes ne fûmes-nous accueillis ! Eucharis nous mena dans l’épaisse grotte de roses que tapissent des feuillages violets, et des pommes d’une nacre écarlate. Comme mon compagnon se réjouit ! Il pressa dans ses bras sa délicate amante. Ils s’embrassèrent avec violence et le spectacle de leurs amours m’arracha d’élégiaques soupirs.

Avide de tumulte, je tentai l’échec, l’épouvante, la gloire. Je me comparai à Patrocle. Un jour, je visitai Tancrède, seigneur fade que pare une pureté ardente. Des collines se précipitèrent vers l’eau des lacs. Une nuée orageuse cabra ses noirs souffles. L’opulence des vignes et des pins couronnait les pics tout brillants de glaces, d’où sortent des tempêtes, le froid et la nuit. — Je m’enfuis, je revins chez moi.

C’est vers ce temps-là, à peu près, que je me suis reconquis. Ni Shakespeare, ni Eschyle, ni même mes beaux récits pour lesquels, car je les créai, j’aurais dû avoir d’extrêmes indulgences, ni Angélique, ni Tliràséas ne sont parvenus à m’impressionner. Les péripéties qui me ravissaient cessèrent tout à coup de distraire ma peine. Hélas ! malgré tant d’aventures, je restai triste, tout éperdu ! Ma présomption prit un plus sombre accent. Décidément ces vains mensonges ne séduisaient. plus ma pensée. Je souhaitai qu’un héros véridique me parlât. Au lieu de modifier le mouvement de la terre selon le caprice d’une action et le pas d’un personnage faux, il me parut meilleur d’abandonner aux sites le soin d’en être les constructeurs. Je désirai l’eucharystie. Communions ! communions enfin ! me suis-je tout à coup écrié ! Après que j’eus reçu les songes, les flammes, les sens, le sang, les pulsations de tant de dieux et de seigneurs divers, ma mélancolie augmenta, je n’en pus supporter l’excès. J’eus honte de mes métamorphoses. Reclus dans un bourg de banlieue, au bord d’une lumineuse rivière, j’habitais alors cette petite maison que colorent des feuillages vermeils. Comme d’atroces passions m’agitaient, je les occupai aux labours et à de guerrières aventures. Ensuite Paul de Kock et Fénelon dissipèrent pourtant les fortes vapeurs rousses qui vacillaient encore au chaos de mon âme.

Sur ces entrefaites, je partis. — Ici tout devient réel. — De subites catastrophes ont frappé ma famille et l’on me persuada d’entreprendre des voyages. Une froide région de neiges m’a accueilli. Sur les rivages du lac de ïhoune, joyeusement scintillent des sapins, dont les troncs épais répandent l’âpre arôme des résines. Le soleil y est parfumé. De fines bruyères éclairent le» pentes, et les hanches des monts blanchissants frémissent pudiquement, trempées par les flots.

Pour ébranler une âme sensible, rien ne vaut le spectacle des monts. On y éprouve des vertiges. Dans le plein été, quand l’air est brûlant, les herbages odoriférants grésillent, semblables à des lampes d’or. Les cimes se soulèvent, pesantes de prairies où bouillonnent le rouge flux des fleurs, les houles sablonneuses des pacages. Des précipices, par interstices, découpent d’épaisses grottes grondantes de glaciers. Les grands flots mobiles y poudroient. — Sur les bords, parmi des rochers, tournoient des verdures que rongent des lichens.

Ces benux lieux présentent le tragique spectacle des terres premières bouleversées d’ouragans. Des pics s’y hérissent pleins d’affreuses rumeurs. Des torrents font sonner les roches. Près de cet effrayant tumulte, il n’est point rare de distinguer le plus délicieux des décors champêtres. Une chaumière faite de planches de pin, puissante, s’accroupit et vacille au milieu d’amers saxifrages. A chaque coude des rocailleuses routes, onaperçoit, sur deratiques, gouffres, uneclaire maisonnette teinte de hautes lumières. Les bœufs forment la richesse des gens et leur existence est patriarcale. Leur douceur démeure solennelle. Ils ont le respect des proscrits. Devant leur pauvre habitation, ils prennent garde de tailler de solides bancs de pierre, afin que s’y reposent les voyageurs. Ainsi ces hommes connaissent Dieu. Leur écuelle n’est jamais si vide qu’ils ne puissent nourrir leurs hôtes, et . bien qu’ils soient parfois étrangement misérables, ils possèdent toujours des laitages, d’aromatiques fromages glacés, un peu de pain et une étable pour l’accueil du passant qui erre.

C’est dans ce pays que je vins, vers le temps que de noires passions m’ont exténué. Comme j’en connus bientôt l’amoureuse innocence, je me séparai de mes tragédies, les sites de Shakespeare m’ont semblé pompeux, tout ampoulés d’une emphase fade, et je rejetai l’amour de Lénore. Cependant il m’est impossible de me subir. Quoiqu’une angélique modestie paraisse la plus trompeuse embûche, une telle humeur m’embellit. Je me sais contracté, tenace. La seule ambition qui me brûle est une volonté d’héroïsation, mais dés que j’ai pu prendre conscience de mon foyer, j’en ai désiré le désastre. J’eus souhaité que de faux héros rompissent mon immobilité. Dans les épopées que je lus, je prévis l’excuse de ma fièvre. J’y cherchai cette approbation. Ah ! quitter ce triste univers, voilà ce que je résolus. De factices paysages m’apprivoisèrent. Et si j’accueillais Léandre ou Hamlet, bien qu’ils fussent fragiles et extravagants, c’est qu’ils m’entraînaient hors de ma maison. En compagnie de ces héros je perdais le sens de ma destinée et de jeunes joies me pénétraient. — Plus tard la conception que je me fis de Dieu contribuait encore à mon désespoir. Si tendre, exceptionnel et beau que je me crus, la possibilité de conquérir le monde me plongea dans la contrition à cause de cette sombre apathie, car je me discernai incapable de la vaincre ! — Toutes mes années d’adolescence, je les ai passées dans le trouble, dans l’amertume et dans l’angoisse. De chimériques travaux sollicitèrent mon âme. Pour y échapper je songeai. J’ai formé l’entreprise de me diviniser. Toutes les circonstances où je me trouve pris me sont des sujets de méditation. L’étude que je me proposai ne consiste nullement dans de vaines lectures, mais l’imitation même du victorieux héros de qui je me présume la vertu et les dons. Voilà le dessein que j’avais conçu. Ainsi, tout à la fois, je me poursuis partout. Et je me fuis. Car j’ai peur de moi-même. Dégoûté de l’être ordinaire que je paraissais, journellement j’ai cherché le dieu duquel je suis l’ombre.

Communions ! communions enfin ! J’ai désiré l’eucharistie. Je me suis voulu ductile, malléable. Au contact du glacier diapré et éclatant, j’acquis une extrême transparence. Ma sensibilité s’accrut. Sur la puissante pente des montagnes, comme il m’eût plu de m’épancher ! Les torrents scandaient le flux de mon sang, je me colorai avec véhémence. Les sommets m’offrirent leurs colombes dont le vol groupa, près des rocs, de lourds massifs de feuillages blancs. J’en empruntai la pudeur.

Ces beaux lieux m’ont régénéré. Leur mélancolie demeure solennelle. Froides montagnes qui contenez de l’eau et des métaux, de la craie et des bruyères roses, tumulte écumeux des sauvages torrents, campagnes marécageuses d’où se lèvent les cigognes, ô coteaux, ô fontaines, vous tous en qui palpitent des parcelles de mon être, comme sur la blanche mer à midi les hautes scintillations solaires ! c’est de votre essentielle substance que je me sculpterai avec suavité. Je désire composer mon corps de la sève des pins résineux et des rouges argiles qui nourrissent les arbres. Mes membres s’assouplirent sous les vents. « Terre divine ! nourrice de mon âme ! »

Le temps de cette vivace ivresse dura des mois. Dans mes promenades vers les glaciers, combien je perdis la trace des héros ! Je ne m’en préoccupais plus. Ensuite des vertiges me saisirent. Que de fois, couché sous l’obscur ombrage froid et noir des forêts brillantes, j’en ai ressenti l’auguste émotion. Ma sensibilité m’épouvanta. Je devins malléable, aérien et diaphane. Je me discernai susceptible de tout. Le monde me parut identique à moi. Aux époques d’orage, l’antique foudre éclate, bondit, tumultueuse dans mes veines. Mon sang charrie de furieuses trombes d’éclairs, mêlées à l’éfume des rivières et aux fuligineux herbages. — Pris par des volontés adverses,’je défaillis, le cœur gonflé, battant d’infinies pulsations, semblable à celui de la mer que bouleversent des cadences d’étoiles. —Je me fis docile, asservi. Je m’entendis dans la tempête. On me présenta du pain et du vin, de pesants laitages parfumés. J’ai dormi dans le creux des grottes. J’ai vu s’en aller de joyeux faneurs pour l’acquisition du blé triomphal. Dans les pensées des hommes qui habitent ces régions, les travaux quotidiens figurent des luttes épiques. Des gerbes sont le prix des vainqueurs et ils mettent dans ce noble exploit toute leur allégresse et leur ambition.

Quand je revins au bourg natal, il ne restait rien de ces émotions que m’avaient inspirées de délicates fictions et les ariettes si surannées où se complaisait ma pensée ancienne, je reconquis le sens du monde. L’exiguïté du site où je vins habiter ne m’a permis aucun vertige. J’amoindris le Pan que j’avais été, je figurai la statuette d’un satyre. Les rouges flancs des monts s’immobilisèrent. Je n’entendis plus la rumeur des bois que brûlent la volupté et la luxure de l’aube. Cénobitique, je m’exilai dans cette petite habitation qui fut le théâtre de mes jeux d’enfant et dont le parc vieux abrite mes passions. J’ai conquis la sécurité. L’intacte architecture m’équilibra. Le repos des murs fit le mien. Cette pesante stagnation du plâtre et des rocailles parodia la stabilité de mon esprit. Je me limitai entre une tuile, une porte. Je pris l’habitude des rêveries. Contracté et hypocondre, j’empruntai au sombre horizon, à la colline et au cottage riverain, leur goût de la paix la plus harmonieuse et leur complaisance pour des somnolences, une mansuétudinale tranquillité.

A force de vivre dans une maison, au milieu d’un site exigu, mélancolique et uniforme, il semble que l’âme s’immobilise. L’opaque stupeur du ciel, des prairies et des eaux, constitue la paix spirituelle. Rien de plus propice aux méditations. Ayant parcouru de glaciales régions, lesplaines de Troie et les saintes îlescythéréennes, cette compacte apathie me devint favorable. Reclus dansce bourg de banlieuejemerccueillispensivement. Il me fut possible de songer. Accablé d’ennui et de peine, parce que ni le spectacle du fleuve qui arrose cette spongieuse campagne, ni la lecture des tragédies, ni l’étude des métaphysiques n’étaient susceptibles de me satisfaire, je commençai à recevoir quelques-unes des exquises jeunes femmes dont mes amis tirent des délices, et leur compagnie me charma. Ce furent de délicats passe-temps. Je ne pris pas plus garde à celle-ci qu’à celle-là. Nous nous sommes aimés de manières diverses. Les loisirs que me permettaient les nécessités quotidiennes, je les occupai à m’éprendre d’Angèle, à composer des madrigaux en l’honneur d’Kglé ou d’Adélaïde. Quelles fêtes, quelle gaîté en sa fleur ! Les belles, promenades sentimentales quand des chutes d’étoiles brillent dans les espaces ! — Nous connûmes tous lescabarets des environs. La froide concavité des tonnelles m’abrita. Aux guinguettes situées sur les fluviales berges, nous accrûmes nos joies de celles des ruraux, des bateliers et des adultes qui y reposaient leur félicité en buvant aux rauques coupes qu’empourpre et où bouillonne du picolo. En ce temps-là j’avaiscessé dem’étudier. L’ivresse de la vie m’emporta. Riche de science, ayant tout compris, tout ressenti, purifié, miraculeusement, par la bénédiction des cimes, j’étais là paisible et heureux. Je me souviens de cette période comme de la plus joyeusement triste. Sur la poitrine de ces jeunes femmes j’ai éprouvé d’ardents délires. Leur amour me séduisit. Une minute je pus croire enfin que rien réellement n’était comparable à la fleur offerte par une tendre amante sinon celle qu’elle nous semble elle-même.

Ah ! combien vous m’avez ravi, chères petites, demoiselles de joie ! Quoique j’aie été très épris,, jadis, de Myrtho et de Bérénice, je ne pense point qu’elles m’aient ému aussi violemment que vous toutes, ô Belles, Marie, Armande et Eudorine, Zoé et Hermance qui êtes si jolies, si magnifiques et si frivoles ! Je présageais vos intentions, tandis que toutes ces héroïnes m’imposaient souvent les leurs ! Vous êtes mobiles, d’une extrême transparence : Je devins semblable à chacune de vous. Lorsque je courtisai celle-ci, c’était avec des madrigaux et des émotions ,d’un tour neuf. Vous m’avez été bienveillantes. Vous déchirâtes frénétiquement le voile compact dont vous ,étiez vêtues. Il vous plut que je vous visse nue et vous m’avez doté de vos resplendissements. Je m’augmentai -de vos vertus. Au contact de vos seins, de vos mains frémissantes, j’acquis une sensibilité exceptionnelle, jusqu’à pressentir vos voluptueuses joies. Je m’assurai de votre esprit. Votre inconstance m’enchanta. Je connus mille béatitudes. Si l’une était native des îles, d’une rocheuse cité ou de la montagne, j’imaginai étreindre des contrées, des torrents. « Je suis Pan ! Je suis Pan ! » criai-je. — Le corps de mon amante poudroie. De fugaces guirlandes se déroulent. Je souhaite des délires. — Des vertiges me prennent sur les confins mêmes de l’enfer. O soupirs, lourds sanglots, flux des tempêtes promises ! — j’éprouvai cela à mourir. Ainsi peu à peu j’ai conquis l’amour. Quelle que fut la stagnante exiguïté du site, et quoique les haies vives de mon habitation eussent dû être les bornes de mes entreprises, je courus de nouveau le monde. Ma pensée me multiplia. Mobile statue du vent, des mers ! Ce fut ainsi.

Agité des plus noires passions, je sollicite enfin le meilleur des repos. Les héros en qui j’espérais ne viendront pas. J’en ai souhaité qui satisfassent mes vœux et dont les exploits m’anoblissent. Je les ai cherchés partout. Les tragédies que j’ai lues m’ont -seulement présenté de tragiques personnages tout boursouflés d’amphigouriques émois. Ajax ni Philoctète ne me réhabilitent. Leur mélancolie m’accabla, et quand je cessai de les fréquenter, j’étais plus confus, sombre et élégiaque.

Ni les amantes, dont les délices entretinrent l’excessif délire de ma passion, ni les jeunes hommes qui m’ont dédié les plus pompeux des dithyrambes, n’ont réussi à m’épurer. Je m’exténuai en désuétude. Aucune ivresse n’emporta ma raison. Je conservai mon désespoir qu’augmenta encore cette froide certitude d’avoir tout fait pour le perdre et de n’y point parvenir.

Ah ! ce vœu d’anoblissement, crainte de soi ! belle épouvante ! Voilà ma vertu singulière. Aujourd’hui, Dieu seulement me paraît de la taille de mes puissantes pensées. Je me suis voulu statuaire de tribus. Dans le sang et la chair je recrée les héros. Du noir bloc sanguin surgit ma statue. Je me suis cru multiplié. Par l’eucharistie des substanciellesodes, je renaîtrai au cœur des hommes. Leur sfature reluit d’été. Les plaintes de mon ami ébruitent ma petite peine et votre allégresse me béatifie. Toute beauté m’augmente d’éclats. Je sais l’identité du monde.

III. De La Pensée Et De L’acte

La volonté d’être héroïque présuppose chez quiconque en brûle, la faculté de l’éteindre. Sans grâces, ni magnificences, on s’en préjuge susceptible, et cette tumultueuse énergie constitue déjà leur véracité. Pour l’accomplissement d’entreprises prévues, il suffirait d’un bon hasard. On médite et on attend. Le rêve illusionne et on s’en contente. Composer des tragédies, ce n’est, croyez-le, pour Dante et Eschyle que le plus mobile stratagème. L’intention peut être prise pour l’acte. Aux gens du coteau et du bourg on substitue de faux guerriers, dont la compagnie enchante nos langueurs. Des crimes de Pyrrhus, de sa cruauté et de ses conquêtes, chacun se présage fort capable. Un prétexte à resplendir, voilà ce que nous cherchons. Virtuellement, nous sommes bons, féroces, rois d’Ethiopie ou de Thrace, pirates, flibustiers, placides traficants, blancs pasteurs d’innocence sur la cime d’une montagne. Un homme est beau et lourd de probabilités. Ses soupirs, ses rires, ses patiences l’expriment et dans ses potentialités, celui-ci jamais ne passe celui-là, car nos désirs briguent tous les rôles, la haine et l’amour, tour à tour.

Notre extraordinaire présomption suscite seulement des turbulences. A toutes les minutes de notre être, on tente d’en traduire l’aspect et le sens. Réaliser son âme, avec exactitude, l’éclairer, l’éblouir, c’est notre intention ! Afin d’expliquer ma joyeuse conscience, j’aurais conquis des plaines, pacifié les mers rondes, meurtri et tué des peuples. — Je me serais fait pâtre ou charpentier. Les avantages et les honneurs que je me jugeai capable d’acquérir, je les désire moins aujourd’hui. Mais il faut s’exprimer, sans plus, n’importe comment. Dans cette situation d’esprit je composerai des paraboles dont les scènes feintes et ingénues retraceront celles de ma pensée et me restitueront intégralement. Me voici docile à l’amiable. Je me suis voulu statuaire d’hommes.

Il semble que nous vivions confusément. De stupéfiantes péripéties nous paraissent être indispensables pour la pure parade d’un héros. Par contre, une ode et une idylle contiennent d’affreux gages d’énergie, les plus noirs, les plus perpétuels. Et l’homme qui a écrit Œdipe nous a laissé de sa tristesse, de sa fièvre intacte, ardente et logique, un extraordinaire témoignage.

Quel destin nous sera propice ? Acceptons-en les conjonctures si extravagantes qu’elles puissent devenir. Avant d’étudier la mathématique, des traités de cosmologie et de physique, il faudrait constater l’état de la maison, la bonne solidité des briques, de la pioche brillante et des portes de bois. Là, se résume tout le problème qui excuse l’angoisse de nos sentiments. Je n’en connais point de plus pathétique. — Mangera t-on "ce soir, et quel pain ? — Ma mission publique, quelle est-elle ? Je bois, je travaille, je vis, mais pourquoi ? — Ah ! peu importent Dieu et l’abîme, l’harmonie, les théodicées ! Tout d’abord, je désire réassurer de mon àme, en surprendre les secrets, les attributs, la force ? — Voici, ici, très strictement, l’objet de nos terreurs, de nos méditations.

Aux yeux du grand nombre des auteurs, composer des drames et des chants, ce n’est pas autre chose qu’un pis-aller ! Ils y occupent leur énergie. Le fragile subterfuge les trompe, ils imaginent des luttes, d’obeures douceurs, desguerres. Là, ils étreignent l’amante de qui la pudeur n’eut point consenti aux voluptés qu’ils en auraient voulus. Ils y brisent la cité mauvaise. Ils s’emparent des riches plages et des saintes moissons tumultueuses. Leurs soins préservent les ruches d’abeilles. Afin d’y abriter les grappes, - ils bâtissent des serres protectrices, de solides voûtes faites d’un verre fin. Au bord des lourds fleuves lumineux ils pèchent d’énormes poissons, des coquilles délicates.

Parce qu’ils les convoitèrent si bien, d’une telle frénésie immortelle, leurs frères qui travaillent se peuvent reconnaître à travers eux-mêmes. Ainsi des laboureurs s’éprennent de Corydon. Le redoutable Achille satisfait les guerriers, et chacun rêve, palpite parmi des apologues.

Tristesses grises, fuites de pluie au travers des feuillages ! — O l’âne, le grand bœuf domestique ! — Entends les clochettes des pimprenelles gaies. — Quels que soient notre état, ses triomphes, ses défaites, tout nous demeure légitime. Il se peut que cet homme devienne empereur d’Kpire, pauvre et puéril pasteur de phoques dans les glaces et les fiords du pôle, ou carrier lugubre aux houillères. Pourtant peu importe et acceptons tout. Ici ou ailleurs, exprime-toi, travaille !

L’impossibilité de s’égaler soi-même, d’être à chaque minute, avec promptitude, la mobile statue de son propre esprit, je vois là le motif de nos pires désespoirs. — Certes on s’infatue sur des avantages dont l’excellence n’est point suprême, et nous en mésestimons d’autres par quoi précisément nous paraîtrons sublimes, pour des ans, des temps, à la face du monde. — On ne peut être certain de rien ni de cet axiome même, et toute notre âme, à notre insu, s’ébruite. — Marcher là et en équilibre, affûter de lucides métaux, avec des planches profondes construire l’abri rouge au gré du pays : cela suppose une science sûre des manuels. Pourtant quelle anxiété encore ! Riches des plus furieuses énergies, à quoi les employons - nous ? Chacun s’attribue des splendeurs, la force, l’éloquence des héros, mais simplement, sans plus, n’est-ce pas, dites-moi lesquelles vous solemnisent.

On ne sait pas, on ne peut rien. Nous restons somptueux de virtualités, d’ailleurs l’occasion nous échappe, le destin du’monde mène le nôtre. —Ces rudes villageois de qui les talents méritaient peut-être d’héroïques victoires, voici qu’ils rient et se détournent, pour l’acquisition du pain quotidien. Les guirlandes et l’accueil que leur promet l’espoir, certes, ils n’en seraient pas indignes, car tout homme demeure pur tout au fond de son être, à cause du suave azur de joie et par l’hérédité d’un dieu.

IV. Identité

Quand nous ne créons pas de fabuleux héros dont les exploits simulent les nôtres et à qui il demeure loisible de confier le souci des extraordinaires rôles que nous ambitionnâmes, je pense que ceux-ci influent sur nos âmes, le caractère de nos petites passions. Ainsi et de toute façon, nous sommes plus renseignés au sujet de Werther que sur les actions de nos familiers. Verdoyante, l’Arcadie nous expose ses bocages, nous y errons plutôt que dans le bourg natal.

S’il est certain que ces fictives personnes nous éclairent parfois sur notre être, elles le froissent et le défigurent le plus souvent. Elles nous infatuent à cause de vertus que nous ne posséderons jamais ! Elles faussent le sens de notre héroïsme immanent.

Peu d’hommes s’envisagent face à face. Au lieu de ,s’étudier soi-même, on médite sur Dieu ou sur Bérénice, •quelqu’un de ces gens de roman. I,a théologie nous attire.

Confronter notre état avec celui du monde, on dirait que cela déconcerte nos pensées ! Au reste rien n’est plus important. Malgré l’extrême ferveur d’amour que nous inspira la plus pure amante, Nausicaa nous touche encore bien davantage, lorsqu’à notre épouse passionnée et belle nous préférons quelqu’idyllique chimère. Instruits par une infinité de descriptions, nous reconnaîtrons à merveille l’éclatante grotte nacrée où s’abrite Calypso, mais il nous serait impossible d’indiquer la route du prochain hameau. Vous ignorez vos sentiments, vous les cherchez dans les livres de Balzac, et quoique votre âme vous soit inconnue, vous entreprenez de lire dans la mienne. Vous dissertez sur les archanges, les attributs de Dieu, les mérites des héros.

Afin de dissiper d’affreuses et pâles angoisses qui emplissent nos cœurs de détresses, chacun se détourne de soi-même et tire d’imaginaires délices des moins magnifiques turbulences. Mais regardons un peu, ici, dans la maison. Heureux celui que contente son destin ! — Au sujet des thyms, des violettes, du rude gain et du pain béni, de la béatitude d’Ormonde, des alanguissements de Clarisse, de leurs réciproques stratagèmes, il demeure beau et légitime d’entreprendre une expédition, et de discourir sans espoir. Voilà le terrain brûlant. Cette pastorale habitation, pompeuse, brillante des teintes vivaces du pré, et le gai dénouement des idylles que nous liâmes, rien ne touche autant nos scrupules. De peur d’offenser l’amoureuse enfant — la plusexquise dites-vous qui existe dans le monde — convenez, avec moi, que son charme et -sa grâce, les jeux mêmes de son innocence vous coûtent plus d’attention que Dieu.

Pourquoi défaillir sur la Bible, un traité de mathémathique,quelque ancienne encyclopédie, dans le temps que nous ignorons les usages de notre âme et sa psychologie ? Avant de nous préoccuper des lois d’attraction et de pesanteur, apprenez donc, d’abord, à vous connaître !

Les trafics, les embûches de l’or, le grand doux bœuf pompeux qui meugle aux luzernes bleues, l’énorme soleil captif dans les grappes des vignes grosses, le retour des pêcheurs, leur débarquement sur les plages sonores, les roses vives, le sourire d’Urgèle, il n’est rien qui demeure aussi impressionnant. Ne soyons pas inquiets de Dieu, mais avisons-nous des exploits publics et des suaves travaux du foyer. Dehors, que faisons-nous perpétuellement ? — Restons donc reclus chez nous. — Plutôt que d’être préoccupés par l’Eldorado ou le Styx, assurons-nous de nos plates-bandes,, de la laitue acide, des pâtes et des pommes qui cuisent sous la cendre.

Cependant nul ne se comprend. Je crois que tout homme a un but. Il faut exister publiquement. Pourquoi suis-je né ? Où vais-je ? Quelle noire bataille ? La nuit, l’orage, l’atroce- conquête ? De semblables scrupules corrompent nos désirs, et en brûlent la placidité. Tant de vicissitudes et d’épouvantes, la profonde confusion de nos joies familiales, la mélancolie et la lune, les perfides révérences que nous tirent, sans émoi, les moins infidèles de nos épousées, est-il vraiment permis de les dissimuler ou faut-il les communiquer comme un texte de loi ou une confidence ?

Si Clarisse trompe mon indulgente constance, au cours de quelque embûche de sa volupté insolite, dois-je en conserver le secret, ou serait-il convenable que mon cœur l’ébruite dans une élégie ? Toute la Nature, chez un poète, les maux qui le frappent, ses joyeuses candeurs non moins que ses larmes, sa souffrance, son souffle, ne paraissent être prédestinés qu’à •excuser ses chimériques romans. Prétextes qui en approuvent la création ! Il y régénère son individu. Les agréments qu’il y expose purifient et augmentent les races. — Mais les gens du bourg, ces bons charpentiers ! leur émoi importe-t-il au monde ? — Quel est l’exploit de leur pensée ? Est-il légitime d’y être attentif ? L’abondance de leurs sentiments en détermine-t-elle l’expansion et est-il nécessaire qu’ils les expriment ? Prendre garde au caractère de leurs petites consciences, n’estrcepoint défigurer celui de leur destin, de leur utilité auguste ? Deviendront-ils plus solennels du jour que mon amour surprendra le secret de leurs païennes fureurs, la luxure qui les mortifie, feu et flammes, tempes battantes, les grâces et les sanglots, toute leur allégresse et leur désuétude ?

V. Exister Publiquement’

Ce qui empêcha, autrefois, Jésus, de se proclamer beau et merveilleux avant trente années de méditation, ce ne fut point l’incertitude où il pouvait être au sujet de Dieu, du paradis et des prophètes, mais à cause de soi et de son destin. Il en prévoyait le désastre, il en suspectait la véracité. Et enfin il examinait une méthode convenable aux resplendissements.

Vivant au milieu d’une peuplade champêtre, instruit par des gens de petit mérite, voilà un jeune homme lumineux, calciné d’irrépréhensibles ambitions, Travaillera-t-il dans le vieil atelier ou s’en ira-t-il au hasard des routes pour la victoire de sa pensée sur la stagnation des philosophies ? Suivra-t-il l’état de son père, misérable et triste artisan, ou bien tentera-t-il la conquête du monde pour laquelle il se présage riche, somptueux, magnifique d’énergies ? — Tel est le problème qu’il se pose.

Cette pauvre et bucolique bourgade où il passa ses jours d’enfance, je la vois — malgré ses feuillages et ses senteurs, — dans le lieu le plus désolé. De fines, graminées poudroient, illuminent la campagne. Au loin s’arrondissent les vivaces arêtes des coteaux, pleins d’un rose tremblement de coquelicots, de pins. L’air est bleu et chaud. Grondeuses d’or en pailles, en flammes et en pierres, les routes sonnent, soulevées par l’orage. Et quand se lève, au crépuscule, la pleine lune glacée et très pure, tout le paysage devient solennel.

Peu importe qu ’il y ait des puits autour desquels s’assemble un groupe de paysannes ! Elles exposent, celles-ci, de creuses amphores d’ambre où bouillonne s’engouffre une eau écumeuse. La lumière Stagne, éclate parmi les roides margelles. — Pourtant ce qui nous intéresse, c’est que, là comme partout ailleurs, des gens trafiquent, travaillent la terre, bâtissent des huttes aux grands murs lisses sur lesquels s’incruste et flambe la chaux claire. Ici on laboure et on chante, on pétrit d’étroites petites roches, on fait cuire des pâtes farineuses.

Sur le bord des routes, où roulent par torrents des trombes de soleil, la foule court, lente,, se rassemblant. — Une infinité d’étalages, d’échoppes. — On vend de miroitantes poteries, des étoffes gaies, des cuirs peinturlurés à vif. Des enseignes de bois se tordent dans du vent. La force fauve des lions s’y étale.

Là, des gens taillent des planches de pins, modèlent dans le sable et la pierre l’intacte harmonie des urnes rondes, ils lés décorent d’ardentes couleurs prises aux coquelicots des prairies. Tumulte aux basses-cours, les poules saoules de grains ! Le soir, quand se lève la pleine lune, l’azur purifié scintille ^ur le bourg, on entend derrière les maisons tinter le grêle pipeau des pâtres.

La brise souffle et sonne, disperse ces blancheurs, semble un instant les soupeser, les berce.

En face de ce candide repos, d’une telle paix champêtre et aisée, que pouvait penser ce jeune artisan ? — Le problème réel qu’il se proposait, je ne suppose pas qu’il eut trait aux anges, à la rotation des planètes. Calciné d’une sombre ambition sentimentale, il pensait plus à soi qu’à Dieu. Les radieuses émotions dont il se crut paré, lui était-il loisible de les tenir secrètes ? Serait-ce plus efficace, pour les hommes, les .villages, lui-même, de trancher des charpentes de bois, ou de pérorer parmi les carrefours ? Remplirait-il mieux sa mission humaine, ailleurs, là-bas, que dans l’échoppe patriarcale ? — Voilà la question, le lieu de ses doutes.

Dans le temps où il conduisait les blancs agneaux et l’innocence des animaux très doux paître aux prairies chaudes et houleuses, ce bel adulte qui sut ensuite paraître avec pudeur, dans la ,contenance d’un dieu, ne le pensez-vous point sublime. S’il nous semble à présent plus pur qu’à cette époque, ce n’est point d’être exquis, lucide, mais à cause de l’Amour que nous voyons en lui.

Toutes les vérités qu’il a proférées, n’importe quelle pièce de hêtre ou de pin les contient. Aussi son père sculpte, équarrit, tranquille. — La familiale cabane l’accueille de même qu’un obscur étranger. L’agneau et le chien, tout tremblants, le flairent. Les bêtes regardèrent d’un œil faux. L’escabeau et la table à fleurs reluisent, taciturnes comme ceux d’une auberge. Alors, Jésus distingua bien qu’il était l’hôte de ces artisans pauvres. Aucun de ses soupirs ne leur est familier. — Ayant donc rejeté leur pain, un jour, sans épouvante, il s’en alla.

Si ambitieux qu’il soit de triomphes et de hautes actions, la crainte qu’il a d’en accomplir d’où naissent de cruelles catastrophes, cela l’effraie et le touche. — Ah ! bouleverser la paix du bourg. — Prophétique, la montagne tremblante lui chuchote les secrets du monde.

De peur de froisser les abeilles, les petites splendeurs des campagnes, il hésite à les célébrer et il se tait. — Anxiété des races ! Se tromper d’état. Terreur et tumulte ! — Il écoute la flûte des bergers dont le cri cadence la course des troupeaux.

Oui, sur cette seule prévenance, Jésus demeure sublime. Rien n’approche d’un tel enchantement. L’étrange, le délicieux héros ! Il n’ébruite aucun charme qu’il n’ait pris à l’amour lui-même. A chaque minute de l’existence la plus tragique, il apparaît d’une mansuétude, d’une félicité surprenantes. Ce n’est point à cause qu’il fut Dieu, et nous sommes assurés qu’il ne le pensait point. Mais simplement, c’était un homme qui se renonce. Il livra au silence les secrets de son âme, l’humble et banal trésor de ces petites pensées que dépose en nous le spectacle des choses, des luttes, des trafics, des rumeurs ! Il les rejeta et elles le quittèrent. Il résolut de resplendir, il se détourna vers la mort. Il ne mésestimait ni les roses naturelles, ni les coquilles du lac, ni les rudes villageois. Sa tendresse s’accrut, l’embrasa. Il se sentit l’élu d’une idée passionnée.

O l’ardente étable, toute éblouie d’odeur d’héliotropes, de bœufs, de foins violets et de graves animaux, où naquit ce héros d’une grâce si éminente ! O la maison patriarcale, le gai hameau de Bethléem ! — La présence d’un homme vous a consacrés.

Dans les pays où il passa, il dota d’un sens pathéthique le sol, le ciel, les horizons. En effet, certains hommes possèdent la suave vertu d’embellir ce qu’ils ont touché ou entrevu. Ils ne les parent pas d’une feinte eurythmie, mais ils leur restituent toute authenticité. C’est ainsi qu’il régénéra des objets communs et usuels. La petite lampe de pierre, l’urne tordue en volutes, la paille fraîche, la bonne crèche fleurie. Don sublime des béatifiés ! A cause qu’il le rompit par poudreuses fractions blanches, cet obscur pain tout écailleux est devenu gai et solennel.

Nulle part jê n’ai vu un respect semblable Cet homme s’épouvantait de son destin.

Avec des doutes aussi intenses, le sentiment que la nature est harmonieuse, à quoi pouvait-il se résoudre, ce jeune charpentier champêtre ? De lourds scrupules l’occupaient. En proie au plus sublime amour, le cœur battant de toutes les pulsations du monde, il en éprouvait la décrépitude. Les mérites dont il s’infatuait, ignorait-il qu’ils fussent fragiles ? — Réellement il les délaissa. — En effet, il avait conçu que jamais les beautés de notre esprit ne surpasseront celles de notre état même ! Comme si le pathétique humain se constituait d’éloquentes effusions ! Comme si toujours, ce qui partout nous impressionne, n’était pas la diaphane présence d’un dieu intime ! — Car c’est à cause de sa fonction que l’homme semble aussi admirable, non parce qu’il le demeure soi-même intérieurement. .

Cependant, toute l’extrême logique, la science du rythme universel, les lois morales et esthétiques, cette puissante planche qu’il taillait, les démontre. — Pourquoi désira-t-il les révéler. — Ainsi, il eut pu vivre, à l’abri, calmement. — Dans le bucolique atelier, il équarrit, rabote des fragments de sapins. Au moins, voilà qui est certain ! Son profond geste a l’inflexion des lignes du monde. Pour lui, il possède un but quotidien. Il surprend les transparentes mers, la pluie en stalactites et le noble horizon, il les nivelle selon sa hache et son rabot. Il y a plus de vérités dans la géométrie de ces bonnes planches bruissantes, que parmi tant de riches sentences qu’il prononça. Si lourd, si inhabile aussi et si maladroit qu’il, aurait pu être, il énonçait par sa présence, par son souffle et son pas, par son labeur simple, un plus grand nombre d’axiomes moraux qu’ensuite dans.toutes ses paraboles, lesquelles •sont pourtant merveilleuses. Que n’a-t-il désigné aux hommes ce cube bien scié, luisant, rhythmiquement sculpté, conforme à une porte, à un escabeau ! — Comme gage de l’harmonie, c’était irréfutable.

VI. Se Panthéiser’

à A. de Rosa.

Sur le caractère d’un individu il est impossible qu’on ne se trompe point. Masqués d’hypocrites sentiments, nous apparaissons sans véracité. Dès lors quelle anxiétéatroce ! Le, doute,, du monde nous ravage. Ce tendre et jeune charpentier juif, beau et placide, d’une suave candeur, qui donc l’eut soupçonné ayant de telles tendresses, une semblable ambition sentimentale ! • .

Vers des époques d’ancienne enfance, — hier, naguère— j’ai éprouvé la, confusion de la plus frénétique des sensibilités. Intact, et impromptu, tout exténué de songes ainsi que d’énergies contraires, les sonores romans que je lus . alors et les manuels de morale sur les quels se pencha monàme, ne firent qu’épaissir ces vapeurs. De.tant de lectures différentes je ne conservai réellement qu’une sorte de pathétique chaos qui me troubla, m’obscurcit des années. La fréquentation de Pascal, d’Hermance qui était belle à cause de roses plus roses d’orner ses seins tremblants, Marthe, Pulcinella, Hésiode, Swedenborg me remplirent seulement d’ennui et de peur. —J’ai dit cela, mais j’y reviens.

Pour ne point pt’rir à la peine, je désirai des. axiomes sages et l’étreinte d’un dieu authentique. Dégoûté des hommes par ces tragédies, une foule d’odes, d’églogues et de dithyrambes où ils paradent, tout dénués d’héroïsme, je les en préjugeai, cependant, susceptibles. J’attendis qu’un héros vint me régénérer et réalisât mes desseins. Des batailles tentèrent l’âme des tyrannies. A travers une infinité d’exquises fictions je ne vis point de personnages suffisamment extraordinaires afin que mes sentiments leur fussent confessés sans témérité. Cela me parut fâcheux. Je recherchai bientôt l’amitié de Miltiade, et Socrate, un instant s’intéressa à moi. Je me composai une cité, et une race conformesà mes goûts. C’est alors que mon sort me semblait sans espoir. Malgré l’excellence des liesses quotidiennes, je m’épris d’extases défendues. Résolu à en acquérir qui soient légitimes et heureuses, je ne me suis pas consolé par des méditations d’éternité.

Une adorable amante trompa mon indolence en sorte que je fis vœu enfin de ne m’attacher qu’à l’amour. Peu à peu je me suis conquis. J’oubliai les mathématiques, ces apologues d’une langueur fade.

Etre assuré d’un but, voilà l’énorme problème ! — Mais quelle vaine ivresse, pourquoi tant d’effrois. IL m’eut été gai et facile de devenir un grand capitaine, un laboureur grave — s’il m’eut plu, — un magnifique et solennel seigneur ou l’esclave qui taille l’ormeau et le hêtre. — En effet le vieux Pan palpite en moi. J’ai tant vécu, ici, ailleurs, en Arcadie et au Caucase. — Ma race remonte à Adam.

En vérité je me sais apte à tout. Le mouvement des planètes scande mon cœur, mon pas.

Au point où viennent d’atteindre les civilisations, il ne paraît plus qu’un homme supérieur ne soit destiné qu’à un seul foyer. La multiplicité de nos hérédités et la diffusion populaire déterminent celles de nos exploits. Tant de races se mêlent dans notre être, qu’il semble éclatant des vertus totales. On peut dire que le sang de l’antique Périclès, de Cyrus, de Sémiranis, empourpre et anime le pire laboureur, tout aussi bien que les descendants de ces rois. Enfin, la confusion des âmes et des peuplades enrichit tout homme d’intentions diverses. Quiconque remonterait aux sources de sa race, rencontrerait, de ci, de là, d’augustes et tumultueux aïeux qui étaient guerriers, forgerons, tisserands, pirates parmi des spumeuses mers, barbares deCimmerie, rhapsodes grecs, constructeurs de barques, conquérants fameux, ténébreux esclaves ! Les instincts qu’ils nous ont légués se contrarient. Chacun les adaptera à soi, à son milieu. On semble disposé à être un héros, un pasteur ou un philosophe. Trop de métamorphoses favorisent nos désirs. Embellis d’ancestrales vertus, nous en avons connu toutes les carrières. Leur diversité nous éblouit. Comme nous possédons de mobiles mérites, on les occupe pour les plus "grandes délices du monde, au petit bonheur de la destinée. Un homme devient ce que désirent les événements. Il n’est point propre à un état, mais toutes les fortunes lui conviennent. Il se peut qu’il conquière des îles, qu’il ravage le coteau ou qu’il pétrisse du pain, cela lui demeure légitime. Les charmes dont l’investit Virgile, il les emploie à composer de sages églogues, et si le sort en sollicite l’usage, il se servira des talents d’Eumée, afin de garder des troupeaux de porcs.

Oui, les entreprises des tribus qui confisquèrent des territoires lointains, il faut distinguer là le motif de cette confusion de notre humeur. Le cœur du monde palpite dans ma poitrine. De victorieuse et champêtre extraction, je descends pourtant des barbares du pôle ainsi que des pasteurs qui habitent la Sicile. Anobli des forces de tant de peuplades, que puis-je faire ? à quelle tâche suis-je propre ? -— A toutes très strictement sans doute. — Le destin du monde détermine le mien. La nécessité du moment. Le petit hasard des fatalités, quelque intention du hameau ou du site.

Disposé à tout, docile, à l’amiable, je me proportionne à d’étranges labeurs. L’acceptation de leur bassesse me les rend moins opprimants.

J’en connais la similitude. Aucun nest plus beau que l’autre et il faut se résigner. Je me suis fait statuaire d’hommes, mais peut-être serai-je devenu le plus heureux des laboureurs, un roi triste ou un artisan si les circonstances m’yavaient contraint. Pourl’expression de ma race j’ai cru propice de composer des églogues amoureuses et des manuels d’éthique. Il est possible que mon destin varie, je me prêterai à ses capricesS’il devient nécessaire que je laboure les champs, si la destinée me désire pirate,’ capitaine, rustique chairpentier, je me souviendrai du sang que charrient mes veines rouges, Hésiode me sera favorable et Eumée non moins que Napoléon de qui je possède l’héritage d’instincts.

Ah ! soumettons-nous donc à la fortune ! Quiconque se sacrifie paraît resplendissant. Je pense que nous sommes d’autant plus sublimes que moins de tentations, d’extases et d’entreprises nous rendent singuliers. Ce n’est point par ses vertus propres qu’un homme gagne une héroïque gloire, mais à cause d’actions, de farouches travaux. Il est possible que ce passant s’empare, tôt ou tard, aujourd’hui.ou demain, de la haute montagne blanche et des provinces prochaines. On ne le sait pas, et nul n’y peut rien. Nous sommes lourds, magnifiques d’éclat.

Dès l’instant qu’un homme n’occupe plus le monde de ses mérites particuliers, mais tout au contraire les néglige pour la victoire et la plus grande splendeur humaines, sa présence devient solennelle ; — acceptons notre état, car tout est identique. — Celui-ci connaît son opprobre, et il n’ignore point sa médiocrité, il ne tente pas de nous séduire par des innocences, des rires, des détresses, mais il travaille tendre et usuel. Une gerbe, une petite urne d’étain, une violette, eu un coquillage, voilà son hostie et ses dons. Il demeure là ; il se résigne ébloui et stable. Peut-être possède-t-il le génie d’Ausone. Cependant il ne composera aucune églogue. Son extraction le satisfait, il trouve suffisante sa carrière, et il accueille son infortune.

Dans la joyeuse acceptation du monde j’ai acquis mes plus opportunes félicités. Cet esclavage m’enchante et je m’y abandonne. Brûlant d’une riche complexité sentimentale, j’éprouve la beauté d’aspects très divers. Cette prodigieuse petite Clarisse de laquelle j’adore, au milieu des larmes, l’extrême candeur si indolente, combien sa perte m’attristerait peu ! Je la prévois sans défaillir. En effet, qu’importent celle-ci et celle-là, quand l’amour encore, par la voix d’Hermance, d’Andromaque ou de Marthe nous prie et nous appelle !

Il est possible que je voyage. En aucun lieu je ne suis étranger. Pudiques roses des parcs siciliens, clairs pics surnaturels, plages, provinces, bons châteaux, bourgades qu’ornent de grands coqs, vous tous je vous connais depuis des temps anciens ! — A chaque détour de la haute route, s’engouffrent, en fuites larges, des plaines et des fleuves. L’atmosphère s’empourpre et bouillonne. Bucoliques poudroient les petites maisons, teintes de tuiles et de treilles vivaces parmi le sombre éclat des bois. D’énormes citrons y luisent, tournent dans les flammes. L’eau opaque du fleuve se casse sur les berges. Un ciel mince filtre à travers l’herbe. — Si différentes que soient ces profondes perspectives leur contemplation m’impressionne, et j’en tire toujours de joyeuses douceurs. Sur leur confuse magnificence le vieux soleil lourd frémit comme mon cœur. J’implore les sources couchées sous les ombrages. Le rouge sang du sol coule en moi.

En compagnie des hommes du bourg, des citadins et des ruraux, j’ai cessé d’attendre un héros. Je sais, strier tement, leur vertu. Cette tendresse, ce respect, ces délices qu’ils ne m’inspirent point, quand je les fréquente dans l’intimité, je les éprouve à leur tacite aspect, en prévision d’une grandeur immanente.

J’aime des héros quotidiens. — Marie et Ruth ainsi que Booz le riche patriarche des domaines de blé. — J’aime le vieil Eumée, fidèle, ingénu, blanc pasteur, gardien des troupeaux parmi Ithaque. Tityre m’extasie également à cause de son bel air d’indifférence, et je vénère Cincinnatus, guerrier fameux, bon laboureur ! Ces personnes, qui peuplaient des idylles déjà surannées, combien je les préfère aux tumultueux amants et aux aventuriers de nos poèmes. C’est leur simplicité qui les rend sublimes à ce point. Tandis qu’un Pisistrate, Artaxercès, Cyrus, ne tentent la gloire du monde que dans le dessein de se contenter, ces naïfs petits personnages limitent les leurs au plus pauvre des enclos, duquel ils constituent le théâtre de leur vie.

— Accepter, voilà la loi ! — O, les maçons, les laboureurs, bouviers du bourg, comme je vous aime ! Et toi, rude menuisier champêtre de qui les puissantes planches taillées expriment, possèdent, commentent une plus stricte eurythmie que les manuels de Kant, de Platon même !

Dans l’instant que d’obscures souffrances, l’appréhension la plus tragique dissipent la saveur de nos sentiments, ces héros nous dotent de placidité. Leur joie et leur pas, quels gages de repos ! Leur tranquille impudeur purifie nos passions. Leur paix profonde nous équilibre, ils régénèrent nos éloquences et nos desseins. L’humble herbage de luzernes où paissent d’antiques troupeaux, un verger tout brillant du lourd feu des pommes cramoisies, la basse-cour, une auge bleue et creuse construite de jolies roches fraîches, de tels décors bornent le théâtre exigu, familial, agreste, où ils occupent leur ambition. Ils travaillent et ils se reposent. Ils figurent les jeux de leur âme parmi d’allée goriques parades, des danses sous les grands ormes et d’ingénieuses embûches. Cette modestie les embellit. Au point de vue civique ce sont des héros. Ils prennent garde que, partout, les gloires sont ressemblantes, et ils mettent la leur dans la flamme des fruits, dans la suavité du lait et des laines, les vignes des enclos. A force de lire les annales des prophètes, les évangiles, l’histoire des plus grands rois du monde et des aventuriers notoires, ils en ont connu la tristesse, l’identité et le désastre. Aussi se résignent-ils à l’esclavage. Ils acceptent le destin que leur confère le monde, leur sensibilité est naturelle.

VII. Acceptation

à Albert Fleury

Quelques sages, déjà, pressentirent cela. Spinoza, Rousseau, exemples surprenants ! En proie à de furieux scrupules, ils surent le refuge de l’activité. Ce lunetier hollandais et cet habile copiste ont conquis la joie des patiences usuelles. A ciseler d’éclatants cristaux, autant qu’à transcrire des sonates banales^ l’un et l’autre étincelaient d’extase. Leur résignation accrut leur bonheur. Aux yeux des domestiques, des marchands, du concierge, du boulanger voisin, ils parurent comme de petites gens, qui usent leur ennui et leur peine à travailler dans des boutiques cénobitiques.

Mais Kant, sa vie à Kônigsberg, compose un exemple plus sublime encore de cette opportune soumission. A part des légendes d’évangile, celle de quelques héros païens et des grands hommes que j’ai cités, je n’en connais point de plus émouvante. L’effroi qu’il eut de sa pensée, le porta à la sacrifier. De peur d’être accablé par ce mortel trésor, il le perdit, s’en dépouilla. Les gens qui habitaient cette froide cité allemande, purent se convaincre, à tout instant, de la perpétuelle dérision dans laquelle ce grand philosophe tenait ses conceptions d’individu. Corrompu du pire •scepticisme, il parut tranquille, réglé et prévu. L’extraordinaire renonciation ! Au lieu extrême de la pensée, où l’âme converse avec Dieu même, sa vue tout à coup se troubla, il fut pris du vertige de l’ombre et de la mort. Voilà pourquoi il résolut de ne point se confier à ses méditations. Alors il distingua l’étroite route tout unie. , Petites maisons faites de pierres et de pin. Et les roses rouges qui brûlent parmi d’éclatantes treilles, toutes les basses rumeurs citadines ! Des hauteurs d’où le monde lui semblait si confus, si trouble, il redescendit entra dans le bourg. Je pense qu’il avait décidé, enfin, d’ébruiter seulement chez ses familiers les élégiaques notions dont la force l’animait. Pourtant il convint de leur présomption. Ce philosophe si incertain, que brisait l’inconstance des événements mobiles, vous savez qu’il tenta de paraître ingénu. Des suaves secrets de sa pensée il ne fit part qu’à un conciliabule. Peutêtre avait-il peur de ses vertus. Au populaire citadin, il présenta l’intact exemple d’une existence réglée, patiente sans équivoque.

Contraste effrayant de l’homme, son aspect, sa conscience latente ! Je vois là l’énorme sacrifice. Au plus aigu d’une enivrante mélancolie, épuisé de doutes, de méditations, se résoudre à paraître un pacifique promeneur.

O jaunes tilleuls de Kônigsberg, pauvre et poudreuse petite route rose, vous êtes le lieu tragique du plus superbe exploit ! Nulle part comme ici, parmi ces quinconces, l’ombrage frémissant de ces arbres, on ne peut ressentir avec cette éloquence, la beauté exténuante d’une renonciation.

Agissons donc comme Kant, méthodique villageois f Le blanc repos des maisons l’apaisa. Il en éprouvait la sécurité. 11 est impossible que de telles rumeurs, l’orage clair des charrettes, les retentissantes places publiques, comblées de gerbes, d’ânes, de troupeaux, le bruit rythmique de l’eau qui sonne et s’engouffre aux noirs porches des ponts, toute cette urbaine et harmonieuse activité n’ait point ràssassié, calmé ses. angoisses. Il y prenait .l’excuse de vivre. Une telle placidité le pénétrait. Il ressentait sans doute la bonne douceur fraîche qui émane du rire, du soleil, des fleursIl marchait libre, ébloui, il respirait l’odeur des plantes, du pain fait d’orges noires et bien cuites.

Cependant, agissons aussi à l’instar des bourgeois dc Kônigsberg ! — En effet, sommes-nous assurés de la véracité humaine ? Comment surprendre une certitude, quand des hommes comme Rousseau,. Spinoza, Kant, Descartes jouent une si perfide comédie ! Quel subterfuge infini ! Quelle miraculeuse ,embûche ! Leur rigueur et leur allégresse, quelle sombre imposture de l’ennui ! — Ne prenons point garde aux vœux inutiles. Il ne s’agit pas de vos sentiments, mais seulement de ceux que vous m’inspirez. Peu importe que Ménalque ait de stériles vertus, desquelles la pureté admirable aurait autorisé une plus grande renommée. Occupons-nous des victorieux et délaissons les héros qui succombent. Si le monde maintient Gœthe, Tancrède et Attila dans l’état et la gloire que leur permirent leurs forces, ce n’est point par jeu ni hasard, mais celles-ci les avaient rendus dignes de ceux-là. Tant d’intellectuelles émotions par quoi Pascal nous est si cher, ne valent point peutêtre, au regard de Dieu, cette petite brouette qu’il a su construire, car les vérités qu’elle contient, les problèmes dont elle apparaît la solution, traduisent tout à la fois, sa beauté intérieure et l’harmonie universelle, bien mieux que ses tremblantes maximes, les interjections de sa fièvre.

— «Hélas ! dit le bon menuisier nazaréen, mou humilité d’artisan ne témoigne-t-elle pas en faveur de Dieu ! Tout ce que je prophétiserai, cette charpente de bois l’explique. Les rapports de ses inflexions avec celles d’une table ou d’un escabeau, voilà les plus solides sentences ! Sa rude symétrie est toute la morale. L’éthique des philosophes ne peut qu’en rendre publics le secret et le sens. »

« O mes fraîches montagnes, pensait-il, prés de graminées, brillantes étendues des labours, peut-être vais-je vous quitter pour d’inutiles conquêtes ! It semble que mes espoirs contrarient ma fortune. Car la bonne paix du hameau vert m’exténue d’ennui et d’extase. Je sais la totale joie, la vertu naturelle. Les roses d’orage palpitent moins que moi-même. O profondes cimes resplendissantes, la face de ma candeur a reçu vos blancheurs. » — Aussi accepta-t-il l’entreprise des destins. — C’est ainsi qu’il faut se soumettre.

— Exactement, soyons dociles. D’être aptes à tout, ne nous révoltons contre rien. Sans aucune restriction, résignons-nous. — Partout, toujours, le bonheur se tient là. Mais nous ne le saisissons point, car jamais nous ne sommes, présents et opportuns.

Oui, agissons, comme les bourgeois de cette froide petite Kônigsberg, cité de pédagogues et d’artisans.

— A voir passer le philosophe, promeneur réglé et méthodique, ils n’imaginaient point qu’il put être étreint des pires sentiments. Ils n’envisageaient là qu’un très placide passant. Ils l’estimaient d’être aussi harmonieux. Ils lui attribuaient des vertus de joie et une mélodieuse modestie. Ils songeaient : « Quel bon homme ! Comme il doit être heureux. Aucun événement ne le trouble. 11 est exact à ses roides habitudes. En voilà un que rien n’émeut. La belle conscience ! L’aimable ingénuité ! » Et vraiment, dans le même instant que défaillait cet homme fiévreux, sous l’auguste orage d’angoisses cérébrales, le seul fait qu’il marche, respire l’azur sain, l’âpre aromate des grappes pesantes,

— qu’il se tienne debout, calme, en équilibre, conformément à la terre et au ciel, — son souffle et sa marche niaient toute sa sagesse. Le doute qu’il avait de son existence en témoignait, l’attestait justement.

Ah ! réellement, restons ici — et considérons des héros ! — Pensons : chacun se réalise. Si nos vœux détestent les larmes et la mort, ce n’est point que nous n’y soyons prédestinés. Il s’agit d’accepter les circonstances. Puissiez-vous enfin ne point désirer ces magnifiques triomphes dont vous préserve le monde. Adaptons-nous à notre état. Il faut se soumettre et vivre à l’amiable. Les souffrances où nous sommes surpris, non moins que la fortune, demeurent pures, bénévoles, utiles. L’île, les fleuves et le blanc coteau sur lesquels des rois portent leur apparat, est-ce là le motif de nos élégies ? Consolons-nous, avec une rose, de ne point posséder des provinces et des lacs. Quelques fois, je vous entretiens de l’exil moral d’un Rousseau, d’Hésiode. N’attribuez leurs maux qu’à leur caractère. Ils n’étaient point nés pour l’action. Ils eussent fait de mauvais guerriers et des pasteurs fort malheureux. Les scènes de nymphes et de rivières qu’ils ont décrites, assurément, ce n’était point qu’un pis-aller. Ils n’auraient rien pu réaliser d’autre. Leurs convoitises nous ont trompés, car elles ne les prédisposaient qu’à traduire, avec charme, sans réticence et mieux, les occupations des rois et des dieux, leurs turbulences et leurs idylles, de telle sorte qu’ils les ont ornés des plus solennelles innocences. Dans’ cette situation d’esprit, ils nous apparurent fraternels. Ainsi à travers ces poètes, il nous fut loisible et facile de découvrir le pur, le prodigieux héros, de qui, tout au fond de notre être, habite le spectre transcesdantal, mais que ces philosophes, ces prophètes, ces statuaires, n’auraient cependant pas pu devenir, même si le hameau et les races les y avaient autorisés. Réduits à l’inertie et au silence de l’ombre, ils ont dû composer ces amoureuses églogues dont le rythme imite des cadences d’étoiles, et que scandent le pas des bergers, leur souffle et leur soupir, l’allégresse de la plaine. Ecarlate, leur sang se congela aux profondes veines des hautes statues. Ils leur soufflèrent des plaintes, des rires, et ils les animent de leurs pulsations.

Cette héroïque nostalgie, telle est la condition de nos desseins. Au reste, malgré tout, l’été et la lune, les batailles qui hérissent des tonnerres sur les piques, les tumultes, les rumeurs, la nuit, un homme, toujours, devient le victorieux héros que nécessitent sa race, le destin des cités. — La constance de notre esclavage en présuppose l’acceptation. — Tout enfin, dit-on, demeure pour le mieux dans le meilleur des univers possibles.

Acceptons cela et arrêtons-nous. — Peu importent nos secrets caprices, et les entreprises que nous composons, car Dieu lui même n’y prend pas garde. Ce n’est point sur votre élégance sentimentale, ni sur les parades de votre âme, ni sur le caractère de vos petites passions que je préjugerai de votre héroïsme. Afin de constituer le sens de votre état, je ne vous demande point si vous avez lu Gœthe, mais seulement de quoi vous occupez-vous ? Que faites-vous ? Au bord de quel sonore rivage vous êtes-vous bâtie une habitation ? Dites-moi le pays de votre extraction ? Ainsi tout entiers, je vous vois, strictement, je sais votre heureux destin, les pensées quotidiennes d’un dieu. Car si une intention peut être prise pour le fait, ce n’est sans douke pas un sophisme que de considérer un acte comme une intention qui se réalise.

13 Janvier-7 Février 1896.

PATHÉTIQUE ROMANESQUE

à Paul Fort.

« ... J’aurais dû être... »
(TOUS LES-ROMANS.)

Un matin, Clarisse se lève dans l’ennui : « Comme le printemps tarde », s’écrie-t-elle lassée. A travers la diaphane fenêtre, ensemble, nous regardons la campagne mouillée et fumeuse. D’étranges petites lueurs crépitent, brûlent, clignotent sur les maisons basses. L’air est froid et amer, dehors ; la route court sous la pluie luisante, le vent trempe d’eaux fines le hêtre et les tuiles.

« Hélas, pourquoi toujours se plaindre, ici, interminablement ? Regardez, regardez, Clarisse, et à la minute présente, ne préférez donc pas telle autre exquise ou pire. » — Elle chantonne, va et vient dans la chambre odoreuse, tandis qu’une pâle brume l’assombrit. Ses «oins rallument la lampe, le feu éteints. Elle sourit vaguement, je vois, lorsqu’elle me frôle, passe près de de moi. Au foyer flamboie la houille rouge.

— « Acceptez donc enfin, Clarisse, le monotone repos qu’enseigne l’hiver. Après les molles douceurs d’automne au temps d’écarlates vignes fleuries, voici le lieu de la méditation ! Pendant cette maussade saison chacun s’enrichit d’une tranquille pudeur. Pourquoi récuser la fortune du monde. Quand le troupeau des animaux s’abrite aux pailles tièdes de l’étable ? »

De grandes lueurs froides tombent sur les murs, y brûlent, leur infusent une mouvante blancheur.

La flamme du foyer veille sur nous. — « Au sort le plus pur, le plus enchanteur, peut-être eussiez-vous préféré l’imprévu d’être une Ophélie ! Car, si humblement magnifique vous ne l’êtes pas à un tel point, oui,, je l’avoue, qu’il vous soit interdit de rêver davantage. Les sublimes triomphes de l’amour, ses passe-temps, ses jeux ne vous suffisent plus. Autrement, pourquoi cet ennui ? »

— Lorsqu’elle est triste, ainsi, sans nulle rancœur, à cause de l’eau ou de l’hiver, je l’embrasse, avec des soupirs, je lui raconte quelque infortune, la tâche da jour, des aventures. — Ce sont toujours les mêmes, e.t elle les sait par cœur. — Cependant, le ton dont je les nuance, paraît l’abuser sur leur nouveauté. Leur grâce,, d’ailleurs, la contente. Bien qu’elle ne les connaisse point, des héros l’attendrissent, la passionnent jusqu’aux larmes. Elle n’ignore guère combien leurs destinées sont fausses, mais le malheur a toujours prise et le subterfuge l’étonne. Elle joue, ou sourit, ou sanglote, tandis que le bruit des longues pluies grisâtres berce langoureusement sa mélancolie.

Ce jour-là, je l’appelle et elle vient près de moi. Elle vient, elle se penche et m’embrasse. Écoutez bien, très chère, lui dis-je, je vais terminer l’histoire d’autrefois ! vous vous souvenez, cela s’appelle : « Le départ après Tes moissons. ». Elle s’asseoit, et je commence :

LE DÉPART APRÈS LES MOISSONS

... Du plus, loin qu’elle l’aperçoit, paisible, à tra^ vers la plaine, elle lui sourit tendrement. Elle regarde de l’enclos par-dessus la haie tout en flammes. Elle chante en cueillant des, fruits verts. Elle mord dans des pommes spongieuses d’un goût aigre, acariâtre ; un peu. Elle a passé là tout le jour, sous les ormes, au milieu de l’herbe. Elle l’a attendu jusqu’au soir.

Le ciel verdâtre, opaque, poudreux, flambe sur la caillouteuse campagne. Au loin brille, parmi les, feuillages, le petit hameau si bon, si intime, tout en lucides tuiles qui rayonnent. Cependant comme elle s’avance : « Les dernières moissons sont finies », dit-il. Par là il lui annonce son départ du pays.

Village humble et si familier où il a vécu tout l’étéL Elle l’a regardé en souriant, d’un air gai, ingénu* comme n’en,étant point triste. « Ah ! dit-il, faudra-t-il toujours vivre ici et là, au hasard des routes, des maisons, des temps. Les saisons ,me conduisent, les unes, vers la (prêt, la mer et vers les sauvages vignes, les autres. Pâle été qui, ici, autrefois m’a mené, pourquoi ne m’y abandonnes-tu ? »

Alors ils sont entrés dans la houleuse route verte, encaissée, profonde.de roches et de thyms.

Ils ne parlent plus. Elle pressent bien la désolation éternelle des jours. Là-bas, la mer tonne, éclate sur les sables. Par-dessus d’arides dunes rocailleuses, palpitantes d’ajoncs, ils aperçoivent-l’horizon bleu. Les claires vagues brasillent, portant des- écumes. Goudronneuses des barques se balancent.

Au long du chemin des gens les saluent, laboureurs, matelots et ruraux. Elle ne leur sourit point ainsi qu’il est coutume. Leur aspect témoigne de sa solitude. Si intime et si familière elle sent d’autant plus la tristesse de l’autre.

« Les moissons sont finies, dit-il. Les grands blés bien liés flamboient aux meules creuses ! »

Elle comprend. Il regarde les grondantes chaumières, la mer et le hameau très blanc. Tout lui demeure étranger. Il a vécu là, isolé, il s’est courbé sur la prairie et les sillons. Ah ! la mélancolie des lieux qu’il faut quitter. Un peu de notre âme y persiste. Certaines émotions qu’ils nous inspirèrent, à jamais. resteront dormantes, dissipées. La route sonne sous les pas. Il y a des forêts, des villages, des objets que l’on quitte avec l’inquiétude la crainte d’y laisser de son ombre. Le puits et l’enclos, les coqs, le foyer, la fraîche margelle verte, comme nous vécûmes près d’eux, par leur vertu, peut-être, à leur sujet, aussi nos pensées les vêtent, les animent. Leur aspect chuchote un secret tremblant. Ce qu’ils suscitaient s’effrite, n’a plus lieu dès que nous partons. Une maison, où l’on habita, n’est-ce un peu comme un corps, d’où l’âme, ailes larges, s’envole.

Ainsi, il pensait, allant par la route. Elle, gaie et blanche, pure petite fille, sans cesser de jouer, marchait près de lui. Elle a cueilli des joncs, des herbes marines liantes, humectées de sel. Passant près d’une mare, sâ face soudain mirée, s’y rafraîchit Maison grise c’est là où habite sa- race ! Il semble que son sang coule parmi les murs.

Il devint pâle et elle souriait. Cependant le beau ciel frémit verdàtre et triste, un peu au-dessus des toits d’oc Une à une les fleurs s’éveillèrent." Cela se passa ainsi.

Près du puits glauque d’orageuses pierres, Élise indolente s’est assise. Une bête chante, le beau coq, les eaux. Ils respirèrent la froide résine des pins. Tout se recueillit et fut silencieux.

« Nous nous sommes bien aimés », dit-il. — Elle nç le regarda même pas. Le souci des gerbes d’une poule l’occupait. II la sentit très loin,, si étrangère soudain. La nuit tombante les éloigna, profonde muraille d’ombre, interposée là. On se croit parti, on se cherche ; Tout<redevint mélancolique à défaillir, — On se cherche et nulle lampe n’tclaire. — Il eut peur, trembla, désolé. "

Une rose cruche posée étincelait, bombée et ton- : nante, au milieu des fleurs. On eut dit qu’elle restait anxieuse. Adoucis par des modesties, les linges s’ali lumèrent dans du clair de lune.

Il ne savait plus que lui dire. Elle grignoltait de grosses pommes. Le bruit crissait parmi l’odeur glaciale. Hélas ! nous nous sommes.trop aimés, répétaitil. L’extrême lueur du soleil filtra, comme unfil d’argent sur la margelle verte. Une flamme palpita à la pointe de l’herbe. « Ah ! pourquoi ai-je suivi l’Eté. » Il dit encore : « les saisons me conduisent de hameau en hameau, ici et là, partout. Et où serai-je demain ? — Puis plus douloureux, il ajoute : < Hélas ! ne te souvienstu pas ? nous nous sommes aimés le long des grands blés. Ce fut tendre, exquis, religieux. Tu travaillais dans la campagne. L’herbe était chaude et odorante. Les prairies retentirent, se hérissant de roses. Notre amour naquit du vent et des fleurs. Tu ne t’en souviendras donc pas ? — L’été pénétra dans le parc. De vivacçs guirlandes d’or reluisent. A table on parlait bas, après le bon labeur, dans la plaine tout en feu. Un soir tu m’offris des fruits desséchés. Je t’ai aimée comme toutes les choses. La terre nous fut bonne, maternelle. On me voulut triste et la nuit tomba. » • Les chants se désolent de leur élégie. Un coq crie écarlate, sonore. Au milieu des pailles lourdes brasillent de riches lumières. L’étable est chaude de foin brûlé. De fraîches roses grimpent comme de hautes flammes, le long du mur. Miroitantes, les grandes ruches se turent. Le ciel se consume en fumée. La forêt, feuille à feuille, fleur à fleur, se recueille. On entend chuchoter le rêve énorme des mers.

Elise s’efface, crépusculaire. Pour lui, il sourit comme on pleure. Ils ne se distinguent plus tant la froide ténèbre tombée est épaisse.

Par la porte qui s’est tout à coup ouverte, ils voient la pièce basse, pavée de brique dure. La muraille pauvre éblouit à cause de la lampe crépitante. Sur la table en bois brillent des pains, des fruits, des faïences. Elle est entrée et lui, il part. Le ciel est doux.

« Ah ! c’est toujours la mâme histoire, s’écrie Clarisse. Combien de fois me l’avez-vous contée. — Ils s’aimaient, le destin soudain les sépara.

« Oui, je le sais, répondis-je, je vous l’ai dite hier encore. Mais le ton diffère pour le paysage. Vous vous souvenez, la joie, le soir, les rires, tout le tumulte urbain ; je vous l’ai récitée hier, cette pâle histoire, et vous l’entendrez demain, et sans cesse. Car c’est la nôtre, peut-être, Clarisse, et sachez-le. »

« La plupart des hommes ne lisent les romans que parce qu’ils espèrent y voir leurs passions, le pressentiment de leur infortune, leur être et ses parades -sentimentales. Je désire que vous compreniez enfin, Clarisse, que les fictions les plus sublimes ne sont point les moins journalières, mais celles-ci même précisément. Oui, si je vous l’ai décrite, et tant de fois, hier, demain, cette banale tragédie de deux héros qui s’aiment et que sépare le sort, ce ne fut point par sécheresse ou mégarde, mais afin de vous avertir que les plus grandes amours s’éteignent, car nous sommes tous des étrangers, nous ne communions qu’un instant ! J’en ai varié la forme. — Un jour je vous l’ai lue, écrite par quelque étrange auteur et le lendemain je l’ai imaginée. — Tantôt je vous l’ai chuchotée et puis dans un beau site rocheux, je l’évoquai, car il m’a plu de vous montrer que partout, ici, là, dans l’île et le désert, à l’aube et à la nuit, pendant le candide mois pascal ou à l’automne, des personnes différentes ressentent les mêmes émois, quels que soient leur, race, leur destin. Ainsi peu importent le lieu et le temps, te personnage particulier, sa condition et sa famille, la personnalité de ses vertus réelles, ses mérites, sa pensée, sa grâce, car une émotion dissipe tout cela et il ne nous intéressera que dans cette prodigieuse minute en paroxisme, où il palpite, transfiguré» et lorsqu’il ressemble à quiconque, à moi et cé passant, à vous et au roi, au berger ! » Puis tout de suite je criai :

« Ah ! Clarisse, chère petite Clarisse, cette fiction n’est point si vaine qu’elle ne vous laisse, déjà, défaillante et confuse : Ces imaginaires personnages de qui le sort et les turbulences nous émeuvent, je les pense plus réels vraiment que ces passants et mon frère même, Clarisse, ou tel et tel de nos amis ! Il est impossible qu’ils soient faux. S’ils nous impression"nent si infiniment ce n’est point d’être exquis, délicats, bien contés et d’une extrême douceur, mais parce qu’ils corroborent nos intentions. Oui, croyons-les véridiques. Bien que vous habitiez ici, vos pensées, vos souvenirs, tous vos proches espoirs vous séparent de moi, font de vous cet être étranger que, précisément, figurent mes histoires.

« Ici, vous n’êtes point présente — taisez-vous, ah î taisez-vous donc ! —r Le lieu où vous êtes ressemble à celui que songent vos désirs. Ces fades romans vous restituent votre aventure. Il suffit d’une vague anecdote et vous, voilà en fuite vers des conquêtes d’or, des pays, des plages. — Ah ! je voudrais vous tenir là tout entière, près de moi, vous sentir strictement» blanc soupir, cri et souffle, prisonnière dans cette •chambre. — Entre vous et moi, j’entends et je vois, je sens l’ombre, hélas ! de celle que vous fûtes, et l’être aussi que vous souhaitez devenir.

« Ah ! soyez donc présente enfin !

« Et ne cherchez pas. Restez là. Le bonheur n’habite-t-il cette pièce ? » - :

Mais Clarisse répond qu’elle a à sortir, une visite à faire, acheter des violettes. Malgré la- pluie qui glisse ,et file parmi la ville, je l’ai vue s’en aller dans la rue grise.

Cette aventure que je viens de décrirenefut-elle pas Testée, aussi pure, plausible et impressionnante, si je l’eus désirée au hameau montagnard, dans un cottage, ici ou là ? Avec le lieu j’eus varié les discours. Ceuxci se firent plaintifs à cause du ciel pluvieux et parce que Clarisse était triste. La simagrée vous aurait abusé -et de la croire originale, Clarisse de nouveau eut versé des larmes. — Il n’est point d’histoire plus banale pourtant. — Je l’ai lue vingt fois, dans tous les auteurs, -ex Racine en a fait cette romanesque idylle de Tite et Bérénice. Elle émeut toujours, même les pires amants, car l’amour nous mène les uns et les autres, et ainsi chacun y peut lire selon qu’il anticipe, prédit ou se souvient, le mémorial de son passé sentimental, ou la fin prévue d’une passion présente.

De ces personnages fabuleux la destinée seule nous -séduit. Peu importe qu’ils soient rois, laboureurs, ,Goethe ou Othello, car ils deviendront tous, et tour à tour, moi et toi, quiconque les contemple.

Au fond, Boccace, Shakespeare, Paul de Koch oit Balzac, du pire au plus sublime, tous ces geps se ressemblent. La magnificence de leurs dons ou la bassesse de leur talent ne les rend point différents. Car leur étude fut la même. Ils ne commentent de l’homme que son fantôme. Ils lé peignirent de tons violents pour que son aspect fut plus pathétique. Les événements seuls lespréoccupèrent.Maisils ne leur prêtent pointleurs personnages. En effet, ils recréent ceux-ci comme des poupées afin d’y congeler leur passion vivace. Ils se sont construit une humanité à quoi ils imposent leurs sentences. Ces héros, méditent, chuchotent des discours, tuent et adorent,s’exaltent inconsidérément. «L’homme n’est pas né afin de penser », dit Rousseau, et il ajoute : « mais pour l’exploit et le labeur. »

Étudions l’homme, non point dans sa vie intérieure, mais dans sa présence apparente. Plus nous le simplir fierons plus nous l’approcherons de Dieu. Que signifient donc les cris du roi Lear, la tempête, ses plaintes, son pas et ses soupirs par rapport à son peuple, aux anges ? Voilà un fait particulier. Il ne nous apitoie que par prévision ou mémoire. Encore faut-il y épaissir un opaque taillis de sang et d’horreur ! Car, de tout, nous ne retenons que ce qui peut avoir des rapports avec nous.

Le spectacle de pompeux héros palpitants, tout ha.r gards de confuses énergies, nous laisserait sans aucun émoi si d’extravagantes circonstances ne mettaient en conflit des grâces, des allégresses, des larmes que nous ressentons journellement, qui y font allusion aux nôtres et les expriment.

D’un Hamlet ou d’ua Titus, le destin ne nous impressionne que dans l’instant où ils périssent, s’embrasent d’amour, convoitent des mondes, des horizons. Alors disparaît leur individu. Magnifiques et impersonnels, ils deviennent semblables à nous-mêmes.

Ah 1 qu’importent le lieu et l’acteur ! L’irréductible et le sublime d’un homme c’est l’émotion dont le dote le destin, non ce qui est son héritage original. L’ambition de Macbeth, voilà sa qualité, sa vertu pathétique. Hamlet, Macbeth, Schylock, comme ses tragédies sont peu harmonieuses, touffues, faites de sang et de nuit ! : Faut-il tant de crimes pour nous émouvoir ? La forêt des Ardennes, la tempête, les confuses rumeurs, les passions fortes tout ampoulées de la plus ténébreuse horreur, des pris, des tritons, des sorcières, le burlesque et l’héroïque, un mélange singulier de joie et d’épouvante ; nulle grâce ou si artificielle ! aucuue candeur tombée des anges, le faux, l’amphigourique, le tendre "et le pompeux, la plus bestiale humanité, voilà quels éléments constituent les. drames de Shakespeare, génie extrême d’une étrange barbarie.

Oui les caps, les châteaux, les usines et la métairie, les plages, les ponts, les docks, Dodone ou Elseneur, peu importent le lieu et le temps si la psychologie se se limite auxjiéros, si le blé et l’étoile lointaine n’in-, terviennent pas pathétiquement, afin de les guider ici, de peur qu’ils ne. s’égarent à un carrefour mauvais, si leurs actions ne corroborent celle de la tribu et de. l’ombre, si le monde enfin, demeure impassible !

Dans Shakespeare, il faut bien le dire, nulle collabo-, ration de la Nature réelle. — Quand l’antique prophète hébraïque raconte les religieuses amours de Ruth la femme en fleur et de Booz, le pur, le blanc patriarche, on sent la lourde odeur des moissons mûres. Il semble que l’été et le site, métamorphosent l’inflexion des héros à qui ils imposent telle pacifique grâce, la joie des attitudes, les sentences prononcées. Cependant, dans Shakespeare, tous les poètes tragiques, le pathétique apparaît contrasté, Hamlet et Othello ne deviennent terrifiants que par un conflit des hasards, leur importune domination. D’où vient Hamlet, et pourquoi son destin ? Il tue et adore, quelle est cette folie ? On ne sait pas, on ne sait rien.

Ces héros suprêmes de splendeurs, selon, le pathétique connu, deviennent pires, d’une face misérable, dès l’instant que je les regarde du lieu où Dieu les considère. Qu’importent ces épisodes, leur basse psychologie ! Décrite par Gœthe, Shakespeare, dans la plus pâle gazette, leur tumultueuse fable est aussi touchante.

Au lieu de nous défigurer pour quelque héroïque apparat, la simagrée de parades romanesques les plus extravagants desseins, laissons les événements constituer nos héros... Pourquoi le poète s’interposerait-il ? Pourquoi tout recréer dans l’horrible et la nuit ? Pourquoi ne désigner de ces humaines personnes que leurs crimes, leur mort misérable ? Et cette maussade psychologie ! Le poète qui partout paraît, de peur sans doute que ses héros ne se trompent d’action, de pensées ! Il les reconstruit pour l’éclat voulu. Il leur communique son propre enchantement et il les enrichit de maximes et d’emphase. Il les dirige à Elseneur, dans d’épaisses Wêts tonnantes et ardentes ! A sa guise par passetemps, ou afin de vous courtiser, il raconte l’entreprise sur un ton d’uniforme tristesse, morne, magnifique, bu en tempête tumultueusement !

Comprenez, comprenez enfin que tout est préparé dans la nature ? La tendresse passionnée qui exténue une femme, la mansuétude du patriarche, le plus minime exploit, une clémence, un soupir, tout a été prévu par l’inquiétude du monde. Si je sors vers la prairie d’or, si je m’arrête à la claire métairie, si j’écris, si je chante, il n’est rien que Dieu n’ait nécessité. Ah ! laissez le donc agir. Ne vous interposez pas ! Chacun contredit le sort. Au paysage étendu, à la beauté et à l’amour, chacun heurte et appose sa sensibilité.

Les mouvantes turbulences des sites, les passions toujours se ressemblent. Seulement la vision de qui s’y attarde, paraît, et les diversifie. On se glorifie d’en fausser l’éclat. Leur lucide déformation semble indispensable à leur intérêt. On les bariole d’une spéciale expression. Shakespeare rebâtit le monde. Ophélie en larmes, l’attendait au bord du lourd fleuve glauque, sombre, écumeux ! Et toutes ces touchantes créatures, Cordelia, le roi Lear, Hamlet ! Cependant, le poète, au lieu d’équilibrer, de bien traduire leur riche tendresse, leur beauté tumultueuse, tranquille, appariée à Dieu et au brin de paille, voici qu’il nous les a montrées transfigurées.

Ah ! la petite psychologie. Et cette affreuse pompe de ténèbre, d’horreur contractée, équivoque !

Comme si les héros des poètes, et en général tous les hommes étaient nés, afin d’attendrir, de nous faire verser tant de larmes ! Comme si nous y prenions garde ! comme si de Hamlet, de Macbeth nous adorions les singulières mélancolies par jeu et passe-temps, simplement ! Ah ! ce qui, de ces gens, nous a impressionné, ce n’est point leur langueur, leur gloire, mais précisément cet émoi par quoi, une pure minute, ils nous furent fraternels jusqu’à représenter les rôles de notre espoir, d’un songe, ou du souvenir !

Ce spectacle nous transporta et ils nous émurent, miraculeusement. Une transposition s’accomplit, ils parurent les héros dont l’atroce destinée tentait justement vos désirs, nous y aperçûmes tout à coup l’aspect antérieur de notre être ou le pressentiment de sa future beauté. La prophétie et la mémoire en ordonnent la confrontation. Nous savons cela et n’en parlons pas. Pourquoi étudier dans les tragédies, les créatures, leur caractère ? Qu’ils apparaissent brûlés de fièvre, éblouis, anoblis de pudeurs, le plus banalement magnifiques ! Alors, exténués de vives érnotions, nous succomberons joyeusement. — Hélas ! ô pâle Hamlet, comme vous m’importunez avec vos élégies, votre ardente amertume et tant d’héroïques soliloques ! Est-il besoin de la forêt d’Ermuyr, de tout l’exceptionnel conciliabule des fées d’une affreuse tendresse ingénue, afin que palpitent, tressaillent nos pensées ? Entre Hamlet et moi, je sens et j’entends, je conçois Shakespeare. Il lui insuffle une ascétique ivresse, il le dote de ses frémissements, il lui communique toute sa fièvre. De là son extravagance. Aucune eurythmie dans cette tragédie. Ce magnifique génie anglais je le pense plus barbare que Salomon, Eschyle.

Tant de farouches exploits nous exténuent, si bien que nous voilà lassés. Nos désirs supplient des héros, déjà, moins sanglants, moins cruels et nous les espérons magnifiquement.

Ah ! créer comme Dieu même enfin ! Aux plages et ,aux prairies, à l’aube, aux jeunes roses, aux sauvages peuplades restituer leur beauté antique ! La nature -attend grondante de douceurs, qu’un héroïque génie la régénère.

Ces pathétiques personnes (Lucinde, Ophélie, Hamlet, Andromaque) si elles nous ont émus ce fut moins •d’être exquises, véridiques et humaines que par leur très tendre infortune. Les circonstances les créèrent. Ophélie ni Hamlet ne nous eussent jamais passionnés sans l’imprévu de leurs maux. Du dieu qui les habite aucun ne s’inquiéta. Ils cesseraient de nous émouvoir dans le repos et la sécurité. Etreints d’une rayonnante douleur ils en palpitèrent jusqu’à l’incarner. Ils devinrent tragiques, tumultueux dès l’instant que nous le voulûmes. Ils nous apparurent prophétiques. Les péripéties de leur destinée nous ont prédit ou relaté les nôtres.

Quoi ! nul ne nous impressionne hors les héros de nos pensées, quiconque en joue l’exploit, les multiplie. Mais pourquoi user de tels stratagèmes, le sang et le poison, de rouges tempêtes d’épées dans l’ombre, l’impétueux tumulte des batailles ? Par le spectacle de ces prodigieuses aventures des grands poètes ont substitué, hélas ! à l’homme, d’étranges petites personnes tremblantes. Combien peu vraiment nous importent les pures destinées d’un maçon ou d’un menuisier, et il taille le hêtre ou recueille du sel, des coraux. Et cela ne nous inquiète guère. Mais qu’il tue ou adore et nous sommes passionnes parce qu’alors son sort nous ressemble, il représente l’action de nos songes défendus.

Petites créatures des romans, comme vous m’avez passionné ! — Ce fut dans quelque antique maison, au bord d’un lourd fleuve glauque, glacial et suburbain. Mon enfance y habita. La fraîcheur des tonnelles m’enivrait de verveines. Le clair ciel étendu brillait, journées lasses de lectures sans fin, là, j’ai connu Zoé, pudique et indolente, cette Pulcinella amoureuse qu’empoisonnèrent de grosses fleurs jaunes, Irène éblouie de neuve douceur, Clara et Luc. L’extravagance de leur destin m’a ému d’équivoques délices, quand je compris le charme du paysage banal.

Ce n’est point d’un lucide traité, contracté, froid et ascétique que j’appris l’éloquence de mes méditations, mais de ces fugaces aventures, du coq et de la nuit toute pesante d’azur noir. De telles banalités formèrent mes agréments. Sur une pierre ou une pomme j’affûtai ma pensée. Shakespeare par la suite ne m’étonna point. — Ah ! c’est toujours la même histoire, je me souviens des jours d’enfance, l’opaque rivière où stagne une chute de crépuscule, le bon chien qui aboie, l’étroite petite maison dorée que colore l’horizon des roses.

Ainsi le rêve de ma fortune en précéda les véridiques exploits. Pour la plus grande satisfaction de mes ambitieux desseins, il me plut de lire des romans, comme s’ils en devaient être la prophétie. — Une petite fille pianotait des sonates et ma mélancolie s’en extasia. — Devant mes amis les plus familiers, toujours je parus d’une placide douceur dans l’instant même qu’une extrême fièvre me consumait. Mais à combien d’expéditions, d’embûches, de saccages ai-je pris part ? Tour à tour lacustre et urbain, boucanier, matelot ou pasteur, mes destins furent particuliers, j’ai tout resse.iti et vécu, je devins le guerrier épouvantable de plaies, le magnifique et bel amant, le seigneur délicieux et fade.

Comme je vous ai aimées, Pulcinella, Annie et toi Chloé, ô languissante, quand le blanc printemps entra dans le parc. — Le ciel était gai comme un myosotis. — Au long des rouges berges caillouteuses, des hommes passaient, traînant des bateaux sur le fleuve. — Blêmissant des saules clairs s’agitaient et bruissaient. — Quoiqu’Amaryllis ait fui sous les saules, un amour nouveau l’a conduite vers moi. — La tendre étreinte de sa beauté est merveilleuse.—Au matin parmi de hautes grottes, une fuite de nymphes s’effaroucha, une aube fleurie et vaporeuse laissa scintiller ses flottantes écharpes de sourires.

Au bord du lac Léonore vint, cueillit des joncs. Les brises déplorèrent la mort du héros. Une glauque feuille toute crispée se détacha, brilla. Des ménétriers ont de fines flûtes creuses et acides, de fraîches musettes et des chalumeaux acérés. Un futile concert éveilla les champs. Au seuil des cavernes, couvertes de lichens, tintèrent des clochettes de rosée. Une source poudroie émerge des menthes. Des vents ont chassé les ténèbres. Eucharis rose et indolente, a passé en souriant, non loin. Et la petite Fanny aux yeux d’avril !

Par la suite, je vis des batailles, des fêtes plus ténébreuses et effrayantes. D’énormes cités retentissaient, je vécus aux lieux des houillères où flamboient de fumeuses usines. De hautes cloches sonnaient comme des trompes de cuivre. Le peuple a bâti des arcs triomphaux. Couronnés de roses s’arrondissent les porches. Aux froides dunes odoriférantes les bergers gardaient les agneaux. Aboiements de chiens. Des torches de pin brûlent. Les femmes ont cueilli des algues et des fleurs. Sur les quais débordent de pompeux bouquets. Cejour-là, les guerriers partirent. Des barques brunes fatiguaient la mer. Pour le contentement de mes vœux l’armée écarlate s’embarqua. Puis s’érailla le rauque cri des coqs vifs. Des marins ont levé de fortes voiles cramoisies. Une rude brise bondit, résonna. Gonflées d’écumes s’effritent les vagues. — C’était hier. — L’aube clignotait. — Sera-ce demain ?

Ainsi, afin de satisfaire mes plus vaines et fades intentions, j’imaginai deî luttes, des châteaux, des nations. Un site chimérique figura le lieu où se parodia mon destin. Quelles expéditions et quelles larmes, les bois, le sable et les rivages ! — De l’ombre, à l’aurore j’ai marché. — Il me plut de pétrir de fabuleuses personnes à qui je confiai mes rôles défendus. Ils les jouèrent avec joie et grâce. Je lus des romans ou les composai. D’après les délices ressenties je surpris le sens de mes sentiments. Tant d’extravagantes descriptions m’ont instruit sur Dieu et moi-même, mieux et plus que des pédagogues, de durs traités syllogistiques, les manuels de Kant ou de Swedenborg.

Pourquoi ne sujs-je resté, chez moi, paisible, à l’abri, taciturne ? Le sort qu’appelaient mes persuasifs désirs, nul doute qu’il n’eut point surpassé celui que me fait mon état. Au lieu de demeurer ici, sans réticence, j’inventai des plages, des pays où apparurent de faux héros pour l’accomplissement des conquêtes et les parades de la victoire. En de très féeriques provinces ils vinrent guerroyer et périr. Ils simulèrent les aventures convenues. Ils prirent tous les aspects auxquels je prétendis. C’est afin de me ressembler qu’ils furent des rois et des amants heureux, ces terrifiants pirates qui dépouillent les bateaux, d’atroces forbans parmi le sang et la bataille.

Voici cependant que nous lassent ces fables trop étranges. Il ne faut plus tromper le sort ! Sur de perfides tragédies, se dessèchent, s’éteignent nos passions.

Elles ne désignèrent, de l’homme, que ses ivresses rouges, ses pires frénésies. Le sang et le crime en sont l’élément.

Ces extraordinaires fictions nous ont fait communiquer avec toutes les peuplades humaines. — O les îles, les rocs, les iris ! Nous avons joué le rôle de l’ombre et de la mort. Mais qui donc construira des drames et des romans où le pathétique deviendra divin.

Rien de ce que Shakespeare déclame ne vaut l’odeur du pain cuit. Pourquoi solliciter des actions interdites. La douleur est-elle le terme de la vie. Et qui attendonsnous, à l’aurore et au soir, tandis qu’une pluie épaisse crépite ? Est-ce un guerrier ou une amante ? Regardez, regardez enfin, il en passe sans cesse sur la route. — Heureux celui que satisfait son soit, à tout instant, malgré la nuit et les cyprès, les trafics pires, les plus cruelles peripéties.

Polonius, Lucinde et Roland, les bas héros, et quels combats ? Quelle grâce, quelle luxure, quelle mélancolie en sa fleur, quel prodige de joie et d’horrible ! On ne vous contera plus de telles histoires, Clarisse. Leur prophétie est mensongère. Personne n’a vécu ainsi. Occupons-nous des tragédies que jouent les anges. Ma courtoisie amoureuse vous épargnera l’avertissement des pastorales allégories. Persister à les décrire ce serait un manque de convenance. Il m’ennuierait d’imaginer la future turbulence de nos deux destinées. Je les sais belles et exquises aujourd’hui, mais peu importe leur aspect proche ! Peu importent l’infortune ou le triomphe prochains ! Le simulacre en discrédite le tour. Ne tentons rien que ne désire le monde. Un homme devient le roi, le dieu ou le pirate que nécessitent les conjonctures prévues. Parmi le pauvre enclos bordé de haies fleuries, la forêt et l’opaque lac vert, soyons heureux des plus vivaces palpitations. Il rie s’agit pas de tromper le sort mais de lui restituer sa grâce. Les rôles dont nous tentons le jeu, n’oublions point que les archanges les jouent pour nous d’un ton plausible, devant Dieu même : De minuscules mots lui semblent adorables que prononcent des hommes malheureux. L’appel d’un pasteur qui sifflait son chien je l’ai pensé plus pur, plus sublime et pompeux que les maximes des anciens sages. II s’agit de vivre avec certitude. Le bonheur habite sous mon toit tremblant. Clarisse, Clarisse, ne vous en allez point. Restez ici, sans restriction, laissez le passé et le songe. Soyez heureuse d’un sombre amour, ô vous qui êtes belle comme une évidence ! Abandonnons ces tragédies où nous égorgeâmes des colombes, où Clara était grave et Polycrate charmant. Que leurs voix ne vous entraînent point hors de chez nous. Il faut vivre ébloui, magnifique, lucide comme si Dieu même était présent, parce qu’une petite fleur d’or regarde, parce qu’une pluie ébruite le bruissement des tuiles, parce qu’au loin l’étoile nous semble attentive, à cause enfin de la beauté et de la mort.

Février 1896.

LE FOYER

à Is. Quérido.

... Palpitante au mur de chacune de ces maisons, j’ai vu transparaître en plâtre et en sang, wie face d’âme, une figure humaine... »

(Petit Traité D’architecture Pathétique).

J’ai repris ma méditation :

Si la cabane de ce pêcheur dresse un toit tressé d’herbes et de roseaux, spongieuse, verdissante, ce n’est’point par jeu, certainement, pensai-je. L’homme qui s’y abrite l’a bâtie de pin et de chaux, et la porte goudronneuse s’oppose à la tempête. Au vivier creux des poissons tremblent. Une odeur de flot et de sel croupit. Le vent des hautes mers a tordu les troncs durs des chênes. Autour, un paysage s’étend, jaune à cause d’ajoncs tout en or. Des bois vibrent, aigus, de , cmi les cîmes basses, luisantes, se balancent. Des roches sont couchées sur une herbe amère et aride. De petites fleurs brûlent, par instant, sous le ciel lourd d’orageuses nuées. Il semble que l’horreur de la mer accable, épouvante, courbe les pierres, les dunes, les villages, les arbres. — De froides vagues se cabrent, éclatent sur les sables.

Ainsi frissonne la blanche maison, non loin de la mer remueuse, et elle se tasse, accroupie, comme par peur. Elle est conforme aux horizons. Elle est basse à cause des tempêtes. Le tumulte impétueux des grêles, des vents, du ciel, nécessite la sonore puissance du toit concave. De fortes roses tremières pavoisent les fenêtres. Par les nuits de lune, la prairie ondule, gémissante. On dirait que les choses s’effraient car elles s’agitent bleuies et attentives. La mer ronge les plages, les falaises, elle les tresse d’écumes pétrifiées, elle laisse d’éclatantes couronnes d’algues.

Comme une barque taillée, ses sculpte, est bâtie, peinte d’après les vagues, les lois d’eurythmie et de pesanteur, de même la maison maritime reçoit l’aspect que déterminent les eaux. — Or, qui l’habite y ressemble.

Cet homme, si fruste, en vérité, et si naturellement sublime, il ne me plaît pas de l’entendre. Il m’entretiendrait de ceci, encore, ou bien de cela, il me raconterait la fête villageoise, telle idylle, tel deuil, mille futilités. — Pourtant il n’ignore point les cadences éternelles. Il demeure merveilleux à l’égal de la mer. Je le sais plus sage et plus clairvoyant sur l’harmonieuse douceur des choses que le plus exquis des mystiques. Il parle aux fleurs, à sa barque et aux flots. A vivre au milieu des larges étendues, il a pris conscience de son harmonie. Parce qu’il a construit sa maison d’après les polarisations de la Nature, parce qu’il pêche sous la lune, parce qu’il prédit l’orage, ce marin connaît Dieu tout autant que Descartes.

Ah ! comme ce mystère est sublime ! En vérité rien ne surpasse la merveille de cette destinée. Voilà un homme stable à jamais. Ardente de goudron et de sel, sa chaumière pesamment se dresse. Il y demeure consubstantiel. Il semble qu’il l’ait pétrie et peinte de l’antique poussière de sa race. Les quatre horizons s’y reflètent, parallèles, — géométriquement.

Bâtir l’édifice de repos, entre toutes les actions humaines, celle-ci m’apparaît comme la plus auguste ! En constituant le foyer nous fondons le culte de la race. Dans le développement de l’humanité, rien n’égale l’héroïque instant où les peuplades cessèrent l’aventure des exploits. Dès ce jour, la famille, la patrie sont fixées.

Sans feu ni foyer, — les hommes, — des nomades ! Hagards, sous la pluie et la lune, ils marchent à travers les routes vagabondes. Quoi, nulle voûte n’abrite leur sommeil ! S’ils conquièrent le lourd pain et la riche gloire des fruits, ils n’ont point de grange, de huche où les mettre.

— Voici le héros bon et cher à tous. — Il ne connaît rien, hormis, peut-être, Dieu. Enivré, sauvage, il chante dans les thyms. Il secoue les heurtoirs, il frappe aux portes, implore le foin frais et l’asile des granges. Lorsqu’il passe au hameau, personne ne salue sa mélancolie. Les maisons clignotent, rouges de roses. Le chien pasteur hurle et aboie.

Sous les profondes arches des ponts lourds, le fleuve gonflé, écume, bouillonne. Qu’il soit moissonneur ou marin, rien ne l’occupe, cet exilé, sinon le souci du pain et du gain quotidiens. Aucun but, point d’espoir, de fiévreuses amours de passage, le vin bu à un cabaret ; ici, aujourd’hui et demain dans quelque île lointaine. Il se passionne pour tout, il travaille au profit de quiconque l’abritera ; volatile, sans précise fonction — et les prenant l’une après l’autre — il tient celle que désirent l’urbain et le rural. D’ailleurs, partout, toujours il demeure l’étranger. Le soir, à un seuil, magnifique ou humble, il n’est pas une femme qui l’attende. Sa tâche accomplie, de pèche, de labour, personne ne l’accueillera avec grâce, au retour.

Vagabond, sans but, — hors celui, peut-être, de n’en pas avoir — hôte de chaque auberge, parmi les hameaux et les bourgs, soumis, strictement disponible, gîte, en tous lieux, calmement. Il accepte le sort qu’on lui fait. Il est docile à l’homme, s’il l’héberge, le nourrit. En quelqu’endroit qu’il aille, il s’abdique, n’a plus lieu. Il devient le pirate, le roi ou le carrier que font de lui les conjonctures et l’assentiment des nations. Chacun le pétrit, pâte ductile, flexible, où, tour à tour, l’aurore, vous-même, Dieu s’apparaissent. Tantôt charpentier, et tantôt matelot, il se peut qu’il conquière aussi des îles ou des trophées de thyms. Apte à tout, c’est l’aventurier. La pénurie est sa compagne. Exposé à la lune, aux chocs gris de la pluie, à la grêle, aux intempéries, par crainte et afin de s’en préserver, il se couche partout où on le reçoit, — dans le château de Goethe, une cabane ou bien même le tonneau de Diogène. Ainsi il supporte des destins divers. Il a vécu toutes les vies, il a tout ressenti et vu. Conformément à la contrée, il cultive le sol ou pêche dans les glaces. Ses occupations sont présentes. Il se fait docile, malléable, également devant Dieu, le pâtre, un artisan. Il les sert, s’humilie, cherche à discerner leurs passions, il les partage, il suit les événements. Il tente d’être ingénu, ce chemineau, s’abolit, volatilisé, quelqu’un qui s’effrite, une statue enfin, ressemblant à quiconque souhaitera s’y regarder. Au lieu où il habite il communie. Ses métamorphoses sont extraordinaires. Les vignes font de lui un vendangeur ivre, — les moutons l’acceptent pour berger.

Parce qu’il partagea mon repas, je le vois comme le plus exquis, le plus suave et le plus intime de mes amis. Car ce bon pain frais et cette grappe amère, voilà ce que j’ai de plus pur, c’est là le prix de mon travail, ma force et mon sang, réellement. Ainsi, je ressuscite en lui.

Cependant l’infortune et la mélancolie, la pénurie et la tristesse le portent à mépriser la vie. Je ne connais pas de pire sentiment. Il suit la route avec des rires, et il la suit avec des larmes. S’il s’arrête près du puits ou à l’entrée du port, c’est par un hasard des trafics. Ah ! jamais de. repos, nul feu et nul foyer, pas même une table où apporter le fruit conquis.

Heureux l’homme de qui le destin peut s’abriter sous les voûtes de fleurs d’une maison. A celui-là la garde d’une race est attribuée. Son immobilité témoigne de son état. Il possède des granges à combler de foin. Ses creuses corbeilles vertes et sonores sollicitent l’éclat des roses et des pommes.

De peur que ses prés ne demeurent sans fleurs, livides et froides ses jeunes moissons, il crie, il appelle l’aube et le printemps. 11 connaît la Nature ; et Dieu près de lui se dresse familier. En pure prière perpétuellement, il solemnise. Par le blé et le vin du sol, il se transsubstantie, énorme ! — Dehors, la prairie étendue reflète la blanche mobilité de sa maison.

Le hêtre et la haie bornent son horizon. Lui seul possède la clef de bronze pour la porte du paisible enclos. Là palpitent les abeilles, d’épais fruits d’or spongieux. Il les compte avec soin, les cultive, ’— clarté, acides senteurs, l’air blanc crépitant de chaleur, et les grandes meules frêles et opaques ! — A l’approche de l’automne il range dans la huche, par prudence, le bon pain, les grappes et le miel amer.

La configuration de sa propriété, les routes où courent ses charrettes d’or, l’étable et la charrue champêtre — une à une les fleurs — les fruits un à un — il a étudié son domaine comme moi et Socrate le plan intérieur de notre âme. Au reste il ne les distingue plus séparément ; ses pensées naissant de ses biens, il les mêle, ne les compare pas, identifiés !

Tout d’abord, peut-être, ce domaine lui apparut très monotone. Cependant, les herbages, de beaux oiseaux en pleurs, l’eau creuse soufflée en froides volutes, les luzernes par torrents, les fruits aux teintes vives, la forêt, parmi ces folles ivresses du sang, — exténué de palpitations, il sentit son coeur se gonfler d’amour. — Il distingue les affinités. — Ensuite il bâtit sa maison. — Sous la diffuse blancheur de la lampe, près du feu, il se ressouvient, pense à des pays, des bourgades, les flots traversés. — Il les compara à son champ. Tant de dunes, de ciels glauques, de végétations sous-marines, de coraux, de pivoines, de prairies, ne lui paraissent point si variés que ce paysage étendu. Désormais ce n’est plus qu’à soi qu’il en rapportera les riches ornements. L’horizon contint ses exploits. — Une fleur, tel est le prix qu’il sollicite. — La fièvre de son ambition reçut l’apaisement qui tombe, avec fraîcheur, des bois. — D’ailleurs il s’attribua l’empire de tout. Le fleuve, les poissons, le pré, les moutons, les feuilles fraîches comme des gouttes d’eau vertes, il dispose de tout, utilise le champ et le sel marin, il les recrée pour sa parfaite douceur, les harmonise à l’équilibre de sa maison. — La pompe du foyer, voilà, héroïque, son perpétuel but. Au faîte blanc et somptueux, le coq s’éploie, solide ! Bêtes domestiques, basse-cour, blé transfusé en pain, les jarres de lait et les ruches d’or, ces bombantes corbeilles bien comblées, qui donc enfin dira leur grâce, leur nuptiale anxiété, leur joie de communion !

Détenteurs d’une splendeur terrestre, les paysans, — frugaux et frustes — parmi tant de héros, m’impressionnent d’une extrême passion. La beauté de leur héroïsme éclate perpétuellement candide ! Nul subterfuge d’aventures ne les trompe. Ils s’attacheront à un sol, ils conquièrent le pain, tel est leur dessein. Au lieu où ils vécurent, ils dormiront. Leur cendre augmentera cette poussière qu’ils foulent sur la route. La monotonie •de leur sort n’en discrédite point l’usuelle religion. — Ici, Dieu, familier, parait cueilleur de fleurs et sage gardien des animaux. — Ils expriment la perpétuité, l’énorme identité humaines. — Vêtu de cette toile humble et âpre, sous ce laboureur, je vois Dieu.

Mieux et plus que Diogène, les nomades, ces bergers errants, guerriers, conquérants si sublimes cependant, je l’admire, cet homme vénérable, assis sous les treilles lourdes, parmi le jardin vert !

A l’entrée d’un bourg, un jour, cet été, je me suis, assis placidement dans un cabaret crépi à la chaux, au rouge toit crépu et brûlé de pailles.

Longs repos dans des chambres d’auberge, je ne sais rien de plus mélancoliquement doux. La froide clarté des murs reluisants d’un banal papier à bouquets bleus, les grosses faïences bombantes, la table en sapin, toutes ces intimités nous attristent d’autant plus qu’elles le sont davantage, et que nous y semblonsencore plus étrangers. — Dans une auberge sise en pays d’eau et de joncs, j’ai vécu un jour de douleur. — Petit hameau si frais, si clair, où s’arrêta la diligence jaunâtre ! Des roses grimpantes tordaient leurs flammes parmi le bucolique portail.

Cette froide pièce embaumée de fruits, de vieilles roses et d’épices séchées, jamais lieu ne m’a plus ému. L’antique armoire regarde d’un air hostile. J’ai entendu des plaintes d’aïeule et les suaves rires puérils qui montent des linges pliés ; — On dirait les fantômes couchés des vierges et des vieillards qui s’en vêtirent.

Le spectacle d’une tristesse contrastée, familiale, plausible, cette pénultième d’un chuchotement dont nous ignorons le but et le sens, ces noms — Zoé, Annie — si intimes, si exquis, par quoi soudain nous apprenons des races et des idylles qui toujours nous resteront lointaines, ces secrets, par hasard, surpris, tant de joies, de larmes et d’émois, est-il rien qui vaille ce mystère, ce jeu d’une douceur tremblée et tragique ?

Bons repos aux villages d’exil — O le coq, l’allée, le château ! — Je sais tous les ciels vagabonds. — On marche, la route bondit, caillouteuse et aride, toute pressée de petites maisons, toits bas, puissantes arcades bien arc-boutées ! Nul ne foule la poudreuse blancheur des pavés clairs. Partout le silence et l’ennui. Les hommes travaillent dans la prairie. Sur l’eau pesante du fleuve, les femmes rythmiquement battent de candides linges qui écument. Les basses maisons regardent par d’étroites, de naïves, de clignotantes fenêtres. On n’entend point le bœuf, la basse-cour s’est tue. On a peur, un peu, de troubler l’intimité assoupie et usuelle, profonde des choses.

On marche, il y a là une blanche petite place toute glacée et nue, où bruissent de glauques pins en quinconces. — Le ciel frissonne d’une chute de brises. — Pastorale, l’église dresse son coq d’airain ; sur les murailles flamboient des lichens vifs. Au portail se gonflent, s’effeuillent des acanthes.

Près d’un puits, palpite une fraîche cruche posée. — On marche, ici et là, silencieusement. A un seuil, une femme regarde et attend. De profondes portes s’éploient sous des faîtes concaves, tout étreints de fruits, de lierres noirs. «

O le hameau rouge à l’entrée duquel je me suis assis. Là vivent des peuplades de pêcheurs qu’occupe seulement le soin de l’aube, de Dieu, des barques et des poissons ! Du fond des chaumières reposées, on entend la mer qui se cabre, éclate sur les plages. —. Par dessus des haies floconneuses, le gai moutonnement des toits et des pins, j’ai aperçu ses espaces verts.

Tranquilles pécheurs qui vivez là dans l’harmonieux tumulte de ces campagnes salines, combien je vous, aime, hommes sublimes. Aucune fièvre ne désole vos jours ; la joie dont la ferveur vous brûle, vous la trouvez dans le bon repos du matin, à regarder l’aurore, les poissons, les rochers. Tant de calme éblouit nos passions. La beauté de ces lieux, du labeur accompli, rien .n’en rassasie l’ardeur dévorante ; et cet humble enclos vous contente par. sa pompe de fruits exhaussés, tandis que partout tragiques, nous passons, comme des étrangers pérégrins, calcinés des fiévreuses ivresses de la beauté et de la Mort !

O ces édifices, leurs façades, leurs froides voûtes gonflées fortement, je vois toute la vie immobilisée C’est du site qu’ils reçurent cette structure compacte. Aux flancs creux des cloisons de pierre, poudroie et flambe la carnation du sol. Bariolées de bleu et de jaune, pour leur plus parfaite harmonie, ces petites chaumières, les forges, les usines reluisent fines ou trapues, suivant la contrée. Il semble qu’ici, l’homme recrée l’univers. Ces lourds blocs conquis sur les monts, il les broie, les taille à sa guise. Il leur communique ses frissons. Observant les lois primordiales du monde il entasse des roches cimentées. Strict, il élève un ciel p*lâtreux, limite son univers à l’horizon mural, se contracte en soi, avec apathie.

Si le paysage lui a imposé ses rayonnantes masses rocailleuses, les nuances vivaces de ses végétaux, l’inflexion concave ou sinueuse des murs, — la construction de l’intérieur dépend tout entière de l’homme. Ce sont ses émois, ses joies et les intimités quotidiennes qui eu différencient l’aspect et l’attribut. La variété des pièces exprime son industrie, ses passions, les nécessités de ses instants. L’usuel de ses jours y est consacré. Je ne conçois rien de plus beau. Une statue éclatante, Gcethe ni Xénophon ne passent le pathétique d’un château, d’une cabane. L’habitude de boire, de baiser à de particulières minutes, je l’appelle prévision de Dieu, docilité aux destinées physiques ! Ainsi partout, toujours, la diversité des salles corrobore celle de nos trafics, de notre émotion et de nos coutumes.

L’âme humaine mêlée à un site, voilà la signification d’un édifice. Là seulement nous communions, il y a, je sais, transsubstantatiôn. L’expression d’un toit s’éclaire dans l’aurore. A l’étroite verrerie d’une fenêtre, il semble que rayonnent nos yeux vitrifiés. Parmi le portail, le fronton, — l’homme palpite, bouillonne, sang et chair, — infusé au plâtre et aux poutres.

Tant d’héroïques secrets, enfin, qui constituent notre intérieure félicité la plus fruste Enseigne de feu et de fer, une fontaine ou un lit en présentent publiquement les scènes. A quoi boa vraiment nous cacher ! Nous croyons tacite notre intimité, mais les fêtes d’épousailles dans la chambre en fleur, personne peut-être ne les ignore.

La distribution des pièces représente, de l’homme, sa mobilité harmonieuse. Il se peut que son caractère en fausse l’explicite inflexion, mais leur usage interprète ses besoins.

C’est sous ce glauque toit écaillé de tuiles, que s’abriteront ses durs travaux. Toute chose y a été bâtie pour sa parfaite commodité. Ici l’univers trouve son équilibre. Reconstruit, il emprunte une vertu efficace. L’escabeau ou l’armoire, planches de pin ou d’ormeau, pétries sur notre utilité ! Aux grands murs blanchâtres brillent des feuillages peints, dont flambent, frissonnent les teintes vivaces. L’habitant les orne, les bariole. Menuisier, pâtre ou laboureur il leur infuse un peu de son sang insinué. Le caractère de son travail marque les ustensiles quotidiens, la cruche, l’évier bleuâtre et creux. S’étant conquis sur le monde, il se l’approprie, et il lui imprime un sens familial.

On dirait que rien ne l’occupe hors le riche gonflement de son pain quotidien, ce qui a des rapports avec soi ou sa race.

Un intérieur : une âme visible ! Cénobitique ou bien jovial, glacé, obscur ou voluptueux, c’est là le lieu leplus confidentiel ! La personnalité de l’habitant s’y confie à une rose, au papier coloriant le mur,.,à une draperie, sa symétrie, les complications d’un décor. Oui, aucune statue, nulle image n’explique si intimement les émotions d’un homme.

Cependant toujours identique, la distribution des pièces d’intérieur corrige le sens spécial de leur figuration. La généralité de quelques sages labeurs (l’industrie, la faim, la luxure) sollicite pour eux le même site d’asile. Je veux dire que là, ici, et toujours, nous avons besoin d’un foyer, d’un lit. O la huche pesante de fruits murs, la salle de repas, l’antique table en hêtre où s’accoude, s’assemble une famille. Là s’accomplit la communion. Ferveur ! les fleurs du sol se transfusent, nourrissent Dieu ! Chacun présente à tous le bon prix, pain et sel, de l’exténuant labeur du jour.

Ainsi la famille communie, mêle son sang, se transsubstantie par l’offrande réciproque des orges, des glauques poissons couverts d’écailles et des bêtes tuées. — Parfois, à la porte, un passant frappa.

Heureux, celui qui a reçu le don de l’hospitalité. Il participa, une minute, à la race de qui l’accueillit, il fut le fils du patriarche, il connut ses secrets, sa vie, sa fortune, sa méditation, comme n’importe lequel de ses familiers.

L’endroit sublime que cette salle familiale, tiède, toute embaumée d’eau et de feuillages !

Au foyer, des pommes cuisent dans la cendre en feu. Des pains brillent couchés dans la huche. L’air est chaud et gonflé d’odeurs ; la blanche nappe reluit sur la table. Les cruches de grès, — bucoliques, — sonnent. L’anxiété est pieuse, solennelle, on croit que toute la terre attend l’eucharystie ; il y a comme une joie et une bénédiction.

Cette béatifiante communion, partout j’en distingue le pressentiment. Dans la forge, la grange, l’étable, tel grenier, et la boulangerie ! Mais où il apparut, surtout, c’est parmi ces linges frais, les senteurs de la chambre nuptiale.

Il faudrait entrer là comme dans le Paradis. Il faudrait marcher là, comme au lieu le plus suave, le plus religieux, le plus pur, le plus impressionnant du monde. Des rites suprêmes y sont solemnisés. L’aube y pénètre avec pudeur.

Toute la lumière du ciel et des prairies heureuses filtre aux clairs lins du lit limpide et les trempe d’une ardente blancheur. Rien de plus candide ni de plus exquis. Les amours, les luxures se fondent, le solide soleil vacille et soupire, le sang et la chair flambent dans un brasier, et le vent tournoie. Une tempête emporte les constellations, l’air est doux, l’azur frais, de verts feuillages chuchotent. Pas un instant moins tragique, le soleil se couche sur un monde d’aurore.

Ce lieu où de telles émotions brûlent et exténuent les amants, je voudrais que personne n’y entrât sans vénération. Là se consomme la destinée des races. Peut-être y créons-nous le dieu futur

... Sur ces mots (j’écris) Clarisse est entrée ; « il fait froid dehors, me dit-elle ». En effet, le pur ciel brillait pâle et incisif, sans azur.

N’est-il pas admirable, pensai-je, que toujours la pluie et la lune nous ramènent auprès du foyer ! Des chocs de la Nature ces hautes voûtes nous préservent. Ici nous vivons en reclus. L’aube se gèle au mur, le vent gronde, bondit sur les toits. A travers cette lucide fenêtre, le blanc paysage apparaît, lignes, coloration, comme inanimé.

Ne croyez point votre innocence, Clarisse ; aimez cette ardente réclusion acariâtre et si ascétique ! La monotonie de l’hiver sollicite la méditation. C’est pour le recueillement du monde qu’a été créée cette pluvieuse, glaciale et maussade saison. Elle convie à la solitude. Elle nous écarte les uns des autres. Par l’uniformité des espaces, alors en grisailles, elle rend mornes les paysages pâles, afin, sans doute, d’en détourner notre attention. Époque sublime de la vie intérieure ! Le paisible accueil de la maison claire, les neiges qui blanchissent la prairie, l’aube livide, la tempête, le froid, la brève tombée du crépuscule, tout nous conseilla le repos. Il semble que Dieu même y consente. L’aridité de la campagne nous en interdit la culture. Chacun regagne son logis. Le pâtre ou Orose, MarcAurèle ou ce laboureur, il n’est plus un homme dehors. Le pré et le bois se recueillent, fleur à fleur, tout palpite dans l’attente. — Ici que pourrions-nous donc faire, sinon tendrement méditer ! — Je travaille, Clarisse, maintenant, mais vous, chère petite fille, regardez l’immense, la neigeuse prairie

27 Janvier 1896.

LES GRANDS HOMMES

à Adolphe Retté.

« Il faudrait pouvoir rebâtir Je monde. — Alors peut-être on a f distinguerait. — Comme oh lance un fruit glauque et acide à un pauvre, je vaudrais jeter des aubes aux ténèbres. — Mais toujours on reste immobile. — Là-deésus. les pierres’en savent plus que nous. — ,Ce que je pense’ la Terre elle-ntéme l’a médité. — jfe suis un-roc qui, crie ou une

jonquille, un astre. »

..... Nous sommes des hommes qui attendons.- : debout, pacifiquement,, au seuil de la maison., chacun regarde vers la blanche route qui mène à son propre horizon. Nous épions la venue d’un héros, — il en passe parfois sur la route. — Nous ne sommes pas inquiets, vraiment, car nous savons qu’il viendra quelque jour. Nous continuons à travailler et à sourire.. Peut-être ne sera" t-il compris que de nous seul. —. Nous l’attendons comme le frère.çt l’époux.

Il semble qu’un grand homme soit un frère plus pur, plus sage et suave et plus lucide. II.ne nous est point supérieur, mais seulement Dieu l’a averti, et tandis qu’on travaille sans comprendre, il regarde, immobile, le pâtre oi ? le maria. Il connaît lesrajsons centrales de son destin. S’il lui parlait, il lui dirait — sans doute — pourquoi il prie et pleure, ses grâces et ses rancœurs, toutes les pâles amours langoureuses.

— Voilà le patron et le saint. — Il veille sur la maison où quelqu’un l’attendit. Il y pénètre, on l’accueille et il chante. Dans la boutique du menuisier, et dans le pauvre enclos rustique un héros toujours existe virtuellement. Je veux dire qu’un discret Tityre, chez le pire pasteur, par exemple, tendrement frissonne et soupire, somptueux de possibilités, dieu endormi près de l’ardente étable, entre un âne, le grand bœuf, la rose.

Une race s’engouffre en lui, il l’exprime par ses plaintes, ses rires, son souffle et sa prière, l’ivresse de sa joie et perpétuellement ! Il représenté une tribu. Peut-être est-il né dans une noire cité, mais Dieu a fait de cet urbain le frère magnifique et divin des fleurs. — Il appartient à un hameau, à un état. Régional, beau et paroissial, c’est en quelque sorte le patron d’une corporation d’artisans ou d’une foule citadine, champêtre, ,de qui son chant et sa présence signifient l’existence transcendantale. "~

’Un Tityre demeure pathétique, mais il ne surpasse point ce berger, par exemple, car celui-ci, à chaque instant, dans son pas et sa force, paraît resplendissant. Cependant, il le purifie, le solemnise. En général, du plus pauvre au plus riche, - chacun connaît cé frère spirituel dont je parle. Parmi chaque tribu et dans chaque maison, est entré l’hôte miraculeux que l’on appelait. L’héroïque pipeau de Beethoven scande et amplifie les cris des pasteurs. Il n’y a guère que^très peu d’hommes dont la pensée et lés alarmes ne soient. le fruste écho, de quelque antique rhapsodes .11 i arrive, cependant, que plusieurs demeurent sans espoir.^ Certains dont le sort est plus grave n’ont point vu venir leur frère retrouvé ! Quelquès hommes d’extraction si basse qu’elde. en apparaît plus. divine encore, n’ont pas vu s’avancer vers leur petite maison L’hôte naturel, légitime et élu. Ils expirent, brûlés d’uno passion dont le chant confus s’ébruite,, tinte à peine ; Ils - ne se peuvent point célébrer, et ce qu’ils accom- ; plissent nous ne le savons pas. Tls se lèvent, palpitent mortellement. Je crois que,nul ,.n’a consacré le tragique travail des maçons. SI tant d’actions nous semblent obscures, d’une banalité misérable, c’est qu’aiir xun génie ne les a chantées ;. Il viendra, je sais, le voici, il leur restituera l’éclat et l’apparat.

La destinée.d’un grand homme n’est point stable. -Dès l’enfance il s’est mis en route. Il marche, ici, et là, paisible, par des déserts d’inconnaissable. Il cherche, à travers tous les hommes,celui qui guettait son-retour. Il ’connaît qu’il l’attend quelque part ; et il lui désignera l’écarlate grange .en feu, : le flot ou la felouque fleurie. ’Héritier des désirs légués par sa, tribu, il la glorifie et la satisfait, au milieu des jeunes gerbes et des vieux animaux, près de la femme qui travaille sous la lampe. - - La nuit et le jour, de l’arpent du pauvre au plus tiche -domaine, parmi l’île, le hameau, la plage, de la ,métairie à l’usine, tout homme • attend et espère dans -son -cœur..Nos désirs sollicitent le retour du héros-. ^Nous-l’appelons et le pressentons. Personne n’en parlez-en’vérité,-bien que ce soit là un frère inconnu. iNous n’en parlons-pas ©t nous travaillons. Heureux celui qui accomplit sa tâche totaléi — O les crépuscules étendus^ et la fine chute grise de la pluie iqui luit sur la face.dei’aurore, le feu dansles fleurs, lès. brises accroupies !

Qu’il rabote du bon hêtre ou qu’il pétrisse du pain, tout homme reste ainsi et’ nous soupirons ;-Tant d’énormes et de graves, traKanx où s’exténuent des menuisiers, toute une population’maritime et urbaine^ noiis les soupçonnons les plus solennels. Mais nul’vraiment n’oserait le.dire, car l’esclavage en discréditela pompe. Le bon chien et l’agneau, leiarouchelaboureur, retentissent, tressaillent d’anxiété, quand Tityre qui chante leurs occupations les considère à un point de vue divin.

Chacun de nous a un frère spirituel. Le plus, humble y a droit, il le sait et demeure. Sa joie et sa tendresse, sa’ charrue et sa cruche, lè puits, les herbages, les fruits de son parc, il prévoit qu’un grand homme viendra les consacrer. — Car tout est beau, à cause de Dieu. — Il faut rester là, espérer. La petite parole d’un prophète’champêtre a suffi, naguère et hier, pour parer le pain d’une joyeuse pureté. Il n’y a pas un paysan qui n’implore, dans sûn cœur obscur, la consécration d’un Virgile. Le guerrier et-le roi supplient, Un grand homme demeure populaire. Dès . qu’il paraît, ses frères qui travaillent le saluent. Nous savons cependant, que très peu sont ses frères, —’ il y "a élection, et les forgerons ne comprennent point Tityre, :— Il arrive aussi que le hasard pire ou quelque impromptue et froide infortune le détourne de la routé plausible. Mais tôt ou tard nous le reconnaîtrons. Ah ! qu’importent l’envie et la haine ! — Un jour, ce soir, peut-être, ceux de ma race accueille ! ont : ma-douceur, et, la porte ouverte, j’entrerai chez eux, et la femme se lèvera pour m’étreindre en souriant : .

<< J’ai écrit, Werther,, dit Gœthe, quelque part, à cause de l’amour qiu me tourmentait. » L’explicite, le sublime- aveu { Ces fictions, ces drames, ces idylles, voilà.,où apparaissent de magnifiques desseins ! Les paysages qu’il s désignent leur en restituent le décor natal, avec l’atmosphère de pin .ou .d’oeillet. Pourtant leur glorification purifie et régénère Dieu.- Ils l’augmentent de leur propre éclat. Ils sanctifient l’amour, les passions qu’ils expriment. Impérieux et exceptionnels, ils.s’attribuèrent la gloire de prodiges défendus... Peutr être n’auraientrils pas chanté si leurs entreprises eussent pu s’accomplir. Peu d’entre, eux, sans doute, se fussent fatigués à écrire des odes et des drames, s’ils avaient vécu les destins dont leurs plus délicieuses fictions ne demeurent que la simagrée.

Ils célébrèrent les ruches,.,les plages et les agneaux. Leurs désirs les y disposaient. Ils y étaient prédestinés. Je vois là des pasteurs proscrits, des guerriers, des rois sans combat. S’ils chantent c’est pour tromper l’ennui et la fortune. Ah,- les ingénieuses élégies ! Virgile, Jean-Jacques Rousseau, Hésiode, pourquoi ne furent-ils pas bergers et jardiniers ? Leurs plus vains caprices l’espéraient. Jé les aimerais cueillant des roses, sarclant, taillant-de hautes plates*bandes,- parmi les bête&t les cuves laiteuses ; de glauques cressons.

Loin du pays de leur pensée, ils en tentèrent l’odorante description. De peur que les chocs des nations, ne rompissent l’-aspect de leur être ils préférèrent en. imaginer les exploits, en compagnie de héros faux, et dans de chimériques décors. L’exil exigea leurs poèmes. De leurs nostalgiques intentions ils composèrent des odes, des ariettes, des romans. Au reste, je crois qu’ils eussent été les moins bons des bouviers possibles. A travers les plantes et les hommes ils n’ont jamais pris garde qu’à Dieu. Aux plus répugnantes apparences ils surent substituer l’éclat des statues. Ils les colorent de fraîcheurs vives. Lorsqu’ils vous parlent ils n’entrevoient que l’archétype dont vous êtes le représentant. Ainsi l’habitude du divin leur eût interdit de grossiers labeurs. Ce "fut par crainte de vous connaître qu’ils vous anoblirent de resplendissements.

En vérité, on ne sait pas et on ne peut rienaffirmer. Antiques spectateurs de tragédies d’anges ils en ont conservé" la mémoire magnifique. Ayant contemplé l’eau pesante des Styx, ils ne purent s’habituer à ces sites trop roses, glacés, et si doux ! Toujours est-il qu’ils déplorèrent leur sort, briguant des turbulences, de tumultueuses batailles, la bruissante àllégresse des blanches rondes de l’aurore.

A la boue et aux houilles de l’homme, ils restituèrent i’itiflexion primordiale. Ils nous ont diaprés et pétris comme Dieu.

Vraiment,- de tous les confidents l’art m’apparaît-lè moins’trorhpeur. Si fidèles que nous semblent une langoureuse amante, une fleur ou un ami, convenez qu’un poème le demeure encore davantage. A celui-ci on peut Se fier Comme à un mélodieux écho. Galathée, une statue, Léandre, Hâmlet, Werther, voilà des personnages confidentiels ! Notre âme s’y incarne et y ressuscite. Leur fictive grandeur nous console de la. stagnation des jours fades. Le plus brutal en garde, éperdu, l’éblouissement. Bien que nous soyons graves et assoupis, la parfaite force de ces allégoriques seigneurs nous émotionne. Toutes les petites filles, glacées, blanches d’ëffroi, palpitent de l’émoi immense d’Ophélie. Il semble que nous aimions d’autant plus les vertus, l’épouvante, le sang ou la joie, au théâtre e( dans les romans, que leur aspect, ailleurs, nous effraie davantage. En vérité, on ne sait pas. Aucun homme n’accomplit sa totale destinée. La vie se passe à de pâles -jeux, de ci, de là, ceci et rien ! Immobiles, debout, pacifiques, au seuil de la maison familiale et urbaine, nous. regardons vers la blanche route de l’horizon. Ainsi, nous attendons, et rien ne poudroie et nous restons là. Personne ne comprend son espoir. Peut-être est-ce un héros, un dieu, l’Amour, l’Aurore ? -. Le grand homme est celui qui connaît son attente. Il sait vivre, ici, étranger, proscrit. Il crée le paysage, la bourgade, le ciel, le peuple et l’épouse élusdeses vœux. S’il compose des drames c’est par subterfuge. Là, il reconstruit -l’idéale contrée, il y simule l’action pour de fausses aventures. Le pressentiment qu’il eut de soimême, de sa carrière et de son rôle, il le dépose en quelque imaginaire statue.

Un admirable exemple de tout cela : Rimbaud ; Je n’en sais pas de plus certain. Je ne connais rien qui soit comparable à ce héros, si surprenant, qui fut tour à tour pirate et poète, traficant, guerrier. Celui-ci a usé ,sa jeunesse à attendre. Il médita d’extraordinaires magnificences. Il a décrit’ les lieux de sa nativité, son héroïsme horrible et âpre, les fabuleuses cités"où - H aurait dù vivre. Il appelait.le sang et la haine. Il les a aperçus venant par la prairie. Il en a eu la prévision surnaturelle. Son œuvre, exactement, est l’augure de sa vie.

Arthur Rimbaud est né à Charleville, le 2o octobre 1S54 ; Les actions qu’on lui attribue ont un merveilleux héroïque, terrible. A seize ans il avait écrit les plus pompeuses des élégies. Il y parle de somptueuses florides, de végétations sous-marines, de sanglantes îles, d’archipels d’astres ! On dirait qu’il a accompli -le périple des régions connues. Des glacés du pôle aux rouges tropiques, du coteau au vallon et des plaines aux châteaux, je le vois, tragique, voyageant. Son enfance fut hantée par de sauvages peuplades. Peut-être étâient^ce seulement des souvenirs de romans. Fenimore Cooper dut l’impressionner. Des Mohicans, des PeauxRouges-’ ld poursuivent. Dans son imagination cela prend de farouches aspects ; il eit a composé de sonores descriptions ;d’une fiévreuse et «ruelle luxure. D’ailleurs on ne sait rien qui demeure bien précis. Il faut reconstituer sa sombre adolescence ! — A Charleville, petite cité réglée, placide, il y . a un jardin public, tout odorant de pins, de verveines et d’oeillets. Chaque jeudi, d’éclatants concerts, sous de hautes et opaques charmilles, par les trente bouches d’airain’des flûtes, des trompettes, des cymbales, sollicitent la liesse citadine.

C’est là que paradent les gandins. J’y suis allé. J’ai marché aussi dans de tremblantes ruelles, caillouteuses, toutes pressées d’arcades en granit gris et de basses maisonsaux pâles toits d’ardoises lichenneuses. —Aux jours de marché sur la place urbaine, roulent les rumeurs des traficants ; d’écarlates bottes de fruits débordent des corbeilles vertes ; on respire une odeur d’épices de roses sèches et de chairs coupées.

Dès le crépuscule, après l’angélus, la cité s’endort.

Voilà le lieu où s’écoula l’adolescence de ce grand homme ! Sa sensibilité s’y offensa. Cependant, c’est un fait constant qu’il y sut refréner toute cette furieuse tendresse dont la violence, ensuite, l’exaspéra. Il accueillit la compagnie des bourgeois blonds. On a dit qu’il lisait beaucoup, et je n’en suis pas étonné, car chaque homme sait bien le lieu de son âme, mais comme nous sommes immobiles, ces drames et ces contes nous le restituent. Ainsi, ce surprenant héros, je pense qu’il ne se passionna que pour les travaux des pirates. Trop de chimères tourmentèrent ses songeries.

A seize ans, il vint à Paris, et là, il connut Paul Verlaine. Tous deux s’aimèrent et leur vie s’enivra. — Il avait besoin d’effrayantes contrées de glaces et de phoques, et il les réva. Il les connaissait. Ses poèmes (qui tous, datent de cette époque), sonores fluides, somptueux en tentent la description.

En vérité, si cet homme m’enthousiasme ce n’est point parce qu’il a écrit le Bateau ivre, les Effarés ou Fêtes de Faim, plaintes si intenses pourtant, et d’un effroi d’enfer ! L’obscur génie qui le dévore me touche moins que son infortune. Son œuvre impétueuse, tumultueuse, en a prédit les conjonctures. Les actions dont il s’attribuait la magnifique férocité, ici et là, dans ses poèmes, plus tard, il les réalisa. Il y était prédestiné. Des instinctsdieux le gouvernèrent. Il passa par les aventures qu’il racontait. Dans le temps où il écrivait Guerre et Une Saison en Enfer, il s’enfiévrait seulement sur d’expressives fictions. Cependant, par le tour inattendu qu’elle prit, son existence en restitue l’intacte et atroce atmosphère, les azurs, les péripéties.

Vers 1874, il quitta tout à coup la France, et personne ici ne l’a plus revu. Dès lors on ne rapporte plus rien que ne diffuse l’incertitude. Il vécut comme un ange lucide, ivre et ardent. Je le vois triste, émerveillé éternellement. On l’a rencontré en Hollande, parmi ces rouges régions spongieuses, claires, tout enflammées d’aubes de tulipes d’or ; — il a parcouru les Balkans ; — ensuite on le retrouve dans les monts du Harar. — La nature, partout, l’exaltait. Il eut d’étonnantes aventures, dont aucune, sans doute, ne le contenta.

Le tragique, l’affreux, l’effrayant destin ! Tant d’histoires ont fleuri autour, et elles demeurent si vaines et excessives, vraiment, que je ne les raconterai pas. A peine adulte, il en distinguait l’épouvante. S’il a écrit ces strophes pressées d’une couleur sanguine, si cruelle, ce ne fut point par passe-temps ou par jeu. Je vois là les sites faux où il rêvait de vivre. Il y a une extrême logique dans ses extravagantes songeries. Il chanta les crimes qu’il eût accomplis. Ses poésies, pour la plupart, sont enfantines. Au hasard de ces fortes ébauches il se trouve, parfois, des cris terrifiants, d’une farouche, glacée et infernale grâce. Les pires des banalités y cotoient les plus vives splendeurs. L’enthousiasme est étrange.qui les a, l’une et l’autre, accueillies. Je les aime comme des documents sur la vie d’un poète effaré, hagard, constamment. 11 n’y faut rien voir qui soit d’un malade. Un homme, débordant de flammes et de sang, à congelé sa fièvre en d’héroïques phrases. D’ailleurs, il demeure très lucide, toujours. Cette lucidité est extraordinaire. Dès son enfance, il prit conscience de sa carrière. Il ne s’exaspéra jamais à tort. Il est possible qu’il traduise mal ses émotions, d’un style outré, strict, emphatique, elles palpiteut, toujours, logiques, solidement. On sent l’effort d’une volonté atroce : — « Je songe, écrivait-il jadis, à une guerre de droit ou de force, de résultat bien imprévu. » Par la suite, étant en Afrique, il épouvanta la contrée aride.

Rimbaud, quelque part, s’écriait : « — Oh ! les poumons brûlent, les tempes grondent d’orages !... » — Poète, par les dieux, destiné à la Douleur et à la Nuit !

Cette région du Harar où il s’est exilé, sauvage, apparaît la plus admirable, à cause des montagnes qui sont hautes et dont reluit le pic neigeux. Des lacs s’étalent, et des bois odorants. — C’était là, sans doute, sa patrie. En effet, nous semblons ainsi, ici et partout, étrangers, et une nostalgie étrange nous étreint d’un pays ignoré que nous ne verrons pas, et nous ne savons pas pourquoi. Mais nous vivons, de ci, de là, comme des proscrits. Et peut-être le village natal n’est-il pas le lieu d’élection.

O les blancs hameaux qu’enflamme l’aube d’été ! On marche dans des pailles lisses, aiguës, parmi de verdoyants roseaux ! D’écarlates bœufs se pressent, puissants, et leurs sabots piétinent le sable. Des nomades portent d’étineelantes lances. Du soleil bondit, miroite, s’accroupit au milieu des plaines caillouteuses, torrides. Les caravanes passent, on respire l’odeur des épices. Pacifiquement roulent les chariots chargés de pierreries et de cônes d’un sel éblouissant. — Voilà, où vingt ans, habita Rimbaud, occupé, dit-on, aux plus bas labeurs, ou à des trafics de sang et d’épée. 11 est constant qu’il y vécut, mais personne ne sait ce qu’il y pensa. C’était là, vraiment, sa patrie. Dès l’instant de son arrivée, je crois que tout lui devint familierAvant d’y atterrir, il l’avait contemplée. Tout de suite, il y distingua ces roses fortes, ces oiseaux, ces poudreuses vapeurs, ces bois, ces châteaux qui avaient hanté sou enfance. Lorsqu’il s’avançait sur de brûlantes routes, rocailleuses, dévorées d’été, il y était mieux, plus à l’aise aussi, qu’à Charleville, petite cité triste et aride.

La beauté humaine dépend des héros ; leur apparition en augmente l’éclat. La consécration de leurs sentiments dote les paysages, les ciels, d’expression. Il me plaît qu’ils prennent, au milieu de nous, l’importance des rois et des laboureurs.

Les émotions d’un Gœthe, d’un Eschyle, d’un Rimbaud contribuent, comme l’eau et le blé, à perpétuer la vie des races. Ils enrichissent leur patrimoine intellectuel. A de fort vulgaires descendants, ils léguèrent la clef et la lampe. Si nous pénétrons parmi la prairie, remercions-les tendrement. Ils nous ont tracé les sites de notre âme. Ces proverbes dont nous sommes nourris, je pense qu’ils forment leur héritage. Pour que ce laboureur n’eût plus peur de la nuit, il a fallu Galilée et Euclide. Leur génie accrut sa sécurité. Jadis, d’antiques peuplades suppliaient le soleil, afin •qu’il visita leur champ. — O l’homme qui, tout d’abord, tailla dans d’opaques blocs de bois la dureté profonde -des bateaux ! O le fondaleur du hameau, celui qui bâtit le foyer I Le héros par lequel fut cuit, pétri, gonflé le premier pain !

Ces stupéfiantes découvertes composent l’usuel de nos jours, en sorte qu’il serait impossible d’en détruire l’utile bénéfice. Qui donc en puisa le secret ? Et ne fut•ce pas un sage sublime, cet homme qui enclot les domaines d’aubépines et de haies plâtreuses. — On devrait l’admirer tout autant que Lycurgue, que Gœthe ou que Napoléon. Par lui furent constitués les peuplades et les races.

Ces découvertes qui terrifièrent nous trouvent communément tout à fait disponibles. Peut-être paraîtrait-il un peu extravagant de prétendre que la terre est plate. Gorgisippe, pourtant, le croyait. Le plus barbare de nos adultes connaît toute la mathématique par quoi Pythagore transforma la science. Ainsi, ces vérités qui portèrent l’épouvante, chacun les sait, s’en nourrit, les .accepte. De sites fades et décolorés, certains poètes •ont composé les paradis. Leurs chants furent consécraleurs. Ils nous réhabilitent dans l’instant de la mort. Ce don de purification, telle est leur vertu opportune. De fragiles ustensiles, le pain et les pénates, depuis qu’ils s’y inclinèrent, nous paraissent pourvus de charmes supérieurs et singulièrement vénérables.

Au hameau ou bien dans le bourg, chacun demeuredébiteur d’un héros. Le pain blanc, l’armoire en bois lourd, l’escabeau tressé de jaunes pailles aiguës, il n’y a rien dont nous ne soyons redevables. Il faudrait chanter des actions de grâces. A qui le batelier doit-il ce bon repos, cette surprenante sécurité, tandis qu’une pluie épaisse crépite ? Le bûcheron de qui la hache taille le hêtre, sans quelque agricole Archimède, nul doute qu’il n’eût pu fatiguer les bois. Ainsi d’antiques rhapsodes nous ont instruits sur Dieu. —Or cela même, Emerson me l’a dit.

Les églogues qui exaltent des amants malheureux, tant de plaintes et de véhémences témoignent que des romances furent belles et efficaces. Comme les inventeurs simplifient, préservent notre activité, un Eschyle et un Ezéchiel nous révèlent le sens de notre indolence. Leur authenticité nous rend plus pathétiques. Ces perspicaces génies ont su associer Dieu, l’aube et des sites d’eau avec leurs passions.

L’exploit d’un héros véritable se perpétue et ne cesse point, riche de conséquences sans limite. Les effets en sont impromptus. Un grand homme augmente Dieu de tous ses attributs.

Cet énorme Prométhée par qui fut découvert le feu, n’a-t-il pas troublé le repos des peuples ? De petites inventions telles qu’une roue de brouette, une amphore, une fenêtre, je les imagine plus extraordinaires que toutes les sentences de Zénon. Elles ont modifié la beauté "humaine. Leur action transforma le monde. Nul subterfuge ne les eût pu détruire. Quelle furieuse bataille de sang et de nuit bouleversera jamais la tribu et le bourg, tomme la découverte des paquebots, le pain, le vin -ou les chariots ?

Des héros rehaussent la beauté humaine. Bien qu’elles demeurent fort chimériques, ces petites personnes romanesques, la ferveur d’Electre ou de Virginie fortifie, anoblit mon amour pour le vôtre. Ces merveilleuses amantes réhabilitent l’amour. Leurs réciproques - émotions contribuent à celles que vous m’inspirez. 11 semble que très peu d’entre nous auraient pu désigner leurs larmes et leurs langueurs, si Homère, quelques patriarches ne nous avaient légué d’aussi lucides ariettes.

Un grand homme demeure expressif, le plus candide, le plus pompeux. Il tente l’adoration du monde. L’aventure de son infortune corrobore celle des peuplades et des rois. On croit assez communément qu’il transforme tout en sa substance. Il ne recrée rien, il ne s’impose pas, mais il obéit. Le feu et le sel régénèrent son sang. Les palpitations de son sein soulèvent la profonde masse des mers. Tour à tour, il ressemble à quiconque l’impressionne. La douceur des villages, des bateaux, de Dieu et’des pierres dépend •de sa splendeur vivace. Il semble que tout tressaille •d’éblouissante anxiété. Sa tendresse apprivoise le paysage choisi. Il ressuscite l’antique vertu des choses. ,Ce qu’il touche devient religieux. Pour que fussent ,consacrés le froment et les vignes, il suffit qu’un Jésus passât. Magnifiquement pauvre, il entre aux bonnes routes, à travers les docks, les môles et les bois. Il a tout vu, tout senti, tout connu. Il a accompli le périple du monde. Des quatre espaces de l’horizon, il a vu s’avancer les petites âmes vivantes, comme une riche caravane d’exil.

Il vous ressemble, il le sait bien et il se contemple en effet. Il vous connut dès les plus anciens jours. A votre innocence, et à vos soupirs, il comprend l’étendue d’un site beau et plausible, la blanche maison patriarcale et la solide table où fleurit le pain. Ainsi qu’à travers une explicite vitre, il considère l’intimité de chaque conscience. Vous mangez, vous baisez, il le sait et se tait. Votre intérieur cénobitique, glacial ou humble, il l’a étudié et le mur frémit. Votre âme en chantant lui sourit parce qu’il est le suprême époux. Elle se confie à lui plus intégralement qu’à vous-même. En effet, les soins du labeur appellent dehors votre attention, — on a peur de vous déranger. Elle s’avance et elle se prosterne. Voici la divine infidèle.

Ce qu’il chante, au gré des hasards, quelque esprit sublime le lui chuchota. Il vous a vu trembler et rire. C’est lui qui a volé la clef de votre enclos. Il entre où il veut et il est chez vous. En vérité, il est perpétuellement chez vous. Partout, ici et là, il écoute vos pensées. Les embûches qu’il vous a tendues, qui donc pourrait les éviter. On dirait qu’il demeure immortellement candide. Il surprend les lois de votre univers. Il n’ignore rien de vos profondes palpitations. Le lieu où vous êtesné, et toutes vos confidences, lesplus minuscules de vos sentiments : il n’est rien de vous qu’il n’ait point conçu.

Il sait ses rapports de Dieu et du monde.

Il est certain que Dieu regarde, sage et ébloui. Des golfes tumultueux aux vallons, parmi le glacier et les caps de flammes, à travers les forêts en fleurs, la prairie, les montagnes livides, tout palpite, l’appelle et l’attend.

Tandisqu’il apparaît, l’aube bondit dans une nuée de foudre, le cœur du paysage frémit. Sa présence féconde comme celle du printemps. Tout tressaille, la montagne soulève ses herbages lourds. Il n’existe aucun être, aucune pierre, aucun végétal de qui sa beauté ne contente l’amour. Les oiseaux le sollicitent. Chacun anxieusement l’espéra, le soleil vacille et soupire.

— Des villes, des peuplades périssaient. — Cependant il les régénère. Des idées eussent été détruites, à qui il restitua un sens. Il ébranle l’inertie du sol, il lui insuffle un gémissement tragique. Il embellit les plus vaines aventures. Quiconque l’accompagne dompte des flux de fleurs. Sa pensée emplit d’un obscur vertige. L’aurore elle-même, parce qu’elle l’éclaire, s’effare. Jaillis de la joyeuse nature, il entend des cantiques, des chants. Avant de prendre conscience de soi, tout être a attendu que vînt cet homme : le pâtre obscur en qui vivait Tityre, Philoctète, Fanny ou Clarisse, le bonheur, qui se lève près de la fiancée, le pêcheur qu’effrayent des brouillards d’orage, le bel espoir couché le long des blés, Ophélie et Albine, la plage et la forêt, cet impalpable azur, le pain et la huche, la clef et la lampe : tout se confie à lui et il dispose de tout, — extases, magnificences, ferveurs, — il exprime l’émotion dont gronde, énorme, le monde.

En vérité, en vérité, de bourg en bourg, parmi de rocheuses îles, des berges et des châteaux, de la hutte du blanc laboureur à la fabrique, de seuil en seuil, nous restons là à espérer. On ne voit rien, on ne sait pas. L’un et l’autre, lacustre ou urbain, chacun brigue le destin d’un beau héros. De plus sublimes péripéties que celles dont s’embellissent ses jours, quiconque médite connaît la possibilité. Ce pressentiment d’héroïsme en permet l’état et la gloire. Il suffirait d’une épée ou d’un thyrse. On souhaite desrôles miraculeux. — Sœur Anne, Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Hélas ! rien ne poudroie et personne ne vient. On sollicite, on attend, on demeure. Le farouche grand bœuf meugle aux luzernes bleues, l’âne s’endort, la nuit brûle, une à une s’allument les poternes des routes.

Chacun frissonne, tressaille d’extase. Le bel azur est d’une fraîcheur d’enrance. Le rouge été en or éclate dans les vignes mûres. De froides brises bondissent, roulent sous les tonnelles.

Ce grand homme dont l’obscure présence anoblit la hutte et le parc, chez moi, chez vous, chez l’atroce paysan, peut-être est-il parti depuis les anciens âges, cependant, tout homme demeure plus pompeux, plus suave et plus pur qu’il ne semble. La probabilité d’un héroïque Tityre, candide, diaphane et invisible au fond de sa cabane champêtre, éblouit, magnifie le pire laboureur. Sa gloire ne dépend point de lui-même, mais d’un sage. Nous en avons besoin, vraiment, comme de l’eau et des jeunes froments. Il ressuscite le blanc héros que nous eussions pu devenir. Il nous reconstruit et nous purifie. :

— Entends meugler le grand doux bœuf et le bel âne braire tendrement, couchés aux chaudes pailles de l’étable.— Les personnages les plus sublimes demeurent bucoliques, frugaux et usuels. Peu importe le prix des sonores triomphes, des fabuleuses péripéties ! De petits toits brillent qu’écaillent des ardoises. Le vieux port somnole, retentit, bateaux lourds, goudron, et les quais de suie ! D’énormes roses sourient au soleil. Sous les voûtes de verre des manufactures, puissamment mugissent, tournoient des roues d’or. — O les paquebots, les fabriques, les houillères. — Leur consécration dépend des héros.

Le monde tout entier dépend des héros. Leur présence transfigure la tribu et la hutte. Solides statuaires des blocs sanguins et intégraux, ils modèlent l’inflexion des hommes pour de paraboliques aspects. Le destin des nations corrobore leur fortune. Ils en perpétuent les désirs. Ils paraissent comme des proscrits. Ils frissonnent partout, et à chaque minute. Ils savent d’exceptionnelles florides, des sites surnaturels et des aurores de foudre. Peut-être prendront-ils garde au coq et à l’évier. Leur douceur courtise les pailles fraîches, le foin. Ils parlent selon vos intentions.

Or, à leur mort, sans aucun doute, la terre expire.

Si la gloire ne les accueillait, rien n’aurait subsisté du château et de l’île. Le sort de la cité se subordonne au leur. Ils nous confèrent une pompe inaltérable. Combien d’émotions dispersées à qui ils ont su infuser le rouge flamboiement de leur sang ! Leurs acquisitions augmentent Dieu. Ce fut de ces grands hommes que nous avons appris la vertu, l’enchantement, la séduction du monde. Leur rôle, parmi nous, n’est point d’émouvoir, au jeu impromptu des caresses, mais de ressusciter l’antique splendeur d’un dieu. Ils aident la tribu à se constituer. Ils tracent l’enceinte du bourg et ils désignent la route. Au bord de la mer infinie, ils signalent l’algue et les poissons. Ils régénèrent les blanches peuplades nomades. En quelque endroit qu’ils aillent, un héros les attend. Ils ornent le monde de leur véracité.

Qui donc, aujourd’hui, distinguerait le candide incarnat de l’aube, l’été et les fleurs, la huche en lourd bois où mûrit l’éclat glauque des pommes, sans ces grands hommes, leurs glorifications ! Ils vécurent au milieu de nous, ils reçurent le bon pain tout gonflé d’écailles d’or, ainsi que le sel sombre et incisif. A la contrée et au hameau leur présence restitua un caractère sacré.

On devrait se mettre à genoux ! D’un grand homme, assurément, rien qui ne demeure tendre et admirable. Quels que soient l’objet, la région, le jour, celui-ci leur confère un pompeux caractère ! En présenced’un Racine, d’un Verlaine, d’un Platon, il faut sentir grande la beauté humaine. Leur souffle et leur pâleur, un rire et une larme, la plainte des feuilles froissées, la chaise où ils s’asseoient, le bon pain et le fruit qu’ils mangent, nous saisissons toutes leurs pensées, ils nous émeuvent et ils nous touchent perpétuellement. Bien que la grâce ’de leurs paroles ait consacré de fades et futiles ustensiles, l’usage qu’ils en font nous passionne et de s’en -servir, ils les embellissent, pour des ans, des saisons, ,des temps.

Si banalement qu’ils semblent n’user de ces objets — la lampe cuivreuse ou bien l’écuelle — on dirait -qu’ils les touchent avec une ferveur plus exquise, et un Tespect bien plus purs que nous-mêmes. Nous ne -connaissons pas leur sens divin et nous ignorons cet aspect dans lequel ils les considèrent. Ils paraissent ne les prendre que pour faire allusion à quelque ange suprême et plausible. Je vois là une ferveur champêtre. Aux plus minimes objets, à une table, une épée, une rose, ils attribuent peut-être une signification magnifique et intime, laquelle, à vrai dire, nous ne savons plus. Assurément, Dieu, toujours demeure auprès d’eux. A la minute même où ils mangent, peut-être communient-ils encore par d’énormes hosties de blé chaste et par d’aromatiques épices. Dans la salle basse, toute crépitante d’eau et de cristallines verreries, ils ont l’air gai et en repos comme le plus jovial laboureur. Ils parlent ,des épisodes du jour. Ces anecdotes qui vous paraissent banales, vous pensez qu’ils n’y prennent point garde, pourtant ils les écoutent avec vénération. En effet, ce que vous leur dites ne signifie point ceci ou cela simplement, mais ils comprennent tout comme les anges eux-mêmes et ils restituent à ces pierres, à ces ,objets et à ces floraisons, le sens qu’ils avaient quand Dieu les créa.

Agités de ces sentiments, nous présageons quelque extrordinaire mansuétude, le repos d’une candeur présente. De tels instants ne reparaîtront plus. L’admirable et le précieux et tout ce qu’il y a d’irremplaçable en l’homme — nous le concevons ici avec plus de douceur avec une véhémence plus humble. Dans l’intimité d’un héros nous restons lucides et anxieux. Son souffle, un soupir ou un chuchotement, nous écoutons ce qu’il profère à cause d’une grâce inusitée et pour le charme d’une opportune douceur. Rien de leur âme ne nous doit être indifférent, car à chacune des minutes de leur vie, qu’ils défaillent, qu’ils jouent ou sanglotent, ils palpitent pour vous et pour Dieu, pour moi et pour le beau soleil, pour des pays et pour des races.

Ce suave et ingénu Bernardin de Saint-Pierre de qui l’œuvre est impressionnante d’un bout à l’autre, à chaque page, à chaque phrase, et du matin au crépuscule, je me souviens qu’il nous raconte au cours d’un « Essai sur Rousseau > la première entrevue qu’il eut avec cet homme sensible, le plus passionné et le plus fiévreux, le plus paisible et le plus naturel. Un ami commun le mena chez lui, dans la maison où il gîtait, rue Plâtrière. Le grand homme, occupé encore à un vague labeur d’artisan, se leva en souriant, dit le mémorialiste, causa une minute du froid, de la pluie, ensuite il reprit son travail et ne le cessa qu’à midi.

— Ici la scène devient pathétique à pleurer. — La blanche table embaumée et pauvre assembla les visiteurs pour la joie du pain et des viandes. La chambre est familiale et humble. Aux pâles murs de stuc blanchissant, flamboient des estampes coloriées. Des cris d’oiseaux tintent sur les vitres de la fenêtre. Des linges, l’armoire en hêtre, un ou deux escabeaux composent le mobilier le plus champêtre. Il y a dans l’ensemble de ce petit ménage un air de propreté et de tremblante pudeur si tranquille et si harmonieux qu’il réjouit comme un bon sourire.

C’est ainsi à peu près que M. de Saint-Pierre décrit le lieu. Il s’attache aux plus petites choses, il les relate avec respect et dévotion, il se les rappelle, le cœur plein de larmes.

Ensuite, dit-il, — et il faut bien le croire — s’étant -attablés, Rousseau, son ami et lui-même, le grand homme simple et ulcéré, d’une mélancolie héroïque, ne leur montra aucune de ces solides pensées pour qui -étaient venus les visiteurs. Leur conversation fut frivole. Ils causèrent des mets présentés. Il est certain que rien dans les livres les plus purs n’atteint cette sublime innocence.

Les fruits et le blé, leurs goûts réciproques, tel fut le pauvre objet de leurs discours. S’ils buvaient beaucoup et s’ils aimaient les friandises, les châtaignes, le lard, les légumes, peut-être bien trouvez-vous ces détails fort peu nécessaires. Pour ma part comme je les préfère à un manuel pompeux, glacé et formaliste, à des traités -de logiciens ! Au lieu d’elliptiques et sinueuses doctrines, je vois là une grande blancheur d’âme des liommes de la plus suave simplicité.

Et puis sommes-nous sùrsde comprendre ? Cesbanalitésdont ils occupèrent je les prétends pourvues d’un sens divin ! Ce qu’ils y distinguaient, nous l’ignorons. Il estpossible enfin que par ces apostrophes sur leurs goûts culinaires, ils pretendaient chanter les anges non moins que Pan. Xous ne saurons jamais rien et nous ne pouvons certifier la signification de ces candeurs, il importe de ne pas les nier. Jésus parlait sans cesse des vignes d’or, des figues, de l’écuelle laiteuse et des blancs agneaux, mais nous connaissons que, par là, il voulait désigner les pêcheurs et la nuit, la bonté éternelle. Nous éprouvons que rien n’est plus profond. Ce que pensait Jésus parlant de cette manière personne depuis ne l’a conçu.. Ainsi restons avec respect devant tant de petites actions, de fades colloques, d’oiseaux dont la banalité ne nous émotionne plus, que nous jugeons même misérables, et qui, toutefois, n’attendent qu’un héroïque génie — afin de prendre l’éclat, la majesté de Dieu.

Février 1896.

FIN DE L’HIVER

Un matin, comme Clarisse entrait, je pressentis le printemps. Une ardente blancheur s’engouffra. Je lisais quelque étrange manuel compliqué et cénobitique d’un ancien métaphysicien, ou l’une de ces dissertations dont Bernardin de Saint-Pierre composait avec éloquence, les tendresses et les gémissements, quand mon amie m’embrassa. L’air était chaud et bleuâtre. Nous convînmes d’ouvrir la fenêtre et des fraîcheurs pénétrèrent.

c. Çlarisse, dis-je à mon amie, veuillez donc vous asseoir, un peu, auprès de moi. » A cause que cette petite personne est la plus complaisante du monde, elle ne pouvait me refuser les délicates délices que je sollicitai. Elle s’approcha tendrement. Une fièvre exténuante me prit, je connus la joie des caresses.

Malgré le plaisir que j’éprouve au suave passe-temps des homélies, je crus bon, ce jour-là, de n’en point commencer. Nous restâmes ainsi pleins d’attendrissement. Mélancolie et volupté ! le mélange de ces sentiments contribuait à leur frénésie. Mes veines roulèrent le sang des astres.

A travers la vitre étincelante d’aurore le ciel purifié était gai et frais comme les joues brillantes de Clarisse. Nous courûmes parmi la prairie. De fins herbages y frémissaient tumultueusement. La tempête soufflait aux grandes routes. Un rouge flux de fleurs s’enfla sous les vents. Des houles verdâtres retentissaient.

Quandnous fûmes certains.toutàcoup,qu’un printemps joli était revenu, nous prîmes du plaisir à le fréquenter. Clarisse était pleine de douceurs, tandis que nous marchions ainsi à travers de profondes venelles qu’encaissent des talus et des hêtres. Elle jouait avec les pimprenelles et elle se couchait sur les coquelicots. Ondoyantes, les belles herbes simulaient des eaux vives. Les fraîcheurs tombèrent des forêts et de pesantes gommes jaunes étaient aromatiques. A l’entrée d’une riche métairie, mon amie que lassaient déjà l’âpreté du vent, l’air et la promenade, m’ayant fait part du dessein qu’elle avait de se reposer, bien au frais, et comme un banc d’antique granit s’offrit là très précisément nous nous y assîmes une minute. Le caquet des poules perçait l’air. Des flammes tapissaient les grands murs plâtreux. Le lourd choc blanc nous aveugle. On nous apporta du lait et des pommes. Mon amie demanda des tartes. Je me souviens prodigieusement de ces pauvres petits épisodes, et leur notion seule me transporte d’extase. Ah ! comme nous étions heureux. Les routes, devant nous, couraient dans la plaine. Clarisse, Clarisse, en cet instant, peut-être vous aimai-je pour vous-même, à cause de vos mains neuves et de vos frais regards, à cause de vos bonnes joues brillantes comme le soleil.

Pourtant je ne vous parlai point. Sur mes péchés je n’édifie personne. Vous n’avez aucunement prévu combien leur abjection me souille.

Des guirlandes reluisaient aux treilles. Vous regardâtes la haie et les vieux animaux quand l’écume laiteuse blanchissait nos tasses. Eut-il été possible de répandre « en public » le conte joli des anciens jours ? Je n’y aurai point prétendu. De peur d’en froisser la délicatesse, je préfère en distraire encore la confidence. Mon amie, peut-être me crut froid et triste, car je reste ici placidement, lorsqu’elle retentit d’innocence. Et c’est de cette sorte en effet, qu’il m’est arrivé, bien des fois, de paraître ingénu, jovial ou élégiaque dans une infinité de circonstances plausibles et par des stratagèmes semblables.

Des fiévreuses ivresses où se baigne ma peine, je ne fais donc part à personne, et je me tais précisément dans le miraculeux moment où il me serait si facile de jouer la parade d’une étrange manière.

Ce jour-là, cependant, comme nous restions assis sur ce banc taillé en plein roc et qu’abritent d’étroites tonnelles vertes, faites d’une masse de feuillages compacts, il ne m’eut pas été permis de dire quelqu’une de ces mobiles langueurs dont je me sentis tout à coup saisi. En face du joyeux paysage, mon amie ne suspectait point la tendresse lassante où je défaillais. Je ne la regardai même pas et bien que tout m’y invitât, je n’embrassai point son visage de fleur. En proie à d’éternelles rêveries j’en réserve la confidence. Je demeure émerveillé si votre inquiétude me tourmente. M’étant reporté à l’extrême automne je me souvins de l’entreprise dont s’était flatté mon esprit. Cet examen de conscience, l’avais-je intégralement fait ? Aux aventures sentimentales dont j’avais conçu le dessein, j’oppose aujourd’hui mes méditations, les conjonctures de cette saison et mes travaux.

A vrai dire, Clarisse scintillait d’extase. Je me sentis empli de peine. Le persiflage des poules se fit plus incisif. — Les arbres, blanchissants, gémissaient. Nous convînmes de rentrer chez nous. Clarisse but l’écumeux laitage, puis elle me présenta un peu de tarte. Et comme nous nous sommes levés, la route à la manière d’un fleuve, est accourue. Malgré qu’elle fut toute bondissante nous poursuivîmes sa course rouge. Des vents se posaient sur de brûlantes feuilles. — Les étendues d’herbes brillèrent comme une onde.

Quand nous fûmes revenus chez nous, à l’aspect des grands murs plâtreux où se pâment des floraisons lourdes, et dès que nous considérâmes ces bombantes corbeilles, la huche pauvre où mûrissent des pommes, le plafond de chaux soutenu par des poutres, nous fûmes pris d’une intense tristesse. Hélas ! nous avions vécu là, et comme nous nous étions aimés ! Il faudrait quitter ce sombre univers. De ma méditative retraite, quel était donc le bénéfice ?

Le soir, l’atmosphère s’estglacéeencore. Unmarais de nuages stagne dans le ciel livide tandis que souffle avec violence une froide trombe de pesante ténèbre. Jamais vraiment, je n’ai passé une aussi douloureuse journée. Sous le choc blanc de la pleine lune, le grand hêtre étincelle d’éclats, quand brillent les tuiles vives des habitations. — Le printemps nous a visités et sa défiance me bouleverse. Des sentiments qui m’embellissent peut-être n’ai-je point traduit l’essentielle frénésie : cette possibilité m’émeut. Bien que mon exil et mon recueillement ne demeurent point sans une sûre séduction, j’en éprouve tout à coup l’ennui et l’amertume inaltérable. Ces vicissitudes, le pas de mon âme et mes mouvements purs, ai-je tout ressenti, tout traduit, au cours de ces jours de silence, de solide froid et de détresse !

Dès le retour du crépuscule, Clarisse allume la lampe claire. La ténèbre, soudain, sembla vitrifiée à l’étroite petite croisée close, et la chambre éblouie s’embrasa.

Semblable à une somptueuse rose rouge la lampe brille, fleurissant le mur. Clarisse, de qui l’âme est légère, va et puis vient, futée et fine. Cette bonne joie apaise ma fièvre. Mon amie me conte ses achats, ses songeries du jour, la fraîche allégresse. Son jeune visage m’illumine. Quoique je ne prenne aucun intérêt à de si futiles conjonctures, je dissimule mon impatience et elle croit à mon attention. Cette simagrée la persuade ; elle quête une approbation que je lui accorde avec mille sourires.

Cependant, l’ennui et la peine dont mon cœur était défaillant, ah ! comme j’en souffris cruellement à cette minute du crépuscule. J’ai beau récupérer les étapes parcourues, et tant de pures méditations dans lesquelles je me confessai, ma félicité périclite et je frissonne, en vérité dans l’agitation d’une langueur connue. Des entreprisesque je formai, vers le temps où le ciel ne blanchissait qu’àpeine, je crains n’avoir rien accompli. L’infatuation de mes désirs m’a trompé sur le prix de leur véracité et je me suis complu parmi des feintes perfides.

Peut-être ai-je empli d’une noire contrition les êtres que j’étais, pourtant, attentif à vêtir du joyeux manteau de la beauté. Quoi ! toute la ferveur que m’inspire le monde n’aboutirait qu’à des blasphèmes, aux malédictions et à la laideur. O mers magnifiques et verdâtres,. frais coteaux qu’étreignent des tremblements d’arbres, antiques pins des sonores forêts, prairies et vous, bons paysans, bucoliques pasteurs de la péninsule, hommes des rivières, pêcheurs prodigues, combien je vous aime et comme vous m’êtes chers ! Vous le présagez en votre âme, car quelques-uns m’ont vu frémir, et l’ivresse du monde soulève ma poitrine ! Vous savez mon attente, mon doute. Que de fois, en proie à d’extrêmes passions, je restai là, sans espérance, contemplant le salubre azur et ces substantiels pâturages dont j’aurais désiré célébrer les délices dans des chants que mon désespoir, la prévision de mon échec, une crainte extraordinaire ne me permirent jamais. En face de ces magnificences je me suis senti dépérir et mon génie défaillit. Il né m’eut pas été loisible de prononcer un dithyrambe. Je restai baigné d’amertume, une mélancolie m’accabla. Ah ! cette lutte avec la nature, de laquelle toujours je sors terrassé. Vous me voyez candide, placide, mais quel tumulte intérieur 1

Comprenez, comprenez enfin ! Les mots des plus prodigieuses hymnes, m’apparaissent desséchés et faux ! Si je convoque la troupe des strophes retentissantes en l’honneur de cette blanche colline, ce n’est point leur grâce qui m’occupe, mais l’approbation des roses qui y brillent et des prairies qui descendent sur ses pentes. Leur obscure flamme se précipite en moi. Je vois bondir les vallons blonds et des cimes gémissent vers l’azur. Alors je deviens un héros divin. Sur le front des monts je m’incline. Terrible à l’égal du vieux Pan, jembrasse les grandes mers monstrueuses, dont le souffle emporte les pins du rivage. Je perds la notion de l’espace. Me voici en face de Dieu même. De mes solides bras ingénus je saisis le flanc des tumultueuses plaines. L’orage des stances roule sur la mer. O larmes, ô sanglots, torrents des désirs, sonores forêts de fièvre, extase, flammes et tempêtes !

Ainsi, j’en garde la certitude, par l’entremise des odes et des romances, j’ai su reconquérir l’amour du monde. Les coquelicots m’adorent non moins que le matin. Mes étreintes sont graves et ardentes. Une pleine soumission me rend frère des dieux. De surprendre la vicissitude ou la béatitude de ces petites personnes, je deviens semblable à elles-mêmes et mes veines charrient la sève des herbages, l’âpre et noire résine des sapins ou l’éther des étoiles lointaines.

Il est possible pourtant que j’aie échoué hier. Pénétré du plus beau respect quand j’envisage un personnage quelconque, je crains sans cesse d’agir comme si ce sentiment m’était obscur. L’amour, que m’inspirent le ciel et la terre, me trouve naïf et pudibond. Il semble que j’aie froissé une multitude d’écuelles, les verdoyantes laitues, et le vieux hêtre aussi, le ciel qui stagne et les verts marécages dont je me prétendis l’adorateur. Car, qu’est-ce que tous nos pauvres mots, par rapport à l’orage des mers ou à l’inflexion des consciences ?

— Ce jour-là, des scrupules semblables me préoccupaient furieusement. Je vainquis l’enchantement du monde. A cause des riches teintes du soleil je convins de la pénurie des madrigaux qui le courtisent. Avec quel respect j’y ai médité, et bien qu’un lucide crépuscule occupe l’étendue des prairies, je ne cessai point d’en être attendri. J’en conçus le plus vif chagrin. De peur d’avoir froissé des objets délicats, je me crus perdu sans retour aucun.

Cependant, Clarisse ne se souciait point de tant d’inquiétudes minutieuses et son attention parut bientôt prise au sujet des linges qu’elle raccommodait, autant ou davantage que par l’idée de Dieu, ces lassitudes qui m’exténuent. De l’envisager, petite rieuse, futile, je m’accusai iristement. La gaieté et l’indifférence qu’elle exposait en cette minute, ne contribua pas peu à ma douleur, et ses divertissements m’offensèrent cruellement. Qu’elle parut aussi gaie et vive, quand de noires passions me portent sur l’abîme, cela me fit mieux ressentir le péril de nos entreprises si elles ont pour but le plus bel amour. J’en distinguai l’impossible. — Hélas ! comment ne voyai-je point que Clarisse ne fut pas une petite passionnée, mais la femme qui pare la maison, l’extasiante compagne pour des temps de froid ?

« Clarisse, criai-je à mon amie qui restait songeuse dans la blancheur ronde qu’épand la lampe d’or, pourquoi décidément vous éloigner de moi ? Vous vous êtes bien souvent émue, quand des catastrophes touchaient à mon bien, à ma renommée ou à mes tendresses. La mélancolie que vous sûtes montrer augmentait alors l’effroi de mon âme, et vous étiez si attristée de mes souffrances qu’il me fallut toujours ensuite vous consoler vous-même, Clarisse, de les partager d’une si vive manière. Hélas ! dans ce moment, Clarisse, je suis encore plus élégiaque que vous ne me pûtes jamais voir. Un flot d’amertume baigne mon cœur, car je suis plus triste que la mort.

Aujourd’hui, devant tant .de grâces répandues sur toute la nature, si nombreuses et si éminentes qu’il n’en restait guère pour vous embellir, vous m’êtes apparue singulièrement froide et j’ai furieusement détesté les méditations qu’il me plut d’écrire. A quoi nous sommes-nous occupés dans ce cénobitique logis ? Ai-je créé des constellations et rempli ma mission humaine ? Hélas ! j’ai perdu la trace des déesses et je ne sais plus la beauté de Dieu.

Quand je vous ai connue, ô ma sauvage enfant, vous n’étiez point du tout pareille à l’épouse tremblante et heureuse que vous avez su devenir. Si les circonstances eussent été propices, je vous aurais sollicitée afin que vous m’accompagniez dans quelque illustre endroit thermal dont la symétrique indolence vous aurait peutêtre extrêmement convenu. Cependant, à cause qu’une jeune femme est apte à toutes les aventures possibles, je résolus de susciter celles que permettaient les gla^ ciales montagnes, le noir ciel semblable à un marécage, et notre ingénieuse réclusion. Tout d’abord, cela vous déplut, et vous vous rappelez de quel furieux dépit j’ai moi-même accueilli vos désespoirs. Ensuite ce fut une habitude. Cette solitude vous enchanta. J’ai pu développer, de votre apparence les instincts qui étaient d’accord avec moi-même, je vous ai voulue docile et ardente. Quoique notre amour semblât fort vertueux, je n’eus point de cesse qu’il ne prît du charme, et des luxures firent notre âme frénétique. »

« Afin de préserver notre adorable amour de la décrépitude et des fluctuations, je souhaitai qu’une retraite d’hiver en fut le monotone asile. — En effet, nous vîmes peu de gens. Les péripéties des cités, et les terrifiantes catastrophes desquels le choc les bouleversa, ne nous ont pas trouvés propices, ni disponibles. Cela ne nous importait pas. Quelle que fut l’épouvante des peuples, nous n’en restions guère stupéfiés, si bien que les bruits du dehors se heurtaient sur la solide porte, le mur de stuc, les persiennes vertes. »

« Ainsi nous vécûmes en repos. Les félicités que nous en conçûmes n’ont rien d’héroïque ni de prodigieux, mais leur qualité nous convint. Après quelque temps de torpeur, ces petites circonstances nous parurent plus terribles que les calamités des races. Il ne m’eut pas été loisible d’en être un seul instant distrait, car vous en étiez très émue, et vous avez su me tirer des larmes, au sujet d’une écuelle cassée, des laitages ou des neiges épaisses. Les événements considérables, dont les plus quotidiennes gazettes vinrent nous apporter la nouvelle, parurent tout dépourvus de prix. La mobilité de l’amour nous émouvait davantage ; quoique ce sentiment paraisse peut-être factice, nous ne l’éprouvâmes point sans véhémence. Nous comprîmes noire isolement. Le monde, dehors, nous sembla mort et les hommes qui s’y agitaient s’immobilisèrent comme des blocs. On s’en désintéressa. »

« De quelle pudeur, dès lors, ne fûmes-nous pas ornés. Nous connûmes mieux la beauté. Il vous plut d’anoblir cette humble habitation. Vous eûtes des regards pour la hûche, et le puits du parc vous préoccupa. Dans cet étroit univers tout nous sembla paré -des plus extrêmes attraits. Dès que vous touchez un objet je ne l’envisage plus qu’avec vénération. Le verre tout empourpré de vin, dont vous avez usé pour boire, la bleuâtre et creuse coupe de miel, la belle armoire d’un bois solide où s’ébrouent, sculptées, de noires oréades, tant d’estampes d’un goût rococo, desquelles vous faites toutes vos délices, à cause de leurs \ertus et par l’effet des vôtres, comme je les vénère, ô ma blanche amante ! En effet, et sont des témoins. Un peu de notre âme s’y est insinuée ; je les considère aujourd’hui comme de fragiles gages de l’amour et ils conservent l’empreinte de notre eucharystie. »

« O la table où tu t’accoudas, — les linges, — blancs fantômes, transparences, signes suaves de nos métamorphoses, — la fine tasse d’étain où, l’un après l’autre, nous posâmes fiévreusement nos lèvres, voilà des monuments de notre adoration. Là, sont inscrits les chants du monde. »

Je parle ainsi, puis je me tais. Clarisse sourit déli•cieusement. Dieu, qu’elle est belle au crépuscule ! Un printemps nocturne chante dans la prairie. « O mon Amour, viens près de moi. » Je ne lui dis rien, elle s’approche, m’embrasse. Pareilles aux pommes vivesdes jardins, les joues de Clarisse brillent dans leur fraîcheur. Je la saisis avec passion, je baigne son visage de baisers.

Méditons, rêveusement un peu, dans le demi-jour de la lampe remueuse. Ecarlate, la fleur luit et brille. Un pâle mur de stuc accueille le feu rose. Une douceur somnole, oscille, s’assoupit.

O mon amie, rappelez-vous combien de languissantes et monotones journées nous passâmes mélancoliquement dans l’infini de nos tendresses. A voir vaciller les grandes pluies sonores, quelles félicités ne goûtionsnous point, quand cette puissante retraite nous abritait. Leur chute d’eau était régulière et leur fuite liquide brillait sur les toits. Les vents transportaient dejeunes flux humides. Cette fraîcheur purifiait l’azur et la scintillation des feuilles s’augmenta d’un lucide éclat. Tout au loin les troupeaux paissaient. De chaudes vapeurs d’or sortaient des flancs bruns. Les prairies s’enflaient comme un marécage, des herbes vaporeuses devinrent frémissantes.

« Dans ces périodes de froid, d’émoi et de silence, comme tout revêtait une beauté plus pure ! Nous éprouvions, au paroxisme, la mélancolie et la mort. La bonté des murs nous rassérénait. Nous nous sentions à l’abri. Bien que ces beaux lieux nous parussent confus, nous gardions pour nous-mêmes, un très noble équilibre. Oa va et on vient dans la chambre, au moment que s’ébroue et souffle un ouragan. On rit et on s’occupe de rustiques minuties. Les grosses pommes luisantes cuisent dans d’ardentes cendres. Les oiseaux gémissent, pris aux tourbillons. On lit quelque antique tome d’un métaphysicien, on pianote de banales sonates d’un pathétique beau et prévu,on s’empresse autourd’uneestampe. Mais que de fois, quand tombe la pluie, nous passions le jour à nous embrasser, tempes battantes, joie auguste, jeux, subterfuges, passions, avec frénésie et avec délire, dans l’instant qu’une chute d’eau pesait sur les ardoises. »

« Réduits au silence et à l’inertie, les bornes de notre habitation nous ont figuré celles du monde luimême. Pendant cette sauvage saison blanche, nous ne connûmes rien qu’un vague horizon, revêtu d’un affreux papier à bouquets bleus sur lequel scintillent des menthes et des buis. Il fallut bien nous occuper. Cet asile et ce long séjour nous effrayaient. »

« Mais l’innocence morne des neiges étendues purifia -ce fantasque esprit que nous possédions l’un et l’autre. Il fit froid et je méditai. De peur que nous ne périssions nous prîmes garde aux sonores poteries, aux poules de la basse-cour et au bleuâtre évier. Nous en comprîmes l’intérêt. Nous distinguions leurs malices. L’escabeau nous attendit. Tout s’embellit de divin. Nous accrûmes le sens du monde. Une héroïque douceur nous emplissait. Dès que le ciel obscur s’épaissit de grisailles, la nappe, sur la table étincelle. »

« C’était le moment de la communion. O Clarisse, j’ai passé des journées dans mon âme, et vous ne me parliez même point, tant vous me respectiez, ardente petite épouse ! Mais le repas, au crépuscule, nous assemble indistinctement. La fraction du pain m’extasia. A cause d’aromatiques hosties il nous était facile de renaître l’un clans l’autre. Mon sang et ma chair tressaillaient. »

Par la suite je suis redevenu infiniment mélancolique, car l’obscur azur s’épaissit, précipitant un crépuscule compact, et Clarisse ne répondait point. — « Hélas I pourquoi vous taire encore ? Peut-être est-ce la première journée de ravissement. N’écoutez point les rossignols, mais pensez que mon âme frissonne I Les souhaits que vous iites de m’aimer toujours, n’y êtesvous plus si attentive ! Pour moi je me souviens de mes serments. Longtemps je crus très superflue l’extrême richesse de vos attraits, car je m’imaginai n’être épris que d’Amour. Mais comme cette notion me déplaît ! Aujourd’hui vous m’êtes chère, à cause de vos vertus, et vos beaux yeux nourrissent les flammes de ma passion. J’ai peur de vous offenser. Le respect dont je suis ébloui, à l’égard de Dieu et des demoiselles, m’incline donc à croire que mes descriptions et les magnifiques hymnes que j’ai pu composer n’ont fait qu’en froisser la pudeur et en défigurer le sens. »

Vous savez, vous savez, Clarisse, que peu d’ambitions m’infatuent, et si je ne me méprise point c’est parce que mes méditations s’honorent de la louange des héros. Mes sentences ne périront pas. D’ailleurs, des défiances me troublent. Vous m’êtes, ô Clarisse, plus précieuse que la petite servante candide que j’ai conçue en mon esprit. Je vous vénère davantage, mais je sais qu’il m’était possible d’immobiliser votre image, pour des temps, dans l’éternité. Je vous ai voulue stricte, indestructible. Le dessein que j’avais formé n’était point futile ni fugace, mais je me proposai de purifier votre être par la majesté des prairies et par la pudeur d’une maison d’hiver. La restitution de vos dons, c’est cela que j’entrepris ! Hélas ! ai-je accompli mes vœux.

Les personnes qui nous fréquentèrent ne le pensent point, mais si bien qu’elles vous aient connue, elles ne vous ont guère regardée, et je distingue tous vos détours. Ils vous imaginèrent la plus frivole du monde. Vous avez pris des airs spécieux et ils vous ont crue délicate. Combien ils se sont égarés. Me voici paisible, bon à tous.

Quoique je parus restreindre votre ardeur, ce fut afin de vous séduire que je le fis. Je connais votre attendrissement et j’en désignai l’héroïsme. Car nous sommes, les uns et les autres, ici et là, perpétuellement, sur le point d’être transfigurés et prêts à redevenir des dieux. Toutes nos splendeurs dépendent d’une purification. D’éminentes vertus n’attendent qu’un héros pour prendre un visage éternel. Ainsi, à vos formes déprimées, j’ai voulu substituer l’inflexion de l’amour. Je vous ai polie, comme un marbre et vous frémissiez joyeusement, semblable à la plus sainte déesse.

Je vous vénère dans une douceur. Vous êtes belle comme une évidence. Les subterfuges de votre amour me persuadent de sa permanence, et j’en ai connu l’édifiante noblesse. A vrai dire, je restai lucide. Je me suis tu sur les victoires de ma conscience et des magnifiques fêtes de ma vie intérieure, je ne vous entretins jamais. Je souhaitai que vous ne fussiez qu’une petite servante passionnée, suffisamment belle et aimable. Je vous prétendis minutieuse, attentive à mes sentiments, d’intacte et égale impudeur. Dans ce livre, où vous jouez un rôle, j’ai réalisé vos plus chères rêveries. Il m’a plu de prendre un ton dogmatique, à l’égard d’une fine petite fille qui est la plus tremblante du monde. Mais si je vous ai contrefaite<»ce ne fut guère qu’apparemment, je ne mésestime point les tumultueuses vertus desquelles la possession vous infatue, mais je leur en préfère une infinité d’autres que j’ai surprises parmi votre âme et qui vous embellissent d’essentielles séductions. Aussi les ai-je davantage développées. Vous en êtes toute resplendissante, et leur éclat brille dans la nuit. C’est précisément la mission des dieux de reconstruire, d’après leur race, d’après leur plainte et d’après leur délire, les plus vulgaires des apparences humaines. Ceux qui ont approché votre espiègle innocence ne pourront point se persuader que vous ayez du goût pour les dissertations et quoique je vous ai décrite, comme une délicieuse et sauvage épouse, personne ne pourra consentir à vous en reconnaître les dons, l’assentiment et la raison.

Pour moi je suis certain de ma tendresse profonde, je tomberais dans le désespoir s’il m’était possible de penser que mes descriptions sont perfides, que j’ai faussé vos attributs et que l’héroïne délicate de qui j’ai célébré les grâces transcendentales, ne les possède pas en effet. Je vous ai seulement réhabilitée. Je vous ai dépouillée du fictif manteau d’or dont vous vêtent vos petits mérites. Je souhaite que vous apparaissiez innocemment. Les souillures du monde vous brûlaient. Cependant je vous ai nourrie aux substantielles flammes de mon âme, et de vos actions j’ai fait vos désirs. Ainsi nous devînmes des héros. Nous avons conçu avec joie. J’ai transfiguré de bas sentiments en les décorant de candeur. Un son de foudre augmente mon souffle et le plan de vie que je me propose perpétue l’entreprise des dieux

— Précisément le ciel nocturne luisait. A travers la fenêtre ouverte, nous aperçûmes, sur la grande route le poudreux frémissement des pesantes flammes vertes que répandent les lanternes champêtres. Des lueurs polissaient l’éclat du hameau. Ma poitrine s’enfla comme l’orageuse mer. Je voulus de notoires luxures. La volupté du monde me tourmenta. — « O Clarisse, Clarisse, communions enfin ! Tout demeure vide et vain, sinon l’amour. Il faut vivre à cause des béatitudes que celui-ci nous inspirera et pour l’heureuse victoire du pain et des travaux. Il ne s’agit plus de se recueillir, mais allons vers les grandes prairies dont l’herbage blanchit sous un flux de lune. L’azur qui se gèle au marais du ciel, dès l’aurore prochaine, ne reluira plus. Délaissons les jeux intérieurs et ne restons plus si pensifs. Occupons-nous des pommes, des roses, des glorieuses fêtes de la nature. Entends braire l’âne parmi l’étable, écoute le chant des rossignols quand le vent balance les jeunes nids de paille. »

Puis notre entretien dévia. Mon amie ne m’entendait plus. Je distinguai une fois encore combien peu l’intéressent mes confidences. Pour elle, d’ailleurs, elle me fit part de ses soucis : l’air froid allait brûler les fruits resplendissants desquels la grosse flamme tournoie aux branches lourdes. Elle est très inquiète à cause des gelées, des grandes grêles probables pour la nuit. Et puis, demain matin, elle va laver des linges, il convient qu’elle coure à la source prochaine dont l’opaque flot glauque se casse sur les rocs, encaissée, entre uue double berge sur laquelle frémissent, poudroient et scintillent les lumières verdâtres des ormeaux.

— O ma blanche amie, dès demain, j’abandonne cette discrète retraite car l’action demeure grave et pompeusement sublime I Mêlons-nous à la fête des héros qui travaillent.

HUGO, RICHARD WAGNER, ZOLA

ET

LA POÉSIE NATIONALE

à M. G. Clemenceau.

Si j’admire, à l’égal d’une délicate idylle, les jeunes femmes réelles qui surent l’inspirer et non moins qu’un traité d’éthique, un maçon de qui les travaux restituent un noble équilibre à de sauvages blocs tout glauques et plâtreux, il m’est impossible de tenir secret l’amour suprême que j’éprouve pour les Lettres. Que les poètes se piquent d’entendement et de connaissance, c’est un fait très avéré. Mais peut-être ne se trompent-ils point, et quoique leur noire présomption demeure suffisamment fameuse, je ne pense pas qu’il sied de la leur reprocher.

Assurément, la terre, le soleil, les étoiles, n’ont pas été créés pour les débiles. Seuls, les victorieux ont le droit de vie ! Le génie tient lieu d’honnêteté. Les talents d’un homme, voilà sa vertu ! Peu importent les petites actions, les crimes et les perfides exploits. A une sombre époque où se glacent les âmes, il convient d’installer la morale des héros.

Entre un Montyon qui fut vertueux, d’esprit sentimental, d’exceptionnelle pitié, et le pire potentat possible, un Verlaine, un Rimbaud, Socrate, nulle hésitation n’est permise ; quelle que soit la tragique bassesse de ces poètes et bien qu’ils aient subi les pires calamités, nous les vénérons violemment, davantage et mieux que le philanthrope. En effet, nous avons conçu que ceuxlà, malgré tous leurs vices, importent plus au monde qu’un bon homme. La magnificence de leurs hymnes compense noblement leur propre objection. Ils nous enrichissent d’une profonde pureté. Ils dominent les rois qu’ils célèbrent. L’eurythmie de leurs bruissantes strophes détermine peut-être le mouvement des mers, scande des flux d’étoiles, les oscillations.

Assurément vous partagez ces sentiments. Afin de consacrer une race, nous dressons sur nos places publiques les solennelles statues de nos héros. Nous les glorifions constamment. Leur commémoration nous anoblit. Certains hommes expriment de totales tribus. Le vent des puissantes plaines bondit dans leur poitrine. Leur souffle et leur pas, leur joie et leurs rires en imitent le rythme éclatant. La fortune de leur pensée équivaut au destin des semailles emportées. Ils signifient un paysage, ciel, site, végétation, la,-flore, les minéraux, et on peut les envisager comme un coin de la terre fait homme. Us donnent du rythme, un équilibre à l’obsCur chaos d’une contrée.

Oui, les astrologues, ni les botanistes ne possèdent l’entendement dont se parent les poètes. Leurs découvertes nous touchent moins qu’un bel hymne. Ces personnages ne sont point populaires. Bien qu’ils aient conçu d’austères vérités dont la conquête nous purifie à l’égal d’un traité d’éthique, il est impossible de prétendre que ces sages penseurs soient dignes d’une même gloire. A la vérité, ils n’y atteignent point. Car les poètes contiennent tout. Les anges et les bêtes fréquentent leur pensée. La découverte d’un astre ne varie en rien l’existence du monde. Un axiome de géométrie a sa propre fin en soi-même. L’arithmétique, la médecine, l’hydraulique, voilà des sciences tout abstraites et proprement chimériques, très fantasques. Les pasteurs qui habitent les cimes ignorent les sentences d’un Kepler, la géographie d’un Strabon. Cependant ils agissent comme s’ils les connaissaient. Ils obéissent aux rotations solaires. Leurs troupeaux pâturent l’âpre herbage glacé. Quiconque modèle le cave éclat d’une petite urne diaprée et noire non moins que Newton pressent l’attraction. Instinctivement nous savons tout. Au point de vue matériel il importe fort peu d’apprendre la physique car ni Papin ni Stephenson n’ont accru le bonheur humain, mais tant d’inventions nous bouleversent. Il convient d’en être persuadé : une petite machine influe sur les mœurs, nos conceptions de la morale, tandis qu’elle n’augmente pas nos joies. On pouvait croire que la vapeur, l’électricité et le téléphone effaceraient un peu nos souffrances puisqu’elles simplifient nos actions. Mais ces objets n’ont qu’une valeur d’éthique.

Aujourd’hui, les idéologues, ce sont, peut-on dire, les savants. Ces médecins et ces physiciens, voilà des régénérateurs. Ils transforment nos opinions d’art, ils en modifient l’expression, ils augmentent l’idée que nous eûmes de Dieu, ils en renforcent et en décorent la majesté.

Quelle que soit la vénération que m’inspirent de grands mathématiciens, je leur préfère les poètes. En effet, ceux-là s’expriment fortement. Afin d’indiquer leur idée de Dieu, les astronomes et les constructeurs, par exemple, usent de parablioques figures et ils concrétisent l’infini dans des chariots, des amphores, des voûtes d’or. Pour nous, nos axiomes sont plus simples. Au lieu de construire une roue de brouette, ainsi que fit jadis Pascal pour l’expression d’une intacte eurythmie, il nous plaît d’user d’un sonore jargon. Nous délaissons l’allégorie qu’emploient encore ces savants. Aussi exprimons-nous bien moins les lois du monde que son souffle, et son frémissement, le caractère d’une contrée.

Homère, Tacite, Diderot, Beethoven, Cervantès, ce sont là des représentants. La méditation de leur âme nous éclaire sur des flores, des tribus, des régions. Il semble qu’ils aient écrit leurs chants en collaboration avec les peuples. Ils donnent corps à nos intentions. Pesants d’antiques hérédités, ils expriment après trois mille ans des ivresses tragiques d’un Patrocle, une gémissante candeur d’aurore, l’allégresse et l’horreur, le pâle délire des rois.

Ah ! noires tempêtes, le souffle énorme qu’exhalent les retentissantes mers, le ciel tout épaissi de brumes marécageuses, les oiseaux, le bœuf, la violette, l’opaque pomme brillante d’un vert clair, la huche, les maisons où luisent des tuiles vives, tout frémit et s’exprime par la bouche d’un poète. C’est là un solennel tyran.

J’aimerais que, chez tous les bergers, une statuette de Virgile fut noblement construite. Une colonne commemorative où seraient inscrites des sentences d’Hésiode, de Rousseau et de Théocrite serait justement protectrice au seuil des vieux parcs pastoraux. Tels sont les patrons du hameau. Il faut que chacun décore sa maison de l’image réelle ou emblématique de quelque héroïque et subtil poète.

Au culte des dieux et des guerriers, il est utile de substituer le respect magnifique des sages. Parmi eux les poètes me paraissent prodigieux. En effet, la beauté d’un hymne suppose un sublime entendement. Quiconque est susceptible d’écrire une noble églogue peut aussi glorieusement entreprendre des conquêtes et bâtir des cités. Entre un poète et un savant il ne convient pas de faire différence. L’un et l’autre ont une même mission qui est de purifier les hommes et de contribuer à la grâce du monde. Mais leurs expressions les différencient. La réalisation d’un hymne implique une excessive sagesse, la connaissance de l’univers. Le mouvement des mers vertes, les petites feuilles brillantes où poudroient des lumières inverses, la dure concavité des roches, toutes les bêtes de l’Arche, Pan, de glauques poissons qui agitent les mares lumineuses, les coraux, à l’instar des roses, sont nécessaires aux cadences d’un sonnet. Pour l’inscription d’une ode sonore les étoiles lointaines interviennent. Leur oscillation berce notre indolence. Comme l’eurythmie de nos poèmes dépend de celle de l’univers, afin de scander de beaux chants, il s’agit de prendre garde aux rumeurs de la terre.

Ainsi l’art des suaves rythmes et des stances magnifiques présuppose la science des mathématiques, une extrême sensibilité et d’efficaces connaissances. Susceptible de tout contenir, riche d’attributs, de sens divers, un poème exprime l’eurythmie cosmique non moins que les desseins et la luxure d’une race ! C’est pourquoi, parmi tant de modes propices aux expansions d’un héros naturel (la guerre, les sciences et les trafics), j’ai élu la littérature à l’aide de laquelle je me pique vraiment d’acquérir quelque illustration et dont, enfin, jusqu’à ce jour, il m’a été assez loisible de tirer mes plus sûres délices.

L’éternelle mission des poètes n’est donc point de se célébrer, quels que soient les péripéties de leur destin, les soupirs qu’ils arrachent de ce spectacle épars et leur pathétique ne nous émeut point. II est possible qu’ils se trouvent pris dans d’extraordinaires conjonctions sans que le récit qu’ils en fassent nous impressionne une seule minute. Leur pensée corrobore l’entreprise populaire.

Il faut qu’ils accentuent un aspect de leur race. Ils en maintiennent la tradition. Ils en perpétuent l’héroïque dessein, et ils en dirigent les exploits. Ils en réalisent les désirs. Rabelais, Descartes, Pascal, Buffon, Diderot, Bernardin et Voltaire, voilà une famille nationale. La statue de ces grands artistes dresse le symbole de la tribu. Chacun d’eux équivaut à un peuple tout entier. La pensée de l’un commente celle de l’autre.

Prodigieux faisceau de génies ! Synthèse dans quelques hommes d’une contrée et d’un peuple. Les flores, le site, les végétaux, la profonde mer retentissante, ces cadences du vent, les parcs symétriques, tout tressaille, s’exalte en ces hommes de qui les ouvrages sont des textes de lois, et dont la naissance et la mort devraient s’embellir d’une célébration, être l’objet de cérémonies dans la cité.

I

Ainsi, Hugo, Wagner, Zola, ce sont de prodigieux héros ! Cependant, quelle fut leur action ? Ont-ils prétendu accomplir nos vœux ? Et l’héritage intellectuel qui leur fut transmis par Rousseau, par Marat, par Fénelon et M. de Saint-Pierre, l’ont-ils enrichi, augmenté ? La jeunesse contemporaine vient leur demander des comptes.

Qu’avez-vous fait des traditions qui constituaient notre autochtone beauté ? Votre œuvre en rehausset-elle l’éclat ? Avez-vous purifié l’esprit de la nation ? Que penseraient Descartes et Diderot de tout votre effrayant labeur ? Ces questions demeurent légitimes. La renommée de ces poètes dépend de la satisfaction qu’ils y donneront. Quels que soient leur génie, leurs talents, leur vertu, ils ne demeureront dans l’esprit des hommes que s’ils en contentent l’anxiété, la mélancolie et l’effroi.

Quoique les despotes et les rois se soient arrogés d’extraordinaires droits, les poètes n’en possèdent pas moins. Strictement, comme nos potentats il faut les rendre responsables. Les affaires qui leur furent remises ne se rapportent pas au négoce. Mais la tribu leur a confié le soin des triomphes de ses sentiments.

Le succès des expéditions, les territoires conquis,, l’allégresse citadine la fructification des trafics nationaux, la bonne marche des affaires, les catastrophes publiques, c’est cela qui occupe les rois ! Cependant,, les poètes ont une égale puissance. Ils réhabilitent les nations. Les entreprises de leur esprit régénèrent de farouches contrées. Au son des luts pesants de foudre, le bel Amphion a su construire des villes.

Il n’est pas impossible que les crimes d’un despote paraissent plus immédiats, tragiques et opportuns^ Il existe aussi des crimes de pensée. Les noires sentences de Machiavel sont pires qu’une invasion barbare. Et peut-être les défaites du peuple et de l’armée portent-elles moins de souffrance et de malédiction que la mort d’un illustre auteur. La force de ces grands hommes apparaît sans limite. Ils agissent partout et perpétuellement. Si inconnus qu’ils soient pour vous, c’est à eux qu’il faut reprocher les événements de la douleur. Ni la mort, ni d’affreux désastres ne seraient tragiques en effet si une infinité de poètes populaires n’avaient paré ces circonstances des pâles cyprès de leur tristesse. « Mourir pour la patrie, s’écrie l’antique Tyrtée, aucune péripétie heureuse ne vaut celle qui peut te priver de conjonctures qui te paraissent meilleures. » C’est là un roi spirituel. Tandis qu’Archiloque ou Anacréon défaillent tristement dans la peine, Tyrtée chante l’extase de la mort et décore cette cérémonie d’une joyeuse couronne de strophes gaies, et ses odes sont des textes de lois plus solides et plus merveilleux que ceux des rois.

II

Si prophétique qu’il ait pu nous sembler, Hugo n’a Tien prévu des possibilités du monde, Quoiqu’il soit monté sur le Sinaï, les législations qu’il en rapporta ne lui furent point dictées par les esprits divins. Il s’est environné de nuées. C’est un génie sans équilibre.

Son génie était prodigieux. Il n’appartient à aucune race, cependant, il les résume toutes. Monstrueux abrégé de la littérature, il n’écoute point le gémissement des terres puériles. Tout l’ancestral passé captif dans un héros : voilà Hugo.

Il contient Pan, Shakespeare, Cervantes, Ézéchiel. L’insufflation des dieux l’inspire.

Il en conçoit les furieux frémissements. Il semble qu’il soit entré parmi l’Olympe.

Sur les berges blêmissantes du Styx, cet homme «’est assis tristement, tandis qu’un flux de sonores ondes s’engouffre aux noires voûtes que forment des cyprès.

Il atout vu, tout connu, tout compris. L’Éden, Elseneur, la bruyère lugubre et ardente d’Ermuyr, Pathmos, les pompeuses plages d’Egypte et les péninsules de Sicile, ce sont des lieux où il se plaît. Voilà ses jardins de prédilection. Il y converse avec des dieux. Les satyres, se cabrent et s’ébrouent au milieu des plantes odorantes. Le torrent des vents tonne comme une cascade. De profondes prairies sont couvertes d’écumes. Des herbages bouillonnent comme une eau.

De la fréquentation d’Orphée et de Moïse, cet homme est sorti tout hagard. L’innocence de la mer l’effraie.. Il regarde une Heur avec épouvante. A considérer les hautes pailles des blés, il se rappelle Pau et Cérès. La prophétie des monts répercute d’antiques chants. Lourd d’héroïques hérédités son âme est semblable au chaos. L’excès môme de ses sentiments en compose la confusion.

Ses héros manquent de proportion, il les a pourvusd’emphatiques pensées. Afin de faire croire à leur frémissement il en accentue le dessin, le relief, les colorations. Leur infortune l’intéresse. Il en modifie le décor. D’affreuses vagues marines interviennent afin que ces fades événements se teintent d’une manière plus sinistre encore. Assuré de tout émouvoir, cet homme a suscité d’atroces expéditions. Le burlesque et l’élégiaque, les orages, l’émeute populaire, la mansuétude du sacrifice et les conflits de l’ambition, les archanges, Corydon> Tancrède, les éléments, les forêts et l’aurore, le tournoiement des vols de foudre, le prodigieux tumulte que font les forges de fer, les brises, les vertes ramures, d’épaisses futaies luisantes, il utilise tout, sans scrupule aucun, et tout lui devient disponible. Afin d’augmenter notre émoi, Dieu même lui paraît propice. Il ne se défend point d’outrer les sentiments. Ses antithèses opposent des astres et ses métaphores défigurent l’azur. Les géants et les gnomes lui plaisent. Il joue avec des coquelicots. Parmi d’étroites tonnelles tout alourdies de roses tandis qu’Ismène se pâme près de Momotombo, il conduit un troupeau d’orages. Autour d’une personne malheureuse, il émeut les quatre horizons.

Sa puissance même nécessite ce chaos. Aucune harmonie dans ses conceptions. Ses personnages sont ampoulés. Leur grandeur est fantasque, et leur joie extravague. Il exagère leur énergie. Il en permet la présomption. Il ne s’oppose point à des épisodes auxquelles ils pourraient être soustraits sans qu’ils perdissent de leur beauté. Jamais tant de dieux ne se sont levés, tant de feuillages n’ont retenti, tant de flammes, d’ouragans et de gais crépuscules n’ont reçu de telles injonctions ; jamais la terre et les étoiles n’ont été jetées hors de leur orbite pour un si puéril pathétique et afin de déterminer des destinées si évidemment minuscules.

Avec d’exceptionnels défauts, un génie dénué d’équilibre, ce grand homme a conquis le siècle. Démesuré et magnifique, il nous a légué de sonores richesses. La Légende des Siècles, Les Contemplations, La Chanson des Rues et des Bois, Les Burgraves, L’Homme qui rit, les surprenants poèmes !

Le pouls même du chaos y bat tumultueusement. Là, se lèvent des vents, des tempêtes. L’impétueuse cadence des étoiles précipite le mouvement des hymnes, en scande la véhémence, l’effroi. Etonnante variété de rythmes ! L’ouragan des sons roule des cataractes. Quelle ingénuité angélique, quelle grâce, quelle beauté en sa force ! L’âpre escarpement des îles sur la mer, les barques, le flux et le reflux, les plages où flamboie la blancheur des sables, cet homme a tout vu et tout ressenti ! Suprême expression des peuplades, il en synthétise les théogonies. Il sait les phédons, les vedas, la bible. Avant que disparaissent nos civilisations, il a su en bâtir la miraculeuse fresque. Rien du passé ne lui échappe jamais et il ne prophétise qu’à faux. Dans la région des hypothèses il a erré confusément. Son œuvre est commémorative.

Dans Wagner, je vois l’Allemagne même. Ce grand homme est autochtone. Le sang des races coule dans ses veines, mêlé à la sève d’une contrée. Il en réhabilite l’esprit. 11 réalise leurs conjectures. C’est lui qui accomplit les exploits des héros anciens. Wagner équivaut à un peuple et il en dresse l’emblématique statue.

Les Luges qni peuplaient la Poméranie, les farouches Ilermondures de qui les châteaux et les huttes étaient construits sur pilotis, dans des régions paludéennes, les Triloques, les Bructères, ceux qui occupaient les provinces de Spire et les Kauques, pauvre et rude peuplade à laquelle une mer froide, limoneuse et verdâtre offrait des poissons et des coquilles vives, les Endoses ainsi que les Suèves ; toute cette mystérieuse Germanie, enfin, aurait pu s’entendre retentir dans les héros et les chants de Wagner. Cet homme en est l’expression. Le gémissement des cimes l’enchante. Il répercute l’affreuse rumeur qui sort, comme d’une caverne, des forêts hercyniennes. Il en a recueilli les prophéties.

Noires régions peuplées de fantômes ! les géants et les pics brillants à cause des glaces, les plages maritimes où s’ébroue la brise ! le froid et l’âpre odeur des algues, les crimes de l’amour, une furieuse grandeur, unesensualité emphatique quis’abaisse parfois jusqu’aux pires luxures, mais que l’esprit des anges peut spiritualiser ; tout cet extraordinaire mélange de volupté et de terreur, du plus chimérique mysticisme et d’une férocité extrême, Richard Wagner l’a exprimé. Il en ressuscite le tragique mystère. Il l’a célébré aux fêtes de sa force. Cette Freia, Wotan Parsifal, Tristan et Isolde : des statues qui figurent l’Allemagne ! il leur a infusé son sang. Par un exceptionnel stratagème de son art, sans les dépouiller de leur cruauté et de leur passion, des sauvages instincts nationaux, il sut les parer de pensée. Cependant ces héros à qui la terre allemande insuffle une âme féroce, glacée et légendaire, Wagner voulut les recréer. Il souhaitait, dit-on, se les asservir. Quoiqu’ils traduisissent l’esprit d’une nation, il leur désirait un sens plus divin. De là ces discours tout pesants d’éclats, qu’ampoule encore la plus atroce pédagogie

Des sentences mises là, au hasard, profèrent les conceptions d’un homme !

Ainsi L’Anneau du Nibelung, Parsifal, Les Maîtres chanteurs desquels le spectacle admirable est en quelque sorte une fête nationale, si on les envisage comme d’autochtones poèmes, que deviendront-ils par rapport à l’art ? D’extravagantes tragédies d’une esthétique fort grossière, dénuées d’harmonie et de rythme ! Quoi, ce sont là vos entreprises ! ces singulières péripéties et ces magnifiques oraisons, ces conquêtes, le Dragon, le Cygne, cela n’a qu’une valeur ethnique. Je les aime parce qu’ils représentent l’antique caractère d’une contrée.

Mais vous ne le voulez point. Ce sont, me dites-vous, des synthèses humaines, tout à fait hors de la nature, et proprement, en quelque sorte métaphysiques.

En ce cas, quelle innocence, quelle basse compréhension de l’art ! Toujours le burlesque et le douloureux, la pire frénésie de nos mélodrames et l’Incohérence de l’action ! Nulle psychologie auguste. Une héroïsation pompeuse, qui tient tout entière dans l’aspect des dieux, leur emphase, l’exagération de leurs exploits. Voilà de terrifiantes féeries ! Compliqué, barbare, rehaussé de teintes et de Ions, ce théâtre n’inspire point l’amour de la magnificence humaine, mais il donne le goût des pesantes splendeurs !

Pourquoi douer de nos conceptions des personnages qui n’en ont nul besoin, car les annales ou les légendes les ont pourvus de contritions, d’allégresses et de cruautés particulières ? Pourquoi y substituer les nôtres ? Qui donc confierait à Booz et à Ruth le soin d’accomplir de féroces desseins ? Aucun homme assurément, et cependant personne n’hésite à défigurer l’expression du monde. Il n’y a pas un noble amant qui n’imagine les pimprenelles, les pierreries et les marguerites miraculeusement attentives à ses délices et à de futiles peines !

Voilà une étrange présomption ! Que ne laissez-vous s’exprimer les choses. Elles ne vous sollicitent point pour que vous portiez assistance à leur détresse inteltellectuelle. Quoi ! vous les travestissez ? Afin de traduire votre émoi, vous utilisez l’Etna et des lys, l’homicide clarté de la foudre. A de farouches et blancs héros qui peuplaient l’épaisseur des hautes forêts d’Allemagne, quand des glaces couvraient l’étendue, vous imposez vos conceptions telles qu’elles vous ont été inspirées par Hégel, par Weber, par Schopenhauer ! Oui, c’est au nom de ces poètes que Wagner -s’arrogea des droits sur la nature. Est-ce l’entreprise ,d’un homme sensible ? Fausser le sens d’une fleur, d’un -dieu, d’un paysan, desquels nous souhaitons célébrer l’attrait, la renommée ou la victoire, c’est d’une prodigieuse inconvenance ! Il faut un plus grand respect. Il ne s’agit point de charme chimérique des déesses, des nymphes, des reines imaginaires. Accueillons tout ce qui vient. Comme si le soleil et les libellules ne possédaient des agréments, une fortune propre et singulière ! Comme si Wotan, Siegfried, Prométhée et Hercule n’étaient point l’humaine expression d’un esprit terrestre et ethnique ! — En modifiant leur apparence, leur destin et leur caractère, vous faussez une contrée, une race, l’héroïque conception qu’ils s’étaient fait d’eux-mêmes.

Or, un homme l’a compris : Zola.

Cet illustre auteur est fort peu connu. Si répandu que soit son nom, ce n’est qu’une mauvaise renommée. Bien qu’il ait conquis l’attention du monde, je le pense semblable à un solitaire. Je ne crois point qu’un écrivain ait jamais reçu tant de louanges, de diatribes et de basses injures, aussi également, tout à fait fâcheuses -et fantasques. « Poète, s’est écrié, un jour, le comte Villiers de l’Isle-Adam, celui dont tu subis l’outrage, n’injurie que l’idée qu’il se compose de toi, c’est-à-dire, strictement, lui-même. » Voilà ce qui arrive à l’égard de l’homme dont je parle. Chacun n’a conçu de ces épopées que ce qui pouvait être en rapport avec soi. De lucides descriptions de l’homme ont froissé le bon goût public. L’amour nous parut impudique. La salubre ardeur des sèves et du sang fut considérée comme une sale luxure. Tout a été défiguré. Quoi ! La Terre, puissante fresque énorme, qui semble un pan de paysage arraché du monde par un jeune géant ! Quoi ! La Faute de l’Abbé Mouret, et L’Œuvre, et Germinal, voilà les graves ouvrages dont vous vous écartez !

C’est un fait constant que M. Zola a tout réalisé pour contribuer au doute, créer une confusion et des malentendus. Ses complaisances trompent l’opinion. Malgré que ce sublime grand homme soit l’antithèse même des Goncourt, il témoigna perpétuellement du respect que lui inspiraient ces écrivains, et Huysmans put le célébrer sans qu’il se froissât du panégyrique.

Pourtant, il n’existe entre eux tous que de très fines similitudes. Paul de Kock, ni les Goncourt, quoique ceux-ci s’expriment plus joliment que l’autre, ne conquièreront point notre admiration. C’est toujours le même illogisme, une misérable indifférence à l’égard des héros et des péripéties, le plus extraordinaire mélange de papotages et d’épouvantes, une perspicacité douteuse.

Ainsi on enfante des héros. On a l’ambition qu’ils vivent solidement et on les décore de vertus. On les anime, on les imagine viables. Ils prennent des poses au crépuscule. Des teintes et des tons simulent les sourires. Ils s’agitent, ces candides mannequins, ils pérorent, secoués d’allégresses, frémissants de félicité et de terreur I

Cependant leur fortune ne vous préoccupe point. Les tenir dans un équilibre, ah ! quelle importune inquiétude.

Pourquoi prêter quelque attention aux entreprises de leur esprit et aux régions où ils paraissent ? Leurs desseins ne nous émeuvent guère. A l’égard de leur destinée, vous êtes tout à fait méprisants. Ils agiront pour le plaisir. Ce puéril désintéressement témoigne des basses psychologies de ces auteurs. Suffit-il d’animer des hommes, de congeler en eux quelques émotions, de leur commander des mouvements prévus ? 11 faut une logique et un rythme.

Les Goncourt, Paul de Kock, Flaubert souhaitent, parmi des réalités, l’inattendu des turbulences, des cas sentimentaux ou une sécurité. Les minutieuses petites personnes de qui leurs historiettes nous ont peint l’existence, je pense qu’elles ressemblent davantage à ces vagues créatures évoquées jadis par Laclos, Crébillon fils ou bien Restif, qu’aux héros tragiques de Zola. Des Grieux et Manon Lescaut sont assez parents de Sappho, de Germinie et de Manette, et quoique les unes et les autres soient délicates et adorables, ne leur accordons pas une extrême importance.

Dans l’étude de la Nature, Zola cherche une harmonie. Le caractère de ses héros se renforce d’un terrestre éclat. Son œuvre est égale au monde même. Il expose de poudroyantes fresques où toute l’humanité palpite, chante, se répand.

D’ailleurs, à part La Terre et l’épique Germinal, la plus pesante psychologie embarrasse encore ses romans. L’intrigue, les scènes morales qu’il nous propose, les extraordinaires épisodes dont il nous désire spectateurs, tout cela est du fatras ! Balzac, déjà, nous inclina sur des études de caractère. Mais le singulier de M. Zola, c’est qu’il possède prodigieusement le sens de la terre saine, des vives énergies, des rapports qui enchaînent les hommes à leur milieu, au sol, à leur race et à leur tribu. Voilà une synthèse sublime.

Assurément, ce grand poète resplendit d’une puissante pudeur. Dans son vœu de véracité, je distingue le respect que lui inspire le monde, un culte erotique, païen et obscur pour les pimprenelles et les bêtes, les coquillages et le soleil, les hommes, les bourgades, le labeur, les monts, tous les enfants de la terre maternelle. Rien de comparable à cette modestie. Cet homme a conçu une cosmogonie. Sa pureté est exceptionnelle, bien qu’il ne rougisse point quand germent les végétaux, quand l’aube embrasse la plaine, quand de beaux jeunes hommes culbutent les filles fortes. D’une miraculeuse sensibilité, il a ressenti l’émotion de Pan. Avant lui, le bétail pesant, ni la multitudepopulaire n’avaient pu pénétrer parmi des tragédiesv Ces choses n’intéressaient pas. De peur qu ’ils ne choquent le bon goût public, les poètes s’étaient habitués à les écarter de son attention ! Il semblait impossible qu’un laboureur aimât. Zola les a régénérés. Il leur restitue une solide splendeur. Son chant consécrateur ne les transfigure point, mais illeur a donné des droits de vie. Il ne les a pas modifiés, car chacun des héros qu’il chante équivaut à un homme vulgaire (mineur, charpentier ou maçon), et les entretiens qu’il rapporte, Homère et Moïse les ont entendus, Eschyle eut pu les relater et ce sont des soins quotidiens. D’ailleurs, sa faute demeure toute là. Avec une vision du divin, Zola eut écrit de prodigieux drames. Il s’attache à une foule de petites circonstances, et celles qu’il prête à ses héros défigurent leur sublime conscience. De là son infériorité. A part des coins, de ci de là, ce monde duquel il a pétri les multitudes, le ciel, les villes, les végétaux, je ne le pense pas aussi éternel que l’affreux enfer de Shakespeare, le prophétique chaos d’Hugo, les sauvages régions angéliques où Richard Wagner a conduit, parmi des cyclones sur les roses, le mugissement des cataractes, les hautes rochesgrondeuses, à causedu tonnerre, E1sa, Kundry, Siegfried, l’héroïque Parsifal. Mais quel équilibre et quelle harmonie ! Voilà de mélodieuses contrées. Ici les descriptions commentent l’action. Dans le moment qu ’ils sont absents, La PossiBilité des héros nous émeut. Une fleur interprète leur présence.

. L’impétueux mouvement des prairies modifie leur souffle et leur pas. Ils se métamorphosent d’après le lieu. Ainsi le plus fin brin de paille a pris tout à coup d’extrêmes importances. Je touche là à la grande découverte de Zola : ne point séparer l’homme de la nature.

Certainement Hugo déjà avait dit : « La Nature, plus l’humanité, élevées à la seconde puissance, donnent l’art, D — Cet axiome est fort précis. Mais, par là, Hugo entendait que le poète recrée le monde, selon ses conceptions originelles. Aussi s’interpose-t-il sans cesse. Quoiqu’il asseoie, sous le sonore ombrage des chênes, Thérèse, qu’assoupit l’artifice des dieux, et malgré les îles tropicales, les froides rives hyperboréennes, Cérigo, Amathonte, les candides promontoires que couronnent des lauroses, tant de diverses évocations, on le préjuge là, l’innocent ! Il porte des tonnerres, souffle une trombe nocturne, chuchote aux héros ce qu’ils proféreront. C’est dans ce sentiment que Shakespeare, Gœthe, Wagner, Lamartine ont agi. « La Nature, plus la poésie, voilà l’art même. » Avec les étoiles, la substance des terres, le sang et de véridiques blocs ils sculptent un monde, ce sol, le ciel.

Pourtant, M. Emile Zola, sans s’exprimer différemment, n’imagine point qu’une tragédie doit porter l’empreinte de qui la conçut. Il ne tente aucunement d’intervenjr- Afin de diriger l’action, pour un excès d’obscur effroi ou bien pour la moralité, il ne se mêle pas à ses personnages. Leur conscience les précipitera vers des défaites ou des triomphes que leur permettent les contingences, la loi héréditaire, leurs spéciales intentions. Car ce sont des héritiers. Leur plan de vie est à peu près tracé. Voilà ce qu’entreprit M. Zola. Les lois de la nature ont leur effet dans l’art. Aussi ne s’interpose-t-il pas entre une calamité et un héros vertueux. Il ne se soucie point que le vice soit puni. Il n’imagine pas, comme Hugo, afin de vous tirer des larmes, de miraculeuses conjonctures, des antithèses très dramatiques. Ses personnages ne pérorent point, ainsi qu’il paraît dans Wagner, pour le triomphe de ses idées ni de ses conceptions particulières. Ce renoncement m’enthousiasme. Rien de plus extraordinaire. Les sphères, l’orage, les attractions imposent des cadences aux contrées décrites. L’insufflation des profondeurs porte ses fraîcheurs sur l’étendue. Un sage équilibre en demeure l’effet. Je crois que le pouls même du monde précipite le mouvement des phrases, « quand s’expriment pourtant des héros fictifs, et en commandent ce ton, sonore, frêle, bondissant !

Aujourd’hui ces lois ont pénétré l’art. Personne n’y peut échapper. Leur bénéfice est évident. Malgré que de jeunes écrivains en aient encore naguère rejeté le profit, ce fut seulement par polémique, par défaut de compréhension. Il convient d’y revenir. Le grand homme dont je parle a beaucoup pressenti. S’il s’est embarrassé de science, d’étroite psychologie et de positivisme, délaissons tout ce lourd bagage. A une infinité d’égards, Zola est l’énorme précurseur d’un art héroïque, beau et naturel. Quant à son œuvre, il ne s’y trouve rien de divin. Le pathétique est contingent. Des relativités l’ont épaissi. La psychologie en est surannée. Mais cet homme a écrit Germinal et La Terre. C’est cela qui est admirable ! L’harmonieuse pureté, la belle innocence !

III

- Ainsi de grands poètes ont su reconstituer les naturelles gloires de leur race. Zola, Richard Wagner, Hugo, en firent, singulièrement, la plus cruelle critique. Par une surprenante prévision les intrigues de leurs tragédies ont corroboré les faits populaires, et ce fut le destin d’un monde qu’ils ont souhaité représenter dans les aventures de Siegfried, des Rougon Macquart, de Zim Zizimi.

Comme les peuplades saxonnes, occidentales, latines étaient sur le point de périr, de prodigieux artistes ont conçu leur grandeur. Une beauté s’immobilisa. Sans qu’ils l’eussent peut-être désiré, ils ont ressuscité le culte de la patrie. Avec les frémissants discours que composent Lohcngrin, Roland et Parsifal, il ne serait pas impossible de créer des chants nationaux. Mais c’est dans Zola, plus encore, que se retrouve distinctement, tour à tour tragique, cruel, astucieux, épris des magnifiques vertus et des entreprises douloureuses, le caractère de nos pays.

Considérés comme des héros par qui fut traduite, toute une race, Wagner et Hugo sont des conclusions Expressif d’autochtones passions, leur génie n’a rien purifié. Par un exceptionnel prodige ils purent reconstituer pour le spectacle des peuples, leurs vieilles parades sentimentales, des triomphes, de farouches défaites et leurs conceptions régionales. Les tumultueux drames du poète allemand et les épopées de Hugo forment de belles commémorations, selon les événements dont leurs races s agitèrent. Avant que celles-ci s’oient précipitées dans l’obscur chaos où poudroient en ruines, Rome, Jérusalem, Babylone, Memphis, ces grands hommes les ont consacrées, et leurs chants les réhabilitent.

IV

Ah ! les puissantes plaines bénies par l’aurore, les batailles, lès expéditions, la tranquille patience des tailleurs de pierre qui maintiennent dans leur harmonie l’épaisseur plâtreuse des maisons, les blanches pentes des monts où roule entre une roche, le substantiel torrent des blés, les mers vertes dont le pur mouvement moutonne sur le sable étendu, le silence des hameaux de tuile qui brillent tristement dans l’attente des hommes, depuis le matin jusqu’au crépuscule, toutes les circonstances du repos, de la naissance et de la mort, strictement, cela est beau. — Qui le dira ? qui le <lira ? — Vous ou moi-même. — Mais peu importe.

L’émouvante beauté despoètesne semesurenullement À leurs séductions vives. Afin d’acquérir quelque illustration de singuliers dons nè sont pas utiles. La gloire dont s’embellissent les hommes est égale à leur innocence. Jadis nous leur souhaitions de chimériques vertus d’ime teinte très spécieuse et particulière. Je désire que vous empruntiez l’autochtone beauté d’une nation.

Comme nos sentiments nous portent l’un et l’autre à rêver de spéciaux desseins, pourquoi ne point les accomplir ? Quand nous sommes pleins de complaisance à l’égard des agneaux, des pommes et des panthères, rien de plus facile que de les chanter, et avec eux les lardiniers, les pâtres. — Attachons-nous à un métier. Le bruit des blanches rames sur les flots et les râteaux dans la prairie peuvent scander de sublimes -poèmes. Ici et là-bas, partout et toujours, Dieu lui-même attend, avec fièvre, que les poètes, enfin, deviennent les frères des hommes !

Je pense à Pindare, à Hésiode. Voilà des patrons de -corporation. Ceux-ci nous réhabilitèrent. Leur génie -était régional, professionnel et héroïque. Hésiode, Pindare, ah ! réellement, l’un et l’autre ont d’extrême* candeurs, une puissance géante et puérile. « Pindareglorifie les cochers ! » s’écria, quelque part, Hugo. L’ironie est assez stupide, et tout à fait extraordinaire chez un poète populaire. Ces sculpturaux panégyriques que le grand homme dédiait à la mémoire d’athlètes, comme je les préfère aux futiles ariettes dont Moschus ou Anacréon cadençaient, sur le buis des flûtes, les. gémissements mélancoliques et l’éloquence. Un Tyrtée, un Hésiode ont une action publique. Leur désir consacre un labeur : ils jouent un rôle dans la tribu. On les honorecommedesdieux. Ils composent des romances qui sont des textes de lois, et ils purifient les plus basses passions. Leurs poèmes sont ceux de leur confrérie. Les exercices et les travaux deviennent, par l’effet de leur charme, l’occasion de fêtes citadines.

Puissions-nous couronner des poètes nationaux. En quiconque palpitera l’esprit même d’une région, nous reconnaîtrons des héros. Au lieu de répandre nos petitssecrets, glorifions la beauté humaine. D’après vos singuliers penchants, ô poètes, célébrez la plaine, les. guerres, les victoires populaires, l’harmonieuse force des laboureurs, les pacifiques troupeaux qui paissent sur la montagne, le peuple ingénu des matelots dont les sages artifices trompent les fluctuations des vagues ainsi que le charme de la lune, — que vos odes solemnisent l’action ! Il faut instituer des rites naturels. Que chaque corporation reconnaisse ses héros 1

Le monde est la substance de Dieu. Tout y devient poésie. — Il s’agit de regarder. — Afin d’accueillir les. attraits dont il lui apporte la pureté, l’innocence et la séduction, la nature n’attend qu’un grand homme. Sa présence la réhabilite. On dirait que Pan et les fleurs n’ont été créés autrefois par Dieu que pour inspirer des églogues, des drames. Riche d’antiques possibilités, toute créature souhaite un héros qui satisfasse ses desseins. Les tumultueuses incantations qu’Hésiode chanta vers les pasteurs lui ont conquis leur attention. Ce fu leur solennel patron. Puisse-t-il s’élever de pareils poètes. Dégagés de cette stagnation et des provisoires ,contingences, ils glorifieront nos travaux.

Ils chanteront les hommes quand ceux-ci labourent, dans le moment même où ils pèchent, où ils creusent les sonores carrières au flanc des monts. Quoiqu’ils soient couverts d’abjection, ces ruraux et ces laboureurs, je les imagine prêts à resplendir. Leur héroïsme •est imminent. Sous la flamme de nos sages caresses, les vieilles formes humaines seront repétries. Ainsi restituons-leur la haute splendeur des dieux.

A nos personnelles conceptions substituer la pensée d’une race en sorte que vos odes et vos tragédies exposent des spectacles populaires ; retentir comme une profonde lyre sur laquelle frémit l’allégresse terrestre, être un expressif messager, le chantre immobile d’une •corporation ; propager les secrets que nous confièrent les anges ; signaler ce qui est sublime dans de petites péripéties, et ce qu’il y a d’éternel, d’exceptionnel, de séraphique dans les travaux du jour, les feuillages, les faits quotidiens ; considérer le ciel, le monde avec les yeux de Dieu lui-même, quelle magnifique destinée ! L’extraordinaire renoncement ! Rien n’atteint à cette beauté.

Puissé-je, pour ma part, contribuer, un peu, à ressusciter les cultes nationaux, l’esprit de sacrifice, les rites de la nature, afin que les poètes renouent la grande tradition d’art qui va de Moïse à Homère, d’Hésiode à Tyrtée et au Dante, de Rabelais à François Villon et à Voltaire, de Shakespeare à Luther, de Wagnerà Emile Zola, à Verhaeren, et à ce gémissant Verlaine de qui la resplendissante cendre épaissit à présent l’opaque poussii-re des routes.

NOTES

NOTE I

CRITIQUE DE CE LIVRE

à J. D.

Je prie instamment le lecteur qui pourrait être un peu déçu s’il m’a, par un hasard quelconque, prêté avant ce jour l’attention que je souhaite, de ne point prendre pour un roman ce recueil de méditations. En les composant, en effet, je n’ai pas formé l’entreprise de représenter ce spectacle civique, national et impersonnel en lequel seulement je vois un roman. Je n’y ai guère prétendu car ceci est confidentiel. N’allez pas songer davantage que j’ai mêlé à mes pensées la fraîche atmosphère d’une jeune femme afin que vous soyez distraits. Ce motif n’est pas valable. Vraiment il faut savoir répugner le public si celui-ci n’a pas la force d’affronter de solides sujets. Aussi n’est-ce point par crainte que l’ennui ne vous prenne que ma tendre amante est intervenue, mais les raisons demeurent plus graves.

Je n’ai jamais pensé que la philosophie put être strictement abstraite de la sensibilité. De toutes les petites gens qui eurent des complaisances à l’égard des glorieuses chimères et de qui l’art fit les délices, les pires, sans aucun doute sont ceux que l’on appelle des métaphysiciens. Je fais allusion à Hègel, à Kant, à Spinoza même. Ce que ceux-là nous ont conté n’a aucun rapport avec l’homme. Il m’est impossible d’y prendre intérêt. Des théorèmes métaphysiques, rien de moins (’•motionnant ! Sur les attributs de Dieu, la coloration des anges, tel ou tel glacial syllogisme, ah ! je ne puis méditer ? — Dites-moi simplement si le ciel est beau, car voilà ce qui m’importe. — Mais je conçois un philosophe comme un héros transcendental. Celui-ci prête l’oreille au dieu qui crie en lui. Systématiser sa propre allégresse, sa noire contrition et son mystère même, il souhaite précisément cela. Et en ce sens, Descartes est un maître admirable.

Donc, étant bien résolu, — comme je l’ai écrit dans mon préambule — à me recueillir tout entier, avant d’entreprendre l’étude de la. terre, des races et des passions qui en forment l’équilibre, il me parut bon de nouer une intrigue avec quelque ardente demoiselle dont les voluptés et les séductions donneraient de la fièvre à mon cœur et en ranimeraient toutes les flammes. — En outre, imaginai-je alors, cette enfant, de qui je serai féru, me contraindra à regarder une multitude de petites choses, telles qu’un beau plumage teint de cramoisi, une aiguille, l’écuelle, les laitages auxquels, si elle ne le désire pas, je ne prendrai jamais garde.

Ce sera un intermédiaire. Par ce temps froid et gris, elle saura prêter de l’accent à nos moins importantes rêveries. Ainsi cette entreprise me plut. Je lui crus de la décence. Je me suis donc recueilli. Et bientôt, je cherchai une femme qui me convînt.

D’ailleurs, par la suite, il serait possible que le vulgaire public persistât à prétendre qu’il ne faut point mêler les tendresses aux sentences, ni exposer à ses regards les plus chimériques paradis près de paysages naturels. Pour moi je ne me soucie guère de cet avis. Ces confidences me confessent.

Malgré les nombreux péchés spirituels qui souillent, je l’avoue, cet ouvrage, la plupart des gens le mésestimeront pour des raisons bien différentes de celles qu’autoriseraient les tares dont il est plein. Ainsi, j’y répète à l’excès deux ou trois notions qui me sont très chères et je conçois qu’on s’en puisse offenser, car mon insistance là-dessus dénonce suffisamment le mépris en lequel je tiens l’esprit public, et la peur que j’ai de n’être point compris ne m’excusera peut-être jamais de la montrer sans modestie et d’aussi indécente façon. Que l’on m’en fasse un grief, j’en reconnaîtrai la justice.

Évidemment, de sages critiques ne manqueront point — comme on m’en avertit déjà — de me charger un peu sur mes métamorphoses, dans la langue que j’emploie encore afin de raconter ma joie et mes rancœurs. Quelques-uns demeurent persuadés que je tâtonne. Puissent-ils donc apprendre, aa contraire, combien j’ai de difficultés à modifier continuellement mes procédés. Car rien ne m’occupe davantage.

Quand je débutai dans les Lettres, — aux environs de 1893 — âgé à peine de 16 ans — je publiai les premiers tomes d’un Livret de Rêve et d’Amour. A cette époque, je voyageais en Suisse et l’étrange candeur de ces lieux me fit resplendir tendrement. De blanches bergeries me hantaient et je conçus l’extase glaciale de la montagne. En proie au charme de cette mélancolique région, j’ai écrit pendant cette période de sombres églogues bucoliques dont je puisai l’inspiration dans la vue des neiges étendues et qui me furent dictées aussi par mes sentiments intérieurs et par l’atmosphère que crée dans une âme la lecture amoureuse des bibles.

Au contact des sauvages blancheurs qui bouillonnent sur la pente des monts, je pus me purifier d’une manière insensible et je ressentis de divins vertiges. Quoique les travaux littéraires auxquels je m’essayai alors témoignent quelquefois du pire mauvais goût, on y peut pourtant discerner déjà une suave et ardente éloquence qui semble empruntée à l’écho des combes.

C’est que je n’ai jamais voulu repétrir ce chaos compact que figure assez, aux yeux des poètes, les riches horizons de la terre, mais contrairement à l’opinion courante, je ne prétends qu’à en traduire, avec une docile innocence, les plaintes, les gémissantes rumeurs,, le pompeux grondement de sourires. Dans cette situation d’esprit, je conçois des musiques sans nombre.

Il m’a toujours paru qu’un Chateaubriand, qu’un : Hugo, qu’un Gœthe, par exemple, s’étaient rendusinfininiment coupables en voulant, dominer le monde du charme de leur caractère. De même, malgré la suprême grâce en laquelle j’ai coutume de tenir des auteurs comme Voltaire et comme Jean Racine, je ne puis pas imaginer qu’ils aient écrit aussi véridiquement que cela semble. Célébrer la pluie et l’aurore sur un ton prévu et diaphane, uniformément personnel, -est-ce le fait d’un grand écrivain ? — Il faut que le poids même des choses précipite le mouvement verbal, batte dans le cœur des phrases, l’alourdisse ou bien y soupire, en secoue enfin l’obscure apathie.

Il est vrai que l’art du beau style est prodigieusement déprécié. Comme on en a perdu le sens, personne n’en a plus guère le goût. Et c’est aussi, par un usage assez •communément barbare, que le public loue des auteurs qui s’appuient sur un procédé pour ne le plus jamais abandonner. On s’étonne d’ailleurs qu’un acteur prononce sur le même ton des discours auxquels des passions diverses infusent un sang nouveau et des mouvements contraires. A chacun de nos sentiments nous donnons, dans nos entretiens, le sombre ou suave ou tendre accent qu’ils nécessitent. Mais lorsqu’un écrivain solemnise le bonheur, la mélancolie et l’amour, suivant le singulier jargon duquel il sut faire sa substance, le public le déclare sublime !

Je vois, dans cette coutume, une étrange barbarie. Dussé-je éprouver le courroux des gens que déconcerteront mes métempsycoses, il faut bien que j’avoue ici ne consentir nullement encore à me composer un spécial idiome, à l’aide duquel on trouverait bon que j’honore le ciel et la terre. Au reste, si je maintiens le vœu que j’ai fait naguère à Cérès, à Pan et à Bacchus, de me brûler, en quelque sorte, à la naissance de leurs nouvelles merveilles, afin de paraître en effet conformément à leur désir, c’est par politesse pour ces dieux, par respect et par discrétion.

Pour finir, je ne prétends point répondre à toutes les critiques justes que pourra susciter ce livre, mais il me plairait simplement de réduire, à l’avance, les quelques objections puériles dont on ne peut sans doute manquer de m’accabler avec esprit et avec insistance. Pour les premières, en vérité, je serai extrêmement heureux qu’on me les fit, car cela m’assurerait au moins de l’intelligence de ceux qui me lisent.

Quant à moi, je tairai les louanges infiniment riches et nombreuses dont mon ouvrage me paraît digne, de peur que les personnes qui auraient désiré m’en combler à leur tour, ne le fissent pas sans un certain malaise, ou prennent, tout à coup, ce prétexte afin de n’en plus ajouter aux miennes, et par crainte que les autres ne rient et se détournent. Cependant, j’imagine que ces méditations ne seront pas sans quelque prix, à l’avenir, si de jeunes auteurs lui en trouvent assez, pour s’en inspirer dans des créations plus sublimes et plus excellentes que les miennes.

Note II

Page 83.

a. En vérité, je ne doute point que cette méditation n’inspire de l’épouvante à des personnages du commun, lesquels sont habitués à tomber dans les larmes, quand meurent leurs amantes, soit l’une ou soit l’autre. — II est vrai que cette affliction est en quelque sorte un usage "à quoi on ne se peut soustraire, et bien qu’il incommode nos propres sentiments, je conçois qu’il s’explique assez,.

Ce mépris de l’individu, — mépris dont je compose l’éloge, — ne pensez point qu’il restreigne ses effets à cette cérémonie funèbre. J’espère exposer, bientôt au public, dans un petit traité spécieux, combien M individu intéresse peu le monde, et conséquemment, je souhaite lui prouver que la « propagande par le fait » Ravachol et Napoléon trouvent leur excuse dans cette notion morale.

b. Est-il utile de dissiper le malentendu apparent que pourrait créer au cours de ces pages, l’emploi que je fais de termes identiques, pour exprimer des idées opposées ? Tantôt, je défends au lecteur de s’attendrir avec violence sur les vulgaires personnes qui meurent communément et dont la privation les ruine dans les délices que celles-ci faisaient naître en lui ; tantôt, je l’exhorte) au contraire, à regretter la mort des sages et des héros, à cause des prodigieuses félicités qu’il perd. Cependant, peut-on ne point distinguer la différence de ces deux sentiments ? X’a-t-on pas aperçu encore ce que j’entends par un grand homme ? Et ne sait-on point qu’il existe, enfin, de supérieures béatitudes dont le poète est le divin révélateur, qui sont perpétuelles et irremplaçables, tandis que l’extinction des autres nous dérange seulement dans nos habitudes.

Note III

Page 140.

Déjà, un homme s’est embelli au temps de la Révolution, de ces vertus de sacrifice. Je pense au roi Louis XVI qui semble un gros bonhomme, mais de qui l’apparente lourdeur cachait une surprenante subtilité. On lui tait un grief de son acceptation, tandis qu’il convient de l’en admirer. Je ne sais plus quel historien s’est fait l’éditeur d’un petit carnet sur quoi ce roi si perspicace, durant que grondait l’émeute populaire, notait au jour le jour, son mémoire spirituel, le détail de ses sentiments. Rien n’égale ces confidences. Le goût n’en est point singulier, et son langage demeure banal. Il y rappelle ses bons repas, les viandes, les vins et le pain, il relate de petits achats, une multitude de minuties, des dentelles, des roses, des guirlandes, le tout, paré, de ci, de là, par quelques menues réflexions. De cette tragique fuite à Varennes, des particulières conjonctures qui lui en interdirent le bénéfice, au point qu’elles décidèrent sa ruine, son emprisonnement et sa mort, croyez-vous que son attention, strictement, n’a su retenir qu’une odeur d’huile dans une cuisine et la grossièreté de son compagnon ? Cette sage indolence dépasse certainement tout ce que nous vantent d’antiques philosophes sur le renoncement des héros. Pourvu qu’on lui servit, à celui-ci, de crépitantes fritures, des cailles et des œufs frais, il se déclare content du monde. C’est qu’il avait conçu son infortune. Il se présageait douloureux. Assuré des fatalités qui pèseraient sur soi et sa race, de la véhémence des hommes de son temps, de leur logique férocité, de la nécessité où serait la nation de lui conquérir ses richesses, et de précipiter la date de sa mort même, ce grand homme résolut d’obéir au destin. Il ne se révolta jamais. Et qu’eùt-il pu faire contre un peuple ? Au lieu de s’enfiévrer sur les affaires publiques, et de ressentir à l’avance la noire souffrance dont l’épuiseraient des catastrophes attendues, il s’occupa de soi-même, il se réjouit à cause des fruits, et le matin même où il dut périr, sans rien peçdre de sa complaisance à l’égard du pain et des alcools verts, il mangea et but patiemment.

NOTE IV

Page 161.

a. Peut-être s’est-on mépris sur le sens de cette roide diatribe. Quand je la publiai, dans une brillante revue, Documents sur le Naturisme, quelques personnes qui s’honorent de la lire, me firent part de leurs opinions et je conçus distinctement qu’ils se tenaient fort loin de moi. Ils s’étonnèrent que j’attaque un grand homme. Ils voyaient là une sorte de noir blasphème, car ils envisagent le génie comme digne de toute consécration. La violence que j’avais montrée à l’égard de William Shakespeare les touchait bien plus que mes raisons mêmes. Ils en étaient effarouchés.

C’est là une grossière émotion. Si j’eus nié les talents de ce sublime poète, je conçois qu’ils eussent pu me marquer quelque émoi. Mais, tout au cours de cette critique je n’ai point proposé de tels dénigrements. Pourtant, il est possible de haïr un génie. Je ne crois pas que l’on déteste un personnage du commun. Mais un grand poète est plus responsable. Voilà un monde, paradis ou enfer. Sa fréquentation nous réjouit ou nous exténue de tristesse, selon qu’il atteint nos pensées, qu’il en est limitrophe, ou bien qu’il s’en écarte.

Pour un jeune homme capable de haine et d’enthousiasme, où éprouverait-il noblement deux émotions aussi puissantes sinon en compagnie des sages et des poètes ? Ceux-ci l’avertissent de son caractère. Ils lui serviront d’épreuve. A lire une ode ou un roman, il connaît l’arôme des forêts, l’amertume de l’herbe et de la mer verte. Cela lui indique ses désirs, ses goûts, la force de sa pensée, son véridique destin et l’esprit national.

b. Riche de cette opinion au sujet des héros, j’ai dû subir, en conséquence, les pesants libelles de plusieurs critiques, et quoique la plupart d’entre eux fussent tout dépourvus de finesse, le plus lourd — j’ai perdu son nom — m’ayant couvert de médisances, sut montrer ensuite, par toutes ses diatribes, qu’il était assez offensé de la réponse que je lui fis. Je ne rappellerais point cela, si certains de mes commentaires que sollicitaient ces attaques, n’avaient ici, peut-être, de l’importance. J’en citerai donc ce fragment :

« D’où vient Hamlet, et pourquoi son destin ? »

Oui, cette demande est plausible. On ne sait rien de cette âme. Une étrange catastrophe la détourne de sa route pour de terrifiantes aventures. Le mystère de son être ajoute à notre effroi. Eh bien ! je désire une autre émotion.

Le but de l’art, pour un poète, n’est pas de peindre une destinée, dans ses plus tragiques et subites périodes, mais à chaque minute de son cours logique. Epaminondas ou Hamlet ne sont sublimes, — dit-on — tumultueux à chanter que vers le temps qui environne leur mort ; mais en face de ces personnages que transfigure un provisoire émoi, un laboureur ou ce marin, voilà des héros perpétuels.

Ah ! nous voulons la vie plus pure, plus simple et harmonieuse aussi ! Le tragique d’un destin dévie, fausse celui-ci. Dès l’instant qu’un homme tue ou meurt, sa beauté intrinsèque solennelle disparaît. Au culte de l’individu, de sa pensée intérieure, de ses petites ambitions, des tourmentes de sa passion, j’oppose le culte ,du Héros qui travaille. Les profondes rumeurs des cités, des ports rouges, goudronneux, les quais sonores ,d’esclaves, d’énormes cargaisons d’or, l’industrie au hameau, le prodigieux tumulte que font les forges de fer, les vagues, les flots blancs, telle est l’étude que je prêche ! Tel est l’univers poétique duquel je propose la méditation.

Pour revenir à Hamlet, je le trouve pire, sans harmonie. Il est viable en Grèce, en Islande, sur la montagne ou près du lac. C’est un héros sentimental. De là l’indifférence de la Nature. — Cependant, à un pécheur la mer est indispensable. Que l’on conçoive, donc, une vie plus parfaite. Le mot que prononcera cet homme ne fait pas allusion qu ’à soi, mais aussi aux blanches vagues qui s’ébrouent, bondisseut sur les rocs, à un poisson parmi de glauques goémons d’or, aux herbes encore, et aux coraux marins ! — Ah ! voilà l’eurythmie enfin ! La nature passionnée, chuchote autour d’un homme. Le ciel est attentif, l’eau heureuse ! beau soleil ! »

c. Je désire que l’on comprenne bien. Avec la conception du monde que j’ai tenté de me construire, seraitil possible d’admirer Shakespeare ? Et Wagner, encore un coup, comment pouvons-nous en être si épris ? Ces grands hommes, génies nationaux, nous aident violemment à comprendre une race, avec l’eau et le ciel, la flore particulière. Mieux que les récits de voyages, les rapports des savants, les études ethniques, qu’ont fait tour à tour de sages géologues et des philosophes, les drames de ces deux grands poètes sont capables de nous éclairer sur le peuple et sur la contrée pour qui ils. les ont composé.

Cependant cette antipathie, que je m’infatue d’éprouver à l’égard de William Shakespeare et de Wagner, mon tempérament l’excuse, mes hérédités l’exigent, car la compagnie de ces hommes excède précisément mes notions communales, et il me serait impossible de prendre du goût pour leur nation, de m’habituer à leur climat.

Note V Page 175.

Vers le commencement de l’été, j’ai pu vérifier en Hollande, au cours d’un délicieux voyage, la solide vérité de ces sentences. Conquis sur la force de la mer, ce pays est verdâtre, solennel, familial. D’écumeux pacages sans limites roulent des flux de sonores herbages où s’ébattent des poulains et des troupeaux sauvages. Le ciel sur tout cela est d’une grande transparence. Des maisons scintillent, très légères comme si personne n’y habitait. Leur propreté est légendaire. Près des petites croisées qu’ornent de fines boiseries blanches, bleuâtres ou cramoisies, les jeunes fleurs tresseut leurs guirlandes vives. Conformément à l’horizon, les villages sont pressés et bas. Pour les préserver du froid et de l’eau, les murs lisses s’opposent joyeusement. Les sites, les rivières et la mer sont d’une même coloration verte. Nul enclos de vignes ou de blé n’en varie l’uniformité et c’est donc afin de l’illuminer que les habitants de cette glauque région colorent leurs maisonnettes de teintes aussi vivaces et d’une manière diverse.

Rien de plus naturel que leurs prés et leurs plaines Rien de plus humain que leurs bourgs. Là, tout a la marque de leur âme. Ils ont su s’imposer à ce paysage triste, sans en défigurer le sens, l’eurythmie et l’anxieux repos.

NOTE VI

Page 23 p.

On ne manquera pas, un jour ou bien l’autre, de me faire les plus vifs reproches, au sujet de cet opuscule sur la Poésie Nationale, au cours duquel je parle, sans -cesse, avec une grande admiration, avec irrévérence aussi, de ci, de là, et quelquefois avec fureur, de Hugo, -de Richard Wagner et de Zola. Le respect que j’ai pour ces grands poètes, n’excusera point aux yeux de la plupart des gens l’insolente frénésie de mes atta,ques contre eux, à laquelle me contraint pourtant ma conception de la beauté. A vrai dire, je sais bien que ce bref opuscule contient et dessèche une foule d’arguments. Peut-être ne sont-ils pas suffisamment lucides, j’ai l’intention d’y revenir. J’en accentuerai le relief, et j’en éclairerai tous les jeux.

Sur Emile Zola, par exemple, il faudrait dire encore la riche vitalité de ses ouvrages, dans lesquels tressaille la terre tout entière. On devrait expliquer l’éthique qui en émane naturellement, et il serait assez convenable d’en étudier la vision de l’amour, par quoi cet écrivain a su solemniser les cyniques luxures et les voluptés.

Mais il est temps, pour moi, d’illuminer le monde duquel je me présume le spectateur unique. Après cette chère petite Clarisse que j’ai aimée tout un hiver, il me sera sans doute possible de « créer » le peuple et le site, la mer, la lumière et la plage que j’ai entrevus au hasard des routes. — Quelle cité, quelle race enfanter ?...

Note vu

Dans cet ouvrage, je parle assez souvent de Dieu. Faut-il rappeler — car je me suis déjà expliqué sur cela — que si j’emploie ce mot, c’est seulement afin de faire allusion à la domination du sol, aux péripéties et aux destinées, à la trajectoire des étoiles non moins qu’au balancement de l’herbe et au lourd battement des mers sur le sable. Ainsi ce terme, dans mon esprit, ne vaut que comme une métaphore.

TABLE

Pages.

A Émile Zola 9

Préambule 13

Les Disciples 33

L’Émotion 63

La Mort 81

Le Destin 101

Le Pathétique Romanesque 149

Le Foyer 173

Les Grands Hommes 191

Fin de l’Hiver 217

Hugo, Richard Wagner, Zola 237

Appendice 265