L’Homme Plante

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L’Homme Plante
Œuvres philosophiques de La Mettrie, Nouvelle édition précédée de son éloge par Frédéric II, roi de Prusse, 1796 - Tome Second

Préface.

LHomme eſt ici métamorphoſé en plante, mais ne croyez pas que ce ſoit une fiction dans le goût de celle d’Ovide. La ſeule analogie du regne végétal & du regne animal m’a fait découvrir dans l’un, les principales parties qui ſe trouvent dans l’autre. Si mon imagination joue ici quelquefois, c’eſt, pour ainſi dire, ſur la table de la vérité ; mon champ de bataille eſt celui de la nature, dont il n’a tenu qu’à moi d’être aſſez peu ſingulier, pour en diſſimuler les variétés.


L’Homme plante.

Chapitre premier.

Nous commençons à entrevoir l’uniformité de la nature : ces rayons de lumiere encore foibles ſont dûs à l’étude de l’hiſtoire naturelle ; mais juſqu’à quel point va cette uniformité ?

Prenons garde d’outrer la nature, elle n’eſt pas ſi uniforme, qu’elle ne s’écarte ſouvent de ſes lois les plus favorites : tâchons de ne voir que ce qui eſt, ſans nous flatter de tout voir : tout eſt piege ou écueil, pour un eſprit vain & peu circonſpect.

Pour juger de l’analogie qui ſe trouve entre les deux principaux regnes, il faut comparer les parties des plantes avec celles de l’homme, & ce que je dis de l’homme, l’appliquer aux animaux.

Il y a dans notre eſpece, comme dans les végétaux, une racine principale & des racines capillaires. Le réſervoir des lombes & le canal thoracique, forment l’une, & les veines lactées ſont les autres. Mêmes uſages, mêmes fonctions par-tout. Par ces racines, la nourriture eſt portée dans toute l’étendue du corps organiſé.

L’homme n’eſt donc point un arbre renverſé, dont le cerveau ſeroit la racine, puiſqu’elle réſulte du ſeul concours des vaiſſeaux abdominaux qui ſont les premiers formés ; du moins le ſont-ils avant les tégumens qui les couvrent, & forment l’écorce de l’homme. Dans le germe de la plante, une des premieres choſes qu’on aperçoit, c’eſt ſa petite racine, enſuite ſa tige ; l’une deſcend, l’autre monte.

Les poumons ſont nos feuilles. Elles ſuppléent à ce viſcere dans les végétaux, comme il remplace chez nous les feuilles qui nous manquent. Si ces poumons des plantes ont des branches, c’eſt pour multiplier leur étendue, & qu’en conſéquence il y entre plus d’air : ce qui fait que les végétaux, & ſur-tout les arbres en reſpirent en quelque ſorte plus à l’aiſe. Qu’avions-nous beſoin de feuilles & de rameaux ? La quantité de nos vaiſſeaux & de nos véſicules pulmonaires, eſt ſi bien proportionnée à la maſſe de notre corps, à l’étroite circonférence qu’elle occupe, qu’elle nous ſuffit. C’eſt un grand plaiſir d’obſerver ces vaiſſeaux & la circulation qui s’y fait principalement dans les amphibies.

Mais quoi de plus reſſemblant que ceux qui ont été découverts & décrits par les Harvées de la botanique ! Ruiſch, Boerhaave, &c. ont trouvé dans l’homme la même nombreuſe ſuite de vaiſſeaux que Malpighi, Leuvvenhœk, van Royen, dans les plantes ? Le cœur bat-il dans tous les animaux ? enfle-t-il leurs veines de ces ruiſſeaux de ſang, qui portent dans toute la machine le ſentiment & la vie ? La chaleur, cet autre cœur de la nature, ce feu de la terre & du ſoleil, qui ſemble avoir paſſé dans l’imagination des poëtes, qui l’ont peint ; ce feu, dis-je, fait également circuler les ſucs dans les tuyaux des plantes, qui tranſpirent comme nous. Quelle autre cauſe en effet pourroit faire tout germer, croître, fleurir & multiplier dans l’univers ?

L’air paroît produire dans les végétaux les mêmes effets qu’on attribue avec raiſon dans l’homme, à cette ſubtile liqueur des nerfs, dont l’exiſtence eſt prouvée par mille expériences.

C’eſt cet élément, qui par ſon irritation & ſon reſſort fait quelquefois élever les plantes au-deſſus de la ſurface des eaux, s’ouvrir & ſe fermer, comme on ouvre & ferme la main : phénomene dont la conſidération a peut-être donné lieu à l’occaſion de ceux qui ont fait entrer l’éther dans les eſprits animaux, auxquels il ſeroit mêlé dans les nerfs.

Si les fleurs ont leurs feuilles, ou pétales, nous pouvons regarder nos bras & nos jambes comme de pareilles parties. Le nectarium, qui eſt le réſervoir du miel dans certaines fleurs telles que la tulippe, la roſe, &c. eſt celui du lait dans la plante femelle de notre eſpece, lorſque la mâle le fait venir. Il eſt double, & a ſon ſiege à la baſe latérale de chaque pétale, immédiatement ſur un muſcle conſidérable, le grand pectoral.

On peut regarder la matrice vierge, ou plutôt non groſſe, ou, ſi l’on veut, l’ovaire, comme un germe qui n’eſt point encore fécondé. Le ſtylus de la femme eſt le vagin ; la vulve, le mont de Vénus avec l’odeur qu’exhalent les glandes de ces parties, répondent au Stigma : & ces choſes, la matrice, le vagin & la vulve forment le Piſtille ; nom que les botaniſtes modernes donnent à toutes les parties femelles des plantes.

Je compare le péricarpe à la matrice dans l’état de groſſeſſe, parce qu’elle ſert à envelopper le fœtus. Nous avons notre graine comme les plantes, & elle eſt quelquefois fort abondante.

Le nectarium ſert à diſtinguer les ſexes dans notre eſpece, quand on veut ſe contenter du premier coup d’œil, mais les recherches les plus faciles ne ſont pas les plus sûres ; il faut joindre le piſtille au nectarium, pour avoir l’eſſence de la femme ; car le premier peut bien ſe trouver ſans le ſecond, mais jamais le ſecond ſans le premier, ſi ce n’eſt dans des hommes d’un embonpoint conſidérable, & dont les mamelles imitent d’ailleurs celles de la femme, juſqu’à donner du lait, comme Morgagni & tant d’autres en rapportent l’obſervation. Toute femme imperforée, ſi on peut appeler femme, un être qui n’a aucun ſexe, telle que celle dont je fais plus d’une fois mention, n’a point de gorge, c’eſt le bourgeon de la vigne, ſur-tout cultivée.

Je ne parle point du calice, ou plutôt du corole, parce qu’il eſt étranger chez nous, comme je le dirai.

C’en eſt aſſez, car je ne veux point aller ſur les briſées de Corneille Agrippa. J’ai décrit botaniquement la plus belle plante de notre eſpece, je veux dire la femme ; ſi elle eſt ſage, quoique métamorphoſée en fleur, elle n’en ſera pas plus facile à cueillir.

Pour nous autres hommes, ſur leſquels un coup d’œil ſuffit, fils de Priape, animaux ſpermatiques, notre étamine eſt comme roulée en tube cylindrique, c’eſt la verge, & le ſperme eſt notre poudre fécondante. Semblables à ces plantes, qui n’ont qu’un mâle, nous ſommes des Monandria : les femmes font des Monagynia, parce qu’elles n’ont qu’un vagin. Enfin le genre humain, dont le mâle eſt ſéparé de la femelle, augmentera la claſſe des Dieciœ : je me ſers des mots dérivés du grec, & imaginés par Linnæus.

J’ai cru devoir expoſer d’abord l’analogie qui regne entre la plante & l’homme déjà formés, parce qu’elle eſt plus ſenſible & plus facile à ſaiſir. En voici une plus ſubtile, & que je vais puiſer dans la génération des deux regnes.

Les plantes ſont mâles & femelles, & ſe ſecouent comme l’homme, dans le congrès. Mais en quoi conſiſte cette importante action qui renouvelle toute la nature ? Les globules infiniment petits, qui ſortent des grains de cette pouſſiere, dont ſont couvertes les étamines des fleurs, ſont enveloppés dans la coque de ces grains, à-peu-près comme certains œufs, ſelon Needham & la vérité. Il me ſemble que nos gouttes de ſemence ne répondent pas mal à ces grains, & nos vermiſſeaux à leurs globules. Les animalcules de l’homme ſont véritablement enfermés dans deux liqueurs, dont la plus commune, qui eſt le ſuc des proſtates, enveloppe la plus précieuſe, qui eſt la ſemence proprement dire ; & à l’exemple de chaque globule de poudre végétale, ils contiennent vraiſemblablement la plante humaine en miniature. Je ne ſais pourquoi Needham s’eſt aviſé de nier ce qu’il eſt ſi facile de voir. Comment un phyſicien ſcrupuleux, un de ces prétendus ſectateurs de ſeule expérience, ſur des obſervations faites dans une eſpece, oſe-t-il conclure que les mêmes phénomenes doivent ſe rencontrer dans une autre, qu’il n’a cependant point obſervée, de ſon propre aveu ? De telles concluſions tirées pour l’honneur d’une hypotheſe, dont on ne hait que le nom, fâché que la choſe n’ait pas lieu, de telles concluſions, dis-je, en font peu à leur auteur. Un homme du mérite de Needham avoit encore moins beſoin d’exténuer celui de M. Geoffroy, qui, autant que j’en puis juger par ſon mémoire ſur la ſtructure & les principaux uſages des fleurs, a plus que conjecturé que les plantes étoient fécondées par la pouſſiere de leurs étamines. Ceci ſoit dit en paſſant.

Le liquide de la plante diſſout mieux qu’aucun autre, la matiere qui doit la féconder ; de ſorte qu’il n’y a que la partie la plus ſubtile de cette matiere qui aille frapper le but.

Le plus ſubtil de la ſemence de l’homme ne porte-t-il pas de même ſon ver, ou ſon petit poiſſon, juſque dans l’ovaire de la femme ?

Needham[1] compare l’action des globules fécondants à celle d’une éolipille violemment échauffé. Elle paroit auſſi ſemblable à une eſpece de petite bileveſée, tant dans la nature même, ou dans l’obſervation, que dans la figure que ce jeune & illuſtre naturaliſte Anglois nous a donnée de l’éjaculation des plantes.

Si le ſuc propre à chaque végétal produit cette action d’une maniere incompréhenſible, en agiſſant ſur les grains de pouſſiere, comme l’eau ſimple fait d’ailleurs, comprenons-nous mieux comment l’imagination d’un homme qui dort, produit des pollutions, en agiſſant ſur les muſcles érecteurs & éjaculateurs, qui, même ſeuls & ſans le ſecours de l’imagination, occaſionnent quelquefois les mêmes accidents ? À moins que les phénomenes qui s’offrent de part & d’autre, ne vinſſent d’une même cauſe, je veux dire d’un principe d’irritation, qui après avoir tendu les reſſorts, les feroit ſe débander. Ainſi l’eau pure, & principalement le liquide de la plante, n’agiroit pas autrement ſur les grains de pouſſiere, que le ſang & les eſprits ſur les muſcles & réſervoirs de la ſemence.

L’éjaculation des plantes ne dure qu’une ſeconde ou deux ; la nôtre dure-t-elle beaucoup plus ? Je ne le crois pas : quoique la continence offre ici des variétés qui dépendent du plus ou moins de ſperme amaſſé dans les véſicules ſéminales. Comme elle ſe fait dans l’expiration, il falloit qu’elle fût courte : des plaiſirs trop longs euſſent été notre tombeau. Faute d’air ou d’inſpiration, chaque animal n’eût donné la vie qu’aux dépens de la ſienne propre, & fût véritablement mort de plaiſir.

Mêmes ovaires, mêmes œufs & même faculté fécondante. La plus petite goutte de ſperme, contenant un grand nombre de vermiſſeaux, peut, comme on l’a vu, porter la vie dans un grand nombre d’œufs.

Même ſtérilité encore, même impuiſſance des deux côtés : s’il y a eu de grains qui frappent le but, & ſoient vraiment féconds, peu d’animalcules percent l’œuf féminin. Mais dès qu’une fois il s’y eſt implanté, il y eſt nourri, comme le globule de poudre, & l’un & l’autre forment avec le temps l’être de ſon eſpece, un homme & une plante.

Les œufs, ou les graines de la plante, mal-à-propos appelés germes, ne deviennent jamais fœtus, s’ils ne ſont fecondés par la pouſſiere dont il s’agit ; de même une femme ne fait point d’enfant, à moins que l’homme ne lui lance, pour ainſi dire, l’abrégé de lui-même au fond des entrailles.

Faut-il que cette pouſſiere ait acquis un certain degré de maturité pour être féconde ? La ſemence de l’homme n’eſt pas plus propre à la génération dans le jeune âge, peut-être parce que notre petit ver ſeroit encore alors dans un état de nymphe, comme le traducteur de Needham l’a conjecturé. La même choſe arrive, lorſqu’on eſt extrêmement épuiſé, ſans doute parce que les animalcules mal nourris meurent, ou du moins ſont trop foibles. On ſeme en vain de telles graines, ſoit animales, ſoit végétales ; elles ſont ſtériles & ne produiſent rien. La ſageſſe eſt la mere de la fécondité.

L’amnios, le chorion, le cordon ombilical, la matrice, &c. ſe trouvent dans les deux regnes. Le fœtus humain ſort-il enfin par ſes propres efforts de la priſon maternelle ? Celui des plantes, ou, pour le dire néologiquement, la plante embrionnée, tombe au moindre mouvement, dès qu’elle eſt mûre : c’eſt l’accouchement végétal.

Si l’homme n’eſt pas une production végétale, comme l’arbre de Diane, & les autres, c’eſt du moins un inſecte qui pouſſe ſes racines dans la matrice, comme le germe fécondé des plantes dans la leur. Il n’y auroit cependant rien de ſurprenant dans cette idée, puiſque Needham obſerve que les polypes, les bernacles & autres animaux ſe multiplient par végétation. Ne taille-t-on pas encore, pour ainſi dire, un homme comme un arbre ? Un auteur univerſellement ſavant l’a dit avant moi. Cette forêt de beaux hommes qui couvre la Pruſſe, eſt due aux ſoins & aux recherches du feu roi. La généroſité réuſſit encore mieux ſur l’eſprit ; elle en eſt l’aiguillon, elle ſeule peut le tailler, pour ainſi dire, en arbres des jardins de Marli, & qui plus eſt, en arbres qui, de ſtériles qu’ils euſſent été, porteront les plus beaux fruits. Eſt-il donc ſurprenant que les beaux arts prennent aujourd’hui la Pruſſe pour leur pays natal ? Et l’eſprit n’avoit-il pas droit de s’attendre aux avantages les plus flatteurs, de la part d’un prince qui en a tant ?

Il y a encore parmi les plantes des noirs, des mulâtres, des taches où l’imagination n’a point de part, ſi ce n’eſt peut-être dans celle de Mr. Colonne. Il y a des panaches ſinguliers, des montres, des loupes, des goëtres, des queues de ſinges & d’oiſeaux ; & enfin, ce qui forme la plus grande & la plus merveilleuſe analogie, c’eſt que les fœtus des plantes ſe nourriſſent, comme Mr. Monroo l’a prouvé, ſuivant un mélange du mécaniſme des ovipares & des vivipares. C’en eſt aſſez ſur l’analogie des deux regnes.


Chapitre ſecond.

Je paſſe à la ſeconde partie de cet ouvrage, ou à la différence des deux regnes.

La plante eſt enracinée dans la terre qui la nourrit, elle n’a aucuns beſoins, elle ſe féconde elle-même, elle n’a point la faculté de ſe mouvoir ; enfin on l’a regardée comme un animal immobile, qui cependant manque d’intelligence, & même de ſentiment.

Quoique l’animal ſoit une plante mobile, on peut le conſidérer comme un être d’une eſpece bien différente : car non ſeulement il a la puiſſance de ſe mouvoir, & le mouvement lui coûte ſi peu, qu’il influe ſur la ſaineté des organes dont il dépend ; mais il ſent, il penſe, il peut ſatiſfaire cette foule de beſoins dont il eſt aſſiégé.

Les raiſons de ces variétés ſe trouvent dans ces variétés même, avec les loix que je vais dire.

Plus un corps organiſé a de beſoins, plus la nature lui a donné de moyens pour les ſatiſfaire. Ces moyens ſont les divers degrés de cette ſagacité, connue ſous le nom d’inſtinct dans les animaux, & d’âme dans l’homme.

Moins un corps organiſé a de néceſſités, moins il eſt difficile à nourrir & à élever, plus ſon partage d’intelligence eſt mince. Les êtres ſans beſoins, ſont auſſi ſans eſprit : derniere loi qui s’enfuit des deux autres.

L’enfant collé au téton de ſa nourrice qu’il tete ſans-ceſſe, donne une juſte idée de la plante. Nourriſſon de la terre, elle n’en quitte le ſein qu’à la mort. Tant que la vie dure, la plante eſt identifiée avec la terre ; leurs viſceres ſe confondent, & ne ſe ſéparent que par force. Delà point d’embarras, point d’inquiétude pour avoir de quoi vivre ; par conſéquent point de beſoins de ce côté.

Les plantes font encore l’amour ſans peine ; car ou elles portent en ſoi le double inſtrument de la génération, & ſont les ſeuls hermaphrodites qui puiſſent s’engroſſer eux-mêmes ; ou ſi dans chaque fleur les ſexes ſont ſéparés, il ſuffit que les fleurs ne ſoient pas trop éloignées les unes des autres, pour qu’elles puiſſent ſe mêler enſemble. Quelquefois même le congrès ſe fait, quoique de loin, & même de fort loin. Le palmier de Pontanus n’eſt pas le ſeul exemple d’arbres fécondés à une grande diſtance. On ſait depuis long-temps que ce ſont les vents, ces meſſagers de l’amour végétal, qui portent aux plantes femelles le ſperme des mâles. Ce n’eſt point en plein vent que les nôtres courent ordinairement de pareils riſques.

La terre n’eſt pas ſeulement la nourrice des plantes, elle en eſt en quelque ſorte l’ouvriere ; non contente de les allaiter, elle les habille. Des mêmes ſucs qui les nourriſſent, elle fait filer des habits qui les enveloppent. C’eſt le corolle, dont j’ai parlé, & qui eſt orné des plus belles couleurs. L’homme, & ſur-tout la femme, ont le leur en habits, & en divers ornemens, durant le jour ; car la nuit ce ſont des fleurs preſque ſans enveloppe.

Quelle différence des plantes de notre eſpece, à celles qui couvrent la ſurface de la terre ! Rivales des aſtres, elles forment le brillant émail des prairies : mais elles n’ont ni peines, ni plaiſirs. Que tout eſt bien compoſé ! Elles meurent comme elles vivent, ſans le ſentir. Il n’étoit pas juſte que qui vit ſans plaiſir, mourût avec peine.

Non-ſeulement les plantes n’ont point d’ame, mais cette ſubſtance leur étoit inutile. N’ayant aucune des néceſſités de la vie animale, aucune ſorte d’inquiétude, nuls ſoins, nuls pas à faire, nuls déſirs, toute ombre d’intelligence leur eût été auſſi ſuperflue, que la lumiere à un aveugle. Au défaut de preuves philoſophiques, cette raiſon jointe à nos ſens, dépoſe donc contre l’âme des végétaux.

L’inſtinct a été encore plus légitimement refuſé à tous les corps fixement attachés aux rochers, aux vaiſſeaux, ou qui ſe forment dans les entrailles de la terre.

Peut-être la formation des minéraux ſe fait-elle ſuivant les loix de l’attraction ; en ſorte que le fer n’attire jamais l’or, ni l’or le fer, que toutes les parties hétérogenes ſe repouſſent, & que les ſeules homogenes s’uniſſent, ou font un corps entr’elles. Mais ſans rien décider dans une obſcurité commune à toutes les générations, parce que j’ignore comment ſe fabriquent les foſſiles, faudra-t-il invoquer, ou plutôt ſuppoſer une ame, pour expliquer la formation de ces corps ? Il ſeroit beau, (ſur-tout après en avoir dépouillé des êtres organiſés, où ſe trouvent autant de vaiſſeaux que dans l’homme) il ſeroit donc beau, dis-je, d’en vouloir revêtir des corps d’une ſtructure ſimple, groſſiere & compacte !

Imaginations, chimeres antiques, que toutes ces ames prodiguées à tous les regnes ! Et ſottiſes aux modernes qui ont eſſayé de les rallumer d’un ſouffle ſubtil ! Laiſſons leurs noms & leurs mânes en paix ; le Galien des Allemands, Sennert, ſeroit trop maltraité.

Je regarde tout ce qu’ils ont dit comme des jeux philoſophiques & des bagatelles qui n’ont de mérite que la difficulté, difficiles nugœ. Faut-il avoir recours à une ame pour expliquer la croiſſance des plantes, infiniment plus prompte que celle des pierres ? Et dans la végétation de tous les corps, depuis le mou juſqu’au plus dur, tout ne dépend-il pas des ſucs nourriciers plus ou moins terreſtres, & appliqués avec divers degrés de force à des maſſes plus ou moins dures ? Par-là en effet je vois qu’un rocher doit moins croître en cent ans, qu’une plante en huit jours.

Au reſte, il faut pardonner aux anciens leurs ames générales & particulieres. Ils n’étoient point verſés dans la ſtructure & l’organiſation des corps, faute de phyſique expérimentale & d’anatomie. Tout devoit être auſſi incompréhenſible pour eux, que pour ces enfans, ou ces ſauvages, qui voyant pour la premiere fois une montre, dont ils ne connoiſſent pas les reſſorts, la croient animée, ou douée d’une ame comme eux, tandis qu’il ſuffit de jeter les yeux ſur l’artifice de cette machine, artifice ſimple, qui ſuppoſe véritablement, non une ame qui lui appartienne en propre, mais celle d’un ouvrier intelligent, ſans lequel jamais le haſard n’eût marqué les heures & le cours du ſoleil.

Nous beaucoup plus éclairés par la phyſique, qui nous montre qu’il n’y a point d’autre ame du monde que dieu & le mouvement ; d’autre ame des plantes, que la chaleur ; plus éclairés par l’anatomie, dont le ſcapel s’eſt auſſi heureuſement exercé ſur elles, que ſur nous & les animaux ; enfin plus inſtruits par les obſervations microſcopiques qui nous ont découvert la génération des plantes, nos yeux ne peuvent s’ouvrir au grand jour de tant de découvertes, ſans voir, malgré la grande analogie expoſée ci-devant, que l’homme & la plante different peut-être encore plus entr’eux, qu’ils ne ſe reſſemblent. En effet, l’homme eſt celui de tous les êtres connus juſqu’à préſent, qui a le plus d’ame, comme il étoit néceſſaire que cela fût ; & la plante celui de tous auſſi, ſi ce n’eſt les minéraux, qui en a & en devoit avoir le moins. La belle ame après tout, qui ne s’occupant d’aucuns objets, d’aucuns deſirs, ſans paſſions, ſans vices, ſans vertus, ſur-tout ſans beſoins, ne ſeroit pas même chargée du ſoin de pourvoir à la nourriture de ſon corps.

Après les végétaux & les minéraux, corps ſans ame, viennent les êtres qui commencent à s’animer, tels ſont le polype, & toutes les plantes animales inconnues juſqu’à ce jour, & que d’autres heureux Trembleys découvriront avec le temps.

Plus les corps dont je parle tiendront de la nature végétale, moins ils auront d’inſtinct, moins leurs opérations ſuppoſeront de diſcernement.

Plus ils participeront de l’animalité, ou feront des fonctions ſemblables aux nôtres, plus ils ſeront généreuſement pourvus de ce don précieux. Ces êtres mitoyens ou mixtes, que j’appelle ainſi, parce qu’ils ſont enfans des deux regnes, auront en un mot d’autant plus d’intelligence, qu’ils ſeront obligés de ſe donner de plus grands mouvemens pour trouver leur ſubſiſtance.

Le dernier, ou le plus vil des animaux, ſuccede ici à la plus ſpirituelle des plantes animales ; j’entends celui qui de tous les véritables êtres de cette eſpece, ſe donne le moins de mouvement, ou de peine, pour trouver ſes alimens & ſa femelle, mais toujours un peu plus que la premiere plante animale. Cet animal aura plus d’inſtinct qu’elle, quand ce ſurplus de mouvement ne ſeroit que de l’épaiſſeur d’un cheveu. Il en eſt de même de tous les autres, à proportion des inquiétudes qui les tourmentent : car ſans cette intelligence relative aux beſoins, celui-ci ne pourroit alonger le cou, celui-là ramper, l’autre baiſſer ou lever la tête, voler, nager, marcher, & cela viſiblement exprès pour trouver ſa nourriture. Ainſi, faute d’aptitude à réparer les pertes que font ſans-ceſſe les bêtes qui tranſpirent le moins, chaque individu ne pourroit continuer de vivre : il périroit à meſure qu’il ſeroit produit, & par conſéquent les corps le ſeroient vainement, ſi dieu ne leur eût donné à tous, pour ainſi dire, cette portion de lui-même, que Virgile

exalte ſi magnifiquement dans les abeilles.

Chapitre troiſième.

Rien de plus charmant que cette contemplation, elle a pour objet cette échelle imperceptiblement graduée, qu’on voit la nature exactement paſſer par tous ſes degrés, ſans jamais ſauter en quelque ſorte un ſeul échelon dans toutes ſes productions diverſes. Quel tableau nous offre le ſpectacle de l’univers ! Tout y eſt parfaitement aſſorti, rien n’y tranche ; ſi l’on paſſe du blanc au noir, c’eſt par une infinité de nuances, ou de degrés, qui rendent ce paſſage infiniment agréable.

L’homme & la plante forment le blanc & le noir ; les quadrupedes, les oiſeaux, les poiſſons, les inſectes, les amphibies, nous montrent les couleurs intermédiaires qui adouciſſent ce frappant contraſte. Sans ces couleurs, ſans les opérations animales, toutes différentes entr’elles, que je veux déſigner ſous ce nom ; l’homme, ce ſuperbe animal, fait de boue comme les autres, eût cru être un dieu ſur la terre, & n’eut adoré que lui.

Il n’y a point d’animal ſi chétif & ſi vil en apparence, dont la vue ne diminue l’amour-propre d’un philoſophe. Si le haſard nous a placés au haut de l’échelle, ſongeons qu’un rien de plus ou de moins dans le cerveau, où eſt l’ame de tous les hommes, (excepté des Léibnitiens) peut ſur le champ nous précipiter au bas, & ne mépriſons point des êtres qui ont la même origine que nous. Ils ne ſont à la vérité qu’au ſecond rang, mais ils y ſont plus ſtables & plus fermes.

Deſcendons de l’homme le plus ſpirituel, au plus vil des végétaux, & même des foſſiles : remontons du dernier de ces corps au premier des génies, embraſſant ainſi tout le cercle des regnes, nous admirerons par-tout cette uniforme variété de la nature. L’eſprit finit-il ici ? Là on le voit prêt à s’éteindre, c’eſt un feu qui manque d’alimens : ailleurs il ſe rallume, il brille chez nous, il eſt le guide des animaux.

Il y auroit à placer ici un curieux morceau d’hiſtoire naturelle, pour démontrer que l’intelligence a été donnée à tous les animaux en raiſon de leurs beſoins : mais à quoi bon tant d’exemples & de faits ? Ils nous ſurchargeroient ſans augmenter nos lumieres, & ces faits d’ailleurs ſe trouvent dans les livres de ces obſervateurs infatigables, que j’oſe appeler les plus ſouvent les manœuvres des philoſophes.

S’amuſe qui voudra à nous ennuyer de toutes les merveilles de la nature : que l’un paſſe ſa vie à obſerver les inſectes ; l’autre à compter les petites oſſelets de la membrane de l’ouïe de certains poiſſons ; à meſurer même, ſi l’on veut, à quelle diſtance peut ſauter une puce, pour paſſer ſous ſilence tant d’autres miſérables objets ; pour moi qui ne ſuis curieux que de philoſophie, qui ne ſuis fâché que de ne pouvoir étendre les bornes, la nature active ſera toujours mon ſeul point de vue. J’aime à la voir au loin, en grand comme en général, & non en particulier, ou en petits détails, qui quoique néceſſaires juſqu’à un certain point dans toutes les ſciences, communément ſont la marque du peu de génie de ceux qui s’y livrent. C’eſt par cette ſeule maniere d’enviſager les choſes, qu’on peut s’aſſurer que l’homme non-ſeulement n’eſt point entierement une plante, mais n’eſt pas même un animal comme un autre. Faut-il en répéter la raiſon ? C’eſt qu’ayant infiniment plus de beſoins, il fallait qu’il eût infiniment plus d’eſprit.

Qui eût cru qu’une ſi triſte cauſe eût produit de ſi grands effets ? Qui eût cru qu’un auſſi fâcheux aſſujettiſſement à toutes ces importunes néceſſités de la vie, qui nous rappellent à chaque inſtant la miſere de notre origine & de notre condition, qui eût cru, dis-je, qu’un tel principe eût été la ſource de notre bonheur, & de notre dignité ; diſons plus, de la volupté même de l’eſprit, ſi ſupérieure à celle du corps ? Certainement ſi nos beſoins, comme on n’en peut douter, ſont une ſuite néceſſaire de la ſtructure de nos organes, il n’eſt pas moins évident que notre ame dépend immédiatement de nos beſoins, qu’elle eſt ſi alerte à ſatiſfaire & à prévenir, que rien ne va devant eux. Il faut que la volonté même leur obéiſſe. On peut donc dire que notre ame prend de la force & de la ſagacité, à proportion de leur multitude ; ſemblable à un général d’armée qui ſe montre d’autant plus habile & d’autant plus vaillant, qu’il a plus d’ennemis à combattre.

Je ſais que le ſinge reſſemble à l’homme par bien d’autres choſes que les dents : l’anatomie comparée en fait foi : quoiqu’elles aient ſuffi à Linnæus pour mettre l’homme au rang des quadrupedes (à la tête à la vérité). Mais quelle que ſoit la docilité de cet animal, le plus ſpirituel d’entr’eux, l’homme montre beaucoup plus de facilité à s’inſtruire. On a raiſon de vanter l’excellence des opérations des animaux, elles méritoient d’être rapprochées de celles de l’homme : Deſcartes leur avait fait tort, & il avoit ſes raiſons pour cela ; mais quoiqu’on en diſe, & quelques prodiges qu’on en raconte, ils ne portent point d’atteinte à la prééminence de notre ame ; elle eſt bien certainement de la même pâte & de la même fabrique ; mais non, ni à beaucoup près, de la même qualité. C’eſt par cette qualité ſi ſupérieure de l’ame humaine, par ce ſurplus de lumieres, qui réſulte viſiblement de l’organiſation, que l’homme eſt le roi des animaux, qu’il eſt le ſeul propre à la ſociété, dont ſon induſtrie a inventé les langues, & ſa ſageſſe les loix & les mœurs.

Il me reſte à prévenir une objection qu’on pourroit me faire. Si votre principe, me dira-t-on, étoit généralement vrai, ſi les beſoins des corps étoient la meſure de leur eſprit, pourquoi juſqu’à un certain âge, où l’homme a plus de beſoins que jamais, parce qu’il croît d’autant plus, qu’il eſt plus près de ſon origine, pourquoi a-t-il alors ſi peu d’inſtinct, que ſans mille ſoins continuels, il périroit infailliblement, tandis que les animaux à peine éclos, montrent tant de ſagacité, eux qui, dans l’hypotheſe, & même dans la variété, ont ſi peu de beſoins.

On fera peu de cas de cet argument, ſi l’on conſidere que les animaux venant au monde ont déjà paſſé dans la matrice un long temps de leur courte vie, & de là vient qu’ils ſont ſi formés, qu’un agneau d’un jour, par exemple, court dans les prairies, & broute l’herbe, comme pere & mere.

L’état de l’homme fœtus eſt proportionnellement moins long ; il ne paſſe dans la matrice qu’un vingt-cinquieme poſſible de ſa longue vie ; or n’étant pas aſſez formé, il ne peut penſer, il faut que les organes aient eu le temps de ſe durcir, d’acquérir cette force qui doit produire la lumiere de l’inſtinct, par la même raiſon qu’il ne ſort point d’étincelle d’un caillou, s’il n’eſt dur. L’homme né de parens plus nus ; plus nu, plus délicat lui-même que l’animal, il ne peut avoir ſi vîte ſon intelligence ; tardive dans l’un, il eſt juſte qu’elle ſoit précoce dans l’autre ; il n’y perd rien pour attendre ; la nature l’en dédommage avec uſure, en lui donnant des organes plus mobiles & plus déliés.

Pour former un diſcernement, tel que le nôtre, il falloit donc plus de temps que la nature n’en emploie à la fabrique de celui des animaux ; il falloit paſſer par l’enfance, pour arriver à la raiſon ; il falloit avoir les déſagrémens & les peines de l’animalité, pour en retirer les avantages qui caractériſent l’homme.

L’inſtinct des bêtes donné à l’homme naiſſant n’eût point ſuffi à toutes les infirmités qui aſſiégent ſon berceau. Toutes leurs ruſes ſuccomberoient ici. Donnez réciproquement à l’enfant le ſeul inſtinct des animaux qui en ont le plus, il ne pourra ſeulement pas lier ſon cordon ombilical, encore moins chercher le teton de ſa nourrice. Donnez aux animaux nos premieres incommodités, ils y périront tous.

J’ai enviſagé l’ame, comme faiſant partie de l’hiſtoire naturelle des corps animés, mais je n’ai garde de donner la différence graduée de l’une à l’autre, pour auſſi nouvelle que les raiſons de cette gradation. Car combien de philoſophes & de théologiens même, ont donné une âme aux animaux ? de ſorte que l’ame de l’homme, ſelon un des ces derniers, eſt à l’ame des bêtes, ce que celle des anges eſt à celle de l’homme, & apparemment toujours en remontant, celle de dieu à celle des anges.

Fin.
  1. Nouvelles découvertes faites avec le microſcope. Leyde, 1747, in-12.