100%.png

L’Homme aux quarante écus/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


L’Homme aux quarante écus
L’Homme aux quarante écusGarniertome 21 (p. 305-368).
L’HOMME
AUX QUARANTE ÉCUS


(1768)




AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS DE L’ÉDITION DE KEHL.


Après la paix de 1748, les esprits parurent se porter, en France, vers l’agriculture et l’économie politique, et on publia beaucoup d’ouvrages sur ces deux objets. M. de Voltaire vit avec peine que, sur des matières qui touchaient de si près au bonheur des hommes, l’esprit de système vint se mêler aux observations et aux discussions utiles. C’est dans un moment d’humeur contre ces systèmes qu’il s’amusa à faire ce roman. On venait de proposer des moyens de s’enrichir par l’agriculture, dont les uns demandaient des avances supérieures aux moyens des cultivateurs les plus riches, tandis que les autres offraient des profits chimériques. On avait employé dans un grand nombre d’ouvrages des expressions bizarres, comme celle de despotisme légal[1], pour exprimer le gouvernement d’un souverain absolu qui conformerait toutes ses volontés aux principes démontrés de l’économie politique ; comme celle qui faisait la puissance législative copropriétaire de toutes les possessions[2], pour dire que chaque homme, étant intéressé aux lois qui lui assurent la libre jouissance de sa propriété, devait payer proportionnellement sur son revenu pour les dépenses que nécessite le maintien de ces lois et de la sûreté publique.

Ces expressions nuisirent à des vérités d’ailleurs utiles. Ceux qui ont dit les premiers que les principes de l’administration des États étaient dictés par la raison et par la nature ; qu’ils devaient être les mêmes dans les monarchies et dans les républiques ; que c’était du rétablissement de ces principes que dépendaient la vraie richesse, la force, le bonheur des nations, et même la jouissance des droits des hommes les plus importants ; que le droit de propriété pris dans toute son étendue, celui de faire de son industrie, de ses denrées, un usage absolument libre, étaient des droits aussi naturels, et surtout bien plus importants, pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance législative ; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté, de la liberté personnelle, est moins liée qu’on ne croit avec la liberté de la constitution ; que, sur tous ces points, les lois qui sont conformes à la justice et à la raison sont les meilleures en politique, et même les seules bonnes dans toutes les formes de gouvernement ; qu’enfin, tant que les lois ou l’administration sont mauvaises, le gouvernement le plus à désirer est celui où l’on peut espérer la réforme de ces lois la plus prompte et la plus entière : tous ceux qui ont dit ces vérités ont été utiles aux hommes, en leur apprenant que le bonheur était plus près d’eux qu’ils ne pensaient ; et que ce n’est point en bouleversant le monde, mais en l’éclairant, qu’ils peuvent espérer de trouver le bien-être et la liberté.

L’idée que la félicité humaine dépend d’une connaissance plus entière, plus parfaite de la vérité, et par conséquent des progrès de la raison, est la plus consolante qu’on puisse nous offrir : car les progrès de la raison sont dans l’homme la seule chose qui n’ait point de bornes, et la connaissance de la vérité, la seule qui puisse être éternelle.

L’impôt sur le produit des terres est le plus utile à celui qui lève l’impôt, le moins onéreux à celui qui le paye, le seul juste parce qu’il est le seul où chacun paye à mesure de ce qu’il possède, de l’intérêt qu’il a au maintien de la société.

Cette vérité a été encore établie par les mêmes écrivains, et c’est une de celles qui ont sur le bonheur des hommes une influence plus puissante et plus directe. Mais si des hommes, d’ailleurs éclairés et de bonne foi, ont nié cette vérité, c’est en grande partie la faute de ceux qui ont cherché à la prouver. Nous disons en partie, parce que nous connaissons peu de circonstances où la faute soit tout entière d’un seul côté. Si les partisans de cette opinion l’avaient développée d’une manière plus analytique et avec plus de clarté ; si ceux qui l’ont rejetée avaient voulu l’examiner avec plus de soin, les opinions auraient été bien moins partagées ; du moins les objections que les derniers ont faites semblent le prouver. Ils auraient senti que les impôts annuels, de quelque manière qu’ils soient imposés, sont levés sur le produit de la terre ; qu’un impôt territorial ne diffère d’un autre que parce qu’il est levé avec moins de frais, ne met aucune entrave dans le commerce, ne porte la mort dans aucune branche d’industrie, n’occasionne aucune vexation, parce qu’il peut être distribué avec égalité sur les différentes productions, proportionnellement au produit net que chaque terre rapporte à son propriétaire.

Nous avons combattu dans les notes quelques-unes des opinions de M. de Voltaire, qui sont contraires à ce principe, parce qu’elles ont pour objet des questions très-importantes au bonheur public, et que son ouvrage était destiné à être lu par les hommes de tous les états dans l’Europe entière. Nous avons cru qu’il était de notre devoir d’exposer la vérité, ou du moins ce que nous croyons la vérité.




Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait : « Mon ami, la France n’est pas aussi riche qu’elle l’a été sous Henri IV. Pourquoi ? C’est que les terres ne sont pas si bien cultivées ; c’est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri son travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche.

— D’où vient cette disette de manœuvres ?

— De ce que quiconque s’est senti un peu d’industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d’horloger, d’ouvrier en soie, de procureur, ou de théologien. C’est que la révocation de l’édit de Nantes a laissé un très-grand vide dans le royaume ; que les religieuses et les mendiants se sont multipliés, et qu’enfin chacun a fui, autant qu’il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés !

« Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il faut payer à nos voisins quatre millions d’un article, et cinq ou six d’un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l’Amérique ; le café, le thé, le chocolat, la cochenille, l’indigo, les épiceries, nous coûtent plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries près, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de l’étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes qu’il n’y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces superfluités argent comptant.

« Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l’Hôtel de Ville aux étrangers ; et que Henri IV, à son avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hôtel imaginaire, en remboursa sagement une partie pour délivrer l’État de ce fardeau.

« Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France les trésors du Mexique, lorsque don Felipe el discreto voulait acheter la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangères nous ont débarrassés de la moitié de notre argent.

« Voilà en partie les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l’artifice des marchandes de modes : nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des négociants très-riches ; leurs enfants, leurs gendres, sont très-riches ; en général la nation ne l’est pas. »

Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde : car le curé de ma paroisse, qui a toujours eu de l’amitié pour moi, m’a enseigné un peu de géométrie et d’histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est très-rare dans ma province. Je ne sais s’il avait raison en tout ; mais, étant fort pauvre, je n’eus pas grand’peine à croire que j’avais beaucoup de compagnons[3].


I. — DÉSASTRE DE L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.


Je suis bien aise d’apprendre à l’univers[4] que j’ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente, n’était la taxe à laquelle elle est imposée.

Il parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l’État au coin de leur feu[5]. Le préambule de ces édits était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire de ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L’énormité de l’estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce si cette puissance, qui préside à l’ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier ! L’un est encore plus divin que l’autre.

Monsieur le contrôleur général sait que je ne payais en tout que douze livres ; que c’était un fardeau très-pesant pour moi, et que j’y aurais succombé si Dieu ne m’avait donné le génie de faire des paniers d’osier, qui m’aidaient à supporter ma misère. Comment donc pourrai-je tout d’un coup donner au roi vingt écus ?

Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule qu’on ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre, jusqu’à la pluie, et que par conséquent il n’y a que les fruits de la terre qui doivent l’impôt[6].

Un de leurs huissiers vint chez moi dans la dernière guerre ; il me demanda pour ma quote-part trois setiers de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu’on faisait, et dont je n’ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n’y avait rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Comme je n’avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.

En sortant de mon cachot, n’ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil dans un carrosse à six chevaux ; il avait six laquais, et donnait à chacun d’eux pour gages le double de mon revenu. Son maître d’hôtel, aussi vermeil que lui, avait deux mille francs d’appointements, et lui en volait par an vingt mille. Sa maîtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois ; je l’avais connu autrefois dans le temps qu’il était moins riche que moi : il m’avoua, pour me consoler, qu’il jouissait de quatre cent mille livres de rente. « Vous en payez donc deux cent mille à l’État, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons ; car moi, qui n’ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j’en paye la moitié ?

— Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de l’État ! Vous voulez rire, mon ami ; j’ai hérité d’un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate ; je n’ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats, en billets sur la place : je ne dois rien à l’État ; c’est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer ? Car tout vient de la terre ; l’argent et les billets ne sont que des gages d’échange : au lieu de mettre sur une carte au pharaon cent setiers de blé, cent bœufs, mille moutons, et deux cents sacs d’avoine, je joue des rouleaux d’or qui représentent ces denrées dégoûtantes. Si, après avoir mis l’impôt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l’argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi ? que ce serait demander deux fois la même chose ? Mon oncle vendit à Cadix pour deux millions de votre blé, et pour deux millions d’étoffes fabriquées avec votre laine : il gagna plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées : ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique ; et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions.

« Vous sentez bien qu’il serait d’une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu’il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéry, prêtaient seulement à l’État chacun deux cent mille franc dans les besoins urgents de la patrie, cela produirait quatre millions : quelle horreur ! Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix d’un revenu clair et net de quarante écus ; servez bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée[7]. »

Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir, et ne me consola guère.


II. — ENTRETIEN AVEC UN GÉOMÈTRE.


Il arrive quelquefois qu’on ne peut rien répondre, et qu’on n’est pas persuadé. On est atterré sans pouvoir être convaincu. On sent dans le fond de son âme un scrupule, une répugnance qui nous empêche de croire ce qu’on nous a prouvé. Un géomètre vous démontre qu’entre un cercle et une tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous n’en pouvez faire passer une droite : vos yeux, votre raison, vous disent le contraire. Le géomètre vous répond gravement que c’est là un infini du second ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer.

Vous consultez un géomètre de meilleure foi, qui vous explique le mystère. « Nous supposons, dit-il, ce qui ne peut être dans la nature, des lignes qui ont de la longueur sans largeur : il est impossible, physiquement parlant, qu’une ligne réelle en pénètre une autre. Nulle courbe, ni nulle droite réelle ne peut passer entre deux lignes réelles qui se touchent : ce ne sont là que des jeux de l’entendement, des chimères idéales ; et la véritable géométrie est l’art de mesurer les choses existantes. »

Je fus très-content de l’aveu de ce sage mathématicien, et je me mis à rire, dans mon malheur, d’apprendre qu’il y avait de la charlatanerie jusque dans la science qu’on appelle la haute science[8].

Mon géomètre était un citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec moi dans ma chaumière. Je lui dis : « Monsieur, vous avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges. Vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque, et de nous sauver enfin de l’opprobre et du ridicule d’entendre toujours crier à l’eau, et de voir des femmes enfermées dans un cerceau oblong porter deux seaux d’eau, pesant ensemble trente livres, à un quatrième étage auprès d’un privé[9]. Faites-moi, je vous prie, l’amitié de me dire combien il y a d’animaux à deux mains et à deux pieds en France.

LE GÉOMÈTRE.

On prétend qu’il y en a environ vingt millions, et je veux bien adopter ce calcul très-probable[10], en attendant qu’on le vérifie ; ce qui serait très-aisé, et qu’on n’a pas encore fait, parce qu’on ne s’avise jamais de tout.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d’arpents ?

LE GÉOMÈTRE.

Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyères, marais, sables, terres stériles, couvents inutiles, jardins de plaisance plus agréables qu’utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultivés. On pourrait réduire les terres d’un bon rapport à soixante et quinze millions d’arpents carrés ; mais comptons-en quatre-vingt millions : on ne saurait trop faire pour sa patrie.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte l’un dans l’autre, année commune, en blés, en semence de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l’impôt ?

LE GÉOMÈTRE.

Mais, s’ils produisent chacun vingt-cinq livres, c’est beaucoup ; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres ; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente : car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s’il y avait beaucoup d’arpents à trente livres, et très-peu à trois cents livres, notre compte ne s’y trouverait pas ; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Eh bien ! monsieur, combien les quatre-vingts millions d’arpents donneront-ils de revenu, estimé en argent ?

LE GÉOMÈTRE.

Le compte est tout fait : cela produit par an deux milliards quatre cents millions de livres numéraires au cours de ce jour.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

J’ai lu que Salomon possédait lui seul vingt-cinq milliards d’argent comptant ; et certainement il n’y a pas deux milliards quatre cents millions d’espèces circulantes dans la France, qu’on m’a dit être beaucoup plus grande et plus riche que le pays de Salomon.

LE GÉOMÈTRE.

C’est là le mystère : il y a peut-être à présent environ neuf cents millions d’argent circulant dans le royaume, et cet argent, passant de main en main, suffit pour payer toutes les denrées et tous les travaux ; le même écu peut passer mille fois de la poche du cultivateur dans celle du cabaretier et du commis des aides.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

J’entends. Mais vous m’avez dit que nous sommes vingt millions d’habitants, hommes et femmes, vieillards et enfants : combien pour chacun, s’il vous plaît.

LE GÉOMÈTRE.

Cent vingt livres, ou quarante écus.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Vous avez deviné tout juste mon revenu : j’ai quatre arpents qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres ; c’est peu de chose.

Quoi ! si chacun avait une portion égale, comme dans l’âge d’or, chacun n’aurait que cinq louis d’or par an ?

LE GÉOMÈTRE.

Pas davantage, suivant notre calcul, que j’ai un peu enflé. Tel est l’état de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées : on ne vit à Paris, l’un portant l’autre, que vingt-deux à vingt-trois ans ; et l’un portant l’autre, on n’a tout au plus que cent vingt livres par an à dépenser : c’est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Hélas ! que vous ai-je fait pour m’ôter ainsi la fortune et la vie ? Est-il vrai que je n’aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades ?

LE GÉOMÈTRE.

Cela est incontestable dans la bonne ville de Paris ; mais de ces vingt-trois ans il en faut retrancher au moins dix de votre enfance : car l’enfance n’est pas une jouissance de la vie, c’est une préparation, c’est le vestibule de l’édifice, c’est l’arbre qui n’a pas encore donné de fruits, c’est le crépuscule d’un jour. Retranchez des treize années qui vous restent le temps du sommeil et celui de l’ennui, c’est au moins la moitié : reste six ans et demi que vous passez dans le chagrin, les douleurs, quelques plaisirs, et l’espérance[11].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Miséricorde ! votre compte ne va pas à trois ans d’une existence supportable.

LE GÉOMÈTRE.

Ce n’est pas ma faute. La nature se soucie fort peu des individus. Il y a d’autres insectes qui ne vivent qu’un jour, mais dont l’espèce dure à jamais. La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre cent mille hommes, pourvu qu’ils viennent à bout de leurs augustes desseins.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Quarante écus, et trois ans à vivre ! quelle ressource imagineriez-vous contre ces deux malédictions ?

LE GÉOMÈTRE.

Pour la vie, il faudrait rendre dans Paris l’air plus pur, que les hommes mangeassent moins, qu’ils fissent plus d’exercice, que les mères allaitassent leurs enfants, qu’on ne fût plus assez malavisé pour craindre l’inoculation : c’est ce que j’ai déjà dit[12] ; et pour la fortune, il n’y a qu’à se marier, et faire des garçons et des filles.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Quoi ! le moyen de vivre commodément est d’associer ma misère à celle d’un autre ?

LE GÉOMÈTRE.

Cinq ou six misères ensemble font un établissement très-tolérable. Ayez une brave femme, deux garçons et deux filles seulement, cela fait sept cent vingt livres pour votre petit ménage, supposé que justice soit faite, et que chaque individu ait cent vingt livres de rente.

Vos enfants en bas âge ne vous coûtent presque rien ; devenus grands, ils vous soulagent ; leurs secours mutuels vous sauvent presque toutes les dépenses, et vous vivez très-heureusement en philosophe, pourvu que ces messieurs qui gouvernent l’État n’aient pas la barbarie de vous extorquer à chacun vingt écus par an[13] ; mais le malheur est que nous ne sommes plus dans l’âge d’or, où les hommes, nés tous égaux, avaient également part aux productions succulentes d’une terre non cultivée. Il s’en faut beaucoup aujourd’hui que chaque être à deux mains et à deux pieds possède un fonds de cent vingt livres de revenu.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Ah ! vous nous ruinez. Vous nous disiez tout à l’heure que dans un pays où il y a quatre-vingt millions d’arpents de terre assez bonne, et vingt millions d’habitants, chacun doit jouir de cent vingt livres de rente, et vous nous les ôtez.

LE GÉOMÈTRE.

Je comptais suivant les registres du siècle d’or, et il faut compter suivant le siècle de fer. Il y a beaucoup d’habitants qui n’ont que la valeur de dix écus de rente, d’autres qui n’en ont que quatre ou cinq, et plus de six millions d’hommes qui n’ont absolument rien.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Mais ils mourraient de faim au bout de trois jours.

LE GÉOMÈTRE.

Point du tout : les autres qui possèdent leurs portions les font travailler, et partagent avec eux ; c’est ce qui paye le théologien, le confiturier, l’apothicaire, le prédicateur, le comédien, le procureur et le fiacre. Vous vous êtes cru à plaindre de n’avoir que cent vingt livres à dépenser par an, réduites à cent huit livres à cause de votre taxe de douze francs ; mais regardez les soldats qui donnent leur sang pour la patrie : ils ne disposent, à quatre sous par jour, que de soixante et treize livres, et ils vivent gaiement en s’associant par chambrées.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paye de soldat[14]. Cependant les soldats ont rendu plus de services à l’État sous les yeux du roi à Fontenoy, à Laufelt, au siège de Fribourg, que n’en a jamais rendu le révérend P. La Valette[15].

LE GÉOMÈTRE.

Rien n’est plus vrai ; et même chaque jésuite devenu libre a plus à dépenser qu’il ne coûtait à son couvent : il y en a même qui ont gagné beaucoup d’argent à faire des brochures contre les parlements, comme le révérend P. Patouillet et le révérend P. Nonotte. Chacun s’ingénie dans ce monde : l’un est à la tête d’une manufacture d’étoffes ; l’autre, de porcelaine ; un autre entreprend l’opéra ; celui-ci fait la gazette ecclésiastique ; cet autre, une tragédie bourgeoise, ou un roman dans le goût anglais ; il entretient le papetier, le marchand d’encre, le libraire, le colporteur, qui sans lui demanderaient l’aumône. Ce n’est enfin que la restitution de cent vingt livres à ceux qui n’ont rien qui fait fleurir l’État.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Parfaite manière de fleurir !

LE GÉOMÈTRE.

Il n’y en a point d’autre : par tout pays le riche fait vivre le pauvre. Voilà l’unique source de l’industrie du commerce. Plus la nation est industrieuse, plus elle gagne sur l’étranger. Si nous attrapions de l’étranger dix millions par an pour la balance du commerce, il y aurait dans vingt ans deux cents millions de plus dans l’État : ce serait dix francs de plus à répartir loyalement sur chaque tête, c’est-à-dire que les négociants feraient gagner à chaque pauvre dix francs de plus dans l’espérance de faire des gains encore plus considérables ; mais le commerce a ses bornes, comme la fertilité de la terre : autrement la progression irait à l’infini ; et puis il n’est pas sûr que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable : il y a des temps où nous perdons.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

J’ai entendu parler beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d’enfants de ce que nous en faisons ; si notre patrie était peuplée du double, si nous avions quarante millions d’habitants au lieu de vingt, qu’arriverait-il ?

LE GÉOMÈTRE.

Il arriverait que chacun n’aurait à dépenser que vingt écus, l’un portant l’autre, ou qu’il faudrait que la terre rendît le double de ce qu’elle rend, ou qu’il y aurait le double de pauvres, ou qu’il faudrait avoir le double d’industrie, et gagner le double sur l’étranger, ou envoyer la moitié de la nation en Amérique, ou que la moitié de la nation mangeât l’autre.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Contentons-nous donc de nos vingt millions d’hommes et de nos cent vingt livres par tête, réparties comme il plaît à Dieu ; mais cette situation est triste, et votre siècle de fer est bien dur.

LE GÉOMÈTRE.

Il n’y a aucune nation qui soit mieux, et il en est beaucoup qui sont plus mal. Croyez-vous qu’il y ait dans le Nord de quoi donner la valeur de cent vingt livres à chaque habitant ? S’ils avaient eu l’équivalent, les Huns, les Goths, les Vandales, et les Francs, n’auraient pas déserté leur patrie pour aller s’établir ailleurs, le fer et la flamme à la main.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Si je vous laissais dire, vous me persuaderiez bientôt que je suis heureux avec mes cent vingt francs.

LE GÉOMÈTRE.

Si vous pensiez être heureux, en ce cas vous le seriez.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

On ne peut s’imaginer être ce qu’on n’est pas, à moins qu’on ne soit fou.

LE GÉOMÈTRE.

Je vous ai déjà dit que, pour être plus à votre aise et plus heureux que vous n’êtes, il faut que vous preniez une femme ; mais j’ajouterai qu’elle doit avoir comme vous cent vingt livres de rente, c’est-à-dire quatre arpents à dix écus l’arpent. Les anciens Romains n’en avaient chacun que trois. Si vos enfants sont industrieux, ils pourront en gagner chacun autant en travaillant pour les autres.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Ainsi ils ne pourront avoir de l’argent sans que d’autres en perdent.

LE GÉOMÈTRE.

C’est la loi de toutes les nations ; on ne respire qu’à ce prix.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Et il faudra que ma femme et moi nous donnions chacun la moitié de notre récolte à la puissance législatrice et exécutrice, et que les nouveaux ministres d’État nous enlèvent la moitié du prix de nos sueurs et de la substance de nos pauvres enfants avant qu’ils puissent gagner leur vie ! Dites-moi, je vous prie, combien nos nouveaux ministres font entrer d’argent de droit divin dans les coffres du roi.

LE GÉOMÈTRE.

Vous payez vingt écus pour quatre arpents qui vous en rapportent quarante. L’homme riche qui possède quatre cents arpents payera deux mille écus par ce nouveau tarif, et les quatre-vingt millions d’arpents rendront au roi douze cents millions de livres par année, ou quatre cents millions d’écus.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Cela me paraît impraticable et impossible.

LE GÉOMÈTRE.

Vous avez très-grande raison, et cette impossibilité est une démonstration géométrique qu’il y a un vice fondamental de raisonnement dans nos nouveaux ministres.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

N’y a-t-il pas aussi une prodigieuse injustice démontrée à me prendre la moitié de mon blé, de mon chanvre, de la laine de mes moutons, etc., et de n’exiger aucun secours de ceux qui auront gagné dix ou vingt, ou trente mille livres de rente avec mon chanvre, dont ils ont tissu de la toile ; avec ma laine, dont ils ont fabriqué des draps ; avec mon blé, qu’ils auront vendu plus cher qu’ils ne l’ont acheté ?

LE GÉOMÈTRE.

L’injustice de cette administration est aussi évidente que son calcul est erroné. Il faut que l’industrie soit favorisée ; mais il faut que l’industrie opulente secoure l’État. Cette industrie vous a certainement ôté une partie de vos cent vingt livres, et se les est appropriées en vous vendant vos chemises et votre habit vingt fois plus cher qu’ils ne vous auraient coûté si vous les aviez faits vous-même. Le manufacturier, qui s’est enrichi à vos dépens, a, je l’avoue, donné un salaire à ses ouvriers, qui n’avaient rien par eux-mêmes ; mais il a retenu pour lui, chaque année, une somme qui lui a valu enfin trente mille livres de rente : il a donc acquis cette fortune à vos dépens ; vous ne pourrez jamais lui vendre vos denrées assez cher pour vous rembourser de ce qu’il a gagné sur vous ; car, si vous tentiez ce surhaussement, il en ferait venir de l’étranger à meilleur prix. Une preuve que cela est ainsi, c’est qu’il reste toujours possesseur de ses trente mille livres de rente, et vous restez avec vos cent vingt livres, qui diminuent souvent, bien loin d’augmenter.

Il est donc nécessaire et équitable que l’industrie raffinée du négociant paye plus que l’industrie grossière du laboureur. Il en est de même des receveurs des deniers publics. Votre taxe avait été jusqu’ici de douze francs avant que nos grands ministres vous eussent pris vingt écus. Sur ces douze francs, le publicain retenait dix sols pour lui. Si dans votre province il y a cinq cent mille âmes, il aura gagné deux cent cinquante mille francs par an. Qu’il en dépense cinquante, il est clair qu’au bout de dix ans il aura deux millions de bien. Il est très-juste qu’il contribue à proportion, sans quoi tout serait perverti et bouleversé[16].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Je vous remercie d’avoir taxé ce financier, cela soulage mon imagination ; mais puisqu’il a si bien augmenté son superflu, comment puis-je faire pour accroître aussi ma petite fortune ?

LE GÉOMÈTRE.

Je vous l’ai déjà dit, en vous mariant, en travaillant, en tâchant de tirer de votre terre quelques gerbes de plus que ce qu’elle vous produisait.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Je suppose que j’aie bien travaillé ; que toute la nation en ait fait autant ; que la puissance législatrice et exécutrice en ait reçu un plus gros tribut : combien la nation a-t-elle gagné au bout de l’année ?

LE GÉOMÈTRE.

Rien du tout ; à moins qu’elle n’ait fait un commerce étranger utile ; mais elle aura vécu plus commodément. Chacun aura eu à proportion plus d’habits, de chemises, de meubles, qu’il n’en avait auparavant. Il y aura eu dans l’État une circulation plus abondante ; les salaires auront été augmentés avec le temps à peu près en proportion du nombre de gerbes de blé, de toisons de moutons, de cuirs de bœufs, de cerfs et de chèvres qui auront été employés, de grappes de raisin qu’on aura foulées dans le pressoir. On aura payé au roi plus de valeurs de denrées en argent, et le roi aura rendu plus de valeurs à tous ceux qu’il aura fait travailler sous ses ordres ; mais il n’y aura pas un écu de plus dans le royaume.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Que restera-t-il donc à la puissance au bout de l’année ?

LE GÉOMÈTRE.

Rien, encore une fois ; c’est ce qui arrive à toute puissance : elle ne thésaurise pas ; elle a été nourrie, vêtue, logée, meublée ; tout le monde l’a été aussi, chacun suivant son état ; et, si elle thésaurise, elle a arraché à la circulation autant d’argent qu’elle en a entassé ; elle a fait autant de malheureux qu’elle a mis de fois quarante écus dans ses coffres.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Mais ce grand Henri IV n’était donc qu’un vilain, un ladre, un pillard : car on m’a conté qu’il avait encaqué dans la Bastille plus de cinquante millions de notre monnaie d’aujourd’hui ?

LE GÉOMÈTRE.

C’était un homme aussi bon, aussi prudent que valeureux. Il allait faire une juste guerre, et en amassant dans ses coffres vingt-deux millions de son temps, en ayant encore à recevoir plus de vingt autres qu’il laissait circuler, il épargnait à son peuple plus de cent millions qu’il en aurait coûté s’il n’avait pas pris ces utiles mesures. Il se rendait moralement sûr du succès contre un ennemi qui n’avait pas les mêmes précautions. Le calcul des probabilités[17] était prodigieusement en sa faveur. Ces vingt-deux millions encaissés prouvaient qu’il y avait alors dans le royaume la valeur de vingt-deux millions d’excédant dans les biens de la terre : ainsi personne ne souffrait[18].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Mon vieillard me l’avait bien dit qu’on était à proportion plus riche sous l’administration du duc de Sully que sous celle des nouveaux ministres, qui ont mis l’impôt unique, et qui m’ont pris vingt écus sur quarante. Dites-moi, je vous prie, y a-t-il une nation au monde qui jouisse de ce beau bénéfice de l’impôt unique ?

LE GÉOMÈTRE.

Pas une nation opulente. Les Anglais, qui ne rient guère, se sont mis à rire quand ils ont appris que des gens d’esprit avaient proposé parmi nous cette administration[19]. Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui abordent à Kanton ; les Hollandais payent à Nangasaqui, quand ils sont reçus au Japon sous prétexte qu’ils ne sont pas chrétiens ; les Lapons et les Samoyèdes, à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martres ; la république de Saint-Marin ne paye que des dîmes pour entretenir l’État dans sa splendeur.

Il y a dans notre Europe une nation célèbre par son équité et par sa valeur qui ne paye aucune taxe : c’est le peuple helvétien. Mais voici ce qui est arrivé : ce peuple s’est mis à la place des ducs d’Autriche et de Zeringen[20] ; les petits cantons sont démocratiques et très-pauvres ; chaque habitant y paye une somme très-modique pour les besoins de la petite république. Dans les cantons riches, on est chargé envers l’État des redevances que les archiducs d’Autriche et les seigneurs fonciers exigeaient : les cantons protestants sont à proportion du double plus riches que les catholiques, parce que l’État y possède les biens des moines. Ceux qui étaient sujets des archiducs d’Autriche, des ducs de Zeringen, et des moines, le sont aujourd’hui de la patrie ; ils payent à cette patrie les mêmes dîmes, les mêmes droits, les mêmes lods et ventes qu’ils payent à leurs anciens maîtres ; et, comme les sujets en général ont très-peu de commerce, le négoce n’est assujetti à aucune charge, excepté de petits droits d’entrepôt : les hommes trafiquent de leur valeur avec les puissances étrangères, et se vendent pour quelques années, ce qui fait entrer quelque argent dans leur pays à nos dépens ; et c’est un exemple aussi unique dans le monde policé que l’est l’impôt établi par vos nouveaux législateurs.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Ainsi, monsieur, les Suisses ne sont pas de droit divin dépouillés de la moitié de leurs biens ; et celui qui possède quatre vaches n’en donne pas deux à l’État ?

LE GÉOMÈTRE.

Non, sans doute. Dans un canton, sur treize tonneaux de vin on en donne un et on en boit douze. Dans un autre canton, on paye la douzième partie et on en boit onze.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Ah ! qu’on me fasse Suisse ! Le maudit impôt que l’impôt unique et inique qui m’a réduit à demander l’aumône ! Mais trois ou quatre cents impôts, dont les noms même me sont impossibles à retenir et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes ? Y a-t-il jamais eu un législateur qui, en fondant un État, ait imaginé de créer des conseillers du roi mesureurs de charbons, jaugeurs de vin, mouleurs de bois, langueyeurs de porcs, contrôleurs de beurre salé ? d’entretenir une armée de faquins deux fois plus nombreuse que celle d’Alexandre, commandée par soixante généraux[21] qui mettent le pays à contribution, qui remportent des victoires signalées tous les jours, qui font des prisonniers, et qui quelquefois les sacrifient en l’air ou sur un petit théâtre de planches, comme faisaient les anciens Scythes, à ce que m’a dit mon curé ?

Une telle législation, contre laquelle tant de cris s’élevaient, et qui faisait verser tant de larmes, valait-elle mieux que celle qui m’ôte tout d’un coup nettement et paisiblement la moitié de mon existence ? J’ai peur qu’à bien compter on ne m’en prît en détail les trois quarts sous l’ancienne finance.

LE GÉOMÈTRE.

Iliacos intra muros peccatur et extra[22].
Est modus in rebus[23]
Caveas ne quid nimis[24].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

J’ai appris un peu d’histoire et de géométrie, mais je ne sais pas le latin.

LE GÉOMÈTRE.

Cela signifie à peu près : « On a tort des deux côtés. Gardez le milieu en tout. Rien de trop. »

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Oui, rien de trop, c’est ma situation ; mais je n’ai pas assez.

LE GÉOMÈTRE.

Je conviens que vous périrez de faim, et moi aussi, et l’État aussi, supposé que la nouvelle administration dure seulement deux ans ; mais il faut espérer que Dieu aura pitié de nous.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

On passe sa vie à espérer, et on meurt en espérant. Adieu, monsieur ; vous m’avez instruit, mais j’ai le cœur navré.

LE GÉOMÈTRE.

C’est souvent le fruit de la science. »


III. — AVENTURE AVEC UN CARME.


Quand j’eus bien remercié l’académicien de l’Académie des Science de m’avoir mis au fait, je m’en allai tout pantois, louant la Providence, mais grommelant entre mes dents ces tristes paroles : « Vingt écus de rente seulement pour vivre, et n’avoir que vingt-deux ans à vivre ! » Hélas ! puisse notre vie être encore plus courte, puisqu’elle est si malheureuse !

Je me trouvai bientôt vis-à-vis d’une maison superbe. Je sentais déjà la faim ; je n’avais pas seulement la cent vingtième partie de la somme qui appartient de droit à chaque individu ; mais, dès qu’on m’eut appris que ce palais était le couvent des révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances, et je dis : « Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez charitables pour me donner à dîner. »

Je sonnai ; un carme vint : « Que voulez-vous, mon fils ? — Du pain, mon révérend père ; les nouveaux édits m’ont tout ôté. — Mon fils, nous demandons nous-mêmes l’aumône ; nous ne la faisons pas. — Quoi ! votre saint institut vous ordonne de n’avoir pas de souliers, et vous avez une maison de prince ! et vous me refusez à manger ! — Mon fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas c’est une dépense de moins ; mais nous n’avons pas plus froid aux pieds qu’aux mains ; et si notre saint institut nous avait ordonné d’aller cul nu, nous n’aurions point froid au derrière. À l’égard de notre belle maison, nous l’avons aisément bâtie, parce que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue. — Ah ! ah ! vous me laissez mourir de faim, et vous avez cent mille livres de rente ! Vous en rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement ? — Dieu nous préserve de payer une obole ! Le seul produit de la terre cultivée par des mains laborieuses, endurcies de calus et mouillées de larmes, doit des tributs à la puissance législatrice et exécutrice. Les aumônes qu’on nous a données nous ont mis en état de faire bâtir ces maisons, dont nous tirons cent mille livres par an ; mais ces aumônes venant des fruits de la terre, ayant déjà payé le tribut, elles ne doivent pas payer deux fois : elles ont sanctifié les fidèles qui se sont appauvris en nous enrichissant, et nous continuons à demander l’aumône et à mettre à contribution le faubourg Saint-Germain pour sanctifier encore les fidèles. » Ayant dit ces mots, le carme me ferma la porte au nez[25].

Je passai par-devant l’hôtel des mousquetaires gris ; je contai la chose à un de ces messieurs : ils me donnèrent un bon dîner et un écu. L’un d’eux proposa d’aller brûler le couvent ; mais un mousquetaire plus sage lui remontra que le temps n’était pas encore venu, et le pria d’attendre encore deux ou trois ans.


IV. — AUDIENCE DE M. LE CONTRÔLEUR GÉNÉRAL.


J’allai, avec mon écu, présenter un placet à M. le contrôleur général, qui donnait audience ce jour-là.

Son antichambre était remplie de gens de toute espèce. Il y avait surtout des visages encore plus pleins, des ventres plus rebondis, des mines plus fières que mon homme aux huit millions. Je n’osais m’approcher ; je les voyais, et ils ne me voyaient pas.

Un moine, gros décimateur, avait intenté un procès à des citoyens qu’il appelait ses paysans. Il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble, et de plus il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux, ayant converti avec des peines extrêmes leurs bruyères en vignes, ils lui devaient la dixième partie de leur vin, ce qui faisait, en comptant le prix du travail et des échalas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte. « Mais comme les dîmes, disait-il, sont de droit divin, je demande le quart de la substance de mes paysans au nom de Dieu. » Le ministre lui dit : « Je vois combien vous êtes charitable ! »

Un fermier général, fort intelligent dans les aides, lui dit alors : « Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine : car, ayant fait payer aux paroissiens l’année passée trente-deux impôts pour leur vin, et les ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont entièrement ruinés. J’ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles, ils sont encore mes redevables. Je m’oppose aux prétentions du révérend père.

— Vous avez raison d’être son rival, repartit le ministre ; vous aimez l’un et l’autre également votre prochain, et vous m’édifiez tous deux. »

Un troisième, moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables, attendait aussi un arrêt du conseil qui le mît en possession de tout le bien d’un badaud de Paris, qui, ayant par inadvertance demeuré un an et un jour dans une maison sujette à cette servitude et enclavée dans les États de ce prêtre, y était mort au bout de l’année. Le moine réclamait tout le bien du badaud, et cela de droit divin[26].

Le ministre trouva le cœur du moine aussi juste et aussi tendre que les deux premiers.

Un quatrième, qui était contrôleur du domaine, présenta un beau mémoire par lequel il se justifiait d’avoir réduit vingt familles à l’aumône. Elles avaient hérité de leurs oncles ou tantes, ou frères, ou cousins ; il avait fallu payer les droits. Le domanier leur avait prouvé généreusement qu’elles n’avaient pas assez estimé leurs héritages, qu’elles étaient beaucoup plus riches qu’elles ne croyaient, et, en conséquence, les ayant condamnées à l’amende du triple, les ayant ruinées en frais, et fait mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures possessions sans bourse délier[27].

Le Contrôleur général lui dit (d’un ton un peu amer à la vérité) : « Euge[28] ! contrôleur bone et fidelis ; quia super pauca fuisti fidelis, fermier général te constituam[29]. » Cependant il dit tout bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui : « Il faudra bien faire rendre gorge à ces sangsues sacrées et à ces sangsues profanes : il est temps de soulager le peuple, qui, sans nos soins et notre équité, n’aurait jamais de quoi vivre que dans l’autre monde. »

Des hommes d’un génie profond lui présentèrent des projets. L’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’esprit. « Tout le monde, disait-il, s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. » Le ministre lui dit : « Je vous déclare exempt de la taxe. »

Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu’une chanson la consolait de tout ; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignit que, pour échapper à la taxe, on ne devînt trop sérieux.

Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique.

Un cinquième prouvait au roi, par amitié, qu’il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions ; mais qu’il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. « Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l’État. »

Enfin arriva un commis de l’auteur nouveau[30] qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cents millions de rente. Je reconnus l’homme qui m’avait mis en prison pour n’avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M. le contrôleur général, et je lui demandai justice ; il fit un grand éclat de rire, et me dit que c’était un tour qu’on m’avait joué. Il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m’exempta de taille pour le reste de ma vie. Je lui dis : « Monseigneur, Dieu vous bénisse ! »


V. — LETTRE À L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.


Quoique je sois trois fois aussi riche que vous, c’est-à-dire quoique je possède trois cent soixante livres ou francs de revenu, je vous écris cependant comme d’égal à égal, sans affecter l’orgueil des grandes fortunes.

J’ai lu l’histoire de votre désastre et de la justice que M. le contrôleur général vous a rendue ; je vous en fais mon compliment ; mais par malheur je viens de lire le Financier citoyen[31], malgré la répugnance que m’avait inspirée le titre, qui paraît contradictoire à bien des gens. Ce citoyen vous ôte vingt francs de vos rentes, et à moi soixante : il n’accorde que cent francs à chaque individu sur la totalité des habitants ; mais, en récompense, un homme non moins illustre enfle nos rentes jusqu’à cent cinquante livres ; je vois que votre géomètre a pris un juste milieu. Il n’est point de ces magnifiques seigneurs qui d’un trait de plume peuplent Paris d’un million d’habitants, et vous font rouler quinze cents millions d’espèces sonnantes dans le royaume, après tout ce que nous en avons perdu dans nos guerres dernières[32].

Comme vous êtes grand lecteur, je vous prêterai le Financier citoyen ; mais n’allez pas le croire en tout : il cite le testament du grand ministre Colbert, et il ne sait pas que c’est une rapsodie ridicule faite par un Gatien de Courtilz ; il cite la Dîme du maréchal de Vauban, et il ne sait pas qu’elle est d’un Bois-Guillebert[33] ; il cite le testament du cardinal de Richelieu, et il ne sait pas qu’il est de l’abbé de Bourzéis. Il suppose que ce cardinal assure que quand la viande enchérit, on donne une paye plus forte au soldat. Cependant la viande enchérit beaucoup sous son ministère, et la paye du soldat n’augmenta point : ce qui prouve, indépendamment de cent autres preuves, que ce livre reconnu pour supposé dès qu’il parut, et ensuite attribué au cardinal même, ne lui appartient pas plus que les testaments du cardinal Alberoni[34] et du maréchal de Belle-Isle[35] ne leur appartiennent.

Défiez-vous toute votre vie des testaments et des systèmes : j’en ai été la victime comme vous. Si les Solons et les Lycurgues modernes se sont moqués de vous, les nouveaux Triptolèmes se sont encore plus moqués de moi, et, sans une petite succession qui m’a ranimé, j’étais mort de misère.

J’ai cent vingt arpents labourables dans le plus beau pays de la nature, et le sol le plus ingrat. Chaque arpent ne rend, tous frais faits, dans mon pays, qu’un écu de trois livres. Dès que j’eus lu dans les journaux qu’un célèbre agriculteur[36] avait inventé un nouveau semoir, et qu’il labourait sa terre par planches, afin qu’en semant moins il recueillît davantage, j’empruntai vite de l’argent, j’achetai un semoir, je labourai par planches ; je perdis ma peine et mon argent, aussi bien que l’illustre agriculteur qui ne sème plus par planches[37].

Mon malheur voulut que je lusse le Journal économique, qui se vend à Paris chez Boudet[38]. Je tombai sur l’expérience d’un Parisien ingénieux qui, pour se réjouir, avait fait labourer son parterre quinze fois, et y avait semé du froment, au lieu d’y planter des tulipes ; il eut une récolte très-abondante. J’empruntai encore de l’argent. « Je n’ai qu’à donner trente labours, me disais-je, j’aurai le double de la récolte de ce digne Parisien, qui s’est formé des principes d’agriculture à l’Opéra et à la Comédie ; et me voilà enrichi par ses leçons et par son exemple. »

Labourer seulement quatre fois dans mon pays est une chose impossible ; la rigueur et les changements soudains des saisons ne le permettent pas ; et d’ailleurs le malheur que j’avais eu de semer par planches, comme l’illustre agriculteur dont j’ai parlé, m’avait forcé à vendre mon attelage. Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les charrues qui sont à quatre lieues à la ronde. Trois labours pour chaque arpent coûtent douze livres, c’est un prix fait ; il fallut donner trente façons par arpent ; le labour de chaque arpent me coûta cent vingt livres : la façon de mes cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres. Ma récolte, qui se monte, année commune, dans mon maudit pays, à trois cents setiers, monta, il est vrai, à trois cent trente, qui, à vingt livres le setier, me produisirent six mille six cents livres : je perdis sept mille huit cents livres ; il est vrai, que j’eus la paille.

J’étais ruiné, abîmé, sans une vieille tante qu’un grand médecin dépêcha dans l’autre monde, en raisonnant aussi bien en médecine que moi en agriculture.

Qui croirait que j’eus encore la faiblesse de me laisser séduire par le Journal de Boudet ? Cet homme-là, après tout, n’avait pas juré ma perte. Je lis dans son recueil qu’il n’y a qu’à faire une avance de quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rente en artichauts : certainement Boudet me rendra en artichauts ce qu’il m’a fait perdre en blé. Voilà mes quatre mille francs dépensés, et mes artichauts mangés par des rats de campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière[39].

J’écrivais une lettre de reproche fulminante à Boudet. Pour toute réponse le traître s’égaya dans son Journal à mes dépens. Il me nia impudemment que les Caraïbes fussent nés rouges ; je fus obligé de lui envoyer une attestation d’un ancien procureur du roi de la Guadeloupe, comme quoi Dieu a fait les Caraïbes rouges ainsi que les Nègres noirs. Mais cette petite victoire ne m’empêcha pas de perdre jusqu’au dernier sou toute la succession de ma tante, pour avoir trop cru les nouveaux systèmes. Mon cher monsieur, encore une fois, gardez-vous des charlatans.


VI — NOUVELLES DOULEURS OCCASIONNÉES
PAR LES NOUVEAUX SYSTÈMES
.

(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d’un vieux solitaire.)


Je vois que si de bons citoyens se sont amusés à gouverner les États, et à se mettre à la place des rois[40] ; si d’autres se sont crus des Triptolèmes et des Cérès, il y en a de plus fiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu, et qui ont créé l’univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole.

Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thalès, nommé Telliamed[41], qui m’apprit que les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer. Il y eut d’abord de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies. Leur belle queue fourchue se changea en cuisses et en jambes. J’étais encore tout plein des Métamorphoses d’Ovide, et d’un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d’une race de babouins : j’aimais autant descendre d’un poisson que d’un singe.

Avec le temps j’eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. « Quoi ! me dit-il, vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur, tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de sable ? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe. La preuve en est qu’on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard, qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent dès vaisseaux. Figurez-vous que la terre est un globe de verre qui a été longtemps tout couvert d’eau. »

Plus il m’endoctrinait, plus je devenais incrédule. « Quoi donc ! me dit-il, n’avez-vous pas vu le falun de Touraine[42] à trente-six lieues de la mer ? C’est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec du fumier. Or, si la mer a déposé dans la succession des temps une mine entière de coquilles à trente-six lieues de l’Océan, pourquoi n’aura-t-elle pas été jusqu’à trois mille lieues pendant plusieurs siècles sur notre globe de verre ? »

Je lui répondis : « Monsieur Telliamed, il y a des gens qui font quinze lieues par jour à pied ; mais ils ne peuvent en faire cinquante. Je ne crois pas que mon jardin soit de verre ; et quant à votre falun, je doute encore qu’il soit un lit de coquilles de mer. Il se pourrait bien que ce ne fût qu’une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui ne sont point des langues ; en étoiles, et qui ne sont point des astres ; en serpents roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents ; en parties naturelles du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames. On voit des dendrites, des pierres figurées, qui représentent des arbres et des maisons, sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons et des chênes.

« Si la mer avait déposé tant de lits de coquilles en Touraine, pourquoi aurait-elle négligé la Bretagne, la Normandie, la Picardie, et toutes les autres côtes ? J’ai bien peur que ce falun tant vanté ne vienne pas plus de la mer que les hommes. Et quand la mer se serait répandue à trente-six lieues, ce n’est pas à dire qu’elle ait été jusqu’à trois mille, et même jusqu’à trois cents, et que toutes les montagnes aient été produites par les eaux[43]. J’aimerais autant dire que le Caucase a formé la mer, que de prétendre que la mer a fait le Caucase.

— Mais, monsieur l’incrédule, que répondrez-vous aux huîtres pétrifiées qu’on a trouvées sur le sommet des Alpes ?

— Je répondrai, monsieur le créateur, que je n’ai pas vu plus d’huîtres pétrifiées que d’ancres de vaisseau sur le haut du mont Cenis[44]. Je répondrai ce qu’on a déjà dit, qu’on a trouvé des écailles d’huîtres (qui se pétrifient aisément) à de très-grandes distances de la mer, comme on a déterré des médailles romaines à cent lieues de Rome ; et j’aime mieux croire que des pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint-Maurice que d’imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard.

« Il y a des coquillages partout ; mais est-il bien sûr qu’ils ne soient pas les dépouilles des testacés et des crustacés de nos lacs et de nos rivières, aussi bien que des petits poissons marins ?

— Monsieur l’incrédule, je vous tournerai en ridicule dans le monde que je me propose de créer.

— Monsieur le créateur, à vous permis ; chacun est le maître dans son mode ; mais vous ne me ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre, ni que quelques coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont Taurus. Vous savez qu’il n’y a aucune coquille dans les montagnes d’Amérique. Il faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé cet hémisphère, et que vous vous soyez contenté de former l’ancien monde : c’est bien assez[45].

— Monsieur, monsieur, si on n’a pas découvert de coquilles sur les montagnes d’Amérique, on en découvrira.

— Monsieur, c’est parler en créateur qui sait son secret, et qui est sûr de son fait. Je vous abandonne, si vous voulez, votre falun, pourvu que vous me laissiez mes montagnes. Je suis d’ailleurs le très-humble et très-obéissant serviteur de votre providence. »

Dans le temps que je m’instruisais ainsi avec Telliamed, un jésuite irlandais[46] déguisé en homme, d’ailleurs grand observateur, et ayant de bons microscopes, fit des anguilles avec de la farine de blé ergoté. On ne douta pas alors qu’on ne fît des hommes avec de la farine de bon froment. Aussitôt on créa des particules organiques qui composèrent des hommes. Pourquoi non ? Le grand géomètre Fatio[47] avait bien ressuscité des morts à Londres : on pouvait tout aussi aisément faire à Paris des vivants avec des particules organiques ; mais malheureusement les nouvelles anguilles de Needham ayant disparu, les nouveaux hommes disparurent aussi, et s’enfuirent chez les monades, qu’ils rencontrèrent dans le plein au milieu de la matière subtile, globuleuse et cannelée[48].

Ce n’est pas que ces créateurs de systèmes n’aient rendu de grands services à la physique ; à Dieu ne plaise que je méprise leurs travaux ! On les a comparés à des alchimistes qui, en faisant de l’or (qu’on ne fait point), ont trouvé de bons remèdes, ou du moins des choses très-curieuses. On peut être un homme d’un rare mérite, et se tromper sur la formation des animaux et sur la structure du globe.

Les poissons changés en hommes, et les eaux changées en montagnes, ne m’avaient pas fait autant de mal que M. Boudet. Je me bornais tranquillement à douter, lorsqu’un Lapon[49] me prit sous sa protection. C’était un profond philosophe, mais qui ne pardonnait jamais aux gens qui n’étaient pas de son avis. Il me fit d’abord connaître clairement l’avenir en exaltant mon âme. Je fis de si prodigieux efforts d’exaltation que j’en tombai malade ; mais il me guérit en m’enduisant de poix-résine de la tête aux pieds. À peine fus-je en état de marcher qu’il me proposa un voyage aux terres australes pour y disséquer des têtes de géants, ce qui nous ferait connaître clairement la nature de l’âme. Je ne pouvais supporter la mer ; il eut la bonté de me mener par terre. Il fit creuser un grand trou dans le globe terraqué : ce trou allait droit chez les Patagons. Nous partîmes ; je me cassai une jambe à l’entrée du trou ; on eut beaucoup de peine à me redresser la jambe : il s’y forma un calus qui m’a beaucoup soulagé.

J’ai déjà parlé de tout cela dans une de mes diatribes[50], pour instruire l’univers très-attentif à ces grandes choses. Je suis bien vieux ; j’aime quelquefois à répéter mes contes, afin de les inculquer mieux dans la tête des petits garçons pour lesquels je travaille depuis si longtemps.


VII. — MARIAGE DE L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.


L’homme aux quarante écus s’étant beaucoup formé, et ayant fait une petite fortune, épousa une jolie fille qui possédait cent écus de rente. Sa femme devint bientôt grosse. Il alla trouver son géomètre, et lui demanda si elle lui donnerait un garçon ou une fille. Le géomètre lui répondit que les sages-femmes, les femmes de chambre, le savaient pour l’ordinaire ; mais que les physiciens, qui prédisent les éclipses, n’étaient pas si éclairés qu’elles.

Il voulut savoir ensuite si son fils ou sa fille avait déjà une âme. Le géomètre dit que ce n’était pas son affaire, et qu’il en fallait parler au théologien du coin.

L’homme aux quarante écus, qui était déjà l’homme aux deux cents écus pour le moins, demanda en quel endroit était son enfant[51].

— Dans une petite poche, lui dit son ami, entre la vessie et l’intestin rectum.

— Ô Dieu paternel ! s’écria-t-il, l’âme immortelle de mon fils née et logée entre de l’urine et quelque chose de pis !

— Oui, mon cher voisin, l’âme d’un cardinal n’a point eu d’autre berceau ; et avec cela on fait le fier, on se donne des airs.

— Ah ! monsieur le savant, ne pourriez-vous point me dire comment les enfants se font ?

— Non, mon ami ; mais, si vous voulez, je vous dirai ce que les philosophes ont imaginé, c’est-à-dire comment les enfants ne se font point.

« Premièrement, le révérend P. Sanchez, dans son excellent livre de Matrimonio, est entièrement de l’avis d’Hippocrate ; il croit comme un article de foi que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le moment l’enfant est conçu par cette union ; et il est si persuadé de ce système physique, devenu théologique, qu’il examine, chapitre xxi du livre second, utrum virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto.

— Eh ! monsieur, je vous ai déjà dit que je n’entends pas le latin ; expliquez-moi en français l’oracle du P. Sanchez. »

Le géomètre lui traduisit le texte, et tous deux frémirent d’horreur.

Le nouveau marié, en trouvant Sanchez prodigieusement ridicule, fut pourtant assez content d’Hippocrate ; et il se flattait que sa femme avait rempli toutes les conditions imposées par ce médecin pour faire un enfant.

« Malheureusement, lui dit le voisin, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur, qui ne reçoivent qu’avec aversion les embrassements de leurs maris, et qui cependant en ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez.

« De plus, il y a très-grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes cas par les mêmes principes : or il y a beaucoup d’espèces d’animaux qui engendrent sans copulation, comme les poissons écaillés, les huîtres, les pucerons. Il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de génération qui convînt à tous les animaux. Le célèbre Harvey, qui le premier démontra la circulation, et qui était digne de découvrir le secret de la nature, crut l’avoir trouvé dans les poules : elles pondent des œufs ; il jugea que les femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c’est pour cela que les bourgeois, et même quelques gens de cour, appellent leur femme ou leur maîtresse ma poule, et qu’on dit que toutes les femmes sont coquettes, parce qu’elles voudraient que les coqs les trouvassent belles. Malgré ces railleries, Harvey ne changea point d’avis, et il fut établi dans toute l’Europe que nous venons d’un œuf[52].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Mais, monsieur, vous m’avez dit que la nature est toujours semblable à elle-même, qu’elle agit toujours par le même principe dans le même cas : les femmes, les juments, les ânesses, les anguilles, ne pondent point ; vous vous moquez de moi.

LE GÉOMÈTRE.

Elles ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans ; elles ont des ovaires comme tous les oiseaux ; les juments, les anguilles en ont aussi. Un œuf se détache de l’ovaire ; il est couvé dans la matrice. Voyez tous les poissons écaillés, les grenouilles : ils jettent des œufs, que le mâle féconde. Les baleines et les autres animaux marins de cette espèce font éclore leurs œufs dans leur matrice. Les mites, les teignes, les plus vils insectes, sont visiblement formés d’un œuf. Tout vient d’un œuf ; et notre globe est un grand œuf qui contient tous les autres.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Mais vraiment ce système porte tous les caractères de la vérité ; il est simple, il est uniforme, il est démontré aux yeux dans plus de la moitié des animaux ; j’en suis fort content, je n’en veux point d’autre : les œufs de ma femme me sont fort chers.

LE GÉOMÈTRE.

On s’est lassé à la longue de ce système : on a fait les enfants d’une autre façon.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Et pourquoi, puisque celle-là est si naturelle ?

LE GÉOMÈTRE.

C’est qu’on a prétendu que nos femmes n’ont point d’ovaire, mais seulement de petites glandes.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Je soupçonne que des gens qui avaient un autre système à débiter ont voulu décréditer les œufs.

LE GÉOMÈTRE.

Cela pourrait bien être. Deux Hollandais s’avisèrent d’examiner la liqueur séminale au microscope, celle de l’homme, celle de plusieurs animaux, et ils crurent y apercevoir des animaux déjà tout formés qui couraient avec une vitesse inconcevable. Ils en virent même dans le fluide séminal du coq. Alors on jugea que les mâles faisaient tout, et les femmes rien ; elles ne servirent plus qu’à porter le trésor que le mâle leur avait confié.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Voilà qui est bien étrange. J’ai quelques doutes sur tous ces petits animaux qui frétillent si prodigieusement dans une liqueur, pour être ensuite immobiles dans les œufs des oiseaux, et pour être non moins immobiles neuf mois, à quelques culbutes près, dans le ventre de la femme ; cela ne me paraît pas conséquent. Ce n’est pas, autant que j’en puis juger, la marche de la nature. Comment sont faits, s’il vous plaît, ces petits hommes qui sont si bons nageurs dans la liqueur dont vous me parlez ?

LE GÉOMÈTRE.

Comme des vermisseaux. Il y avait surtout un médecin, nommé Andry, qui voyait des vers partout, et qui voulait absolument détruire le système d’Harvey. Il aurait, s’il l’avait pu, anéanti la circulation du sang, parce qu’un autre l’avait découverte. Enfin deux Hollandais et M. Andry, à force de tomber dans le péché d’Onan et de voir les choses au microscope, réduisirent l’homme à être chenille. Nous sommes d’abord un ver comme elle ; de là, dans notre enveloppe, nous devenons comme elle, pendant neuf mois, une vraie chrysalide, que les paysans appellent fève. Ensuite, si la chenille devient papillon, nous devenons hommes : voilà nos métamorphoses.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Eh bien ! s’en est-on tenu là ? N’y a-t-il point eu depuis de nouvelle mode ?

LE GÉOMÈTRE.

On s’est dégoûté d’être chenille. Un philosophe extrêmement plaisant a découvert dans une Vénus physique[53] que l’attraction faisait les enfants ; et voici comment la chose s’opère. Le germe étant tombé dans la matrice, l’œil droit attire l’œil gauche, qui arrive pour s’unir à lui en qualité d’œil ; mais il en est empêché par le nez, qu’il rencontre en chemin, et qui l’oblige de se placer à gauche. Il en est de même des bras, des cuisses et des jambes, qui tiennent aux cuisses. Il est difficile d’expliquer, dans cette hypothèse, la situation des mamelles et des fesses. Ce grand philosophe n’admet aucun dessein de l’Être créateur dans la formation des animaux ; il est bien loin de croire que le cœur soit fait pour recevoir le sang et pour le chasser, l’estomac pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre : cela lui paraît trop vulgaire ; tout se fait par attraction.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Voilà un maître fou. Je me flatte que personne n’a pu adopter une idée aussi extravagante.

LE GÉOMÈTRE.

On en rit beaucoup ; mais ce qu’il y eut de triste, c’est que cet insensé ressemblait aux théologiens, qui persécutent autant qu’ils le peuvent ceux qu’ils font rire.

D’autres philosophes ont imaginé d’autres manières qui n’ont pas fait une plus grande fortune : ce n’est plus le bras qui va chercher le bras ; ce n’est plus la cuisse qui court après la cuisse ; ce sont de petites molécules, de petites particules de bras et de cuisse qui se placent les unes sur les autres. On sera peut-être enfin obligé d’en revenir aux œufs, après avoir perdu bien du temps.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

J’en suis ravi ; mais quel a été le résultat de toutes ces disputes ?

LE GÉOMÈTRE.

Le doute. Si la question avait été débattue entre des théologaux, il y aurait eu des excommunications et du sang répandu ; mais entre des physiciens la paix est bientôt faite : chacun a couché avec sa femme, sans penser le moins du monde à son ovaire, ni à ses trompes de Fallope. Les femmes sont devenues grosses ou enceintes, sans demander seulement comment ce mystère s’opère. C’est ainsi que vous semez du blé, et que vous ignorez comment le blé germe en terre[54].

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Oh ! je le sais bien ; on me l’a dit il y a longtemps : c’est par pourriture[55]. Cependant il me prend quelquefois des envies de rire de tout ce qu’on m’a dit.

LE GÉOMÈTRE.

C’est une fort bonne envie. Je vous conseille de douter de tout, excepté que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, et que les triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux entre eux, ou autres propositions pareilles, comme, par exemple, que deux et deux font quatre.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Oui, je crois qu’il est fort sage de douter ; mais je sens que je suis curieux depuis que j’ai fait fortune et que j’ai du loisir. Je voudrais, quand ma volonté remue mon bras ou ma jambe, découvrir le ressort par lequel ma volonté les remue : car sûrement il y en a un. Je suis quelquefois tout étonné de pouvoir lever et abaisser mes yeux, et de ne pouvoir dresser mes oreilles. Je pense, et je voudrais connaître un peu… là… toucher au doigt ma pensée. Cela doit être fort curieux. Je cherche si je pense par moi-même, si Dieu me donne mes idées, si mon âme est venue dans mon corps à six semaines ou à un jour, comment elle s’est logée dans mon cerveau[56] ; si je pense beaucoup quand je dors profondément, et quand je suis en léthargie. Je me creuse la cervelle pour savoir comment un corps en pousse un autre. Mes sensations ne m’étonnent pas moins : j’y trouve du divin, et surtout dans le plaisir.

J’ai fait quelquefois mes efforts pour imaginer un nouveau sens, et je n’ai jamais pu y parvenir. Les géomètres savent toutes ces choses ; ayez la bonté de m’instruire.

LE GÉOMÈTRE.

Hélas ! nous sommes aussi ignorants que vous ; adressez-vous à la Sorbonne. »


VIII. — L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS,
DEVENU PÈRE, RAISONNE SUR LES MOINES
.


Quand l’homme aux quarante écus se vit père d’un garçon, il commença à se croire un homme de quelque poids dans l’État ; il espéra donner au moins dix sujets au roi, qui seraient tous utiles. C’était l’homme du monde qui faisait le mieux des paniers ; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le voisinage d’une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda un jour pourquoi ces messieurs, qui étaient en petit nombre ; avaient englouti tant de parts de quarante écus. « Sont-ils plus utiles que moi à la patrie ?

— Non, mon cher voisin

— Servent-ils comme moi à la population du pays ?

— Non, au moins en apparence.

— Cultivent-ils la terre ? défendent-ils l’État quand il est attaqué ?

— Non, ils prient Dieu pour vous.

— Eh bien ! je prierai Dieu pour eux : partageons. Combien croyez-vous que les couvents renferment de ces gens utiles, soit en hommes, soit en filles, dans le royaume ?

— Par les mémoires des intendants, faits sur la fin du dernier siècle, il y en avait environ quatre-vingt-dix mille.

— Par notre ancien compte, ils ne devraient, à quarante écus par tête, posséder que dix millions huit cent mille livres : combien en ont-ils ?

— Cela va à cinquante millions, en comptant les messes et les quêtes des moines mendiants, qui mettent réellement un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d’un couvent de Paris s’est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt mille livres de rente.

— Voyons combien cinquante millions répartis entre quatre-vingt-dix mille têtes tondues donnent à chacune.

— Cinq cent cinquante-cinq livres.

— C’est une somme considérable dans une société nombreuse, où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs : car il en coûte bien moins à dix personnes pour vivre ensemble que si chacun avait séparément son logis et sa table.

« Les ex-jésuites, à qui on donne aujourd’hui quatre cents livres de pension, ont donc réellement perdu à ce marché ?

— Je ne le crois pas : car ils sont presque tous retirés chez des parents qui les aident ; plusieurs disent la messe pour de l’argent, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant ; d’autres se sont faits précepteurs ; d’autres ont été soutenus par des dévotes ; chacun s’est tiré d’affaire, et peut-être y en a-t-il peu aujourd’hui qui, ayant goûté du monde et de la liberté, voulussent reprendre leurs anciennes chaînes[57]. La vie monacale, quoi qu’on en dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître, vivent sans s’aimer, et meurent sans se regretter.

— Vous pensez donc qu’on leur rendrait un très-grand service de les défroquer tous ?

— Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et l’État encore davantage ; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu’on dispose d’un fonds de dix sous de rente ; on tirerait ces cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection. Leurs maisons deviendraient des hôtels de ville, des hôpitaux, des écoles publiques, ou seraient affectées à des manufactures ; la population deviendrait plus grande, tous les arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre de ces victimes volontaires en fixant le nombre des novices : la patrie aurait plus d’hommes utiles et moins de malheureux. C’est le sentiment de tous les magistrats, c’est le vœu unanime du public, depuis que les esprits sont éclairés. L’exemple de l’Angleterre et de tant d’autres États est une preuve évidente de la nécessité de cette réforme. Que ferait aujourd’hui l’Angleterre, si au lieu de quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moines ? Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talents ensevelis qui sont perdus pour l’État. Il faut, pour faire fleurir un royaume, le moins de prêtres possible, et le plus d’artisans possible. L’ignorance et la barbarie de nos pères, loin d’être une règle pour nous, n’est qu’un avertissement de faire ce qu’ils feraient s’ils étaient en notre place avec nos lumières.

— Ce n’est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir, c’est par pitié pour eux ; c’est par amour pour la patrie. Je pense comme vous. Je ne voudrais point que mon fils fût moine ; et si je croyais que je dusse avoir des enfants pour le cloître, je ne coucherais plus avec ma femme.

— Quel est en effet le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille perdus pour la société ? Cela s’appelle se sauver ; mais un soldat qui se sauve quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous des soldats de l’État ; nous sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que dis-je ? les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloîtrés, qui braillent ou qui nasillent du latin, pourraient donner à l’État chacun deux sujets : cela fait cent soixante mille[58] hommes qu’ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans la perte est immense : cela est démontré[59].

« Pourquoi donc le monachisme a-t-il prévalu ? parce que le gouvernement fut presque partout détestable et absurde depuis Constantin ; parce que l’empire romain eut plus de moines que de soldats ; parce qu’il y en avait cent mille dans la seule Égypte ; parce qu’ils étaient exempts de travail et de taxe ; parce que les chefs des nations barbares qui détruisirent l’empire, s’étant faits chrétiens pour gouverner des chrétiens, exercèrent la plus horrible tyrannie ; parce qu’on se jetait en foule dans les cloîtres pour échapper aux fureurs de ces tyrans, et qu’on se plongeait dans un esclavage pour en éviter un autre, parce que les papes, en instituant tant d’ordres différents de fainéants sacrés, se firent autant de sujets dans les autres États ; parce qu’un paysan aime mieux être appelé mon révérend père, et donner des bénédictions, que de conduire la charrue ; parce qu’il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc ; parce qu’il aime mieux vivre aux dépens des sots que par un travail honnête ; enfin parce qu’il ne sait pas qu’en se faisant moine il se prépare des jours malheureux, tissus d’ennui et de repentir.

— Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour le nôtre. Mais je suis fâché d’entendre dire au seigneur de mon village, père de quatre garçons et de trois filles, qu’il ne saura où les placer s’il ne fait pas ses filles religieuses.

— Cette allégation trop souvent répétée est inhumaine, antipatriotique, destructive de la société.

« Toutes les fois qu’on peut dire d’un état de vie, quel qu’il puisse être, si tout le monde embrassait cet état le genre humain serait perdu, il est démontré que cet état ne vaut rien, et que celui qui le prend nuit au genre humain autant qu’il est en lui.

« Or il est clair que si tous les garçons et toutes les filles s’encloîtraient le monde périrait : donc la moinerie est par cela seul l’ennemie de la nature humaine, indépendamment des maux affreux qu’elle a causés quelquefois.

— Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats ?

— Non assurément : car si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome, le soldat n’en est que meilleur cultivateur ; le soldat citoyen se marie, il combat pour sa femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats et mariés ! ils seraient d’excellents citoyens. Mais un moine, en tant que moine, n’est bon qu’à dévorer la substance de ses compatriotes. Il n’y a point de vérité plus reconnue.

— Mais les filles, monsieur, les filles des pauvres gentilshommes, qu’on ne peut marier, que feront-elles ?

— Elles feront, on l’a dit mille fois, comme les filles d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l’Allemagne, de Suède, de Norvège, du Danemark, de Tartarie, de Turquie, d’Afrique, et de presque tout le reste de la terre ; elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères, quand on se sera accoutumé, ainsi qu’en Allemagne, à prendre des femmes sans dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison que la fille d’un financier, qui dépense plus en superfluités qu’elle n’a porté de revenu chez son mari.

« Il faut qu’il y ait des maisons de retraite pour la vieillesse, pour l’infirmité, pour la difformité. Mais, par le plus détestable des abus, les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les personnes bien conformées. On commence, dans le cloître, par faire étaler aux novices des deux sexes leur nudité, malgré toutes les lois de la pudeur ; on les examine attentivement devant et derrière. Qu’une vieille bossue aille se présenter pour entrer dans un cloître, on la chassera avec mépris, à moins qu’elle ne donne une dot immense. Que dis-je ? toute religieuse doit être dotée, sans quoi elle est le rebut du couvent. Il n’y eut jamais d’abus plus intolérable[60].

— Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes filles ne seront jamais religieuses. Elles apprendront à filer, à coudre, à faire de la dentelle, à broder, à se rendre utiles. Je regarde les vœux comme un attentat contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi, je vous prie, comment il se peut faire qu’un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les moines sont très-utiles à la population d’un État, parce que leurs bâtiments sont mieux entretenus que ceux des seigneurs, et leurs terres mieux cultivées ?

— Eh ! quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange ?

— C’est l’Ami des hommes[61], ou plutôt celui des moines.

— Il a voulu rire ; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres de rente en terre sont cent fois, mille fois plus utiles qu’un couvent qui jouit d’un revenu de cinquante mille livres, et qui a toujours un trésor secret. Il vante les belles maisons bâties par les moines, et c’est précisément ce qui irrite les citoyens : c’est le sujet des plaintes de l’Europe. Le vœu de pauvreté condamne les palais, comme le vœu d’humilité contredit l’orgueil, et comme le vœu d’anéantir sa race contredit la nature.

— Je commence à croire qu’il faut beaucoup se défier des livres.

— Il faut en user avec eux comme avec les hommes : choisir les plus raisonnables, les examiner, et ne se rendre jamais qu’à l’évidence. » <nowiki 7>


IX. — DES IMPÔTS PAYÉS À L’ÉTRANGER.


Il y a un mois que l’homme aux quarante écus vint me trouver en se tenant les côtés de rire, et il riait de si grand cœur que je me mis à rire aussi sans savoir de quoi il était question : tant l’homme est né imitateur ! tant l’instinct nous maîtrise ! tant les grands mouvements de l’âme sont contagieux !

Ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent[62]
Humani vultus.

Quand il eut bien ri, il me dit qu’il venait de rencontrer un homme qui se disait protonotaire du saint-siège, et que cet homme envoyait une grosse somme d’argent à trois cents lieues d’ici, à un Italien, au nom d’un Français à qui le roi avait donné un petit fief, et que ce Français ne pourrait jamais jouir des bienfaits du roi s’il ne donnait à cet Italien la première année de son revenu[63].

« La chose est très-vraie, lui dis-je ; mais elle n’est pas si plaisante. Il en coûte à la France environ quatre cent mille livres par an en menus droits de cette espèce ; et, depuis environ deux siècles et demi que cet usage dure, nous avons déjà porté en Italie quatre-vingts millions.

— Dieu paternel ! s’écria-t-il, que de fois quarante écus ! Cet Italien-là nous subjugua donc, il y a deux siècles et demi ? Il nous imposa ce tribut ?

— Vraiment, répondis-je, il nous en imposait autrefois d’une façon bien plus onéreuse. Ce n’est là qu’une bagatelle en comparaison de ce qu’il leva longtemps sur notre pauvre nation et sur les autres pauvres nations de l’Europe. » Alors je lui racontai comment ces saintes usurpations s’étaient établies. Il sait un peu d’histoire ; il a du bon sens : il comprit aisément que nous avions été des esclaves auxquels il restait encore un petit bout de chaîne. Il parla longtemps avec énergie contre cet abus ; mais avec quel respect pour la religion en général ! Comme il révérait les évêques ! comme il leur souhaitait beaucoup de quarante écus, afin qu’ils les dépensassent dans leurs diocèses en bonnes œuvres !

Il voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence. « Il est triste, disait-il, qu’un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son ouaille, et qu’il ne soit pas largement payé par la province[64]. Il est honteux que ces messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs. Ces contestations éternelles pour des droits imaginaires, pour des dîmes, détruisent la considération qu’on leur doit. Le malheureux cultivateur, qui a déjà payé aux préposés son dixième, et les deux sous pour livre, et la taille, et la capitation, et le rachat du logement des gens de guerre, après qu’il a logé des gens de guerre, etc., etc. ; cet infortuné, dis-je, qui se voit encore enlever le dixième de sa récolte par son curé, ne le regarde plus comme son pasteur, mais comme son écorcheur, qui lui arrache le peu de peau qui lui reste. Il sent bien qu’en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qu’il lui en a coûté pour faire croître cette gerbe. Que lui reste-t-il, pour lui et pour sa famille ? Les pleurs, la disette, le découragement, le désespoir ; et il meurt de fatigue et de misère. Si le curé était payé par la province, il serait la consolation de ses paroissiens, au lieu d’être regardé par eux comme leur ennemi. »

Ce digne homme s’attendrissait en prononçant ces paroles ; il aimait sa patrie, et était idolâtre du bien public. Il s’écriait quelquefois : « Quelle nation que la française, si on voulait ! »

Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère, bien propre et bien lavée, présentait un gros téton blanc. L’enfant était fort joli. « Hélas ! dit le père, te voilà donc, et tu n’as que vingt-trois ans de vie, et quarante écus à prétendre ! »


X. — DES PROPORTIONS.


Le produit des extrêmes est égal au produit des moyens ; mais deux sacs de blé volés ne sont pas à ceux qui les ont pris comme la perte de leur vie l’est à l’intérêt de la personne volée.

Le prieur de D***, à qui deux de ses domestiques de campagne avaient dérobé deux setiers de blé, vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et, depuis ce temps, il ne trouve plus de valets.

Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son champ toute leur vie, les fers aux pieds et une sonnette au cou, attachée à un carcan, ce prieur aurait beaucoup gagné.

Il faut effrayer le crime : oui, sans doute ; mais le travail forcé et la honte durable l’intimident plus que la potence.

Il y a quelques mois qu’à Londres un malfaiteur fut condamné à être transporté en Amérique pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d’autres pays, sont reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu : il alléguait qu’il haïssait mortellement le travail, et qu’il aimait mieux être étranglé une minute que de faire du sucre toute sa vie.

D’autres peuvent penser autrement, chacun a son goût ; mais on a déjà dit[65], et il faut répéter, qu’un pendu n’est bon à rien, et que les supplices doivent être utiles.

Il y a quelques années que l’on condamna dans la Tartarie[66] deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tête, passer une procession de lamas. L’empereur de la Chine[67], qui est un homme de beaucoup d’esprit, dit qu’il les aurait condamnés à marcher nu-tête à la procession pendant trois mois.

Proportionnez les peines aux délits, a dit le marquis Beccaria ; ceux qui ont fait les lois n’étaient pas géomètres.

Si l’abbé Guyon, ou Cogé, ou l’ex-jésuite Nonotte, ou l’ex-jésuite Patouillet, ou le prédicant La Beaumelle, font de misérables libelles où il n’y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les faire pendre, comme le prieur de D*** a fait pendre ses deux domestiques ; et cela, sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs ?

Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie dans l’espérance de payer son cabaretier ?

Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher, parce qu’il a été très-pesant, parce qu’il a entassé erreur sur erreur, parce qu’il n’a jamais su distinguer aucun degré de probabilité, parce qu’il veut que, dans une antique et immense cité renommée par sa police et par la jalousie des maris, dans Babylone enfin, où les femmes étaient gardées par des eunuques, toutes les princesses allassent par dévotion donner publiquement leurs faveurs dans la cathédrale aux étrangers pour de l’argent ? Contentons-nous de l’envoyer sur les lieux courir les bonnes fortunes ; soyons modérés en tout ; mettons de la proportion entre les délits et les peines.

Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu’il n’écrit que pour se contredire, lorsqu’après avoir donné une comédie sifflée[68] sur le théâtre de Paris, il injurie ceux[69] qui en font jouer à cent lieues de là ; lorsqu’il cherche des protecteurs[70], et qu’il les outrage ; lorsqu’il déclame contre les romans, et qu’il fait des romans dont le héros est un sot précepteur qui reçoit l’aumône d’une Suissesse à laquelle il a fait un enfant, et qui va dépenser son argent dans un bordel de Paris[71] ; laissons-le croire qu’il a surpassé Fénelon et Xénophon, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de menuisier : ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps[72] ; les petites maisons suffisent avec de bons bouillons, de la saignée, et du régime.

Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie. Ne traitons point le jésuite Nonotte, qui n’est coupable que d’avoir écrit des bêtises et des injures, comme on a traité les jésuites Malagrida, Oldcorn, Garnet, Guignard, Gueret, et comme on devait traiter le jésuite Le Tellier[73], qui trompa son roi, et qui troubla la France. Distinguons principalement dans tout procès, dans toute contention, dans toute querelle, l’agresseur de l’outragé, l’oppresseur de l’opprimé. La guerre offensive est d’un tyran ; celui qui se défend est un homme juste.

Comme j’étais plongé dans ces réflexions, l’homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre vingt-trois ans, était mort. « Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme aussi ; mais j’ai été appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s’est trouvé innocent ; je l’ai vu s’évanouir dans les tortures redoublées ; j’ai entendu craquer ses os ; j’entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent ; je pleure de pitié, et je tremble d’horreur. » Je me mis à pleurer et à frémir aussi, car je suis extrêmement sensible.

Ma mémoire alors me représenta l’aventure épouvantable des Calas : une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées et fugitives, sa maison au pillage ; un père de famille respectable brisé par la torture, agonisant sur la roue, et expirant dans les flammes ; un fils chargé de chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit : « Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi. »

Je me souvins de la famille des Sirven[74], qu’un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces, lorsqu’elle fuyait la persécution d’un juge aussi inique qu’ignorant. « Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu’elle n’allât à la messe. » Je voyais à la fois, dans des jugements de cette espèce, l’excès de la bêtise, de l’injustice et de la barbarie.

Nous plaignions la nature humaine, l’homme aux quarante écus et moi. J’avais dans ma poche le discours d’un avocat général du Dauphiné[75], qui roulait en partie sur ces matières intéressantes ; je lui en lus les endroits suivants :


« Certes, ce furent des hommes véritablement grands qui osèrent les premiers se charger de gouverner leurs semblables, et s’imposer le fardeau de la félicité publique ; qui, pour le bien qu’ils voulaient faire aux hommes, s’exposèrent à leur ingratitude, et, pour le repos d’un peuple, renoncèrent au leur ; qui se mirent, pour ainsi dire, entre les hommes et la Providence, pour leur composer, par artifice, un bonheur qu’elle semblait leur avoir refusé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Quel magistrat, un peu sensible à ses devoirs, à la seule humanité, pourrait soutenir ces idées ? Dans la solitude d’un cabinet pourra-t-il, sans frémir d’horreur et de pitié, jeter les yeux sur ces papiers, monuments infortunés du crime ou de l’innocence ? Ne lui semble-t-il pas entendre des voix gémissantes sortir de ces fatales écritures, et le presser de décider du sort d’un citoyen, d’un époux, d’un père, d’une famille ? Quel juge impitoyable (s’il est chargé d’un seul procès criminel) pourra passer de sang-froid devant une prison ? C’est donc moi, dira-t-il, qui retiens dans ce détestable séjour mon semblable, peut-être mon égal, mon concitoyen, un homme enfin ! c’est moi qui le lie tous les jours, qui ferme sur lui ces odieuses portes ! Peut-être le désespoir s’est emparé de son âme ; il pousse vers le ciel mon nom avec des malédictions, et sans doute il atteste contre moi le grand Juge qui nous observe et doit nous juger tous les deux.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Ici un spectacle effrayant se présente tout à coup à mes yeux ; le juge se lasse d’interroger par la parole ; il veut interroger par les supplices : impatient dans ses recherches, et peut-être irrité de leur inutilité, on apporte des torches, des chaînes, des leviers, et tous ces instruments inventés pour la douleur. Un bourreau vient se mêler aux fonctions de la magistrature, et terminer par la violence un interrogatoire commencé par la liberté.

« Douce philosophie ! toi qui ne cherches la vérité qu’avec l’attention et la patience, t’attendais-tu que, dans ton siècle, on employât de tels instruments pour la découvrir ?

« Est-il bien vrai que nos lois approuvent cette méthode inconcevable, et que l’usage la consacre ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Leurs lois imitent leurs préjugés ; les punitions publiques sont aussi cruelles que les vengeances particulières, et les actes de leur raison ne sont guère moins impitoyables que ceux de leurs passions. Quelle est donc la cause de cette bizarre opposition ? C’est que nos préjugés sont anciens, et que notre morale est nouvelle ; c’est que nous sommes aussi pénétrés de nos sentiments qu’inattentifs à nos idées ; c’est que l’avidité des plaisirs nous empêche de réfléchir sur nos besoins, et que nous sommes plus empressés de vivre que de nous diriger ; c’est, en un mot, que nos mœurs sont douces, et qu’elles ne sont pas bonnes ; c’est que nous sommes polis, et nous ne sommes seulement pas humains. »


Ces fragments, que l’éloquence avait dictés à l’humanité, remplirent le cœur de mon ami d’une douce consolation. Il admirait avec tendresse. « Quoi ! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d’œuvre en province ! on m’avait dit qu’il n’y a que Paris dans le monde.

— Il n’y a que Paris, lui dis-je, où l’on fasse des opéras-comiques ; mais il y a aujourd’hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s’expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice, ainsi que ceux de la morale, n’étaient que ridicules. Le docteur Balouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue, elle a dit : « Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles, avec l’éloquence du sentiment et de la raison.

« Mais si nous n’avons rien de neuf à dire ? se sont écriés les parleurs. Taisez-vous alors, a répondu la philosophie ; tous ces vains discours d’appareil, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l’année où l’on a le moins besoin de se chauffer : il ne cause aucun plaisir, et il n’en reste pas même la cendre.

« Que toute la France lise les bons livres. Mais, malgré les progrès de l’esprit humain, on lit très-peu ; et, parmi ceux qui veulent quelquefois s’instruire, la plupart lisent très-mal. Mes voisins et mes voisines jouent, après dîner, un jeu anglais, que j’ai beaucoup de peine à prononcer, car on l’appelle whisk. Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d’importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous n’êtes gouvernés que par des livres ? Savez-vous que l’ordonnance civile, le code militaire, et l’Évangile, sont des livres dont vous dépendez continuellement ? Lisez, éclairez-vous ; ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.

— J’ai bien peu d’argent, me répondit l’homme aux quarante écus ; mais, si jamais je fais une petite fortune, j’achèterai des livres chez Marc-Michel Rey[76]. »


XI. — DE LA VÉROLE.


L’homme aux quarante écus demeurait dans un petit canton où l’on n’avait jamais mis de soldats en garnison depuis cent cinquante années[77]. Les mœurs, dans ce coin de terre inconnu, étaient pures comme l’air qui l’environne. On ne savait pas qu’ailleurs l’amour pût être infecté d’un poison destructeur, que les générations fussent attaquées dans leur germe, et que la nature, se contredisant elle-même, pût rendre la tendresse horrible et le plaisir affreux ; on se livrait à l’amour avec la sécurité de l’innocence. Des troupes vinrent, et tout changea.

Deux lieutenants, l’aumônier du régiment, un caporal, et un soldat de recrue qui sortait du séminaire, suffirent pour empoisonner douze villages en moins de trois mois. Deux cousines de l’homme aux quarante écus se virent couvertes de pustules calleuses ; leurs beaux cheveux tombèrent ; leur voix devint rauque ; les paupières de leurs yeux, fixes et éteints, se chargèrent d’une couleur livide, et ne se fermèrent plus pour laisser entrer le repos dans des membres disloqués, qu’une carie secrète commençait à ronger comme ceux de l’Arabe Job, quoique Job n’eût jamais eu cette maladie.

Le chirurgien-major du régiment, homme d’une grande expérience, fut obligé de demander des aides à la cour pour guérir toutes les filles du pays. Le ministre de la guerre, toujours porté d’inclination à soulager le beau sexe, envoya une recrue de fraters, qui gâtèrent d’une main ce qu’ils rétablirent de l’autre.

L’homme aux quarante écus lisait alors l’histoire philosophique de Candide, traduite de l’allemand du docteur Ralph, qui prouve évidemment que tout est bien, et qu’il était absolument impossible, dans le meilleur des mondes possibles, que la vérole, la peste, la pierre, la gravelle, les écrouelles, la chambre de Valence[78], et l’Inquisition, n’entrassent dans la composition de l’univers, de cet univers uniquement fait pour l’homme, roi des animaux et image de Dieu, auquel on voit bien qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau.

Il lisait, dans l’histoire véritable de Candide, que le fameux docteur Pangloss avait perdu dans le traitement un œil et une oreille[79]. « Hélas ! dit-il, mes deux cousines, mes deux pauvres cousines, seront-elles borgnes ou borgnesses et essorillées ?

— Non, lui dit le major consolateur ; les Allemands ont la main lourde ; mais, nous autres, nous guérissons les filles promptement, sûrement, et agréablement. »

En effet les deux jolies cousines en furent quittes pour avoir la tête enflée comme un ballon pendant six semaines, pour perdre la moitié de leurs dents, en tirant la langue d’un demi-pied, et pour mourir de la poitrine au bout de six mois.

Pendant l’opération, le cousin et le chirurgien-major raisonnèrent ainsi.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Est-il possible, monsieur, que la nature ait attaché de si épouvantables tourments à un plaisir si nécessaire, tant de honte à tant de gloire, et qu’il y ait plus de risque à faire un enfant qu’à tuer un homme ? Serait-il vrai au moins, pour notre consolation, que ce fléau diminue un peu sur la terre, et qu’il devienne moins dangereux de jour en jour ?

LE CHIRURGIEN-MAJOR.

Au contraire, il se répand de plus en plus dans toute l’Europe chrétienne ; il s’est étendu jusqu’en Sibérie ; j’en ai vu mourir plus de cinquante personnes, et surtout un grand général d’armée et un ministre d’État fort sage[80]. Peu de poitrines faibles résistent à la maladie et au remède. Les deux sœurs, la petite et la grosse, se sont liguées encore plus que les moines pour détruire le genre humain.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Nouvelle raison pour abolir les moines, afin que, remis au rang des hommes, ils réparent un peu le mal que font les deux sœurs. Dites-moi, je vous prie, si les bêtes ont la vérole.

LE CHIRURGIEN.

Ni la petite, ni la grosse, ni les moines, ne sont connus chez elles.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Il faut donc avouer qu’elles sont plus heureuses et plus prudentes que nous dans ce meilleur des mondes.

LE CHIRURGIEN.

Je n’en ai jamais douté ; elles éprouvent bien moins de maladies que nous : leur instinct est bien plus sûr que notre raison ; jamais ni le passé ni l’avenir ne les tourmentent.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Vous avez été chirurgien d’un ambassadeur de France en Turquie : y a-t-il beaucoup de vérole à Constantinople ?

LE CHIRURGIEN.

Les Francs l’ont apportée dans le faubourg de Péra, où ils demeurent. J’y ai connu un capucin qui en était mangé comme Pangloss ; mais elle n’est point parvenue dans la ville : les Francs n’y couchent presque jamais. Il n’y a presque point de filles publiques dans cette ville immense. Chaque homme riche a des femmes esclaves de Circassie, toujours gardées, toujours surveillées, dont la beauté ne peut être dangereuse. Les Turcs appellent la vérole le mal chrétien, et cela redouble le profond mépris qu’ils ont pour notre théologie ; mais, en récompense, ils ont la peste, maladie d’Égypte, dont ils font peu de cas, et qu’ils ne se donnent jamais la peine de prévenir.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

En quel temps croyez-vous que ce fléau commença dans l’Europe ?

LE CHIRURGIEN.

Au retour du premier voyage de Christophe Colomb chez des peuples innocents qui ne connaissaient ni l’avarice ni la guerre, vers l’an 1494. Ces nations, simples et justes, étaient attaquées de ce mal de temps immémorial, comme la lèpre régnait chez les Arabes et chez les Juifs, et la peste chez les Égyptiens. Le premier fruit que les Espagnols recueillirent de cette conquête du nouveau monde fut la vérole ; elle se répandit plus promptement que l’argent du Mexique, qui ne circula que longtemps après en Europe. La raison en est que, dans toutes les villes, il y avait alors de belles maisons publiques appelées b……, établies par l’autorité des souverains pour conserver l’honneur des dames. Les Espagnols portèrent le venin dans ces maisons privilégiées dont les princes et les évêques tiraient les filles qui leur étaient nécessaires. On a remarqué qu’à Constance il y avait eu sept cent dix-huit filles[81] pour le service du concile qui fit brûler si dévotement Jean Hus et Jérôme de Prague.

On peut juger par ce seul trait avec quelle rapidité le mal parcourut tous les pays. Le premier seigneur qui en mourut fut l’illustrissime et révérendissime évêque et vice-roi de Hongrie, en 1499, que Bartholomeo Montanagua, grand médecin de Padoue, ne put guérir. Gualtieri assure que l’archevêque de Mayence Berthold de Henneberg, « attaqué de la grosse vérole, rendit son âme à Dieu en 1504 ». On sait que notre roi François Ier en mourut. Henri III la prit à Venise ; mais le jacobin Jacques Clément prévint l’effet de la maladie.

Le parlement de Paris, toujours zélé pour le bien public, fut le premier qui donna un arrêt contre la vérole, en 1497[82]. Il défendit à tous les vérolés de rester dans Paris sous peine de la hart ; mais, comme il n’était pas facile de prouver juridiquement aux bourgeois et bourgeoises qu’ils étaient en délit, cet arrêt n’eut pas plus d’effet que ceux qui furent rendus depuis contre l’émétique ; et, malgré le parlement, le nombre des coupables augmenta toujours. Il est certain que, si on les avait exorcisés, au lieu de les faire pendre, il n’y en aurait plus aujourd’hui sur la terre ; mais c’est à quoi malheureusement on ne pensa jamais.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

Est-il bien vrai ce que j’ai lu dans Candide, que, parmi nous, quand deux armées de trente mille hommes chacune marchent ensemble en front de bandière, on peut parier qu’il y a vingt mille vérolés de chaque côté[83] ?

LE CHIRURGIEN.

Il n’est que trop vrai. Il en est de même dans les licences de Sorbonne. Que voulez-vous que fassent de jeunes bacheliers à qui la nature parle plus haut et plus ferme que la théologie ? Je puis vous jurer que, proportion gardée, mes confrères et moi nous avons traité plus de jeunes prêtres que de jeunes officiers.

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

N’y aurait-il point quelque manière d’extirper cette contagion qui désole l’Europe ? On a déjà tâché d’affaiblir le poison d’une vérole, ne pourra-t-on rien tenter sur l’autre ?

LE CHIRURGIEN.

Il n’y aurait qu’un seul moyen, c’est que tous les princes de l’Europe se liguassent ensemble, comme dans les temps de Godefroy de Bouillon. Certainement une croisade contre la vérole serait beaucoup plus raisonnable que ne l’ont été celles qu’on entreprit autrefois si malheureusement contre Saladin, Melecsala, et les Albigeois. Il vaudrait bien mieux s’entendre pour repousser l’ennemi commun du genre humain que d’être continuellement occupé à guetter le moment favorable de dévaster la terre et de couvrir les champs de morts, pour arracher à son voisin deux ou trois villes et quelques villages. Je parle contre mes intérêts : car la guerre et la vérole font ma fortune ; mais il faut être homme avant d’être chirurgien-major.

C’est ainsi que l’homme aux quarante écus se formait, comme on dit, l’esprit et le cœur[84]. Non-seulement il hérita de ses deux cousines, qui moururent en six mois ; mais il eut encore la succession d’un parent fort éloigné, qui avait été sous-fermier des hôpitaux des armées, et qui s’était fort engraissé en mettant les soldats blessés à la diète. Cet homme n’avait jamais voulu se marier ; il avait un assez joli sérail. Il ne reconnut aucun de ses parents, vécut dans la crapule, et mourut à Paris d’indigestion. C’était un homme, comme on voit, fort utile à l’État.

Notre nouveau philosophe fut obligé d’aller à Paris pour recueillir l’héritage de son parent. D’abord les fermiers du domaine le lui disputèrent. Il eut le bonheur de gagner son procès, et la générosité de donner aux pauvres de son canton, qui n’avaient pas leur contingent de quarante écus de rente, une partie des dépouilles du richard ; après quoi il se mit à satisfaire sa grande passion d’avoir une bibliothèque.

Il lisait tous les matins, faisait des extraits, et le soir il consultait les savants pour savoir en quelle langue le serpent avait parlé à notre bonne mère ; si l’âme est dans le corps calleux ou dans la glande pinéale ; si saint Pierre avait demeuré vingt-cinq ans à Rome[85] ; quelle différence spécifique est entre un trône et une domination, et pourquoi les nègres ont le nez épaté. D’ailleurs il se proposa de ne jamais gouverner l’État, et de ne faire aucune brochure contre les pièces nouvelles. On l’appelait M. André ; c’était son nom de baptême. Ceux qui l’ont connu rendent justice à sa modestie et à ses qualités, tant acquises que naturelles. Il a bâti une maison commode dans son ancien domaine de quatre arpents. Son fils sera bientôt en âge d’aller au collège ; mais il veut qu’il aille au collège d’Harcourt, et non à celui de Mazarin, à cause du professeur Cogé[86], qui fait des libelles, et parce qu’il ne faut pas qu’un professeur de collège fasse des libelles.

Mme André lui a donné une fille fort jolie, qu’il espère marier à un conseiller de la cour des aides, pourvu que ce magistrat n’ait pas la maladie que le chirurgien-major veut extirper dans l’Europe chrétienne.


XII. — GRANDE QUERELLE.


Pendant le séjour de M. André à Paris, il y eut une querelle importante[87]. Il s’agissait de savoir si Marc-Antonin était un honnête homme, et s’il était en enfer ou en purgatoire, ou dans les limbes, en attendant qu’il ressuscitât. Tous les honnêtes gens prirent le parti de Marc-Antonin. Ils disaient : « Antonin a toujours été juste, sobre, chaste, bienfaisant. Il est vrai qu’il n’a pas en paradis une place aussi belle que saint Antoine : car il faut des proportions, comme nous l’avons vu ; mais certainement l’âme de l’empereur Antonin n’est point à la broche dans l’enfer. Si elle est en purgatoire, il faut l’en tirer ; il n’y a qu’à dire des messes pour lui. Les jésuites n’ont plus rien à faire ; qu’ils disent trois mille messes pour le repos de l’âme de Marc-Antonin ; ils y gagneront, à quinze sous la pièce, deux mille deux cent cinquante livres. D’ailleurs, on doit du respect à une tête couronnée ; il ne faut pas la damner légèrement. »

Les adversaires de ces bonnes gens prétendaient au contraire qu’il ne fallait accorder aucune composition à Marc-Antonin ; qu’il était un hérétique ; que les carpocratiens et les aloges n’étaient pas si méchants que lui ; qu’il était mort sans confession ; qu’il fallait faire un exemple ; qu’il était bon de le damner pour apprendre à vivre aux empereurs de la Chine et du Japon, à ceux de Perse, de Turquie et de Maroc, aux rois d’Angleterre, de Suède, de Danemark, de Prusse, au stathouder de Hollande, et aux avoyers du canton de Berne, qui n’allaient pas plus à confesse que l’empereur Marc-Antonin ; et qu’enfin c’est un plaisir indicible de donner des décrets contre des souverains morts, quand on ne peut en lancer contre eux de leur vivant, de peur de perdre ses oreilles.

La querelle devint aussi sérieuse que le fut autrefois celle des ursulines et des annonciades, qui disputèrent à qui porterait plus longtemps des œufs à la coque entre les fesses sans les casser. On craignit un schisme, comme du temps des cent et un contes de ma mère l’oie, et de certains billets payables au porteur dans l’autre monde[88]. C’est une chose bien épouvantable qu’un schisme : cela signifie division dans les opinions, et, jusqu’à ce moment fatal, tous les hommes avaient pensé de même.

M. André, qui est un excellent citoyen, pria les chefs des deux partis à souper. C’est un des bons convives que nous ayons ; son humeur est douce et vive, sa gaieté n’est point bruyante ; il est facile et ouvert ; il n’a point cette sorte d’esprit qui semble vouloir étouffer celui des autres ; l’autorité qu’il se concilie n’est due qu’à ses grâces, à sa modération, et à une physionomie ronde qui est tout à fait persuasive. Il aurait fait souper gaiement ensemble un Corse et un Génois[89], un représentant de Genève et un négatif[90], le muphti et un archevêque. Il fit tomber habilement les premiers coups que les disputants se portaient, en détournant la conversation, et en faisant un conte très-agréable qui réjouit également les damnants et les damnés. Enfin, quand ils furent un peu en pointe de vin, il leur fit signer que l’âme de l’empereur Marc-Antonin resterait in statu quo, c’est-à-dire je ne sais où, en attendant un jugement définitif.

Les âmes des docteurs s’en retournèrent dans leurs limbes paisiblement après le souper : tout fut tranquille. Cet accommodement fit un très-grand honneur à l’homme aux quarante écus ; et toutes les fois qu’il s’élevait une dispute bien acariâtre, bien virulente entre des gens lettrés ou non lettrés, on disait aux deux partis : « Messieurs, allez souper chez M. André. »

Je connais deux factions acharnées[91] qui, faute d’avoir été souper chez M. André, se sont attiré de grands malheurs.


XIII. — SCÉLÉRAT CHASSÉ.


La réputation qu’avait acquise M. André d’apaiser les querelles en donnant de bons soupers lui attira, la semaine passée, une singulière visite. Un homme noir, assez mal mis, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule, l’œil hagard, les mains fort sales, vint le conjurer de lui donner à souper avec ses ennemis.

« Quels sont vos ennemis, lui dit M. André, et qui êtes-vous ?

— Hélas ! dit-il, j’avoue, monsieur, qu’on me prend pour un de ces maroufles qui font des libelles pour gagner du pain, et qui crient : Dieu, Dieu, Dieu, religion, religion, pour attraper quelque petit bénéfice. On m’accuse d’avoir calomnié les citoyens les plus véritablement religieux, les plus sincères adorateurs de la Divinité, les plus honnêtes gens du royaume. Il est vrai, monsieur, que, dans la chaleur de la composition, il échappe souvent aux gens de mon métier de petites inadvertances qu’on prend pour des erreurs grossières, des écarts que l’on qualifie de mensonges impudents. Notre zèle est regardé comme un mélange affreux de friponnerie et de fanatisme. On assure que, tandis que nous surprenons la bonne foi de quelques vieilles imbéciles, nous sommes le mépris et l’exécration de tous les honnêtes gens qui savent lire.

« Mes ennemis sont les principaux membres des plus illustres académies de l’Europe, des écrivains honorés, des citoyens bienfaisants. Je viens de mettre en lumière un ouvrage que j’ai intitulé Antiphilosophique[92]. Je n’avais que de bonnes intentions ; mais personne n’a voulu acheter mon livre. Ceux à qui je l’ai présenté l’ont jeté dans le feu, en me disant qu’il n’était pas seulement antiraisonnable, mais antichrétien et très-antihonnête.

— Eh bien ! lui dit M. André, imitez ceux à qui vous avez présenté votre libelle ; jetez-le dans le feu, et qu’il n’en soit plus parlé. Je loue fort votre repentir ; mais il n’est pas possible que je vous fasse souper avec des gens d’esprit qui ne peuvent être vos ennemis, attendu qu’ils ne vous liront jamais.

— Ne pourriez-vous pas du moins, monsieur, dit le cafard, me réconcilier avec les parents de feu M. de Montesquieu, dont j’ai outragé la mémoire pour glorifier le révérend P. Routh, qui vint assiéger ses derniers moments, et qui fut chassé de sa chambre ?

— Morbleu ! lui dit M. André, il y a longtemps que le révérend P. Routh est mort ; allez-vous-en souper avec lui. »

C’est un rude homme que M. André, quand il a affaire à cette espèce méchante et sotte. Il sentit que le cafard ne voulait souper chez lui avec des gens de mérite que pour engager une dispute, pour les aller ensuite calomnier, pour écrire contre eux, pour imprimer de nouveaux mensonges. Il le chassa de sa maison, comme on avait chassé Routh de l’appartement du président de Montesquieu[93].

On ne peut guère tromper M. André. Plus il était simple et naïf quand il était l’homme aux quarante écus, plus il est devenu avisé quand il a connu les hommes.


XIV. — LE BON SENS DE M. ANDRÉ.


Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il a une bibliothèque ! Il vit avec les livres comme avec les hommes ; il choisit, et il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi !

Il se félicite d’être né dans un temps où la raison humaine commence à se perfectionner. « Que je serais malheureux, dit-il, si l’âge où je vis était celui du jésuite Garasse, du jésuite Guignard, ou du docteur Boucher, du docteur Aubry[94], du docteur Guincestre[95], ou des gens qui condamnaient aux galères ceux qui écrivaient contre les catégories d’Aristote[96] ! »

La misère avait affaibli les ressorts de l’âme de M. André ; le bien-être leur a rendu leur élasticité. Il y a mille Andrés dans le monde auxquels il n’a manqué qu’un tour de roue de la fortune pour en faire des hommes d’un vrai mérite.

Il est aujourd’hui au fait de toutes les affaires de l’Europe, et surtout des progrès de l’esprit humain.

« Il me semble, me disait-il mardi dernier, que la Raison voyage à petites journées, du nord au midi, avec ses deux intimes amies, l’Expérience et la Tolérance. L’Agriculture et le Commerce l’accompagnent. Elle s’est présentée en Italie ; mais la Congrégation de l’Indice[97] l’a repoussée. Tout ce qu’elle a pu faire a été d’envoyer secrètement quelques-uns de ses facteurs, qui ne laissent pas de faire du bien. Encore quelques années, et le pays des Scipions ne sera plus celui des Arlequins enfroqués.

« Elle a de temps en temps de cruels ennemis en France ; mais elle y a tant d’amis qu’il faudra bien à la fin qu’elle y soit premier ministre.

« Quand elle s’est présentée en Bavière et en Autriche, elle a trouvé deux ou trois grosses têtes à perruque qui l’ont regardée avec des yeux stupides et étonnés. Ils lui ont dit : Madame, nous n’avons jamais entendu parler de vous ; nous ne vous connaissons pas. Messieurs, leur a-t-elle répondu, avec le temps vous me connaîtrez et vous m’aimerez[98]. Je suis très-bien reçue à Berlin, à Moscou, à Copenhague, à Stockholm. Il y a longtemps que, par le crédit de Locke, de Gordon, de Trenchard, de milord Shaftesbury, et de tant d’autres, j’ai reçu mes lettres de naturalité en Angleterre. Vous m’en accorderez un jour. Je suis la fille du Temps, et j’attends tout de mon père[99].

« Quand elle a passé sur les frontières de l’Espagne et du Portugal, elle a béni Dieu de voir que les bûchers de l’Inquisition n’étaient plus si souvent allumés ; elle a espéré beaucoup en voyant chasser les jésuites, mais elle a craint qu’en purgeant le pays de renards on ne le laissât exposé aux loups[100].

« Si elle fait encore des tentatives pour entrer en Italie, on croit qu’elle commencera par s’établir à Venise, et qu’elle séjournera dans le royaume de Naples, malgré toutes les liquéfactions de ce pays-là[101], qui lui donnent des vapeurs. On prétend qu’elle a un secret infaillible pour détacher les cordons d’une couronne qui sont embarrassés, je ne sais comment, dans ceux d’une tiare, et pour empêcher les haquenées d’aller faire la révérence aux mules. »

Enfin la conversation de M. André me réjouit beaucoup, et plus je le vois, plus je l’aime.


XV. — D’UN BON SOUPER CHEZ M. ANDRÉ.


Nous soupâmes hier ensemble avec un docteur de Sorbonne, M. Pinto, célèbre juif[102], le chapelain de la chapelle réformée de l’ambassadeur batave, le secrétaire de M. le prince Gallitzin[103], du rite grec, un capitaine suisse calviniste, deux philosophes, et trois dames d’esprit.

Le souper fut fort long, et cependant on ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n’en avait jamais eu : tant il faut avouer que nous sommes devenus polis ; tant on craint à souper de contrister ses frères ! Il n’en est pas ainsi du régent Cogé, et de l’ex-jésuite Nonotte, et de l’ex-jésuite Patouillet, et de l’ex-jésuite Rotalier[104], et de tous les animaux de cette espèce. Ces croquants-là vous disent plus de sottises dans une brochure de deux pages que la meilleure compagnie de Paris ne peut dire de choses agréables et instructives dans un souper de quatre heures ; et, ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’ils n’oseraient dire en face à personne ce qu’ils ont l’impudence d’imprimer.

La conversation roula d’abord sur une plaisanterie des Lettres persanes[105], dans laquelle on répète, d’après plusieurs graves personnages, que le monde va non-seulement en empirant, mais en se dépeuplant tous les jours ; de sorte que si le proverbe plus on est de fous, plus on rit a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre.

Le docteur de Sorbonne assura qu’en effet le monde était réduit presque à rien. Il cita le père Petau, qui démontre qu’en moins de trois cents ans un seul des fils de Noé (je ne sais si c’est Sem ou Japhet) avait procréé de son corps une série d’enfants qui se montait à six cent vingt-trois milliards six cent douze millions trois cent cinquante-huit mille fidèles, l’an 285 après le déluge universel[106].

M. André demanda pourquoi, du temps de Philippe le Bel, c’est-à-dire environ trois cents ans après Hugues Capet, il n’y avait pas six cent vingt-trois milliards de princes de la maison royale ? « C’est que la foi est diminuée, » dit le docteur de Sorbonne.

On parla beaucoup de Thèbes aux cent portes, et du million de soldats qui sortait par ces portes avec vingt mille chariots de guerre. « Serrez, serrez, disait M. André ; je soupçonne, depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires.

— Mais enfin, lui dit un des convives, Thèbes, Memphis, Babylone, Ninive, Troie, Séleucie, étaient de grandes villes, et n’existent plus.

— Cela est vrai, répondit le secrétaire de M. le prince Gallitzin ; mais Moscou, Constantinople, Londres, Paris, Amsterdam, Lyon qui vaut mieux que Troie, toutes les villes de France, d’Allemagne, d’Espagne et du Nord, étaient alors des déserts. »

Le capitaine suisse, homme très-instruit, nous avoua que quand ses ancêtres voulurent quitter leurs montagnes et leurs précipices pour aller s’emparer, comme de raison, d’un pays plus agréable, César, qui vit de ses yeux le dénombrement de ces émigrants, trouva qu’il se montait à trois cent soixante et huit mille[107], en comptant les vieillards, les enfants, et les femmes. Aujourd’hui, le seul canton de Berne possède autant d’habitants : il n’est pas tout à fait la moitié de la Suisse, et je puis vous assurer que les treize cantons ont au delà de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs qui servent ou qui négocient en pays étrangers. Après cela, messieurs les savants, faites des calculs et des systèmes, ils seront aussi faux les uns que les autres.

Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome, du temps des césars, étaient plus riches que les bourgeois de Paris, du temps de M. Silhouette.

« Ah ! ceci me regarde, dit M. André. J’ai été longtemps l’homme aux quarante écus ; je crois bien que les citoyens romains en avaient davantage. Ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus beaux pays de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe. Ils vivaient fort splendidement du fruit de leurs rapines ; mais enfin il y avait des gueux à Rome ; et je suis persuadé que parmi ces vainqueurs du monde il y eut des gens réduits à quarante écus de rente comme je l’ai été.

— Savez-vous bien, lui dit un savant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, que Lucullus dépensait, à chaque souper qu’il donnait dans le salon d’Apollon, trente-neuf mille trois cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante ; mais qu’Atticus, le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois, pour sa table, au delà de deux cent trente-cinq livres tournois ?

— Si cela est, dis-je, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie depuis peu en Italie. J’ai lu comme vous, dans Florus, cette incroyable anecdote ; mais apparemment que Florus n’avait jamais soupé chez Atticus, ou que son texte a été corrompu, comme tant d’autres, par les copistes. Jamais Florus ne me fera croire que l’ami de César et de Pompée, de Cicéron et d’Antoine, qui mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d’or par mois.

Et voilà justement comme on écrit l’histoire[108]. »

Mme André, prenant la parole, dit au savant que, s’il voulait défrayer sa table pour dix fois autant, il lui ferait grand plaisir.

Je suis persuadé que cette soirée de M. André valait bien un mois d’Atticus ; et les dames doutèrent fort que les soupers de Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La conversation fut très-gaie, quoique un peu savante. Il ne fut parlé ni des modes nouvelles, ni des ridicules d’autrui, ni de l’histoire scandaleuse du jour.

La question du luxe fut traitée à fond. On demanda si c’était le luxe qui avait détruit l’empire romain, et il fut prouvé que les deux empires d’Occident et d’Orient n’avaient été détruits que par la controverse et par les moines. En effet, quand Alaric prit Rome, on n’était occupé que de disputes théologiques ; et quand Mahomet II prit Constantinople, les moines défendaient beaucoup plus l’éternité de la lumière du Tabor, qu’ils voyaient à leur nombril, qu’ils ne défendaient la ville contre les Turcs.

Un de nos savants fit une réflexion qui me frappa beaucoup : c’est que ces deux grands empires sont anéantis, et que les ouvrages de Virgile, d’Horace, et d’Ovide, subsistent.

On ne fit qu’un saut du siècle d’Auguste au siècle de Louis XIV. Une dame demanda pourquoi, avec beaucoup d’esprit, on ne faisait plus guère aujourd’hui d’ouvrages de génie ?

M. André répondit que c’est parce qu’on en avait fait dans le siècle passé. Cette idée était fine et pourtant vraie ; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Écossais, qui s’est avisé de donner des règles de goût de critiquer les plus admirables endroits de Racine sans savoir le français[109]. On traita encore plus sévèrement un Italien nommé Denina, qui a dénigré l’Esprit des lois sans le comprendre, et qui surtout a censuré ce que l’on aime le mieux dans cet ouvrage[110].

Cela fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait pour le Tasse[111]. Quelqu’un des convives avança que le Tasse, avec ses défauts, était autant au-dessus d’Homère, que Montesquieu, avec ses défauts encore plus grands, est au-dessus du fatras de Grotius. On s’éleva contre ces mauvaises critiques, dictées par la haine nationale et le préjugé. Le signor Denina fut traité comme il le méritait, et comme les pédants le sont par les gens d’esprit.

On remarqua surtout avec beaucoup de sagacité que la plupart des ouvrages littéraires du siècle présent, ainsi que les conversations, roulent sur l’examen des chefs-d’œuvre du dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite. Nous sommes comme des enfants déshérités qui font le compte du bien de leurs pères. On avoua que la philosophie avait fait de très-grands progrès ; mais que la langue et le style s’étaient un peu corrompus.

C’est le sort de toutes les conversations de passer d’un sujet à un autre. Tous ces objets de curiosité, de science, et de goût, disparurent bientôt devant le grand spectacle que l’impératrice de Russie et le roi de Pologne[112] donnaient au monde. Ils venaient de relever l’humanité écrasée, et d’établir la liberté de conscience dans une partie de la terre beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l’empire romain. Ce service rendu au genre humain, cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques, fut célébré comme il devait l’être. On but à la santé de l’impératrice, du roi philosophe, et du primat philosophe, et on leur souhaita beaucoup d’imitateurs. Le docteur de Sorbonne même les admira : car il y a quelques gens de bon sens dans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d’esprit chez les Béotiens.

Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grands établissements qu’on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire l’histoire de Charles XII, qui a passé sa vie à détruire, que celle de Pierre le Grand, qui a consumé la sienne à créer[113]. Nous conclûmes que la faiblesse et la frivolité sont la cause de cette préférence ; que Charles XII fut le don Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon ; que les esprits superficiels préfèrent l’héroïsme extravagant aux grandes vues d’un législateur ; que les détails de la fondation d’une ville leur plaisent moins que la témérité d’un homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques ; et qu’enfin la plupart des lecteurs aiment mieux s’amuser que de s’instruire. De là vient que cent femmes lisent les Mille et une Nuits contre une qui lit deux chapitres de Locke.

De quoi ne parla-t-on point dans ce repas, dont je me souviendrai longtemps ! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu’un bon déclamateur était aussi rare qu’un bon poëte. Le souper finit par une chanson très-jolie qu’un des convives fit pour les dames. Pour moi, j’avoue que le banquet de Platon ne m’aurait pas fait plus de plaisir que celui de M. et de Mme André.

Nos petits-maîtres et nos petites-maîtresses s’y seraient ennuyés sans doute : ils prétendent être la bonne compagnie ; mais ni M. André ni moi ne soupons jamais avec cette bonne compagnie-là.

FIN DE L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.
  1. Expression du marquis de Mirabeau.
  2. Expression de Lemercier de La Rivière.
  3. Mme de Maintenon, qui en tout genre étaie une femme fort entendue, excepté dans celui sur lequel elle consultait le trigaud et processif abbé Gobelin, son confesseur ; Mme de Maintenon, dis-je, dans une de ses lettres, fait le compte du ménage de son frère et de sa femme, en 1680. Le mari et la femme avaient à payer le loyer d’une maison agréable ; leurs domestiques étaient au nombre de dix ; ils avaient quatre chevaux et deux cochers, un bon dîner tous les jours. Mme de Maintenon évalue le tout à neuf mille francs par an, et met trois mille livres pour le jeu, les spectacles, les fantaisies, et les magnificences de monsieur et de madame.

    Il faudrait à présent environ quarante mille livres pour mener une telle vie dans Paris ; il n’en eût fallu que six mille du temps de Henri IV. Cet exemple prouve assez que le vieux bonhomme ne radote pas absolument. (Note de Voltaire.)

    — La question doit se réduire à savoir si le produit réel des terres (les frais de culture prélevés) a augmenté ou diminué depuis le temps de Henri IV, ou depuis celui de Louis XIV ; et il paraît que l’augmentation est incontestable. La nation est donc réellement plus riche qu’elle ne l’était alors. (K.) — Pour le compte fait par Mme de Maintenon, voyez tome XVIII, page 456.

  4. Dans un Mémoire présenté au roi, en 1760, Lefranc de Pompignan avait dit : « Il faut que tout l’univers sache, etc. » Voyez dans les Mélanges, année 1760, une des notes sur le premier des Dialogues chrétiens.
  5. L’Homme aux quarante écus s’imagine que ces édits ont paru, et que les économistes sont au gouvernement. (G. A.)
  6. Système des physiocrates.
  7. Ce chapitre renferme deux objections contre l’établissement d’un impôt unique : l’une, que si l’impôt était établi sur les terres seules, le citoyen dont le revenu est en contrats en serait exempt ; la seconde, que celui qui s’enrichit par le commerce étranger en serait également exempt. Mais, 1o supposons que le propriétaire d’un capital en argent en retire un intérêt de cinq pour cent, et qu’il soit assujetti à un impôt d’un cinquième : il est clair que c’est seulement quatre pour cent qu’il retire ; si l’impôt est ôté pour être levé d’une autre manière, il aura cinq pour cent ; mais la concurrence entre les prêteurs faisait trouver de l’argent réellement à quatre pour cent, quoiqu’on l’appelât à cinq pour cent : la même concurrence fera donc baisser le taux nominal de l’intérêt à quatre pour cent. Supposons donc encore que l’on ajoute un nouvel impôt sur les terres, tout restant d’ailleurs le même, l’intérêt de l’argent ne changera point ; mais si vous mettez une partie de l’impôt sur les capitalistes, il augmentera. Les capitalistes payeront donc l’impôt de même, soit qu’il tombe en partie immédiatement sur eux, soit qu’on les en exempte. À la vérité, dans le cas où l’on changerait en impôt territorial un impôt sur les capitalistes, ceux à qui l’on n’offrirait pas le remboursement de leur capital aliéné à perpétuité, ceux dont le capital n’est aliéné que pour un temps, y gagneraient pendant quelques années ; mais les propriétaires y gagneraient encore plus par la destruction des abus qu’entraîne toute autre méthode d’imposition.

    2o Supposons qu’un négociant paye un droit de sortie pour une marchandise exportée, et que ce droit soit changé en impôt territorial : alors son profit paraîtra augmenter ; mais, comme il se contentait d’un moindre profit, la concurrence entre les négociants le fera tomber au même taux, en augmentant à proportion le prix d’achat des denrées exportées. Si, au contraire, payant un droit pour les marchandises importées, ce droit est supprimé, la concurrence fera tomber ces marchandises à proportion ; ainsi, dans tous les cas, le profit de ce marchand sera le même, et dans aucun il ne payera réellement l’impôt. (K.)

  8. Il y a ici une équivoque : quand dit qu’une ligne courbe passe entre le cercle et sa tangente, ont entend que cette ligne courbe se trouve entre le cercle et sa tangente au delà du point de ce contact et en deçà : car, à ce point, elle se confond avec ces deux lignes. Les lignes sont la limite des surfaces, comme les surfaces sont la limite des corps, et ces limites doivent être supposées sans largeur : il n’y a point de charlatanerie là dedans. La mesure de l’étendue abstraite est l’objet de la géométrie ; celle des choses existantes en est l’application. (K.)
  9. Ce géomètre est feu M. Deparcieux, de l’Académie des sciences. Il a donné l’Essai sur la probabilité de la vie humaine, et un projet pour amener à Paris l’eau de la rivière d’Yvette. C’était un excellent citoyen qui avait du talent pour la mécanique pratique, mais il n’était pas géomètre. Le célèbre Halley s’était occupé avant lui des probabilités de la vie humaine. (K.)
  10. Cela est prouvé par les mémoires des intendants, faits à la fin du xviie siècle, combinés avec le dénombrement par feux, composé en 1753 par ordre de M. le comte d’Argenson, et surtout avec l’ouvrage très-exact de M. de Messance, fait sous les yeux de M. l’intendant de La Michaudière, l’un des hommes les plus éclairés. (Note de Voltaire.)
  11. S’il est question de la vie physique et individuelle de l’homme considéré comme un être doué de raison, ayant des idées, de la mémoire, des affections morales, elle doit commencer avant dix ans. S’il est question de la vie considérée par rapport à la société, on doit la commencer plus tard. D’ailleurs, pour évaluer la durée de la vie prise dans un de ces deux sens, il faudrait prendre une autre méthode : évaluer la durée de la vie réelle par toutes les durées de la vie physique, et en former ensuite une vie mitoyenne ; on aurait un résultat différent, mais qui conduirait aux mêmes réflexions. Le temps où la jouissance entière de nos facultés nous permet de prétendre au bonheur se réduirait toujours à un bien petit nombre d’années. (K.)
  12. Voltaire a, presque le premier en France, parlé de l’innoculation ; voyez, dans les Mélanges, année 1734, la onzième des Lettres philosophiques.
  13. C’est une plaisanterie. Ceux qui ont dit que la puissance législatrice et exécutrice était copropriétaire de tous les biens n’ont pas prétendu qu’elle eût le droit d’en prendre la moitié, mais seulement la portion nécessaire pour défendre l’État et le bien gouverner. Il n’y a que l’expression qui soit ridicule. (K.)
  14. Un ex-jésuite avait quatre cents francs de pension.
  15. Son procès pour banqueroute frauduleuse avait amené l’expulsion des jésuites.
  16. Voici deux nouvelles objections contre l’idée de réduire tous les impôts à un seul. Celle des financiers n’est qu’une plaisanterie, puisqu’il n’y aurait plus alors de financiers, mais seulement des hommes chargés, moyennant des appointements modiques, de recevoir les deniers publics. Restent les commerçants, les manufacturiers ; mais il est clair que si les objets de leur commerce et de leur industrie n’étaient plus assujettis à aucun droit, leur profit resterait le même, parce qu’ils vendraient meilleur marché ou achèteraient plus cher les matières premières. Ce ne sont point eux qui payent ces impôts, ce sont ceux qui achètent d’eux ou qui leur vendent ; et ils continueraient de les payer sous une autre forme. Si c’est au contraire un impôt personnel, une capitation dont on les délivre, il fallait déduire cet impôt, cette capitation, de l’intérêt qu’ils tiraient de leurs fonds : ainsi supposons cet intérêt de dix pour cent et cet impôt d’un dixième, ils ne retiraient donc réellement que neuf pour cent ; et, cet impôt supprimé, la concurrence les obligera bientôt à borner le même intérêt à ces neuf pour cent auxquels elle les avait déjà bornés. Il en est de même de ceux qui vivent de leurs salaires : si vous leur ôtez les impôts personnels, si vous ôtez des droits qui augmentaient pour eux le prix de certaines denrées, leurs salaires baisseront à proportion. (K.)
  17. La question se réduit à savoir s’il vaut mieux thésauriser pendant la paix que d’emprunter pendant la guerre. Le premier parti serait beaucoup plus avantageux dans un pays où la constitution et l’état des lumières permettraient de compter sur un système d’administration de finances indépendant des révolutions du ministère. (K.)
  18. Cette dernière phrase a été supprimée dans les éditions. Je l’ai rétablie, parce que je l’ai trouvée dans toutes les éditions depuis 1768 jusques et compris 1775. Voltaire avait déjà parlé du trésor de Henri IV, dans son opuscule intitulé Des Embellissements de Paris ; voyez les Mélanges, année 1749. (B.)
  19. Cela est vrai ; mais l’Angleterre est un des pays de l’Europe où l’on trouve le plus de préjugés sur tous les objets de l’administration et du gouvernement. Tout écrivain politique en Angleterre peut prétendre aux places, et rien ne nuit plus dans la recherche de la vérité que d’avoir un intérêt, bien ou mal entendu, de la trouver conforme plutôt à une opinion qu’à une autre. Il est très-possible, par cette raison, que les lumières aient moins de peine à se répandre dans une monarchie que dans une république ; et s’il existe dans les républiques plus d’enthousiasme patriotique, on trouve dans quelques monarchies un patriotisme plus éclairé.

    D’ailleurs, l’établissement d’un impôt unique est une opération qui doit se faire avec lenteur, et qui exige, pour ne causer aucun désordre passager, beaucoup de sagesse dans les mesures. Il faut en effet s’assurer d’abord par quelles espèces de propriétés, par quels cantons chaque espèce d’impôt est réellement payée, et dans quelle proportion chaque espèce de propriétés, chaque canton, ou la totalité de l’État, y contribuent ; il faut répartir ensuite dans la même proportion l’impôt qui doit les remplacer.

    Il faut par conséquent avoir un cadastre général de toues les terres ; mais, quelque exactitude qu’on suppose dans ce cadastre, quelque sagacité que l’on ait mise dans la distribution de la taxe qui remplace les impôts indirects, il est impossible de ne pas commettre des erreurs très-sensibles : il est donc nécessaire de ne faire cette opération que successivement, et il faut de plus être en état de faire un sacrifice momentané d’une partie du revenu public, quoique le résultat de ce changement de forme des impôts puisse être à la fois d’en diminuer le fardeau pour le peuple, et d’augmenter leur produit pour le souverain. Enfin, comme la plupart des terres sont affermées, comme lorsqu’on en soumet le produit à un nouvel impôt destiné à remplacer un impôt d’un autre genre, une partie seulement de la compensation qui se fait alors serait au profit du propriétaire, et le reste au profit du fermier : c’est une nouvelle raison de mettre dans cette opération beaucoup de ménagement, quand même on serait parvenu à connaître à peu près dans chaque genre de culture la partie de l’impôt que l’on doit faire porter au propriétaire, et celle dont, jusqu’à l’expiration du bail, le fermier doit être chargé ; mais si cet ouvrage est difficile, il ne l’est pas moins d’assigner à quel point la nation qui l’exécuterait verrait augmenter en peu d’années son bien-être, ses richesses et sa puissance. (K.)

  20. Les ducs de Zeringen, ou Zehringen, étaient puissants dans l’Helvétie ou la Suisse, au moyen âge. Berthold V, le dernier sa race, mourut en 1218.
  21. Fermiers généraux.
  22. Horace, livre Ier, épître ii, vers 16.
  23. Id., livre Ier, satire ire, vers 106.
  24. Phèdre, livre II, fable v.
  25. L’ouvrage que M. de Voltaire avait le plus en vue est intitulé Considérations sur l’ordre essentiel et naturel des sociétés politiques. On y trouve plusieurs questions importantes, analysées avec beaucoup de sagacité et de profondeur. L’auteur y prouve que les maisons, ne rapportant aucun produit réel, ne doivent point payer d’impôts ; que l’on doit regarder le loyer qu’elles rapportent comme l’intérêt du capital qu’elles représentent, et que, si on les exemptait des impôts auxquels elles sont assujetties, les loyers diminueraient à proportion. (K.)
  26. Voyez tome XVII, page 593.
  27. Le cas à peu près semblable est arrivé dans la province que j’habite, et le contrôleur du domaine a été forcé à faire restitution ; mais il n’a pas été puni. (Note de Voltaire.) — Voyez, tome X, le conte intitulé les Finances.
  28. Je me fis expliquer ces paroles par un savant à quarante écus : elles me réjouirent. (Note de Voltaire.)
  29. On lit dans l’évangile de saint Matthieu, chapitre xxv, versets 21 et 23 : Euge, serve bone et fidelis : quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituam ; paroles dont voici la traduction par Legros : « Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que vous avez été fidèle en peu de chose, je vous en donnerai beaucoup plus à gouverner. » (B.)
  30. Lemercier de La Rivière.
  31. Ouvrage de Navau, publié en 1757, deux volumes in-12.
  32. Il s’en faut beaucoup que ces évaluations puissent être précises, et ceux qui les ont faites se sont bien gardés de prendre toute la peine nécessaire pour parvenir au degré de précision qu’on pourrait atteindre. Ce qu’il est important de savoir, c’est qu’un État qui a deux millions d’habitants et celui qui en a vingt, le pays dont le territoire est fertile et celui où le sol est ingrat, celui qui a un excédant de subsistance et celui qui est obligé d’en réparer le défaut par le commerce, etc., doivent avoir les mêmes lois d’administration. C’est une des plus grandes vérités que les écrivains économistes français aient annoncées, et une de celles qu’ils ont le mieux établies. (K.)
  33. Bois-Guillebert fit imprimer le Détail de la France, 1695, 1696, 1699, in-12 ; 1707, deux volumes in-12. Cette dernière édition a été reproduite par l’auteur sous le titre : Testament politique de M. de Vauban ; ce qui a induit Voltaire en erreur. Le Projet de dixme royale, 1707, in-4o et in-12, est de Vauban. Bois-Guillebert avait laissé en manuscrit une critique du Projet de dixme royale. (B.)
  34. Voyez dans les Mélanges, année 1753, l’Examen du testament d’Alberoni.
  35. Le Testament politique du maréchal duc de Belle-Isle, 1761, in-12, est de Chévrier.
  36. Probablement Thomé, de Lyon, mort vers 1780, à qui l’on doit des Mémoires sur la pratique du semoir, 1760 et 1761.
  37. M. Duhamel du Monceau. (K.)
  38. Les premières éditions portent Boudot : et on lit ainsi dans l’édition in-4o. Voltaire avait voulu déguiser un peu le nom d’Antoine Boudet, imprimeur-libraire à Paris, mort en 1789, et chez qui se publiait le Journal économique. (B.)
  39. Voyez Pantagruel, livre IV, chapitre xlvi.
  40. Les économistes.
  41. Nom anagrammatique de Demaillet, et sous lequel a été publié un ouvrage d’après ses idées ; voyez ce que Voltaire en dit dans les chapitres xi et xviii des Singularités de la nature (Mélanges, année 1768).
  42. Voyez dans les Mélanges, année 1768, le chapitre xvi des Singularités de la nature.
  43. C’est le système de Buffon ; voyez dans les Mélanges, année 1768, le chapitre ii des Singularités de la nature.
  44. Voyez dans les Mélanges, année 1768, le chapitre xiii des Singularités de la nature.
  45. Voyez, sur les coquilles et la formation des montagnes, la Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe (Mélanges, année 1746). Quant à l’opinion que la terre est de verre, et qu’une comète l’a détachée du soleil, c’est une plaisanterie de M. de Buffon, qui a voulu faire une expérience morale sur la crédulité des Parisiens. (K.)
  46. Needham.
  47. Voyez tome XIX, page 86 ; et dans les Mélanges, année 1769, le chapitre xxxvi de Dieu et les Hommes.
  48. Voyez, sur les anguilles, les Singularités de la nature, chapitre xx (Mélanges, année 1768).
  49. Par ce mot de Lapon, Voltaire désigne Maupertuis, qui avait fait un voyage au pôle, et en avait ramené deux Laponnes qu’il avait enlevées ; voyez une note, page 114.
  50. Voyez la Diatribe du Docteur Akakia (Mélanges, année 1752).
  51. Voltaire, dans ses Questions sur l’Encyclopédie, avait, à l’article Génération (comme il est dit tome XIX, page 224), reproduit une partie de ce qu’on va lire, mais avec des variantes que voici :
    LE JEUNE MARIÉ.

    « Monsieur, dites-moi, je vous prie, si ma femme me donnera un garçon ou une fille.

    LE PHILOSOPHE.

    « Monsieur, les sage-femmes et les femmes de chambre disent quelquefois qu’elles le savent ; mais les philosophes avouent qu’ils n’en savent rien.

    LE JEUNE MARIÉ.

    « Je crois que ma femme n’est grosse que depuis huit jours ; dites-moi si mon enfant a déjà une âme.

    LE PHILOSOPHE.

    « Ce n’est pas là l’affaire des géomètres ; adressez-vous au théologien du coin.

    LE JEUNE MARIÉ.

    « Refuserez-vous de me dire en quel endroit il est placé ?

    LE PHILOSOPHE.

    « Dans une petite poche qui s’élargit tous les jours, et qui est juste entre l’intestin rectum et la vessie.

    LE JEUNE MARIÉ.

    « Ô Dieu paternel ! l’âme de mon fils entre de l’urine et quelque chose de pis ! quelle auberge pour l’être pensant, et cela pendant neuf mois !

    LE PHILOSOPHE.

    « Oui, mon cher voisin, l’âme d’un pape n’a point eu d’autre berceau ; et cependant on se donne des airs, on fait le fier.

    LE JEUNE MARIÉ.

    « Je sais bien qu’il n’y a point d’animal qui doive être moins fier que l’homme. Mais comme je vous ai déjà dit que j’étais très-curieux, je voudrais savoir comment, dans cette poche, un peu de liqueur devient une grosse masse de chair si bien organisée. En un mot, vous qui êtes si savant, ne pourriez-vous point me dire comme les enfants se font ?

    LE PHILOSOPHE.

    « Non, mon ami ; mais, si vous voulez, je vous dirai ce que les médecins ont imaginé ; c’est-à-dire, comment les enfants ne se font point.

    « Premièrement, Hippocrate écrit que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le mouvement l’enfant est conçu par cette union.

    « Le révérend P. Sanchez, le docteur de l’Espagne, est entièrement de l’avis d’Hippocrate ; et il en a même fait un fort plaisant article de théologie, que tous les Espagnols ont cru fermement jusqu’à ce que tous les jésuites aient été renvoyés du pays.

    LE JEUNE MARIÉ.

    « Je suis assez content d’Hippocrate et de Sanchez. Ma femme a rempli, ou je suis bien trompé, toutes les conditions imposées par ces grands hommes pour former un enfant et pour lui donner une âme.

    LE PHILOSOPHE.

    « Malheureusement il y a beaucoup de femmes qui, etc. » (B.)


    — Voltaire revient sur la question de l’âme du fœtus, dans le paragraphe xi de l’opuscule intitulé Il faut prendre un parti ; voyez Mélanges, année 1772.

  52. Voyez, dans la Correspondance, la lettre à Thieriot, du 15 septembre 1768.
  53. Titre d’un ouvrage de Maupertuis.
  54. Les observations de Haller de Spallanzani semblent avoir prouvé que l’embryon existe avant la fécondation dans l’œuf des oiseaux, et, par analogie, dans la femelle vivipare ; que la substance du sperme est nécessaire pour la fécondation, et qu’une quantité presque infiniment petite peu suffire. Mais comment, dans ce système, expliquer la ressemblance des mulets avec leurs pères ? Comment cet embryon et ce œuf se forment-ils dans la femelle ? Comment le sperme agit-il sur cet embryon ? Voilà ce qu’on ignore encore. Peut-être quelque jour en saura-t-on davantage. Les vers spermatiques ne deviennent plus du moins des hommes, ni des lapins. Quant aux molécules organiques, elles ressemblent trop aux monades ; mais remarquons, à l’honneur de Leibnitz, que jamais il ne s’est avisé de prétendre avoir vu des monades dans son microscope. (K.)
  55. Saint Paul. Corinth., xv, 36 ; et saint Jean, xii, 24.
  56. Ceci rappelle un passage de la scène ière de l’acte III du Festin de Pierre : et cependant il ne paraît pas que Voltaire ait eu connaissance des éditions qui contenaient ce passage ; voyez, dans les Mélanges, année 1739, une des notes sur la Vie de Molière.
  57. Les jésuites n’auraient point été à plaindre si on eût doublé cette pension de quatre cents livres en faveur de ceux qui auraient eu des infirmités, ou plus de soixante ans ; si les autres eussent pu posséder des bénéfices, ou remplir des emplois sans faire un serment qu’ils ne pouvaient prêter avec honneur ; si l’on avait permis à ceux qui auraient voulu vivre en commun de se réunir sous l’inspection du magistrat ; mais la haine des jansénistes pour les jésuites, le préjugé qu’ils pouvaient être à craindre, et leur insolent fanatisme dans le temps de leur destruction, et même après qu’elle eut été consommée, ont empêché de remplir, à leur égard, ce qu’eussent exigé la justice et l’humanité. (K.)
  58. Il faudrait cent quatre-vingt mille. En me conformant à toutes ces éditions, sans excepter les premières, j’ai dû signaler cette erreur de plume. (B.)
  59. C’est une erreur. Le nombre des hommes dépend essentiellement de la quantité des subsistances : dans un grand État comme la France, quatre-vingt dix mille personnes enlevées à la culture et aux arts utiles causent sans doute une perte ; mais l’industrie du reste de la nation la répare sans peine. Les moines sont surtout nuisibles, parce qu’ils servent à nourrir le fanatisme et la superstition, et parce qu’ils absorbent des richesses immenses qui pourraient être employées au soulagement du peuple, ou pour l’éducation publique. Au reste, il ne serait pas impossible de calculer l’effet que peut avoir sur la population l’existence d’une classe de célibataires ; mais ce calcul serait très-compliqué, et dépend d’un beaucoup plus grand nombre d’éléments que ne l’ont cru les savants d’après le calcul desquels M. de Voltaire parle ici. (K.)
  60. Le grand-duc Léopold vient de défendre aux convents des ses États d’exiger ni même de recevoir aucune dote ; mais, de peur que des parents avares ne trouvent dans cette loi un encouragement pour forcer leurs filles à prendre le parti du cloître, ils seront obligés de donner aux hôpitaux une dot égale à celle que le couvent aurait exigée. (K.)
  61. L’Ami des hommes, par le marquis de Mirabeau, première partie, chapitre ii. Voyez aussi, dans les Mélanges, année 1763, la onzième des Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur les mœurs.
  62. Le jésuite Sanadon a mis adsunt, pour adflent. Un amateur d’Horace prétend que c’est pour cela qu’on a chassé les jésuites. (Note de Voltaire.) — Ces vers sont d’Horace, Art poétique, vers 101-2. La leçon adsunt a prévalu ; elle est dans tous les manuscrits. Voyez Voltaire et ses Maîtres, page 296.
  63. Voyez l’article Annates, tome XVII, page 258.
  64. Voyez tome XVIII, page 303.
  65. Voyez tome XIX, page 626 ; tome XX, page 456 ; et dans les Mélanges, année 1766, le paragraphe x du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines.
  66. À Abbeville. (K.) — Voyez, dans les Mélanges, année 1766, la Relation de la mort du chevalier de La Barre.
  67. Le roi de Prusse. (K.) — Voyez, dans la Correspondance, sa lettre du 7 d’auguste 1766.
  68. Narcisse, ou l’Amant de lui-même, comédie en un acte et, en prose, jouée une seule fois au Théâtre-Français, le 18 décembre 1752.
  69. Voltaire.
  70. Hume.
  71. Voyez les Lettres sur la Nouvelle Héloïse.
  72. J.-J. Rousseau venait de rentrer en France, mais sous un faux nom, à cause de ce décret.
  73. Sur Malagrida, voyez, tome XV, le chapitre xxxviii du Précis du Siècle de Louis XV ; — sur Oldcorn et Garnet, voyez tome XIII, page 53 ; — sur Gueret et Guignard, voyez tome XII, page 557 ; — sur Le Tellier, voyez, tome XV, le chapitre xxxvii du Siècle de Louis XIV ; et tomes XVI, page 68 ; XVII, page 177 ; XVIII, pages 47 et 379.
  74. Voyez tome XVIII, page 281 ; et dans les Mélanges, année 1766, l’Avis au public.
  75. Servan. Discours sur l’administration de la justice criminelle.
  76. À Amsterdam. Cette librairie était l’officine de tous les ouvrages anticatholiques.
  77. Voltaire semble faire allusion ici à la garnison que l’on mis dans Ferney pendant les troubles de Genève.
  78. Les cours des aides, juges ordinaires et souverains des délits en matière d’impôts, n’étant ni assez expéditives ni assez sévères, au jugement des fermiers généraux, ils obtinrent d’un contrôleur des finances, nommé Orry, vers 1730, l’érection de trois ou quatre commissions souveraines, dont les juges, payés par eux, s’empressèrent de gagner leur argent. Un de ces juges, nommé Collot, a été presque aussi fameux que Baville, Laubardemont, Pierre d’Ancre, le duc d’Albe, et le prévôt de Louis XI, ont pu l’être dans leur temps. On établit une de ces chambres à Valence, et elle subsiste encore. (K.)
  79. Voyez page 143.
  80. L’année même où Voltaire écrivait ces lignes, un de ses amis les plus intrépides, Damilaville, mourut de la même maladie.
  81. Voyez tome XI, page 549.
  82. En 1497 à commencer l’année au 1er janvier ; mais le 6 mars 1496 selon la manière de compter du temps ; voyez tome XIX, page 574.
  83. Voyez page 145.
  84. Trait contre Bollin ; voyez la note 2 de la page 69.
  85. Voyez tome XX, pages 213 et 592.
  86. François-Marie Coger, licencié en théologie, professeur d’éloquence au collège Mazarin, né en 1723, mort le 18 mai 1780, est auteur d’un Examen du Bélisaire de Marmontel, 1767, in-8o. Voltaire l’appelle Mon Ravaillac, dans la lettre à Damilaville, du 2 octobre 1767. Voyez aussi dans les Mélanges, année 1767, le chapitre xxii et la conclusion de la Défense de mon oncle, les Anecdotes sur Bélisaire, la Lettre de Gerofle à Coger, et la Réponse catégorique au sieur Coger.
  87. La condamnation du Bélisaire de Marmontel. Voyez page 277.
  88. Les billets de confession ; voyez tome XVIII, page 230.
  89. Ils étaient en guerre au moment où Voltaire écrivait.
  90. Voyez, tome IX, la Guerre civile de Genève.
  91. Les jésuites et les jansénistes.
  92. C’est le Dictionnaire antiphilosophique, dont il est parlé dans l’Avertissement de Beuchot en tête du tome XVII.
  93. Il s’agit ici du jésuite Paulian, qui envoya un mauvais dictionnaire de physique à M. de Voltaire, en lui écrivant qu’il le regardait comme un des plus grands hommes de son siècle, et fit l’année d’après un dictionnaire antiphilosophique digne de son titre, dans lequel M. de Voltaire était insulté avec la grossièreté d’un moine et l’insolence d’un jésuite. Il n’est pas rigoureusement vrai que Routh ait été chassé de la chambre de Montesquieu mourant : on ne l’osa point, parce que les jésuites avaient encore du crédit ; mais il est très-vrai qu’il troubla les derniers moments de cet homme célèbre, qu’il voulut le forcer à lui livrer ses papiers, et qu’il ne put y réussir ; peu d’heures avant que Montesquieu expirât, on renvoya Routh et son compagnon ivres morts dans leur couvent. (K.) — Le P. Paulian est auteur d’un Dictionnaire de physique, 1761, trois volumes in-8o, et dont la dernière édition est en cinq volumes, ainsi que d’un Dictionnaire philosophothéologique portatif, dont Voltaire a parlé (Dictionnaire philosophique, troisième section du mot Julien). Mais c’est Chaudon qui est l’auteur du Dictionnaire antiphilosophique, dans la première édition duquel on trouve la Lettre du R. P. Routh, jésuite, à monseigneur Gualterio, nonce de Sa Sainteté à Paris, sur les derniers moments de Montesquieu : voyez l’Avertissement de Beuchot, en tête du tome XVII.
  94. Sur Garasse, voyez tome XVI, page 23 ; la scène ii de l’acte deuxième du Dépositaire ; dans les Mélanges, année 1764, le vingt-deuxième des Articles extraits de la Gazette littéraire ; et, année 1767, l’article Théophile, dans la septième des Lettres à Son Altesse monseigneur le prince de *** ; — sur Guignard, voyez tome XII, page 557 ; — sur Boucher, voyez, tome VIII, une note du chant deuxième de la Henriade ; et tome XV, page 551 ; — sur Aubry, voyez tome XII, page 555.
  95. Jean Guincestre ou Wincestre, curé de Saint-Gervais, et ardent ligueur. Ce fut lui qui, le 1er janvier 1589, exigea des assistants à son sermon le serment de venger la mort des Guises, et apostropha le premier président de Harlay, assis dans l’œuvre, en ces termes : « Levez la main, monsieur le président ; levez-la bien haut, encore plus haut, afin que le peuple la voie, » ce que le président fut contraint de faire. (B.)
  96. En 1624, le parlement de Paris condamna au bannissement deux chimistes qui n’admettaient pas toutes les opinions d’Aristote ; voyez tome XVI, page 21.
  97. On dit plus communément Congrégation de l’Index.
  98. Et ce temps est venu. (Note de Voltaire.) — Cette note parut pour la première fois dans les éditions de Kehl. (B.) — Alors régnait, en Autriche, l’empereur Joseph II. Voyez la note à la fin des Annales de l’Empire, tome XIII.
  99. C’est probablement ce passage de Voltaire qui a fourni à l’idée de la fable que voici :
    LE TEMPS ET LA VÉRITÉ.

    Aux portes de la Sorbonne
    La Vérité se montra ;
    Le syndic la rencontra :
    « Que demandez-vous, la bonne ?
    — Hélas ! l’hospitalité.
    — Votre nom ? — La Vérité.
    — Fuyez, dit-il en colère.
    Ou sinon je monte en chaire,
    Et crie à l’impiété.
    — Vous me chassez, mais j’espère
    Avoir mon tour, et j’attends :
    Je suis la fille du Temps,
    Et j’obtiens tout de mon père. »

    Dans l’Almanach des muses, de 1791, cette pièce est signée feu M. Devaux, et datée de 1740. Cette date de 1740 est loin d’être authentique, et quelques personnes croient que l’abbé Devaux est le masque de l’abbé Lemonnier, né en 1721, mort en 1797. (B.)

  100. Voyez la fable intitulée les Renards et les Loups, dans une lettre à Damilaville, du 19 juin 1763.
  101. Sur la liquéfaction du sang de saint Janvier, voyez tome XIII, page 96.
  102. C’est celui qui défendit ses coreligionnaires accusés par Voltaire de rogner les espèces. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Voltaire à Pinto, en date du 21 juillet 1762.
  103. Représentant de la Russie à la cour de France.
  104. C’est probablement le docteur Riballier, que Voltaire désigne sous le nom de Rotalier. (B.)
  105. Lettre cxii.
  106. Voyez tome XX, page 246.
  107. Voyez tome XX, page 248.
  108. Vers de Voltaire, dans Charlot, acte Ier, scène vii.
  109. Ce M. Home, grand juge d’Écosse, enseigne la manière de faire parler les héros d’une tragédie avec cet esprit ; et voici un exemple remarquable qu’il rapporte de la tragédie de Henri IV, du divin Shakespeare. Le divin Shakespeare introduit milord Falstaff, chef de justice, qui vient de prendre prisonnier le chevalier Jean Coleville, et qui le présente au roi :

    « Sire, le voilà, je vous le livre ; je supplie Votre Grâce de faire enregistrer ce fait d’armes parmi les autres de cette journée, ou pardieu je le ferai mettre dans une ballade avec mon portrait à la tête ; on verra Coleville me baisant les pieds. Voilà ce que je ferai si vous ne rendez pas ma gloire aussi brillante qu’une pièce de deux sous dorée ; et alors vous me verrez, dans le clair ciel de la renommée, ternir votre splendeur comme la pleine lune efface les charbons éteints de l’élément de l’air, qui ne paraissent autour d’elle que comme des têtes d’épingle. »

    C’est cet absurde et abominable galimatias, très-fréquent dans le divin Shakespeare, que Jean Home propose pour le modèle du bon goût et de l’esprit dans la tragédie. Mais en récompense M. Home trouve l’Iphigénie et la Phèdre de Racine extrêmement ridicules. (Note de Voltaire.)

  110. Charles Denina, dont il est ici question, est mort le 8 décembre 1813. Il était né à Revel, en Piémont, dans l’année 1731.
  111. Boileau, satire IX, 176.
  112. Catherine II et Stanislas Poniatowski ; voyez, dans les Mélanges année 1767, l’Essai historique et critique sur les dissensions de la Pologne.
  113. Allusion au peu de succès que son Histoire de Russie avait obtenu. On préférait de beaucoup celle de Charles XII. Voyez, tome XVI, ces deux ouvrages.