L’Homme de Sedan

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E. Lachaud, éditeur (p. 3-7).
L'HOMME DE SEDAN.


Inauditum crimen.
Cicéron.



Les attentats sont grands dans les jours où nous sommes,
Mais le plus grand forfait des peuples et des rois,
Grime encore inconnu dans le monde des hommes,
C'est le crime récent de Napoléon Trois !


Ce n'était point assez pour celui dont la mère
Vécut en des amours libres de toute loi,
Dont, comme aux anciens temps sept villes pour Homère,
Sept hommes ont pu dire : Il est issu de moi ;


Pour cet usurpateur, d'un nom que la Victoire,
Souffle de son drapeau sur l'Europe flottant,
A mis au rang des noms les plus grands de l'histoire,
Qui nous, éblouissait, météore éclatant ;


D'avoir, par le parjure et la force brutale,
Conquis effrontément un trône de hasard,
Fait, volcan mitrailleur de notre Capitale,
De notre sang français sa pourpre de César ;


D'avoir, pour engraisser les pieuvres ses conquêtes,
Les parents, les soutiens du bandit potentat,
Et se faire un butin à l'abri des tempêtes,
Volé des monceaux d'or au trésor de l'Etat ;


Et spolié les fils du roi dont la clémence
Deux fois avait laissé la vie au malandrin,
Qui, deux fois, sous le flux géant de la démence,
Tenta de lui ravir le pouvoir souverain !


Il lui fallait, déchu d'une aveugle espérance,
Riche encor de soldats, les livrer lâchement ;
Il lui fallait, vaincu, précipiter la France.
Aux suprêmes horreurs de l'envahissement !


Notre beau territoire est un champ de carnage ;
On brûle nos hameaux, on pille nos cités ;
L'ennemi dans notre or et dans notre sang nage ;
L'esprit ne peut atteindre à ses atrocités !

Les Vandales, les Huns, ces brigands innombrables
Que le Nord a vomis, dans, les siècles, passés,
A nos envahisseurs ne sont pas comparables !
Geuséric, Attila, vous êtes, surpassés


Mais, sous le crêpe noir dont sa tête est voilée,
Sous son manteau de morts, de cendre et de débris,
Notre pauvre patrie, aujourd'hui mutilée,
Comme le vieux Rantzau garde son cœur, Paris ;


Paris, qui, Babylone, abandonnait naguère
Et ses jours et ses nuits aux plaisirs, voile au vent,
Et qui, transfiguré par la voix de la guerre,
Est un camp formidable, un Gibraltar vivant ;


Paris, dont le sang bout, écume en chaque artère,
Qui rugit sous l'ardeur de son vaste foyer,
Comme la lave, prête à jaillir du cratère,
Pousse un mugissement avant de foudroyer ;


Paris, qui sonnera les grandes représailles,
Et qui terrassera, magnifique lutteur,
Le barbare qui trône au palais de Versailles,
Et se dit gravement l'ange exterminateur [1] !


Et toi, faux Bonaparte en naufrage, aux délices
D'une villa paisible et merveilleux séjour,
Toi qui mériterais le dernier des supplices,
Tu subiras aussi ton châtiment, un jour !
 

Et Dieu te le fera ! ton œuvre satanique
Ne pourrait ici-bas trouver un châtiment
Assez grand pour celui dont le forfait unique
Nous a jetés en proie au vautour allemand !


Mais avant que, pour toi, la peine expiatoire,
Eclate, en burinant ton exécrable nom
Sur le poteau vengeur du pilori, l'histoire
Te proclame le roi des traîtres en renom !


20 octobre 1870.
  1. L'événement a trahi mon espérance, à qui la faute ?