L’Homme de paille

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche




L’Homme de paille


Personnages[modifier]

L’homme de paille

Comédie-bouffe en un acte

(Inédit)

Personnages

Farlane : Matrol (Odéon), Noblet (Gymnase)

Salmèque : Coquelin Cadet

Scène première[modifier]

Un salon d’appartement meublé - table au milieu - fauteuils - chaises de velours rouge - porte au fond - porte à droite et à gauche 2e plan - cheminée avec sa garniture, à droite premier plan - piano ou bibliothèque à gauche 1er plan - contre la cheminée un balai d’office - contre la bibliothèque ou le piano, une brosse à cirer les parquets.

Farlane (entrant du fond, hagard)

Farlane. — Voyons ! je ne sais pas où je vais… La femme de chambre, où est-elle fourrée ? Il y en a une cependant… J’ai trouvé un casque de dragon dans l’antichambre, or un casque, vous n’allez pas me dire que c’est un domestique ! C’est toujours une femme de chambre ou une cuisinière… ah tiens ! parbleu ! je sais où je la trouverai ! Dans les chambres de domestiques… oui mais le chemin ? cette maison, c’est une halle ! je demande au concierge : "La citoyenne Marie, la grande Marie s’il vous plait ? " Il me répond : "La grande Marie, elle est sortie ! c’est au troisième, mais si vous voulez voir aux autres étages, nous avons Madame Anita, Madame Titine, Madame Juliette, Madame Camélia…"Moi je fais : non merci : c’est Madame Marie qu’il me faut ! " Alors il me tape sur le ventre et me dit : "oh ! ben, puisque tu y tiens, monte toujours, petit pornographe ! " J’ai trouvé ça familier, mais je suis monté. La clé était sur la porte : je suis entré et me voilà. Ah ! c’est une idée machiavélique qui m’amène. Dans un journal, j’ai lu une nouvelle !… je ne vous dirai pas le nom du journal, ça le mettrait mal avec ses confrères… Enfin j’ai vu que la citoyenne Marie était désignée par le parti radical, libéral, tout ce que vous voudrez, comme le chef de ce parti, mais comme il ne veut pas avoir l’air d’être représenté par une femme, il y mettait comme condition que la dite citoyenne épouserait un homme de paille. On ajoutait même que, si cet homme pouvait être une nullité complète, cela vaudrait mieux, parce que, ainsi, il ne serait pas inquiétant… Alors j’ai tout de suite pensé à moi… Dame ! pourquoi pas… tout le monde m’a dit que j’avais des capacités suffisantes pour remplir ma mission… Donc le tout c’est d’arriver bon premier… Mais bah ! la citoyenne ne fera pas la difficile ! car ici, le mari n’est qu’un moyen… et en politique tous les moyens sont bons ! par conséquent ça y est ! vlan !… allons chez la femme de chambre ! (il sort par la gauche.)

Scène II[modifier]

Salmèque (désorienté, entrant du fond)

Salmèque. — Pardon, Monsieur, Madame… tiens ! personne… J’avais entendu marcher, cependant… Je vais attendre ici… J’ai fait le tour de l’appartement, personne… Enfin c’est bien là, d’après les indications du concierge… un farceur de concierge… Je lui ai dit :

"Madame Marie, y a-t-il quelqu’un ?… Il m’a flanqué un coup de poing dans le côté… et m’a répondu…Mais monte donc ! il y a déjà quelqu’un…" Déjà ! Pourquoi déjà… Oh ! Donc ! déjà ! ce doit être un russe… non mais ce qu’il y a de mieux c’est qu’il n’y a personne… ce doit être un russe de Marseille… n’importe je suis monté et j’ai sonné… hein ? on n’a pas entendu… ça ne m’étonne pas : D’abord j’ai sonné trop fort ! le cordon m’est resté dans la main (il tire le cordon de sa poche) et puis j’aurais sonné autrement que cela eût la même chose parce que j’ai tenu à m’éclairer… j’ai suivi le fil… il conduit à un corridor, eh bien il n’y avait pas de sonnette au bout… le fil était attaché à un clou… et la machine est en réparation… J’aurais pu carillonner longtemps… Ouf ! quelle vie depuis deux jours… moi, calme habitant de la ville de Quimper, car j’habite Quimper, de père en fils, depuis cent ans… eh bien ! un beau jour, crac, on lâche tout. Voilà où l’ambition vous mène… Je viens épouser la grande citoyenne… la fameuse Marie, une ancienne balayeuse, qui est aujourd’hui à la tête d’un parti politique. Eh ! oui ! et c’est cette fille du peuple qui me mènera aux grandeurs hein ? A des grandeurs de bas étages ! Eh ! bien quoi ! c’est logique ! pour qu’une grandeur soit véritablement grande… il faut bien qu’elle parte de plus bas… car, sans ça, comment voulez-vous que ce soit une grandeur… ça reste toujours au même niveau ce qui m’ennuie, par exemple, c’est qu’il paraît qu’elle est furieusement laide…ah ! Bah ! la beauté est fragile…ça passe…la laideur ne passe pas… il faut préférer le solide ; aussi je n’ai pas hésité, et j’ai pris immédiatement le chemin de fer mais parfaitement ! le service y est même très mal fait… Figurez-vous qu’on nous crie : "Les voyageurs pour Paris…" alors tout le monde sort et les voilà tous qui se précipitent sur un seul et même train qui était là devant nous… Quant il y en avait un tas d’autres où personne n’allait ; qui ne faisaient rien dans tous les coins de la gare… moi qui ne suis pas bête… Je me dis : "Laissons tous ces moutons de Panurge s’écraser dans leurs compartiments… et nous ! voyageons seul…" et je me suis fourré dans un wagon, qui était très loin, de l’autre côté de la voie, pour être plus sûr d’être seul… Eh ! bien je ne suis parti que quatre heures après… et pour Bordeaux, c’est idiot ! sans compter qu’il est venu un tas de monde, et, que je n’ai même pas voyagé seul… aussi j’ai réclamé… J’ai demandé un administrateur, on m’a envoyé un médecin aliéniste ! je vous demande un peu ! Eh ! bien comment voulez-vous que ça aille en France, si le service est fait comme ça ?

Scène III[modifier]

Farlane, Salmèque

Farlane. — Pas l’ombre de femme de chambre ! j’ai été comme ça jusqu’à la cuisine !… J’y ai trouvé un coiffeur qui m’a présenté une note en me disant : "C’est vous qui êtes pour Madame Marie. Madame m’a dit de vous remettre ça." Moi ! j’ai fait : "jamais de la vie : ça n’est pas moi, la citoyenne ne me connaît pas ! " Il m’a répondu : "oh ! ça ne fait rien ! Madame Marie ne connaît jamais les gens qu’elle attend…" Eh bien ! j’ai été obligé de me fendre parce qu’il m’a menacé de dire à la citoyenne que j’avais refusé de payer, et que je verrais alors comme je serais reçu… Moi, vous comprenez, j’ai préféré m’exécuter ! Dans ce cas-là, c’est de la diplomatie… c’est égal ! 95 francs de pommade et de frisons, c’est salé !

Salmèque (apercevant Farlane.) - Hein ! qui c’est, ça…

Farlane (apercevant Salmèque.) - Un homme, ah ! mon Dieu… c’est encore un coiffeur !

Salmèque. — Pardon, qui êtes-vous ?

Farlane. — J’allais vous le demander.

Salmèque (à part.) - Ce doit être le domestique… il va me renseigner… (haut) la citoyenne Marie ?

Farlane. — Qu’ai-je entendu ! est-ce possible… La citoyenne Marie… Quoi ! la voilà… C’est elle, c’est elle même, la citoyenne Marie !

Salmèque. — Vous dites…

Farlane. — Oui ! la voilà… C’est elle, c’est elle-même… La citoyenne Marie !

Salmèque. — Hein ! qu’est-ce qu’il dit… qu’est-ce qu’elle dit ? Lui : c’est elle, vous c’est vous !

Farlane. — Hein ?

Salmèque. — Je dis : vous ! c’est vous !

Farlane. — Naturellement, moi c’est moi !

Salmèque. — Oh ! Dieu ! La citoyenne… c’est ça la citoyenne… et en travesti… comme ça, on se connaît tout de même…

Farlane. — Oh ! je n’en reviens pas… c’est bien elle et en tenue de réunion publique encore !

Salmèque (très ému.) - Ah ! Citoyenne !

Farlane (à part.) - "Citoyeng ! " Pourquoi m’appelle t’elle "citoyeng" ? Ah ! l’accent de la Cannebière… attends ! je vais t’en donner, moi aussi, ça la flattera !

(Haut et saluant) ah ! Citoyeng ! et ça va bieng, citoyeng ?

Salmèque. — Pristi ! elle a un fort accent flamand (haut) mais très bieng, à cette heure pour une fois, savez-vous (à part) je ne veux pas lui faire sentir qu’elle a de l’accent.

Farlane (à part.) - C’est égal, pour une marseillaise elle parle joliment belge ! (haut) Eh ! bieng, je suis bien aise, tout de même que vous se porte bieng, sais-tu.

Salmèque. — Bieng ! et moi donc, pour une fois !

Farlane (à part.) - J’ai envie de lui dire quelques mots au sujet de la note… (haut), à propos, tieng ! regardez donc, pour une fois, ce qu’on vieng de me remettre… (il lui tend la note.)

Salmèque (prenant la note et la regardant par complaisance.) - Ah ! il faut que ? parfaitement ! (à part) qu’est-ce qu’elle veut que j’en fasse… (Lisant) poudre de riz… 2 boîtes, 6 francs, blanc gras, le pot, 13 francs (parlé) Oui, oui, oui !

Farlane. — Eh bieng ! Dites-moi un peu ce que c’est… heing ?

Salmèque. — Heing ! ça c’est… c’est une note !

Farlane. — Ah ! c’est… (à part) eh ! bien si elle croit me l’apprendre, je m’en suis déjà aperçu.

Salmèque (lui remettant la note.) - Voilà…

Farlane (à part.) - Comment ! elle me la rend ! (haut) vous ne la regardez pas, au moins ?

Salmèque. — Oh ! inutile ! je sais ce que c’est qu’une note ! j’en ai déjà vu, allez ! (à part) S’en fourre-t’elle des saletés sur la figure ! et franchement, pour ce que ça se voit !

Farlane. — Non mais, vous avez vu, 95 francs !

Salmèque. — 95 francs, ah ! 95 francs oui : c’est… c’est une somme. (à part) Qu’est-ce que ça me fait à moi ?

Farlane. — Qua-tre-vingt-quin-ze-francs !

Salmèque. — Eh ! bien oui, j’entends bien… 95 francs un 9 et un 5… quatre pièces de 20 francs une de dix et une de 5.

Farlane. — Oui, ou neuf de dix et une de cinq.

Salmèque. — Oui, ça c’est comme on veut (à part) ah ! elle m’ennuie avec sa note… Elle n’a pas la prétention que je la lui paye, je suppose

Farlane. — C’est très cher !

Salmèque. — Pour vous, il n’y a rien de trop cher !

Farlane. — Ah ! bien je vous remercie bien… (à part) on voit bien que ça n’est pas elle qui a payé ! (haut) Tenez, voulez-vous que je vous dise, on vous exploite !

Salmèque. — Comment, on m’exploite ? (à part) non mais, c’est qu’elle croit que je vais payer ! (haut) ça n’est pas moi qu’on exploite, c’est vous.

Farlane (navré.) - Je le vois bien. (à part) Elle est cynique.

Salmèque. — Je crois qu’elle applique fortement le précepte : "Aidez-moi les uns les autres."

Farlane. — Non, mais enfin, entre-nous, c’est salé ! vous avez beau ne pas payer…

Salmèque (à part.) - Il me semble que c’est clair…

Farlane. — Ça ne doit pas être le compte… tenez, je vous en prie, regardez donc !

Salmèque. — Ah ! vous voulez que…ah ! c’est pour vérifier… mais comment donc ! (à part) je peux bien faire ça pour elle (haut) Voyons un peu, nous disons 6 et 13… qu’est-ce que ça fait 6 et 13… (comptant sur les doigts) 6, 7, 8, 9…

Farlane. — Oh ! vous avez besoin de compter sur vos doigts ! voyons 6 et 13 ça fait 16.

Salmèque. — Mais oui, je sais bien… mais seulement, avec les doigts, c’est plus commode.

Farlane. — Oh ! plus commode… on peut se tromper aussi bien : il suffit qu’on ait un doigt de moins… alors il n’y a plus moyen de faire une opération juste…

Salmèque. — Enfin nous disons 16, bon ! 16 et 8… 16 et 8, 25.

Farlane. — Oui, à peu près.

Salmèque. — Ou 27… ça dépend des méthodes.

Farlane. — Eh ! bien, mettons 26 pour faire une Moyenne !

Salmèque. — C’est ça, 26 et 15… voyons 26, 27, 28, 29…

Farlane. — Mais non, 40 ! allez donc !

Salmèque. — Mais oui 40… et 8, 48… vous voyez ça me revient, et,45… oh ! oh ! 48 et 45… ça fait… ça fait…

Farlane. — Allez, 83… il ne faut pas lésiner !

Salmèque. — Eh ! bien voilà… 83, ça y est.

Farlane. — Comment ça y est ? 83 ! mais alors pourquoi disent-ils 95… Eh ! bien vous voyez… J’en étais sûr ! voulez-vous me permettre (prenant la facture) attendez ! je vais plus vite que vous… (comptant) voyons un peu 45 et 8, 48.

Salmèque. — Non, 53 !

Farlane - Bon et 53, 89 et 15, 108.

Salmèque. — Où ça 108 ? c’est fort !

Farlane. — Ah ! bon 704 et 15, 719 et 8, 727… 727 et 13, 730.

Salmèque. — Permettez ! 740 !

Farlane. — Attendez donc ? je ne peux pas tout compter à la fois… nous disons 730 et alors 740, 1480 et 6, 1486… Voilà ! moi je trouve 1486… les filous ! c’est 1486 et ils comptent 95 francs.

Salmèque. — Ah ! ça, comment se fait-il que j’ai trouvé 83 ?

Farlane. — Oh ! vous ne savez pas compter… vous vous serez trompé.

Salmèque. — Ou vous !

Farlane. — Oh ! moi ! moi ! mais non y suis… voilà c’est bien simple ! moi j’ai compté, de bas en haut… n’est-ce pas… et vous, vous, vous avez compté de haut en bas… voilà.

Salmèque. — C’est évident !

Farlane. — Eh bien ! alors ce coiffeur est un voleur… car de deux choses l’une : ou il a compté par en haut, et il a trouvé 83, ou il a compté par en bas et il a trouvé 1486. Or il nous donne 95 francs c’est un filou !

Salmèque. — Pourtant…

Farlane. — Enfin. quoi ! voilà la preuve !… il faut bien qu’il ait commencé par un des deux sens… à moins qu’il n’en ait trouvé un troisième ? mais ça, c’est comme s’il voulait faire, qu’un bâton ait trois bouts… Et puis d’ailleurs c’est bien simple… c’est à vous à trancher, reconnaissez-vous la dette oui ou non ?

Salmèque (à part.) - Aïe !…qu’est-ce que je vous disais… ça y est ! j’en étais sûr (haut) mais vous croyez que… alors ça ne suffit pas que…

Farlane. — Mais certainement non, ça ne suffit pas… Je ne suis pas avare, mais enfin vous comprenez que je ne tiens pas à jeter mon argent par la fenêtre comme ça… et ce que j’en ai fait, si je n’ai rien dit, c’est que les questions d’argent, cela me répugne et qu’après tout je voulais vous éviter une humiliation.

Salmèque. — Une humiliation… (à part) mais c’est elle qui devrait plutôt avoir honte !

Farlane. — Oui une humiliation… mais si vous ne reconnaissez pas la dette… moi je ne paye pas et je fais un scandale.

Salmèque. — Un scandale Pristi ! vous ne ferez pas ça (à part) j’aime encore mieux payer… Je me ferai rembourser après la noce… voilà tout (haut) alors nous disons 95 francs (à part en fouillant dans sa poche) sacrée carottière va ! (tirant de l’argent de sa poche et haut) Tenez, les voilà les 95 francs et 2 sous pour le timbre.

Farlane (regardant l’argent, hébété.) - Comment ! elle rend l’argent !

Salmèque. — Oh ! oui, vous regardez la pièce de 100 sous… Je sais, elle est mauvaise… mais vous la ferez passer.

Farlane. — Tiens, c’est vrai… ça ne passe pas.

Salmèque. — Les pièces fausses, allons donc ; ce sont celles qui se passent le plus.

Farlane. — Oh ! je la donnerai à quelqu’un au jour de l’an : non, mais vous savez, au moins que ça ne vous gêne pas… Je ne vous demandais pas…

Salmèque. — Oh ! mais, comment donc ! je sais, je sais, (à part) Elle va faire des manières, à présent !

Farlane. — Enfin, comme vous voudrez, je craindrais de vous blesser en refusant (à part) après tout j’aime autant ça… eh bien ! vrai, je la jugeais mal… Elle est charmante… oh ! je parle moralement, parce que physiquement…

Salmèque (à part.) - Plus je la regarde, plus je trouve cette femme épouvantable.

Farlane (à part.) - Quand je pense qu’il y a des gens qui disent que l’homme ne descend pas du singe…

Salmèque (à part.) - Ah ! Bah ! le divorce est là.

Farlane (à part avec résignation.) - Maintenant je sais bien que ça n’est que pour en faire ma femme.

Salmèque (même jeu.) - Et puis l’on me verra si peu à la maison… une - républicaine… elle doit respecter la liberté.

Farlane (même jeu.) - Sans compter qu’il y aura aussi tous les mois de prison. S’il le faut, je déposerai contre elle !

Salmèque (même jeu.) - Enfin !

Farlane (même jeu.) - Enfin !

Salmèque. — Comme vous me regardez ! qu’est-ce que vous avez donc ?

Farlane. — Moi, je vous admire !

Salmèque. — Hein !…

Farlane. — Oui ! j’étais en train d’admirer votre beauté !

Salmèque (à part, ahuri.) - Ma beauté… Comment c’est elle qui… mais ce sont les rôles renversés.

Farlane. — Oui, votre beauté… cette beauté brute qui exige un connaisseur, un chercheur, un érudit, presque, pour être découverte et appréciée et qui, invisible à l’œil nu, je vous l’accorde, demande à être creusée, taillée comme le diamant pour apparaître étincelante et lumineuse comme… comme la lune.

Salmèque. — Ah ! que de suavité dans ces compliments de femme…

Farlane (à part.) - Je la fascine (haut) oui avec vos lèvres de corail, votre teint empourpré qui ferait envie à la pivoine en fleur.

Salmèque. — Ah ! je vous en prie !

Farlane (à part.) - Elle se pâme… (haut) avec cet œil bleu… ou noir… Est-il bleu ou noir votre œil ?

Salmèque. — Vert…

Farlane. — Votre œil vert, aux douceurs félines, à la patte de velours.

Salmèque. — La patte de velours de mon œil !

Farlane. — Vous me rappelez les plus belles statues de la Diane.

Salmèque. — La Diane ! quelle Diane ?

Farlane. — Mais la Diane… la Diane chasseresse (à part) la Diane sécheresse plutôt.

Salmèque (à part.) - La Diane ! En voilà une idée… pourtant je n’ai rien de féminin dans la physionomie… je sais bien qu’un type de beauté ça n’a pas de sexe.

Farlane (à part.) - C’est qu’elle prend tout pour de l’argent comptant…

Salmèque. — Eh bien ! voulez-vous que je vous dise elle est beaucoup mieux que je ne croyais ! (haut) ah ! Citoyenne !

Farlane. — Citoyeng ! voilà l’accent qui la reprend (haut) eh ! bieng !

Salmèque. — Eh ! bieng, (à part) quelle sacrée manière de prononcer ! (haut) Eh ! bieng, laissez-moi vous dire à mon tour ce que j’ai sur le coeur… vous appréciez ma beauté, je le comprends, mais la beauté que j’ai ne m’empêche pas de goûter aussi celle des autres et, de toutes celles que je connais, vous êtes la plus belle…

Farlane. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Salmèque. — Est-il un seul monument au monde qui puisse vous être comparé ? Quand je vois les gens s’extasier devant le Panthéon ; l’Obélisque, les Invalides… mais que sont les Invalides auprès de vous ?

Farlane. — Oh ! les Invalides !

Salmèque. — Parfaitement y compris le personnel… et tous les autres monuments, la Madeleine, le Hammam.

Salmèque. — Oui je sais bien le Hammam ! c’est déjà d’un art inférieur ; je n’aime pas ce monument mi-rococo mi-mauresque.

Farlane. — Vous dites ?

Salmèque. — Je dis mi-rococo mi-mauresque, moitié rococo moitié mauresque, si vous préférez.

Farlane. — Ah ! bon

Salmèque. — Enfin je vous mets au-dessus des statutes les plus belles, à commencer par la Vénus de Murillo.

Farlane. — De Milo, donc !

Salmèque. — Plaît-il ?

Farlane. — Je dis de Milo donc !

Salmèque. — Ah de Milodon, c’est possible ! je savais bien que c’était un nom dans ce genre-là !

Farlane (à part.) - Et dire qu’elle n’a même pas vu que la Vénus est une femme ! ah ! c’est vrai qu’elle n’a pas de bras ! c’est une raison !

Salmèque (à part.) - Cette enfant est visiblement émue.

Farlane (à part.) - Je la crois fortement emballée… (haut) ah ! merci de vos paroles qui m’enivrent… cela me fait du bien… ainsi vous m’aimez ?

Salmèque. — Si je vous aime… mais la preuve c’est que je suis ici !

Farlane (à part.) - Ah ça, ça n’est pas une preuve ! où serait-elle sinon chez elle ?

Salmèque. — C’est pour cela que j’ai quitté ma campagne.

Farlane. — Oui ?

Salmèque. — Je savais que je vous trouverais dans cette maison.

Farlane. — Pas possible ! comment ça ?

Salmèque. — J’avais lu ça dans le soleil.

Farlane. — Elle lit dans les astres… c’est une magicienne !

Salmèque. — Aussi j’ai pris le chemin de fer… un chemin de fer qui va à l’envers et vous envoie des médecins quand on demande des administrateurs… Et puis à Paris j’ai pris l’omnibus… à l’impériale… pour venir ici… c’est même très cher ! on m’avait dit : "Tu donneras 3 sous au conducteur quand il montera". Il est monté quatorze fois… à ce prix-là j’aurais pu prendre une voiture… Enfin, me voilà, et je viens vous dire : "Je vous aime ! "

Farlane. — Et je vous réponds : "Je vous aime ! " Ce qui me permet d’aller droit au fait… voulez-vous m’épouser ?

Salmèque. — Hein !… J’allais vous le dire.

Farlane. — Est-il possible ! (à part) Ah ! si j’avais su, je l’aurais laissé parler la première, pour avoir le beau rôle (haut) Ah ! Citoyeng !

Salmèque. — Citoyeng ! (ils se pressent les mains.)

Farlane (à part.) Elle est encore plus laide de face que de profil !

Salmèque (à part.) - Non plus on la voit de près, plus on voudrait être loin !

Farlane. — Et maintenant, causons… Donc la première question est tranchée : nous nous aimons, nous le savons,… n’en parlons plus !… Ce qu’il faut voir à présent, c’est le côté pratique… Or, entre nous, nous n’avons plus à faire de simagrées… vous savez aussi bien que moi que ce mariage est avant tout une chose d’intérêt.

Salmèque. — D’amour et d’intérêt, parfaitement

Farlane. — Bref, il est avéré, n’est-ce pas, que nous sommes chacun indispensables l’un à l’autre… vous avez lu les journaux, je ne puis rien sans vous, vous, rien sans moi… Epousons-nous donc et avec ce mariage : (chantant.)

A nous les plaisirs

Les jeunes maîtresses…

Salmèque. — C’est Faust !

Farlane. — Comment c’est faux, ?

Salmèque. — Je dis, c’est Faust ! c’est dans Faust ce que vous chantez.

Farlane.- Ah bon, je n’y étais pas… non, mais alors c’est entendu… nous sommes unis.

Salmèque. — Je crois bien que c’est entendu ! ah ! citoyeng !

Farlane. — Oh ! ma Marie !

Salmèque. — Hein ! non, non.

Farlane. — Vous dites ?

Salmèque. — Je dis "mon mari" ! vous dites : "ma marie" ! alors je dis "mon mari ! "

Farlane. — "Mon mari ! " Elle m’a appelé son mari… ah ! ma Marie !

Salmèque (corrigeant.) - Mon mari !

Farlane. — Oui, oui mon mari… ah ! ma Marie !

Salmèque (à part.) - Décidément elle y tient… elle n’est pas très forte en français !

Farlane. — Allons, nous voilà chefs du parti libéral… (à part), si j’avais pu être chef d’un autre parti… j’aurais préféré ça… enfin !

Salmèque. — Et me voilà chez moi… Désormais cet appartement et cette femme sont à moi… si je pouvais seulement épouser l’appartement sans la femme… (trouvant le balai) tiens un balai… oh ! quelle idée… une ancienne balayeuse… si je lui montrais un peu que moi aussi… ça la flatterait (haut et prenant le balai) vous savez que je sais très bien balayer, moi…

Farlane. — Allons donc ! (à part) oh ! ce n’est pas étonnant, comme ancienne balayeuse !

Salmèque. — Oh ! mais je crois bien… tenez, vous allez voir… (il se met à balayer.)

Farlane. — Eh bien ! elle va faire l’appartement… (haut) ah ! bravo ! bravo !…

Salmèque. — Hein ! voyez-vous quelle dextérité !…

Farlane. — Oh ! mais si vous me voyiez cirer les parquets… je suis inimitable… (à part) je veux qu’elle ait une bonne opinion de moi… (haut) Tenez, regardez un peu ! (il se met à frotter avec fureur, pendant que Farlane balaie tant qu’il peut.)

Salmèque. — Très bien, très bien ! (à part) C’est bien malin, elle n’a fait que ça toute sa vie ! (haut) Ah ! c’est très bien !… non mais, voyez… moi !

Farlane. — Oui oui ! mais moi… (frottant avec rage) Et allez donc ! Et allez donc !… Ouf ! je n’en puis plus !

Salmèque. — Je suis moulu ! Ouf ! (ils tombent tous les deux, harassés, sur un fauteuil.)

Farlane. — Eh ! bien, quand nous nous ennuierons, nous pourrons faire des parties comme celle-là.

Salmèque. — Oui ! ça n’est pas coûteux et c’est très avantageux !

Farlane. — On n’a pas besoin de domestiques !

Salmèque. — N’importe ! je tenais à vous donner ce petit échantillon.

Farlane - Et moi aussi.

Salmèque. — Enfin vous voyez que j’ai un cas de qualités !

Farlane. — Et moi donc ! je suis jeune, le cœur aimant,… bien doué de la nature… le mot fin et mordant. J’ai de l’esprit demandez aux plus bêtes !

Salmèque, (à part.) - Diable ! il faut aller chercher si loin !

Farlane. -… Artiste dans l’âme, je compose de la musique savante… C’est très simple ! Vous prenez une partition d’opérette, vous la mettez la tête en bas, vous jouez à l’envers et vous transcrivez… C’est incompréhensible, mais les dilettantes vous comprennent. C’est faux comme un jeton, mais vous êtes désormais le musicien de l’avenir… et vous appartenez à la nouvelle école… Or vous voyez devant vous, citoyenne, un spécimen de ces musiciens de l’avenir.

Salmèque, (à part.) - Ce qui ne veut pas dire musicien d’avenir !

Farlane. — Enfin, je chante quelque peu, mais sans accompagnement, parce que tous les instruments que l’on croit si perfectionnés, sont tous aussi faux les uns que les autres à côté de ma voix. J’ai le bon ton et les usages du monde. Enfin vous le voyez, je suis d’un High-life achevé !

Salmèque. — Oh ! je n’en doute pas… quant à moi je pourrais aussi vous en dire long sur mon compte… mais comme, précisément, j’en aurais trop long…

Farlane. — Et qu’en somme nous savons très bien que nous ne dirons jamais que des choses à notre avantage.

Salmèque. — J’aime autant ne pas me vanter et vous dire tout de suite simplement… que j’ai toutes les qualités.

Farlane. — Ah ! nous allons être bien heureux ensemble… Ah ! ma Marie !

Salmèque, (à part.) - Décidément elle y tient ! (haut) oui mon ange !

Farlane. — Et maintenant laissons l’amour de côté, l’amour comme disait mon père :

"… omnia carnis qui facit opera ! "

ce qui veut dire…

Salmèque. — C’est monsieur Garnier qui a bâti l’Opéra.

Farlane. — Mais non !… "l’amour qui par la chair, accomplit toutes ses œuvres."

Salmèque. — Ah ! parfaitement ; il était du midi, monsieur votre père, qu’il parlait patois ?

Farlane. — Ce n’est pas du patois, c’est du latin… mon père était Grec.

Salmèque. — Tricheur ?

Farlane. — Mais non, Grec de Grèce (à part.) - Elle a par moment la compréhension difficile. (haut) Mais parlons donc un peu de nos projets d’avenir… que ferons-nous ?

Salmèque. — Mais il n’y aura rien de changé… sinon un mari de plus ! Vous ferez comme vous faisiez autrefois… vous écrirez des discours,…

Farlane. — Ah ! permettez, c’est vous !

Salmèque. — Oh ! moi je ne sais pas les faire !

Farlane. — Comment vous ne… (à part.) Eh ! bien, je m’en étais toujours douté que les discours n’étaient pas d’elle.

Salmèque. — Tandis que vous…

Farlane. — Oh ! permettez-moi, moi… c’est que, pour ça, il faut des capacités, du talent… il ne faut pas être bête !

Salmèque, (voulant faire l’aimable.) - Oh ! vous êtes la preuve du contraire !

Farlane. — Vous êtes trop aimable ! Mon Dieu… je verrai… oui… je… non mais, maintenant, autre chose… nous fondons un cercle.

Salmèque. Ne faites pas cela, on nous fermerait !

Farlane. — Mais non, un cercle politique, où se regrouperont tous nos partisans, un noyau composé des disciples de nos idées qui s’étendra chaque jour et nous mènera bientôt jusqu’au trône.

Salmèque. — Comment, au trône ? Nous, les libéraux !

Farlane. — Nous en ferons un trône républicain, voilà tout !

Salmèque. — Eh ! bien, et nos principes anarchiques"

Farlane. — Mais justement ! est-ce que les rois : ne sont pas les plus grands anarchistes puisqu’ils n’ont pas de pouvoir au-dessus d’eux ?

Salmèque. — C’est vrai ! et comme cela, tous les royalistes seront pour nous. Oui mais les républicains ?

Farlane. — S’ils ne sont pas contents, on les bloquera.

Salmèque. — Et la grande formule : "Liberté - Egalité - Fraternité" ?

Farlane. — Peuh ! une dérision, puisque cela s’écrit sur les murs des prisons… et puis, d’ailleurs, de quoi se plaindront ces messieurs ? N’aurons-nous pas pris la liberté de les fourrer en prison, tous avec la plus grande égalité. Quant à la fraternité, eh ! bien ils s’arrangeront entre eux.

Salmèque. — C’est évident ! On ne peut pas leur donner tout à la fois !

Farlane. — Et maintenant nous renversons toutes les institutions actuellement en honneur… nous détruirons tout… d’abord la Légion d’honneur… c’est contre l’égalité.

Salmèque. — L’insigne du mérite !… et ça ne se donne qu’aux gens de valeur.

Farlane. — Les gens à qui cela ne sert à rien.

Salmèque. — Ouche ! détruisons !

Farlane. — Et les musées, à présent, voilà une chose qu’il faut supprimer ! cet étalage indécent !

Salmèque. — Une façon de vous dire : "hein ! vous n’en avez pas autant que cela chez vous ? "

Farlane. — Sans compter qu’ils sont beaux les musées en France ! Quand on pense que l’État ne peut même pas voter une subvention au Louvre pour remplacer de temps en temps tous les vieux tableaux par des neufs !

Salmèque. — Et franchement, garder de si grands monuments pour des vieux rossignols…

Farlane. — Maintenant, j’ai un autre grand projet… voilà le divorce que l’on a établi… Eh ! bien moi, je veux le supprimer ! Je n’admets pas qu’on ne puisse avoir qu’une femme à la fois !… je veux la polygamie !

Salmèque. — Hein !

Farlane. — Oui la polygamie ! (à part.) Sans compter que si je l’épouse, je ne serai peut-être pas fâché un jour… (haut) En somme la polygamie ne fera que régulariser une situation qui existe dans beaucoup de ménages… et ses résultats seront du plus grand avantage à tous les points de vue… Comprenez-moi bien… prenons un homme quelconque : voilà Monsieur X, par exemple, épicier, qui veut épouser Mademoiselle Z.

Salmèque. — Je vois ça.

Farlane. — Mais d’abord, mettons bien en regard les deux cas… Le divorce, c’est Monsieur Naquet, bon !… moi… ou plutôt, non ! je ne veux pas mêler ma personnalité à ce débat… prenons n’importe quel nom… celui du premier venu… Victor Hugo !… Donc, M. Naquet est pour Divorce, Victor Hugo, polygamie. C’est un point établi… voilà donc l’épicier…

Salmèque. — Pardon ! quel est l’épicier des deux ? Monsieur Naquet ? ou bien…

Farlane. — Mais non ! pas Monsieur Naquet !

Salmèque. — Ah ! Victor Hugo ! Tiens je croyais qu’il faisait des vers.

Farlane. — Mais oui parbleu ! Je vous parle d’un épicier quelconque ! Cet épicier aime Mademoiselle Z… N’oubliez pas que le divorce, c’est Naquet. Polygamie, Victor Hugo… Donc voilà l’épicier qui l’épouse…

Salmèque (récapitulant). — L’épicier épouse Victor Hugo.

Farlane. — Mais non, c’est l’autre !

Salmèque. — C’est Victor Hugo qui épouse l’épicier !… ça revient au même !

Farlane. — Mais non, l’autre, la femme !

Salmèque. — Ah ! la femme épouse Victor Hugo ! C’est plus logique !

Farlane. — Mais je ne vous parle pas de Victor Hugo ! C’est l’épicier qui épouse la femme !

Salmèque. — Ah ! bien !

Farlane. — Vous y êtes ? Bon ! Donc les voilà mariés… mais voilà qu’après le mariage, l’épicier n’aime plus sa femme et en aime une autre… Que ferons-nous ?

Salmèque. — Oui, que ferons-nous ?

Farlane. — Deux solutions se présentent : le Divorce ?… Mais le mari a tous les torts, par conséquent le divorce sera prononcé contre lui et voilà où nous mène Monsieur Naquet : il tue sa femme pour s’en débarrasser !

Salmèque. — C’est affreux ! et je pense bien, que, s’il est vrai, comme vous le dites, que M. Naquet a tué sa femme, on le condamne à mort.

Farlane. — Mais Monsieur Naquet, n’a pas tué la femme, c’est l’épicier !

Salmèque. — Peu importe que ce soit la femme ou l’épicier. Du moment qu’il a tué quelqu’un il est coupable.

Farlane (à part.) - Dieu ! qu’elle est bête (haut.) Mais vous n’y êtes pas du tout… Monsieur Naquet n’a pas tué l’épicier, puisque c’est au contraire l’épicier…

Salmèque. — Qui a tué M. Naquet ? Ah ! c’est abominable ! le pauvre homme !

Farlane (à part.) - Il n’y a pas moyen de lui faire comprendre. (haut) C’est l’épicier qui a tué la femme, là !

Salmèque. — Eh ! bien, pourquoi me parlez-vous tout le temps de M. Naquet alors ?

Farlane. — Mais c’est vous qui m’en parlez !: Enfin, voyons la seconde solution… L’épicier aime donc une autre femme : mais il est marié… Eh ! bien, voyez comme c’est simple ! avec la polygamie, pas de dispute, pas de jalousie ! Chacun sa part !… Voilà la solution ! Le mariage ! Naquet dira : "non ! " Victor Hugo dira : "oui ! Il faut les marier ! "

Salmèque. — Vous croyez ! mais comment voulez-vous marier Victor Hugo avec Monsieur Naquet ?

Farlane (éclatant.) - Mais c’est de l’épicier dont je vous parle ! (à part) Non, cette femme est bouchée comme on ne l’est pas. (haut) Enfin, vous n’avez pas besoin de comprendre : nous sommes tous les deux pour la polygamie, voilà tout !

Salmèque. — Je crois que cette femme n’est pas très bien équilibrée !

Farlane. — Allons ! c’est égal, pour commencer, voilà un assez joli programme… mais si vous le voulez bien, pour plus de garantie… afin qu’avant le mariage, il ne vous prenne pas fantaisie de changer d’avis… nous allons rédiger un petit traité en double… faire un petit engagement.

Salmèque. — Comment donc ! Je n’osais pas vous le demander (prenant des plumes et ce qu’il faut pour écrire sur la table) Tenez, voici des plumes, du papier.

Farlane. — Ecrivez !

Salmèque. — Voilà (il s’installe et écrit.) Je soussignée la citoyenne Marie m’engage à épouser le citoyen Salmèque…

Farlane - Non ! Farlane !

Salmèque. — Comment Farlane ? Non, Salmèque, S-a-l-m-e-q-u-e.

Farlane. — Jamais de la vie, voyons ! Ça s’écrit comme ça se prononce !

Salmèque. — Eh ! bien oui !

Farlane. — Eh ! bien, vous ne voyez pas que vous écrivez Farlane, S-a-l-m-e-q-u-e ? Avec la meilleure volonté du monde, ça n’est pas possible.

Salmèque. — Mais je ne m’appelle pas Farlane !

Farlane. — Vous, je sais bien ! mais vous vous appellerez comme cela !

Salmèque. — Ah ! bon, vous voulez que je prenne un pseudonyme ?

Farlane. — Comment un pseudonyme ! (à part) non mais c’est qu’il n’y a rien moyen de lui faire comprendre (haut) puisque c’est mon nom !

Salmèque. — Ah ! parfaitement ! c’est que vous n’êtes pas si connue par votre nom de famille.

Farlane (à part.) - Elle bêche mon nom à présent !

Salmèque. — Mais permettez,. il me semble tout de même, quand j’y réfléchis, que c’est à la femme à prendre le nom de son mari…

Farlane. — Eh ! bien, c’est ce que je vous dis !

Salmèque. — Ah bien ! alors nous sommes d’accord ! Ainsi, comme cela, vous vous appelez Marie Farlane ?

Farlane. — Jamais de la vie ! je m’appelle Thomas Célestin Farlane !

Salmèque. — Comment, "Thomas, Célestin" ? Ce sont des noms d’homme, cela !

Farlane. — Dame ! on ne pouvait pas me donner des noms d’animaux cependant !

Salmèque. — Eh ! bien, et "Marie" ?

Farlane. — Oh ! celui-là, je m’en passe !

Salmèque. — Comment ! mais pourquoi ?

Farlane. — Pourquoi ? Eh ! bien pourquoi pas aussi Joséphine, Amanda,… tout le calendrier alors !

Salmèque. — Mais alors, qu’est-ce que vous me chantez donc ? Vous n’êtes pas la citoyenne Marie ?

Farlane. — Tiens ! à qui le dites-vous !

Salmèque. — Hein ? Qu’est-ce que vous avez dit ?…

Farlane. — Je dis que je suis le citoyen Farlane !

Salmèque. — Un citoyen ! Ah ! mon Dieu… Comment, vous n’êtes pas ! mais c’est une infamie… mais alors, Monsieur, de quel droit vous mettez-vous en travesti ?

Farlane. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Salmèque (furieux.) - Oui enfin, de quel droit vous mettez-vous en homme pour vous faire passer pour une femme ?

Farlane. — Enfin voyons ! vous n’avez pas fini ? Qu’est-ce que vous me racontez là ? Puisque c’est vous…

Salmèque. — Moi qui quoi ?

Farlane. — Qui êtes la citoyenne Marie…

Salmèque. — Allons ! Bon ! en voilà d’une autre !…

Farlane. — Dame…

Salmèque. — Non mais, moquez-vous de moi par-dessus le marché !

Farlane. — Hein ! comment, alors quoi ? vous n’êtes pas… Mais alors, qui êtes-vous, Madame ?

Salmèque. — Je suis Monsieur Salmèque !

Farlane. — Hein ! un homme !

Salmèque. — Dame ! est-ce que j’ai l’air d’une femme ?…

Farlane. — Quelle impudence ! Et vous ne pouviez pas me le dire depuis le temps… vous me laissez vous raconter mes affaires… C’est de l’indiscrétion…

Salmèque. — C’est bien à vous à vous plaindre… Comment, voilà une heure que vous me parlez et que je ne vous connais pas !

Farlane. — C’est votre faute !… d’abord, de quel droit changez-vous de sexe comme cela… Vous savez que cela ne se fait pas sans une autorisation de la préfecture de police !… Non mais… où est-elle, la citoyenne, où est-elle ?

Salmèque - C’est vrai, au fait… C’est pourtant ici qu’elle demeure… tous les journaux d’hier donnaient son adresse.

Farlane. — Mais oui (prenant un journal sur la table.)Tenez, voici justement un journal… Ah ! mais il est d’aujourd’hui celui-là… Oh ! il doit, bien sûr, y avoir quelque chose… la question du jour… Ah ! (lisant) "Affaire Citoyenne Marie" (parlé.) Qu’est-ce que je vous disais !

Salmèque. — Voyons !

Farlane (lisant.) - "Et d’abord rectifions l’erreur commise hier par la plupart de nos confrères… Ce n’est pas 6 rue Bréda mais 6 cité Bréda que demeure la grande citoyenne" (parlé) Allons donc !

Salmèque. — Tout s’explique !

Farlane (lisant.) - "Enfin, nous sommes heureux d’annoncer les premiers à nos lecteurs que la grande citoyenne épouse dans quinze jours M. d’Eczéma, le sympathique directeur d’un de nos journaux légitimistes." (Parlé) Horreur !

Salmèque. — Mais c’est une trahison

Farlane (navré, à Salmèque.) - Quel coup ! ah !… citoyenne… non citoyen !

Salmèque. — Tiens ! vous n’avez plus d’accent (lui serrant les mains) Ah ! citoyen !

Farlane. — Tiens ! ni vous non plus !

Salmèque. — Mais alors, où sommes-nous ici ?

Farlane. — Ah ! ma foi, je ne sais pas… rue Bréda ?…

Salmèque. — Nous ne devons pas être dans le grand monde.

Farlane. — Alors, filons !… (avec un soupir.) Et adieu la gloire !

Salmèque. — Adieu les honneurs !

Farlane. — Non ! quand je pense que j’aurais pu devenir votre époux !

Salmèque. — Sapristi, quelle affaire’…. Et vous qui ne vouliez pas du divorce !

Farlane. — Dorénavant, je vote pour M. Naquet !

Salmèque. — Et nous devenons légitimistes

RIDEAU