L’Homme des champs/Préface

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PRÉFACE.

Un des hommes de France qui a le plus d’esprit, qui a rempli avec succès de grandes places, et qui a écrit sur divers objets avec autant d’intérêt que d’élégance, a dit, dans des considérations sur l’état de la France : « M. l’abbé Delille jouiroit de la plus haute réputation s’il eût composé de lui-même au lieu de traduire, et s’il eût traité des sujets plus intéressans. »

Il faut recevoir les éloges avec modestie, et réfuter avec calme les critiques injustes. Peut-être ma réponse à M de M…, en me disculpant des reproches qu’il me fait, pourra-t-elle établir quelques principes de goût, ou trop oubliés ou trop peu connus, et détruire un préjugé véritablement funeste à notre littérature.

D’abord, pourquoi M. de M… regarde-t-il l’art d’embellir les paysages comme un sujet peu intéressant ? Il est bon de remonter un peu plus haut pour apprendre au public, et peut-être à M. de M… lui-même, la source de cette erreur ; et cette discussion peut avoir son utilité.

Il n’est que trop vrai que quelques genres privilégiés, la tragédie et la comédie, les romans, et les poësies nommées fugitives, ont long-temps exercé presque exclusivement tous nos poëtes ; les gens du monde, de leur côté, ne se sont guère occupés d’aucun autre genre de poësie. Aussi, tandis que nos voisins se glorifioient d’une foule de poëmes étrangers au théâtre et à la poësie légère, notre indigence en ce genre étoit extrême, et quelques épîtres de Voltaire sur des sujets de morale ne nous avoient pas suffisamment vengés. Cette réflexion, déjà si importante sous le rapport littéraire, l’est encore davantage sous ses rapports moraux et politiques : ce goût prédominant pour les poësies légères et fugitives ne peut que nourrir, dans un peuple accusé trop justement peut-être de frivolité, cette légèreté qui s’est conservée au milieu des plus terribles circonstances. C’est pour elle qu’il n’y a point eu de révolution. On nous a vus plaisanter sur des crimes atroces, dont nous n’aurions dû que frémir ; on a mis du ridicule à la place du courage ; et ce peuple malheureux, et si obstinément gai, auroit pu dire aussi :

« J’ai ri, me voilà désarmé ! » (Piron, Métromanie.)

A l’égard des romans et des ouvrages de théâtre, l’amour exclusif de ce genre de littérature est peut-être plus dangereux encore. Ils accoutument l’ame à ces sensations violentes, si opposées à cette heureuse habitude des sentimens doux et modérés, d’où résultent ces émotions paisibles, également nécessaires au bonheur et à la vertu ; et si, à travers cette habitude et ce besoin des impressions fortes, et des mouvements désordonnés, que cherchent à exciter les représentations théâtrales et les narrations romanesques, arrivoit une révolution inattendue, toute modération en seroit probablement bannie. On verroit souvent les assemblées publiques dégénérer en représentations théâtrales, les discours en déclamations, les tribunes en loges, où les huées et les applaudissemens seroient prodigués avec fureur par les partis opposés ; les rues même auroient leurs tréteaux, leurs représentations et leurs acteurs. Le même besoin de nouveautés se montreroit dans ce nouveau genre de spectacles ; des scènes se succéderoient, chaque jour plus violentes, et les excès de la veille rendroient nécessaires les crimes du lendemain : tant l’ame, accoutumée aux impressions immodérées, ne sait plus s’arrêter, et ne connoît plus que les excès pour échapper à l’ennui !

Il est donc utile d’encourager d’autres genres de poësie, de ne pas rebuter par un dédain injuste ceux qui, sans cet appareil et tous ces mouvemens passionnés, tâchent d’embellir des couleurs poëtiques les objets de la nature et les procédés des arts, les préceptes de la morale ou les douces occupations de la vie champêtre. Telles sont les Géorgiques de Virgile : tels sont, avec la double infériorité et de notre langue et du talent de l’auteur, le poëme des Jardins et les Géorgiques françoises. La personne éclairée que je prends la liberté de réfuter regarde le sujet du premier de ces deux ouvrages comme peu intéressant. Veut-elle dire qu’il ne peut exciter ces secousses fortes et ces impressions profondes réservées à d’autres genres de poësies ? Je suis de son avis. Mais n’y a-t-il que ce genre d’intérêt ? Eh quoi ! Cet art charmant, le plus doux et le plus naturel et le plus vertueux de tous ; cet art que j’ai appelé ailleurs le luxe de l’agriculture, que les poëtes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme ; ce doux et brillant emploi des richesses des saisons et de la fécondité de la terre, qui charme la solitude vertueuse, qui amuse la vieillesse détrompée, qui présente la campagne et les beautés agrestes avec des couleurs plus brillantes, des combinaisons plus heureuses, et change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, seroit sans intérêt ! Milton, Le Tasse, Homère ne pensoient pas ainsi, lorsque, dans leurs poëmes immortels, ils épuisoient sur ce sujet les trésors de leur imagination. Ces morceaux, lorsqu’on les relit, retrouvent ou réveillent dans nos coeurs le besoin des plaisirs simples et naturels. Virgile, dans ses géorgiques, a fait d’un vieillard qui cultive au bord du Galèse le plus modeste des jardins, un épisode charmant, qui ne manque jamais son effet sur les bons esprits, et les ames sensibles aux véritables beautés de l’art et de la nature.

Ajoutons qu’il y a dans tout ouvrage de poësie deux sortes d’intérêt, celui du sujet et celui de la composition. C’est dans les poëmes du genre de celui que je donne au public, que doit se trouver au plus haut degré l’intérêt de la composition. Là, vous n’offrez au lecteur ni une action qui excite vivement la curiosité, ni des passions qui ébranlent fortement l’ame. Il faut donc suppléer cet intérêt par les détails les plus soignés, et la perfection du style le plus brillant et le plus pur. C’est là qu’il faut que la justesse des idées, la vivacité du coloris, l’abondance des images, le charme de la variété, l’adresse des contrastes, une harmonie enchanteresse, une élégance soutenue, attachent et réveillent continuellement le lecteur. Mais ce mérite demande l’organisation la plus heureuse, le goût le plus exquis, et le travail le plus opiniâtre. Aussi les chefs-d’oeuvres en ce genre sont-ils rares. L’Europe compte deux cents bonnes tragédies : les géorgiques et le poëme de Lucrèce, chez les anciens, sont les seuls monumens du second genre ; et, tandis que les tragédies d’Ennius, de Pacuvius, la Médée même d’Ovide, ont péri, l’antiquité nous a transmis ces deux poëmes, et il semble que le génie de Rome ait encore veillé sur sa gloire, en nous conservant ces chefs-d’oeuvres. Parmi les modernes nous ne connoissons guère que les deux poëmes des saisons, anglois et françois, l’art poëtique de Boileau, et l’admirable essai sur l’homme, de Pope, qui aient obtenu et conservé une place distinguée parmi les ouvrages de poësie.

Un auteur justement célèbre, dans une épître imprimée long-temps après des lectures publiques de quelques parties de cet ouvrage, a paru vouloir déprécier ce genre de composition. Il nous apprend que le sauvage lui-même chante sa maîtresse, ses montagnes, son lac, ses forêts, sa pêche et sa chasse. Quel rapport, bon dieu ! Entre la chanson informe de ce sauvage, et le talent de l’homme qui sait voir les beautés de la nature avec l’œil exercé de l’observateur et les rendre avec la palette brillante de l’imagination ; les peindre, tantôt avec les couleurs les plus riches, tantôt avec les nuances les plus fines ; saisir cette correspondance secrète, mais éternelle, qui existe entre la nature physique et la nature morale, entre les sensations de l’homme et les ouvrages d’un dieu ; quelquefois sortir heureusement de son sujet par des épisodes qui s’élèvent jusqu’à l’intérêt de la tragédie, ou jusqu’à la majesté de l’épopée ! C’est ici le lieu de répondre à quelques critiques, au moins rigoureuses, qu’on a faites du poëme des jardins. Peut-être est-il permis, après quinze ans de silence, de chercher à détruire l’impression fâcheuse que ces critiques ont pu faire.

Les uns lui ont reproché le défaut de plan. Tout homme de goût sent d’abord qu’il étoit impossible de présenter un plan parfaitement régulier, en traçant des jardins, dont l’irrégularité pittoresque et le savant désordre font un des premiers charmes. Lorsque Rapin a écrit un poëme latin sur les jardins réguliers, il lui a été facile de présenter dans les quatre chants qui le composent, 1) les fleurs, 2) les vergers, 3) les eaux, 4) les forêts. Il n’y a à cela aucun mérite, parce qu’il n’y a aucune difficulté. Mais dans les jardins pittoresques et libres, où tous ces objets sont souvent mêlés ensemble, où il a fallu remonter aux causes philosophiques du plaisir qu’excite en nous la vue de la nature embellie et non pas tourmentée par l’art ; où il a fallu exclure les alignemens, les distributions symétriques, les beautés compassées ; un autre plan étoit nécessaire. L’auteur a donc montré dans le premier chant l’art d’emprunter à la nature et d’employer heureusement les riches matériaux de la composition pittoresque des jardins irréguliers, de changer les paysages en tableaux ; avec quel soin il faut choisir l’emplacement et le site, profiter de ses avantages, corriger ses inconvéniens ; ce qui dans la nature se prête ou résiste à l’imitation ; enfin la distinction des différens genres du jardin et des paysages, des jardins libres et des jardins réguliers. Après ces leçons générales viennent les différentes parties de la composition pittoresque des jardins : ainsi le second chant a tout entier pour objet les plantations, la partie la plus importante du paysage. Le troisième renferme les objets dont chacun n’auroit pu remplir un chant sans tomber dans la stérilité et la monotonie : tels sont les gazons, les fleurs, les rochers et les eaux.

Le quatrième chant, enfin, contient la distribution des différentes scènes majestueuses ou touchantes, voluptueuses ou sévères, mélancoliques ou riantes ; l’artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent ; enfin ce que les autres arts, et particulièrement l’architecture et la sculpture, peuvent ajouter à l’art des paysages. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, sans que l’auteur se le soit proposé, ce plan accusé de désordre se trouve être parfaitement le même que celui de l’art poëtique, si vanté pour sa régularité. En effet, Boileau, dans son premier chant, traite des talens du poëte et des règles générales de la poësie ; dans le second et le troisième, des différens genres de poësie, de l’idylle, de l’ode, de la tragédie, de l’épopée, etc., en donnant, comme j’ai eu soin de le faire, à chaque objet une étendue proportionnée à son importance ; enfin le quatrième chant a pour objet la conduite et les moeurs du poëte, et le but moral de la poësie.

Des critiques plus sévères encore ont reproché à ce poëme le défaut de sensibilité. Je remarquerai d’abord que plusieurs poëtes ont été cités comme sensibles, pour en avoir imité différens morceaux. Des personnes plus indulgentes ont cru trouver de la sensibilité dans les regrets que le poëte a donnés à la destruction de l’ancien parc de Versailles, auquel il a attaché des souvenirs de tout ce qu’offroit de plus touchant et de plus majestueux un siècle à jamais mémorable ; dans la peinture des impressions que fait sur nous l’aspect des ruines, morceau alors absolument neuf dans la poësie françoise et plusieurs fois imité depuis en prose et en vers. Elles ont cru en trouver dans la peinture de la mélancolie, naturellement amenée par celle de la dégradation de la nature vers la fin de l’automne. Elles ont cru en trouver dans cette plantation sentimentale qui a su faire des arbres jusqu’alors sans vie, et pour ainsi dire sans mémoire, des monumens d’amour, d’amitié, du retour d’un ami, de la naissance d’un fils : idée également neuve à l’époque où le poëme des jardins a été composé, et également imitée depuis par plusieurs écrivains.

Elles ont cru en trouver dans l’hommage que l’auteur a rendu à la mémoire du célèbre et malheureux Cook. Elles en ont trouvé, enfin, dans l’épisode touchant de cet Indien qui, regrettant, au milieu des pompes de Paris, les beautés simples des lieux qui l’avoient vu naître, à l’aspect imprévu d’un bananier offert tout-à-coup à ses yeux dans le jardin des plantes, s’élance, l’embrasse en fondant en larmes, et, par une douce illusion de la sensibilité, se croit un moment transporté dans sa patrie.

D’ailleurs il est deux espèces de sensibilité. L’une nous attendrit sur les malheurs de nos égaux, puise son intérêt dans les rapports du sang, de l’amitié ou de l’amour, et peint les plaisirs ou les peines des grandes passions qui font ou le bonheur ou le malheur des hommes. Voilà la seule sensibilité que veulent reconnoître plusieurs écrivains. Il en est une beaucoup plus rare et non moins précieuse. C’est celle qui se répand, comme la vie, sur toutes les parties d’un ouvrage : qui doit rendre intéressantes les choses les plus étrangères à l’homme : qui nous intéresse au destin, au bonheur, à la mort d’un animal, et même d’une plante ; aux lieux que l’on a habités, ou l’on a été élevé, qui ont été témoins de nos peines ou de nos plaisirs ; à l’aspect mélancolique des ruines. C’est elle qui inspiroit Virgile lorsque, dans la description d’une peste qui moissonnoit tous les animaux, il nous attendrit presque également, et sur le taureau qui pleure la mort de son frère et de son compagnon de travail, et sur le laboureur qui laisse en soupirant ses travaux imparfaits : c’est elle encore qui l’inspire, lorsqu’au sujet d’un jeune arbuste qui prodigue imprudemment la luxuriance prématurée de son jeune feuillage, il demande grâce au fer pour sa frêle et délicate enfance. Ce genre de sensibilité est rare, parce qu’il n’appartient pas seulement à la tendresse des affections sociales, mais à une surabondance de sentiment qui se répand sur tout, qui anime tout, qui s’intéresse à tout ; et tel poëte qui a rencontré des vers tragiques assez heureux, ne pourroit pas écrire six lignes de ce genre.

Enfin vingt éditions de ce poëme, des traductions allemandes, polonoises, italiennes, deux traductions angloises en vers, répondent peut-être suffisamment aux critiques les plus sévères. L’auteur ne s’est pas dissimulé la défectuosité de plusieurs transitions froides ou parasites : il a corrigé ces défauts dans une édition toute prête à paroître, et augmentée de plusieurs morceaux et de plusieurs épisodes intéressans, qui donneront un nouveau prix à l’ouvrage. C’est surtout pour annoncer cette édition avec quelque avantage, qu’il a tâché de réfuter les critiques trop rigoureuses qu’on a faites de ce poëme. Plusieurs personnes ont affecté de le mettre fort au-dessous de la traduction des géorgiques : cela est tout simple ; cet ouvrage étoit de son invention, et on a préféré de lui céder les honneurs de la traduction. Ce genre de composition, qui demande des auteurs d’un grand talent, veut aussi des lecteurs d’un goût exquis. Les prolétaires de Rome pouvoient pleurer à la représentation d’Oreste et de Pylade ; mais il n’appartenoit qu’à Horace, à Tucca, à Pollion, à Varius, d’apprécier les géorgiques de Virgile. Eux seuls et leurs pareils pouvoient saisir ces innombrables beautés de détails sans cesse renaissantes, cette continuité d’élégance et d’harmonie, ces difficultés heureusement vaincues, ces expressions pleines de force, de hardiesse ou de grâce, cet art de peindre par les sons, enfin ce secret inimitable du style qui a su donner de l’intérêt à la formation d’un sillon ou à la construction d’une charrue.

Aussi ai-je peut-être un nouveau droit de me plaindre de l’homme estimable dont j’ai parlé plus haut, lorsqu’il a dit que je me suis trop occupé à traduire, sans parler du genre de traduction. Il est étrange que M. de M… n’ait pas daigné distinguer la traduction en vers des traductions en prose. Il n’y a pas un homme de lettres qui, sous le rapport de la difficulté vaincue, n’en connoisse l’extrême différence. Avec un peu plus d’attention M. de M… se seroit souvenu qu’au moment où cette traduction a paru, il n’existoit encore dans notre langue aucune traduction en vers des anciens poëtes, et qu’à cet égard notre littérature éprouvoit un vide inconnu dans la littérature étrangère et particulièrement dans la littérature angloise ; il se seroit souvenu que la traduction d’Homère étoit de tous les ouvrages de Pope celui qui avoit le plus contribué à sa réputation et à sa fortune. Il ne pouvoit pas ignorer non plus, qu’indépendamment des difficultés que présente une traduction en vers, celle des géorgiques en avoit de particulières, qui ne permettent à aucun homme de goût de la confondre avec aucune autre. L’époque où l’auteur a commencé sa traduction ajoutoit encore à la difficulté. Personne alors, excepté les agriculteurs de profession, ne s’occupoit d’agriculture ; nulle société, nulle académie ne s’étoit consacrée à la théorie de ce premier des arts ; aucun livre encore, ou presqu’aucun, n’en avoit traité ; les mots de rateau, de herse, d’engrais, de fumier, paroissoient exclus de la poësie noble : enfin l’agriculture étoit alors en pleine roture. Aussi un auteur qui entreprendroit aujourd’hui une nouvelle traduction des géorgiques, trouvant la route déjà frayée, le préjugé affoibli, les formes de ce genre de style multipliées, l’art de l’agriculture ennobli, pourroit, en faisant mieux, avoir moins de mérite, puisqu’il auroit moins de difficultés à vaincre, et ne travailleroit point avec cette hésitation qui refroidit la composition et affoiblit la verve poëtique.

Ajoutez à cela qu’il y a cent fois plus de difficultés à vaincre dans notre versification que dans toutes les langues du monde, et qu’il n’étoit pas facile de porter avec aisance et avec grâce ces entraves multipliées. Aussi doit-il être permis, ce me semble, à ceux qui ont essayé de vaincre ces obstacles, de se prévaloir des témoignages illustres qui peuvent les payer des efforts qu’ils ont faits, ou les consoler des critiques qu’ils ont essuyées. Qu’on me permette donc de citer une anecdote qui peut-être montrera quelle idée les esprits les plus distingués ont eue d’une traduction en vers des géorgiques.

Lorsque, presque enfant encore, j’eus traduit quelques livres de ce poëme, j’allai trouver le fils du grand Racine. Son poëme sur la religion, dont la poësie est toujours élégante et naturelle, et quelquefois sublime, me donnoit la plus haute idée de son goût, comme de ses talens. J’allai le trouver, et lui demandai la permission de le consulter sur une traduction en vers des géorgiques. « Les Géorgiques, me dit-il d’un ton sévère ! C’est la plus téméraire des entreprises. Mon ami M. Lefranc, dont j’honore le talent, l’a tentée, et je lui ai prédit qu’il échoueroit. [1] » Cependant le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison où il se mettoit en retraite deux fois par semaine pour offrir à Dieu les larmes qu’il versoit sur la mort d’un fils unique, jeune homme de la plus haute espérance, et l’une des malheureuses victimes du tremblement de terre de Lisbonne. Je me rendis dans cette retraite : je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien, qu’il paroissoit aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise lui paroissoit audacieuse. Je lis, avec une grande timidité, une trentaine de vers. Il m’arrête, et me dit : « Non-seulement je ne vous détourne plus de votre projet ; mais je vous exhorte à le poursuivre. » J’ai senti peu de plaisirs aussi vifs en ma vie. Cette entrevue, cette retraite modeste, ce cabinet où ma jeune imagination croyoit voir rassemblées la piété tendre, la poësie chaste et religieuse, la philosophie sans faste, la paternité malheureuse, mais résignée, enfin le reste vénérable d’une illustre famille prête à s’éteindre faute d’héritiers, mais dont le nom ne mourra jamais, m’ont laissé une impression forte et durable. Je partis, plein d’ardeur et de joie, croyant avoir entendu non-seulement la voix du chantre de la religion, mais quelques accens de l’auteur d’Athalie, et je suivis ma pénible entreprise, qui m’a valu des éloges dont je suis flatté, et des critiques dont j’ai profité.

À l’opinion de Racine je puis joindre celle de Voltaire et du grand Fréderic. Les réputations inférieures, quand on les attaque, ont sans doute le droit de se mettre à l’abri des grandes renommées qui veulent bien les protéger. Fréderic, qui avoit trop de goût pour ne pas sentir qu’il n’existoit alors dans notre langue aucun modèle de ce genre d’ouvrage, dit, après l’avoir lu, ce mot charmant : « Cette traduction est l’ouvrage le plus original qui ait paru en France depuis long-temps. »

Quant à Voltaire, tout le monde a lu, dans son discours de réception à l’Académie françoise, ces mots remarquables : « Qui oseroit parmi nous entreprendre une traduction des Géorgiques de Virgile ? » Je passe sous silence les passages de ses lettres où l’éloge souvent répété de cette traduction me paroît à moi-même trop au-dessus de l’ouvrage, et n’a pas un rapport immédiat avec la difficulté de traduire en vers un ouvrage aussi étranger à notre langue que les Géorgiques. On verra combien il étoit frappé de cette difficulté, dans les phrases suivantes : « Je regarde la traduction des Géorgiques de Virgile, par M. l’abbé Delille, comme un des ouvrages qui font le plus d’honneur à la langue française, et je ne sais si Boileau lui-même eût osé traduire les Géorgiques. » « Rempli de la lecture des Géorgiques de l’abbé Delille, je sens tout le mérite de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu’on ne peut faire plus d’honneur à Virgile et à la nation. » On voit combien ce grand homme étoit loin de confondre cette traduction avec celle d’un roman, d’une histoire, ou même de tout autre poëme, quel qu’il puisse être : c’est qu’il sentoit mieux qu’un autre, combien étoit indigente dans ce genre cette langue dont il disoit avec tant d’esprit : « C’est une gueuse fière, à qui il faut faire l’aumône malgré elle. »

Ce qui peut servir encore à prouver combien cette traduction étoit difficile, c’est que M. De Pompignan, comme me l’avoit prédit l’illustre fils de Racine, y a complétement échoué. La version qu’il en a publiée est imprimée depuis plusieurs années, et à peine en connoît-on l’existence. Cependant il s’en faut de beaucoup que ce poëte mérite le mépris que lui a prodigué M De Voltaire ; et sa tragédie de Didon, et plusieurs de ses odes sacrées, sont au nombre de nos plus beaux monumens littéraires : mais celui qui avoit heureusement rendu les amours de Didon, a échoué dans la description d’une charrue.

Maintenant, qu’il me soit permis de remercier M. de M… des éloges si flatteurs qu’il me donne, et des observations rigoureuses qu’il a faites, puisqu’elles m’ont valu l’occasion de me parer de suffrages aussi illustres ; ce que je n’aurois osé faire s’il n’eût déprécié le genre de travail dont je me suis occupé, qui a de si grands rapports avec l’ouvrage que je publie aujourd’hui, et dont il est temps de développer le plan et l’intention.

Ces nouvelles Géorgiques n’ont rien de commun avec celles qui ont paru jusqu’à ce jour, et le nom de géorgiques, ainsi que dans d’autres poëmes français, et particulièrement dans le poëme des saisons du cardinal De Bernis, est employé ici dans un sens plus étendu que son acception ordinaire. Ce poëme est divisé en quatre chants, qui, tous relatifs aux jouissances champêtres, ont pourtant chacun leur objet particulier.

Dans le premier, c’est le sage qui, avec des sens plus délicats, des yeux plus exercés que le vulgaire, parcourt dans leurs innombrables variétés les riches décorations des scènes champêtres, et multiplie ses jouissances en multipliant ses sensations ; qui, sachant se rendre heureux dans son habitation champêtre, travaille à répandre autour de lui son bonheur, d’autant plus doux qu’il est plus partagé. L’exemple de la bienfaisance lui est donné par la nature même, qui n’est à ses yeux qu’un échange éternel de secours et de bienfaits. Il s’associe à ce concert sublime, appelle au secours de ses vues bienfaisantes toutes les autorités du hameau qu’il habite, et, par ce concours de bienveillance et de soin, assure le bonheur et la vertu de la vieillesse et de l’enfance. Cette partie du poëme a été lue plusieurs fois à l’académie française, et particulièrement à la réception du malheureux M. de Malesherbes. Je dois dire que toutes les maximes de bienfaisance et d’amour du peuple étoient vivement applaudies par tout ce qu’il y avoit alors de plus considérable dans la nation. Je n’ai rien retranché de la recommandation que je faisois alors de la pauvreté à la fortune et de la foiblesse à la puissance ; malgré les excès que le peuple s’est quelquefois permis, j’aurois été désavoué même par ses victimes.

Il se trouve aussi dans ce chant une soixantaine de vers empruntés de différens poëtes anglois ; mais, en les imitant, j’ai tâché de me les approprier par les images et l’expression. D’ailleurs ils ont presque tous dans mon poëme un but tout-à-fait différent. Il y a particulièrement dans la chasse du cerf une imitation dans laquelle je me suis rencontré avec M de Saint-Lambert[2].

Le second chant peint les plaisirs utiles du cultivateur. Mais ce n’est pas ici l’agriculture ordinaire, qui sème ou recueille dans leurs saisons les productions de la nature, obéit à ses vieilles lois, et suit ses anciennes habitudes : c’est l’agriculture merveilleuse, qui ne se contente pas de mettre à profit les bienfaits de la nature, mais qui triomphe des obstacles, perfectionne les productions et les races indigènes, naturalise les races et les productions étrangères ; force les rochers à céder la place à la vigne, les torrens à dévider la soie, ou à dompter les métaux ; sait créer ou corriger les terrains, creuse des canaux pour l’agriculture et le commerce, fertilise par des arrosemens les lieux les plus arides, réprime ou met à profit les ravages et les usurpations des rivières ; enfin parcourt les campagnes, tantôt comme une déesse qui sème des bienfaits, tantôt comme une fée qui prodigue des enchantemens.

Le troisième chant est consacré à l’observateur naturaliste, qui, environné des ouvrages et des merveilles de la nature, s’attache à les connaître, et donne ainsi plus d’intérêt à ses promenades, de charmes à son domicile et d’occupations à ses loisirs ; se forme un cabinet d’histoire naturelle, orné, non de merveilles étrangères, mais de celles qui l’environnent, et qui, nées dans son propre sol, lui deviennent plus intéressantes encore. Le sujet de ce chant est le plus fécond de tous, et jamais une carrière et plus vaste et plus neuve ne fut ouverte à la poësie.

Enfin le quatrième apprend au poëte des champs à célébrer, en vers dignes de la nature, ses phénomènes et ses richesses. En enseignant l’art de peindre les beautés champêtres, l’auteur a tâché d’en saisir lui-même les traits les plus majestueux et les plus touchans.

Le traducteur des Géorgiques de Virgile, en composant les siennes, s’est affligé souvent d’avoir avec son modèle la plus triste des ressemblances. Comme Virgile, il a écrit sur les plaisirs et les travaux champêtres pendant que les campagnes étoient désolées par la guerre civile et la guerre étrangère : comme lui, il détournoit ses yeux de ces amas de cadavres et de ruines, pour les rejeter sur les douces images du premier art de l’homme et des innocentes délices des champs. Auguste, paisible possesseur de Rome encore sanglante, s’occupa de ranimer l’agriculture et les bonnes moeurs, qui marchent à sa suite ; il engagea Virgile à publier ses géorgiques : elles parurent avec la paix, et en augmentèrent les charmes. C’est un heureux augure pour son imitateur : puisse ce poëme porter dans les ames effarouchées par de longues craintes, ulcérées par de longues souffrances, des sentimens doux et des affections vertueuses ! L’indulgence du lecteur jugera moins rigoureusement un ouvrage composé dans des temps si malheureux : il eût été plus soigné et moins imparfait, s’il eût été composé avec un esprit libre et un cœur plus tranquille, et si, dans cette terrible révolution, l’auteur n’eût perdu que sa fortune !

Je finis cette préface par désavouer plusieurs morceaux de mes ouvrages non imprimés, qui se trouvent épars dans des journaux ou des recueils, morceaux dans lesquels j’ai trouvé avec peine des passages insérés par des mains étrangères ; tels sont particulièrement une traduction d’une satyre de Pope, faite presque au sortir de mon enfance, et une lettre écrite de Constantinople sur des ruines de la Grèce : il est juste qu’on ne soit chargé que de ses propres fautes.



  1. La traduction de M. Lefranc a été imprimé depuis quelques années.
  2. Tels sont les vers qui commencent par ces mort : Il revoit ces grands bois, si chers à sa mémoire. Ayant travaillé ce livre, je ne puis pas répondre qu’il n’y ait pas dans ce poëme quelques traces de réminiscence. J’en préviens d’avance ceux qui font un grand crime de ces petits torts.