L’Homme et la Terre/II/10

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Librairie Universelle (tome 2p. 425-536).


ROME : NOTICE HISTORIQUE

Le texte donne les dates qu’il est possible de hasarder sur les mouvements des peuples venus se fixer en Italie. Les renseignements suivants sont datés d’après l’ère de Rome — ab urbe condita —, dont le début devance l’ère vulgaire de 753 années.

Voici la chronologie classique mais sans authenticité des Rois de Rome : Romulus 0-38, Numa Pompilius 38-81, Tullus Hostilius 81-105, Ancus Martius 105-137, Tarquin l’Ancien 137-176, Servius Tullius 176-219, Tarquin le Superbe 219-244, dont la chute coïncide à un an près avec celle d’Hippias à Athènes.

Pendant les deux cents années suivantes, se déroulent les luttes entre plébéiens et patriciens : retraite des plébéiens sur le Mont Sacré 259, lois des Douze Tables 304, les plébéiens riches obtiennent droit d’accès à la censure 310, à la questure 344, au tribunal militaire 353, au consulat 387, au sénat 441, au pontificat 453. La constitution reste ensuite presque sans changement, jusqu’au temps des Gracques.

La conquête de l’Italie ne commence guère qu’après l’invasion gauloise, à laquelle se rattache le sac de Rome en 363. La première guerre samnite débute en 410 ; en une soixantaine d’années, tous les peuples de l’Italie centrale sont vaincus, peu de temps avant rentrée de Pyrrhus au service de Tarente. Après les défaites d’Héraclée et d’Asculum, la victoire de Benevent permet aux Romains de parfaire la conquête du sud de la Péninsule en 483.

Entrée en Sicile et premier contact avec les Carthaginois en 489 ; la première guerre punique dure de 489 à 512, la seconde de 534 à 552 ; entre-temps s’effectuent l’occupation de la Sardaigne, de la Corse, de la vallée du Pô, puis celle de la Provence, de la Narbonnaise et d’une grande partie de l’Espagne, enfin de divers points de la côte de Maurétanie.

Les Romains se tournent vers la Méditerranée orientale et étendent leurs opérations de tous côtés : la victoire de Cynoscéphales leur ouvre la Macédoine en 556, le sac de Corinthe date de 602, la destruction de Carthage de 607, la chute de Numance, assurant la possession de l’Hispanie du Nord, a lieu en 620, ainsi que l’entrée à Pêrgame.

Les conflits intérieurs reprennent le dessus et, pendant quelques dizaines d’années, absorbent toute l’attention dés Romains ; citons seulement la mort de Tiberius Gracchus en 620, de son frère Caïus 632, de Marius 667, de Sylla 674, la bataille de Pharsale et la mort de Pompée 705, la mort de César 709, la bataille d’Actium qui laisse Octave seul maître de l’empire Romain en 722 (31 avant J.-C.).

Pendant ces conflits, avaient lieu la défaite de Mithridate, la conquête des gaules et de la Britannie, 695-702, la prise de possession de l’Egypte et le premier contact avec les Parthes.

Comme faits de guerre de la période impériale, qu’il suffise de mentionner la défaite des légions romaines par les Chérusques en 762, le sac de Jérusalem en 823, la conquête de la Dacie complétée en 860.

Succession des principaux empereurs jusqu’aux Sévère : Auguste jusqu’en 14 de l’ère vulgaire, Tibère 14-37, Caligula 37-41, Claude 41-54, Néron 54-68, Galba, Otbon, Vitellius, Vespasien 68-79, Titus 79-81, Domitien 81-96, Nerva 96-98, Trajan 98-117, Hadrien 117-138, Antonin 138-161, Marc-Aurèle 161-180, Commode 180-192, Septime Sévère 193-211, Caracalla 211-217, Alexandre Sévère 221-235.

Ère vulgaire
Ère de Rome
Livius Andronicus (Grèce) 
iiie siècle av. J.-C.
Nævius (Campanie) 
— 260 — 190 493 563
Plaute (Ombrie) 
— 250 — 184 503 569
Hannibal (Carthage) 
— 247 — 183 506 570
Ennius (Calabre) 
— 240 — 169 513 584
Scipion l’Africain (Rome) 
— 235 — 183 518 570
Caton l’Ancien (Tusculum) 
— 232 — 147 521 606
Ciceron (Latium) 
— 106 — 43 647 710
Lucrèce (Rome) 
— 98 — 55 655 698
Diodore (de Sicile) 
ie siècle av. J.-C.
Virgile (Mantoue) 
— 70 — 19 683 734
Horace (Apulie) 
— 65 — 8 688 745
Tite-Live (Padoue) 
— 59 + 19 694 772
Denys (d’Halicarnasse) 
— 54 — 8 699 745
Ovide (Samnium) 
— 43 + 17 710 770
Sénèque le Philosophe (Cordoue) 
— 4 + 65 749 818
Juvénal (Latium) 
+ 42 + 125 795 878
Epictète (Phrygie) 
+ 50 +120 803 873
Tacite (Ombrie) 
+ 55 +117 808 870
Suétone (Rome) 
+ 69 + 141 822 894
Marc-Aurèle (Rome) 
+ 120 + 180 873 933
Claude Ptolemée (Alexandrie) 
iie siècle ap. J.-C.

masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
ROME
Rome est, dans la géographie historique, l’exemple
le plus parfait d’un point vital autour duquel les
traits du sol décrivent des cercles parallèles ;
chaque progrès s’accomplissait suivant un
rythme qui était celui de la nature elle-même.


CHAPITRE X


PEUPLES D’ITALIE. — DÉBUTS DE ROME. — TUMULTE GAULOIS

MILIEU GÉOGRAPHIQUE. — LUTTES INTERNES. — GUERRES PUNIQUES
INSTITUTIONS ROMAINES. — LITTÉRATURE ET RELIGION
ALPES, PROVENCE, GASCOGNE ET SÉQUANIE. — REFLUX DES BARBARES
GOUVERNEMENT D’AUGUSTE. — GUERRES LOINTAINES. — VOIES MAJEURES

PAIX ROMAINE. — STOÏCIENS ET ANTONINS

La légende seule nous dit le commencement de cet empire qui embrassa tout le monde connu et constitua l’Etat le plus compact dans sa puissance qui ait jamais existé avant la Chine de Kublaïkhan et la Russie actuelle. A l’époque où, d’après les mythes nationaux, se serait accomplie la fondation de Rome, c’est-à-dire il y a vingt-six siècles et demi, l’Italie avait déjà subi la domination de peuples puissants, dont l’un même, celui des Ausones, a laissé son nom, dans le langage classique, à toute la péninsule. Les Ombriens paraissent aussi avoir été autrefois une nation au vaste domaine : venus probablement de la presqu’île orientale, la Balkanie, ils occupèrent une grande partie des campagnes du Pô, les deux versants de l’Apennin et le littoral de l’Adriatique jusqu’au Monte Gargano ; la rivière Umbro (Ombrone) qui se déverse dans la mer Tyrrhénienne, en face de la Corse, est encore désignée d’après eux.

Ainsi qu’en témoignent les mots laissés par les Ombriens et les autres peuples de leur parenté, ces immigrants de l’Italie appartenaient à la même souche ou du moins au même groupe ethnique de civilisation que les Pélasges et les Grecs. La ressemblance complète des dialectes helléniques et des langues italiques prouve qu’il y avait eu autrefois unité de langage entre les ancêtres des uns et des autres, et que ces premiers pères avaient habité une patrie commune, probablement dans la basse région danubienne, avant de se séparer en deux bandes de migrateurs, se dirigeant par étapes plus ou moins lentes vers les deux péninsules du sud et du sud-ouest. Les radicaux, des mots sont les mêmes, les suffixes, les noms de nombres ont les mêmes origines et modes de formation, le génie des parlers se révèle suivant les mêmes lois. De même que les langues, les divinités se ressemblent, et d’une manière si remarquable qu’il a suffi de traduire les noms, tant les attributs des personnages correspondent bien. Zeus pater n’a-t-il pas Jupiter pour synonyme parfait ? Juno n’est-elle pas Dioné ? Et quand les noms diffèrent, les fonctions analogues ne permettent-elles pas de reconnaître le dieu ? Mars, de même qu’Ares, représente les orages du printemps, les expéditions de pillage et de batailles ; le Soleil est Hêlios ; Cérès, la « déesse mère », préside aux moissons de la Sicile et de l’Italie aussi bien qu’à celles de la Grèce ; Vulcain forge dans les gouffres souterrains comme Hephaïstos, et chaque source, chaque grotte, chaque arbre a les mêmes nymphes ou les mêmes génies[1].

L’aspect même des contours géographiques de l’Europe montre que si des peuples migrateurs, parents des Hellènes, pénétrèrent dans la péninsule Italique par les passages des Alpes orientales, les vallées de la Save, de la Drave et du Danube, il dut se produire aussi des mouvements d’exode plus directs et moins lents à travers l’Adriatique. Lorsque les tribus de montagnards jaloux, que les rivalités pour la possession des fontaines, des bois, des pâturages tenaient en état de guerre permanente, trouvaient le sol héréditaire trop étroit pour elles, ou avaient à fuir d’impitoyables vainqueurs, il leur fallait quitter la citadelle de rochers et descendre vers la mer, peut-être même cingler directement vers la rive opposée : avant l’histoire, les mêmes causes amenaient sans aucun doute les mêmes résultats que ceux dont les annales nous fournissent un si grand nombre d’exemples. Les déplacements de toute nature, et les refoulements qui en étaient la conséquence, entraînèrent donc souvent des expéditions de fuite ou d’aventure entre les côtes dalmates et celle de l’Italie. Or, parmi ces émigrants de la péninsule orientale, combien appartenaient, comme les autres Italiotes, à des tribus apparentées aux Grecs, et combien qui même étaient de purs Hellènes ? Si le nom de « Grecs », très peu usité chez les Hellènes eux-mêmes, est celui que nous ont transmis les Romains comme la désignation par excellence de toute la nation, la cause n’en est-elle pas à ce que la peuplade des Graïkoï, habitant les forêts de l’Epire et les vallées sacrées de Dodone, était surtout représentée parmi les colons de l’Italie méridionale ?

Enfin, nombre d’immigrants arrivèrent en Italie en traversant la mer Ionienne. Il n’est plus possible de douter qu’à une époque très ancienne les nautoniers de plus d’une peuplade intrépide avaient appris à affronter la haute mer. À l’époque où les Romains prirent connaissance des œuvres des rhapsodes grecs, beaucoup de légendes se formèrent dans lesquelles les familles patriciennes se choisissaient un ancêtre parmi les héros de l’Iliade, mais sont-ce là uniquement des légendes ? Y a-t-il simple coïncidence entre la Circé d’Homère et le cap Circé, derrière lequel s’abritent les marais Pontins ? Ne savons-nous pas qu’on attribuait à Enée la fondation de Lavinium avant que la vanité romaine s’emparât de ce héros ? Les inscriptions nilotiques ne disent-elles pas que, sous Ramsès II, Menephtah et Ramsès III — 1 300 ans avant l’ère vulgaire —, des peuples d’Asie Mineure vinrent attaquer le Delta par mer, et, parmi ces navigateurs, ne voit-on pas les Charda, Ceux qui donnèrent ensuite son nom à la Sardaigne, et les Tureha, identifiés avec les Tyrsènes que nous retrouvons plus tard en Etrurie ?

A ces Grecs de l’époque héroïque, à ces vainqueurs et vaincus des guerres de Troie, qui, antérieurement à l’histoire écrite, s’embarquèrent dans les découpures littorales et insulaires de l’Anatolie et de l’Hellade pour chercher aventure sur les côtes de l’Occident ou s’y fixer en une nouvelle patrie, succédèrent d’autres Grecs dont les annales ou du moins les traditions racontent le voyage et dont on connaît la race et le lieu d’origine : tels les Corinthiens fondant Syracuse, les Rhodiens abordant au pied du Vésuve, tels enfin les colons qui firent la gloire de la Grande Grèce.

Au nord de la basse vallée du Tibre, où s’éleva Rome, le tronc de la péninsule Italienne présente des ressemblances très remarquables avec le sud de l’Italie qui fut la Grande Grèce. Des deux côtés se présente le contraste net entre les montagnes qui occupent la région de l’ouest et les plaines de la côte orientale ; mais, dans la moitié méridionale de la Péninsule, l’opposition est plus violente, plus brusque des monts abrupts aux campagnes de la base, et par conséquent les populations restèrent plus différentes les unes des autres, le mariage des intelligences et des mœurs se fit d’une manière plus incomplète. Dans l’Italie toscane et au nord de celle-ci, les Apennins et les autres chaînes de montagnes qui appartiennent au même système orographique occupent une beaucoup plus grande largeur et s’alignent suivant une orientation quelque peu différente ; en outre, l’ensemble des monts offre un aspect plus adouci, les vallées découpent dans le massif un plus grand nombre de passages : la nature est plus humanisée et les influences mutuelles de peuple à peuple ont pu se produire plus librement.

A l’époque où le petit Etat de Rome arrivait à la conscience de son individualité parmi les groupes politiques de l’Italie, la région des Apennins où le Tibre et l’Arno entremêlent leurs sources était occupée surtout par les Etrusques ou Rhasena : ce sont les hommes que les Egyptiens avaient connus sous le nom de Turcha et que les premiers chants grecs appellent les Tyrsènes. D’après les traditions et les témoignages fournis par les auteurs de l’antiquité et que l’on essaie de juxtaposer en un récit cohérent, ces Etrusques ou Etruriens venaient de l’Asie Mineure et de la Thrace ; ils avaient été en contact avec les Hittites et leur influence s’était fait sentir sur eux ; certains auteurs ne craignent même pas d’affirmer qu’il y a identité entre ces deux peuples[2]. Les Rhasena avaient abordé en Italie
D’après G. Dennis.
intérieur d’une tombe étrusque, telle qu’elle fut découverte, en 1842, près de veii
par la côte orientale, près de laquelle on trouve deux villes du même nom, également fondées par eux : l’Hadria ou Hatria du delta Padan et celle du Picenum, au sud de l’angle d’Ancône. Après s’être établis solidement sur les rivages « hadriatiques » et dans les vallées orientales des Apennins, ils franchirent la montagne par diverses brèches et se répandirent dans l’immense demi-cercle de plaines, de valions et de massifs secondaires, monts, collines et coteaux qui, d’après eux, porte encore l’ancien nom modifié en celui de Toscane. Peut-être des migrateurs étrusques se seraient-ils dirigés vers le nord à travers la plaine du Pô qu’ils auraient franchie pour se cantonner dans une vallée des Alpes. Ce n’est, du reste, qu’une supposition, car on n’a pas trouvé une seule monnaie étrusque au delà du grand fleuve ; mais sur le versant germanique, le village de Rhäzüns, près du confluent des deux Rhins grisons, serait un témoin de la présence ou du passage des Rhasena. Cette coïncidence de noms, jointe au terme de Rhétie par lequel était désignée la région des hautes Alpes centrales, explique l’hypothèse de Mommsen donnant aux Etrusques une origine d’outre-monts : en tout cas, il est certain que les Rhétiens reçurent la civilisation des Etrusques et empruntèrent leur alphabet[3]. D’après Tite-Live, les Rhasena de la Rhétie auraient été des fugitifs rejetés en dehors de leur nation par l’invasion gauloise de l’Italie[4] ; mais peut-être aussi se serait-il accompli un mouvement partiel des émigrants contournant au nord le golfe de l’Adriatique par la région des Alpes.

L’histoire du peuple d’Etrurie est d’une singulière obscurité, et l’on s’en étonne d’autant plus que l’antique civilisation des Etrusques se mêle pendant quelques siècles à celle des Romains qui se montrent à nous, sinon en pleine lumière, du moins dans l’éclat faux ou vrai de légendes vulgaires considérées comme de l’histoire. On peut se demander si les conditions sociales de ces populations tyrrhéniennes d’autrefois ne seraient pas, sinon mieux connues, du moins embrassées dans une meilleure idée d’ensemble, si elles nous avaient été révélées uniquement par les fouilles des tombeaux, par les découvertes de peintures murales et de poteries : les difficultés proviennent surtout de ce que l’on essaie de raccorder, sans y parvenir, la physionomie des Etruriens, telle que nous la donnent les documents préhistoriques, et leurs traits, tels qu’ils nous sont transmis par les histoires de Rome. Une chose est certaine : les deux termes « Etrusques » et « Toscans » éveillent aussitôt des idées tout à fait différentes, même opposées, et ne s’accordent nullement avec l’évolution normale des caractères pendant le cours des âges, à travers toutes les vicissitudes historiques.

L’Etrurien, montré d’ordinaire par ses contemporains, apparaît
D’après G. Dennis.
panneau décoratif de la salle funéraire
représentée page 431
non comme un Italiote, plutôt comme un frère de l’Egyptien. Cela provient sans doute de ce que l’image de ces nations a été faussée de la même, manière par les prêtres, fossoyeurs naturels des peuples dont ils ordonnent les rites et sur lesquels ils récitent les prières des morts. Les multitudes agissantes sont tout autres dans le tumulte des villes que dans la frayeur des temples.

Les langues italiotes ont été partiellement déchiffrées par les savants, à l’exception de l’étrusque, resté encore très mystérieux ; toutefois, la plupart des linguistes s’accordent à considérer le parler des Rhasena, de même que celui des Osques et des Ombriens, comme un dialecte d’origine aryenne, apparenté au latin. Ce qui ne permettait pas aux anciens de constater la ressemblance réside en ce fait que, dans l’étrusque, les consonnes, et surtout les gutturales, se pressaient à l’exclusion des voyelles et donnaient au langage un son rauque et confus,
D’après G. Dennis.
panneau décoratif de la salle funéraire
représentée page 431
au point, affirme Denys d’Halicarnassë, que « l’étrusque ne ressemblait à aucune langue connue ». Nombre de théologiens, sous l’empire de cette idée, longtemps tenue pour un article de foi, que la langue primitive, celle du paradis terrestre, était le parler des Juifs, prétendirent retrouver l’hébreu dans les restes de l’ancien toscan. Le premier parmi les philologues sérieux, Passari, en 1767, essaya de démontrer l’identité d’origine entre l’étrusque et le latin, et
D’après G. Dennis.
panneau décoratif de la salle funéraire
représentée page 431
prouva, par les inscriptions bilingues, qu’il y avait une grande ressemblance dans la déclinaison des deux langues. Après lui, les savants recueillirent de décade en décade des indications nouvelles en faveur de la même thèse, désormais mise en pleine lumière par Corssen[5].

L’écriture des Etrusques, de même que celles des Grecs et des Latins avec lesquelles sa ressemblance est fort grande, est dérivée de l’alphabet phénicien, mais elle a conservé le mode oriental d’aligner les caractères de droite à gauche. On a retrouvé dans la langue rhasena beaucoup de mots empruntés au grec, preuve que ce peuple exerça sur les Etrusques une très énergique influence de civilisation, mais ces vocables furent tous modifiés et ramenés à des formes purement toscanes, ce qui permet de croire à une longue période
D’après G. Dennis.
Ces diverses inscriptions étrusques, dont la signification est pour ainsi dire inconnue, se déchiffrent assez facilement ; on lit :
LARIS : PUMPUS
ARNTHAL : CLAN CECHASE
THESTIA : VELTHURNA NECNA
CVENLES
ECASUTHILATHI ALCILNIA
ECASUTH INESL TITNIE
d’élaboration nationale des éléments de culture provenant du dehors. On trouve aussi des termes ombriens dans le toscan, entre autres le nom même des Etrusques qui aurait le sens d’ « Etrangers », de « Nouveau-venus »[6]. L’aire de territoire dans laquelle on a trouvé des inscriptions étrusques, maintenant colligées en grand nombre, nous montre les limites du vaste domaine occupé jadis par la nation, non seulement dans le pays qui est devenu actuellement la Toscane, mais sur le versant oriental des Apennins, au nord jusque dans la Rhétie, à l’ouest vers Nice, et au sud, bien au delà de Rome, dans la Campanie, à Naples et à Nola.

Les destinées politiques d’une race ainsi parsemée en plusieurs groupes au milieu de populations d’autres langues et d’autres mœurs durent varier singulièrement suivant les milieux et leur existence nationale indépendante dut se manifester très inégalement. Les Etrusques aventurés au loin périrent ou se transformèrent les premiers ; tandis que le gros de la nation dont toutes les parties se prêtaient naturellement assistance résista beaucoup plus longtemps aux éléments de désorganisation.

Les traits géographiques de la Toscane sont dessinés avec une remarquable netteté, enfermant d’un arc de cercle très bien tracé les bassins du Serchio, de l’Arno, du haut Tibre.

N° 186. Aire du territoire étrusque.
D443-Aire du territoire étrusque.-L2-Ch10.png


Au nord la barrière de séparation est de saillie vigoureuse, l’Apennin étant doublé en cet endroit par la chaîne des Alpes apuanes, qui se dresse en un long rempart difficile à franchir et force les voyageurs à faire un long détour à l’est par les cols de la montagne ou à se glisser dans l’étroit défilé du littoral conduisant à la Rivière de Gênes. A l’est, l’arête apennine se maintient avec une parfaite régularité en se rapprochant de la mer Adriatique, puis, au sud de l’Etrurie, elle se ramifie par des chaînes latérales qui constituent aussi un certain obstacle aux migrations des peuples ; cependant les passages naturels de vallée à vallée sont très nombreux dans cette direction, et c’est par ce côté de leur domaine que les Etrusques avaient surtout à porter leurs efforts d’attaque ou de résistance : de ce côté leur vint la mort.

Ainsi l’immense amphithéâtre de l’Etrurie, si bien limité de trois côtés par la mer et les monts, est heureusement disposé pour servir de résidence commune à un même peuple, mais à l’intérieur il se divise en de nombreux compartiments distincts déterminant une diversité correspondante dans le corps de la nation. Des centres importants de population étaient nés spontanément dans toutes les parties de l’hémicycle favorisées par la richesse naturelle des campagnes, par le voisinage, des mines, par une position heureuse pour le commerce, grâce à la convergence des vallées ou à l’existence d’un port. Aussi parmi les cités occupant un emplacement où l’attraction du sol devait appeler les hommes en grand nombre, nous apparaissent de distance en distance des points vitaux tels que Clusium (Chiusi), située sur le seuil à double versant du Tibre et de l’Arno, Perusia, Arretium, qu’enrichissent leurs anciens lacs comblés par les alluvions, Fæsulae (Fiesole), dont la belle Florence hérita, Pise, qui joignait à la fécondité de ses champs l’avantage de posséder un entrepôt maritime. L’importance exceptionnelle que l’histoire de Rome a prise dans le récit des événements humains a fait, pour ainsi dire, pencher l’Etrurie vers les bouches du Tibre, et c’est pour cela que l’on voit tant de noms étrusques se presser sur la carte entre Tarquinii et Véii, la voisine de Rome ; mais, dans son ensemble, la force politique était assez également distribuée en différents points sur toute l’étendue de la Toscane, et nulle part ne s’était développée de cité capitale assez puissante pour concentrer toutes les énergies nationales à son profit. La forme fédérative entre cités égales en droit paraît être celle qui prévalut le plus longtemps pendant les âges de la civilisation d’Etrurie : les groupes urbains constituaient autant de républiques ayant, à l’époque des origines romaines, un caractère essentiellement aristocratique. L’appellation classique de l’Etat étrusque : Confédération des Douze villes s’explique donc parfaitement bien, quoique plus de vingt cités prétendent à l’honneur d’y avoir figuré.

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Musée du Louvre.CI. Giraudon.
kyathos noir étrusque

L’influence de la civilisation grecque, très visible dans le vocabulaire rhasena, l’est bien plus dans l’industrie et les arts. Les bronzes, les poteries, que l’on a recueillis en si grand nombre dans les musées étrusques et qui sont dispersés en tant de galeries des deux mondes, n’appartiennent point à un art purement national comme on se l’imaginait jadis, mais sont en grande partie des imitations d’objets grecs ou même des produits d’artisans hellènes. Les relations de peuple à peuple étaient alors beaucoup plus fréquentes que la plupart des historiens ne sont portés à se l’imaginer : les faits de migration et de colonisation qui devinrent, à l’époque de l’invasion des Héraclides, le fait capital dans l’évolution générale des Grecs avaient commencé longtemps avant cette date : il ne leur manque que des annalistes. Parmi d’autres témoignages des anciennes habitudes de déplacement, on pourrait mentionner les fouilles de plus d’une station thermale. Ainsi à Vicarello, les « Eaux Apollinaires » des Romains, on découvrit la preuve évidente que des visiteurs venaient en foule demander la santé aux eaux salines acidulées jaillissant au bord du lac volcanique de Bracciano (Sabatinus). Au-dessous des offrandes précieuses de vases, de bijoux et de belles monnaies frappées, on a ramassé plus de cent kilogrammes de lingots d’airain, amas d’anciennes monnaies appartenant à l’époque rudimentaire des signes d’échange soumis au travail de l’homme. La strate sous-jacente fournit plus d’une demi-tonne d’airain brut composée des fragments de métal qui représentaient autrefois la valeur des marchandises, et par-dessous s’étendait une épaisse couche de silex taillés provenant de l’époque néolithique[7].

La prospérité des Etruriens paraît avoir atteint son plus haut développement à l’époque où la légende parle de la fondation de Rome, c’est-à-dire il y a de 25 à 27 siècles. Ils disposaient alors d’une puissance politique assez grande pour la faire sentir bien en dehors de leur domaine des Apennins du nord, jusque sur des rivages lointains de la Méditerranée. Ils envahissent la Campanie à la fois par terre et par mer et y fondent de nombreuses colonies : une deuxième Etrurie, aussi riche que celle du nord par son commerce et son industrie, naît dans l’Italie méridionale. Des villes étrusques entrent en rapports directs avec Athènes et déposent leurs métaux précieux dans le trésor de Delphes. Des alliances se nouent et se dénouent avec Carthage en vue de conquêtes et de privilèges commerciaux en Sicile et en Sardaigne. Placée au centre de la mer intérieure, l’Etrurie possédait la position dominante qui appartint plus tard à Rome d’une manière encore plus précise ; mais le siège de cette puissance se déplaçait fréquemment de l’une à l’autre ville de la confédération et n’avait pas cette solidité d’assises sans laquelle un empire militaire ne peut se constituer.

D’ailleurs, les éléments de faiblesse étaient venus en même temps que la fortune. Il est vrai, les Etruriens étaient en rapports de commerce avec tous les peuples de la Méditerranée ;

N° 187. Etrurie.
D447-Etrurie.-L2-Ch10.png

D’après G. Dennis, les Douze villes étaient Veii, Falerii — pour ces deux cités, voir la carte n° 189, page 449 —, Tarquinii, Volsinii, Caere, Volaterrae, Rusellae, Vetulonia, Clusium, Arretium, Cortona, Perusia. D’autres archéologues soutiennent les prétentions de Fæsulae, Cosa, Capena, Pisae, Saturnia, Populania, Luca, Luna et autres villes. Les croix marquées sur la carte indiquent des emplacements de tombeaux.


ils connaissaient les passages des Alpes qui leur permettaient l’accès du Grand Nord et les routes liquides de la mer qui porte encore leur nom — « Tyrrhénienne » — ; ils exploitaient les mines si merveilleusement abondantes de l’île d’Elbe et disposaient d’artistes et d’artisans nombreux pour élever leurs temples, sculpter et fondre leurs statues, peindre leurs fresques et leurs poteries. Mais déjà ils étaient tombés sous la main de fer des prêtres qui les muraient peu à peu dans leur caverne sépulcrale.

La théogonie des Etrusques ressemblait fort à celle des Grecs. Certaines divinités des Hellènes avaient été purement et simplement introduites dans le Panthéon toscan ; nombre de dieux nationaux et topiques avaient été partiellement hellénisés, ainsi que les formes de leur culte et l’idée qu’on se faisait de leur personne. Un Jupiter, un Zeus trônait aussi dans le ciel des Rhasena et, comme celui de l’Olympe, consultait le Destin, les grands « Etres voilés», quand il lançait les carreaux de sa foudre pour détruire ou pour épouvanter ; il s’entourait également d’une cour de douze grands dieux à voix consultative, les « Constants ».

Mais si les analogies étaient fort grandes quant aux cadre des religions, grecque et toscane, la différence intime, le contraste même s’étaient graduellement accrus par suite de la domination que les représentants des dieux avaient fini par conquérir sur les Etrusques, arrivés à la période de leur déclin. La peur était devenue par excellence le caractère distinctif de la foi religieuse. Un « Jupiter mauvais », Va-Dovis ou Va-Dius, travaillait dans les hauteurs du ciel au malheur des humains, et d’innombrables génies du mal, surtout des morts inassouvis, cherchaient à nuire aux vivants. De là ces précautions que l’on prenait pour ne pas être vu par eux et que prennent encore les Florentins actuels, vêtus de cagoules afin que l’esprit du défunt ne les reconnaisse pas.

Pour conjurer ces dangers incessants, qu’annonçaient des présages de toute nature et qui menaçaient l’homme de tous les points de l’espace, l’intercession du prêtre était indispensable : on avait besoin de ses prières, de ses incantations, de ses gestes d’appel ou d’exorcisme, des sorts qu’il jetait ou détournait, des offrandes, même des sacrifices humains par lesquels il pacifiait les dieux. De pareils services ne paraissaient pas trop chèrement achetés par le présent du pouvoir politique. Les villes de la confédération étaient régies par une aristocratie religieuse, et c’est parmi ces « princes de l’Eglise », les lucumons, que l’on choisissait les rois. Il en résultait un esprit formaliste, de conservation à outrance. Les vieux usages, les antiques cérémonies, les formulaires de longue tradition devaient être fidèlement observés. Tout était réglé avec un soin minutieux sans lequel la colère des dieux était inévitable.

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Cl. Alinari.
tombes étrusques, dans le voisinage d’orvieto


Ce sont tous ces rites qui passèrent dans le culte des Romains et que l’on observa longtemps avec tant de rigueur, même à l’époque où la pensée, partiellement affranchie, ne permettait plus à deux augures « de se regarder sans rire ». Le vol des oiseaux, la palpitation des entrailles d’animaux égorgés, le repas des volatiles du temple étaient des événements de premier ordre qui pouvaient décider du succès d’une bataille ou de la destinée des empires. Même le sacrifice de soi-même devait être accompagné d’un rituel spécial pour être agréable aux divinités : les Decius avant de se jeter au milieu des rangs ennemis se dévouent aux dieux infernaux en prononçant certaines formules sacramentelles. Le cérémonial des tribunaux, des palais, celui des temples et des demeures privées, que les Romains observèrent presque sans changement durant des siècles, avait été également emprunté aux Etrusques. On peut dire qu’à tous les points de vue, le peuple romain se nourrit de la substance des Rhasena, comme ces insectes qui trouvent leur alimentation toute prête dans la cellule d’éclosion qui leur a été préparée.

Les commencements de Rome furent ceux d’autres colonies fondées par des fugitifs ou des aventuriers. En un pays de coteaux dominé au sud par le massif superbe des volcans éteints du Latium, étaient éparses de petites bourgades, à côté desquelles on a trouvé des tombeaux très anciens, datant d’au moins 30 ou 31 siècles[8]. Parmi ces habitations villageoises, une petite enceinte carrée, sur une colline des bords du Tibre, tel fut le premier réduit, souvent précaire, des « Romes » ou « Rèmes », dont les descendants devaient conquérir le monde. Quels furent les fondateurs de ce « bourg de défense », entouré d’autres villages fortifiés où s’étaient cantonnées des tribus, alliées ou ennemies, appartenant à un même type de civilisation peu stable, à la fois agricole et guerrière ? La légende et les interprétations que suggèrent certaines expressions de la langue permettent de croire que ces premiers Romains, ou du moins ceux qui leur donnèrent la première cohésion politique, furent des émigrants ayant quitté les montagnes voisines à la recherche d’un meilleur sort et réunis beaucoup plus par les communes fatigues que par la parenté d’origine. Souvent l’insuffisance des pâturages sur les pentes et les sommets, l’accroissement des familles, le manque d’industrie et de commerce avec les habitants des plaines rendaient les migrations nécessaires. Quand la nourriture se faisait rare, les jeunes hommes avaient à périr ou à se livrer aux expéditions aventureuses pour échapper à leur prison de montagnes. Voués à Mamers, le dieu de la guerre, qui était aussi à cette époque la divinité des champs[9], ils descendaient de leurs hauteurs, non sans avoir été consacrés par des cérémonies qui devaient écarter le danger, charmer les esprits mauvais et le destin. Groupés en bandes, ces jeunes gens, les mamertini, ou sacrani, se laissaient conduire par des animaux sacrés, le pivert qui vole d’arbre en arbre et le loup qui se glisse dans les fourrés, ou plutôt ils observaient les allées et venues de ces êtres mystérieux pour apprendre la meilleure route à suivre.

N° 188. Site de Rome.
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A. Mons Capitolinus. B. Mons Palatinus (site de l’antique Pallantium).
C. Mons Aventinus. D. Mons Cælius. E. Mons Esquilinus.
F. Gollis Viminalis. G. Collis Quirinalis.
H. Forum. I. Quartier de Subura. J. Campus Martius.
K. Mons Janiculus. L. Ager Vaticanus. M. Mons Sacer.
N. Emplacement du tombeau de Caecilia Metella sur la via Appia.

L’enceinte dessinée est celle de Servius Tullius. D’après P. W. Forchhammer, la lutte entre les ruisseaux jumeaux Marrana et Marranella explique la légende de Romulus et Remus.

Parfois ils tombaient en pleine guerre parmi les peuples étrangers, et, bien accueillis en alliés par l’un des belligérants, ils gagnaient leur vie comme mercenaires, ou bien même, servis par la fortune, ils se faisaient conquérants pour leur propre compte et fondaient des républiques nouvelles, se rattachant à la mère patrie ou complètement indépendantes. Le groupement des petits Etats changeait incessamment, modifié par les arrivées successives des montagnards migrateurs[10].

Dans un ouvrage, extraordinaire à la fois par la profondeur de la science, la richesse de l’érudition et la hardiesse des hypothèses, von Ihering étend bien au delà des montagnes voisines de la vallée du Tibre l’aire géographique des tribus d’émigrants qui eurent leur part à la fondation de Rome[11]. D’après lui, les ancêtres des Romains, venus directement des plateaux de l’Arianie vers l’Europe méridionale, auraient accompli leur exode, non pas en un voyage rapide mais en y accommodant leur genre de vie pendant la durée de plusieurs générations, peut-être de plusieurs siècles, et suivant un itinéraire imposé par les circonstances, forcément compliqué de divagations, de retours, d’excursions latérales.

Le souvenir formel de ces migrations ne se trouve point dans les écrits des anciens auteurs, que plusieurs siècles séparent de cette époque primitive, mais la langue conservait, à l’insu même de ceux qui la parlaient, quelques réminiscences des usages d’autrefois. Elles nous disent notamment que pendant les périodes de grandes migrations, alors que le salut de la marche en avant dépendait de la force et de l’agilité des adolescents et des hommes faits, les vieillards, impuissants à porter de lourds fardeaux et à marcher du même pas que leurs compagnons, étaient tenus en médiocre estime par les conducteurs de bandes. On faisait volontiers appel à leur expérience, mais quand on en venait à l’action, on les écartait comme inutiles, allant jusqu’à les mettre à mort. Telle était la coutume des ancêtres de ce peuple qui devait un jour si haut apprécier la sagesse de l’âge que les sénateurs — c’est-à-dire « les vieux » — finirent par occuper le premier rang dans la République ! Le populus, ou assemblée des « jeunes », dirigeait seul en cette période initiale de danger permanent ; puis, quand la cité fut née, le senatus acquit la préséance[12]. Il est vrai que le meurtre de migrateurs devenus encombrants perdait aux yeux de la horde son caractère de férocité, se transformait en cérémonie religieuse. L’homme aime à se duper ainsi par la divinisation de ses intérêts et de ses actes. Lorsque les vieillards étaient devenus incapables de rendre des services matériels, du moins, se disait-on, pouvaient-ils mourir au profit du bien général, et c’est en effet de cette manière qu’on les utilisait, dans toutes les occasions où il y avait danger pour l’ensemble de la communauté, notamment à la traversée des rivières.

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Cl. Alinari.
amphores pour conserver le vin, l’huile, etc., à ostia


D’après une opinion très répandue chez les peuples primitifs, l’établissement d’un pont constitue un véritable attentat contre le dieu du fleuve : on lui impose un joug dont il cherche à se venger pendant les crues ; on doit essayer de conjurer sa colère par des prières, des offrandes et même des sacrifices de vies humaines. Quand la tribu passait à gué un cours d’eau dangereux, tout accident était dû, pensait-on, au ressentiment du dieu des eaux, mais ce courroux était suffisamment apaisé par le malheur de la victime. Quand la construction d’un pont devenait nécessaire, la chose était plus grave : il fallait payer la rançon, la renouveler même chaque année, puisque chaque année le fleuve gonflait ses eaux irritées. Les pontifes ou « constructeurs de ponts » ordonnaient donc aux jeunes filles pures, à ces gardiennes du feu qu’on devait un jour appeler des « vestales », de saisir les vieillards sexagénaires et de les lancer du haut du pont afin de calmer ainsi l’ire du dieu redouté. Dans une région du Hanovre, sur les bords de l’Elbe, où résidaient autrefois les Wendes, de race slavonne, un dicton bas-allemand s’est conservé jusqu’à nos jours, rappelant au peuple que l’on faisait autrefois des sacrifices humains de même nature : « Coulez bas, coulez bas, le monde ne veut plus de vous »[13].

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Cl. Alinari.
balance romaine

Quel qu’ait été le passé préhistorique des Romains, il est certain que, dans leur période d’enfance comme nation puissamment constituée, ils furent engagés en d’incessantes luttes avec leurs voisins. Ainsi se développa chez eux cet atavisme de fureur guerrière qui les domina pendant les premiers siècles de leur existence. D’ailleurs l’état politique et social dans lequel se trouvaient les populations diverses de la contrée, tantôt ennemies, tantôt alliées suivant les intérêts particuliers, les passions du moment et les hasards des conflits, ne permettait pas au peuple naissant un autre genre de vie. Le voisinage de Rome avec tant de petits peuples lui faisait un cortège de haines, il lui assurait en même temps des amitiés. Dès ses origines, la petite nation se rattachait à plusieurs cités, à plusieurs races, à plusieurs religions et réunissait en elle de très précieuses parentés qui furent une grande force dans ses
Musée de Naples.Cl. Atinari.
lampe romaine
alliances. Les Albains, habitants de la ville d’Albe dont les jumeaux fondateurs de Rome étaient originaires, nous dit la légende, se composaient eux-mêmes de deux populations associées et non confondues, l’une indigène, l’autre de souche étrangère : celle-ci, nous dit-on, serait venue de Troie sous la conduite d’un prêtre et fils de roi, le « pieux » Enée, et l’on sait cette tradition antérieure à l’époque où les Romains entrèrent en rapports avec l’Orient[14]. Dans la première juxtaposition des races qui se rencontraient à Rome, il était naturel que les forts voulussent se rattacher par l’origine à la nation la plus civilisée d’alors et qu’on reléguât les faibles parmi les indigènes à demi barbares. Les plébéiens de Rome furent tous censés être de descendance latine, tandis que les patriciens se disaient Etrusques ; c’est plus tard seulement que le caractère religieux de l’antique légende troyenne engagea les gouvernants à faire remonter leur généalogie jusqu’au roi d’Ilion : vers l’époque de la première guerre punique, cinquante familles romaines se trouvèrent issues d’Enée, fils d’Anchise et de Vénus[15].

Les Grecs étaient aussi représentés dans la cité nouvelle, car celle-ci paraît avoir englobé une colonie dite Pallantium dont les habitants maintinrent longtemps leur culte à côté de celui des dieux romains. A l’endroit où s’éleva plus tard le Capitole, des familles, qui se disaient issues d’Hercule, vivaient en un groupe distinct ; enfin des Sabins envoyèrent des essaims dans la cité latine. « Rome ne semblait plus une seule ville, mais une confédération de plusieurs villes, dont chacune se reliait à une autre confédération ». Elle pouvait se dire latine avec les Latins, sabine avec les Sabins, étrusque avec les Etrusques et grecque avec les Grecs[16], Ainsi Rome avait l’avantage extraordinaire de pouvoir participer aux fêtes religieuses de beaucoup d’autres nations. Le Romain avait partout des parents et des frères. Par la langue, aussi bien que par le culte, la cité qui devait être un jour la « Ville Eternelle » jouissait également d’un réel privilège : on y trouvait plus de radicaux grecs que dans aucun autre dialecte de l’Italie centrale. Ce caractère de la population romaine, multiple par le langage, les traditions, les origines, explique les institutions doubles qui, chez elle, se développent parallèlement à côté l’une de l’autre[17].

La cité naissante eut à subir tout d’abord les oscillations politiques produites par le choc des Etats voisins plus puissants, et souvent elle perdit son autonomie ou du moins ne put en conserver qu’une part variant avec les mille vicissitudes des choses. L’histoire, plus ou moins légendaire, des premiers siècles de Rome symbolise les dominations diverses qui se succédèrent par des noms de rois, latins, sabins, étrusques. Le dernier de ces potentats locaux, et celui dont l’existence réelle paraît le moins contestable, était un de ces roitelets rhasena, appartenant à une famille de Tarquinies, l’une des cités de l’Etrurie méridionale.

N° 189. Amphithéâtre Romain.
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L’étendue du territoire Romain dont la limite est indiquée sur la carte correspond à celle qu’il occupait au début de la république, à l’époque où les Romains battaient les Latins au bord du lac Régille — d’emplacement douteux —, en l’an de Rome 257. Ce n’est qu’un siècle plus tard, en 358, que Veii, distante de Rome de 20 kms, fut prise.

Lavinium devrait figurer sur la carte ; la ville fondée par Enée se trouve à 20 kms au sud-est d’Ostia, à 2 kms du rivage.


Le récit qu’on nous donne de son règne et de sa chute est de ceux qui, par l’enchaînement normal des faits, a pris un grand caractère de vérité : l’arrogance du maître superbe, la rancune longtemps impuissante des riches familles opprimées qui n’osent faire appel à la masse du bas peuple, puis un vil attentat et la mort d’une femme outragée, une explosion soudaine de fureur et de vengeance qui réunit dans une même passion de haine les patriciens et les plébéiens, enfin le renversement du despote et l’instauration d’un régime nouveau, constitué par la dictature des hautes familles aristocratiques, tandis que les pauvres retombent dans la servitude accoutumée ; tout cela se présente comme un résumé logique d’événements probables, qui en maint siècle et en mainte contrée se sont déroulés d’une manière analogue : les détails précis et les noms propres transmis par la légende importent peu en pareille matière. C’est bien ainsi d’une façon générale, avec ou sans Lucrèce et Brutus, que se fonda la république Romaine. Elle se maintint cinq cents ans, et, pendant cette longue période de temps, sa force ne fut qu’une seule fois brisée, pendant le « tumulte gaulois ».

Contre les barbares du nord, habitants des plaines d’outre-Apennins, Rome avait été protégée pendant les premiers siècles de son existence par la confédération des Etrusques : les Douze républiques avaient à supporter et à repousser le choc. Mais les ondes de l’histoire se déroulent sur le monde d’une manière inégale ; tandis que certains peuples croissent, d’autres diminuent. Les Rhasena civilisés, auxquels il fallait les jouissances délicates de la vie et qui ne travaillaient plus eux-mêmes, s’entourant de domestiques et d’esclaves, se faisaient aussi servir par des mercenaires ; ils ne combattaient plus dans leurs propres batailles, et d’ailleurs, gouvernés par les prêtres, ils n’avaient plus l’initiative nécessaire pour se relever d’un désastre. D’autre part, les divers peuples gaulois étaient encore dans leur jeunesse guerrière. Refoulés des régions danubiennes par l’arrivée d’autres peuples, ils s’étaient avancés en grandes masses à travers les Alpes, dans les terres padanes et même dans les vallées de l’Apennin. Plus tard, un nouvel ébranlement leur fit franchir l’Arno, puis le Tibre : il y eut des Gaulois dans les monts du Latium, et plus au sud, jusque dans la Campanie, la « campagne » par excellence. Une ville des bords de l’Adriatique, Sena Gallica (Sinigallia), porte encore leur nom. Durant une quarantaine d’années, Rome vaincue eut à subir comme maîtres ou suzerains ces étrangers, batailleurs indisciplinés, qui du moins n’étaient pas, comme le furent les Romains après le retour de leur fortune, des oppresseurs méthodiques. Mais le « tumulte ». eut cette conséquence qu’il délivra Rome de la rivalité dangereuse des Etrusques : la confédération des Douze villes avait été complètement rompue[18].

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Musée de Naples.Cl. Brogi.
table romaine en bronze


Par un phénomène analogue à celui qui, après le passage des Scythes, permit aux Mèdes de s’élever sur les ruines de l’empire ninivite, la petite nation des bords du Tibre souffrit moins de la dévastation gauloise que les riches cités de la Toscane : les barbares avaient travaillé pour l’ultime gloire de Rome. Du côté du sud, le pays, hérissé de montagnes, était plus difficile à conquérir. Les bergers samnites, vaillants et bons marcheurs, habitués à combattre le loup et à secouer la neige tombée sur leurs peaux de bêtes, étaient de rudes adversaires pour les Romains ; toutefois, la nature les obligeait à vivre en petits groupes épars sur un vaste territoire coupé de précipices, de vallées profondes, et très difficilement pouvaient-ils s’unir en armées et combattre un peuple aussi solidement constitué et bien outillé pour la guerre que l’était le peuple de Rome. Celui-ci s’empare des plaines disputées, celles de la riche Campanie, puis la lutte se poursuit pendant des générations et avec des succès divers dans les défilés et sur les pentes des montagnes. La ténacité des Romains finit par l’emporter : tout en attaquant de front leurs ennemis dans les hautes vallées du Samnium, ils réussirent également à les tourner, à l’ouest par la Campanie, à l’est par l’Apulie ; des deux côtés, ils assiégeaient les hautes terres et les coupaient de toutes communications avec les villes alliées de la Grande Grèce.

Les guerres de Rome avec les Etrusques et les Samnites permettent d’apprécier à sa valeur la position géographique de la ville par rapport à l’ensemble de la Péninsule. Si les éléments ethniques, déterminés par des milieux antérieurs, étaient favorables à un grand développement de forces dans la république Romaine, l’ambiance géographique était aussi de nature à seconder la fortune de Rome et à lui donner un ascendant victorieux sur les contrées environnantes. Peu de villes furent mieux situées comme centre. Déjà, au point de vue purement local, elle avait l’avantage de se trouver au milieu d’une plaine formant amphithéâtre entre des massifs élevés qui lui constituaient une sorte de rempart, sur un fleuve navigable et déjà gonflé de toutes les eaux affluentes. Rome était donc relativement bien placée pour servir de marché à tout le bassin inférieur du Tibre, et la bouche de son fleuve offrait du moins un certain abri sur cette longue côte dangereuse qui borde en ces parages la mer Tyrrhénienne.

Mais les avantages se révèlent surtout quand on embrasse du regard l’ensemble de la Péninsule. La campagne romaine se trouve exactement à égale distance des deux extrémités de l’Italie, en y comprenant la Sicile, qui est bien certainement une dépendance de la grande terre. Le centre géométrique de la presqu’île italienne tombe, il est vrai, beaucoup plus à l’est, dans le bassin lacustre du Fucinus, mais cette région est en pleine montagne ardue, d’accès difficile, et, des deux pieds de la chaîne, Rome occupe celui de l’ouest, où les plaines sont plus largement ouvertes, et que baigne la plus vaste étendue marine. A cette époque de l’histoire, le mouvement de la civilisation se portait de l’Est à l’Ouest dans le bassin de la Méditerranée, et Rome regardait précisément vers ces terres de l’Occident, les Gaules et l’Hispanie, qui, à leur tour, devaient être éclairées par les rayons du soleil levant.

N° 190. Arc montagneux de l’Italie centrale.
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Les allures du système des Apennins contribuaient aussi pour une grande part aux avantages de Rome comme foyer de domination. Le cirque de collines et de petits monts autour de Rome se trouve lui-même inscrit dans l’ample hémicycle formé par la courbe de l’arête principale qui se déploie du massif des Alpes apuanes jusqu’aux monts des Samnites et à l’enceinte de grands sommets au milieu de laquelle se dresse le Vésuve. Or Rome est aussi bien le centre de gravité de ce vaste arc des Apennins que de l’amphithéâtre restreint du Latium.

Que de rivage à rivage, de l’embouchure du Tibre à celle de la Pescara, l’on mène une ligne passant entre le Gran Sasso et le Mont Amaro, et l’on sera frappé de la symétrie du relief terrestre limité au tronc de la Péninsule ; l’arête montagneuse et le littoral occidental enserrent les champs féconds d’Etrurie et de Campanie et, aux deux extrémités, viennent se souder à la mer, pour ainsi dire : au nord-ouest, le long de la Rivière orientale de Gênes, au sud, à l’entour du massif dont le plus haut sommet est le mont Cervati. Du côté de la mer Adriatique, la pointe d’Ancône correspond à la « Testa » de Gargano et la plaine d’Emilie aux riches pâturages d’Apulie.

Ce n’est pas tout : Rome occupe également le milieu naturel d’un cercle bien plus vaste, celui dont la demi-circonférence septentrionale est tracée par la puissante saillie des Alpes. Enfin, Rome n’est-elle pas le vrai milieu de tout le bassin méditerranéen, et les limites politiques de ce qui fut l’empire romain ne coïncident-elles pas d’une manière générale avec le versant des terres qui entourent l’immense réservoir de la mer Intérieure ? Rome est, dans la géographie historique, l’exemple parfait d’un point vital autour duquel les traits du sol décrivent quatre cercles parallèles. Chacun de ses accroissements en puissance s’appuyait ainsi sur tous les accroissements antérieurs : chaque progrès s’accomplissait suivant un rythme qui était celui de la nature elle-même. Si Rome a fini par perdre son autorité, c’est que l’axe du monde œcuménique s’est prolongé vers le nord-ouest et que même la Méditerranée a fini par n’être plus qu’une simple annexe du territoire civilisé, désormais tourné vers l’Océan.

Cette disposition géographique des terres dont Rome occupait le centre eut pour résultat de lui donner pendant des siècles une extrême solidité dans la résistance. La petite nation enfermée dans le vaste amphithéâtre des collines et des monts dut se ramasser sur elle-même, se donner une vigoureuse ossature, et, pour ainsi dire, un squelette dur et trapu. Avant de s’étendre au delà, dans les limites du deuxième amphithéâtre concentrique formé par les Apennins, elle eut à s’assimiler fortement les peuplades et nations environnantes, à constituer une puissante unité romaine difficile à entamer.

N° 191. Relief de la Péninsule Italique.
D463-Relief de la Péninsule Italique.-L2-Ch10.png


Puis un travail analogue s’accomplit durant des siècles de lutte avec toutes les populations du cis-Apennin et, de la même manière, se fit, plus tard encore, l’absorption des peuples de la péninsule italique, au sud des Alpes, du cortège d’îles qui en complète l’horizon circulaire, Corse, Sardaigne et Sicile, et des franges insulaires du littoral illyrien.

Telle fut, dans ses grands traits, l’histoire de Rome conquérante avant qu’elle pût prétendre à la domination du monde. Certes, il entra quelque chance dans l’échelonnement de ses acquisitions. Elle échappa à la fureur de conquêtes d’Alexandre qui soumettait les nations à des milliers de kilomètres de son royaume paternel, tandis que Rome luttait encore pour la suprématie sur la crête des monts d’où les soldats pouvaient discerner la fumée montant de leur foyer sur les Sept Collines. Alexandre meurt à 33 ans, son royaume se rompt en fragments, tandis que Rome grandit ; quarante ans plus tard, elle a achevé l’assujettissement du tronc péninsulaire, sans qu’aucun successeur du Macédonien soit venu la troubler dans ses conquêtes, mais trois années seulement séparent la victoire du lac Vadimon, que remportèrent les Romains sur les Gaulois et leurs alliés, par laquelle les peuples cispadans furent définitivement subjugués, et l’entrée en campagne de Pyrrhus, suscitée par l’offensive contre Tarente. Le roi d’Epire, général de l’école d’Alexandre et prétendu descendant d’Achille, venait trop tard ; son échec s’explique par le faible appui que lui apportèrent les tribus au sud de la Péninsule. Soit par fidélité, soit par épuisement complet, soit par méfiance envers l’étranger, les Samnites ne se laissèrent point sérieusement enrôler dans une nouvelle lutte contre leur vainqueur : Pyrrhus échoua dans cette tâche comme, après lui, Hannibal ne put réussir à mettre les cités de la Grande Grèce de son côté.

Cette croissance lente et méthodique, procédant par étapes, a pour corollaire la fortitude extraordinaire dont Rome fit preuve pendant ses revers, après ses plus terribles défaites : sa constance dans le malheur, sa confiance dans les ressources ultimes de l’inébranlable volonté prit sa première origine dans la nature même du sol qui avait fait l’histoire romaine. C’est la terre, dans sa forme et dans son relief, qui avait donné au peuple de la Ville Eternelle son caractère moral. Mais, comme toujours dans la pensée des hommes, l’effet s’est substitué à la cause : on attribua aux vertus natives des Romains ce qui provenait de la nature elle-même.

La force de Rome ne se dépensait pas en entier pour l’accroissement de son empire : elle en employait une grande part en dissensions intestines. Les divers peuples qui s’étaient réunis dans la cité du Tibre ne se distinguaient pas uniquement par l’origine, ils différaient aussi par les conditions de fortune et la position sociale, ils constituaient autant de classes, qui, par la force des choses, se fondirent graduellement en deux sociétés à intérêts distincts et nécessairement
Musée de Naples.
faune en bronze trouvé dans la casa nuova à pompéi
hostiles, les patriciens et les plébéiens. L’histoire intérieure de la ville ne raconte que les péripéties de la continuelle lutte. L’usure aggravait les rapports entre les deux classes, car le débiteur devenait la proie, la chose du créancier. L’effrayante loi des « Douze Tables », destinée à donner aux coutumes locales un caractère d’éternité, montre ce qu’il en coûtait au pauvre plébéien de tomber aux mains de son prêteur. « Que le riche réponde pour le riche ; pour le prolétaire qui voudra !… Au troisième jour du marché, s’il y a plusieurs créanciers, qu’ils coupent le corps du débiteur. S’ils coupent plus ou moins, qu’ils n’en soient pas responsables. S’ils veulent, ils peuvent le vendre à l’étranger, au delà du Tibre »[19] ; Le Shylock de Shakespeare n’était autre qu’un revenant de l’ancienne Rome. Cette atroce loi qui mise en action sur le théâtre nous épouvante, c’est notre loi, c’est « notre droit romain ».

Dès les premières années de la république, une rupture complète s’était produite entre patriciens et plébéiens. Ceux-ci, las de l’oppression, ne s’étaient pourtant pas révoltés, mais ils avaient fait grève, et, sortant de la ville, ils s’étaient retirés sur le mont Aventin, puis, encore plus loin, sur le mont Sacré dont ils menaçaient de faire, avec l’aide des peuplades voisines, une citadelle d’attaque contre Rome. Les patriciens durent parlementer et, comme d’autres en pareille circonstance, récitèrent, sous la forme appropriée aux mœurs romaines, la fameuse fable, Les Membres et l’Estomac, qui serait d’une vérité parfaite si, dans le corps social, les membres recevaient de l’estomac les amples aliments réparateurs qui leur sont dus. A la fin, de bonnes promesses ramenèrent les plébéiens dans la ville et l’on réussit à les satisfaire à demi par des concessions politiques, sans céder en rien sur le fond même de la question, puisque les pauvres restèrent pauvres, sans droit à la possession de la terre. Toutefois, l’institution de deux tribuns du peuple, magistrats inviolables, armés du droit d’opposer leur veto à toute loi qui déplaisait au peuple, et même de faire proposer d’autres lois par voie de plébiscite, aurait pu devenir fatale à l’aristocratie romaine, si elle n’avait pas eu soin de parer à ce grand danger. Elle mit en pratique une méthode qui a servi de tout temps aux classes dirigeantes menacées, mais nulle part n’a été appliquée avec un tel esprit de suite ni autant de succès qu’à Rome : entretenir les guerres extérieures qui enlevaient au peuple son élite de jeunes gens et d’hommes faits et détournaient contre l’étranger les passions de haine et de vengeance. Au lieu de donner aux prolétaires, dans le sein même de la République, la part égale à laquelle ils auraient pu prétendre ; on faisait miroiter devant eux l’ivresse des pillages futurs.

Et naturellement toutes ces guerres extérieures, décrétées par des patriciens, commandées par d’autres nobles et destinées à l’affermissement de leur pouvoir sur la foule plébéienne, fortifiaient le parti aristocratique dans tout le domaine des conquêtes, et même par delà les frontières dans tous les pays non encore annexés. A Rome, les soldats, divisés d’abord par « mille » — d’où le nom de miles[20] —, se rangeaient derrière leurs chefs, les pauvres derrière ceux que les dépouilles des villes avaient enrichis, et l’esprit public, animé par les souvenirs de violence et les espoirs de rapine, se grisait d’ambition. En dehors de Rome les patriciens des autres cités étaient décidés d’avance à bien accueillir les généraux qui les délivreraient de toute inquiétude à l’égard de la plèbe redoutée. Nombre de familles latines, dit Fustel de Coulanges[21], émigrèrent à Rome parce qu’elles n’aimaient pas le règne démocratique du Latium et préféraient s’appuyer sur le patriciat romain.

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Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
vache en bronze trouvée à herculanum


De même les Volsques et les Etrusques livrèrent leurs villes aux Romains partout où dominaient des aristocraties civiles et sacerdotales. Et, plus tard, dans la période critiqué de l’autonomie romaine, lorsque Hannibal descendit en Italie, toutes les villes se trouvèrent aussitôt en révolution, non pour assurer leur autonomie politique mais pour faire triompher l’un ou l’autre des partis respectifs. Dans chaque communauté urbaine, l’aristocratie était pour Rome, la plèbe pour les Carthaginois.

Avec la politique purement envahissante de Rome, les guerres puniques étaient devenues inévitables. Les deux puissances visaient également à l’expansion indéfinie, et les points de contact entre leurs territoires devenaient de plus en plus nombreux, les chocs préliminaires plus fréquents. Elles se connaissaient de longue date ; au lendemain de l’expulsion des Tarquins, un traité avait réglé leur droit respectif au commerce maritime, Carthage s’interdisait alors toute incursion sur le littoral du Latium, entre l’Etrurie et le Cap Circé ; cent soixante ans plus tard, le pacte fut renouvelé sans grande modification ; à la veille même d’en venir aux mains, un nouvel échange de signatures unissait Rome et Carthage contre Pyrrhus. Enfin, près de 500 ans après l’époque fixée par la légende pour la fondation de Rome, la rupture eut lieu, et quoique, d’après le dire d’un général carthaginois, il ne dût pas même être permis aux Romains de se tremper les doigts dans l’eau salée, une des premières rencontres fut une bataille navale, près de l’angle nord-oriental de la Sicile. Ainsi qu’il arrive fréquemment dans les duels entre les patriciens consommés mais routiniers et de jeunes inexpérimentés se laissant entraîner par leur franche initiative, ce furent les moins habitués au roulis des flots qui l’emportèrent ; mais il faut dire aussi — les patriotes romains le tinrent dans l’ombre — que des ingénieurs et des marins grecs de la Sicile, rivaux des Carthaginois depuis des siècles, entrèrent à la solde des Romains et dirigèrent la construction, l’armement et la conduite de leur flotte[22].

C’est aux Grecs sans doute qu’il faut attribuer les nouveaux, moyens d’attaque dont furent pourvus les vaisseaux latins : c’étaient des espèces de becs ou « rostres » qui harponnaient et retenaient les navires carthaginois pendant l’abordage. Ces nouveaux appareils assurèrent la victoire à la flotte de Duilius, et telle fut la joie de Rome d’avoir appris à vaincre sur mer comme elle avait l’habitude de triompher sur terre, que l’ivresse de gloire fit naître une forme architecturale nouvelle. Maintenant encore, après plus de vingt et un siècles, les bâtisseurs classiques se croient obligés de dresser des colonnes rostrales.

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A la suite de leurs victoires maritimes, les Romains, commençant l’ère mondiale de leur grande destinée, se crurent assez forts pour débarquer sur la terre d’Afrique. Livrés à eux-mêmes, les Carthaginois auraient été peut être impuissants à repousser l’attaque, mais à la tête de leurs armées de mercenaires se trouvaient des généraux grecs formés à l’école d’Alexandre : les forces romaines ne purent se maintenir au sud de la Méditerranée, et c’est dans les eaux de la Sicile, près de la péninsule natale, que la lutte se continua.
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Musée du Vatican.Cl. Alinari.
birème romaine


Enfin, après vingt années d’efforts, malgré les succès d’Hamilcar Barca, ou « La Foudre », qui avait appris l’art de la guerre à l’école Spartiate, Carthage dut abandonner la Sicile, puis la Sardaigne et la Corse, s’abaisser même à payer un tribut. Elle passa ensuite trois années de terreur à guerroyer sans merci contre ses propres soldats, gens de toute race et de toute langue, recrutés pour les combats et pour le butin, et qui, n’ayant pu saccager Rome, voulaient piller Carthage.

Mais, si redoutables que soient les armes pour ceux-là mêmes qui les manient, la continuation du conflit était inévitable et, de part et d’autre, on se préparait à soutenir le deuxième choc. L’intervalle de plus de vingt années qui sépare les deux guerres puniques fut employé par les puissances hostiles à étendre leur domaine autour du bassin de la mer Tyrrhénienne. Elles allongèrent les bras, si l’on, peut dire ainsi, en poussant leur domination plus avant sur le littoral méditerranéen le plus rapproché d’elles : c’était une façon indirecte mais aussi efficace de se combattre. Les Carthaginois s’emparèrent des côtes de Maurétanie jusqu’à l’Océan ; Hamilcar Barca soumit successivement tous les peuples de l’Espagne jusqu’à l’Ebre, et, maître des riches mines d’argent de Carthagène, une « Nouvelle Carthage », il alimenta de loin le trésor de la mère patrie. Quant à Rome, elle poursuivit l’extension de son territoire en complétant sa domination dans l’Italie du Nord, puis par delà les Alpes dans la direction du Rhône et des Pyrénées. En outre, les traités lui avaient donné en Espagne même une précieuse alliée, la forte Sagonte, barrant au sud de l’Ebre la route du littoral.

Fils d’Hamilcar Barca, Hannibal, devenu chef de l’armée carthaginoise dans la péninsule Hispanique, ne voulut pas se résigner à laisser cette épine dans sa chair. Il prit Sagonte, au double risque d’un désaveu de ses concitoyens puniques et d’une déclaration de guerre de la part des Romains, puis, quand le conflit eut réellement éclaté, il n’attendit point l’ennemi. Et cependant il n’avait pas de flotte : il résolut de s’élancer à travers les régions encore inexplorées du Nord, de franchir les Pyrénées et les Alpes, et d’aller, dans les plaines du Pô, donner la main aux Gaulois frémissants qui se rappelaient avec amertume les dernières batailles de leur guerre d’indépendance. Avec une audace et une prescience qui firent l’étonnement des peuples et qui font encore de sa merveilleuse campagne un événement presqu’incomparable dans l’histoire des guerres, Hannibal accomplit sa marche presque en secret : il traversa la Catalogne et la Gaule narbonnaise sans opposition sérieuse, mais éprouva quelques difficultés au passage du Rhône. Les Romains pourtant, campés dans la Provence, ne purent faire la moindre tentative pour l’arrêter sur sa route ni pour l’attaquer de flanc dans ses détours vers le Nord et les hautes vallées des monts.

C’est d’une manière très vague que l’histoire écrite nous dit comment Hannibal franchit les Alpes. Nous possédons, il est vrai, le récit d’un auteur[23] qui visita consciencieusement les passages de ces monts pour suivre l’itinéraire du grand capitaine et raconter l’expédition d’après les témoins oculaires.

N° 192. Théâtre des guerres puniques.
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Première guerre punique : Rome s’empare de Messine (1)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠an de Rome : 489
Prise d’Agrigente (2), en 492 ; Victoire navale des Romains, près de Mylae (3)٠٠٠٠٠٠٠٠ 493
Victoire navale en face d’Ecnome (4), 497 ; les Romains se portent en Afrique, sont battus près de Tunis, 498, puis sur mer, en face de Drépane (5)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 505
Hamilcar Barça se retranche sur la montagne dominant Panorme (6), mais la destruction d’une flotte de secours (5) le force à demander la paix٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 512
Deuxième guerre punique : Hannibal prend Sagonte en٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 534
Il traverse les Alpes, bat les Romains près du Tessin (A) et de la Trébie (B)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 535
puis près du lac Trasimène (C), en 536 ; enfin à Cannes (B), en 537. Nombre de villes s’ouvrent devant lui, entre autres Capoue(E), mais les cités grecques restant fidèles à Rome, Hannibal prend Tarente(F), en 540. La chance tourne, Capoue est reprise, 542 ; Scipion s’empare de Carthagène et d’une partie de l’Espagne٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 544
Une armée de secours, conduite par le frère d’Hannibal, est détruite sur le Métaure (G)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 546
Hannibal se retire dans le sud de la Péninsule, mais Scipion portant la guerre en Afrique, le Carthaginois quitte l’Italie et va se faire battre à Zama (H)٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠ 551
Troisième guerre punique : les Romains, établis à Utique, cherchent querelle à Carthage, 607


A cette époque, un demi siècle seulement s’était écoulé depuis les événements qu’il racontait, et l’historien put certainement rencontrer beaucoup de vieillards qui le renseignèrent sur les détails topographiques précis du chemin parcouru. Toutefois, Polybe, qui ne s’intéressait point à la géographie des Alpes, et que le manque de grandes villes, de lieux d’approvisionnement, de champs de bataille autorisait à ne pas localiser les étapes de la région, se borne à parler de la traversée des montagnes d’une manière tout à fait générale, et peut-être même le fait-il avec la préoccupation d’amoindrir le mérite du général carthaginois au point de vue stratégique : très ami des Fabius et des Scipion, il ne voulut pas les désobliger en s’occupant trop longuement de leur illustre rival. La défaite finale d’Hannibal autorisait même le narrateur à manier l’ironie en parlant des hauts faits du Carthaginois.

L’obscurité du texte de Polybe, que ne dissipent point les récits de Tite-Live, postérieurs d’une centaine d’années, et qu’épaississent les mémoires des mille commentateurs, est restée si grande que, pour désigner le seuil des Alpes choisi par Hannibal, on a pu hésiter entre les divers cols qui se succèdent du sud au nord, puis à l’est, du col de l’Argentière au Saint-Gothard, sur un développement total de 400 kilomètres environ : toutes les sentes fréquentées par les montagnards ont été énumérées comme frayées ou élargies par le fameux Carthaginois ; mais, bien que la route qui remonte le long de l’Isère ait de nombreux partisans, la plupart des historiens modernes considèrent le passage du mont Genèvre, entre Briançon, sur la Durance, et Susa, sur la Doria Riparia, comme le lieu d’escalade choisi par Hannibal sur le conseil de ses guides allobroges[24]. C’est là sans doute qu’il devait rencontrer le moins de difficultés : elles furent grandes pourtant, puisque, dans la durée du temps employé à franchir les Alpes, il perdit la moitié de son armée. Quelques éléphants, des hommes au teint bronzé, des nègres même, descendus dans la plaine du Pô comme du haut des nuages, donnaient un bizarre aspect à cette troupe d’étrangers, à la rencontre desquels se hâtaient les Romains. Trop tard néanmoins, car les Carthaginois, unis aux Gaulois insurgés, rejetèrent successivement de l’autre côté du Pô et des Apennins les deux armées consulaires qu’on avait d’abord envoyées contre eux en une tout autre direction, l’une en Sicile, l’autre en Espagne.

N° 193. Itinéraire d’Hannibal au travers des Alpes.
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Itinéraire d Hannibal d’après Montanari (1900) — trait plein, col du Mont Genèvre — ; d’après Paul Azan (1902) — trait pointillé, col du Petit Mont-Cenis — ; d’après Konrad Lehmann (1905) — trait discontinu, Petit Saint-Bernard.

Les lettres marquées sur la carte indiquent les mêmes passages que celles portées sur la carte n° 196, page 481, mais la lettre K devrait se trouver sur la ligne en pointillé.


Extraordinaire changement de front qu’avaient dû opérer soudain toutes les forces de Rome !

Mais elle ne devait pas succomber. Si grand capitaine qu’ait été Hannibal, si prodigieusement habile à saisir les avantages que lui présentaient le champ de bataille, les conditions du milieu et l’état moral des troupes, il n’en restait pas moins un étranger, maître seulement du sol sur lequel il campait. Pour lutter victorieusement contre Rome
Musée de Naples.Cl. Alinari.
scipion l’africain
qu’entouraient des alliés et qui gardait ses libres communications maritimes, il aurait dû s’appuyer sur des peuples amis et retrouver contact avec la mère patrie. Mais les Gaulois ne l’avaient aidé qu’à demi, le roi de Macédoine n’avait été qu’un allié incertain, et, quoiqu’il eût réussi, par un détour à l’est des Apennins, à se cantonner dans l’Italie méridionale, à proximité de la Libye, il ne put recevoir de Carthage que des secours très irréguliers, car la mer ne lui appartenait pas. Pourtant il se maintint pendant quinze années sur le territoire de l’ennemi, déplaçant son royaume avec son armée. Toutefois, les Romains, à leur tour, suivirent son exemple en portant la guerre hors de l’Italie, en Sicile, en Espagne, puis, avec Scipion, devant Carthage même : Ainsi le génie personnel d’Hannibal n’avait pu rien contre un fait géographique, la position dominante de Rome comparée à celle de Carthage, arbre à la puissante ramure mais aux faibles racines.

Forgée à nouveau par la terrible guerre, la puissance romaine sortit de l’épreuve plus solide et plus étendue que dans la période précédente. A l’Italie tout entière, absolument soumise, l’empire ajoutait désormais le littoral méditerranéen des Gaules, les trois grandes îles de la mer Tyrrhénienne, les Baléares, la péninsule Ibériqne, ses citadelles, ses ports et ses mines d’argent.

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Musée de Naples.Cl. Alinari.
instruments de chirurgie de pompéi


Par contre-coup, les alliés orientaux d’Hannibal avaient été également entraînés comme dans un remous par la force d’attraction de la grande cité conquérante. La Macédoine, la Grèce deviennent une proie facile ; les armées romaines pénètrent dans l’Asie Mineure, tandis qu’en Afrique, surveillant Carthage, elles attendent un signal pour recommencer la guerre contre la cité punique. Ce signal, Rome le donna un demi-siècle après la défaite d’Hannibal : la ville où se pressaient plusieurs centaines de mille habitants, 700 000 dit-on, vivant par le commerce et l’industrie, fut prise et livrée aux flammes. Jamais elle ne devait renaître comme capitale d’empire, et les vainqueurs prirent soin que leurs alliés africains ne succédassent point à Carthage dans la domination du territoire de Libye.

D’ailleurs, la race berbère était trop éparse dans les vallées et sur le sommet des montagnes de Maurétanie pour qu’elle pût s’unir en un corps de nation compact, à volonté une : Les Numides étaient les ancêtres de ceux qui portent aujourd’hui en Maurétanie le nom de Kabyles et qui sont, après les Touareg, le type le plus original de la race. Le milieu n’ayant guère changé pendant ces deux mille années, il est probable que les mœurs et la vie politique des Numides étaient à peu près les mêmes que celles de leurs descendants : ils se divisaient en autant de petites républiques autonomes qu’il y avait de villages, mais ils s’unissaient individuellement en grands partis, analogues aux Çof qui existent de nos jours. « Il est possible, dit Renan, qu’il faille envisager les Massinissa, les Syphax, les Jugurtha comme des chefs de Çof attachés tour à tour à la fortune des Romains ou des Carthaginois »[25].

Néanmoins cette race incertaine et mouvante, que les peuples civilisés du nord de la Méditerranée méprisaient comme barbare, n’en a pas moins dû atteindre un rang très élevé dans l’antique histoire de la culture, puisque, dès les premiers âges où elle se trouve en contact avec les Carthaginois, elle était déjà en possession d’un mode d’écriture propre qui ne paraît pas avoir servi à d’autres nations[26] et qu’on rencontre seulement sur les côtes maurétaniennes et dans le Sahara : la plus ancienne inscription berbère que l’on ait trouvée est celle de Tugga, en Tunisie, où elle est associée à un texte punique.

Après le dénouement du conflit qui assurait désormais la domination absolue de Rome sur tout le bassin de la mer Intérieure, une période de l’histoire semblait définitivement close : tout le monde connu appartenait à la triomphante république romaine. En dehors du domaine conquis, on entrait aussitôt dans les régions mystérieuses qu’habitaient les barbares ou des peuples de l’Orient que les Romains connaissaient seulement par l’intermédiaire des Grecs. Ils pouvaient déjà se dire les « Maîtres du monde ».

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Cl. Brogi.
chirurgien soignant énée blessé
Peinture murale, Pompéi.

En cette situation extraordinaire d’éminence politique, Rome, dont la force d’expansion se trouvait, pour ainsi dire, presque paralysée par le manque de territoire à conquérir, devait, du côté de L’extérieur, se borner à la défensive contre les invasions possibles des barbares, et appliquer presque toutes ses forces à résoudre les difficultés intérieures : un travail de digestion allait succéder à l’énorme accroissement que venait d’acquérir l’organisme romain.

Les guerres continuelles desquelles Rome était sortie victorieuse avaient fortifié le caractère essentiellement aristocratique de son gouvernement. Ainsi les légionnaires avaient en réalité gagné toutes les victoires contre leur propre classe de prolétaires et de pauvres. Les conquêtes romaines avaient eu un autre résultat : celui de faire converger de grandes richesses vers la cité dominatrice. Tout l’argent accumulé devint l’objet du respect universel, et les patriciens, qui comprenaient parmi eux presque tous les enrichis, ajoutèrent au prestige de leur naissance celui que donne la possession des trésors. Même les plébéiens qui demandaient des terres ne pensaient pas à réclamer le partage des propriétés déjà tombées entre les mains des riches : ils se bornaient à vouloir leur part des terres publiques.

Ainsi tous les pouvoirs appartenaient à la même classe. Les riches seuls étaient magistrats parce que seuls ils pouvaient acheter les charges ; seuls ils étaient sénateurs parce que le cens qui permettait d’obtenir cette fonction nécessitait l’opulence du candidat. Rien ne donne une idée plus nette de cette oligarchie que le simple fait cité par Duruy : de l’an de Rome 453 à l’an 603, il y eut lieu de nommer trois cent cinq consuls, neuf familles fournirent, à elles seules, cent soixante-quinze de ces magistrats ! La puissance appartenait donc à la fortune, sinon toujours dans les affaires intérieures, car on avait à craindre parfois des soulèvements populaires, mais dans toutes les choses de la politique extérieure. En cette partie, le Sénat était maître absolu. C’était lui qui recevait les ambassadeurs, qui, concluait les alliances, qui distribuait les provinces, répartissait les légions, ratifiait les actes des généraux, déterminait les conditions faites aux vaincus. Il avait en main l’exercice dé tous les pouvoirs qui, dans les cités républicaines, appartenait naguère à l’assemblée populaire en son entier[27].

Pour combattre avec succès cette omnipotence du sénat romain, il eût fallu que les opprimés, les offensés et les humiliés de toute classe et de toute origine fussent unis dans leurs revendications, mais au contraire ils restaient ennemis les uns des autres.

N° 194. Campanie.
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Herculanum, cité contemporaine de Troie, dit la légende, villégiature de patriciens, de collectionneurs et d’artistes, fut secouée par un trembleterre en 63 de l’ère vulgaire et seize ans plus tard, lors de l’éruption inattendue du Vésuve, recouverte par une coulée de boue qui se solidifia en un mortier très dur. Pompéi était surtout une ville de commerce et de plaisir, les déjections volcaniques qui l’ensevelirent sont beaucoup moins épaisses et plus friables qu’à Herculanum, de sorte que les fugitifs purent, après la catastrophe, reprendre quelques-uns de leurs objets les plus précieux.

Voir gravures pages 457, 459, 467, 469, 473 et 474.


Ils ne surent même pas soutenir efficacement les Gracques qui, émus par la misère du peuple, les progrès de l’esclavage et la ruine des campagnes, trahirent les intérêts immédiats de leur propre classe et s’évertuèrent à combattre les maux par une série de lois limitant la grande propriété, instituant des colonies agricoles et accordant plus de droits aux Latins et aux Italiens. La haine des patriciens et l’ignorance de ceux dont ils prenaient la défense eurent bientôt fait disparaître ces réformateurs. Après eux, les conflits ne firent que s’envenimer, mais prirent la forme d’une lutte entre deux dictateurs, Marius et Sylla, César et Pompée, Octave et Antoine, dont l’un pouvait prétendre enforcer les revendications plébéiennes. Les peuples alliés qui combattaient les batailles de Rome, qui l’aidaient dans ses expéditions contre l’Ibérie et Cartilage, contre les Gaulois et les Macédoniens, réclamaient le droit de cité que l’on avait accordé aux Latins ; mais ce droit, ils ne purent l’obtenir successivement qu’après de longues guerres intestines dont Mérimée nous a dressé un effroyable tableau[28], et même la fondation, au centre de la péninsule, d’une nouvelle Rome, désignée sous le nom d’Italica, depuis Corfinium, comme pour symboliser le droit égal de tous les Italiens à la domination du monde.

Quant aux prolétaires de Rome, ils continuaient de s’agiter, non pour avoir part égale avec les patriciens — leur ambition n’était pas aussi haute — mais pour accroître leur portion de butin sur les peuples conquis. Les guerres civiles, causées entre les classes par les appétits et les ambitions en lutte, furent aussi sanglantes que les guerres extérieures : les proscriptions succédèrent aux proscriptions, les massacres aux massacres, Mais là où tout sentiment de pitié disparut, où la bête humaine se montra dans toute sa férocité, ce fut dans les guerres serviles. En de pareils conflits on ne se donnait des deux côtés d’autre objectif que l’entre-égorgement. Objets d’horreur et d’effroi pour tous les hommes, les esclaves ne pouvaient que rendre haine pour haine, tuer, puis être frappés à leur tour. D’après la définition même de l’esclavage, aucun asservi n’avait droit à la justice. Qu’il fût innocent ou coupable, le fait importait peu à son maître : celui-ci avait le droit de le supprimer. D’après une ancienne loi romaine, qui ne fut pas toujours exécutée parce que l’intérêt du propriétaire s’y opposait, tous les esclaves qui, au moment du meurtre d’un patron, avaient habité sous le même toit que le meurtrier, devaient être mis à mort. Pendant le règne de Néron, un de ces abominables sacrifices s’accomplit, au risque d’un grand soulèvement populaire, sur toute une « famille » de 400 serviteurs, par décision expresse du Sénat : un haut fonctionnaire ayant été assassiné par un de ses esclaves auquel il avait refusé l’affranchissement après stipulation formelle du prix, les mânes de ce personnage, peu honorable mais patricien, durent être apaisés par le sang de tout ce qui avait vécu sous le même toit.

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Cl. Brogi.
rue de l’abondance à pompéi

Les horreurs de l’esclavage à domicile entraînaient, par la solidarité du crime, les horreurs de la traite dans tout le monde romain et par delà ses frontières. Il fallait pourvoir de domestiques et de travailleurs les palais et les villas des patriciens, et de toutes parts on cherchait à leur procurer ce gibier. Bien gouverner, c’était dépeupler l’empire pour augmenter le cortège des puissants, et la guerre ne suffisait pas toujours à pourvoir les ergastules, il fallait aussi l’intervention du commerce « légitime ». Certaines catégories de marchands avaient pris la spécialité de la traite, surtout dans les pays d’Orient où s’entremêlaient des populations d’origine si diverses. Les Ciliciens notamment étaient de grands pirates, brigands et marchands d’esclaves. Alimentés de captifs par les guerres de Syrie, ils se débarrassaient rapidement
Cl. Brogi.
cadavre d’homme trouvé à pompéi
Deux à trois cents corps et squelettes furent trouvés à Pompéi, une dizaine seulement à Herculanum.
de leur marchandise humaine, grâce au voisinage du marché de Delos, qui pouvait en un jour recevoir et écouler plusieurs myriades d’esclaves, d’où ce proverbe si souvent cité : « Allons, vite, marchand, aborde, décharge, tout est vendu ! ». Rome dévorait incessamment ces proies[29].

Cependant, en ce groupe abject de la servitude, une certaine aristocratie se formait aussi parmi les esclaves, car il en était parmi eux qui devenaient indispensables à leurs maîtres. Tels étaient les Grecs que l’on employait à la garde ou à l’instruction des enfants, à la tenue des livres, à la rédaction des lettres, à la gérance des revenus et des propriétés. On en avait trop besoin pour ne pas se les attacher par d’autres liens que celui de la propriété légale, et la plupart d’entre eux, dès la première ou deuxième génération, entraient dans la classe des affranchis, qui, par sa situation indécise entre patriciens et plébéiens, constituait un nouvel élément de démoralisation. C’est ainsi que, tout en conquérant la Grèce, Rome se trouvait conquise à son tour, et non seulement par l’intermédiaire des hommes libres, philosophes, écrivains, sculpteurs, tous gens de haute culture, mais aussi par la collaboration des esclaves. Ne vit-on pas Caton le Censeur, l’âpre ennemi des Hellènes et de l’hellénisme, obligé par la force de l’opinion, par le décorum, d’étudier la langue grecque, âgé déjà de quatre-vingts ans ?

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Cl. Alinari.
rome — tombeau de cæcilia metella sur la via appia


L’œuvre des « Grécules », ainsi désignés avec mépris par les vieux conservateurs romains, fut une œuvre double. Tandis qu’ils assouplissaient les mœurs des barbares nés de la Louve, qu’ils leur enseignaient la belle langue d’Homère, les arts et la philosophie d’Athènes, ils ne pouvaient guère plus leur apporter les hautes vertus de ceux qui avaient fait la grandeur de la Grèce : asservis eux-mêmes, ils adulaient les vainqueurs, les enguirlandaient de basses flatteries et pratiquaient pour la plupart les vices de la servitude, tout en récitant encore les fières paroles dites par les aïeux. Cependant il ne manqua pas de Grecs qui dédaignèrent de se commettre avec les conquérants de leur patrie : on en vit qui, fiers de leur origine, de leur langue, de leur civilisation, refusaient d’apprendre le latin, même lorsque le destin les forçait de résider à Rome ; ils ne s’imaginaient pas qu’un fils d’Hellène pût s’abaisser à connaître une autre littérature que celle des glorieux ancêtres. Aux yeux des vaincus, les conquérants n’étaient pas moins des barbares, et, lorsque des écrivains surgirent parmi ces Latins méprisés, tel Grec de Rome affectait de ne pas même savoir leurs noms ! Des Latins de naissance, tel Marc-Aurèle, ne choisirent-ils pas au contraire la langue grecque comme véhicule de leurs pensées écrites ?

L’éveil de la littérature latine, qui existait en puissance dans le fond national, est dû certainement au génie évocateur de la Grèce. Le premier écrivain en date de la période gréco-latine, Andronicus, qui vivait il y a 21 siècles et demi, fut un esclave tarentin encore désigné par le nom, Livius, de son maître, Livius Salinator. Non seulement les jeunes patriciens apprirent le grec chez cet affranchi, ils étudièrent aussi le latin dans sa traduction de l’Odyssée et dans ses chants sacrés[30]. Nævius, le soldat qui chanta la première guerre punique, et Plaute, le commis-voyageur ombrien, construisirent également leurs poèmes et leurs pièces de théâtre d’après des modèles grecs. Ennius, le centurion qui raconta l’épopée de Rome depuis Enée jusqu’aux guerres de Macédoine, était un Messapien de la Grande Grèce comme Livius Andronicus, et Lucrèce n’écrivit-il pas la Nature des choses sous la dictée d’Epicure ? Le philosophe grec et le grand poète romain se présentent à nos esprits sous une même grande figure dont le souvenir ne périra qu’avec la pensée humaine.

Mais quels changements considérables dans le fond de l’âme romaine et dans sa compréhension des choses l’apparition d’un livre comme celui de Lucrèce n’implique-t-il pas ? « Rien n’est sorti de rien. Rien n’est l’œuvre des dieux »[31]. Le poète qui prononce cette forte parole a cessé d’être Romain, puisqu’il s’est complètement dégagé de la religion des aïeux et que sa philosophie s’applique à l’humanité tout entière. Le culte national, dont la génération intelligente apprenait alors à se libérer, grâce à l’enseignement des Grecs, avait été pourtant bien étroit, bien rigoureux, bien exclusif. Il ne pouvait en être autrement chez un peuple militaire qui considérait les cérémonies religieuses comme une partie de la discipline devant assurer la victoire, et qui n’avait pas le loisir nécessaire pour chercher les causes lointaines, les raisons philosophiques de ses rites et coutumes.

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Cl. Alinari.
benevent — arc de trajan

La religion romaine était d’une étonnante maigreur, sans poésie qui l’accompagne, sans légende qui l’embellisse. Dieux et déesses n’étaient guère autre chose que les noms des faits reconnus dans la nature ambiante, des vœux, des espérances, des passions et des vertus. Pas un acte de la vie qui n’eût sa divinité tutélaire, à laquelle on adressait une offrande ou un hommage : l’énumération de tous ces génies, répondant aux objets extérieurs et aux actions de l’homme, témoigne de la plus étrange puérilité en son « fétichisme verbal »[32]. De même, les mouvements, les gestes, les mots étaient réglés pour tous, magistrats ou capitaines, qui devaient entamer une affaire ou diriger une expédition et commencer l’œuvre tout d’abord par des inspections d’entrailles frémissantes ou l’examen d’oiseaux sacrés. Pour ces militaires qui marchaient « au doigt et à l’œil » sans prétendre à l’explication de l’ordre donné, les « signes » n’étaient pas moins sacrés que les mots de passe ! Les institutions romaines eurent la solidité des pyramides, elles en eurent aussi les arêtes nettes et anguleuses[33]. La Rome primitive était carrée : le camp romain était également un carré aux dimensions définies : tous les détails de la vie officielle, religieuse, politique, aussi bien que militaire, prenaient cette forme carrée », pour ainsi dire.

Et le droit, ce droit si brièvement, si impérieusement formulé, dont les paroles résonnent encore dans tous les prétoires, non moins sacrées pour les magistrats que les mots de la Bible le sont pour les prêtres ! Il caractérise si bien le génie de Rome que nombre de juristes, toujours fasciné, après 2 000 années, par l’écho des jugements brefs, décisifs, infrangibles qui retentissent dans le forum et que reproduisent comme pour l’éternité des inscriptions lapidaires, confondent instinctivement l’idée de Rome avec celle du droit. A les entendre, on pourrait croire que nulle autre nation n’avait eu avant les Romains la conception des rapports de justice et d’équité qui doivent s’établir entre les hommes et maintenir l’équilibre social. Il est certain en tout cas que le peuple de Rome, très pratique dans son appréciation des choses, est le premier qui ait reconnu nettement le domaine particulier du droit. Dès les origines, ils distinguent entre le droit divin et le droit humain, entre la religion et la jurisprudence. Il n’en était pas ainsi chez leurs devanciers, même chez les Grecs à l’esprit si clair. Les Hindous entremêlent tout dans leur enseignement : notions morales, notions religieuses et notions juridiques ; encore de nos jours chez les Arabes, la loi civile se confond absolument avec les devoirs religieux[34].

N° 195. Provinces et Routes de la Péninsule.
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De même que les termes Asie et Afrique, Italia ne s’appliqua tout d’abord qu’à une très faible portion du territoire qu’il désigne actuellement ; c’était le « pied de la botte italienne », la sous-péninsule appelée aussi Brutium, la Calabre actuelle. Ce dernier nom avait été appliqué primitivement à la langue de terre messapienne.

L’emplacement de la ville Bononia, Bologne, l’antique Felsina des Etrusques, longtemps occupée par les Gaulois, devrait se trouver sur la voie Emilia.

Vers la fin de la période républicaine, le monde politique romain, embrassant déjà dans toute son étendue le domaine méditerranéen, eût atteint son équilibre normal s’il n’était resté en maint endroit de son pourtour des frontières indécises et, au delà de ces frontières, des barbares appartenant à un tout autre cycle de culture. A l’intérieur de la péninsule Italienne, le réseau des grandes routes militaires était complet : la voie Appienne descendant vers le sud et la voie Flaminienne franchissant les Apennins étaient les deux troncs majeurs sur lesquels venaient s’embrancher les voies latérales, l’une d’elles, la voie Emilienne, si importante, si nécessaire que le pays traversé en a gardé le nom — Emilie — jusqu’à nos jours. Partout en Italie, les troupes pouvaient se transporter rapidement aux lieux menacés. Aux frontières, la partie la plus vulnérable de l’empire était précisément cette barrière des Alpes qui semblait monter jusque dans le ciel et fermer tout passage aux ennemis ; mais elle avait été bien souvent franchie, d’abord par les Gaulois, qui avaient occupé toute la moitié septentrionale de la péninsule Italique, puis par les armées d’Hannibal, et les Romains eux-mêmes avaient appris de leurs adversaires à se hasarder dans cette région des neiges. En réalité les voies transalpines avaient existé de tout temps, et l’importance du mouvement qui s’y produisait était déterminée d’avance par la force d’attraction mutuelle des populations habitant les deux versants. Aux origines de l’histoire écrite, il y eut certainement un va-et-vient incessant entre les populations gauloises des vallées du Rhône et du Pô, les routes suivies étant précisément celles qu’indiquaient d’avance les vallées ouvertes latéralement entre les massifs et les brèches des cols qui découpent l’arête suprême. Sans doute les obstacles étaient grands durant les longues pluies, les tourmentes de neige et dans la saison des avalanches, mais en temps d’été et dans le premier automne l’escalade n’avait rien qui pût effrayer les hommes valides. Depuis les âges les plus reculés, les sentiers furent tracés par bêtes et gens, de manière à éviter les cluses et les précipices, et sur de vastes espaces s’étendent les gazons des hautes pentes délicieux à fouler.

Cette prétendue frontière constituée par la crête des monts n’a donc pas le caractère de limite que les conventions politiques ont fini par lui donner, en l’appuyant sur des lignes de douanes, sur des fortifications et des casernes, sur des cordons de gendarmes et de « chasseurs alpins ». Les sommets, dans la nature libre, pour des voyageurs qui n’ont pas besoin de passeport et de visa, passionnent par l’effet normal que produisent l’ambition de les atteindre, la joie fière de les avoir surmontés. En fait, la vraie limite des pays n’est pas la ligne idéale qui rejoint cime à cime, mais c’est la base des escarpements, là où se produit le contraste entre les pratiques de la culture, entre les industries locales, les mœurs, le rythme de l’existence. De tout temps les populations des Alpes, comme celles des autres régions de montagnes avant les conquêtes et les annexions systématiques et militaires des âges modernes, présentaient le même type et appartenaient presque toujours à la même race, à la même langue, sur les deux versants opposés. Guidés par des montagnards amis, les marchands, les voyageurs trouvaient donc un chemin facile de la Gaule cisalpine à la Gaule transalpine, de l’Italie en France ; mais ceux qui se seraient présentés en ennemis s’exposaient à rencontrer des gens embusqués derrière chaque rocher : le grand art des conquérants était de se créer des alliances et de s’assurer des guides fidèles. Les voies les plus fréquentées étaient désignées par la nature : on pourrait les énumérer d’après l’examen des cartes, n’eût-on pas à cet égard le témoignage des anciens auteurs. Le premier de ces passages alpins, au sud de la chaîne, est le col de Tende, qui réunit les vallées de la Stura et de la Roya ; puis se succèdent, du sud au nord, le col de Larche ou de l’Argentière, entre Cuneo et Barcelonnette, la « traversette » du Viso, entre Saluzzo et Embrun, le « mont » Genèvre, qui joint Turin et Pinerolo à Briançon, la coulière du Pô à celle de la Durance. Actuellement, le « mont » — c’est-à-dire le passage — dit Mont Cenis est devenu la grande route entre Turin et la haute vallée de l’Isère, mais les Romains ne le pratiquèrent point, et il ne commence à poindre dans l’histoire qu’après la chute de l’Empire et l’invasion des Barbares.

N° 196. Traversée des Alpes.
(Voir pages 482 à 484.)
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Cols certainement pratiqués par lés Romains :
A. Col de Tende à 1 873 ms d’altitude B. Col de Larche à 1 995 ms d’altitude
C. Traversette » 1 854 » D. Mont Genèvre » 1 834 »
E. Petit-St-Bernard » 2 157 » F. Grand-St-Bemard » 2 472 »
G. Simplon » 2 020 » H. Malser Heide » 1 487 »
I. Col de Tarvis » 814 » J. Col du Poirier » 548 »
Cols que des routes ne traversèrent probablement que plus tard :
k. Petit-Mont-Cenis à 2 201 ms ; Grand-Moat-Cenis à 2 091 ms ; col de Fréjus, sous-franchi
par le tunnel, 2 528 ms. l. Monte-Morro, à 2 862 ms d’altitude.
m. Gothard à 2 114 ms d’altitude n. Lukmanier à 1 917 ms d’altitude
o. Beraardino » 2 063 » p. Splûgen » 2 117 »
q. Septimer » 2 311 » r. Maloja-Julier » 1811-2287 »
s. Albula » 2 318 » t. Brenner » 1 362 »


A l’angle du système alpin, là où les massifs helvétiques succèdent suivant un autre alignement aux montagnes des Allobroges, les deux passages du Petit-saint-Bernard et du Grand-saint-Bernard unissent la plaine du Pô aux campagnes du Rhône et du Léman. Des temples, d’autant plus vénérés que les passants avaient eu plus de dangers à courir en escaladant la montagne d’où s’écroulent les neiges, où soufflent les tourmentes, y étaient dédiés aux dieux protecteurs. Le Grand-saint-Bernard était spécialement voué à Jupiter et fut connu sous le nom de mont Joux.

Au nord de l’Italie, le col de Monte-Morro, qui contourne à l’est le massif du Mont-Rose rattachant La vallée de Macugnaga à la vallée rhodanienne de Saas, était peut-être connu des Romains : celui du Simplon le fut certainement : dès la fin du deuxième siècle de l’ère vulgaire, il était franchi par une route stratégique.
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Cl. Alinari.
porte romaine et citadelle de spello, étrurie

Quant au Gothard, aujourd’hui la plus importante de toutes les routes alpines de la Suisse, il était ignoré et le resta jusqu’au milieu du quatorzième siècle, surtout à cause de l’obstacle que le lac des Quatre Cantons, avec ses ramifications bizarres, apportait aux communications entre les versants. Les routes de Lukmanier, du Bernardino, du Splûgen, du Septimer, de l’Albula appartiennent aussi à là fin du moyen âge[35] ; mais les passages étaient certainement pratiqués par les montagnards rhétiens ; le nom du col voisin, le Julier, qui communique latéralement avec le seuil de la Maloja, a probablement pour origine l’existence d’une colonne dressée au sommet du col en l’honneur de Jul (Youl), le Dieu du Soleil. Les Rhétiens utilisaient aussi la route de l’Engadine et surtout celle du Brenner, le long de laquelle on a trouvé un très grand nombre d’objets de toute nature dus à l’industrie préromaine. Mais les Romains eux-mêmes paraissent l’avoir évitée longtemps, pour suivre à l’ouest le chemin beaucoup plus long, mais moins pénible, qui remonte la vallée de l’Adige et, par la Malser Heide actuelle, redescend dans la vallée de l’Inn. A l’époque où cette voie fut construite par Drusus l’Ancien, sous le règne d’Auguste, les Romains avaient seulement le Rhin pour objectif du côté de la Germanie, c’est plus tard qu’ils eurent à gagner les contrées du Danube.

Dans les Alpes orientales, les deux passages qui font communiquer les bords de l’Adriatique avec les vallées de la Drave et de la Save, et que l’on connaît de nos jours sous les noms de Plekenpass et de Saifnitzpass (cols de Predil et de Tarvis), furent également pratiqués ; mais le seuil d’issue par lequel le grand mouvement des hommes et des choses entre les deux versants se fit de tout temps avant l’époque romaine, puis, lors de la grande expansion de Rome, et depuis, dans le moyen âge, est celui que l’on nomme col du « Poirier » et qui traverse le Karst pour redescendre dans la vallée de la Save et se ramifier ensuite en diverses directions vers le Danube germanique et hongrois. Ce passage est, à l’angle nord-oriental de la péninsule Italiote, aussi important que le Grand-saint-Bernard à l’angle nord-occidental : entre ces deux chemins, les Alpes helvétiques et rhétiques se dressèrent longtemps comme un rempart infranchissable aux populations d’en bas.

Même lorsque les Romains furent devenus les maîtres du vaste hémicycle des campagnes sous-jacentes, le grand mur les empêcha longtemps d’y tenter un chemin pour leurs échanges et leurs conquêtes : ils ne pratiquèrent d’abord de passage qu’à l’ouest vers les Gaules, à l’est vers la Pannonie, mais à mesuré que se fit l’utilisation des cols alpins, ils eurent à suivre les indications mêmes de la nature qu’avaient observées avant eux les clans des montagnards. Si les noms des lieux et des villes mentionnés dans les annales se sont partiellement oubliés ou même ont disparu, les sentes frayées par le cheminement des hommes ont une durée plus grande : telles qu’elles furent tracées après le retrait des glaces du grand hiver, telles on les retrouve encore élargies en routes, transformées en voies de fer.

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pont romain, près d’apt (vaucluse)

Descendus victorieusement du haut des Alpes occidentales dans les vallées du versant rhodanien, les Romains, débarrassés de leurs redoutables rivaux carthaginois, avaient pu imposer leur alliance à nombre de peuples des montagnes, et ces traités leur permettaient d’agrandir graduellement autour de Marseille l’étroite zone de la « Province » côtière, puis, au delà du Rhône, ils s’étaient établis solidement dans la Narbonnaise. Le long du littoral, ils n’eurent qu’à réparer les routes et les cités phéniciennes. De même que nos chemins de fer modernes sont dans presque tout leur parcours accompagnés d’un sentier latéral, de même les Tyriens et leurs successeurs grecs et carthaginois avaient doublé leur voie de cabotage du littoral de l’Hispanie et des Gaules par une route côtière ; leurs villes et leurs comptoirs étaient rattachés, des Alpes aux Pyrénées, soit par des chemins parallèles au rivage, soit par des raccourcis faciles autour des marais et des promontoires ; aux passages dangereux, la route était taillée en corniche sur le flanc des rochers. On nous dit que la voie à très grand trafic était empierrée et pavée suivant le mode tyrien. Des noms romains se substituèrent aux vocables de la Phénicie[36].

Une fois maîtres de la route du littoral, les Romains voyaient s’ouvrir devant eux un autre chemin sans obstacles naturels, celui qui du bassin de l’Aude mène vers l’Océan par les bords de la Garonne. Un audacieux général, le consul Cépion, profita de cet avantage pour s’aventurer brusquement jusqu’à Toulouse et faire main basse sur les très riches trésors que les Gaulois Tectosages avaient jetés dans un lac consacré à Bélen, leur divinité solaire, analogue à Phœbus Apollon.

Cette rapide expédition de pillage, que les Cimbres errants vengèrent d’ailleurs bientôt après par l’écrasement complet des légions sacrilèges, inaugura une nouvelle ère de l’histoire, l’extension du monde méditerranéen vers l’océan du Nord. Certainement cette voie facile, si bien ouverte entre les escarpements des Cévennes d’une part, et de l’autre le mont d’Alaric et les collines boueuses du Lauraguais, devait avoir de tout temps une importance considérable, mettant en communication immédiate les Ligures avec les Ibères, et plus tard les Phéniciens, les Grecs et les Latins avec les Vascons d’Aquitaine, la « Province » avec la Gascogne.

N° 197. Voies des Gaules.
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Les voies des Gaules sont tracées d’après la Table dite de Peutinger et l’itinéraire d’Antonin, pris dans E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine.

Il manque la route du littoral méditerranéen, le long de la Rivière de Gênes ; celle du Mont-Cenis pourrait, au contraire, être supprimée.


Cette route a grandement facilité les relations des peuples entre eux, et de très grands événements se sont accomplis sur son parcours entre les populations oscillant de part et d’autre, comme des flots qui, accourant de deux mers, se précipitent et s’aheurtent au milieu d’un chenal. Aux temps des premiers rapports de Rome avec les Gaules, cette voie historique fut même, de toutes celles d’outre-Cévennes, la plus importante dans l’équilibre des nations. Alors la puissance romaine, cherchant à se constituer solidement autour du bassin de la Méditerranée occidentale, devait tout d’abord s’accroître vers les lieux où se présentait à elle le moindre effort de résistance. A cet égard, nulle autre partie des Gaules n’était plus facile à saisir que le bas seuil d’entre Aude et Garonne, Les obstacles dont les Romains eurent à triompher de ce côté n’étaient point comparables à ceux qu’ils surmontèrent dans les monts d’Auvergne et sur les arêtes de partage entre les deux versants de la Saône et de la Seine. Le monde civilisé, ayant à cette époque l’Italie pour centre d’impulsion, se trouvait presque entièrement limité aux régions méditerranéennes et ne s’épandait dans la direction de l’Océan que par des voies encore très faiblement frayées : c’était, peut-on dire, uniquement par leurs relations avec Rome, la cité maîtresse, que les voies prenaient leur importance commerciale. Alors, littéralement, « tout chemin menait à Rome ». On s’explique ainsi que la route de Narbonne à Toulouse et à Bordeaux fût, de toutes, la plus fréquentée des Gaules, et que Narbonne, alors accessible aux navires d’un faible tirant d’eau, fût, en dehors de l’Italie, la cité la plus populeuse de l’Europe occidentale.

Mais, pendant le cours des âges, la valeur du transit s’accroît incessamment, et le rôle historique d’un chemin lui vient surtout des contrées vers lesquelles il mène : celles qu’il traverse sont rejetées au second plan.

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piscine romaine, près de périgueux


Or, la voie méridionale ou « garumnienne » des Gaules aboutissait à des mers désertes qui, lors de la conquête romaine, devaient rester encore pendant quinze siècles des « eaux sans rivages ». Au lieu de se continuer vers l’Ouest et de se renouveler avec une énergie sans cesse renaissante, le mouvement ne pouvait au contraire que s’amortir longtemps sur des plages délaissées. Il fallait que l’Amérique fût découverte pour que la Rochelle et Bordeaux pussent propager au loin la vie qu’elles avaient reçue. Au nord de la « Province », la voie « rhodanienne », plus difficile à suivre, avait en revanche, pour les Romains en particulier et pour tous les Méditerranéens en général, l’avantage de les conduire au delà du tronc continental vers les péninsules et les îles océaniques, unissant ainsi des terres complètement distinctes, destinées à réagir les unes sur les autres par leurs civilisations respectives. Cette route naturelle, qui, par la vallée du Rhône et de la Saône, va rejoindre celle de la Seine en utilisant les seuils peu élevés des monts de l’Autunois et du Dijonnais, devint nécessairement, par les événements qui s’y accomplirent, l’axe même des Gaules, le tronc duquel se ramifient les branches.

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théâtre romain aux bauchards (charente)

Toutefois, il ne faut pas considérer cette voie majeure comme une route proprement dite, comme un chemin régulier franchissant une brèche unique de l’un à l’autre versant. Il en est de ces voies historiques comme des sentiers des prairies et des montagnes qui, suivant les conditions du sol et des pentes, tantôt se recourbent et s’infléchissent, tantôt montent ou descendent, ou bien se dédoublent, se divisent de mille manières suivant les inégalités et les obstacles du terrain. En certains endroits, la route semble oblitérée et ne se composé plus que de vestiges mal raccordés, comme les raidillons qui se perdent dans les pierres à l’escalade d’un rocher. Ainsi se sont formés, à la traversée des hauteurs, divers chemins secondaires, se succédant du sud-ouest au nord-est sur une largeur d’une centaine de kilomètres et ne dépassant nulle part 500 mètres en altitude. Les commerçants phéniciens, les Grecs peut-être, suivirent, bien des siècles avant César, ces voies de communication entre le littoral de la Méditerranée et le versant océanique. Alésia défendait un des seuils et l’on disait cette ville fondée par Melkarth, l’Hercule tyrien, le dieu de la force par excellence, puisque les hommes trouvaient leur intérêt à se laisser subjuguer[37]. Du côté du nord-est par les hautes vallées de la Saône, de l’Oignon, du Doubs, la route majeure « rhodano-séquanienne » se bifurquait aussi vers le Rhin et toute la Germanie. Cependant les itinéraires des trafiquants étaient restés complètement ignorés des savants grecs ; ceux ci ne se faisaient aucune idée approximative des routes des Gaules, s’imaginant avec Hérodote (Livre II, 33) que l’Ister, ou Danube, naissait à la ville de Pyrène, c’est-à-dire dans les Pyrénées, pour traverser toute l’Europe de l’occident à l’orient.

Si les routés qui donnèrent accès aux Romains sur le versant océanique, et par cela même, inaugurèrent une ère nouvelle de l’histoire, doivent à ces conséquences un intérêt tout spécial, les autres voies naturelles qui rattachent les Gaules aux contrées orientales, à travers la Germanie, déterminèrent aussi des résultats de la plus haute importance, quoique laissés généralement dans l’ombre à cause de l’ignorance dans laquelle on se trouve pour les époques et les détails des événements. Du côté de l’est, les campagnes des Gaules sont accessibles par des portes nombreuses aux peuples navigateurs qui se déplaçaient de l’Orient vers l’Occident ou du Nord-Est vers le Sud-Ouest : à diverses reprises pendant les âges de la préhistoire et de la protohistoire, ces chemins d’accès laissèrent passer des populations très différentes des habitants autochtones ou depuis longtemps établis dans le pays ; de nouveaux éléments ethniques modifièrent souvent le fond primitif des Ligures, Ibères et autres tribus qui peuplaient l’espace compris entre Pyrénées et Rhin.

La nature même des contrées à traverser indique la marche des peuples envahisseurs, que des refoulements de guerre, des phénomènes climatiques, un excès de croissance dans les familles ou toutes autres causes suscitant l’esprit d’aventure avaient ainsi mis en marche à travers le monde. Pour ne mentionner que la partie de ces routes comprise entre les vertes plaines de l’Europe orientale et les rivages atlantiques où s’arrêtaient forcément les migrateurs, on constate nettement l’existence de deux voies principales bien distinctes pénétrant dans les Gaules, l’une par la Germanie du Nord, l’autre par la vallée danubienne et ses prolongements.

N° 198. Migrations et Incursions gauloises
(Voir pages 450 et 494.)
D503-Migrations et Incursions gauloises.-Liv2-ch10.png
Le grisé indique, d’après Spruner-Mencke, la plus grande extension des tribus gauloises, vers le iiie siècle antérieur à l’ère vulgaire. Aux principales nations indiquées, il faudrait ajouter, en Espagne, celle qui donna son nom à la Gallécie ou Galice. Les routes ne sont tracées que comme indication générale, sans exactitude dans le détail.
On signale des invasions (A-A) de Gaulois en Circumpadanie, vers l’an de Rome 150 ; puis d’autres (B-B) deux cents ans plus tard. C’est alors que les Gaulois traversèrent les Apennins, défirent les Romains, brûlèrent Rome (363) et pénétrèrent jusqu’en Campanie (C-C). Cent ans plus tard, en 470, les Senones et leurs alliés furent exterminés à la bataille du lac Vadimon (Volsini ou de Bolsena).
C’est en 472 que la horde des Volces Tectosages partit de Toulouse (D-D-D) ; on la retrouve en Grèce, aux Thermopyles, puis à Delphes, en 474 ; la traversée de l’Hellespont date de 475 (278 ans avant l’ère vulgaire). Voir Amédée Thierry, Histoire des Gaulois.


Entre les deux voies, en effet, la région était fort difficile à parcourir avant l’époque des défrichements et la construction des routes : d’immenses forêts recouvraient une longue zone de terrains élevés, Carpathes, monts de Bohême et de Thuringe, Ardennes, ainsi que Les espaces intermédiaires de la Germanie. Les voyageurs venant des campagnes sarmates contournaient ces obstacles et les marécages du plateau russe et trouvaient un passage par les plaines de Pologne et les terres basses du littoral baltique[38], où des étendues sableuses, des landes et bruyères alternent avec des bois et des lacs sans profondeur. Cette zone riveraine, que les glaces de la Scandinavie avaient nivelée jadis, était le grand chemin tout préparé pour les mouvements ethniques, entre les régions ponto-caspiennes et les Gaules.

Au sud de la Germanie, la route historique était plus longue et plus sinueuse, mais elle fut également suivie par nombre de peuplades pacifiques ou guerrières. Cette route était la vallée du Danube. Contournant les montagnes, elle remontait successivement de l’est à l’ouest par les anciens lacs et les défilés de jonction, les « portes » par lesquelles s’est fait l’assèchement graduel de l’Europe centrale. Arrivée aux sources danubiennes, cette route n’avait qu’à se diriger vers le coude du Rhin à sa sortie des montagnes et à pénétrer en France par la brèche d’entre Vosges et Jura, dont l’importance stratégique est encore de nos jours considérée comme étant de premier ordre : on la désigne sous le nom de « trouée », comme si en cet endroit le mur extérieur des Gaules était rompu.

Cette route du Danube forme au nord des Alpes et de tout le diaphragme des montagnes de l’Europe un long chemin parallèle à la voie maritime de la Méditerranée. Suivant leurs mœurs et leurs conditions historiques, les différents peuples des contrées limitrophes de la mer Noire et de la mer Egée avaient donc le choix pour leur trafic, pour leurs expéditions ou leurs exodes entre les eaux et l’intérieur des terres. De part et d’autre s’accomplissaient des œuvres analogues : au nord comme au sud l’histoire évoluait dans la même direction ; seulement le mouvement maritime, qui se confond avec l’histoire de la Phénicie, de la Grèce et de Rome, surgit devant nous éclairé par un flot de lumière, tandis que la marche des peuples, le long du Danube, non moins importante par ses effets durables, reste ensevelie dans l’ombre du passé : elle ne se révèle que par des noms de lieux, des légendes nationales, des objets préhistoriques et les recherches des anthropologistes. Des trouvailles d’épées et de poignards en bronze révèlent les directions suivies par les marchands et par les migrateurs à travers l’Europe : les échanges se faisaient du nord au sud et du sud au nord à cause de la diversité des produits ; les grands déplacements se portaient surtout dans le sens de l’Est à l’Ouest.

N° 199. Incursions des Cimbres et des Teutons.
(Voir page 494.)
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Les routes suivies par les Cimbres — en trait discontinu, et par les Teutons, en trait plein — sont copiées d’André Lefèvre, Germains et Slaves.

Orange rappelle la rencontre des Cimbres et du consul Cépion, rentrant de Toulouse, où il avait repris aux Gaulois les trésors emportés de Delphes. Les Romains furent tous massacrés (an de Rome 648, — 105, ère vulgaire).


L’ensemble des données recueillies sur ces âges antérieurs à l’histoire écrite coïncide avec la tradition pour affirmer que le mouvement général des migrations s’est bien fait dans le sens de l’Occident : d’ailleurs, il devait en être ainsi puisque les vastes contrées où l’espace indéfini facilite l’accroissement rapide des familles et leur émigration se trouvent à l’orient de l’Europe, et que le refoulement se faisait vers le pourtour du champ de production et de lutte, vers les péninsules et notamment vers l’Europe occidentale, qui s’amincit par degrés entre la Méditerranée et l’Océan.

Cependant, il y a eu aussi des mouvements de reflux : des migrations eurent lieu en sens inverse de l’Occident en Orient ; la plus fameuse est celle des Volces Tectosages ou Toulousains qui se fit il y a vingt-deux siècles. Quittant leurs campagnes des bords de la Garonne, ces guerriers marchent vers le pays du soleil levant, entraînés soit par simple esprit d’aventure, soit pour obéir à quelque engagement religieux de la nation, soit par suite d’insuffisance des ressources locales, d’un excès de participants au banquet de la vie. Ils vont devant eux, s’ouvrent un chemin, de force ou de bon gré, remontent le Rhône et la Saône, traversent le Rhin, contournent la Forêt Noire, puis descendent le Danube, pénètrent dans la Thrace et la Macédoine. Ils détruisent deux armées de Grecs encore tout fiers des souvenirs d’Alexandre ; ils poussent ainsi jusqu’à Delphes dont ils pillent les trésors pour en rapporter une grosse part à Toulouse et la consacrer aux dieux. Leurs aventures, qui semblent un rêve, avaient duré trois années, mais ils ne revenaient pas tous : deux de leurs bandes, aidées par les luttes entre les principicules anatoliens, auxquels elles vendent leur appui, franchissent l’Hellespont et le Bosphore, pénètrent en Asie Mineure et, après mille avatars — on trouve à cette époque des mercenaires gaulois dans tout l’Orient et même dans la vallée du Nil —, s’établissent sur le haut Halys. Le royaume de Galatie rappela, pendant une couple de siècles, leur étrange expédition.

L’invasion des Cimbres, originaires de la péninsule danoise, et des Teutons, venus de l’Europe centrale, renouvela chez les Romains les « terreurs » du tumulte gaulois : elle parait s’être ruée sur le monde occidental par les deux voies historiques majeures de la Germanie, celle des côtes septentrionales aussi bien que celle du Danube. Les récits incohérents des auteurs anciens nous les montrent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et l’on peut croire réellement que ces populations barbares, affolées du danger terrible de la résolution prise, erraient un peu à l’aventure. Des nations entières, hommes, femmes, enfants quittaient le sol natal, les tombeaux des aïeux, pour chercher à travers l’Europe la contrée inconnue qui devait être leur patrie nouvelle.

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Cl. Neurdein.
temple de janus, à autun


La guerre, et une guerre d’extermination, était le résultat fatal de cette course vagabonde ; mais ils ne tenaient qu’à l’occupation d’un territoire plus vaste et plus fécond que les terres abandonnées par eux. Pendant plus de dix ans, on les voit, eux et les peuples alliés qu’ils entraînaient dans leur course, sur les bords de l’Elbe, sur ceux du Danube et du Rhin, puis dans les vallées orientales des Alpes germaniques, dans l’Helvétie, dans la vallée du Rhône, au pied des Pyrénées, en Espagne. Sans objectif précis dans leur marche, ils ne surent pas profiter de l’effroi des Romains, et ceux-ci eurent le temps d’apprendre à les combattre et à les vaincre comme ils l’avaient fait pour les Gaulois et les Carthaginois. Marius écrase les Teutons en Provence, dans les champs dits maintenant de Pourrières ou de la « Pourriture », puis, l’année suivante, anéantit les Cimbres dans les plaines du Pô, près de Vercelli (Verceil). La première avant-garde des envahisseurs « teutons », dont le nom est devenu celui de tous les Allemands, avait complètement disparu : c’était un peuple d’environ un demi-million d’hommes.

De nouvelles invasions de Celtes et de Germains furent la cause initiale de la conquête des Gaules par César. La pression des peuples dans le sens de l’est à l’ouest, pression qui devait un jour amener la ruine de l’empire romain, continuait de se produire, et au lieu d’attendre ces inondations d’hommes, les légions allaient désormais se porter au-devant d’elles. Les Helvètes, Celtes échappant à leur prison des Alpes pour aller dans les belles plaines des Gaules occuper des terres plus étendues, sont arrêtés tout d’abord à l’issue même du Léman, puis retardés dans leur marche sous divers prétextes et rejetés en dehors de leur route, enfin entraînés dans le pays des Eduens, alliés de Rome, et battus près de Bibracte, la forteresse naturelle du mont Beuvray, que remplaça plus tard l’opulente cité d’Autun (Augustodunum) : ils sont obligés de retourner dans leurs montagnes, ne laissant dans la Gaule que leurs alliés Boïens, accueillis en hôtes suppliants.

Bientôt après, César eut à repousser une nouvelle invasion plus formidable encore et, pour réussir, il lui fallut en même temps toute sa diplomatie et son génie militaire. Un grand chef germain, de la nation des Marcomans, avait été appelé à l’ouest du Rhin, ou plutôt s’était laissé entraîner à l’aventure par le mouvement général de migration, par la poussée qui se produisait à cette époque dans la direction de l’Occident ; lorsque César pénétra dans les Gaules, plus de cent vingt mille Suèves, Marcomans et autres Germains occupaient déjà le pays. Le prétexte invoqué par Arioviste était d’aider les Séquanes contre leurs rivaux, les Eduens. Ceux-ci, les plus puissants, formaient une confédération très solidement établie dans le massif de collines et de monts forestiers qui sépare les trois bassins de la Saône, de la Loire et de l’Yonne. Mais, comme il arrive toujours, la possession d’un domaine qui leur assurait de si précieux avantages commerciaux et militaires développa chez la nation privilégiée l’insolence et l’amour du lucre.

N° 200. Portion du Seuil Rhodano-Séquanien
D509-Portion du Seuil Rhodano-Séquanien.-Liv2-ch10.png

Les villes marquées sur là carte existaient déjà à l’époque romaine. Dijon remplace Divia, — Auttin, Augustodunum, — Chalon-sur-Saône (et non Châlon), Cabillonum, centre commercial des Eduens, — Arnay-le-Duc, Arnacum, — Saulieu, Sidilocum, — Pontoux, Pontona ou Pons Dubis, — Til-le-Châtel, à 4 km. E. de Is-sur-Tille, Tilena.

On n’a encore opéré que des fouilles très succinctes sur le mont Beuvray ; néanmoins, on a reconnu le périmètre de Bibracte qui couvrait 135 hectares de superficie ; la ville ne semble pas avoir été habitée après les premières années de l’ère chrétienne. Sur les flancs du mont Auxois se trouvé Alise-Sainte-Reine, village que l’on admet généralement avoir remplacé Alesia. Les Eduens, dont le territoire s’étendait jusqu’aux rives mêmes de la Saône, voulaient monopoliser le trafic par ce cours d’eau et réclamaient des Séquanes d’outre-fleuve des droits trop élevés pour leurs expéditions de porc salé[39]. César intervint comme protecteur des Eduens, les « frères de son peuple », demandant aux nations germaines de ne plus continuer leur mouvement d’invasion. Arioviste refusa d’arrêter sa marche, mais il fut vaincu et forcé de repasser le Rhin.

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piscine romaine à bath (angleterre)[40]

A diverses reprises, durant les soixante-dix années qui suivirent, des généraux, César tout d’abord, puis Drusus, Tiberius, Germanicus poussèrent des expéditions temporaires au delà du fleuve ; les légions purent même se baigner dans l’Elbe ; mais les envahisseurs n’eurent point le temps d’organiser leur conquête : les barbares surent faire respecter leur indépendance au nord du Main ; les Romains, d’autre part, enforcèrent leur domination entre le Danube et le Rhin et occupèrent la rive droite de ce fleuve jusqu’en face de l’embouchure de la Moselle. L’exode germanique fut ainsi retardé de quelques siècles, pendant toute la période de domination romaine.

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Cl. J. Laurent.
pont romain d’alcantara (espagne)

Maîtresses de la portion centrale des Gaules, les légions se portèrent victorieusement vers diverses parties de la contrée, d’un côté jusqu’à l’embouchure de la Loire dans le pays des Namnètes (Nantes) et des Vénètes (Vannes), où elles eurent à improviser une marine, entrant ainsi pour la première fois en contact avec la grande houle atlantique, et à combattre sur les confins de la Mer Ténébreuse — au confluent, pense-ton, des rivières de Vannes et d’Auray[41] —, et de l’autre côté jusque dans le territoire des Belges et des Nerviens, vers les grandes forêts et les marécages du Nord. La Gaule semblait si bien conquise que César ne craignit point d’aller porter la guerre dans la Bretagne insulaire, au delà du détroit. En revenant de cette terre dont on ne savait pas même si c’était une île ou un « autre monde », il put aller gagner des victoires en Illyrie, et discuter en Italie le partage du monde avec ses rivaux, Crassus et Pompée.

Mais les cent peuples enfermés entre les Pyrénées et le Rhin frémissaient de leur défaite, et la plupart d’entre eux se liguèrent contre l’étranger. Même les Eduens entrèrent dans la conjuration, et César se trouva menacé de perdre, avec les seuils de partage entre les deux mers, la clef de toute la contrée des Gaules. Les péripéties de cette lutte suprême fourmillent de scènes classiques des horreurs de la guerre : la destruction, par leurs propres habitants, des villes incapables de se défendre, le massacre méthodique d’une peuplade désarmée, les Eburons, dont la population valide avait succombé sur les champs de bataille, la campagne obscure des partisans indomptables succédant aux combats en ordre rangé sont des exemples typiques dont les siècles suivants ne montrent que de pâles décalques ; mais le courage des uns ne put prévaloir contre la science militaire et la persévérance des autres. Les Romains remportèrent définitivement, et ce fut précisément dans le voisinage du seuil, sur les pentes du mont Auxois que se livra la bataille décisive. En ce lieu géographique marqué par la nature se fit le dernier effort de l’indépendance gauloise : du coup la Gaule devint romaine et, par le même effet, l’équilibre de l’empire se trouva déplacé vers le monde extérieur ; avec un prodigieux accroissement de puissance, c’était aussi un redoutable danger.

L’expansion rapide des conquêtes romaines dans les contrées du monde barbare s’explique par le fait que les légions représentaient une très forte unité contre les petits Etats sans cohésion, divisés par les rancœurs des dissensions et des guerres, très ombrageux à cause de la différence des intérêts locaux, et dépourvus d’initiative par suite du grand ascendant des prêtres, des magiciens et druidesses, qu’il fallait consulter en toute occurrence grave. Les peuplades qui n’étaient pas séparées par ces différences d’origine et de langue et qui même s’unissaient à l’occasion par un lien de fraternité temporaire changeaient facilement d’idée quand elles voyaient miroiter devant elles les avantages illusoires ou réels d’un changement de politique. Même au plus fort du péril, César, qui avait perdu l’appui de ses anciens alliés les Eduens, se réconcilia par cela même avec ses anciens ennemis, les Séquanes.

L’évidente supériorité des Romains en civilisation était de nature à fasciner les populations soumises et à leur donner un idéal commun de culture. C’est ainsi qu’après la conquête romaine se créa une unité nationale qui n’existait pas auparavant. La langue du vainqueur était en même temps celle qui apportait des formules de lois précises, une littérature déjà riche, une rhétorique élégante dans les discours du forum ; elle fournissait un parler d’usage entre les barbares qui ne se comprenaient que difficilement, aussi devint-elle bientôt la langue de tous les Espagnols, de tous les Gaulois, de tous les Bretons policés, et, peu à peu, l’idiome des maîtres pénétra dans la foule assujettie. D’ailleurs, si opprimée que fût celle-ci, elle ne pouvait songer à se redresser contre la toute-puissante Rome : tout au plus, à l’époque des compétitions impériales, prenait-elle part aux séditions suscitées parmi les défenseurs mêmes de l’empire.

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Cl. Bonfils.
athènes — théâtre d’hérode atticus

Mais cet empire était si vaste que dès le règne de César, il offre une tendance à se diviser en deux moitiés : l’Orient et l’Occident. Lors de la brouille définitive entre César et Pompée, celui-ci ira camper en Epire, puis en Thessalie, attendant la bataille décisive ; après le meurtre de César, le monde romain est réellement partagé pendant quelques années entre Octave et Antoine, les deux héritiers. Octave commande à Rome et, comme dominateur de l’Occident, passe ses premières années à consolider sa puissance sur les Espagnols, les Gaulois, les Germains les plus rapprochés des frontières, les Illyriens ; il nettoie la mer des pirates et il se prépare patiemment à se débarrasser de son rival, le maître de l’Orient. Celui-ci qui réside dans Alexandrie, auprès de la divine Cléopâtre, a tout un cortège de rois autour de lui, et son pouvoir s’étend jusque par delà Babylone, dans le pays des Parthes. Enfin, treize années après la mort de César, se produit l’inévitable choc : les deux flottes, les deux armées sont en présence ; mais il semble qu’Antoine, le despote de l’Orient, eût déjà pris quelque chose du fatalisme de ses sujets, accoutumés depuis des siècles à la défaite : ayant peut-être les ressources nécessaires pour la victoire, il se laisse vaincre sans grande résistance et finalement se tue. L’empire romain, après s’être déjà scindé, se reconstruit, et, cette fois, avec assez de cohérence pour que l’union se maintienne pendant quelques siècles encore.

De quel élan la foule romaine se « rua dans la servitude » lorsque, après la bataille d’Actium, Octave devint le maître du monde, les vers de Virgile le racontent ! Les horribles proscriptions, les guerres étrangères et civiles qui avaient dévasté l’Italie et toutes les régions méditerranéennes inspiraient à tous un immense désir de paix, un besoin immodéré de repos : l’ordre à tout prix, même sous la main d’un despote, tel était l’universel désir des populations. On avait déjà vu le prosternement de tous lorsque César, sans qu’il lui convînt de prendre le titre de roi, avait daigné s’élever au-dessus des hommes et rappeler ses origines divines. « … Notre maison réunit au caractère sacré des rois, qui sont les plus puissants parmi les hommes, la sainteté révérée des dieux, qui tiennent les rois, eux-mêmes dans leur dépendance… », disait-il déjà à trente-deux ans, au début de sa carrière politique, avant que trois millions de cadavres dus à ses vingt années de guerre eussent ajouté à sa gloire[42]. Octave, lui, ne s’arrête pas en chemin. Il change de nom, désormais il est « Auguste » comme les dieux ; il a toutes les investitures à la fois, celles de l’aristocratie et celles du peuple, le commandement militaire et le pontificat ; il réunit tout en sa personne, même l’amour de ses sujets, l’admiration de ceux qui, non encore asservis, vivent en dehors des frontières lointaines : ainsi les Parthes lui renvoient les dépouilles que, dans une précédente guerre, ils avaient remportées sur Crassus.

N° 201. Provinces de l’Empire.
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1. Promontoire d’Actium, bataille navale ; après la fuite de Cléopâtre, Octave défait Antoine, an de Rome 722 ( — 31). Le méridien d’Actium représente à peu près la limite des territoires gouvernés jusqu’alors par les deux rivaux.

2. Teutoburger Wald. Les Chérusques, dirigés par Arminius, écrasent trois légions romaines commandées par Varus, an de Rome 762 (+ 9).

3. Carrhæ, défaite des Romains par les Parthes, Crassus tué, an de Rome 700 ( — 53) nouvelle défaite 349 ans plus tard.

Les provinces qui, sur la carte, sont recouvertes d’un grisé étaient administrées par le Sénat, les autres dépendaient directement de l’Empereur, l’Egypte était sa propriété particulière.


Le poète Virgile chante son épopée de l’Enéide en l’honneur du nouveau maître, du nouveau dieu, et lui donne une place dans les constellations du ciel, « entre Erigone et le Scorpion qui la poursuit »[43].

A maints égards, la transformation de république en empire fut pour l’Etat romain beaucoup plus un accomplissement qu’une révolution. Vainqueurs de l’aristocratie, César, puis Auguste représentaient par cela même en leur personne divine le triomphe de la démocratie. Les tribuns qui avaient plaidé pour le peuple contre les patriciens s’incarnaient désormais dans l’empereur ; c’est à lui que devaient s’adresser toutes les revendications, et la tourbe des sujets n’avait qu’à louer sa grandeur et sa générosité lorsque d’immenses approvisionnements de vivres leur étaient distribués, avec accompagnement de fêtes et de cérémonies triomphales.

Néanmoins Auguste, tout assuré qu’il pût être de l’abjection des multitudes, avait un danger à conjurer, celui qui pouvait résulter de l’excès de force intellectuelle et morale bouillonnant encore dans les générations héritières de tous ceux qui avaient agi pendant les siècles de l’oligarchie dite républicaine ; il lui fallait à tout prix séduire ou écarter tous les hommes qui avaient encore de la fierté, le mépris des grandeurs, un caractère personnel. Des proscrits se dispersèrent encore une fois sur les grandes routes de l’empire, mais après l’œuvre de violence vient celle de l’astuce : il s’agissait de terminer en douceur la besogne que les bourreaux avaient commencée, et César-Auguste fut un maître dans cet art.

D’abord, il éloigna les meilleurs en les envoyant défendre la puissance romaine sur les frontières de l’empire, puis, à Rome même, que de fausses occupations, que de charges inutiles, que de sinécures il sut créer pour donner le change à tout un monde de fonctionnaires qui se prirent au sérieux ! Il y eut des poètes de cour, des moralistes publics, des fonctionnaires pour la vertu, mais il y eut aussi des prêtres. Auguste fut avant tout un restaurateur de la religion, et les vieilles pratiques délaissées furent rétablies avec soin : désormais les augures, pénétrés de l’importance de leurs fonctions, eurent à « se regarder sans rire ». Mais parmi tous ces rites il n’y en eut point qu’on dût célébrer avec plus d’onction et de ferveur que le culte de l’Empereur lui-même, le grand dieu de la Terre, associé aux grands dieux des cieux. De même que des extatiques chrétiens se vouent au « sacré cœur » de Jésus ou au « sacré cœur » de Marie, des sujets, ivres d’abjection servile, se vouaient à la divinité du Maître Universel.

Dans chaque famille, les Pénates impériaux avaient pris place au-dessus des Lares de la maison et du quartier. Ainsi l’auguste divinité était-elle partout présente, dans les camps, dans les temples, sur les places publiques et dans chaque demeure de l’immense empire[44].

La concentration du pouvoir entre les mains d’un seul devait avoir aussi pour résultat de modifier la constitution des forces militaires. Pendant toute la durée de la république romaine, l’armée avait toujours été considérée comme la nation même : elle était composée de l’ensemble des citoyens valides, que l’on enrôlait en temps de guerre pour les congédier en temps de paix.

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Cl. Alinari.
rome — thermes de gallien


Jusqu’au règne d’Auguste, il n’y avait eu ni armée permanente si soldats de profession ; il n’existait pas même de chefs désignés gardant leur titre après la campagne, quoique depuis les Scipion, les Marius et les Sylla il y eût graduellement une évolution en ce sens. Le dictateur ne l’était que durant la période critique : aussitôt après le danger il rentrait dans les rangs de sa classe, avec sa gloire ou sa honte en plus. Il est vrai que les capitaines d’armée étaient toujours choisis parmi les aristocrates de naissance ; mais les charges militaires inférieures appartenaient de fait, et probablement en vertu du suffrage, à ceux qui plaisaient aux camarades par leur prestance, leur courage, leur talent de persuasion, ou bien qui s’étaient distingués dans les guerres antérieures[45].

La validité physique étant la condition première d’une bonne
Cl. Alinari.
casque de gladiateur
défense nationale devint par cela même la raison unique du droit de vote ; les soldats seuls votaient en citoyens actifs, puisque seuls, ils pouvaient lever le bras pour sauvegarder la terre et la vie de tous. C’est précisément la conception opposée à celle qui prévaut en France et dans les autres Etats « démocratiques » modernes, où les soldats sont tenus systématiquement en dehors de la masse des citoyens, de peur qu’ils ne fassent cause commune avec l’un ou l’autre des partis en lutte, révolutionnaire ou césarien. Dans l’Europe moderne les soldats ne votent pas ; dans la Rome antique les citoyens votaient aussi longtemps qu’ils avaient la force et la virilité, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de soixante ans. Pour se rendre au lieu de vote, il fallait défiler en des passages très étroits où l’on se suivait un à un, de sorte qu’il était facile de reconnaître immédiatement les arrivants ; dès qu’un vieillard ayant dépassé l’âge réglementaire se présentait, on le précipitait du haut du couloir, désigné du nom de pons, pontis, d’où l’expression de depontani qualifiant les individus qui ne comptaient plus au nombre des citoyens actifs. Evidemment ce simulacre de meurtre par noyade rappelait le temps où le peuple migrateur se
Bibliothèque Nationale.Cl. Giraudon.
casque en forme de bonnet phrygien
trouvé à herculanum
débarrassait réellement des invalides qui le gênaient dans sa marche[46]. Le changement de régime, lors de la transformation de la république en empire, entraîna la création d’une armée permanente, instrument du souverain, destiné à devenir bientôt l’arbitre du pouvoir. Les légions, d’existence variable autrefois, furent instituées d’une manière définitive comme pour l’éternité. L’esprit de corps intervint : l’honneur des aigles remplaça dans l’esprit du soldat la fierté nationale et le dévouement à la cité ; le culte de l’empereur, dont l’image était représentée sur les drapeaux, prit un caractère religieux, et l’ambition de tous ces gens de glaive, désormais étrangère aux passions du monde civil qui s’agitait en bas, consistait à monter de grade en grade dans la voie du commandement militaire. Un autre changement, des plus importants par ses conséquences, s’accomplissait en raison de l’immense étendue de l’empire : les corps d’armée devaient s’établir à demeure, dans le voisinage des frontières menacées ; ils occupaient des camps fortifiés à côté desquels se fondaient des villes de tavernes et de boutiques, dépendant absolument de la légion voisine et en prenant même souvent le nom. Par la force graduelle des choses, ces villes devenaient peu à peu des cités militaires d’où partait toute l’initiative politique de la province, toujours exclusivement soumise aux intérêts de l’armée locale. La même raison qui avait obligé des empereurs à établir les troupes sur les frontières les forçait également à recruter leurs soldats par voie d’engagements volontaires, et tous les enrôlés, dont la guerre était le métier et qui n’avaient d’autre avenir que dans la profession des armes, dressaient leur descendance au même genre de vie. Se mariant dans le pays, parlant la langue des indigènes, ils finissaient par constituer des bandes armées fort différentes des anciennes légions romaines ; à demi barbares, ils préparaient inconsciemment la future invasion barbare. La cause publique leur devenait indifférente, ils ne voyaient d’autre gloire que celle du corps auquel ils appartenaient et c’est dans son unique intérêt que se faisaient les révolutions militaires. « Il y a même lieu de s’étonner, dit Gaston Boissier, que l’armée ait en somme usé si modérément de sa puissance »[47]. La grande ombre de Rome planait quand même au-dessus des soldats. Même sous le règne d’Auguste, alors que commençait la longue « paix romaine », un désastre prophétique vint annoncer quelles seraient un jour les destinées de l’empire. Des légions aventurées a une grande distance au delà du Rhin, en des régions forestières habitées par les Chérusques, y furent enveloppées et massacrées jusqu’au dernier homme. Le grave avertissement fut compris : satisfait du lot qui lui était échu, Auguste ne cherchait point à l’agrandir par l’acquisition des espaces hyperboréens qui, aux yeux des Romains policés, n’étaient pas même considérés comme appartenant au monde proprement dit. Joueur favorisé par le sort, il ne voulait point se lancer de nouveau dans les hasards, comme au temps de sa jeunesse, et risquer l’immensité de la fortune acquise. Mais s’il pouvait retarder le destin, il lui était impossible de le conjurer. Le silence des citoyens, la perte de leur initiative, le transfert de leurs prérogatives à une armée permanente devaient les priver un jour de la possibilité même de se défendre ; ils se trouvaient liés d’avance à la triomphante irruption de peuples nouveaux. De génération en génération, l’intelligence s’obscurcissait, le goût s’altérait, la mentalité se faisait épaisse, les barbares de l’extérieur n’avançaient d’un pas, que la barbarie n’eût déjà fait deux pas à leur rencontre.

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Cl. Alinari.
rome — temple de vesta

Mais, à cette époque, bien peu nombreux devaient être les prophètes de malheur. L’empire était si vaste, les frontières en étaient si éloignées qu’elles semblaient se confondre avec les bornes du monde ! Rome avait triomphalement résisté à tant de dangers, et tant de prodiges avaient annoncé sa gloire qu’on se laissait aller à la croire éternelle. Aussi n’est-il pas étonnant que presque tous les peuples policés du monde moderne aient fini par prendre dans le règne d’Auguste la date initiale de leur chronologie vulgaire. Il est vrai que cette ère, dite chrétienne, fut plus tard censée coïncider avec la date, soit de l’incarnation, soit de la naissance de Jésus-Christ. Lorsqu’elle fut proposée pour la première fois par le moine Denys le Petit, il y aura bientôt quatorze siècles, en l’an de Rome 1278 qui devint l’année 525 du nouveau calendrier, les fidèles catholiques l’accueillirent par esprit religieux, et c’est grâce au même esprit qu’elle remplaça peu à peu officiellement, dans les documents politiques et administratifs ainsi que dans la vie ordinaire, les ères précédemment pratiquées, séleucienne, julienne ou dioclétienne. Mais presque tout document historique sur la vie de Jésus-Christ manquait absolument ; l’inventeur de l’ère nouvelle ne put l’établir, et encore avec une erreur probable de quelques années, qu’à l’aide de dates fixes fournies par l’histoire contemporaine dans la vie d’Auguste et de Tibère ; c’est dans les annales mêmes de l’empire qu’il a fallu chercher tous les éléments du nouveau comput. En réalité, l’ère chrétienne n’est que l’ère « augustienne », de même que les anciens mois de quintilis et de sextilis sont devenus les mois de juillet et d’août, ou « august ». L’ère d’après laquelle les Espagnols comptaient encore au quatorzième siècle datait franchement d’Auguste et célébrait la réunion de la péninsule Ibérique tout entière à l’empire romain.

Arrivés à la prodigieuse hauteur où les avaient portés la lâcheté des hommes, les rivalités militaires et la recherche d’un équilibre social impossible à trouver, les empereurs romains, devenus dieux sur la terre, ne pouvaient guère éviter la folie. Leur pouvoir était illimité en tous sens, puisqu’il était à la fois celui d’un général d’armée, celui d’un magistrat et juge sans appel, celui d’un pontife suprême et celui d’un tribun du peuple représentant contre les puissants toutes les revendications d’en bas. Leurs richesses étaient sans mesure, puisqu’ils disposaient des tributs et des impôts de l’Italie, des provinces et des nations vaincues. Ils possédaient même l’Egypte entière, en propriété personnelle ; le vaste champ de blé et autres denrées qu’arrosait le Nil alimentait leur cassette privée ; ils y voyaient une sorte de clos et nul sénateur n’avait le droit d’y pénétrer, sans une autorisation précise du maître[48]. Un décret, l’expression verbale de leur volonté suffisait à leur procurer d’autres fleuves d’or, et toute fortune de proconsul ou d’usurier ne leur coûtait que la peine d’une condamnation à mort.
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Cl. Alinari.
rome — vue du colisée

D’avance, toutes leurs volontés étaient saluées de cris enthousiastes, la bassesse devant les maîtres n’ayant pour ainsi dire pas de limites : « Combien ces hommes sont faits pour la servitude ! » s’écriait Tibère lui-même en sortant du Sénat. La servilité eut toujours ses fervents, et l’on a vu des individus, même des sociétés entières, se ruer avec joie dans la mort pour un maître, qu’il fût doux, indifférent ou féroce, un Scipion ou un Tibère ; c’est qu’en se sacrifiant pour le despote, on s’élève quelque peu vers lui et l’on peut espérer de recueillir en mourant un rayon de sa gloire. Que d’êtres abjects tiennent à honneur de ressembler physiquement à leur maître, même par ses côtés laids ou répugnants !

Les crimes et les folies des empereurs romains ont été d’autant plus facilement connus et flétris que les Césars furent les ennemis naturels de l’aristocratie, c’est-à-dire de la classe où pouvaient naître pour eux des rivaux et des ennemis. Ils craignaient les anciennes familles d’une origine aussi noble que la leur et dont les membres avaient occupé le même rang, rendu les mêmes services, brillé d’une même gloire que leurs propres aïeux ; ils se méfiaient de tous ces flatteurs dans lesquels ils sentaient des jaloux et dont une heureuse inspiration pouvait faire les héritiers du trône. Aussi, quand ils choisissaient des victimes, c’était parmi les nobles, représentants de l’ancienne république, et ces proscriptions, ces meurtres mêmes les exposaient de plus en plus aux haines, aux longues rancunes et aux vengeances. Mais s’ils frappaient autour d’eux, parmi les grands, ils se trouvaient obligés par cela même de s’appuyer sur les petits, et c’est pour cette cause, non pour remplir leur prétendue mission de tribuns du peuple, qu’ils prirent leur rôle de niveleurs au sérieux. Caligula, Néron devinrent forcément les amis du populaire parce qu’ils étaient les ennemis du Sénat, et leur sympathie allait à la tourbe qui les acclamait et à laquelle ils donnaient le pain en abondance et des fêtes somptueuses. Ils haïssaient la guerre qui avait donné de la gloire aux familles illustres ; ils voulaient ignorer les grands et rêvaient, quoique sans méthode et seulement par lubies et caprices, la destruction des entremetteurs parasites qui vivaient aux dépens de la nation. Aussi Néron resta longtemps populaire : on l’aimait parce que, en effet, il avait voulu se faire aimer des pauvres et des humbles. Mais, hommes quand même, malgré leur divinité, les empereurs étaient toujours à la merci d’un soulèvement des troupes qui pouvaient élever autel contre autel, dieu contre dieu. La première succession au trône, celle de Tibère, s’accomplit régulièrement, sans intervention de l’armée ; mais, à sa mort, ce sont les soldats qui imposent un maître au Sénat et au monde.

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Cl. Bonfils
pont romain de lydda (loudd)


Du moins, jusqu’à Néron, le choix militaire n’ose-t-il s’exercer en dehors de la famille ou de la descendance adoptive d’Auguste ; puis, l’audace croissant avec le succès, les prétoriens en viennent à mettre l’empire en vente, les enchérisseurs se ruent les uns sur les autres et, finalement, le général qui l’emporte, Vespasien, ne pouvait, comme les César et les Auguste, se glorifier de descendre des dieux. Heureusement pour lui et pour le repos du monde, cet homme sagace, prudent, économe ne se laissa point éblouir par la fortune : « C’est, dit André Lefèvre, le premier empereur romain qui ait gardé son bon sens jusqu’à la mort. Soldat lui-même, il put ramener les soldats à l’obéissance et même les accoutumer à une longue paix, fermer délibérément le temple de Janus ». Pourtant, Vespasien et son fils Titus avaient remporté un grand triomphe, non en dehors des frontières, mais dans une partie de l’empire qui, depuis longtemps, avait été soumise. Les Juifs, qui, mille ans auparavant, déifiaient les forces de la nature, comme tous les peuples des alentours,
Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
néron claude drusus, empereur
et, comme eux aussi, adoraient spécialement une divinité nationale, personnification de leur race, avaient fini par donner à leur religion un caractère absolument exclusif : les malheurs successifs dont ils furent frappés, défaites, bannissements en masse, exodes et oppressions, les avaient, pour ainsi dire, déracinés du sol ; ils s’étaient désintéressés des choses de la terre qui leur échappaient et, groupés autour de leurs prêtres, ils s’exaltaient de plus en plus dans leurs espérances de l’au delà, dans leur confiance aux promesses de Yahveh, le Seul Dieu, le Vivant qui tient en sa main droite les choses éternelles. Comme d’autres, ils eussent pu s’accommoder de l’immense paix romaine et cheminer de leur mieux sur le pénible sentier de la vie, mais, élevés par la foi au-dessus de l’existence banale, extasiés dans leur idée fixe, ils croyaient plus au miracle qu’à la réalité. Plutôt mourir que de partager leur adoration entre le vrai dieu et les aigles romaines, que de dresser à côté de l’autel des statues à Rome et à César. L’histoire de leur résistance suprême les montre vraiment incomparables dans l’énergie de la résistance, tant la folie collective les arrachait aux conditions ordinaires de la vie.

Le drame final fut horrible. Les rangées de crucifiés que les assiégeants dressaient au-devant des remparts, les poussées de faméliques, ivres de chants et de prières, se ruant contre les glaives des Romains, le temple qui déborde de sang, tels sont les tableaux que nous représentent les annales de la guerre. Puis, on nous montre les milliers d’êtres lamentables qui se traînent sur les routes poudreuses et que Titus, les « Délices du Genre humain », fait égorger, aux applaudissements de la foule, dans le vaste amphithéâtre du Colisée, construit par son père. Le siège de Jérusalem aurait coûté la vie, disent les historiens, à onze cent mille êtres humains, et le nombre des prisonniers juifs, hommes valides dont on pouvait faire des esclaves ou des gladiateurs, atteignit neuf cent mille hommes. Titus les avait distribués dans toutes les parties de l’Empire, partout où l’on avait besoin de victimes pour les fêtes, de bras pour les travaux publics.

Une véritable chasse aux Juifs s’organisa, non seulement dans la Palestine, mais encore en Syrie, dans l’Asie Mineure, en Egypte, à Cyrène, jusqu’en Libye. Il n’en restait plus un seul dans la Judée : c’est loin de la patrie que se trouvaient désormais leurs principales communautés[49]. Ce qui restait de la nation eût été bien près de la mort, si des colonies n’avaient existé dans toutes les grandes villes riveraines de la Méditerranée orientale, ainsi qu’à Rome même et en d’autres cités de l’Occident.

La ruine de Jérusalem, l’écrasement définitif des Juifs comme ensemble politique et l’expatriation complète de la nation ne furent pas seulement l’un des faits les plus tragiques dans l’histoire des grands drames de l’humanité ; ils produisirent aussi une révolution de premier ordre dans le développement intellectuel et moral des peuples occidentaux. En se dispersant sur tout le monde romain, non plus uniquement, comme dans les siècles précédents, par leurs marchands, mais surtout par leurs confesseurs, leurs prophètes, leurs extatiques, ils contribuèrent avec puissance à cet immense ébranlement des esprits qui finit par renverser l’Empire et fonder une religion nouvelle. Le malheur commun avait suscité chez tous les réfugiés de la même foi une entière et fraternelle solidarité.

N° 202. Seuil entre les bassins du Rhin et du Danube.
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Augusta Vindelicorum, devenue Augsburg. Borbitomagus Vangiones — Worms.
Reginum, Castra Regina — Ratisbonne ou Regensburg. Moguntiacum — Mayence, Mainz.
Argentorat — Strasbourg, Strassburg. Vindonissa — Windisch, village.
Noviomagus, Colonia Nemetae — Spire ou Speyer. Brigantium — Bregenz.
Augusta Rauracum — Augst, village. Cambodunum — Kempten, village.


Ils s’aimaient avec ferveur et se sacrifiaient avec enthousiasme les uns pour les autres, s’unissant en un seul cœur. Mais, entre les Juifs ennemis, mosaïstes rigoureux, Alexandrins ouverts aux spéculations intellectuelles des Grecs, le gouffre de haine s’était d’autant plus creusé. Ainsi, par la tendresse mystique d’une part, et de l’autre, par l’exacerbation des haines religieuses, se préparait la grande révolution chrétienne.

Entre-temps, la démence du pouvoir avait saisi un nouvel empereur, Domitien, le frère et héritier de Titus. Tout se détraque de nouveau et les barbares pénètrent dans l’Empire, se font même payer tribut. L’immense corps risquait d’être livré aux ambitions et aux fantaisies des généraux qui commandaient aux frontières, si Rome ne s’était ressaisie, après l’égorgement de Domitien, par des choix qui indiquent la ferme volonté de se défendre. Trajan, devenu empereur, ne resta point dans Rome, loin des confins menacés, mais s’offrit personnellement au danger. Il ne confia point les destinées de la Ville Eternelle à des armées lointaines, mais les commanda lui-même : il les fit siennes au delà du Danube, puis au delà de l’Euphrate.

C’est principalement au bord du premier de ces fleuves que l’œuvre de protection était urgente. Dans sa partie supérieure, le bassin était fort bien défendu par un mur de limite qui contournait les forêts de pins presque désertes et difficiles à franchir, entre le Main et la vallée danubienne[50] ; mais au sud de cette limite, à la fois naturelle et consolidée par une chaîne de fortins, les barbares pouvaient traverser librement le fleuve. Un grand nombre de points faibles se succédaient sur le cours du Danube, notamment au sud du quadrilatère de la Bohême dont la pointe s’avance vers le sud en forme de bastion et dans lequel pouvaient se masser secrètement les bandes des assaillants. Vindobona (Vienne) se trouve également sur un chemin transversal au Danube, par lequel pouvaient se présenter des envahisseurs descendus du nord par les plaines delà Moravie, ouvertes en un large couloir.

Plus à l’est, le triple fossé de séparation que présentent le Danube, la Drave, la Save, et le rempart des monts illyriens protégeaient suffisamment l’Empire ; mais le cours inférieur du Danube semblait inviter les incursions guerrières : là était le défaut par lequel le monde politique romain eût pu facilement être blessé à mort. En effet, la grande courbe du bas Danube, de la sortie des Portes de Fer à la diramation des embouchures, pénètre bien avant dans la péninsule thraco-hellénique et, par les plaines étagées qui la bordent au sud, conduit les populations riveraines du fleuve jusqu’aux passages des monts, d’où l’on peut redescendre aux plages de la mer Egée.

N° 203. Territoire du Bas Danube.
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La carte devrait porter indication du « Mur de Trajan », élevé sous Hadrien et encore bien conservé, entre le Prut et la mer Noire, sur une longueur de 120 kilomètres.

Plusieurs des colonies romaines marquées sur la carte sont devenues des villes importantes ; Vindobona (Vienne), Singidunum (Belgrade), Naissus (Nich), Hadrianopolis (Andrinople), Philippopolis, Bysance, etc.


Le vaste territoire de forme elliptique, désigné aujourd’hui sous les noms de Roumanie danubienne et de Bulgarie, est une des régions de peuplement les plus avantageusement situées de l’Europe, grâce à la fertilité de ses campagnes, à l’abondance de l’eau qui les arrose, à la facilité des communications. Ces contrées de la Dacie et de la Mésie (Moesie), lointainement, célèbres parmi les peuples, ne pouvaient manquer d’être des lieux d’attraction irrésistibles pour les émigrants qui se présentaient successivement en grand nombre après des sécheresses prolongées ou par suite d’un refoulement des tribus pendant les époques de révolutions et de guerres.


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Cl. Th. Ross.
mur d’antonin, à rough castle, à 2 kil. à l’ouest de camelot


Précisément, sous le règne de Domitien, les Daces étaient arrivés dans les belles plaines d’entre Carpates et Danube, et, fourrageant devant eux, repoussaient les habitants de la contrée dans les pays limitrophes, plus rapprochés de Rome ; les fugitifs apportant, eux aussi, la guerre et la dévastation, se dirigeaient vers l’ouest par les vallées de la Save et de la Drave ; du côté de l’Italie, on entendait déjà la terre résonner sous leurs pas.

Pour sauvegarder l’Empire, il était donc nécessaire de fermer à tout prix cette brèche de la frontière nord-occidentale. Trajan accomplit, acheva cette entreprise, en dix années de lutte, d’une manière tellement complète que toute la Dacie, y compris le versant intérieur de l’hémicycle des Carpates méridionaux, devint province romaine et même l’une des plus solidement rattachées à l’Empire. Les Daces, qui étaient probablement, sinon des Aryens, du moins des Aryanisés parlant une langue de même origine que le latin, arrivèrent à se persuader facilement qu’ils étaient des Romains ; ils en prirent le nom et en reçurent le langage. Si profonde fut l’empreinte que, plus tard, malgré la disruption violente de l’Empire, les invasions de tant de peuples et l’oppression exercée par Goths, Bulgares, Slaves, Bysantins et Turcs, le fond de la nation s’est maintenu conscient de l’influence romaine.

D533-bastion du mur d’hadrien.-Liv2-ch10.png
Cl. Miss Taylor.
bastion du mur d’hadrien, aux environs de chesters


Le pays a même repris son nom de « Roumanie », tandis que le parler populaire, débarrassé en partie de ses éléments slaves, se rapproche de ses sœurs latinisées de l’Occident : la Dacie est, avec les Espagnes et les Gaules, la seule province dont la population se soit romanisée au point de garder à travers les siècles la langue du vainqueur. Encore de nos jours, dix-huit siècles après Trajan, les descendants des Daces font dater leur histoire du jour ou il franchit le Danube, au bord duquel on voit ses routes entaillées dans le roc. L’Empire était arrivé à la plus haute puissance et à la plus grande cohésion politique et militaire qu’il pût atteindre, sauf du côté des Germains, où des rivières et des forêts, bordées de forts aux lieux stratégiques, contenaient les tribus âpres au pillage, et du côté des Parthes, où une longue frontière indécise changeait continuellement, suivant la pression des peuples limitrophes et les hasards de la guerre ; le monde romain, coïncidant presque avec le monde civilisé, se présentait en son unité superbe, bien limité par l’océan ou par le désert, se confinant avec des territoires dont les habitants ne pouvaient être considérés par les légions que comme de véritables barbares.

C’est ainsi que vers l’extrémité nord-occidentale de l’Europe, au milieu des brouillards éternels, les Romains avaient négligé d’occuper l’Irlande, et qu’ils avaient, au nord de la Grande Bretagne, reculé devant l’œuvre difficile d’envahir la contrée des Pictes, vaste amas de rochers, coupé de vallées profondes. Pour annexer à leur domaine ce territoire pour eux sans valeur, il eût fallu en occuper les points stratégiques et le sillonner de routes difficiles à construire : ils préférèrent élever un mur de défense dans la partie la plus étroite de l’île pour laisser aux Pictes comme une sorte de bauge et protéger les régions du centre et du midi qui sont devenues l’Angleterre proprement dite.

Dès les premiers temps de la conquête, Agricola commença la construction d’un mur en terre battue bordé d’un fossé profond qui longe au sud la vallée de la Forth et qui allait rejoindre la Clyde : il n’en reste plus de vestiges bien nets que dans les parcs seigneuriaux, où l’on en conserve avec soin les pentes gazonnées. Mais ce mur, dit d’Antonin, d’après le prince qui l’acheva, était trop aventuré dans la direction du nord ; et celui qu’Hadrien fit élever plus tard laisse complètement en dehors de l’ancienne Bretagne des Romains le massif des Cheviot-Hills et toute la région de l’Ecosse méridionale, aux limites bien tracées. Du firth de Solway à la bouche de la Tyne, près de Wallsend. « Fin de muraille », le rempart continu, flanqué de retranchements et longé de fossés constituait une très sérieuse ligne de défense, non seulement par les obstacles artificiels qu’il opposait à l’ennemi, mais aussi par le double fossé naturel que formaient, au Sud, les rivières Tyne, affluent de la mer du Nord, et Irthing, qui se déverse dans le canal d’Irlande. Aussi les barbares du nord devaient-ils naturellement chercher à forcer le passage en suivant le faîte de séparation des eaux : de cette manière, ils arrivaient de plain pied, précisément, dans la partie la moins peuplée de l’isthme, où les surprises étaient les plus faciles. C’est au seuil, à Thirlwall, à six kilomètres au nord-ouest de Carvoran-Haltwhistle, que se pratiquèrent la plupart des brèches, et ce nom même, d’après quelques étymologistes, serait dû à cette circonstance : la première syllabe dériverait du mot anglo-saxon thirlian, qui a le sens de pénétrer[51].

N° 204. Basse Ecosse et Murs Romains.
D535-Basse Ecosse et Murs Romains.-Liv2-ch10.png


Des solitudes de sable ou de rochers, avec la seule interruption formée par la vallée du Nil, limitaient tout le front méridional de l’Empire, des bords de l’Atlantique aux rives de l’Euphrate ; mais par delà même cette fin naturelle des terres habitables, on trouve les traces des conquérants du monde.

Les Romains avaient pénétré dans le désert ; ils connaissaient les terres sableuses ou pétrées, parsemées d’oasis, « comparables aux taches d’une peau de panthère » ; Cydamus, la moderne Ghadâmès, qui avait été connue des Grecs, puisque Duveyrier y découvrit une inscription en caractères helléniques, fut occupée par les Romains sous le règne d’Auguste et resta au moins pendant deux siècles et demi en leur pouvoir : sous Alexandre Sévère, il s’y trouvait encore un détachement de la IIIe légion Augusta, dont la fraction principale était cantonnée à Lambessa[52]. A cette époque, il devait donc exister des puits de distance en distance le long de cette route, car s’il y avait eu manque d’eau sur cette ligne, Cydamus eût reçu de Tripoli (Oea) sa garnison romaine. Le puits bien connu des caravaniers, dit Bir-er-Resouf-Cherf (Beressof), situé dans le désert, à moitié chemin de Lambessa à Ghadâmès, paraît avoir été construit par les Romains ; très probablement, il en existait d’autres plus au sud, qu’il s’agirait de déblayer et d’utiliser à nouveau[53].

Toutefois, si les aigles de Rome avaient pénétré dans les oasis lointaines et même poussé des reconnaissances jusque dans les régions avoisinant le lac Tzadé (E. Gallois), s’il est vrai que des monnaies aux effigies d’Helena Augusta et de Constantius Cæsar se soient infiltrées dans les bassins du Congo et du Zambèze, les légions laissèrent aussi, presque sans les entamer, des enclaves ethniques dans la région côtière, autant d’éléments de désagrégation future, lors du relâchement de la puissance centrale. Ainsi le mont Ferratus, le Djurjura de nos jours, leur résista constamment : on ne trouve, chez les Gaouaoua, pas une seule ruine de tour ou de maison, pas même un tombeau romain[54]. Il est surtout un mot duquel on abusé, celui de « grenier ». Sans doute, la province primitive d’ « Afrique », plus peuplée que maintenant — mais nous ne savons en quelles proportions —, subvenait à l’alimentation de Rome, qui contenait dans ses murs un million ou un peu plus d’un million d’habitants durant l’époque de sa plus grande prospérité ; toutefois il ne paraît pas, d’après les recherches des économistes, que la quote-part de cette province dans les exportations de blé pour l’Italie ait dépassé un million d’hectolitres.

N° 205. Maurétanie orientale.
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Cirta Sittianorum est devenue Constantine, Hippo Regius est devenue Bône,
Saldae Bougie, Hippo Zaritus Bizerte,
Igilgili Djidjelli, Hadrumetum Sousse,
Sitifis Sétif, Oea Tripoli,
Lainbaesa Lambessa, Thamugas Timgad.


Or, de nos jours, la production en blé de la seule Tunisie s’élève en moyenne à près du triple de cette quantité, et depuis quelques, années l’exportation des céréales atteint précisément le total de l’ancienne expédition vers Rome[55].

Pour assurer l’unité de l’Empire en rapprochant les frontières et le centre et donnant aux armées la plus grande mobilité possible, il était nécessaire d’employer une grande partie des revenus impériaux à la construction et à l’entretien des voies de communication.

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timgad (algérie) — théâtre romain


A l’époque de Trajan et de son successeur Hadrien, grand voyageur s’il en fut, les belles routes pavées où passaient sans accident les chars et les machines de guerre constituaient un ensemble admirable, offrant le témoignage le plus éloquent de la puissance de l’Empire et de sa civilisation supérieure. Le réseau des routes romaines était destiné à embrasser le monde et s’étendait réellement jusqu’aux limites des terres inconnues. Les rangées de dalles sonores se continuaient de mer à mer, de Brundusium (Brindisi), sur les plages adriatiques, à Bononia (Boulogne), sur la côte de l’océan gaulois, et même en pleine Germanie marécageuse et sylvestre par delà l’Ems et la Weser jusqu’à l’Elbe, et se rattachaient en Batavie à tout un système de canaux. La voie se déroulait, souvent rectiligne — en Britannie, sur 292 kilomètres, de Lincoln à la côte sud, traversant Cirencester et Bath, la route romaine ne s’écarte pas de plus de 10 kilomètres d’une ligne droite joignant les deux extrémités —, voie exactement mesurée par les bornes militaires, avec des étapes réglées, des postes et des relais pour les empereurs, les généraux et les hauts fonctionnaires de l’Etat.

D539-temple du capitole à tugga.-Liv2-ch10.png
Cl. de la Direction des antiquités de Tunisie.
temple du capitole à tugga


La route majeure se prolongeait sur les rives opposées des mers, d’un côté à travers la Grande Bretagne jusque dans les pays des Calédoniens, de l’autre côté par l’Illyrie aux bords de la mer Egée, et plus loin, dans l’Asie mineure et en Syrie. De même, une route sans lacune, franchissant Pyrénées et Jura, Rhône et Rhin, unissait Cadiz à Vindobona.

On peut juger du bon état des routes et de l’excellence du commissariat par la marche de Septime Sévère, ramenant toute l’armée pannonienne des bords du Danube à ceux du Tibre, au pas de 32 kilomètres par jour avec tous ses bagages et son armement. Si bien tracées étaient la plupart de ces routes qu’elles continuèrent d’être utilisées pendant les siècles du moyen âge, en dépit du manque de tout entretien, et presque toutes répondaient si bien aux conditions économiques du pays qu’il a fallu les reconstruire suivant les mêmes itinéraires. La mesure de la régression qui se produisit dans le monde européen par suite de l’effondrement de la civilisation romaine nous est fournie par ce fait que les voies romaines en Espagne, dans les Gaules, en Angleterre suffirent amplement au commerce pendant les siècles du moyen âge et qu’on n’eut à les compléter qu’aux temps comparativement modernes.

Les noms qu’on donne aux grandes routes dans les pays germaniques et en Angleterre rappellent encore le travail des constructeurs romains : les « strates » de pierres superposées pour l’établissement de la chaussée nous expliquent les termes de strasse, straat, street ; quant au mot anglais highway, il provient de ce que les routes étaient en effet élevées au-dessus du sol, en véritables remblais[56] ; on peut encore voir au sud-ouest de Old Sarum (Salisbury) une chaussée de cinq mètres de large qui, sur sept kilomètres de parcours, domine la plaine de près de deux mètres.

D’ailleurs, il ne faut pas oublier que nombre de routes attribuées uniquement aux Romains avaient été déjà frayées, même dallées par des peuples commerçants plus anciens : en Allemagne, notamment, on signale des chemins pavés qui existaient avant l’arrivée des légions romaines, suivant pour la plupart les dos de pays marqués par des rangées de tombelles.

Au travail matériel de la construction des routes correspondait le travail intellectuel de l’œuvre cartographique. Pendant les trois derniers siècles de l’Empire romain et toute la durée du moyen âge, les tables de Claude Ptolémée, dressées il y a dix-sept siècles et demi, servirent de règle à tous ceux, Européens ou Arabes, qui cherchaient à se rendre compte de la forme des terres et des mers.

N° 206. Voies Romaines en Angleterre.
D541-Voies Romaines en Angleterre.-Liv2-ch10.png

Les principales voies romaines d’Angleterre portaient certains noms par lesquels elles furent connues durant tout le moyen âge. Ainsi, d’après Th. Codrington (The Roman Roads in Britain), Watling Street conduisait de Dover à Ribchester par Wall, puis en Ecosse par Binchester et Melrose, — Erning Street allait de Londres à Carlisle par Lincoln et York, — Foss Way était la route droite de Lincoln à la côte sud, près d’Exeter, correspondant, nous dit M. Ch. Barrois, à une route gauloise qui aboutissait à l’Abervrach.

L’illustre astronome avait tâché de fixer la position réelle des lieux par leurs coordonnées de longitude et de latitude : c’est en effet la seule méthode scientifique, et à ce point de rue, le progrès accompli dans la détermination géographique des localités était inappréciable ; mais les
Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
épicure et métrodore, philosophes grecs
observations précises n’ayant pas encore été faites, les notations prétendues astronomiques étaient fausses, supposées, et la carte de Ptolémée eût gagné à être dessinée uniquement d’après les itinéraires des voyageurs, avec indications des directions et des distances[57].

Tandis que les routes donnaient l’unité matérielle, l’unité politique et morale se faisait aussi par l’accession de plus en plus nombreuse des cités et des provinces aux mêmes droits que Rome. L’égalité s’établissait peu à peu dans l’empire. Pendant la période de conquête, toutes les villes, toutes les nations qui avaient accru successivement l’ensemble des possessions romaines, même celles qui ne s’étaient pas livrées à merci mais avaient reçu le titre d’alliées, restaient privées de tout droit, de toute initiative ; la protection de leurs dieux les avait abandonnées ou du moins ceux-ci étaient subordonnés à la « majesté romaine » : hier toutes-puissantes, les divinités protectrices des cités perdaient désormais leur autorité devant un magistrat, un proconsul agissant au nom de Rome. Un citoyen désigné par le Sénat
Musée du Louvre.Cl. Giraudon.
posidonios, stoïcien grec
recevait le pays en curatelle, il en faisait sa charge, son affaire personnelle, c’est dans ce sens que s’employait le mot provincia[58]. Muni de l’imperium, c’est-à-dire du plein pouvoir, de la souveraineté, ce citoyen représentait en sa personne tous les droits et privilèges de la République ; il commandait à la force armée et rendait la justice suivant sa seule volonté : « aucune loi ne pouvait s’imposer à lui, ni la loi des provinciaux, puisqu’il était Romain, ni la loi romaine, puisqu’il jugeait des provinciaux ». Il était la loi vivante, publiait un édit, dressait un code personnel à sa volonté. Ses sujets étaient des étrangers, ils tombaient dans la condition de l’ennemi contre lequel tout était licite, qui n’était ni mari, ni père, ni maître de sa propriété, il ne pouvait être tout cela que par tolérance.

Pour redevenir homme, pour rentrer virtuellement dans la société, le vaincu n’avait donc qu’un seul moyen, une seule ambition qui lui fût ouverte, l’entrée dans la cité romaine. Ce fut là le fond de l’histoire, et l’on vit successivement des fonctionnaires, des classes, des cités, des nations acquérir ce droit précieux sans lequel l’homme n’avait pas d’existence virtuelle. Pour obtenir ce résultat, on allait jusqu’à se vendre comme esclave à un citoyen romain, car l’affranchissement dans les formes légales conduisait au droit de cité[59]. Evidemment, tout régime municipal autre que celui de Rome était condamné à périr : toute vie réelle s’en détachait pour se concentrer dans la grande cité, en prévision du jour où, sous Caracalla probablement, tous les sujets furent admis au nombre des citoyens. Mais bien avant lui, ce résultat final était présagé par la morale et la philosophie qui dirigeaient les esprits supérieurs. L’empire romain arrivait à l’unité ; une seule loi, une seule volonté réglait les destinées de millions d’individus dispersés aux quatre vents des cieux, de l’estuaire de la Solway aux cataractes du Nil, des uadi marocains à la Maréotide. Quel contraste entre cette conception de l’ « Etat, un et indivisible », et l’idéal grec qui se réalisait dans l’autonomie de centres indépendants ! Aristote, dans un recueil de constitutions, avait décrit les institutions politiques d’au moins 158 Etats — 161, 240, 245, 250 d’après les divers auteurs — réunis sur un espace dix fois plus petit que l’empire romain[60].

L’enseignement d’Epicure et celui d’Epictète avaient prévalu chez les Romains que le régime impérial détournait de l’action et qui n’en restaient pas moins préoccupés du bien public. Jamais la haute doctrine des stoïciens ne fut professée en aucun pays par un plus grand nombre de penseurs et n’eut une action plus considérable sur la direction morale de la société. Et cependant, tous les hommes de valeur étant écartés par la suspicion des maîtres, ils devaient se renfermer en eux-mêmes, rester à part de la société active, chercher la satisfaction de leur esprit dans le monde discret de la pensée, dans les nobles entretiens avec d’autres hommes d’élite, et souvent même, quand il leur était impossible de vivre avec dignité, chercher tranquillement un asile dans la mort : la vie du stoïcien de Rome avait fréquemment le suicide pour fin logique et presque normale. Sa doctrine était trop haute pour qu’il pût agir sur un peuple ayant encore les vices de l’esclavage et soigneusement entretenu dans le parasitisme par les fêtes et les distributions de vivre. Le stoïcisme devait rechercher l’ombre : umbratilia studia, ses études se faisaient sous le branchage épais des arbres. Mais l’influence ne s’en faisait pas moins sentir, grâce à la puissance de la vérité, à l’ascendant que donne aux hommes convaincus la conformité de leur conduite avec leur morale.

N° 207. Rome impériale.
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La carte porte l’enceinte de Servius Tullius (comp., Site de Rome, p. 443), puis celle d’Aurélien (3e siècle), qui est encore presque intacte, enfin les nouvelles fortifications de la rive droite, embrassant Janicule et Vatican. Le grisé indique la Rome moderne qui se développe surtout vers le nord-ouest, laissant vide une partie de l’ancienne Rome.

A. Capitole. B. Forum de la République. C. Forum des Empereurs.
D. Palais des Empereurs sur le Palatin. E. Colisée (Amph. Flavien),
F. Thermes d’Agrippa et Panthéon, encore debout, G. Thermes de Néron.
H. Thermes de Trajan. I. Th. d’Antonin, Caracalla. J. Thermes de Dioclétien.
K. Thermes de Constantin. L. Théâtre de Pompée. M. Théâtre de Balbi.
N. Théâtre de Marcellus. O. Cirque de Flaminius. P. Cirque de Néron, remplacé
par St-Pierre de Rome ; le Vatican et ses jardins s’étendant au nord et à l’ouest.
Q. Cirque de Domitien. R. Grand Cirque (C. Maximus). S. Cirque d’Hadrien.
T. Mausolée d’Auguste. U. Mausolée d’Hadrien, Château St-Ange actuel.
Le temple de Vesta (p. 509) se trouve au bord du Tibre dans l’axe du Circus Maximus.

« Ce n’est ni la famille, ni la cité qui unit les hommes, disait Zenon, c’est la vertu ». Et les stoïciens romains reprenaient la pensée des stoïciens grecs : Sénèque ne reconnaît pour patrie que « l’enceinte de l’univers »[61]. Joignant le plus souvent l’exemple au précepte, ils enseignent que « tous les hommes, les esclaves aussi bien que les autres, étaient composés des mêmes éléments, avec mêmes sens et même raison, issus du même principe suprême, semblables entre eux et originairement égaux » ; ils disent que la nature prescrit à l’homme d’aider toujours son semblable, « tous les humains étant liés en une société d’amour » ; societate caritatis natura conjuncti ; ils voient dans l’ensemble du monde une seule cité « commune aux hommes et aux dieux » ; ils vont même jusqu’à prétendre que l’oubli des injures est supérieur à la vengeance, ce plaisir des anciens dieux, et que la douceur et le pardon conviennent à une âme généreuse[62]. De pareilles pensées, en si parfait désaccord avec la politique jalouse et cauteleuse des maîtres, devaient attirer la persécution sur les hommes qui les professaient ; d’autre part, elles restaient ignorées de la masse populaire, et cependant elles finirent par exercer un tel ascendant moral que l’on put assister à cet étrange spectacle, la conversion des empereurs à la doctrine stoïcienne : des Antonin et des Marc-Aurèle montèrent sur le trône du monde. Peut-être la philosophie trou va-t-elle des adeptes si haut placés parce que ceux-ci n’avaient pas à craindre que la multitude des sujets osât les prendre au mot et discuter avec eux la réalisation de tous ces beaux principes d’égalité entre les hommes. Cette noble condescendance d’un empereur s’abaissant en paroles jusqu’aux manœuvres et portefaix, qui n’en restaient pas moins dans la foule, n’était-ce pas là une grandeur de plus pour les maîtres divinisés ?

Du moins la pose était fort digne et les Antonin jouèrent bien leur rôle. A maints égards, la « paix romaine » est une des grandes époques de l’humanité et, pendant les dix-sept ou dix-huit cents ans qui se sont écoulés depuis, les hommes n’ont pas retrouvé un cycle de l’histoire qui présente la même ordonnance, la même beauté harmonique dans tous ses éléments essentiels. On eût pu croire alors que le monde romain était devenu virtuellement le monde entier et que la concorde universelle allait réunir tous les hommes sous l’autorité d’un seul qui aurait été, en réalité, non un être mortel de chair et d’os, mais le représentant d’une grande idée, celle de l’union confiante et pacifique. Ne vit-on pas alors des rois barbares, éblouis par le rayonnement de l’empire, demander qu’on les accueillît en clients enthousiastes et dévoués ? Une légende, qui s’appuie sur un document obscur des annales
Musée de Naples.Cl. Progi.
sénèque, le philosophe de cordoue
chinoises, parle même de l’accueil empressé qu’aurait fait l’empereur de Chine à des marchands occidentaux, venus au nom d’Antoun ou Antonin. Le premier contact se serait alors produit entre l’Occident et l’Extrême Orient, annonçant ainsi, comme par une sorte de prophétie, un futur cycle mondial d’une ampleur plus grande encore que celle de ce premier empire que l’on croyait universel.

Il est donc naturel que l’on se repose dans l’étude de l’histoire humaine à cette période si remarquable où, pour la première et l’unique fois dans les annales de l’Humanité, tous les peuples participant à la civilisation commune ont constitué un certain ensemble politique, reconnaissant les mêmes lois, regardant vers un même foyer de vie. Toutes les forces du monde connu s’étaient concentrées sur les « Sept Collines », au pied des montagnes du Latium. Un prodigieux groupement d’énergies avait réalisé, du moins en apparence, la grande unité mondiale. Mais cette unité cachait en soi les éléments de discorde et de séparation nouvelle. Au mouvement de synthèse allait succéder celui de l’analyse et d’une analyse terrible par laquelle les nations devaient être passées comme au creuset, avant qu’elles pussent tendre de nouveau vers l’idéal d’une deuxième unité. Les milieux géographiques différents reprirent leur influence plastique sur leurs habitants lorsque des populations barbares, non encore romanisées, n’ayant pas conscience d’une culture commune, furent soumises à leur action. La désorganisation provenant de ces apports extérieurs vint s’ajouter au détraquement qui se produisait à l’intérieur par suite de l’usure des organes, et de nouvelles formations apparurent, introduisant des éléments plus nombreux, une complexité plus grande dans le corps politique et social.


masque remplaçant les gravures de František Kupka - cul-de-lampe


  1. André Lefèvre, L’Histoire, pp. 149, 150.
  2. Cesare A. de Cara, Neuvième Congrès international des Orientalistes, 1891.
  3. A. Hedinger, Globus, 15 sept. 1900.
  4. André Lefèvre, L’Histoire, p. 153.
  5. Sprache der Etrusker, 1874.
  6. Corssen, ouvrage cité, II, p. 577.
  7. G. Marchi, Revue archéologique, 1862.
  8. O. Montelius, Roma prima di Romolo et Remo, Acad. dei Lincei, cité par Bollettino d. Soc. Geogr. Ital. 1899, p. 637.
  9. Michel Bréal et Anatole Bailly, Dictionnaire étymologique latin, p. 183.
  10. Niebuhr, Römische Geschichte ; Michelet, Histoire Romaine.
  11. R. von Ihering Les Indo-Européens avant l’Histoire.
  12. R. von Ihering, ouv. cité, page 307.
  13. R. von Ihering, ouvr. cité, p. 404.
  14. Tite-Live, XXV, 12 ; — Fustel de Coulanges, La Cité antique, pages 163 et s.
  15. J. A. Hild, Légende d’Enée avant Virgile, Revue de l’Histoire des Religions, 1882-83.
  16. Fustel de Coulanges, ouvr. cité, p. 425.
  17. J. Michelet, Histoire Romaine, p. 139.
  18. André Lefèvre, L’Histoire, p. 165.
  19. V. Duruy, Histoire des Romains, p. 208, 212.
  20. R von Ihering, ouv. cité.
  21. La Cité Antique, p. 449.
  22. Leopold v. Kanke, Weltgeschichte, II, 1, pp. 179 et 180.
  23. Polybe, III, 49-6 à 56-4.
  24. Ernest Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, II et III, 259, 268.
  25. Mélanges d’Histoire et de Voyages, p. 343.
  26. A. Hanoteau et A. Letourneux, La Kabylie et les Coutumes kabyles.
  27. Fustel de Coulanges, La Cité Antique, p. 452.
  28. Prosper Mérimée, La Guerre Sociale, p. 140, 163.
  29. Strabon, Géographie, Livre XIV, § 2.
  30. André Lefèvre, L’Histoire, p. 197.
  31. Lucrèce, De Natura Rerum, livre premier, vers 144.
  32. André Lefèvre, L’Histoire, p. 184.
  33. Emile Belot, Histoire des Chevaliers romains, I, 75.
  34. R. von Ihering, Les Indo-Européens avant l’Histoire, pp. 69 et suiv.; — Ernest Nys, L’Inde aryenne, p. 11.
  35. A. Hedinger, Handelsstrassen über die Alpen in vor und frühgeschichtlicher Zeit, Globus, 15. IX. 1900.
  36. Henry Martin, Histoire de France I; — Amédée Thierry, Histoire des Gaulois ; — Ch. Lenthéric, Le Rhône, tome I, pp. 66, 67.
  37. Diodore de Sicile, livre V, 24 ; — F. Lenormant, Les premières Civilisations
  38. Voir vol. I, p. 205, carte n° 29, Routes de l’Ambre.
  39. Strabon, livre IV, chap. III, 2.
  40. Gravure communiquée par Le Monde Moderne (Juven, éditeur).
  41. Amiral Réveillère.
  42. A. Lefèvre, L’Histoire ; — Vacher de Lapouge, Les Sélections sociales.
  43. Virgile, Géorgiques, livre I, 33.
  44. André Lefèvre, L’Histoire, p. 251.
  45. Gaston Boissier, Revue des Cours et Conférences, 1897, 1898.
  46. R. von Ihering, Les Indo-Européens avant l’Histoire, p. 402.
  47. Revue des Cours et Conférences, 17 mars 1898.
  48. J. Grafton Milne, History of Egypt under Roman Rule.
  49. Grätz, Histoire des Juifs, t. II de la trad. franc., p. 395-396.
  50. Robert Gradmann, Petermann’s Mitteilungen, III. 1899.
  51. Camden, Britannia ; G.-C. Chisholm, Scottish geographical Magazine, sept. 1897, p. 478.
  52. H. Duveyrier, Les Touareg du Nord.
  53. Cazemajou et Dumas, Bulletin de la Société de Géographie, 2e trimestre 1896, p. 152.
  54. E. Masqueray, Formation des Cités chez les Populations sédentaires de l’Algérie, pp. 113, 114.
  55. E. Levasseur, Bulletin de la Soc. de Géogr. com. de Paris, 1896, fasc. 7 et 8, p. 560.
  56. W. Denton, England in the fifteenth Century, pp. 171 à 173.
  57. Vivien de Saint-Martin, Étude sur la Géographie grecque et latine de l’Inde, pp. 45, 62.
  58. Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 458.
  59. Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 469.
  60. Théodore Reinach, La République athénienne d’Aristote.
  61. Ernest Nys, La Notion et le Rôle de l’Europe en Droit international, p. 69.
  62. Cicéron, De legibus, I, passim.