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L’Homme et la Terre/III/10

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Librairie universelle (Tome quatrièmep. 213-266).
NOTICE HISTORIQUE : DÉCOUVERTE DE LA TERRE


Nous donnons ici la succession chronologique des principaux événements de la grande époque.


1484. Diogo Câo longe le littoral africain jusqu’au 22e Sud.
1487. Pierre de Covilhaô se rend par voie de terre aux Indes et en Ethiopie. — Bartholomeu Diaz contourne l’Afrique.
1492. Christophe Colomb part le 3 août de Palos, arrive le 12 octobre à Guanahani, le 28 à Cuba, le 6 décembre à Haïti.
1493. Colomb rentre le 15 mars à Lisbonne. Deuxième départ le 13 novembre. Retour en 1496.
1497. 8 juin. Départ de Vasco de Gama de Lisbonne, il contourne le cap de Bonne-Espérance le 22 novembre. — Jean Cabot à Terre-Neuve.
1498. 20 mai, Vasco de Gama arrive à Calicut. — Deuxième voyage de Cabot. — Troisième départ de Colomb, 30 mai.
1499. Alonso de Hojeda et Vespucci, Peralonso Niño et Cristobal Guerra sur les côtes de la Guyane et du Venezuela.
1500. Vicente Yañez Pinzon et Vespucci à l’embouchure de l’Amazone ; Diego de Lepe et Rodrigo de Bastidas explorent les mêmes parages. — Pedralvarez Cabral prend terre le 22 avril à la Santa-Cruz, puis se rend aux Indes par le Cap. — Première carte du Nouveau Monde par Juan de la Cosa.
1501. Amerigo Vespucci sur les côtes du Brésil.
1502. Michèle Cortereal se perd au Labrador. — 9 mai, quatrième départ de Colomb, rentre le 28 juin 1504. — Deuxième voyage de Vasco de Gama, découverte des Seychelles.
1503. Quatrième voyage de Vespucci. Albuquerque aux Indes.
1505. Almeida aux Indes.
1507. Le Nouveau Monde appelé pour la première fois Amérique.
1508. Vicente Pinzon sur la côte du Yucatan. — Sébastien Cabot explore le nord du Labrador.
1509. Les Portugais à Ceylan, Sumatra et Malacca.
1510. Albuquerque occupe Goa, puis Malacca en 1511.
1512. Les Portugais au Moluques.
1513. 25 septembre, Balboa prend possession de la mer du Sud. — Ponce de Léon contourne la Floride. — Albuquerque visite la mer Rouge.
1515. Juan Diaz de Solis au rio de la Plata. — Bateaux marchands portugais en Chine. Prise d’Ormuz.
1519. Alonso de Pineda à l’embouchure du Mississippi. — Cortes débarque à la Vera-Cruz le 21 mars et arrive le 8 novembre à Mexico. — 20 septembre, départ de Magellan.
1520. Magellan traverse le détroit du 21 octobre au 28 novembre.
1521. Magellan rencontre une première île le 4 février ; arrive aux Philippines le 16 mars, meurt le 27 avril.
1522. 6 septembre, Sebastien del Cano rentre à San Lucar.


Les renseignements que l’on possède sur la vie des navigateurs de cette époque sont des plus incomplets. On ignore généralement leur origine ; un grand nombre d’entre eux périrent misérablement, en butte à l’ingratitude de leurs maîtres.

Bartholomeu Diaz, subordonné à Cabral, périt avec quatre navires de l’expédition en doublant le cap de Bonne-Espérance. Vasco de Gama, né en 1469, est éconduit après son deuxième voyage aux Indes, en 1503, et n’est rappelé qu’en 1524 ; il meurt en arrivant à Cochin. Albuquerque, né en 1453, un des plus justes parmi ces conquérants, est mis en disgrâce après une longue série de victoires et meurt de chagrin à Goa, en 1515. Cette même année voit périr Ponce de Léon à Cuba, Alonso de Hojeda en Haïti et Diaz de Solis sur la Plata. Pierre de Covilhaô, parti en ambassade pour l’Inde et l’Abyssinie, s’installe dans ce dernier pays où il mourut à un âge très avancé.


masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
DÉCOUVERTE DE LA TERRE
Que de fois la science des livres fut-elle la cause
d’un retard ou même d’une régression dans
la science des faits !


CHAPITRE X


changement d’équilibre en méditerranée. — sainte hermandad

état des connaissances géographiques. — cartes, routiers, portulans
afrique, de madère au cap des tempêtes. — hantise du nouveau monde
colomb aux indes occidentales. — rivages des deux amériques
partage du monde. — amerigo vespucci. — question du détroit

routes des indes orientales. — première circumnavigation de la terre

Par une sorte de compensation, le triomphe des chrétiens à l’occident de l’Europe répondait à leur défaite dans les contrées orientales. Les situations se faisaient plus nettes de part et d’autre. Tandis qu’à l’est les Turcs, appartenant à une souche de populations asiatiques très différente de celle des grands peuples d’Europe, s’enracinaient fortement sur le sol du continent, et précisément en celui de ses points vifs dont la position géographique présente le plus d’avantages naturels, les conquérants de races diverses groupés en Espagne sous le nom d’ « Arabes » se préparaient à quitter la Péninsule et à repasser ce détroit de Gibraltar, qui est, comme le Bosphore, un des traits les plus essentiels dans l’histoire de la planète. Un changement d’équilibre se produisait ainsi que dans les plateaux d’une balance. Les routes orientales manquant successivement à l’Europe, une route occidentale s’imposait : rejetés de la mer Rouge, du golfe Persique et de la mer Noire, les navigateurs de la Méditerranée se trouvaient ramenés vers l’Océan, et la découverte du Nouveau Monde devenait nécessaire.

Il put sembler tout d’abord que, dans l’ensemble du développement humain, les pertes l’emporteraient en d’énormes proportions sur les avantages. La prise de la seconde Rome, qui, depuis tant de siècles, se dressait comme un phare du côté de l’Orient, paraissait devoir coïncider avec l’abandon définitif des contrées lointaines d’où l’humanité consciente avait reçu sa civilisation première ; tout le domaine où s’était déroulée l’histoire partiellement légendaire des premiers âges était désormais interdit aux Occidentaux, et non seulement ce tombeau qui, pour les chrétiens, était le signe représentatif de la Rédemption céleste, mais aussi toutes les terres classiques où naquirent les mythes primitifs du paradis et du déluge, de la rencontre et de la dispersion des peuples, du passage de la mer Rouge et du séjour dans le désert. Puis, avec l’Iranie, l’Arménie et la Chaldée, la Syrie, l’Égypte, l’Asie Mineure devaient être également interdites à l’Européen, et la plus grande partie du monde grec, peut être ce monde tout entier, avec les lieux sacrés d’Athènes, de Marathon, de Salamine, avec les îles et les vallées où naquirent les dieux de l’Olympe, étaient retranchés du territoire laissé aux héritiers de leur civilisation. L’humanité consciente avait perdu la cendre des aïeux !

Sans doute, l’intérêt des princes musulmans eux-mêmes leur commandait de ne pas rompre les relations de commerce les rattachant aux peuples occidentaux, et le fil d’or qui, de ville en ville, unissait les ports de l’Atlantique à ceux de l’océan Indien et du Pacifique ne fut jamais complètement tranché. Pendant un siècle encore après la prise de Constantinople, les Vénitiens conservèrent des possessions dans la Méditerranée orientale, et les Génois, tout en perdant la domination directe de Kaffa, dans la Crimée, essayèrent du moins de maintenir la ligne des marchés qu’une série de « châteaux génois » protégeait à travers les monts Caucase et jusqu’en Arménie et aux portes de l’Iran. Mais que de hontes et d’avanies à subir pour garder ce reste de trafic diminuant d’année en année ! Dans l’ensemble, ce fut bien pour l’Europe vivante comme si la terre même qui portait les chemins de l’Inde avait disparu. On pouvait même se demander si la mort historique n’allait pas également frapper la Méditerranée. Les hommes, les dieux meurent ; de même les terres et les eaux. Ainsi la « mer Intérieure », qui avait été la mer par excellence, depuis les temps mythiques où les Crétois dominaient sur les flots, c’est-à-dire depuis des milliers d’années, l’admirable bassin autour duquel les peuples en amphithéâtre s’étaient assis, de Tyr à Carthage et à Syracuse, l’immense domaine liquide, la « grande mer », se trouvait maintenant inutilisée, supprimée pour ainsi dire, entre les Turcs du Nord et de l’Est, qui en avaient détaché la mer Noire, l’Archipel, les mers de Crète, de Syrie, d’Égypte, et les Arabes pasteurs qui en occupaient les rives méridionales. Ses eaux allaient peut-être redevenir désertes comme l’étaient devenues tant de ses terres riveraines, dont les sabots des chevaux d’Orient avaient déraciné le gazon.

Ainsi les républiques commerçantes de l’Italie septentrionale, les plus menacées par cette approche de la mort, devaient elles, plus que tous autres pays, faire effort pour se débarrasser de l’étreinte du cadavre, pour repousser loin d’elles le poids étouffant. Mais que faire, en ce pressant danger ? Le premier sentiment, celui de la résistance impulsive, incitait les porteurs du commerce mondial à réagir par la violence, par de formidables attaques contre les envahisseurs musulmans. On pensa même à renouveler le mouvement des Croisades, et le pape Pie II essaya de ramener dans celle voie de combat toutes les forces de l’Église ; on échangea beaucoup de promesses, mais, à la fin du quinzième siècle, les signes avant-coureurs du grand schisme protestant se révélaient dans toute la chrétienté, et les États du Nord, tournés vers l’Océan, jouissant de leurs libres communications commerciales les uns avec les autres, n’avaient sérieusement cure d’intérêts purement italiens comme semblait l’être le maintien des anciennes voies du trafic international. La seule tentative qui prît forme fut l’envoi, par le roi de France Charles I, d’une vingtaine de galères vers la mer Egée, en 1501, expédition qui, du reste, aboutit à un échec complet devant Mételin. Les républiques d’Italie eurent donc à s’accommoder de leur mieux au nouvel ordre des choses, en faisant leur paix avec le Grand seigneur et en profitant de quelques ouvertures qu’il lui convenait de laisser dans l’immense pourtour du blocus à la fois maritime et continental.

De grands projets surgirent aussi pour conjurer le destin. Venise reprit les plans du pharaon Niko et de l’arabe Amru, en vue d’ouvrir l’isthme de Suez et de tailler une porte directe entre la Méditerranée et l’océan Indien par la mer Rouge[1]. Plus tard, au seizième siècle, sous Léon X, Paolo Centurione, devançant les entreprises du vingtième siècle, se rendit en ambassade à Moscou pour encourager le tzar à établir des relations suivies entre la Caspienne et les Indes par la voie de l’Oxus et de l’Afghanistan[2]. Mais les temps n’étaient pas encore venus pour ces grands travaux.

Suivant la loi du moindre effort, les forces vives de l’Italie, qui ne trouvaient plus leur emploi en Orient, cherchaient à se porter du côté de l’Occident, et les meilleurs, des marins et des pilotes, c’est-à-dire en cette occasion les plus hardis ou les plus aventureux allèrent chercher fortune dans les ports de l’Océan, à Séville, Lisbonne, même Bristol. L’industrie majeure des républiques italiennes étant le trafic des denrées et marchandises, les marins, devenus trop nombreux pour leur profession, parcouraient les ports, offrant leurs services aux puissants. On en vit même se diriger en sens inverse de l’exode général, vers cette même Constantinople dont le nouveau conquérant venait de couper les routes de l’Asie.

Les Vénitiens, isolés au fond de leur golfe s’ouvrant vers l’Orient, éprouvèrent de grandes difficultés à se dégager des anciennes voies, tandis que Gênes se retourna facilement, lorsque, par la volte-face du monde commercial, il devint nécessaire à la navigation de suivre les grands chemins océaniques partant des ports peu éloignés du détroit de Gibraltar pour se ramifier au Nord, à l’Ouest, au Sud, vers le Nouveau Monde et vers les Indes. Il est donc naturel que les navigateurs ayant eu la plus forte part à la découverte du double continent de l’Ouest, Colomb, l’explorateur des Antilles et de la « côte Ferme », Cabot ou Gabotto, le premier visiteur de l’Amérique du Nord après les Normands, aient été l’un et l’autre des enfants de Gênes, quoique le dernier, né peut-être à Gaète, fût aussi citoyen de Venise[3].

Evidemment, l’ancien outillage de la géographie européenne allait changer en même temps que l’histoire. Le monde civilisé devait se créer de nouveaux organes pour le commerce, ceux qui lui avaient servi jusque-là venant à lui faire défaut : après les îles de l’Archipel et la Crète, après Cypre, les îlots et les criques du littoral syrien, après les découpures heureuses du littoral asiatique, les détroits et les mers closes de la Thrace, les mille indentations de la Grèce et les ports de l’Italie, naturels ou artificiels, le continent européen se donnait maintenant dans la péninsule Ibérique comme un membre nouveau pour y faire converger les courants d’entrée et de sortie avec les pays d’outremer. L’Espagne et le Portugal devaient à leur tour, mais pour un temps relativement bref, à peine un instant dans l’histoire de la civilisation, obtenir la primauté commerciale et même réunir comme en une seule route les deux grandes voies mondiales de la Méditerranée et de l’Atlantique.

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Document communiqué par Mme Astier.
madère, vue de funchal

Le territoire portugais avait été le premier préparé pour son rôle géographique. L’Espagne ne fut prête qu’à la fin du quinzième siècle, lorsqu’elle eut constitué son unité politique définitive. Extérieurement, cette unité se manifesta par la consolidation en un seul royaume des deux États d’Aragon et de Castille, dans les mains d’un couple royal agissant en un même élan de tenace volonté. Mais d’une manière intime et profonde, l’unité vraie avait eu pour cause l’association, la « sainte fraternité » (santa hermandad) des villes et des districts de campagne pour le maintien de leurs droits, de leur liberté et de la paix domestique contre toute oppression des nobles et toute violence des chevaliers. L’alliance des cités mit un terme à cette incohérente domination des seigneurs qui avait si longtemps entretenu la guerre civile ; mais la nation industrieuse qui se relevait ainsi, constituant la bourgeoisie en face de la noblesse, ne s’était pas sentie assez forte pour agir seule : elle s’appuyait d’un côté sur la royauté conquérante des Ferdinand et des Isabelle, de l’autre sur l’Église catholique, l’ennemie acharnée des Juifs et des Maures.

Jamais on ne vit se mêler d’une façon aussi étroite, en une grande crise sociale, des éléments aussi divers, comprenant à la fois des ferments de transformation heureuse pour le développement de la nation en force, en vitalité, et des germes de destruction entraînant sinon la mort, du moins une longue asphyxie. Les éléments de vie, fournis par la ligue fraternelle des cités, sont ceux qui donnèrent à l’Espagne, pourtant si disjointe au point de vue provincial, une remarquable solidité en face du reste de l’Europe : les éléments de mort consistèrent dans l’abandon de l’autorité à la royauté centralisée et surtout à l’Église « infaillible », Cette liberté, que les villes avaient victorieusement revendiquée contre les nobles, n’en devait pas moins être sacrifiée, au profit d’autres maîtres : même ce nom de « santa Hermandad », qui avait été celui de la fédération des villes libérées, devint, par une sanglante ironie, la désignation du tribunal féroce des inquisiteurs.

Par le jeu de toutes ces énergies combinées, la même année (1492), qui vit la prise de Grenade, dernier point de l’Espagne occupé par les Maures, et le débarquement de Colomb aux Bahama, vit aussi l’expulsion de cent soixante mille Juifs dont l’intelligence des affaires, l’activité commerciale, aussi bien que l’étude des sciences, avaient fait les vrais initiateurs de la bourgeoisie naissante. A cette mesure d’expulsion générale prise contre les Juifs, succéda bientôt un décret analogue lancé contre les Maures. On ne peut s’empêcher de constater la grande différence, au point de vue moral, entre la conduite des souverains d’Espagne et celle des sultans de Turquie ! Mahomet II, entrant à Constantinople, fît appeler aussitôt le prévôt des Génois pour s’occuper avec lui, avant tout autre acte administratif, d’assurer les mesures nécessaires à la liberté individuelle et collective des chrétiens !

N° 356. Europe et Méditerranée d’après Jean de Carignan
(Voir page 222)
D249- N° 356. Europe et Méditerranée d’après Jean de Carignan - liv3-ch10.png

Les deux tracés, celui de la carte de fond (Canevas Mercator, échelle équatoriale de 1 à 50 000 000) et celui de la carte de Jean de Carignan, dont les terres émergées sont recouvertes d’un grisé de hachures, ont été superposés en prenant Lisbonne et l’angle sud-oriental de la Méditerranée comme points de repère.

L’année 1492 fut donc l’une des principales dates de L’histoire géographique, l’année pendant laquelle se fît la deuxième découverte du Nouveau Monde, cette fois définitive. A cette date, l’hydrographie des mers européennes était assez connue déjà pour que le pilote Pierre Garcie ait pu tenter, depuis 1483, la rédaction d’un « Grand routier et pilotage et enseignement pour ancrer tant ès portz, havres que aultres lieux de la mer… tant des parties de France, Bretaigne, Angleterre, Espaignes, Flandres et haultes Almaignes ». Garcie, dit Ferrande, comme son nom l’indique, évidemment d’origine espagnole, demeurait en Vendée au port de Saint-Gilles-sur-Vie, et les renseignements qui suppléèrent à sa propre expérience lui venaient surtout des pilotes des ports compris entre Honfleur et « tout Brouage ». Ce précieux document, dû aux « maistres experts du noble, très subtil, habile, courtoys, hasardeux et dangereux art et mestier de la mer », fut réédité en de très nombreuses éditions françaises et anglaises ; pendant près de deux siècles, aucun livre du même genre, en aucun idiome, ne vint le remplacer[4].

A défaut de « routiers », les cartes, les portulans de la Méditerranée dressés par les pilotes italiens, provençaux, catalans, mahonais et majorquains étaient également fort nombreux, et les cartes parvenues jusqu’à nous font ressortir ce fait étrange : d’un côté la précision vraiment étonnante du dessin, de l’orientation, des distances et de tous les détails des côtes[5], de l’autre les erreurs grossières dans la direction des fleuves et des montagnes, dans l’évaluation des distances terrestres. Regardez la carte de Jean de Carignan datant de l’an 1300 environ : tout n’est que lamentable ignorance en dehors du tracé remarquablement exact des bassins se succédant du détroit de Gibraltar aux monts du Caucase, bien connus, grâce à la multiplicité des traversées qui avaient été effectuées en tous sens.

Par une singulière bizarrerie, le progrès de la science des livres eut certainement pour conséquence un recul dans l’art de la navigation. La foi réellement religieuse qu’éveillaient les œuvres des anciens devait créer des superstitions et, très souvent, substitua des idées fausses, tirées de l’antique, à des connaissances déjà précisées par les observateurs du moyen âge. Ainsi, lorsque les œuvres de Ptolémée se trouvèrent, sous leur forme primitive, dans les mains des géographes et des navigateurs au commencement du quinzième siècle, la Méditerranée reprit sur les cartes une forme incorrecte qui se perpétua même sur les portulans et dans les atlas jusqu’au commencement du dix-huitième siècle[6].

A l’orient de l’Europe, il s’en fallait de beaucoup que les terres asiatiques eussent été explorées dans leur entier : du moins, en connaissait-on la répartition en ses grands traits.

N° 357. Carte du Monde d’après Fra Mauro
(Voir page 224.)
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L’original de la carte de Fra Mauro a un diamètre de 0,675 ; le sud est en haut . Cette reproduction-ci est orientée suivant l’usage actuel et simplifiée d’après Carlo Errera : L’epoca dette grandi Scoperte geografiche.


Les marchands vénitiens et génois, les légats des rois et des papes avaient visité l’Asie centrale, la Mongolie et la Chine, "tandis que les Arabes et les Malais, ayant contourné les péninsules indiennes, s’étaient rencontrés avec les Italiens venus par terre, dans la somptueuse ville de « Quinsay », qui était alors le plus grand marché du monde. Des voyageurs d’Europe, moines, aventuriers, trafiquants, avaient également visité les îles et les péninsules méridionales de l’Asie, les pays, alors mystérieux « où croît le poivre », épice si nécessaire à cette époque, vu la mauvaise qualité des viandes, souvent corrompues, dont se nourrissait le populaire, et dont il fallait déguiser le goût[7]. Quelques-uns de ces voyageurs, Pordenone, Mandeville, Schitbergen avaient assez de littérature pour raconter avec plus ou moins de sincérité les merveilles de ces contrées lointaines.

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le monde suivant claude ptolémée, iie siècle

Quant à l’Afrique, les portulans de la Méditerranée témoignent aussi, à défaut de récits détaillés, que les marchands du midi de l’Europe possédaient de nombreux renseignements sur l’intérieur du « continent noir ». La carte de fra Mauro, qui ornait un palais de Venise dès le milieu du quatorzième siècle, nous montre les montagnes et les fleuves de l’Ethiopie dessinés avec une précision relative. Une autre carte, d’origine catalane, construite en l’an 1375, prouve que les relations existaient déjà entre Barcelone et la Maurétanie ; on y lit les noms de Biskra, du Touât, de Tombouctou et de quelques autres endroits ; les routes des caravanes y sont tracées et les Touareg sont représentés à méhari et la face voilée. Des écrits du temps parlent de voyages faits au delà du désert jusque dans la Soudanie.

Les Arabes, que les moussons portaient alternativement d’une rive à l’autre dans l’océan Indien, savaient aussi profiter des brises journalières et des vents généraux sur les côtes orientales de l’Afrique dont la véritable forme leur était certainement connue.

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le monde suivant edrisi, 1099-1164


Massudi, dans la première moitié du dixième siècle, décrit déjà l’allure vraie de ces rivages ; cependant, on est étonné de voir sur la carte, très postérieure, d’Edrisi, précieusement conservée à Oxford, le bizarre tracé que cet érudit de la cour de Roger II, le roi normand de Sicile, donne du littoral africain de la mer des Indes. Ce dessin paraît vraiment incompréhensible en plein douzième siècle, à une époque où, depuis au moins quatre cents ans, les marins arabes faisaient régulièrement escale à Mélinde, à Mombase, dans l’ile de Zanzibar et jusqu’à Sofala. Il est impossible qu’ils n’eussent pas constaté dans leurs traversées quelle était la véritable direction des côtes ; ils avaient certainement vu le soleil au tropique du Nord, à l’équateur, même au tropique du Sud, puisqu’ils avaient poussé jusqu’au cap Correntes, où le remous périlleux des eaux les avait effrayés[8]. Ils connaissaient donc à l’ouest, aussi bien qu’au nord, la forme générale de l’océan Indien, et c’est d’ailleurs à eux que plus tard Vasco de Gama dut de pouvoir s’orienter facilement vers la côte du Malabar. Oui, du temps d’Edrisi, les marins, les voyageurs auraient pu dessiner assez approximativement le contour oriental du continent africain ; mais nombre de savants s’imaginaient, de par leur science même, devoir s’en tenir à l’ignorance d’autrefois : ayant sous les yeux les « tables de Ptolémée », ils acceptaient ce document comme l’expression certaine de la vérité ; entre le témoignage des contemporains et les écrits des Grecs, consacrés par le temps, ils n’hésitaient point. Que de fois la science des livres fut-elle ainsi la cause d’un retard ou même d’une régression dans la science des faits !

À l’occident de l’Afrique, Arabes, Génois et Portugais avaient pénétré dans les eaux atlantiques, certainement guidés dans leurs recherches par les souvenirs de l’antiquité phénicienne, grecque et latine. Des marins génois, dont on ignore le nom, découvrirent le groupe d’îles le plus rapproché de l’Europe, et la terre la plus grande de cet archipel reçut d’eux l’appellation de Legname, traduite plus tard par les Portugais en celle de Madeira, « futaie », maintenant imméritée. À la même époque, c’est-à-dire au milieu du quatorzième siècle, toute la traînée des Açores avait été trouvée par d’autres Génois ; une carte de 1351 indique déjà toutes les îles, dont l’une, San Zorzo, était désignée d’après le patron de la république ligure, tandis qu’une autre terre, la Terceira actuelle, est dite Brazi ou Brasi — d’après une ou plusieurs plantes de teinture —, appellation mystérieuse qui ne cessa de voyager sur les cartes dans la direction de l’ouest, jusqu’à ce qu’elle servît à désigner fixement la moitié occidentale du grand continent sud-américain.

Quant aux Canaries, plus rapprochées de la terre d’Afrique et du reste maintenues dans la mémoire des hommes grâce aux écrits des anciens, elles avaient été certainement retrouvées avant cette époque, au moins dans la première moitié du quatorzième siècle.

N° 358. Premiers Rivages découverts
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Une expédition génoise, probablement antérieure à l’an 1341, parle des Canaries comme de terres « redécouvertes » récemment, sans doute, comme pense très justement d’Avezac, par l’un de ces chevaliers normands qui étaient alors dans toute la furie de leurs conquêtes aventureuses[9] : le Génois qui bâtit un « chastel » dans l’île de Lanzarote, peut-être vers la fin du treizième siècle, était un Lancelot de Maloisel, dont le nom, modifié à la génoise, devint, dans l’histoire de la République, « Lancilote de Maloxilo » ; l’ile elle-même, reçut aussi cette dénomination. Un siècle plus tard, en 1402, un autre Normand, mais celui-ci venu directement de sa province, Jean de Bethencourt, partit de la Rochelle avec 53 compagnons de la France occidentale, débarqua dans Lanzarote et commença l’occupation de l’archipel pour la couronne de Castille. Après des péripéties diverses, cette conquête s’accomplit, au grand dommage de la belle et intelligente population indigène, dite des Guanches, probablement apparentée aux Berbères de la Maurétanie, et « qu’une évangélisation bien conduite fit promptement disparaître »[10].

Ces insulaires avaient conservé en grande partie leur civilisation, lointainement influencée par celle de l’Égypte ; ils peignaient encore des hiéroglyphes sur leurs rochers et conservaient leurs morts sous forme de momies. Leurs mœurs et institutions témoignaient d’une culture antique très développée, qui dut régresser par suite de la faible étendue du théâtre où elle était cantonnée et des dures conditions aristocratiques auxquelles elle était soumise. Une des preuves les plus remarquables du recul des Guanches était le manque absolu d’embarcations, ou même de radeaux, dans tout l’archipel. Tandis que leurs ancêtres avaient, sans nul doute, équipé des flottes pour se rendre du continent dans les îles, eux-mêmes ne pouvaient naviguer de l’une à l’autre des terres qu’ils apercevaient à l’horizon : ils étaient devenus captifs de l’Océan. Comme le disait une de leurs traditions, le dieu qui les avait placés sur ce rocher de la mer avait fini par les oublier.

Les barbares espagnols et normands leur firent revoir la terre d’origine, mais comme esclaves : ils vendirent la plupart des indigènes aux marchands du Maroc, et maintenant il ne reste plus un seul Guanche des Canaries, à l’exception des gens de race croisée dont les technologistes s’essayent de leur mieux à retrouver les traits et les indices. Pendant le quinzième siècle, les seuls objets de trafic, en dehors de l’homme, furent la drogue pharmaceutique du sandragon et l’orseille, utilisée par les teinturiers. Cependant, les Canaries ont acquis une grande valeur comme pépinière naturelle pour la transplantation dans le Nouveau Monde des espèces précieuses de l’Ancien : la canne à sucre, la banane des sages et autres plantes des Indes ne sont devenues américaines qu’après un stage dans l’archipel canarien.

Sur la côte africaine, l’œuvre de découverte se poursuivait lentement, et l’on comprend qu’il en fût ainsi puisque, sous ces
Document comm par Mme Astier.
grotte anciennement habitée par les guanches
près de Las Palmas, Gran Canaria.
latitudes, les rivages sableux ne peuvent donner accès qu’aux solitudes immenses du Sahara. D’ailleurs, on craignait de s’aventurer vers le brûlant équateur, où, d’après les antiques traditions, la chaleur était tellement forte que nul organisme ne pouvait résister. Les marins portugais, qui devaient plus tard se distinguer entre tous par leur audace, étaient encore au commencement du quinzième siècle très inférieurs aux matelots de Gênes, de Venise, des Baléares, et lorsque l’infant Henri qui, en sa qualité de grand maître de l’ordre du Christ, était chargé des entreprises de découverte, s’installa au promontoire de Sagres avec des savants de tous pays, qu’il fonda à côté de son château un observatoire, une école navale, et rassembla une riche bibliothèque, lorsqu’il organisa enfin ce qui devait être l’œuvre de sa vie, l’exploration de la côte africaine, il dut faire venir un cartographe de Majorque, « maître Jacob », pour que celui ci enseignât aux navigateurs portugais l’art de lire les cartes terrestres et célestes.

Avant la prise de Ceuta, en 1415, les Portugais ne dépassaient pas encore, au sud du Maroc, le cap Nun, c’est-à-dire le « non ». le promontoire au delà duquel il semblait impossible de passer. Puis, près de vingt années d’efforts inutiles s’écoulèrent sans qu’on ait pu doubler le cap Bojador, le « mugissant) », qui se prolonge au loin par de longs récifs forçant les marins a cingler vers la haute mer, jusqu’à ce que Gil Eannes, pour se faire pardonner un tort par l’infant Henri, jurât de pousser plus avant que le Bojador. Il tint parole en 1434, et c’est alors que commença la série rapide des découvertes accomplies méthodiquement le long du littoral, chaque navigateur mettant sa réputation à dépasser le point extrême atteint par son prédécesseur. Gonçalez Baldaya découvre la baie dite maintenant le rio de Oro, ainsi nommée de la poudre d’or qu’il en rapporte : cette découverte rallia au prince l’opinion publique qui le tournait en ridicule et, avec les prêtres, lui opposait l’écriture Sainte prouvant que ses explorations ne pouvaient aboutir ; on comprit que désormais on tenait la route de l’Inde, « pays natal de tout or »[11]. Nuno Tristâo double bientôt le cap Blanc ; il dépasse ensuite la baie d’Arguin et ses riches bancs de poissons. Les plages désertes du Sahara sont laissées au nord, et les navigateurs atteignent déjà des rivages peuplés d’où l’on rapporte des gommes et d’autres objets précieux, malheureusement aussi des esclaves.

En 1445, Diniz Diaz fait la grande découverte du cap Vert, auquel il donna précisément ce nom pour montrer combien ses prédécesseurs s’étaient trompés en attribuant aux contrées tropicales une éternelle aridité. Désormais, les voyageuses risquaient avec d’autant plus d’audace que d’autres Européens s’étaient également aventurés dans l’intérieur et que la connaissance de la terre complétait ainsi celle de la mer en un même ensemble géographique. Les désastres servaient aussi à l’expérience des marins, Ainsi Nuno Tristâo et plusieurs de ses compagnons ayant été tués par des flèches empoisonnées, le reste de l’équipage s’enfuit directement par mer, sans voir le littoral sur un seul point jusqu’à l’arrivée sur les côtes du Portugal. La mort du prince Henri, en 1460, n’arrêta pas l’élan des découvertes : les navigateurs avaient atteint la côte dite aujourd’hui de Sierra Leone et en rapportaient des trésors ; la cupidité aurait suffi désormais à entretenir l’ardeur des voyages.

D’après les traditions normandes, les Dieppois auraient été alors en concurrence avec les Portugais ; un « petit Dieppe » se serait élevé sur la côte, dans le voisinage de la portugaise Elmina.

N° 359. Etapes du Périple africain.
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Les points désignés sur la carte furent atteints aux dates suivantes : 1434 Cabo Bojador, 1435 Rio de Oro, 1441 Cabo Blanoo, 1445 Cabo Verde, 1456 à 1462 rivages jusqu’à proximité du Cabo Palmas, 1470 Cabo de Très Pontas et Sâo Tome, 1471 Elmina, 1484 embouchure du Zaïre, 1486 Bahia de Santa Elena, Cabo de Tormentos et Bahia de Cruz (ou d’AIgoa).

En 1497, Vasco de Gama traverse l’Atlantique du nord au sud, ne touche terre qu’à la baie de Sainte Hélène, double la pointe d’Afrique baptisée entre-temps Cap de Bonne-Espérance et atteint Zanzibar et Melinde en 1498.

En 1500, Tombuctu fut atteint à travers le désert ; en 1501, les Portugais découvrent les îles atlantiques de Sainte Hélène et de l’Ascension, en 1502 les Seychelles, en 1505 les Mascareignes, en 1506 Tristâo d’Acunha et Madagascar, nommée alors San Lorenzo.


Toutefois, le secret des opérations ayant été de tout temps l’un des principaux objectifs des traitants, les négociants de Dieppe furent eux-mêmes la cause de l’ignorance dans laquelle le monde est resté relativement à leurs découvertes géographiques aussi bien sur la côte américaine que sur celle d’Afrique : aucun monument écrit ne rappelle leur gloire. On doit se borner à constater ce fait, d’ordre général, que les Dieppois prenaient une grande part au commerce des denrées venues d’Afrique, notamment à celui de la malaguette ou poivre africain, épice de bien moindre valeur que le poivre indien.

Dom Joâo, deuxième du nom, poursuivit l’œuvre du périple africain avec le même zèle que le prince Henri. Diôgo Câo, franchissant la ligne de l’équateur, atteignit d’abord un très grand fleuve, auquel il donna le nom de rio do Padrâo ou « rivière du Pilier », à cause de la construction qu’il éleva sur une pointe de l’embouchure, en témoignage de sa prise de possession : ce puissant cours d’eau, que le seul courant des Amazones dépasse en abondance, est le Zaïre ou Congo, dont les Portugais occupèrent bientôt les terres riveraines. Avant de s’en retourner en Portugal, Diogo Câo poussa le long de la côte jusqu’au vingt-deuxième degré de latitude méridionale, où il laissa un autre pilier d’attente (1485).

Son successeur dans l’œuvre de circumnavigation africaine, Bartholomeu Diaz, dressa de nouveaux jalons sur le rivage africain, jusqu’à la baie de Santa Elena (Saint-Helens), non loin de la pointe terminale de l’Afrique, mais, ayant été saisi par les tempêtes, il fut poussé loin des côtes jusqu’en des parages où des vagues « plus hautes et plus froides qu’ailleurs », se déroulaient avec majesté dans la direction de l’Est. Les navigateurs comprirent que le continent était dépassé : ils cinglèrent d’abord à l’est, puis au nord, et lorsqu’ils atteignirent la côte de l’Afrique, là où s’ouvre la baie dite actuellement d’Algoa, ils constatèrent que le littoral gardait une direction orientale avec inflexion vers le nord (1487). Le problème était résolu et les navigateurs pouvaient retourner dans leur patrie. Pourtant Bartholomeu Diaz obtint de ses compagnons de suivre encore pendant trois jours le littoral africain, il parvint jusqu’à l’embouchure du rio De Infante, appelé depuis Great Fish River, et vit la côte se perdre dans la direction du nord-est ; quand il fut de retour devant le pilier qu’ils avaient érigé sur la baie d’Algoa, il l’entoura de ses bras « comme un fils », nous dit Barros dans ses Dérades. Le voyage vers les Indes Orientales ne devait être poursuivi que dix années après et, dans l’intervalle, une autre découverte plus considérable encore, celle des Indes Occidentales, ou mieux, du « Nouveau Monde ", s’accomplit à la gloire de l’Espagne.

A la fin du quinzième siècle, cinq cents années après les voyages de Bjornis et de Leif Erikson, la redécouverte de ce monde occidental
paolo del pozzo toscanelli (1397-1482) et
marsilio ficino (1433-1499),

d’après le tableau de G. Vasari à Florence.
et la prise de possession géographique de la terre entière étaient devenues des événements nécessaires, inévitables. Tous les esprits des penseurs pressentant et préparant l’avenir hâtaient déjà l’œuvre de la civilisation et les cartographes prenaient les devants en construisant des globes planétaires sur lesquels ils dessinaient les limites supposées des terres et des mers, soit d’après la tradition de Plolémée, soit d’après les récits et légendes des marins ou leurs propres caprices. Les plus fameux de ces globes, ceux du Slavo-Germain Martin Behaim et du Florentin Toscanelli, exercèrent, nous dit-on, une influence décisive sur la résolution de Colomb et d’autres explorateurs. La science prenait possession de la Terre, même avant de la connaître : elle prescrivait d’avance à ses ouvriers le travail qu’il leur restait à faire.

L’œuvre d’expansion de l’Europe aux autres continents se poursuivait d’une manière inégale, avec ou sans méthode, suivant les individus et les milieux politiques et sociaux. Les légendes les plus diverses relatives aux voyages des marins vers les mers occidentales, les noms de terres insulaires, mythiques ou existantes, qui apparaissent sur les cartes, prouvent que des expéditions tentées par esprit d’aventure, ou forcées par la tempête, s’étaient faites vers le grand Ouest. La religion, mêlée au souvenir des mythes platoniciens, se mêlait à ces recherches. On disait que sept évêques bannis pour leur foi s’étaient réfugiés au loin dans les immensités de l’Océan et qu’ils y avaient découvert sept îles heureuses, ou bien que, dans une terre fortunée, ils avaient fondé sept villes, celles que recouvrent aujourd’hui les flots du lac das Sete Cidades, dans l’île de Sâo Miguel. Une légende irlandaise racontait aussi comment un moine fervent, le saint Brandan ou Brandaines, erra pendant sept années d’île en île à travers la mer « visqueuse » — souvenir des récits de Pythéas — jusqu’à ce que les anges conducteurs l’eussent amené à la « Bonne terre », un paradis où des fruits naissaient partout pour le plaisir du voyageur. Aussi les cartes et les livres de l’époque mentionnent tous une ou plusieurs terres de Brandan, que la découverte des Iles du cap Vert et des Açores refoula beaucoup plus avant, ainsi que d’autres îles mythiques, dans l’inconnu de la haute mer. Les mahométans, durant leur période de domination dans la péninsule Ibérique, eurent aussi leur part dans les aventures océaniques. Une tradition arabe parle des huit pères Almaghmirin, les « Déçus » ou les « Errants », qui partirent de Lisbonne et découvrirent en effet une île, d’où ils furent ensuite ramenés, les yeux bandés, vers une côte inconnue, atteignant finalement le port marocain de Safi : tel est le témoignage d’Edrisi. Ibn Khaldun, écrivant en 1377, s’imagine encore que la « mer des Ténèbres » est fort difficile à naviguer « parce que les vapeurs s’élevant à la surface de l’eau rendent la navigation impossible ; en effet, les rayons du soleil, réfléchis par la terre, n’atteignent pas ces régions éloignées »[12]. La vaste mer, ouverte peut-être aux saints, passait pour ne pas être permise aux hommes. Ainsi que le répète encore Dante en sa Nouvelle Comédie, « Hercule a planté ses deux amers sur les rives du détroit, afin que nul ne se hasarde à les dépasser ».

Mais les intérêts de l’Europe, et pas seulement ceux du Portugal, exigeaient que la « mer des Ténèbres » fût également reconnue, que la rondeur de la terre fût explorée, et Lisbonne, déjà située en dehors des deux bornes naturelles de Gibraltar et de Ceuta, n’était-elle pas le point de départ indiqué pour les futures découvertes ? C’est là que les marins génois, peut-être aussi quelques Vénitiens, allaient offrir leurs services au roi de Portugal pour le trafic avec les Flandres et l’Angleterre, ainsi que pour les voyages de découverte vers l’Afrique et ses îles. A la fin du treizième siècle, c’était un Génois, Pezagno, qui servait le roi Diniz, le « Bon laboureur », comme grand-amiral du royaume. Déjà une couple de siècles avant Colomb, deux galères génoises, équipées aux frais d’un Doria et des frères Vivaldi, avaient cinglé vers les Indes par la voie de l’Occident, mais elles n’étaient pas revenues : d’après d’Avezac, c’est en 1270, ou dans une année voisine de cette date, qu’aurait eu lieu le funeste voyage.

En 1484 un autre aventurier génois était à Lisbonne cherchant fortune. C’était un marin habile, ayant couru les régions lointaines : il connaissait les mers du Levant, celles des Canaries et même de la Guinée ; il avait vu l’Angleterre et poussé jusqu’en Islande. Ce qu’il se proposait maintenant de faire, c’était de voguer directement vers les Indes en cinglant à l’Ouest suivant la marche du soleil. « Puisque la terre est ronde », disait-il avec Pythagore et Aristote, avec tous les savants de l’époque et avec les cartographes qui construisaient des sphères célestes, « puisque la terre est ronde, il est tout naturel de cingler sur sa rondeur à travers les flots de l’Océan Atlantique. En suivant cette voie, les navires atteindront immanquablement les rivages orientaux de l’Asie. Le tout est de savoir si les distances sont telles qu’elles soient infranchissables à une expédition équipée pour un ou deux mois de voyage ».

Or, à cette époque préparatoire des grandes découvertes, il y avait parmi les humanistes deux opinions bien différentes sur la grandeur réelle de la Terre : l’une, qui s’appuyait sur la puissante autorité d’Eratosthènes, donnait à la circonférence terrestre un développement de 252 000 stades, supérieur d’un septième environ aux dimensions réelles de la planète ; le chiffre qu’avait obtenu l’Alexandrin donne, traduit en mesures actuelles, 46 000 kilomètres, si l’on admet — ce qui semble indiscutable — qu’il calculait en stades attiques[13]. L’autre opinion, fondée sur les mesures qui avaient été faites dans les plaines de l’Euphrate par les soins d’Al-Mamun, évaluait à une distance trop courte d’un sixième la longueur du pourtour planétaire, et le marin génois s’en tenait à cette version, confiant dans un document qui devint plus tard son « livre de chevet », l’Image du monde, par Pierre d’Ailly.

N° 360. Hémisphère occidental de Martin Behaim
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On a reporté sur une carte mondiale Mercator, à l’échelle équatoriale de 1 à 200 000 000, le dessin du globe de Martin Behaim, en superposant le méridien de Greenwich des deux tracés.


Ainsi qu’aimait à le répéter Colomb, en donnant une forme précise à cette affirmation sur la mesure de la Terre : El mundo es poco ! — la Terre est petite. Et pour corroborer son dire, il s’appuie sur une autorité bizarre, celle du scribe juif Esdras, affirmant que la terre émergée s’étend sur les six-septièmes du globe et que, par conséquent, la mer baignant l’Europe à l’Occident ne peut être d’une grande largeur. D’ailleurs, il déterminait en termes précis quelle était, d’après lui, la circonférence de la Terre : le degré équatorial aurait été de 56 milles et deux tiers, — soit (à 1 480 m. le mille romain) de 85 kil. 810 m., — ce qui, pour l’ensemble de la rondeur planétaire, équivaut à 30 792 000 kilomètres, environ les trois quarts de la vraie rondeur[14].

N° 361. Hémisphère oriental de Martin Behaim
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Le globe de Martin Behaim conservé à la bibliothèque de Nürnberg a un diamètre de près d’un mètre. Son relief continental est plus chargé de détails que cette reproduction. Les noms sont portés à l’index avec leur orthographe usuelle.

Une cause d’erreur plus considérable encore dans les éléments préliminaires de l’entreprise colombienne provenait de ce que les cartes de l’époque représentaient l’Ancien Monde comme ayant de l’ouest à l’est une dimension de beaucoup supérieure à la réalité. Déjà sur tous les portulans, l’axe longitudinal de la Méditerranée comportait 60 degrés, tandis qu’en réalité il est du tiers seulement, et, pour les images de l’Asie, on s’en tenait aux évaluations de Marinus de Tyr, d’après lesquelles la largeur totale de l’Ancien Monde, entre les îles Fortunées et la capitale du pays de la Soie, s’étendrait sur un espace de 225 degrés, près des deux tiers de la circonférence terrestre. Il est vrai que les Arabes avaient appris à rectifier ce dessin et ramenaient à 180 degrés, même à 174 et à moins encore[15], les dimensions de l’Eurasie, corrections qui ne furent point acceptées par les Behaim et les Toscanelli. Ce n’est pas tout : les géographes du temps, et, avec eux, Colomb, interprétaient un détail des voyages de Marco Polo en admettant que les 1 500 li de distance entre le rivage de la Chine et l’archipel de Zipango ou Japon signifiaient autant de milles italiens — 1 480 mètres au lieu de 576 — : la grande dépendance insulaire de l’Asie se trouvait ainsi rejetée au loin dans l’Océan, et l’espace à franchir en partant de l’Europe vers l’Orient était d’autant diminué. Les deux hypothèses, l’une amoindrissant la circonférence de la Terre, l’autre agrandissant de beaucoup la surface de l’Ancien Monde et de ses îles orientales, servaient également Colomb pour lui permettre de conclure aux faibles dimensions relatives de l’Atlantique entre l’Europe et les Indes. En somme, toutes les erreurs accumulées faussaient radicalement la distance entre les Açores et l’archipel Japonais. Le globe de Behaim l’estime à environ 36°, dixième partie de la circonférence terrestre, elle est en réalité de plus de 180° ; si on l’évalue en kilomètres et tient compte de la latitude de ces territoires, il faut en compter 16 000 et non 3 000.

Sénèque avait déjà dit, Roger Bacon, Pierre d’Ailly et d’autres avaient répété qu’ « avec un bon vent il suffirait d’un petit nombre de jours pour traverser la mer ». De plus, et ce fait devait aider le marin dans ses illusions, les insulaires des Canaries voyaient souvent échouer sur leurs rivages des fruits et des rameaux d’espèces étrangères, parfois même des produits d’une industrie humaine inconnue, et attribuaient volontiers toutes ces épaves à une grande terre située vers l’Occident. Enfin, ne doit-on considérer comme certain que les Islandais conservaient encore la mémoire des voyages faits par leurs aïeux vers le Groenland et le Vinland ? Une simple interruption de cinquante années dans les libres communications de terre à terre pouvait-elle supprimer tout souvenir des expéditions dans le pays des Saga, et Colomb lui-même, qui vit les marins d’Islande, n’entendit-il point
christofoso colombo (1446?-1506)
D’après un portrait du Musée de Como.
parler de leurs exploits. Mais qu’il les ait connus ou non, il eut sur eux l’avantage inappréciable de naviguer dans une mer dont les flots et la houle le portaient directement à son but, tandis que les Viking normands affrontaient des tempêtes toute l’année[16].

Par un instinct naturel qui nous porte à chercher l’unité d’impression, les historiens sont tentés de donner une grande figure héroïque, une vertu surhumaine aux hommes qui furent, à la fin d’une longue suite d’efforts antérieurs à eux, les heureux exécuteurs d’une entreprise ayant duré de longs siècles. Tant de marins intrépides s’étaient aventurés dans la mer des Ténèbres, tant de vaillants chercheurs avaient quitté les rivages connus pour aller braver les tempêtes du grand Ouest, à la découverte des îles et des côtes lointaines, une somme si prodigieuse de travaux, de malheurs et de désastres était représentée par tous ces voyages, qui se succédaient de génération en génération, que le personnage dans lequel vient se concentrer tout le rayonnement de la gloire collective prend nécessairement un caractère surhumain : on le croit spontanément plutôt un dieu qu’un homme alors que peut-être, par certains traits de sa personne, Colomb n’était point supérieur à la moyenne de ses contemporains ; on peut même l’estimer comme inférieur à quelques-uns.

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premier débarquement de colomb aux indes occidentales
Gravure du xvie siècle

Les récits du temps nous disent comment Colomb, obligé de fuir le Portugal où il s’était endetté, eut à lutter péniblement pour faire accueillir son projet par les souverains de Castille et d’Aragon, Isabelle et Ferdinand ; mais pour expliquer ces déboires, il ne faut pas perdre de vue que ses adversaires avaient raison contre lui ; il ne découvrit point ce qu’il avait la prétention de trouver, et ce qu’il trouva, il ne le cherchait point ; le hasard lui donna un démenti qu’il ne voulut point accepter jusqu’à sa mort, malgré les preuves accumulées du contraire.

La découverte dont il fut l’instrument involontaire est celle dont Eratosthènes avait prévu la réalisation[17], en annonçant que dans l’immensité des mers séparant l’Europe occidentale de l’Asie orientale, on trouverait un deuxième continent habité.

N° 362. Bahama, premier groupe d’îles rencontré par Colomb.
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Colomb débarqua non dans les Indes, mais sur ces terres que l’on nomme maintenant Amérique en l’honneur du pilote florentin qui le suivit. La première île à laquelle il aborda, Guanahani, était sans aucun doute une des Bahama sud-orientales, Cat Island, Mayaguana, Samana ou telle autre île voisine : aucun des lieux d’abordage décrits par les commentateurs du journal de bord ne coïncide absolument avec le récit de Colomb. Mais pour toutes ses autres expéditions dans les Antilles et sur le pourtour de la mer des Caraïbes, les itinéraires sont bien établis : on peut suivre ses navires sur les côtes de Cuba, d’Haïti ou Española, de la Jamaïque, de Puerto Rico, des Antilles extérieures, de la « côte Ferme » et des rivages de l’Amérique centrale, entre le Honduras et le golfe d’Uraba.

D’ailleurs, il faut bien le dire, le principal objectif de Colomb, que nous révèlent ses dix années d’exploration dans les eaux du Nouveau Monde, ne fut point d’accomplir de grandes découvertes géographiques : il avait plus à cœur d’amasser des richesses, d’acquérir des domaines, de s’assurer des redevances et des monopoles, de fonder une famille bien apanagée et disposant de revenus énormes. Il est vrai que tout cet amas d’or devait servir un jour à délivrer le Saint sépulcre, mais il ne fil jamais le moindre effort pour donner à ces pieux désirs la plus légère tentative de réalisation : son zèle religieux n’alla même jamais jusqu’à embarquer un chapelain à bord de ses caravelles.

Le fait capital dans l’histoire de Christophe Colomb est qu’après les Normands oubliés, il fut le premier à retrouver les terres d’outre Atlantique, et, pour un événement de cette importance, c’est déjà beaucoup qu’un gain de quelques années. Dans le mouvement d’expansion maritime qui caractérisait alors l’Europe occidentale, un Cabot, un Amérigo Vespucci, un Cabral eussent certainement accompli l’œuvre tôt ou tard. Ne croit-on pas pouvoir affirmer (Gabriel Gravier) sur la foi de documents dieppois que Vicente Pinzon, plus tard commandant d’une des caravelles de Colomb, avait visité la côte du Brésil en compagnie du Normand Jean Cousin quatre ans avant que le Génois cinglât avec sa flottille vers les terres américaines ? N’importe ! Le fait précis est là qui marque au nom de Colomb le grand tournant de l’histoire : la découverte du Nouveau Monde. C’est à lui également que reviennent, dans le domaine de la physiographie, les premières observations de la déclinaison magnétique et, dans les annales de la navigation, la pratique normale du va et vient à travers l’Atlantique suivant le cours régulier des vents : d’Europe aux Antilles avec les alizés, et des Antilles en Europe avec les courants de retour. A tous égards le monde entrait dans une ère nouvelle.

N° 363. Voyages de Christophe Colomb.
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Les premiers explorateurs nommèrent « côte Ferme », Terra fuma, le littoral de l’Amérique du Sud, de l’embouchure de l’Orénoque au golfe d’Uraba.

Pendant le reste de sa vie, Colomb, qui s’était réservé le monopole légal des explorations maritimes, eut à connaître le nom de bien des émules. Un autre navigateur généralement considéré comme Génois, naturalisé Vénitien, puis Anglais, Giovanni Gabotto — plus connu sous le nom de Cabot —, avait obtenu du roi Henri VII, pour lui et sa famille, le droit exclusif d’aller, sous pavillon royal, à la découverte des terres, mers et golfes dans l’Ouest, l’Est ou le Nord et, s’il y avait lieu, d’y faire le commerce, à la seule condition de laisser au roi le cinquième de son profit. Peut-être connaissait-il les anciennes relations des Scandinaves avec les terres occidentales, car Bristol était à cette époque en rapports très étroits de trafic avec l’Islande : quoi qu’il en soit, il cingla franchement dans la direction même du Vinland et, en l’année 1497, plus d’un an avant que Colomb n’aperçût la « côte Ferme » d’Amérique, Jean et son fils Sébastien atteignaient, à travers les glaces flottantes, une « terre première » — terra primum visa —, où habitaient des Eskimaux vêtus de fourrures et où l’on rencontrait des ours blancs et des rennes. Une deuxième exploration, faite l’année suivante, amena Sébastien sous une latitude plus méridionale, vers les « îles des Morues » — peut-être Terre-Neuve —, puis le hardi marin, continuant sa course vers le sud à proximité des rivages, poussa jusque sous la latitude de Gibraltar, correspondant aux côtes de la Caroline du Nord. Là le manque de provisions le força au retour.

Acharné à son œuvre de découverte, Sébastien Cabot poursuivît ses explorations à son propre compte quand le roi d’Angleterre, personnage fort économe, ne voulut plus l’aider : reprenant méthodiquement son voyage où il avait dû l’interrompre, il se dirigea vers le sud et finît par rencontrer, parait-il, des navigateurs espagnols dans les parages des Florides et des Antilles. La jonction s’était opérée dans les itinéraires des Colomb et des Cabot. Aussi Sébastien, changeant de projet, s’enrôla-t-il au service de l’Espagne. Mais déjà les contrebandiers et les pécheurs portugais, anglais, français prenaient part aux voyages du nord qui se dirigeaient vers l’ « Ile » ou vers la « Terre Neuve », ainsi que l’on désignait à cette époque toutes les côtes nouvellement découvertes de l’Amérique du Nord. Dans sa Vie de Sébastien Cabot, Biddle parle de marins portugais apportant en 1505 au roi d’Angleterre des « chats de la montagne » et des « perroquets » de Terre Neuve, preuve que ce nom s’étendait au midi pour le moins jusqu’au 35e degré de latitude. Il est certain que, dès cette époque, l’exportation régulière des bancs de morue pour les marchés du carême se faisait par des navires basques, bretons et normands.

N° 364. Rivages des deux Cabot
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Le nom de Cap Breton, donné a l’île qui continue la Nouvelle-Écosse au-devant de la baie laurentienne, rappelle la petite ville basque située à l’ancienne embouchure de l’Adour.

Les armateurs et les pécheurs de morue n’écrivaient point leurs mémoires et ne se réglaient point dans leurs expéditions d’après les rapports officiels des amiraux et les décrets des rois. D’autre part, leur initiative était lente, et quand on constate l’existence d’une industrie très active, chez plusieurs nations à la fois, comme l’était, au commencement du seizième siècle, la pêche de la morue, on peut en conclure qu’elle avait pris son origine depuis longtemps déjà. Dès l’année 1464, un gouverneur de Terceira, Joâo Vaz Cortereal, aurait visité une « terre des Morues » (terra do Bacalhao)[18].

La prétention qu’eut un fils de ce Cortereal, Gaspar, d’avoir trouvé dans ces parages, en 1500, une « Terre Verte », permet de considérer comme très probable le fait que la tradition des voyages islandais ne s’était jamais perdue, même dans le sud de l’Europe ; les chasseurs de baleines, s’aventurant au loin dans les froides eaux boréales, avaient très probablement fait succéder la pèche de la morue ou bacalhao — le kabeljau des marins du Nord — à leur première et plus périlleuse industrie, à mesure que le cétacé devenait plus rare dans le golfe de Gascogne et les autres mers tempérées. Les pécheurs de ces mers n’étaient-ils pas ces étonnants devanciers des naturalistes de nos jours, ces hardis marins qui, depuis un temps immémorial, peut-être depuis les âges préhistoriques, savaient harponner le requin des eaux abyssales de l’Atlanlique à des centaines de mètres de profondeur ! Quoi qu’il en soit de l’hypothèse relative au maintien des navigations arctiques depuis l’an mil, les Basques, de même que les Portugais, revendiquaient comme leurs ces mers des grandes pêcheries de la « Terre Neuve ». Les premiers les nommaient Juan de Echaïde, d’après un navigateur que ne connaît pas l’histoire documentée ; les seconds appelaient ces parages « mers des Cortereaes », d’après le gouverneur de Terceira et deux de ses fils qui y avaient trouvé la mort.

Les découvertes faites dans les mers tropicales, sous la franche lumière du Midi, dans les îles et sur les côtes riches en or, en perles, en plantes précieuses, frappèrent les imaginations plus que les voyages accomplis dans les sombres mers boréales, et la mémoire n’en fut point perdue. Une légion de chercheurs s’était précipitée vers les Antilles et les rives du continent méridional en dépit des interdictions officielles et des concessions de monopoles.

N° 365. Rivages des Vespucci et des Cabral
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Deux ans après que Colomb eut touché la « côte Ferme », près du delta de l’Orénoque, « issu du paradis terrestre », tout le littoral sud-américain baigné par l’Atlantique et la mer des Caraïbes était déjà reconnu, d’un côté jusqu’à la baie de Cananea, dans le Brésil du sud, de l’autre jusqu’au golfe d’Uraba, à l’angle nord-occidental de la Colombie, sur un développement côtier d’environ 9 000 kilomètres. En ces deux années 1499 et 1500, Peralonso Niño et Guerra avaient visité les rivages qui s’étendent à l’ouest du golfe de Paria ; Alonzo de Hojeda, accompagné des deux pilotes, Juan de la Cosa et Amerigo Vespucci, avait longé les côtes des Guyanes, du Venezuela et de la Colombie actuelle jusqu’au cap de la Vela ; puis Bastidas de Sevilla avait exploré les rivages qui se prolongent au delà vers les bouches de l’Atrato, tandis que Vicente Pinzon, l’un des anciens compagnons de Colomb, parcourait la « mer Douce » que forme le fleuve des Amazones au sortir de son estuaire. Il était suivi par Diego Lepe ; enfin, les treize navires portugais que Pedr’Alvarez Cabral menait aux Indes abordaient à l’ « île de Vera-Cruz ou Santa-Cruz », c’est-à-dire à la côte brésilienne, soit par suite d’une erreur de route, soit de propos délibéré, et pour faire reconnaître officiellement comme portugaise une terre que pratiquaient déjà des marins de toutes nations[19]. La prétention de Cabral ne fut point vaine : la langue portugaise resta implantée au milieu du domaine espagnol.

Il est certain que les traitants de Normandie faisaient des voyages sur la côte où s’ouvre la baie dite « Rio de Janeiro » « depuis plusieurs années en ça », avant 1503, puisque le fait est mentionné spécialement à propos de l’expédition du Dieppois Paulmier de Gonneville[20] : ainsi que le dit le document original, ces voyages de commerce se faisaient « surtout pour acquérir le braisil, qui est du bois à teindre en rouge ». Ce nom de « Braisil » est celui qui prévalut sur les appellations officielles de Vera ou Santa Cruz.

La prise de possession de cette terre occidentale par les navires de Pedr’Alvarez Cabral, en 1500, fut la date initiale du partage du nouveau continent entre le Portugal et l’Espagne. Celle-cî, en vertu des voyages de son grand-amiral Colomb et de ses lieutenants et rivaux, était devenue, d’après les usages traditionnels du droit des gens, la suzeraine des terres nouvellement découvertes ; mais de ce fait, le Portugal, déjà propriétaire depuis longtemps des Açores, se trouvait menacé de perdre les îles, peut-être douteuses, que les marins avaient signalées dans le voisinage ; occupé depuis plus d’un siècle à la recherche de contrées dans une direction nouvelle, il risquait d’être entièrement privé de ses trouvailles au profit de son voisin plus favorisé. Aussi les discussions diplomatiques commencèrent-elles aussitôt après le retour de Colomb de son premier voyage.
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mappemonde de diego ribero, 1529
Simplifiée d’après Carlo Errera.

Déjà le prince Henri s’était fait octroyer au milieu du quinzième siècle une bulle papale donnant au Portugal la possession des terres qu’il pourrait découvrir au delà du cap Bojador « même jusqu’aux Indes ». Cette concession laissait donc prise au doute, puisque les Espagnols, revendiquant les terres occidentales, y voyaient aussi les escales des Indes. Tout d’abord on fît une convention d’attente, puis, en 1494, on rédigea le traité de Tordesillas[21] par lequel les Portugais, qui d’abord n’avaient obtenu pour ligne divisoire du monde, entre eux et les Espagnols, qu’un méridien passant à « cent lieues » à l’ouest des Açores, firent reporter cette limite de partage à 270 lieues du même archipel. Un cardinal de la cour d’Alexandre VI s’était chargé d’entériner ecclésiastiquement l’accord des deux puissances[22] ; mais il ne faut point voir dans la signature papale un acte de souveraineté hautaine à la Hildebrand, comme si le souverain pontife s’était arrogé le droit de couper le monde en deux à la façon d’une pomme[23] ; en réalité, la force respective des deux puissances contractantes détermina seule le tracé de la ligne de démarcation : le premier méridien de limite, qui n’aurait donné au Portugal que le musoir extrême du Brésil, ayant soulevé à Lisbonne une tempête de récriminations, l’Espagne se résigna à l’acceptation du traité de Tordesillas[24] ; on sait que, dans le cours de l’histoire, le Portugal ne s’en contenta point, puisque la frontière du Brésil a été reportée à plus de 2 000 kilomètres plus loin dans l’intérieur.

En l’année 1501, un autre voyage eut lieu le long des côtes du Brésil, moins important que celui de Cabral, au point de vue politique, mais peut-être plus sérieux en résultats, puisqu’il fit mieux connaître le Nouveau Monde : ce fut le voyage d’Amerigo Vespucci qui, pilotant une flottille portugaise, étudia d’escale en escale le littoral brésilien, du port de Bahia à la baie de Cananea vers le 25e degré de latitude méridionale, puis, cinglant vers le sud-est, aurait parcouru l’Atlantique austral jusqu’à une terre froide, aride, rocheuse, que l’on croit être la Nouvelle-Géorgie. L’expédition fut donc celle de toutes qui, dans la première décade des voyages vers les terres nouvelles, s’aventura le plus loin dans les mers inconnues, mais son importance lui vint surtout des récits qui en furent publiés après le retour d’Amerigo Vespucci. Dès l’année 1503, une lettre qu’il avait écrite à son ami Lorenzo Medici était traduite en latin, puis les années suivantes elle paraissait dans les langues modernes de l’Europe. En 1507, d’autres récits, qui d’ailleurs contenaient de graves erreurs, les Quatuor Navigationes, étaient publiés à Saint-Dié comme le recueil de lettres adressées par Vespucci au gonfalonier Soderini de Florence, et ces documents, incorrects mais rédigés par quelque scribe d’après un mémoire certainement authentique, furent accueillis par le populaire avec une curiosité passionnée et firent connaître de tous le nom du voyageur Amerigo. Tandis que celui-ci avait toujours proposé de donner au continents récemment découverts l’appellation de « Nouveau Monde ». l’éditeur des Quatre Navigations, Basin de Sandocourt — ou peut-être son prote, Waldseemüller, plus connu par son pseudonyme de Hylacomilus, prononça le premier le nom d’Amerigo comme devant être celui qu’aurait à porter désormais la grande terre occidentale. Pendant tout le seizième siècle des vocables géographiques divers furent appliqués, dans les livres et sur les cartes, aux terres que les Espagnols désignaient officiellement avec Colomb par le terme d’ « Indes occidentales » ; mais au dix-septième siècle le mot « Amérique » prévalut définitivement, aidé sans doute par l’euphonie que présente la série des noms continentaux : « Europe, Asie, Afrique, Amérique ».

Toutefois, cette hypothèse ne saurait être considérée comme certaine, et il se pourrait que, suivant des opinions bien accueillies par l’opinion publique américaine, entraînée peut-être par un chauvinisme inconscient, le nom du double continent fût d’origine indigène. D’après Alphonse Pinard, le grand marché d’Ameraca (Maraca, Amaracapana), situé près de la moderne Cumana, aurait été le parrain du Nouveau Monde. D’après Jules Marcou, les montagnes du Nicaragua dites sierra Amerrique auraient été signalées à Colomb, dans son voyage de 1502, comme celles qui fournissaient l’or de Veragua, et ce nom, connu des chercheurs d’or, aurait fini par être attribué à l’ensemble des terres occidentales. Pourtant il ne parait point qu’un seul document mentionne cette chaîne de l’Amérique centrale avant l’ouvrage de Thomas Belt, The Naturalist in Nicaragua, publié en 1871. tandis qu’une carte de 1507, retrouvée par J. Frischer, porte déjà le nom d’Amérique.

Après le dernier voyage de Colomb, en 1504, il y eut une période d’arrêt dans les grandes découvertes. C’est que les effets du monopole institué par le gouvernement espagnol se faisaient déjà sentir, et que, d’ailleurs, les explorateurs vraiment soucieux de la géographie, comme Amerigo Vespucci, étaient fort peu nombreux : la grande préoccupation des chercheurs était de trouver de l’or, des perles, des pierres précieuses, et peut-être même le paradis terrestre, enfin reconquis par de fidèles catholiques, récitant dévotement leurs patenôtres.

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caravelle du seizième siècle
D’après une gravure du Temps.


Les mémoires du temps constatent que les Ponce de Léon, les Pamphilo de Narvaez, et autres marins cinglant vers les Bahama et la Floride avaient pour but de découvrir cette merveilleuse « fontaine de Jouvence » dont parlaient les thaumaturges et les poètes ; mais aucune des sources d’eau claire qu’ils virent s’élancer du fond des galeries calcaires, dans les grottes mystérieuses, ou même s’élever du lit de la mer au milieu du flot salé, ne put leur rendre la jeunesse première et leur assurer la force et la santé.

Cependant, un problème géographique de premier ordre avait été soulevé par la découverte même de Colomb. Avait-il réellement trouvé les « Indes ». ainsi qu’il le prétendait, ou bien avait-il débarqué dans un « Monde nouveau » comme le disait Amerigo ? Entêté dans son idée, Colomb voulait, contre toute évidence, que Cuba fût une péninsule d’Asie : pourtant il ne la longea pas jusqu’à son attache continentale et, tachant de perpétuer ce qu’il pressentait être une erreur, il alla même jusqu’à menacer les gens de son équipage s’il leur arrivait de parler de cette terre comme d’une île véritable[25]. Mais, puisqu’il voulait s’imaginer ainsi longer les côtes de l’empire du grand khan, il devait trouver dans la direction du sud-ouest le détroit par lequel Marco Polo avait contourné l’Asie, accompagnant en Iranie la princesse mongole qui allait au-devant de son fiancé. Ce détroit, il en avait entendu parler lorsqu’il suivait les rives de Veragua, ou plutôt c’est ainsi qu’il interpréta ce que lui dirent les indigènes d’une mer très voisine, prolongeant au loin ses eaux dans la direction du sud et de l’ouest, mais il chercha vainement l’entrée de ce passage, laissait à d’autres navigateurs la trouvaille du mystérieux chemin. On le chercha longtemps encore après lui, et même au milieu du seizième siècle on le cherchait toujours, bien que s’occupant déjà d’un nouveau problème, celui de percer un canal artificiel, puisqu’on ne réussissait pas à découvrir le détroit naturel, l’estrecho, comme il était désigné par excellence.

Parmi les aventuriers et les chercheurs de richesses qui s’étaient risqués dans la Castille d’Or — la partie de l’isthme américain qui s’étend le long de la mer des Caraïbes, entre le golfe d’Uraba et la lagune de Chiriqui, — se trouvait un vaillant et rusé capitaine, Vasco Nuñez de Balboa, homme perdu de dettes, coupable de trahison et de meurtre, d’autant plus désireux de se rendre illustre par quelque grande action. L’occasion se présenta. Dans une de ses expéditions de pillage, il apprit d’un Indien quelle route il lui faudrait suivre pour atteindre, de l’autre côté de la Sierra, un estuaire de la mer opposée, et, vers la fin de l’année 1513, il atteignit en effet la bouche d’un estuaire s’ouvrant dans l’Océan Pacifique. En sa resplendissante armure de guerre, il s’élança sur un rocher qu’entourait l’eau montante du flot et prit emphatiquement possession, « pour la couronne de Castille, de toutes les mers australes, avec contrées, rivages, ports et îles… avec leurs royaumes et dépendances… d’origine ancienne ou récente, ayant existé, existant actuellement ou devant exister un jour… avec ses archipels et terres fermes du Nord et du Sud, ainsi que ses mers du pôle boréal au pôle austral, de ce côté et de l’autre côté de l’équateur, au dedans et au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, en aujourd’hui et à toujours, aussi longtemps que durera le monde et jusqu’au jugement dernier de toutes les races mortelles ! » C’est ainsi qu’il revendiqua jusqu’aux âges futurs toute une moitié du monde pour le roi d’Espagne, ce qui n’empêcha point que Balboa fût décapité par ordre de son maître.

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amérique centrale d’après maiollo (1527)

D’après l’Atlas de Kretsehmer, Entdeckung Amerika’s, cette carte serait une des dernières indiquant le « détroit douteux » ; pourtant il en existe une de date postérieure, 1532.

D’autre part, une carte de 1512 par Joannes de Stobnicza représente une terre continue du 40° sud au 50° nord et détachée du continent asiatique et de l’île de Zipango.

Mais si peu dignes que fussent les instruments de la glorieuse découverte géographique, elle ne s’en était pas moins accomplie, et désormais on connaissait le chemin de la « mer du Sud » (mar del Sur), ainsi nommée à cause du reploiement de l’isthme dans la direction de l’Ouest, entre la mer des Caraïbes (mar del Norte) et le golfe de Panama. Bientôt quatre caravelles furent lancées dans les eaux qui baignent l’archipel des Perles et, de là, cinglèrent le long des côtes : les chemins étaient ouverts au Sud vers le Pérou, au nord-ouest vers le Mexique, à l’ouest vers cette lointaine Asie que le grand Génois croyait avoir abordée. Toutefois, des navigateurs cherchaient encore ce passage maritime que l’on avait en vain essayé de trouver derrière les Antilles. En 1509, Vicente Pinzon el Diaz de Solis avaient un instant cru y pénétrer lorsqu’ils entrèrent dans la large embouchure du rio de la Plata : puis, en 1517, l’admirable navigateur qu’était Sébastien Cahot avait espéré, avec plus de raison, de voguer enfin sur la véritable route maritime de l’Asie lorsqu’il eut dépassé les côtes atlantiques du Labrador et qu’il fut entré dans un large détroit — probablement le Fox Channel — où il atteignit le 67° 30′ de latitude septentrionale : mais là, ses compagnons, effrayés par la vue des neiges, des roches arides, des glaces flottantes, le forcèrent à revenir. Il avait pourtant suivi la bonne voie. Son navire s’était engagé dans ce formidable labyrinthe de détroits qui mène à la mer de Bering et au Pacifique, et qui ne devait être découvert que 333 ans après lui par les explorateurs arctiques de la Grande-Bretagne.

C’est dire quelles avaient été l’initiative, l’audace et la science de ce marin du seizième siècle pour qu’il pût s’avancer aussi loin en des mers d’un abord aussi difficile et réaliser partiellement sa tentative. Et pourtant Sébastien Cabot resta presque ignoré de son temps : on oublia que, pour la longueur des côtes découvertes et relevées, il avait fait sien le continent septentrional du Nouveau Monde ; on ne donna pas non plus l’attention qu’elles méritaient à ses observations si importantes sur la physique du globe, car c’est à lui que l’on doit les premières connaissances sur la diramation des courants partiels de ce que l’on appelle aujourd’hui Gulfstream ou « courant Golfier » ; le premier également il reconnut les parages précis de la mer — 110 milles à l’ouest de l’Açore Flores — où, de son temps, passait le méridien de la boussole sans déclinaison[26]. On ignore même quand Sébastien Cabot mourut, dans quelque réduit de Londres, après son retour d’un voyage au rio de La Plata, sur le Paranà et au Paraguay, en 1528 : là encore il avait donné des preuves de son génie en indiquant le fleuve comme la route future des pays de l’Argent, récemment découverts dans les monts Occidentaux des Andes par les conquistadores. Le peu de célébrité relative de Sébastien Cabot est dû probablement à ce que, plus soucieux de la science que de la fortune, il ne rapporta point de ses voyages l’or et les perles qui avaient illustré Colomb et qui, plus tard, firent la gloire des Pizarre et des Cortès. En outre, la vie aventureuse de ce Génois, Vénitien,
sébastien cabot (1470-1555 ?)
Portrait attribué à Holbein.
Anglais, tantôt mise au service de Charles-Quint, tantôt à celui de Henri VIII, ne permit à aucun pays de le réclamer spécialement comme une gloire nationale. Pour en faire vraiment des Anglais dans la mémoire des hommes, les habitants de Bristol ont élevé en l’honneur des deux Cabot, le père et le fils, une tour commémorative se dressant au sommet de la colline de Brandon ou Brandan ; c’est la hauteur qui portait le sanctuaire vénéré présidant aux grandes navigations de l’Atlantique. Jadis la mer était parsemée d’îles et d’archipels placés sous l’invocation du saint ermite de Bristol, remplacé maintenant par les deux Gabotto.

A l’époque où Sébastien Cabot cherchait le chemin de la Chine et des Indes par le « passage du Nord-Ouest », la route directe par les mers orientales était déjà pratiquée depuis près de vingt ans. Les Portugais la connaissaient même depuis plus longtemps, puisque Bartolomeu Diaz avait contourné le musoir méridional de l’Afrique et que Pero de Covilhâo, ambassadeur envoyé au roi d’Ethiopie, qu’on pensait être le fameux « Prêtre Jean » de la légende, avait parcouru l’océan Indien sur des navires arabes, visitant Madagascar, Sofala et la côte occidentale de l’Inde. Le but et les moyens d’y atteindre étaient donc amplement connus, mais le gouvernement portugais avait hésité devant la grosse dépense d’une expédition maritime jusqu’au moment où la découverte et l’exploration des Indes Occidentales par Christophe Colomb eurent mis un terme à tout retard.

Vasco de Gama partit en 1497 avec une escadrille de quatre navires, et sans autre difficulté que d’avoir à lutter contre les forts courants du canal de Moçambique, difficulté dont témoigne encore le nom de cap Correntes que porte un promontoire du littoral, atteignit l’embouchure du Zambèze, le « fleuve des bons Pronostics ». En cet endroit, la jonction des itinéraires maritimes était déjà faite, puisque les marins arabes descendaient plus au Sud, jusqu’à Sofala, dans leurs navigations côtières. Il ne faut point croire que Vasco de Gama et ses compagnons portugais aient dû à leur seul génie et à leur inébranlable volonté d’avoir trouvé les voies de la mer des Indes : c’est grâce aux pilotes arabes de la cote orientale d’Afrique, à ceux mêmes auxquels ils allaient ravir la domination de la mer, qu’ils cinglèrent de port en port, Moçambique, Mombaz, Melindi et qu’ils se firent porter ensuite par la mousson dans le port de Calicut. D’ailleurs, lorsque Vasco de Gama se présenta dans ces mers indiennes, les règles du droit maritime y étaient observées d’une manière plus scrupuleuse que dans les mers européennes : dès la fin du treizième siècle, les navigateurs arabes et malais de religion mahométane y avaient rédigé, « d’après les coutumes anciennes », un recueil de jurisprudence maritime, universellement accepté dans les mers de la Malaisie[27], aussi bien que dans celles de Madagascar et de l’Afrique. Ce sont les chrétiens qui introduisirent les mœurs de la piraterie dans ces parages.

Les rencontres que firent les Portugais sur la côte de Malabar prouvent que, bien avant l’établissement de communications officielles entre les Etats d’Europe et d’Asie, les simples trafiquants avaient trouvé quand même le chemin des terres lointaines, poussés par la concurrence vitale. Aussi bien sur la côte africaine que sur les rivages du Malabar, Vasco de Gama eut pour alliés naturels des chrétiens « thomistes », descendants d’Hindous convertis dans les premiers siècles de la propagande « nazaréenne » ; puis, dans ses croisières de port en port, il engagea, comme pilote et comme espion, un juif polonais qui jargonnait l’italien : des marchands de Venise, devanciers des Portugais, avaient été ses éducateurs.

N° 366. Théâtre des Conquêtes portugaises.
D287- N° 366. Théâtre des Conquêtes portugaises. - liv3-ch10.png

A l’entrée du golfe Persique, S indique la position de Siraf, K l’ile de Kaï, et B. A. Bender-Abbas. (Voir page 206, au chapitre précédent.)


Du reste, en Inde comme dans la Méditerranée, la lutte commerciale continuait entre peuples chrétiens : Lisbonne se mit à l’œuvre pour couper le trafic de Venise, desservi par les navigateurs arabes ; les guerres, assauts, surprises, batailles et bombardements qui se succédèrent entre les nouveaux-venus et divers souverains du littoral hindou ne furent en réalité que des épisodes de la lutte engagée entre les deux grands marchés européens. Lisbonne, qui possédait l’avantage de l’initiative et de l’attaque, aux lieux mêmes de la production des épices et autres denrées précieuses, remporta la victoire en un petit nombre d’années. Divisant pour dominer, les Portugais soulevèrent les petits rois contre le grand tamutivi ou « Zamorin » de Calicut, le « Seigneur de la Colline et de la Vague », et bientôt, en 1503, ayant pris pied sur le littoral en qualité de conquérants, ils établissaient un fort dominant l’escale de Cochin et s’y maintenaient victorieusement.

Les hauts faits, les entreprises audacieuses se succédèrent avec une étonnante rapidité : à cette époque, les Portugais, petit peuple très fier de son passé, plein de confiance en ses destinées présentes, se croyait à la hauteur de tous les prodiges. Et vraiment, les quelques centaines, puis les quelques milliers d’hommes dont les Gama, les d’Almeida, les d’Albuquerque, les Coutinho pouvaient disposer pour attaquer ce monde développé en un amphithéâtre immense autour de l’océan des Indes, accomplirent des merveilles d’énergie, comme s’ils avaient été animés de forces surhumaines. En 1507 et 1508. ils luttent contre les flottes égyptiennes, qui voulaient maintenir à tout prix le monopole d’Alexandrie comme marché des denrées de l’Inde, et les détruisent complètement ; en 1510, ils s’emparent de Goa, dont ils font l’entrepôt de l’Inde gangétique, et l’année suivante, à quelques milliers de kilomètres plus loin, ils s’introduisent de force dans la grande cité maritime de Malacca, où venaient se rencontrer les quatre nations commerçantes de l’Extrême Orient, groupées chacune en son quartier respectif, les Goudzerati ou Hindous occidentaux, les Bengali, les Javanais et les Chinois. Puis en 1515, ils s’établissent en maîtres dans l’Ile d’Ormuz, la gardienne occidentale de l’Océan Indien, où les richesses de l’Asie Mineure, de la Babylonie et de l’Iran s’échangeaient contre les trésors de l’Inde, le marché central qu’un proverbe persan dit être l’ « escarboucle sertie sur la bague du monde ». Enfin, dès l’année 1518, les navires portugais parcourent les eaux de Banda et des Moluques et vont charger directement aux lieux de production les épices qui étaient à cette époque plus précieuses que l’or. Le roi de Portugal pouvait se proclamer le « maître du commerce de l’Inde et de l’Ethiopie ». Lisbonne, la capitale d’un minuscule royaume, devint le principal entrepôt du monde et, pour un temps, elle eut le monopole absolu du poivre, du gingembre, de la cannelle, du clou de girofle et de la muscade. Ni jonque, ni prau, ni barque chinoise, malaise ou arabe ne pouvaient naviguer dans les mers orientales sans passeport signé d’un contrôleur portugais.
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Les vagues successives de la conquête se suivaient rapidement dans ces mers orientales. Les Musulmans venaient à peine d’asseoir leur domination complète dans l’île de Java (1478) par le
fernâo magalhâes, (1470-1521)
D'après une gravure de Ferd. Selma.
renversement du royaume de Madjapahit, lorsque les chrétiens de l’Europe firent leur apparition dans les parages voisins. Plus à l’Est, dans l’archipel des Moluques, les Arabes précédèrent de si peu les Portugais que les indigènes purent maintes fois faire confusion entre les sectateurs de Mahomet et ceux du Christ. Puis, lorsque les populations de l’Insulinde étaient encore sous le coup de l’émotion, de la terreur même, causées par cette double invasion d’Occidentaux, à la fois marchands et guerriers, voici qu’ils assistent à l’arrivée d’autres hommes inconnus, cette fois venus par les mers de l’Orient. Ces étrangers étaient les Espagnols.

Cette expédition avait été conduite par un homme tel qu’il y en eut peu dans l’histoire, un génie d’intelligence claire et de terrible volonté. Magellan (Magalhâes) appartenait aussi à cet énergique petit peuple portugais qu’un siècle d’initiative nautique et d’accoutumance aux périls de mer avait si bien disciplinés au courage et à la persévérance. Il avait pris part aux expéditions de l’Inde et se trouvait au nombre des assaillants qui prirent la ville de Malacca. Plus tard, il avait guerroyé dans le Maroc ; mais, croyant avoir à se plaindre de ses chefs et de son roi, il quitta secrètement le Portugal pour devenir Espagnol et proposer ses services à un souverain plus équitable. Quoique petit, boiteux, de figure sombre et rude, Magellan réussit en haut lieu : sa proposition fut acceptée par le roi Charles Ier, qui bientôt allait devenir Charles Quint, et, vers la fin de 1519, la petite flottille de découverte franchit le seuil du Guadalquivir, à San Lucar de Barrameda. Les difficultés de la navigation commençaient, mais plus âpres encore celles de la conduite des hommes, divisés par les préjugés d’origine, les haines de patrie, les vanités de rang, les rivalités d’intérêts.

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détroit de magellan
D’après un ouvrage publié en 1602 (Peregrinatio in Indiam occidentalem).

A. Navires à l’entrée du détroit.
D. Baie des Coquillages.
I. Baie de Rillens.
M. Baie des Rochers.

B. Ile des Pingouins.
E. Escargot.
K. P. Hommes indigènes.
N. O. Femmes indigènes.
R. Restes de forteresse.
C. Pingouin.
F. Cap Fruart ou Froward.
L. Baie fermée.
Q. Navires sortant du détroit.


Les Génois en sont venus à voir en Colomb le plus grand de leurs compatriotes, quoiqu’il ait découvert le Nouveau Monde sous un autre pavillon que le leur ; mais les conditions du milieu n’étaient pas les mêmes pour Magellan : les deux royaumes de la Péninsule se trouvant alors en ardente émulation de conquêtes, le navigateur portugais fut considéré comme un traître par les gens de sa nation et, plus d’une fois, il dut se garer de leurs embûches ; puis il eut à se défendre également contre les soupçons et les rancunes des Espagnols qu’il commandait, et souvent employa la force pour maintenir son autorité contestée. Il fut terrible même lorsque, dans la baie de San Julian, où commençait l’hivernage, il eut triomphé, par la ruse et la contrainte, des révoltés qui voulaient cingler directement vers les Moluques par le cap de Bonne-Espérance et s’épargner les dangers de la recherche d’un autre chemin par l’Occident. Mais la résolution de Magellan était arrêtée : il s’était promis de pousser jusqu’au 76e degré de latitude méridionale, « dût-il n’avoir à manger que du cuir et des étoupes », s’il ne trouvait pas en deçà la pointe extrême du continent ou quelque passage maritime.

N° 367. Détroit de Magellan.
D295- N° 367. Détroit de Magellan. - liv3-ch10.png


Il trouva ce passage, même sans atteindre le 53e degré, sans entrer dans les mers où l’on rencontre les gros fragments de glace entraînés en longues processions par le courant. Mais tellement sinueux est ce passage, tellement coupé de détroits secondaires, bordé de baies latérales et de corridors imprévus, que souvent il dut hésiter au cours de son long voyage dans le défilé marin, et s’il ne s’y égara point, ce fut grâce à la sagacité de ses observations sur la marche des courants et de la houle, sur le vol des oiseaux et sur tous les autres indices que lui fournirent les eaux et l’atmosphère. Enfin, après un parcours de plus d’un mois, il atteignit le superbe portail du Pacifique, entre des piliers de granit qu’entourent les brisants et, laissant derrière lui la « Terre des Fumées » et le continent américain, cingla librement dans les solitudes immenses de la mer du Sud. A peine aperçut-il ça et là quelque îlot dans cet Océan, que l’on a pourtant comparé à la voie lactée à cause de la multitude de ses archipels et, quatre mois après être sorti du défilé marin, il atteignait l’archipel dit actuellement des Philippines.

Mais il ne devait point le dépasser. Ayant pris part aux guerres locales, dans un accès de folie orgueilleuse, il y périt misérablement, sans avoir achevé la circumnavigation du globe, puisque de Malacca, où il avait guerroyé sous les ordres d’Albuquerque, à l’île de Mactan, où il s’enliza, tout blessé, dans la plage vaseuse, l’écart entre les méridiens représentent environ la dix-septième partie de la circonférence terrestre. Après la mort de Magellan, le voyage de retour ne fut plus qu’une déroute : ses compagnons, réduits constamment en nombre par les désertions, le scorbut, la faim, les privations de toute nature, fuyaient à travers la mer des Indes, puis à travers l’Atlantique, aussi vite que le permettaient la houle, les vents, leur carène chargée d’herbes et de coquillages, leurs mâts rapiécés et leur voilure en lambeaux. Enfin, des 234 navigateurs partis trois années auparavant de San Lucar de Barrameda, il en revint 13, hâves, déguenillés, lamentables, dont l’histoire a recueilli les noms : parmi eux se trouvaient le pilote Albo et le marin basque Sébastian del Cano qui commandait les restes de l’expédition et auquel Charles Quint donna le remarquable blason : « Primas circumdedisti me ». Le Vicentin Antonia Pigafetta, qui raconta en français, pour avoir beaucoup de lecteurs, les vicissitudes du grand voyage, était aussi au nombre des survivants.

Ces pauvres fugitifs, que des planches vermoulues défendaient à peine du naufrage, rapportaient pourtant une cargaison d’une richesse inouïe. On dit que leur avoir en clous de girofle représentait une valeur de 100 000 ducats, près de cinq fois ce qu’avait coûté l’entier armement de leur flotte avant leur départ du Guadalquivir ! Le manque d’équilibre commercial entre les deux moitiés du monde pouvait amener de tels contrastes dans les prix de production et d’achat des denrées. Malgré le monopole que les possesseurs des diverses « Indes», continentales et insulaires, tâchèrent si longtemps de constituer et de maintenir, la découverte de Magellan était le premier coup donné au système traditionnel des transactions secrètes, opérées par les marchands en des pays inconnus des consommateurs. Mais, si importantes que soient les relations de commerce dans
amerigo vespucci (1451-1512)
D’après une fresque de Ghirlandajo à Florence.
l’histoire de l’humanité, elles n’en forment qu’une part, et non la plus précieuse : c’est à tous les points de vue que la première circumnavigation du monde fut l’événement capital de l’ère nouvelle, la date par excellence qui sépare les temps anciens de la période moderne.

Avant Magellan la rondeur de notre terre était connue des savants ; elle avait même été démontrée par les astronomes et les navigateurs, mais elle était restée une conception de l’esprit, et, bien que cependant les peuples se fussent depuis des temps immémoriaux distribués dans les continents et dans les îles sur tout le pourtour de la circonférence terrestre, jamais homme conscient de son œuvre n’avait fait le tour de la planète. Les premiers, Magellan et ses compagnons l’entourèrent comme d’un fil d’or, auquel se rattachent depuis toutes les mailles du réseau tissé par la foule innombrable des explorateurs qui se sont succédé et se succèdent à la surface du globe. C’est au navigateur portugais que nous devons la ligne fondamentale, l’équateur des itinéraires qui relie en leur ensemble tous les traits géographiques. Grâce à lui, la terre s’est constituée scientifiquement et l’unité s’est faite dans l’histoire des hommes aussi bien que dans la structure générale des formes terrestres. Il est vrai que les conséquences de cette révolution se produisent avec lenteur, de siècle en siècle, de décade en décade, d’année en année, mais l’histoire en constate la sûre évolution, se poursuivant dans la confusion apparente des générations entremêlées.


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  1. Rinaldo Fulin, Archivio Veneto, 1879.
  2. Aldo Blessich, Il progresso ferroviaire asiatico, pp. 5, 6.
  3. d’Avezac ; Gribaudi, Revista Géog. Ital., p 1904.
  4. A Pawlowski, Bull. de la Soc. de Géogr, Com. de Bordeaux, 17 fév. 1902.
  5. La Réveillère, La Conquête de l’Océan.
  6. Joachim Lelewell, Géographie du Moyen âge ; Cosimo Beriacchi, Soc. Géogr. Italiana, Sett. 1900, p. 759.
  7. W. Denton, England in the fifteenth Century, p. 206.
  8. Oscar Peschel, Geschichte der Entdeckungen.
  9. Nouvelles Annales des Voyages, 1846.
  10. Journal des Débats, 26 déc. 1896.
  11. Winwood Reade, The Martyrdome of Man.
  12. Reinaud, Aboulféda, tome I, p. 265.
  13. E. H. Bunbury, History of ancient géography, I. p. 622. — Le stade attique a 185 m. environ ; le stade d’Eratosthènes repose sur une erreur de commentateurs.
  14. Gabriel Gravier, Société Normande de Géographie ; janvier-mars 1902, page 42.
  15. Oscar Peschel, Zeitalter der Entdeckungen, p. 94.
  16. Friedrich Ratzel, Das Meer als Quelle der Völkergrösse.
  17. Strabon, livre l.
  18. Luciano Cordeiro, De la Découverte de l’Amérique.
  19. Aug. de Carvalho, Revista da Soc. de Georgr. do Rio de Janeiro, 1893.
  20. D’Avezac, Nouvelles Annales des Voyages, 1869.
  21. Tordesillas manque sur la carte n° 358 ; cette ville se trouve sur le Duro, à quelques kilomètres en aval de Valladolid.
  22. Ernest Nys.
  23. Oscar Peschel, Zeitalter der Entdeckungen.
  24. Oldham, Scottish Géographical Magazine, March 1893. — Voir la ligne de démarcation sur la gravure de la page 249.
  25. Navarrete, tome II, v ; — Oscar Peschel, Zeitalter der Entdeckungen, p. 200.
  26. A. von Humboldt, Cosmos.
  27. J.-M. Pardessus, Collection de Lois maritimes antérieures au xviiie siècle ; cité par E. Nys, Un Chapitre de l’Histoire de la Mer.