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L’Homme et la Terre/III/14

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Librairie universelle (Tome quatrièmep. 453-532).
LE ROI SOLEIL : NOTICE HISTORIQUE


Empire. A Rodolphe, mort en 1612, succèdent les empereurs Mathias, Ferdinand II (1619−1637), Ferdinand III, Léopold Ier (1658−1705) et Joseph, mort en 1711.

France. De 1589 à 1715, trois princes seulement occupent le trône : Henri IV, assassiné en 1610, Louis XIII, mort en 1642 et Louis XIV. Quelques-uns des ministres et généraux méritent d’être cités : Sully (1559−1641), Richelieu (1585−1642), Mazarin (1602−1661), Turenne (1611−1675), Colbert (1619−1683), Condé (1621−1686), Louvois (1639−1691), enfin Vauban (1637−1707), dont la valeur personnelle dépassait celle de son œuvre professionnelle, déjà considérable.

Royaume Uni. Dès 1603, l’Angleterre et l’Écosse obéissaient au même monarque, Jacques, arrière-petit-fils d’Henri VII, mais l’union des deux royaumes n’eut lieu qu’en 1707. À Jacques Ier succède son fils Charles Ier 1625−1648, dont les principaux ministres, Buckingham assassiné, Strafford et l’archevêque Laud exécutés donnent au roi un avant-gout de sa propre fin. Au Lord-Protector, Olivier Croniwell, né à Huntingdon en 1599, succède en 1658 son fils Richard, bientôt démissionnaire. Sous la protection du général Monk, Charles II, fils de Charles Ier monte alors sur le trône (1660) et règne jusqu’en 1685 au milieu de difficultés croissantes ; son frère Jacques II, aidé dans son œuvre de répression par le sanguinaire Jeffreys, réussit encore moins. Guillaume III stathouder de Hollande, petit-fils de Charles Ier et gendre de Jacques II, débarque dans le Devon en 1688 et supplante son beau-père sans combat mais non sans donner des gages de future fidélité au régime représentatif. Jacques II meurt à Saint-Germain en 1701, et Guillaume III, déjà veuf, en 1702. Anne, fille de l’un, belle-sœur de l’autre devient reine ; son règne est illustre par les victoires de Marlborough, 1650−1722.

Pologne. Un Suédois, Sigismond Vasa, élu roi de Pologne en 1587, occupe le trône jusqu’en 1632 ; ses fils Ladislas et Jean II (1648−1668), puis un Michel Koributh, lui succèdent. Jean Sobieski, qui depuis 1648 commandait les armées polonaises, est alors élu (1674) et règne jusqu’en 1696.

Russie. Au Tzar Ivan le Terrible (1533−1584) succède son fils Feodor. De 1598 à 1613, période troublée sous Godunov, un de ses fils, puis deux ou trois autres « usurpateurs » ; c’est alors que les Polonais occupent Moscou. Mais Michel Romanov est proclamé, et sa lignée règne désormais : Michel (1613−1645), Alexis, Feodor III(1675−1682), puis ses fils Ivan et Pierre sous la régence de leur sœur Sophie. Pierre, âgé de 17 ans, écarte frère et sœur et gouverne seul (1689).

Suède. Parmi les successeurs de Gustave Vasa, Sigismond III, qui fut aussi roi de Pologne, déjà cité, est remplacé comme roi de Suède, dès 1604 par Charles IX. Le fils de ce dernier, Gustave-Adolphe, monte sur le trône à 17 ans en 1611. Tué en 1632 à la bataille de Lûtzen, il laisse le pouvoir au chancelier Oxenstiern (1583−1654), l’armée à d’habiles généraux, Baner, Torstenson, Wrangel, et la royauté à sa fille Christine. Elle abdique en 1654 et meurt à Rome en 1689, remplacée sur le trône par son cousin, Charles X, dont le petit-fils Charles XII est le vaincu de Poltava en 1712.

La liste suivante d’hommes éminents ou célèbres complète celle de la page 378, jusqu’en 1667 :

Ben-Jonson, poète dramatique, né à Londres 
 1573−1637
Rembrandt (van Ryn, dit), peintre, né à Leyde 
 1606−1669
John Milton, poète, né à Londres 
 1608−1674
Bossuet, orateur chrétien, né à Dijon 
 1627−1704
Charles Perrault, écrivain, né à Paris 
 1628−1703
John Locke, philosophe, né en Somerset 
 1632−1704
Nicolas Boileau, poète, né à Paris 
 1636−1711
Nicolas de Malebranche, philosophe, né à Paris 
 1638−1715
Jean Racine, poète tragique, né à La Ferté-Milon 
 1639−1699
Isaac Newton, mathématicien, né près de Lincoln 
 1642−1727
Gottfried Leibnitz, philosophe, né à Leipzig 
 1646−1716
Pierre Bayle, philosophe, né près de Foix 
 1647−1706
Fénelon, littérateur chrétien, né en Périgord 
 1651−1715
Jonathan Swift, écrivain, né à Dublin 
 1667−1745

masque remplaçant les gravures de František Kupka - en-tête de chapitre
le ROI SOLEIL
La main de Louis XIV pèse encore sur les
solitudes cévenoles.


CHAPITRE XIV


HENRI IV ET ELISABETH. — L’ANGLETERRE, MAÎTRESSE DES FLOTS

ÉQUILIBRE RELIGIEUX. — GUERRE DE TRENTE ANS. — LE COMMONWEALH
RICHELIEU, LA FRONDE, LE ROI SOLEIL. — GUERRES ET FRONTIÈRES DE LOUIS XIV
RÉVOCATION DE L’ÉDIT DE NANTES. — ÉPUISEMENT DE LA FRANCE
RÉVOLUTION ET HÉGÉMONIE DE L’ANGLETERRE
TURQUIE, POLOQNE, RUSSIE, SIBÉRIE

COLONS, SERFS ET RASKOLNIKI. — CAPITALES RUSSES. — LA CHINE ET LES JESUITES

A l’époque ou l’Europe commençait à déborder sur le monde d’outremer pour s’en emparer moralement après en avoir fait la conquête matérielle, ses peuples se trouvaient bien éloignés de l’équilibre intérieur et ne se reposaient des anciennes guerres que pour en préparer de nouvelles. Cependant le théâtre des luttes s’était élargi : l’Europe prenait conscience d’elle-même et l’idée d’un concert des États, né du mouvement humaniste de la Renaissance, se posait devant les esprits.

La France, l’une des puissances qui, à la fin du seizième siècle, prenaient la plus grande pari à l’hégémonie morale de l’Occident, entrait dans une période de grand calme succédant à de terribles crises. Le massacre de la Saint-Barlhélemy, les meurtres en masse, les incendies, les batailles, la famine de Paris, celles de tant d’autres cités et campagnes avaient laissé un sentiment d’horreur : le pays avait besoin de repos, et ses ressources suffisaient heureusement pour lui rendre la vie et même une certaine prospérité. Henri IV qui, lors de la Saint-Barlhélemy, avait abjuré le protestantisme, puis était redevenu huguenot pour avoir une armée à son service, n’hésita point devant une troisième apostasie pour devenir roi de France ; la ligue catholique, désarmée par celle conversion, consentit à la paix et la famille rebelle des Guise, qui ambitionnait le trône, fut obligée de faire sa soumission : le roi d’Espagne lui-même, las de fournir des hommes et de l’argent pour une cause perdue, finit par signer un traité à la veille de sa mort ; et, tandis que les jésuites, coupables à leurs propres yeux de n’avoir point réussi dans une tentative de régicide, partaient pour un exil temporaire, les huguenots acquéraient, en vertu de l’édit de Nantes (1598), le droit de vivre pacifiquement à côté des catholiques et de prier à leur guise, en observant les lois du royaume. Pendant une douzaine d’années encore, la nation française vécut presque complètement en paix, sauf de petites guerres du côté des Alpes et du Jura, et l’on dît, mais sans preuves statistiques formelles, que la population se serait accrue de trois millions d’âmes — s’élevant de dix à treize millions — à l’époque même où l’Espagne perdait un nombre égal d’habitants. Henri préparait, il est vrai, ses finances et son armée pour de nouveaux et sanglants conflits : il semblait presque inévitable qu’un choc se produisît entre les troupes françaises et celles de la maison d’Autriche, les maux de la guerre allaient recommencer, lorsque Henri IV, poignardé par Ravaillac, laissa le pays s’accommoder à de nouvelles conjonctures, sous la régence de la Florentine Marie de Médicis et de ses favoris italiens.

D’ailleurs, aidé dans sa mémoire par la propagande officielle de l’Eglise et de la noblesse royaliste, le peuple se souvient encore vaguement d’Henri IV, surtout à cause des vices d’inconstance et de luxure par lesquels il lui ressemble, mais il lui sait également gré de n’avoir point haï ses sujets, comme le font la plupart des maîtres. Henri IV a laissé la réputation d’avoir voulu que le pauvre ne souffrît pas de la faim, qu’il fit même bonne chère a l’occasion, ce qui ne l’empêcha point d’être impitoyable contre les braconniers et de restreindre de son mieux tout ce qui pouvait rester des libertés municipales et nationales : il se garda bien de convoquer les Etats-généraux. C’est d’Henri IV que procédèrent Richelieu et Louis XIV.

Dans la Grande-Bretagne, la transformation religieuse avait pris son caractère officiel et définitif : de schisme violent qu’avait été la religion dictée par Henri VIII à ses sujets, le protestantisme anglican était devenu un culte ayant son originalité propre, son dogme, sa liturgie, un commencement de traditions. Cependant, le tassement des idées et des habitudes ne s’était pas encore suffisamment opéré pour que la réaction catholique ne put momentanément reprendre le dessus. Aidée par le royalisme monarchique, très puissant sur l’esprit des foules, la dévote Marie, fille de Catherine d’Aragon, l’emporta (1533) sur la protestante Jane Grey, sa rivale infortunée, qui perdit bientôt après sa tête sur le billot. Marie put même, pendant les cinq années de son règne, reprendre l’œuvre de persécution catholique contre les hérésies ; elle établit sous un autre nom le tribunal des inquisiteurs, et envoya sur le bûcher près de trois cents individus, parmi lesquels trois prélats anglicans, une soixantaine de femmes et quarante enfants. Aux yeux de ses sujets protestants, la reine ne fut plus que « Marie la Sanglante ». Néanmoins, elle mourut de sa belle mort, après avoir engagé l’Angleterre dans une guerre contre la France et associé ses armées à celles de son mari Philippe II, lors de la victoire de Saint-Quentin.

L’ordre naturel de succession au trône (1558) ramena le régime anglican avec le gouvernement d’Elisabeth, également fille d’Henri VIII, mais par Anne de Boleyn. L’état d’équilibre instable dans lequel se trouvait encore l’Angleterre au point de vue religieux cessa complètement : le protestantisme règne désormais, représenté non seulement par son Eglise d’Etat, imposante héritière de la religion catholique, mais aussi par des sectes nombreuses nées du libre examen, de l’initiative spontanée des fidèles. Aussi la nouvelle religion officielle, se jugeant infaillible, comme la précédente, eut-elle à sévir d’une part contre les catholiques, encore ambitieux de reconquérir le pouvoir, d’autre part contre les « dissidents ou non conformistes, qui se permettaient de pratiquer leur culte en obéissant à leur conscience et non au formulaire hiérarchique. Le régime qui prévalut en Angleterre sous le règne d’Elisabeth, pendant toute la dernière moitié du seizième siècle, fut celui d’un « gouvernement fort », c’est-à-dire peu respectueux de la vie humaine : la moyenne des pendaisons annuelles pour crimes, délits ou opinions s’élevait à un demi-millier. La « haute commission » nommée par la reine prenait tous les droits contre les sujets, même celui de les soumettre directement aux conseils de guerre. Le Parlement intimidé n’osait plus critiquer les actes de la souveraine et s’abstenait même de revendiquer sa prérogative essentielle, le vote du budget. L’Angleterre restait livrée au bon vouloir de la « Reine Vierge », d’ailleurs strictement économe, même dans ses caprices : elle approuvait fort le luxe déployé en son honneur par les favoris du jour, mais ne s’associait point à leurs prodigalités.

Néanmoins, Elisabeth resta glorifiée dans la mémoire du peuple par des motifs analogues à ceux qui rendirent « le roi Henri » populaire en France : son règne est la période représentative d’un ample développement du commerce et de l’industrie. Tous les arts de la paix fleurirent, et la population, moins opprimée par la misère, trouvant plus d’expansion pour son labeur, s’accrut largement. Avant la fin du seizième siècle, les antiques lois interdisant aux travailleurs de terre de quitter la glèbe natale prévalaient encore : la population n’était pas devenue mobile. En de rares districts seulement, là où les travaux manufacturiers avaient déjà pris naissance, à Norwich notamment, les maîtres tisseurs avaient le droit de prendre des apprentis où il leur convenait. Mais avec la nouvelle ère qui devait faire de la Grande Bretagne l’initiatrice de l’industrie mondiale, la transformation économique réagissait sur les anciennes mœurs, forçant la législation à se mettre à son service. Désormais, les actes de la reine Elisabeth et de ses successeurs permettront aux industriels de recruter leurs apprentis parmi les paysans, et aussi de se procurer leurs maîtres ouvriers en dehors de l’Angleterre : les guerres, les persécutions religieuses sévissant alors sur le continent leur fournissaient un grand nombre d’hommes intelligents parmi les plus habiles et les plus expérimentés dans les divers métiers. L’Angleterre s’enrichit donc aux dépens des contrées d’outre-mer et ceux qu’elle accueillait étaient précisément les meilleurs, la véritable élite, puisqu’ils avaient les convictions — chose rare — et la volonté de les défendre jusqu’à la ruine et à l’exil — chose plus rare encore — Presque soudainement la valeur intellectuelle, morale et la civilisation matérielle des citoyens anglais s’accrut en de fortes proportions, grâce surtout à l’afflux des fugitifs et des exilés flamands qui arrivèrent en foule dans les districts industriels de l’Angleterre, et non seulement développèrent les métiers existant déjà, mais en créèrent de nouveaux. Ce fut un véritable élan dans l’accélération des progrès nationaux. Et l’on dit que, de nos jours encore, après plus de trois siècles, les comtés dans lesquels les émigrés flamands apportèrent leur travail, leur pensée, leur amour de la liberté, sont ceux qui se distinguent le plus par le nombre des citoyens de belle initiative et de valeur morale. L’hérédité lointaine laisserait encore de très visibles traces[1].

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Cl. Kuhn, édit.
prison de la princesse élisabeth à la tour de londres pendant le règne de sa sœur marie

La mobilité croissante à l’intérieur répondait à un mouvement d’expansion vers l’extérieur. Le goût des aventures, des voyages, devenu si puissant en Angleterre, se précisait déjà comme un trait national et pénétrait dans la littérature : des centaines, des milliers de déclassés se précipitaient à la suite de Waller Raleigh ou de tel autre chercheur de trésors ou de prodiges dans les pays lointains. La destruction de la grande Armada des Espagnols laissait la mer libre, et désormais les Anglais, n’ayant plus que les Hollandais pour grands rivaux, voyaient s’ouvrir devant eux tous les chemins de l’Océan.

Aussi longtemps que les centres commerciaux étaient restes dans le bassin de la Méditerannée, Tyr ou Carthage, Bysance ou Syracuse, Venise ou Gênes, la Grande Bretagne paraissait être aux extrémités les plus reculées de la terre : ses promontoires, ses archipels tournés vers les vagues de l’Océan tempétueux étaient des limites redoutées que personne n’osait franchir. Mais dès que le Nouveau Monde eut été découvert et dépassé, dès que la circumnavigation du globe eut été faite, que la Terre fut réellement devenue ronde sous le sillage des vaisseaux, l’ensemble du monde connu se déplaça par rapport aux îles Britanniques, et l’Angleterre, cessant d’être l’extrême borne des terres habitables, se trouva du coup, sinon au véritable centre, du moins vers le milieu de tout l’ensemble géographique des masses continentales. Nulle position ne lui était supérieure pour les échanges avec le monde entier[2]. Du reste, l’Angleterre prétendait déjà depuis longtemps, depuis Édouard ier, en 1299, à la souveraineté des mers chrétiennes jusqu’en vue des côtes d’Espagne. Cette prétention était maintenue en droit international, et les vaisseaux de guerre anglais exigeaient le salut en pleine mer.

Mais c’est principalement de l’époque de déploiement commercial inauguré à la fin du seizième siècle que date la tradition de « Britannia commandant aux flots et à la mer », à la fois par ses pirates et par ses marchands. On en vint même à définir expressément les « mers britanniques, ou mieux, les mers de Sa Majesté » comme l’étendue maritime se prolongeant jusqu’au cap Finisterra, et, quoique de nos jours les lois internationales fassent commencer la haute mer à trois milles marins (cinq kilomètres et demi) du littoral, tout l’estuaire de Bristol, entre les comtés de Somerset et de Glamorgan, était tenu pour « territoire » anglais. Quoi qu’il en soit, les navigateurs britanniques du seizième siècle s’élancèrent sur les eaux marines comme si elles leur avaient appartenu de tout temps.

N° 398. Plymouth et l’Atlantique.
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L’île Vaïgatch est placée comme un trait d’union entre Novaya Zemlia et le continent ; l’île Kulguyev se trouve à mi-chemin entre Vaïgatch et l’entrée de la mer Blanche ; la mer de Kara s’étend de Novaya Zemlia à l’embouchure de l’Ob.


Eux, qui n’avaient pris part aux découvertes des continents lointains que par l’intermédiaire d’étrangers, les Cabot ou Gabotto, cherchaient surtout à s’approprier des voies directes vers l’Asie Orientale par les deux circumnavigations boréales des continents, d’un côté au nord de l’Amérique, de l’autre au nord de l’Asie. Mais ni Frobisher en 1576, ni Davis en 1585, ni Hudson en 1610, ni Baffin en 1616, ne réussirent là où le grand Sébastien Cabot avait échoué, et même lorsque Baffin revint de son expédition infructueuse, il crut pouvoir prononcer une sentence définitive : « Le passage du nord-ouest n’existe point » ! Même insuccès vers l’Est ; en 1553 Willoughby ne dépassa pas l’île Kulguyev et périt en Laponie, Chancellor retrouva le chemin de la mer Blanche l’été suivant, Burrough atteignit l’île Vaïgatch en 1556, Pet et Jackman, en 1581, pénétrèrent dans la mer de Kara, le Hollandais Barents, enfin, découvrit le Spitzberg en 1584 et hiverna à la pointe nord de Novaya Zemlia ; on ne devait dépasser l’embouchure de l’Ob qu’au milieu du dix-huitième siècle.

Si les tentatives de navigation boréale, de trois siècles prématurées, devaient forcément échouer, la marine anglaise ne s’en développait pas moins et de nouveaux ports se fondaient sur le littoral pour la navigation transocéanique. Auparavant, presque tout le commerce de la Grande Bretagne était localisé dans la partie sud-orientale de l’île, c’est-à-dire au plus près des terres continentales avec lesquelles se faisaient les principaux échanges. Le nouveau mouvement de trafic avec les contrées lointaines d’outre-mer devait avoir pour résultat de déplacer l’activité commerciale vers les baies du sud-ouest et de l’ouest. Une statistique précise du milieu du quatorzième siècle permet d’apprécier le contraste saisissant qui se produisit entre les points vitaux de l’Angleterre à deux cents ans d’intervalle, du temps d’Edouard III à celui d’Elisabeth. Lorsque le premier souverain mit à contribution tous les ports du royaume pour la fourniture des navires destinés au siège de Calais, il demanda qu’on lui remit cinquante sept vaisseaux : le port de Hastings, représentait à lui seul plus du tiers du mouvement commercial du royaume, puisqu’il avait eu à livrer vingt et un bâtiments. Qu’on lui compare la modeste Liverpool d’alors, à laquelle on ne demanda qu’une barque montée par six matelots !

La situation historique, vue dans son ampleur, nous est ainsi révélée. Alors les « Cinque Ports », les cinq ports par excellence, parmi lesquels deux ou trois sont maintenant à distance de la côte et dont aucun n’a plus la moindre activité en dehors de la navigation de plaisance et de la petite pêche, Hastings. Winchelsea, Rye. Romney, Hythe, qui étaient comme les tentacules avancées de Londres, se trouvaient être les havres le plus rapprochés du continent, ceux dont les marins, pouvaient cingler le plus rapidement vers les côtes de la Normandie ou des Flandres. La vie appelant la vie, toute la poussée de l’Angleterre devait agir dans cette direction ; l’appel de la civilisation continentale obligeait la nation à concentrer dans cette région du littoral tout ce qu’elle avait de force, non seulement pour recevoir, mais aussi pour réagir et pour attaquer.

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Cl. J. Kuhn, édit.
estuaire de l’avon, en aval de bristol


A la fin du seizième siècle, le cours des événements n’avait certainement pas fait disparaître cette attraction que le continent exerce sur l’archipel britannique, mais celui-ci, ayant plus solidement constitué son individualité dans toutes ses parties, avait pris une vitalité générale qui, tout en se manifestant spécialement vers la pointe sud-occidentale de l’île où se trouvait la capitale, se produisait également, quoique à un moindre degré, sur tous les points du territoire. Près de l’extrémité sud-occidentale du royaume, Plymouth était devenue le grand port de guerre et des lointaines expéditions navales, tandis que, sur la côte de l’ouest, Bristol, si bien située sur un estuaire que remonte chaque jour une très haute marée, n’était plus seule à profiter des marchés d’outremer offerts aux ports anglais par la découverte du Nouveau Monde, Liverpool attirait une part, cependant encore minime, de ces avantages ; c’est au commencement du dix-huitième siècle seulement que le commerce de la contrée, obligé de fuir l’estuaire de la Dec, graduellement comblé par les lluvions, alla s’établir dans l’estuaire de la Mersey, presqu’exactement au centre de figure des iles Britanniques.

N° 399. Chester et Liverpool.
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Chester, datant de l’époque romaine, est l’ancienne ville importante du district ; Manchester et Liverpool, reliées par un canal maritime, ont aujourd’hui chacune plus de 500 000 habitants ; Fleetwood est le port d’embarquement pour l’île de Man ; Blackpool, Southport, Llandudno sont des plages de bains de mer.

N° 400. Les Cinque Ports.
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Les « Cinque ports », ainsi que les Anglais désignent encore aujourd’hui ces cinq antiques points d’embarquements, sont indiqués en écriture grêle ; les grands ports actuels en écriture grasse. Tilbury et Gravesend ne sont que des avant-bassins commerciaux de Londres ; Chatham est l’arsenal militaire ; Queensborough et Folkestone sont têtes de ligne des services de passagers vers Flessingue et Boulogne ; Douvres, dont la rade des Downs est une annexe, a les services d’Ostende et de Calais, et acquiert en outre une grande importance comme escale ; Southend, Margate, Ramsgate, Hastings, Eastbourne sont des plages de bains de mer.

La grande époque de l’industrie naissante et du mouvement local des échanges s’épandant soudain sur le monde fut aussi pour l’Angleterre celle d’un admirable épanouissement de la science et des œuvres littéraires. Ce fut l’âge éblouissant de Shakespeare, de Marlowe, de Ben-Jonson, de Beaumont et Fletcher. Le génie anglais s’ouvrait largement aux influences classiques de la Renaissance et des littératures nouvelles qui s’étaient épanouies dans les autres contrées d’Europe, surtout en Italie et en Espagne[3] ; en même temps, il participait à l’esprit général d’aventure pour se livrer aux élans d’une imagination qui ne fut jamais dépassée en ampleur ni en audace. De nos jours le nom de Shakespeare n’a point d’égal parmi ceux des écrivains dramatiques, et, cependant, le chaos des événements politiques le fit presque complètement oublier pendant plus d’un siècle : pour constituer une histoire plus ou moins probable de la vie du grand homme, les commentateurs de son œuvre ont eu recours aux suppositions les plus hasardées.

L’expansion morale de l’Angleterre et l’influence de son langage, de ses idées, de son individualité politique sur l’Écosse, sa voisine du nord, devaient amener l’alliance intime des deux nations et la pénétration mutuelle de leurs intérêts généraux, malgré les souvenirs haineux des anciennes guerres et les ambitions rivales des grandes familles. Déjà l’ascendant de l’Angleterre s’était manifesté d’une manière si puissante que la reine d’Écosse, Marie Stuart, fuyant la révolte de ses sujets, implora asile de sa cousine Elisabeth qui la détint prisonnière pendant dix neuf années, et finalement scella du sceau royal la condamnation à mort prononcée par le Parlement protestant contre la catholique Marie, protégée du pape (1587). L’Écosse et l’Angleterre puritaine, presbytérienne et même anglicane, se trouvaient alors unies de la même haine contre la religion des aïeux et la reine qui lui était restée fidèle. Puis, quand Elisabeth mourut à son tour (1603), le roi d’Écosse Jacques VI, fils de Marie la décapitée, fut accepté comme roi d’Angleterre, sous le nom de Jacques Ier. La loi de succession au trône et la volonté de la reine Elisabeth l’avaient ainsi décidé, et les Anglais, pleinement conscients de leur suprématie politique et sociale, n’y mirent aucun obstacle. Les royaumes séparés d’Angleterre et d’Écosse devinrent la Grande Bretagne désormais unie, et le souverain, émigré d’Édimbourg à Londres, eut maintes fois l’occasion d’apprendre à ses dépens combien le milieu avait changé autour de lui.

Au commencement du dix-septième siècle, la crise du protestantisme se trouvait presque entièrement terminée dans les trois principales contrées de l’Europe occidentale, sinon dans ses conséquences sociales, du moins dans sa première phase religieuse. Dans la péninsule Ibérique, le catholicisme avait triomphé d’une manière absolue, écrasant en même temps que le libre examen toute initiative individuelle et collective. En Grande Bretagne le phénomène inverse s’était produit : là l’Eglise romaine avait été vaincue par les sectes protestantes et une nouvelle ferveur religieuse s’emparait des âmes. La France, entre ces deux extrêmes, n’avait pas eu de solution précise dans l’un ou l’autre sens, mais le résultat définitif, avec des atténuations, était bien la victoire de Rome. Un mouvement analogue à celui des grandes contrées de l’ouest avait eu lieu dans les Pays Bas, où les régions du midi c’est-à-dire la Belgique, restaient sous le joug imposé par Philippe II, tandis que les Provinces Unies sauvegardaient en même temps leur foi, religieuse et leur liberté politique. Ainsi que le fait remarquer Taine, la crise de la Renaissance avait renouvelé le christianisme dans les pays du Nord, au lieu d’émanciper l’esprit comme en pays latin.

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Cl. J. Kuhn, édit.
port actuel de rye

En Allemagne, l’équilibre était encore instable entre les deux religions en lutte. Les conventions et les traités de paix signés par les confessions rivales n’étaient sincères d’un côté ni de l’autre, et la désunion des sectes protestantes, calvinistes, luthériennes compliquait encore la situation en permettant aux habiles de nouer tout un réseau de machinations secondaires dans le grand drame qui se préparait. Déjà plusieurs fois, la guerre avait été sur le point d’éclater : les deux armées se constituaient : lorsque l’union des princes et des villes se fit en 1608, au nom du protestantisme, la Ligue catholique lui répondit en 1609. En dehors de l’Allemagne, l’Espagne et la France se tenaient prêtes pour entrer dans le mouvement, l’une afin de réaliser l’idéal jésuitique de l’Eglise universelle, l’autre, animée par l’intention toute politique d’abaisser la puissance de la maison d’Autriche et de prendre sa place dans l’hégémonie européenne. Mais la mort d’Henri IV retarda le cours des événements jusqu’à ce qu’un accident, la « Défenestration » de Prague, accomplie, « selon un vieil usage de Bohème », par la foule des Tchèques mécontents sur la personne des conseillers impériaux, déterminât la guerre.

C’était en 1618, et, pendant trente années, devait se continuer l’égorgement, accompagné de misères sans nombre. Le premier choc ne fut pas favorable aux novateurs : la bataille de la montagne Blanche (1620) livra les Bohémiens rebelles à la merci de l’empereur Ferdinand II, qui poursuivit son succès par une persécution terrible et méthodique, sous la très savante direction des jésuites, car, depuis trois siècles, la Bohème vaincue est restée fidèle au culte qu’on lui imposa, et la vie politique ne s’y est ranimée que depuis les temps révolutionnaires modernes. Victorieuses en Bohème, les troupes impériales et catholiques de l’Autriche, de la Bavière, de l’Espagne poussaient leurs avantages dans le Palatinat, puis sur les bords inférieurs du Rhin et dans les plaines septentrionales. Après dix années de guerre, la réaction religieuse et politique parut l’avoir emporté dans toute l’Europe centrale, quoique le roi de Danemark, Christian IV, fut intervenu pour aider les protestants d’Allemagne. Les grands capitaines, Tilly, Spinola, Wallenstein avaient tout balayé devant eux : seulement ce dernier avant échoué devant les remparts de Stralsund dut, après deux mois de siège, battre en retraite avec une armée amoindrie de douze mille hommes. Néanmoins le triomphe de l’ancien régime semblait si bien établi qu’en 1629, Ferdinand II fit proclamer un « édit de restitution » d’après lequel tous les biens que princes et villes avaient enlevés à l’Eglise dans toute l’étendue de l’Empire lui seraient rendus : de même que les richesses matérielles, les âmes devaient être restituées au catholicisme : partout on essaya d’imposer l’abjuration du protestantisme et le retour des repentants au « bercail ».

N° 401. Théâtre de la Guerre de Trente Ans.
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La carte est à l’échelle de 1 à 6 000 000.

Les principaux faits de guerre sont les suivants : (c), victoire autrichienne, (p), défaite.

1620, Weisserberg (c) ; 1622, Wimpfen (c), Hôchst (c) ; 1623, Stadtlohn (c) ; 1625, les Danois traversent l’Elbe à Stade : 1626, Lutter (c), Dessau (c) ; 1629, siège de Stralsund ; 1630, arrivée de Gustave-Adolphe ; 1631, sac de Magdebourg, Breitenfeld (p), Donawörth (p). traversée du Lech (p) ; 1632, Lützen (p) ; 1634, Nördlingen (c) ; 1636, Wittstock (p) ; 1638, Rheinfeld (p), Brisach (p) ; 1639, Chemnitz (p), Glogau (p), Schweidnitz (p) ; 1641, Wolfenbüttel(p) ; 1643, Rottweil (p) ; Tuttlingen (c) ; 1644, Fribourg (p), Jüterbog (p) ; 1645, Marienthal (c), Yankowitz (p), manque sur la carte, Nördlingen (p) ; 1647, Lauingen ; 1648, Süssmarch (p), Rain (p), Vienne menacée, prise du château de Prague par les Suédois.

La bataille de Rocroy, 1643, et de Lens, 1648, où les impériaux furent battus, appartiennent au même cycle de guerre.

Ne redoutant plus le danger, les vainqueurs s’empressèrent de se disputer les dépouilles, et Wallenstein, devenu trop puissant pour ses alliés, dut abandonner en disgrâce le commandement des armées. Il était renvoyé trop tôt, car les princes protestants, frappés à l’endroit sensible par l’édit de restitution, cherchaient un appui en dehors des frontières, en France et en Scandinavie. Le cardinal de Richelieu, devenu le véritable souverain de la France à la place du vacillant Louis XIII auquel il ne laissait que le décor officiel, fut, avec le soldat Gustave-Adolphe, le personnage qui rétablit l’équilibre des cultes et des Etats dans l’Europe centrale. Prélat romain, il ne laissait point discuter par ses sujets français les prérogatives de l’Eglise catholique, mais à l’étranger, il n’était plus embarrassé par sa foi et ne cherchait qu’à susciter des ennemis, fut-ce le pape, fût-ce même des protestants, à l’insidieuse Espagne et à l’orgueilleuse Autriche. Il y réussit et fournit l’argent aux princes confédérés, tandis que Gustave-Adolphe leur amenait son armée, constamment victorieuse. Mais la campagne du vaillant homme de guerre ne dura qu’une année, et le deuxième acte de la terrible lutte se termina en 1632 par la bataille de Lützen, où il mourut en plein triomphe. Aux grandes manœuvres stratégiques, d’ailleurs toujours accompagnées de brigandages, succéda un état général de chaos sur presque tous les points de l’Allemagne ; les massacres, les famines et les pestilences dépeuplèrent le pays et, de lassitude absolue, les survivants seraient probablement retombés sous la domination de l’Autriche si les troupes envoyées par Richelieu ne s’étaient unies aux Suédois et n’avaient fait campagne à coté d’eux pendant les seize années que dura encore cette interminable guerre.

Enfin, après sept années de conférences préliminaires, en 1648, la paix dite de Westphalie fut signée à Münster et à Osnabrück par un acte dont le dédoublement sauvegardait de niaises susceptibilités de préséance. Les discussions oiseuses des plénipotentiaires semblaient devoir durer aussi longtemps que les campagnes des chefs de guerre ; les opérations militaires continuaient normalement pendant que l’on discutait les conditions de paix, et lorsque les diplomates réussirent à se mettre d’accord, les protestants étaient en train de reconquérir Prague : la guerre de Trente ans se terminait à l’endroit où elle avait commencé. Les petits princes lésés par les terribles événements, les bourgeois ruinés, les peuples décimés furent oubliés dans le règlement définitif, mais les grands Etats recueillirent le bénéfice de leur victoire sur la maison d’Autriche ; l’indépendance de la Suisse et celle des Provinces Unies furent pleinement reconnues ; la Suède reçut un morceau du territoire germanique, et la France se fit assurer la paisible possession des évêchés de Metz, Toul et Verdun, ainsi que celle des campagnes de l’Alsace. Naturellement, il fut stipulé que les conventions réglées entre les puissances auraient un caractère « éternel ». Du moins, cette éternité dura-t-elle un siècle et demi, jusqu’à la Révolution française.

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Cl. J. Kuhn, édit.
cathédrale de metz (1332-1546)


La paix de Westphalie fut le point de départ de toute la politique nouvelle en Europe, politique dont le dogme initial faisait de la « maison de France et de la maison d’Autriche comme les deux pôles desquels descendaient les influences de paix ou de guerre »[4]. Lors du traité, les trois cent cinquante-cinq Etats souverains de l’Allemagne étaient absolument épuisés, sans force pour agir au dehors, incapables même d’empêcher les peuples voisins de faire du territoire germanique leur champ de bataille. Quel avait été l’amoindrissement de la fortune publique ? De combien de millions d’hommes la population germanique avait-elle été diminuée ? On ne sait, mais les évaluations des historiens sont effrayantes : il ne serait resté que des milliers d’individus, là où l’on en comptait des millions au commencement du dix-septième siècle. Des brousses, des tourbières recouvraient les bourgades et les cités disparues.

Pendant la guerre de Trente ans, les protestants anglais n’avaient pu se porter au secours de leurs coreligionnaires d’Allemagne : ils avaient eu également leurs grandes luttes à soutenir. Là, les idées nouvelles, qui se révélaient d’une manière éblouissante dans leur manifestation littéraire, cherchaient également à se réaliser dans le monde politique et social, contrairement aux intérêts de toute nature engagés dans le maintien des institutions anciennes. Le roi Jacques Ier, luttant contre son Parlement, essayait sans succès de gouverner seul, conformément à son droit divin : le manque de fonds l’obligeait quand même aux concessions humiliantes. L’état de crise s’envenima lors de l’accession de Charles Ier au trône (1625) à tel point que le roi, personnage volontaire, capricieux, perfide, et non moins infatué de sa dignité royale que l’avait été son père, crut pouvoir se brouiller définitivement avec son peuple : pendant onze années, il préleva les impôts en violation des lois, sans convoquer les membres du Parlement, et s’appuya sur des alliances avec la France et l’Espagne pour intimider ses sujets indignés contre lui. Mais la Révolution finit par éclater à propos d’une question religieuse, suscitée quand même par l’esprit national, car c’est en Ecosse que le mouvement éclata : en 1637, dans l’église St-Giles, à Edimbourg, une femme du peuple Jenny Geddes, jeta son tabouret pliant à la tête du prêtre qui lisait la liturgie suivant le rite anglican. Un an plus tard, les presbytériens s’engagèrent par un solennel covenant ou contrat à se soutenir mutuellement contre tous les ordres du roi, relatifs à la confession de foi religieuse et à l’exercice du culte.

Ce contrat, c’était la guerre, et déjà çà et là les covenanters écossais commençaient à expulser les troupes royales. Il n’était plus possible à Charles Ier de continuer à gouverner en dépit de son peuple et, de la plus mauvaise grâce du monde, il dut s’exécuter en convoquant le Parlement de 1640 : mais c’est en vain qu’il demanda de l’argent. On lui en refusa, tandis que les Ecossais pénétraient en pleine Angleterre et marchaient sur la Tyne. Le roi essaya de parer aux difficultés eu opposant la Chambre des Lords à celle des Communes et en s’appuyant sur la seule aristocratie : il lui fallut céder quand même et convoquer, cette fois sérieusement, un parlement qui débuta dans son œuvre révolutionnaire par la mise en accusation des ministres et par la déposition du roi. Celui-ci n’avait plus la force, mais il lui restait la ruse. Il essaya de susciter des conspirations catholiques, puis conspira lui-même, et dut à la fin s’enfuir. La guerre civile commença entre les « Cavaliers », les fidèles du roi, et les « Têtes rondes », gens sans perruque, insoucieux des beaux habits mais d’autant plus âpres à la bataille. La guerre dura sept années, tant les forces étaient près de s’équilibrer entre les deux partis. Elle se termina pourtant par la capture, la décapitation du roi et la proclamation de la République (1649).

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Cl. Valentine.
une rue de londres. whitehall

L’échafaud où fut exécuté Charles Ier faisait face au premier bâtiment à gauche, de plain pied avec la fenêtre centrale du rez-de-chaussée.

Cet événement considérable était dans la logique des choses. La bourgeoisie, déjà très forte, disposant des ressources imprévues de l’industrie et du commerce et comptant parmi les siens des philosophes, des écrivains et des artistes, avait évidemment à se donner une forme politique correspondant à la nouveauté de la situation. En outre, le mouvement religieux venait très puissamment à son aide par l’énergie farouche des croyants qui se plongeaient dans la lecture de la Bible, dans la récitation des cantiques, dans l’extase de la prière, et se confiaient aveuglément aux promesses de victoire et de salut, telles qu’ils les interprétaient dans la violence de leur foi. La « chose commune » — le Commonwealth — était copiée sur l’état politique des douze tribus d’Israël à l’époque des juges et des prophètes, avant l’élection du roi Saül, et comportait à l’égard des ennemis de Dieu « toute l’impitoyable cruauté qu’avait ordonnée Yahveh à ses serviteurs, Josué et Gédéon ». Les « Cavaliers » ou catholiques irlandais étaient également des Amorrhéens maudits. Les soldats de Cromwell repoussaient devant eux les paysans celtiques : « Au Connaught » ! criaient-ils, et, le plus souvent, ce cri était remplacé par l’expression plus énergique : « To Hell » ! En enfer !

Mais la république fondée par ces rudes exterminateurs néo-juifs fut-elle vraiment une république ? Les mots changent de valeur suivant les âges et, si mal gouvernée qu’elle soit, la « chose publique » n’en reste pas moins celle qui doit intéresser tous les hommes participant à son entretien. A ce point de vue, chaque nation constitue réellement une république pour un nombre plus ou moins grand de ceux qui peuplent l’ensemble du territoire. Quant à la république idéale, dont tous les membres agissent en citoyens solidaires, comme part intégrante d’un même corps politique, le Commonwealth d’Angleterre ne chercha point à l’être : il s’établit franchement en Etat centralisé, disposant d’une force plus que royale pour la suppression de toute résistance. La période la plus libre du peuple anglais fut celle de la guerre qui précéda la déchéance temporaire de la royauté, car chacun pouvait alors prendre part dans un camp ou dans l’autre, pour défendre la cause dont ses opinions se rapprochaient le plus. Mais la victoire des Têtes-rondes était de celles qui font céder toute opposition, et celui qui leur commandait se trouvait être un véritable empereur, bien qu’il se contentât d’un titre plus modeste. Devant lui, le Parlement n’osa point formuler d’acte de « remontrance », et, quand cette assemblée vint à déplaire, il suffit d’une troupe de soldats pour la disperser. Cromwell était si bien devenu le souverain effectif que, vers la fin de son règne, en 1658, il essaya de reconstituer une Chambre des Lords, pour s’appuyer sur une assemblée aristocratique contre les représentants de la bourgeoisie et du peuple naissant. Il mourut trop tôt pour
Cl. Sellier.
une banque en l’an 1680.
achever personnellement l’œuvre de réaction à l’intérieur : c’est la royauté, dynastiquement restaurée, qui devait reconstituer le mécanisme traditionnel.

A l’extérieur, l’Angleterre occupait une situation à laquelle on eût pu appliquer le mot de « splendide isolement », imaginé deux siècles plus tard. Tant de fermes intelligences, tant de puissantes volontés avaient été à l’œuvre dans les grands événements, que la nation dans son ensemble était devenue absolument sûre de sa force et qu’elle pouvait se donner le luxe de vivre sans alliés. Naturellement, elle avait pour ennemie la nation française, que le respect du « droit divin » avait entraînée à se solidariser avec la dynastie des Stuarts, mais les marins du « grand roi » n’avaient pas été les plus forts, et Mazarin eut l’humiliation de reconnaître la république anglaise, et celle, peut-être plus cruelle encore, de ne pouvoir faire persécuter les Vaudois des Alpes, désormais protégés par le bras de l’Angleterre. Le Portugal, l’Espagne avaient été réduits également à demander la paix, et même l’Espagne fut obligée de céder la Jamaïque, l’une des grandes perles antiliennes, dont les marchands anglais s’empresseront de faire aussitôt le principal marché de nègres pour le recrutement des esclaves dans les plantations d’Amérique. Enfin, l’Angleterre atteignit un tel degré de puissance maritime qu’elle put même se brouiller avec les Provinces Unies par l’acte de « navigation » publié en 1651, qui réservait tout le commerce des îles Britanniques aux seuls navires anglais. Après trois années de conflit sur mer, les Hollandais furent obligés d’accepter les dures conditions du vainqueur ; la Grande Bretagne était désormais la seule puissance à pouvoir se dire la « Reine de la mer ».

Et cependant, par un contraste assez naturel, tandis que les navires de l’Europe occidentale, et surtout ceux des Etats du Nord, anglais et hollandais, pratiquaient de plus en plus le chemin de l’Océan, la Méditerranée, qui avait été jadis la « mer » par excellence, se dépeuplait presqu’entièrement. Les embarcations espagnoles et italiennes n’osaient plus s’aventurer dans les eaux orientales, où dominaient les Turcs, et ceux ci redoutaient de pénétrer dans les parages occidentaux. Seuls, les pirates de la Méditerranée, profitant de la terreur superstitieuse que leurs mœurs barbares avaient répandue, rodaient le long des côtes, prompts à s’emparer des pécheurs qui s’attardaient à rentrer au port, des bergers et des troupeaux, de la rive auxquels ils avaient pu couper la retraite. Les habitants des rivages maritimes, même ceux des villes, saisis de frayeur, avaient abandonné leurs habitations côtières pour s’établir sur les promontoires du guet, dans l’enceinte de hautes murailles où ils s’enfermaient à la moindre alerte. La navigation de commerce, devenue timide, diminuait de plus en plus, et, comme toujours, trahie par les gouvernements « protecteurs ». fut même officiellement interdite : pendant une partie du dix septième siècle, tout commerce de la France avec la Maurétanie resta supprimé par ordre d’en haut. Il est certain que le mouvement de recul en civilisation dont tout le monde oriental avait été frappé depuis le renversement de Bysance avait tendance à se reproduire aussi sur le littoral méditerranéen de l’Ouest ; à certains égards, les populations côtières avaient rétrogradé jusqu’à l’époque pré-phénicienne. On s’étonne que l’audace et le succès des corsaires mahométans aient grandi précisément aux temps où les nations chrétiennes avaient déjà conquis l’immensité de la rondeur terrestre par leurs voyages de circumnavigation. Ce phénomène historique ne peut s’expliquer que par le déplacement relatif de l’activité humaine : en se portant vers l’Ouest, la vie des nations avait abandonné son ancien foyer, elle ne gravitait plus autour de Rome, mais autour de Londres et d’Amsterdam pour le commerce mondial, de Paris pour le travail de la pensée et des arts.

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Cl. Kuhn.édit.
alger, vu du nord-est

La jetée rattachant l’îlot de la Marine au littoral, et protégeant le port contre le vent du Nord, fut construite, dès 1530, par Kheïr-el-Din, l’un des frères Barbarossa (Bab’Aroudj). L’îlot porte un phare et des travaux de défense.

Un indice frappant du recul dans la civilisation de la Méditerranée occidentale se voit dans le fait que la piraterie put s’y maintenir pendant trois siècles, depuis l’arrivée des frères Barbarossa en 1516 jusqu’à la prise d’Alger en 1830. Peut-être cette étonnante durée d’un Etat de corsaires, ne disposant d’ailleurs que de ressources militaires assez limitées, doit-elle être expliquée par des alliances secrètes, les puissances de l’Europe aimant à se susciter mutuellement des ennemis. Quoi qu’il en soit, les côtes de la Maurétanie se dressèrent longtemps pour les Européens comme un mur de bronze. En 1541, Charles Quint, ayant Fernand Cortez dans son état-major, avait inutilement risqué sa fortune devant les murs d’Alger : sa flotte de 870 vaisseaux avait été dispersée, et c’est à grand’peine qu’il put ramener le reste de son armée. Les « Barbaresques » avaient, dans leur période de prospérité, jusqu’à 200 navires de course, qui leur servaient surtout à recruter leurs ateliers d’esclaves et leurs harems ; une part des captifs était rachetée et la somme des rançons enrichissait le trésor du dey, tandis que les gens capturés en tout pays constituaient cette population hybride des « Maures » qui remonte par sa généalogie à toutes les races de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie. Les corsaires d’Alger, participant au mouvement général qui entraînait les marins dans la direction de l’Ouest, osèrent aussi franchir le détroit de Gibraltar et faire de soudaines descentes sur les côtes océaniques. On les vit en Irlande, où ils détruisirent la ville de Baltimore ; en 1627, ils apparurent même dans la « Terre des Glaces », et l’île principale de l’archipel Westmann fut par eux complètement nettoyée de sa population et de tout ce que ses cabanes avaient en objets de valeur[5]. C’est en vain que la Grande Bretagne, au fort de sa puissance, canonna les forts d’Alger. D’autres attaques des Hollandais et des Anglais unis, en 1669 et 1670, furent également inutiles. Les Français, ayant des intérêts plus immédiats à défendre, puisque les côtes du Languedoc et de la Provence font face à celles de la Maurétanie, mirent plus de suite dans leurs attaques, et finalement, en 1687, Alger, en grande partie brulée, fut réduite à demander une paix, d’ailleurs mal observée. Cette exécution créa pour la France une sorte de droit politique dont elle profita, un siècle et demi plus tard, pour substituer son pouvoir à celui des souverains mahométans.

La paix relative dont la France avait joui pendant les dernières années du seizième siècle et la première moitié du dix-septième, avait renouvelé son avoir en hommes et en ressources. Elle était redevenue assez riche pour reprendre ses habitudes de prodigalité. Lorsque le fils d’Henri IV, Louis XIII, mourut, quelques mois après Richelieu, l’homme de puissante et tenace volonté qui l’avait toujours mené à la lisière, la France avait conquis l’hégémonie parmi les puissances de l’Europe continentale. Le successeur de Richelieu, également un prêtre, le cardinal Mazarin, continua la politique du maître qu’il avait servi, sans apporter dans ses actes la même audace ni la même volonté, mais avec plus de cautèle et de souplesse, et d’ailleurs, avec le même succès ; il eut pourtant à lutter contre de très grandes difficultés et, plus d’une fois, on put le croire vaincu, puisqu’il fut obligé de s’exiler temporairement, d’abord à Brühl, près de Cologne, puis à Bouillon. En ce moment de l’histoire (1648), tous les mécontents, et ils étaient nombreux, croyaient que la minorité du roi Louis XIV, alors âgé de sept ans, sous la tutelle d’une femme et d’un prêtre, tous deux étrangers, fournissait une occasion unique pour amener un changement favorable à leurs
Cabinet des Estampes.
William Shakespeare
intérêts. Les personnages de la haute aristocratie dont Richelieu avait rabaissé l’orgueil et diminué les grands privilèges voulaient reconquérir ces prérogatives traditionnelles de grands feudataires indépendants ; les gens de robe, à leur tête les magistrats du Parlement, cherchaient à reprendre leur part d’action dans l’Etat que le maître avait graduellement centralisé à son profit : tous ceux qui voulaient à divers titres occuper une fonction honorifique ou rémunérée, se prononçaient contre l’intrusion de plus en plus active d’étrangers de toute espèce, d’italiens surtout, que la faveur de Mazarin comblait de bénéfices et de places : déjà le cri de « la France aux Français » ralliait les ambitieux du pouvoir en un grand parti. Enfin le peuple, amusé par le bruit, entraîné par le vague espoir d’une amélioration quelconque, se mêlait naïvement à cette agitation dont il ne devait point profiter et contribuait à lui donner ce caractère de « fronde » qui le dépeint dans l’histoire. En effet, le sérieux lui manqua, elle ne répondait point à un vouloir profond, nécessité par un changement d’équilibre dans la vie nationale : s’il avait été modifié, ce n’aurait pu être que dans une voie de régression, par une sorte de retour vers la féodalité. Le mouvement avorta, perdant tout caractère d’agitation générale avec un but déterminé, pour devenir une simple querelle entre deux individus : un général heureux d’une part, Louis de Condé, dont le grand nom et ses succès contre les Espagnols ne suffisaient pas à compenser, aux yeux de ses propres amis, l’orgueil grotesque et la grossière insolence, et, d’autre part, un prêtre rusé, connaissant toutes les ressources du mensonge et de la flatterie, ayant pour lui la force de la tradition et l’appui de la maison royale dont même il faisait partie, puisque la reine régente, Anne d’Autriche, l’avait pris religieusement pour mari, disent les mémoires du temps. En 1652, il était absolument maître de la situation, et bientôt il rentrait dans Paris, précédé par une amnistie qui ne devait point être observée. Louis de Condé fut réduit à trahir la France pour se faire nommer dans les Flandres généralissime de ces Espagnols qu’il avait naguère vaincus.

Néanmoins la Fronde n’avait pas déroulé ses petits événements sans être de quelque utilité pour la France. Ce que l’on appelle le « principe d’autorité » avait été fort affaibli pendant cette période, et les initiatives individuelles en avaient grandement profité. On s’amusa beaucoup sous le régime changeant et chaotique des « frondeurs » et des royalistes qui se disputaient le pouvoir, mais les penseurs, les moralistes, les peintres de caractères purent étudier plus librement, les intelligences se développèrent avec plus de force et de joie. Aucune époque de l’histoire de France ne fut plus riche que la période de la Fronde pour la formation d’hommes de génie ou d’un talent supérieur : si Corneille était alors en sa pleine vitalité, puisqu’il était déjà l’auteur du Cid, La Fontaine et Molière étaient de tout jeunes gens, Perrault, Boileau, Racine se trouvaient encore en pleine enfance, et La Bruyère naissait dans les années mêmes des dissensions civiles. Nul doute que l’ « âge d’or » de la littérature française ait eu en très grande partie son origine dans cette période d’interrègne entre les deux dominateurs inflexibles, le cardinal de Richelieu et le roi Louis XIV.

Celui-ci, qui reçut le pouvoir au lit de mort de Mazarin, en 1661, n’avait alors que vingt-deux ans, et sa part dans les fatigues du gouvernement avait été nulle ; mais, par une illusion très naturelle aux rois, il put se croire très grand depuis le premier jour, puisque ses domaines avaient de toutes parts dépassé les anciennes frontières, que les récoltes emplissaient les greniers et que la population augmentait dans toutes les provinces, que ses années étaient les plus solides et les mieux commandées de l’Europe et que ses finances, en fort bon état, lui permettaient d’intervenir avec autorité dans la politique de tous ses voisins. Il occupait le premier rang parmi tous les souverains de
Cabinet des Estampes.
labruyère, 1645-1696.
l’Europe avant d’avoir régné, et lui-même avait pleine conscience de la hauteur de son destin. Noble et digne dans son maintien, il était aussi plein de grâce ; il ne lui suffisait pas d’être majestueux, il avait, en outre, le souci de plaire et réussissait à merveille parce qu’il s’entendait également à faire valoir les autres. Il possédait le vrai sens du faste, car il était non seulement magnifique dans sa personne, il savait l’être aussi dans l’ensemble de sa cour, dans l’ordonnance de tout ce qui l’entourait, dans les institutions qui se fondèrent sous son nom, dans le fonctionnement et l’harmonie de ses ministères, dans tout l’organisme de l’Etat.

Partout il sut ménager ces belles perspectives architecturales qu’il réalisa matériellement et symboliquement, à la fin, dans son immense palais de Versailles, dans ce monde sans fin de pierre et de marbre, dont les galeries et les terrasses, les somptueux escaliers, les allées aux fontaines jaillissantes et le peuple de statues se prêtent si bien à la magie des couleurs, à l’élégance des groupes et à la pompe des cortèges. La cohue des courtisans se transformait autour de lui en une belle figuration théâtrale, et tout ce qui ne pouvait entrer dans ce décor incomparable, le peuple aux bras nus et au grossier langage, les bourgeois affairés s’occupant de leur commerce et de leur profession, tous les corvéables et payeurs d’impôts étaient tenus a distance. Le luxe s’étalait à Versailles, mais c’est à Paris que se faisait le travail, répugnant pour les beaux yeux, c’est à Paris que l’on continuait de penser et d’agir, choses indélicates qui n’eussent point été permises auprès du maître. Ainsi s’établissait nettement le contraste de la « cour » et de la « ville », sièges de deux royautés, l’une orgueilleuse, envahissante, suivie de renommées qui claironnaient sa gloire ; l’autre s’ignorant presque elle-même et se faisant petite, mais ayant pourtant en elle les promesses de l’avenir. Malgré toutes les apparences, c’est là que se trouvait la force, et c’est à elle que s’adressaient les écrivains, tout en envoyant humblement leurs dédicaces au Roi.

Toute opposition formelle avait disparu : aucun murmure ne se faisait entendre. Les magistrats des parlements, si bruyants lorsqu’ils espéraient triompher de Mazarin, étaient devenus silencieux et se bornaient à enregistrer les édits qu’on leur donnait à lire et à copier. Les franchises des provinces et des corporations qui ne s’accordaient pas avec les règles de la centralisation générale étaient supprimées. Il n’était plus question des libertés municipales depuis plusieurs règnes, mais du moins en restait-il ça et là quelques symboles, et ces symboles même étaient désormais abolis. C’est ainsi qu’en se présentant devant le roi, l’échevin de Marseille, Glandavès, paya cher son respect des anciennes coutumes. Conformément au droit traditionnel des magistrats de l’antique cité, il avait gardé la tête couverte en face du souverain ; mais la tradition fut brusquement coupée par un cérémonial nouveau et plus puissant, puisque le fier échevin faillit être décapité : il ne fut sauvé que par le dévouement de ses collègues, qui, solidaires de son orgueil, le firent échapper, puis subirent un long emprisonnement.

Catholique sévère, car la religion avec sa belle hiérarchie, ses rites et ses fêtes appartenait à la magnificence de l’Etat, Louis XIV ne souffrait non plus aucune opposition de la part des prélats. L’Eglise dite « gallicane », parce qu’elle tenait compte des intérêts royaux des Gaules contre la domination des papes, se constitua victorieusement sous Louis XIV, et tous les corps de l’Etat durent l’aider à triompher. A diverses reprises, l’ingérence du pape fut fermement écartée, et finalement, en 1682, un concile, où siégeaient trente-cinq évêques, accueillit par son vote respectueux les « quatre propositions » formulées par Bossuet, d’après lesquelles « princes ni rois ne sont soumis à la puissance de l’Eglise dans l’ordre matériel, tandis que les papes doivent, même en matières religieuses, se conformer aux résolutions des conciles et observer, notamment en France, les principes établis, les coutumes, les institutions ». Ces quatre articles eussent été considérés deux cents ans plus tard comme de véritables hérésies, et deux siècles plus tôt auraient conduit leur auteur au bûcher, mais elles étaient alors l’orthodoxie même pour les prélats français et ne les empêchaient nullement de persécuter les hérétiques d’alors, jansénistes et protestants.

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Cl. J. Kuhn, édit.
versailles. le bassin de latone et le palais

En ses domaines, tous étaient prosternés devant le roi ou même devant son image fulgurante de rayons comme un soleil. Naturellement, il devait prendre au sérieux ce nom de « Grand » dont ses courtisans le saluaient et se laisser tenter par l’ambition de faire resplendir sa gloire jusqu’aux confins du monde. Si sa bizarre devise, Nec pluribus impar, présente un sens quelconque, ne signifie-t-elle pas qu’il se sentait de force à lutter contre plusieurs adversaires à la fois et qu’il les défiait d’avance en prenant leurs royaumes pour enjeu ? La folie de la domination universelle l’avait pris pour victime, comme d’autres que la fortune a placés dans la région du vertige, et, dans le vaste organisme militaire qui se groupait autour de lui, au-dessus de la foule des producteurs ne demandant que la paix, combien de jeunes oisifs d’audace et de talent étaient prêts à seconder ses ambitions ! Malgré les traités qui avaient assuré à la France une situation dominante, la guerre était nécessaire à la gloire de son maître, et son règne ne fut, en effet, qu’une guerre sans fin.

Les raisons ne pouvaient manquer à un homme placé au-dessus de la morale humaine. Marié à une fille d’Espagne, il réclame, à la mort de Philippe IV, 1665, une part d’héritage à laquelle il n’avait aucun droit. Ce fut le début de l’interminable lutte dans laquelle ses généraux, habitués à la victoire, trouvèrent bientôt des rivaux dignes d’eux, tandis que leurs ressources en hommes et en argent s’épuisaient peu à peu. La fin du siècle marque l’apogée de la puissance territoriale du roi Soleil : en 1700, un de ses petits-fils monte sur le trône d’Espagne : mais l’Empire, l’Angleterre, la Hollande, le Portugal se liguent contre lui, et à la période des victoires succède celle des campagnes indécises, puis celle des batailles perdues et des retraites désastreuses. De 1704 à 1710, Marlborough et le prince Eugène de Savoie infligent défaite sur défaite aux Français : Blenheim, Ramillies, Oudenarde ( Audenarde), Malplaquet, et rendent à peu près nulle l’œuvre des Turenne, des Condé et des Vauban ; pourtant une dernière et suprême journée, celle de Denain, en 1712, trois années avant sa mort, permet à Louis XIV de s’éteindre dans une certaine attitude de majesté et laisse la France dans les limites que l’on est convenu d’appeler « naturelles » sans qu’il soit possible de spécifier en quoi elles consistent : il est en tous cas certain que, suivant le lit du Rhin ou la crête des Vosges, la frontière politique ne respecte pas celle des langues.

De toutes les annexions de provinces qui se firent sous son règne, la moins contestée par les habitants eux-mêmes et par les puissances étrangères fut celle de la Franche-Comté, qui — étrange bizarrerie des jeux de la politique et du hasard — était restée jusqu’alors une dépendance de l’Espagne. Il est certain que la pente générale du pays, la direction des vallées, les relations commerciales, la langue et les mœurs de la population donnaient à la France une grande force d’attraction sur les Francs-Comtois, et ceux-ci se seraient depuis toujours unis à leurs voisins occidentaux en une même communauté nationale s’ils avaient été sûrs de conserver les franchises locales, dont ils étaient justement fiers et qui avaient valu son nom glorieux à leur patrie. Une autre force d’attraction, provenant aussi du voisinage et de la ressemblance due à des institutions analogues, tendait à rattacher la Franche-Comté aux cantons « libres » de la Suisse ; mais, à cette époque, les Etats confédérés n’offraient point un exemple à suivre.

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Gravure extraite de Sites et Monuments de France.
franche-comté. — la source du lison


La vente des jeunes hommes à titre de mercenaires avait avili la nation, et les bourgeois des villes, en privant les paysans des terres communales, les forçaient à la servitude. Il en était résulté, en 1653, de sanglantes révoltes qui furent réprimées avec la même cruauté que le soulèvement des paysans d’Allemagne l’avait été un siècle auparavant. La « Comté » n’aurait donc pu trouver d’appui dans les cantons suisses pour maintenir son indépendance après la retraite des armées espagnoles, en 1674, lorsqu’elle fut sollicitée par la monarchie française. En fait, l’occupation se fit en quelques jours, presque sans lutte, et fut définitive.

Du côté du nord-est, entre le littoral des Flandres et le massif des Ardennes, toute frontière ne peut être que purement artificielle.

N° 402. Batailles de la Marche belge.
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Les points noirs indiquent des lieux de bataille, les points ouverts, des villes dont les sièges eurent quelque importance.

Succession des batailles en rase campagne et sièges. — s, victoire du sud ; n, victoire du nord.

1214 Bouvines s 1479 Guinegatte n 1678 Saint Denis s 1745 Fontenay s
1297 Furnes s 1513 Guinegatte n 1689 Walcourt n 1792 Jemappes s
1302 Courtrai n 1554 Renty s 1690 Fleurus s 1793 Wattignies s
1304 Mons-en-Pévèle s 1558 Saint-Quentin n 1692 Steenkerk s 1794 Fleurus s
1328 Cassel s » Gravelines n 1693 Neerwinden s » Hondschoote s
1340 L’Ecluse n 1643 Rocroy s 1703 Eeckeren s » Seneffe s
1346 Crécy n 1648 Lens s 1706 Ramillies n 1815 Ligny s
1382 Roosebeek s 1658 Dunes s 1708 Oudenarde n » Waterloo n
1408 Halbain s 1659 Marienbourg s 1709 Malplaquet n 1870 Sedan n
1415 Azincourt n 1674 Seneffe ? 1712 Denain s 1871 Bapaume s
1213 Lille, et 1297, 1667, 1708, 1792 1539 Gand 1646 Dunkerque, et 1658, 1793 1692 Namur, et 1695, 1745, 1792
1544 Boulogne
1347 Calais 1555 Rocroy, et 1656 1676 Bouchain, et 1711, 1712 1710 Douai, et 1712
1467 Liège 1572 Mons, et 1691, 1746, 1792 1712 Landrecies
1414 Arras, et 1479, 1640, 1654 1677 Cambrai, Cassel 1745 Tournay
1585 Anvers, et 1832 » Valenciennes, et 1793, 1794 1793 Maubeuge
1521 Mézières 1604 Ostende » Condé


Des voies historiques faciles la franchissent sur divers points, et la limite des langues — flamand et wallon —, la seule ligne de séparation qui pourrait justifier en apparence la création d’une barrière politique, se développe presque en droiture de l’Ouest à l’Est, transversalement à la rangée de places fortes, double ou triple, suivant le danger présumé, que les souverains ennemis dressèrent au milieu des campagnes disputées. Les historiens parlent en souriant des prodigieux et vains efforts des empereurs de Chine élevant la « Grande Muraille » pour arrêter les incursions mongoles, mais que dire de ces chaînes de forteresses qui s’alignent menaçantes le long d’une frontière mobile, incessamment déplacée, et qu’il a fallu maintes fois reconstruire, pourvoir de nouveaux outillages de guerre, transformer pour les raser ensuite et les rebâtir encore ; un mur d’argent n’eût point autant coûté que ce rempart dont chaque fort, baigné de sang humain, porte un nom dans l’histoire des massacres. Les guerres de Louis XIV nous montrent, pendant plus d’un demi-siècle, le brusque va-et-vient de cette ligne militaire de partage, d’abord se repliant en pointes agressives vers le Nord, puis s’infléchissant défensivement vers le Sud.

N° 403. Batailles de la Marche alsacienne.
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Actuellement, la ligne des fortifications françaises passe par Verdun, Saint-Mihiel, Toul Epinal, Remiremont, Belfort, avec forts détachés vers Montmédy, Nancy, Lunéville, Neuf-château ; Langres fait partie de la seconde ligne. Les lignes allemandes comprennent Thionville, Metz, Strasbourg et Mayence. — e, victoire de l’est ; o, victoire de l’ouest.

1298 Göllheim e 1638 Rheinfelden o 1675 Turckheim o 1703 Höchstadt o
1444 Saint-Jacob o 1674 Sinsheim o » Consarbrück e » Spire o
1474 Héricourt e » Ladenburg o 1702 Friedlingen o 1707 Stollhofen o
1524 Saverne o 1675 Salsbach e 1703 Stollhoffen o 1796 Rastatt o
1445 Metz, et 1572 1632 Worms, et 1689 1677 Freiburg 1689 Spire
1477 Nancy » Schlettstadt, et 1815 1680 Landau, et 1702, 1704, 1713, 1793 » Rastatt
1551 Verdun, et 1792 1657 Montmédy 1744 Phalsbourg, et 1814, 1815
1558 Thionville, et 1639, 1643, 1792, 1814 1675 Trêves 1681 Strasbourg, et 1814
» Haguenau 1684 Luxembourg, et 1795, 1814 1793 Bitche
1631 Mayence, et 1644, 1688, 1793, 1796 1677 Philippsburg, et 1688 et 1734 1795 Bouillon
1689 Mannheim 1815 Longwy

Au delà du massif des Ardennes, une autre ligne de forts, entre l’Alsace et le Palatinat, marquait une autre frontière artificielle, servant alternativement pour l’attaque ou pour la défense, suivant les vicissitudes des campagnes de guerre et de la diplomatie. Ces ouvrages militaires, s’étendant jusqu’aux bords du Rhin, devaient couvrir au nord la grande plaine de l’Alsace, terre nouvellement acquise, dont le maintien dans l’ensemble des provinces françaises était d’autant moins assuré que la population se rattachait à l’Allemagne d’outre-Rhin par la langue, les traditions et les mœurs. Pourtant cette conquête ne fut point arrachée à Louis XIV ; l’Alsace devait rester pendant deux siècles annexée à la France, et même s’unir sincèrement à elle en un sentiment de collectivité nationale. La reprise par les armées allemandes de la rive gauche du Rhin, en 1870, a été en réalité un phénomène de réaction directe contre les agissements de Louis XIV, car les ravages du Palatinat ordonnés par lui ne furent jamais oubliés en Allemagne et fournirent le texte le plus souvent commenté par l’évangile de la revendication nationale. Alors, comme vers la fin de la guerre de Trente ans, l’unique stratégie consistait à créer la famine pour l’armée ennemie et pour les populations qui eussent pu la nourrir. « Manger le pays, ou du moins n’y rien laisser de mangeable, voilà quelle était l’œuvre poursuivie. » (Carlyle.)

Dans son infatuation, le maître infaillible, Louis XIV, en guerre avec l’Europe, n’avait pas craint d’envoyer à ses propres ennemis le renfort le plus précieux, celui de ses sujets protestants. Jamais il n’avait été loyal dans l’application de l’édit de Nantes promulgué par son aïeul. D’abord il avait interdit toute cérémonie de respect dans les enterrements de huguenots, dont il fallait désormais enfouir le corps comme ceux des suppliciés ; ensuite il avait donné une prime infâme à l’apostasie en déchargeant les convertis des dettes contractées envers leurs anciens coreligionnaires ; puis, successivement, toutes vexations et persécutions, toutes fraudes et violences avaient été déclarées légitimes à l’égard de ces hérétiques sans droits : des prêtres les tourmentaient au lit de mort, les privaient de leurs enfants, démolissaient leurs temples.

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Cl J. Kuhn, édit.
vallée de la jonte, près de meyrueis.


Enfin, en 1685, Louis XIV, que la peur de la mort avait rendu dévot, se laissa persuader de frapper le grand coup : il révoqua l’Edit de Nantes sous la double influence de ses confesseurs jésuites et d’une femme doucereuse et perfide, Madame de Maintenon, qui avait elle-même à faire son salut et voulait se faire pardonner ses origines protestantes. Libre de tout engagement envers ceux des Français qui se rendaient au prêche au lieu d’aller à la messe, Louis XIV punit désormais l’hérésie comme un crime. Des milliers et des milliers de protestants apprirent à connaître les « galères » du roi, nom qui fait encore frissonner les paysans de France dans les campagnes écartées. Le bâton, le fouet, les ceps, les instruments de torture régnaient dans ces galères sur les malheureux, captifs maures ou Français coupables, innocents ou martyrs que le mauvais sort ou la méchanceté des hommes y avaient assemblés. De quel côté les horreurs étaient-elles plus grandes, dans les parages de la Maurétanie, où les captifs chrétiens ramaient pour le dey musulman, ou bien dans les mers du Lion, que parcouraient silencieusement les galères du grand Roi ?

Plus heureux que les captifs furent ceux qui succombèrent en hommes libres. Dans les vallées des Cévennes, sur les deux versants, les protestants étaient assez nombreux pour constituer une véritable nation dans la nation, qui eût aimé vivre en paix avec ses voisins mais qui avait le sentiment de sa force et se savait défendue par ses âpres rochers sans chemins. Elle résista, souvent victorieuse, et il fallut envoyer contre elle de véritables armées commandées par des maréchaux de France, qui s’étaient mesurés dans les guerres étrangères avec les plus illustres capitaines. De tout temps, les « expéditions à l’intérieur », non contrôlées par le droit des gens, furent plus barbares que les campagnes dirigées officiellement contre les ennemis du dehors, et les « missions bottées » ou « dragonnades » qu’organisèrent les convertisseurs des Cévennes furent une de ces horribles entreprises militaires accompagnées d’abominations de toute nature.

La guerre proprement dite n’éclata que longtemps après la révocation officielle, en 1702, et ne dura que deux années et demie, mais elle eut pour conséquence le dépeuplement presque complet du pays. Ce qui donne à la belle lutte des montagnards contre des armées entières une allure si démocratique et si fière, c’est que les nobles n’y prirent aucune part, comme dans les soulèvements antérieurs des réformés. Les pasteurs non plus ne participèrent point à la guerre : ils se tirèrent à l’écart, attristés et malveillants, répétant sans cesse leur lâche et commode formule : « Obéissez aux puissances » ! Mais les « camisards », ayant fait un « pacte avec la mort », n’avaient besoin ni de seigneurs ni de pasteurs pour résister victorieusement dans leur citadelle de montagnes. Pour les affamer et les obliger à descendre dans la plaine, où l’on voulait les forcer comme le gibier, il fallut procéder méthodiquement à la démolition de tous les villages, de tous les hameaux du pays insurgé, tout fut rasé.

N° 404. Théâtre de la Guerre des Camisards.
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Les routes portées sur cette carte sont copiées d’après une carte publiée durant la guerre : « Les Montagnes des Cévennes où se retirent les fanatiques du Languedoc et les plaines des environs où ils font leurs courses, avec les grands chemins royaux faits par ordre du Roy pour rendre ces montagnes praticables, sous les soins de M. de Baville, intendant du Languedoc, dessinés sur les lieux… 1703. »

L’intendant du Languedoc fit dévaster 446 bourgs et hameaux habités par 19 500 personnes.


Depuis cette époque la marche de séparation formée par les Cévennes entre le versant de la Méditerranée et le bassin de la Loire, entre la France du midi et celle du nord, s’est beaucoup agrandie. La main de Louis XIV pèse encore sur les solitudes.

Tous les protestants qui purent échapper à la persécution acceptèrent l’asile offert avec un empressement à la fois généreux et intéressé par l’Angleterre, la Hollande et diverses villes ou principautés de l’Allemagne, ou bien ils réussirent à se glisser dans certaines villes de l’étranger, comme Genève, qui n’osaient les accueillir ouvertement, de crainte de susciter la colère du roi Soleil. On évalue diversement à quatre ou cinq cent mille le nombre des Français qui moururent dans les prisons et dans les combats ou qui furent obligés de s’exiler du royaume. C’était au moins le trentième de sa population dont la France se trouvait ainsi brusquement diminuée, et s’il eût été possible de mesurer cette perte par la valeur des individus, il est bien certain que l’amoindrissement industriel, intellectuel et moral représentait une proportion bien autrement forte, car les protestants étaient de beaucoup les plus instruits, les plus entreprenants des sujets, et la nécessité qui leur était faite de défendre leur foi contre le mauvais vouloir des maîtres les obligeait à plus de dignité et de tenue que celle du grand troupeau des fidèles catholiques.

Nombre de villes furent dépeuplées ; d’autres, perdant leur industrie, tombèrent dans l’abandon et la pauvreté : telles Saumur et Tours ; Rouen, que peuplaient 80 000 personnes, fut privée du quart de ses habitants. Les industries spéciales à la France furent comme déracinées et transplantées aux Pays-Bas, en Suisse, en Angleterre, dans les pays rhénans, au Brandebourg : elles permirent à ces contrées étrangères d’entrer en concurrence avec les sujets de Louis XIV, ou même de les écarter complètement du marché pour les produits manufacturés dont elles avaient acquis le monopole.

L’acte gouvernemental promettant asile et aide aux exilés est l’édit de Potsdam (1685), fameux dans l’histoire germanique. Quinze années après, en 1700, les colonies françaises de la Prusse se composaient de 14 484 personnes, sans compter les militaires qui étaient entrés au service. Environ deux cents de ces colonies se fondèrent dans l’ensemble de l’Allemagne, mais les plus faibles disparurent bientôt dans le milieu ambiant, surtout par l’effet de l’entrée graduelle des calvinistes dans l’église luthérienne : la conscience de la race qui résistait à la perte de la langue s’effaçait rapidement quand la religion cessait de différencier les fidèles.

N° 405. Colonies de Huguenots en Allemagne.
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Cette carte est à l’échelle de 1 à 5 000 000.

Les points jalonnés indiquent des colonies existant encore en 1902. Elles sont accompagnées de leur nom, sauf Walldorf et Hombourg, près de Francfort, et Untermuschelbach, Corres, Serres, Durrmenz et Pinache, aux environs de Stuttgart.


Un certain nombre de ces groupes se renforcèrent plus tard par les émigrés de « Coblentz » dont quelques-uns continuèrent de séjourner dans le pays et y laissèrent leur descendance ; enfin des artisans, parmi lesquels principalement des perruquiers et des tailleurs, pris souvent comme types par excellence du « Français », vinrent s’établir dans les grandes villes d’Allemagne. En tout, on compte de nos jours une centaine de mille individus de généalogie française qui ont gardé leur nom sans le traduire ni le déformer et, même, se considèrent comme constituant une sorte d’aristocratie par le fait de leur lignée dont ils ont conservé soigneusement la mémoire, même ceux qui sont devenus chauvins allemands ou qui affectent de l’être.

Les industries principales apportées en Allemagne par les fils des huguenots français furent celles de la laine, de la soie, du papier, mais les peintres et dessinateurs, les graveurs et les imprimeurs, les libraires et les professeurs représentaient une part proportionnelle encore plus considérable. Tandis que sur cinq cents Allemands on n’en compte en moyenne qu’un d’origine française, le nombre en est cinq fois plus fort dans le monde nobiliaire et intellectuel[6].

Afin de prouver que les événements politiques, guerres, révolutions et contre-révolutions ont avant tout un caractère économique, on a prétendu que la vraie cause de la Révolution religieuse provenait de la lutte d’intérêts mettant aux prises les catholiques agriculteurs et les protestants industriels. Sans doute, cette cause partielle de conflit eut son importance : nombre de patrons huguenots étaient devenus de redoutables exploiteurs, et le prétexte de leur hérésie avait fourni un précieux argument aux catholiques appauvris par la prélibation des protestants sur leur travail. Lors de la Révocation, un siècle s’était écoulé depuis les guerres de la Réforme, et la situation respective des populations de différents cultes avait notablement changé. Les protestants, mal vus, persécutés, exposés à des avanies de toute espèce, exclus de la plupart des emplois avaient dû, comme souvent les Juifs et les Arméniens, s’ingénier pour vivre, développer leur initiative, inventer de nouveaux procédés, même de nouvelles industries, et trouver, jusque dans les conditions d’infériorité qui leur étaient faites, les ressources nécessaires pour conquérir au moins une supériorité, celle que donne l’argent.

Quoi qu’il en soit, les causes économiques furent certainement très secondaires dans l’acte de suicide partiel que commit la France en se privant de sa classe la plus industrieuse. La persécution vint d’en haut, de ce monde dévot de la cour qui distille perfidement le poison de la calomnie. C’est du même monde que venait aussi l’intolérance haineuse contre ceux des catholiques auxquels on ne pouvait guère reprocher qu’un trop grand rigorisme dans l’observance de leur foi.
Cabinet des Estampes
galilée, 1564-1642
Les jansénistes étaient mal vus parce qu’ils étaient trop pieux et qu’on ne pouvait attendre d’eux les basses complaisances : ils ne laissaient point les beaux courtisans ni les dames élégantes déambuler à leur aise sur le « chemin de velours ».

Quant aux penseurs libres, leur prudence était justifiée quand ils cherchaient un asile dans les provinces de Hollande ou dans les cantons suisses. Pierre Bayle, dénoncé comme blasphémateur par les protestants eux-mêmes, eut à souffrir jusque dans son exil puisque l’enseignement lui fut interdit par la magistrature de Rotterdam. Descartes comprit aussi le danger de rester sous l’œil vigilant de Richelieu, réprobateur des théories de Copernic, et se garda bien de professer ou d’écrire en France. Toujours fuyant, en Allemagne, en Hollande, en Suède, il ne se hâtait point de publier les manuscrits où il traitait de sujets dangereux, notamment des questions qui avaient fait condamner par l’Inquisition Galilée, son grand prédécesseur dans les études physiques et mécaniques.

On sait que, plus d’un siècle après la découverte du Nouveau Monde, l’admirable astronome et penseur de l’Italie fut jugé deux fois par les tribunaux religieux, en 1615 et en 1633. Le haut savant fut condamné par des inquisiteurs ignares à se mettre à genoux pour abjurer la doctrine « absurde « de la rotation terrestre, puis emprisonné et tenu jusqu’à la fin de ses jours en « domicile forcé » dans la ville d’Arcetri[7], son propre fils assumant le rôle de surveillant pour le compte du Saint-Office. D’ailleurs la forme libre et populaire du langage de Galilée avait alarmé Rome plus encore que le fond de la doctrine : grand écrivain, admirable orateur, Galilée faisait œuvre de propagande ouverte[8]. Que le mot sublime, Eppur si muove, elle tourne pourtant ! ait été prononcé par Galilée devant ses juges, ce qui est improbable et dont nul document historique ne témoigne, ou bien que cette parole ait été imaginée en 1744 par Sleinacher de Wûrzburg[9] il importe peu, car le mot a pris un sens épique et s’emploie symboliquement pour toute vérité qui, en dépit de l’oppression des prêtres, de la haine des rois et de l’envie des ignorants, finit par rayonner au-dessus de l’immensité des ténèbres.

Le dernier acte considérable de Louis XIV, alors que misanthrope, malade, inquiet de sa mort prochaine, il voyait ses ambitions s’évanouir et son royaume s’effondrer autour de lui, fut de se prosterner devant l’Église par un acte suprême de contrition. La bulle Unigenitus que le pape Clément XI promulgua en 1713, en apparence contre les jansénistes et les protestants mais tout autant contre l’église gallicane et contre le roi lui-même, était pourtant exigée par lui. Au-dessus de tout, même de l’État, devait planer l’autorité du pontife infaillible, représenté par les directeurs de conscience. C’est par le suicide que se terminait la carrière du souverain qui avait tenté de se faire le dominateur du monde ! Mais on se trouvait à l’aurore du dix-huitième siècle, et désormais le Pape et le Roi, l’Église et l’État n’étaient plus les seuls à se disputer la possession des hommes. Ceux-ci commençaient à penser par eux-mêmes, en se riant à la fois de ces deux maîtres, souvent si terribles et pourtant illusoires puisqu’ils règnent seulement en vertu de la terreur universelle.

La France, relativement riche et prospère au commencement du règne de Louis XIV, se trouvait à la fin de cette longue domination dans un état de misère extrême, même pire qu’elle le fut un siècle plus tard, à la veille de la Révolution. Les taxes avaient été doublées et la surveillance méthodique, savante qu’avaient organisée les « réformes » de Colbert ne permettait plus à qui que ce fut d’échapper à la rapacité du fisc. Certain d’avoir à rencontrer sur toutes les routes, à toutes les portes de villes, d’impitoyables percepteurs d’impôts, le commerce local avait cessé, et la famine pouvait sévir dans une province alors
Cabinet des Estampes.
rené descartes, 1596-1650
que dans la province voisine les récoltes avaient été surabondantes. La résidence presque forcée de tous les nobles à la cour, l’irrésistible attraction de Versailles avaient amené la ruine des châteaux éloignés de la résidence. Les seigneurs cessaient de visiter leurs terres ou même ne les avaient jamais vues, mais ils continuaient d’en réclamer les revenus habituels, sans faire restituer au sol la moindre parcelle de ses éléments de richesse ; il en résulta qu’une grande partie des terres du royaume retomba en jachère et ne valait plus les hypothèques dont le propriétaire appauvri les avait grevées.

Plusieurs « gâtines » se créèrent ainsi, non par la faute de la nature mais par celle de l’homme. Si la terre était « gâtée », il ne fallait point en accuser le climat ni le sol, mais les guerres, les impôts, les mœurs des courtisans royaux et leur imprévoyance. Parmi ces terres redevenues inutiles à l’homme, on peut citer la Sologne, qui avait été dévastée pendant les guerres de religion, et que ses possesseurs nobles finirent par abandonner complètement aux landes et aux marais.

Aussi la fin du régime fut-elle accueillie avec joie, quoiqu’elle ne dût point annoncer la fin des maux. D’ailleurs il semblait que le Destin s’acharnait sur le roi vieillard qui ne voulait pas mourir, alors que ses héritiers, fils, petits-fils étaient successivement frappés. L’opinion publique ne pouvait croire que toutes ces morts n’eussent pas été voulues, et, soupçonnant volontiers le crime, voyait dans la cour un antre d’empoisonneurs. Rarement grande époque de magnificence et de faste finit de manière plus lamentable. Pourtant « le monde veut être trompé », et, malgré l’effondrement du règne, l’apothéose du roi se fit peu à peu dans l’histoire, telle que la racontent les écrivains courtisans. Louis XIV a toujours ses flatteurs comme Alexandre, César et Charlemagne ; que de rois, même parmi les contemporains, prennent encore exemple sur lui !

C’était au tour de l’Angleterre d’avoir la première place en Europe. Malgré les révolutions politiques intérieures et un double changement de dynastie, malgré des revers passagers et même des humiliations nationales, le progrès en population et en commerce n’avait cessé de se produire pendant la deuxième moitié du dix-septième siècle. Le roi Charles II, rappelé d’exil après la mort de Cromwell et le renoncement du fils au protectorat, avait naturellement essayé de réagir contre tout ce qui s’était accompli pendant son absence, tentant l’œuvre impossible de supprimer l’histoire ; il s’acharna aussi contre des cadavres et fil décapiter les corps des régicides. Il eût même voulu ramener l’Angleterre au catholicisme, et se laissa tenter jusqu’à devenir le pensionné de Louis XIV. Néanmoins il lui fallut longtemps compter avec son Parlement, c’est-à-dire avec la bourgeoisie grandissante. S’il réussit, vers la fin de sa vie, à faire prévaloir son pouvoir absolu, à se débarrasser de ses plus fiers adversaires par la main du bourreau, même à faire déclarer solennellement par l’université d’Oxford que la doctrine de la souveraineté populaire se transmettant au prince par contrat est blasphématoire et criminelle, son frère et successeur Jacques II (1685) devint un témoignage vivant que la force appartenait pourtant à ce peuple méprisé.

Celui-ci ne régna que trois ans, son gendre Guillaume III d’Orange débarqua pour le combattre sous prétexte qu’il était héritier légitime du trône, mais en réalité comme champion du protestantisme et du légalisme parlementaire contre le catholicisme et le régime du bon vouloir. Jacques eut à peine le temps de résister. Fait prisonnier, puis relâché avec mépris comme personnage sans importance, il dut se réfugier en France auprès de son modèle, le « Grand roi ». Il est intéressant de remarquer que ce changement de dynastie porte, dans l’histoire d’Angleterre, le nom de Révolution de 1689 — l’avènement du nouveau roi et la « déclaration des droits » datent en réalité de février 1688, l’année commençant alors le 25 mars —. Dans l’esprit des classes bourgeoises, la guerre civile, la mort de Charles Ier et le Commonwealth ne constituèrent qu’une sorte d’épisode préparatoire à leur prise de possession du pouvoir.

Guillaume III, pleinement réconcilié avec le Parlement, qui retrouvait avec la nouvelle branche royale l’exercice incontesté de ses anciens droits, fut bientôt assez fort pour devenir le chef des alliés contre Louis XIV. Sa belle-sœur, Anne, proclamée reine à son tour (1702), représente une période de la Grande-Bretagne encore plus triomphante au point de vue militaire, puisque les victoires de Blenheim, Ramillies, Audenarde, Malplaquet, remportées par son général Marlborough, se succédèrent sous son règne. Le traité d’Utrecht (1713) assura la haute position de l’Angleterre dans les conseils de l’Europe et accrut en d’énormes proportions son empire colonial aux dépens de la France : il lui donna la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et les mers voisines ; il lui assura également la possession du rocher de Gibraltar, insulte permanente au peuple d’Espagne, et, précieux avantage pour une nation de marchands, il lui accorda le droit exclusif de l’importation des nègres, au nombre de 4 800 par an, dans les Antilles espagnoles. L’Angleterre avait conquis le monopole du commerce de chair humaine.

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Cl. Sellier.
le parlement sous la reine anne

A cette époque, l’histoire de l’Angleterre et celle de la France présentaient un remarquable parallélisme dans les vicissitudes dynastiques dont le contre-coup se répercutait dans tout l’organisme du grand corps politique. Tandis que la mort de la reine Anne (1714) plaçait sur le trône de la Grande-Bretagne la famille allemande des George de Hanovre, la fin de Louis XIV (1715), dont l’arrière-petit-fils Louis XV n’était qu’un enfant, amenait l’intervention redoutée du Parlement et la nomination d’un régent de France, le Duc d’Orléans, que précisément le roi défunt eût voulu écarter du pouvoir.

L’Allemagne, que les guerres entre catholiques et réformés avaient partagée en de nombreux États et principautés poursuivant leurs ambitions particulières, même en s’appuyant sur l’étranger, se remettait lentement de l’effroyable guerre de Trente ans. L’antagonisme du Sud et du Nord, de l’Autriche et de l’électorat de Brandebourg, destiné à devenir, en 1701, le royaume de Prusse, avait pratiquement dissous l’empire germanique, et le fragment le plus considérable qui en restât, l’Autriche, avait fort à faire pour se maintenir contre les Turcs qui se trouvaient encore animés de fureur conquérante.

La Turquie était bien affaiblie depuis un siècle, c’est-à-dire depuis l’époque où les flottes de Soliman le Magnifique dominaient dans la Méditerranée. L’expansion turque vers l’Occident avait cessé depuis l’inutile siège de Malte, en 1565, et la bataille de Lépante, en 1571, et les sultans, s’enfermant dans leurs palais, entourés de conspirations et d’intrigues, avaient chargé leurs mercenaires de poursuivre l’œuvre de la conquête. Néanmoins, l’Allemagne était encore bien plus épuisée que la Turquie, et le grand vizir Kara-Mustapha, « Mustapha le Noir », maître du vaste hémicycle entre les Alpes et les Carpates, vainqueur de toutes les armées autrichiennes en rase campagne, osa même se hasarder contre Vienne, la capitale de l’empire (1683).

Kara-Mustapha échoua devant Vienne, au secours de laquelle Sobieski, le roi de Pologne, s’était élancé : la deuxième attaque ne fut pas plus heureuse que ne l’avait été celle de Soliman en 1529, et de nouveau le reflux commença. La retraite des Turcs entraîna pour eux la perte de Bude et d’une grande partie de la Hongrie, puis, après la bataille de Mohacs (1687), il leur fallut évacuer la Slavonie et la Croatie. Les Impériaux pénétrèrent jusque dans Belgrade. À la fin du siècle, la paix de Carlowitz obligeait les Turcs à livrer la Hongrie et la Transylvanie aux Autrichiens, Azov aux Russes, l’Oukraine et la Podolie aux Polonais, le Péloponèse aux Vénitiens : c’était en superficie et en population plus du tiers de leur empire d’Europe. D’autres conflits aux vicissitudes changeantes se succédèrent pendant les années suivantes jusqu’à la paix de Passarowitz (1718), qui assura la position dominante de l’Autriche dans les contrées du Danube, en dehors de l’Allemagne. Ainsi le centre de gravité de l’Empire s’était porté de l’Occident vers l’Orient.

N° 406. Plus grande Turquie.
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Le grisé clair indique les pays que perdit la Turquie à la fin du dix-septième siècle ; le territoire en blanc est celui qui lui resta après la bataille de Zenta, 1697, et la paix de Carlowitz, 1698.

Le champ de bataille de Mohacs, qui vit la défaite des Turcs en 1687, était celui de leur triomphe sur la Hongrie, en 1526.

D’étranges événements avaient impliqué la Suède et la Russie dans ces guerres danubiennes : les royaumes lointains du nord prenaient également leur part dans les grands mouvements de l’histoire d’Europe. Déjà la Suède, comme puissance protestante embrassant en son domaine de vastes territoires germaniques, avait été entraînée dans le remous de la guerre de Trente ans ; mais la Russie, quoique échappée à la domination des Mongols et des Tartares, restait presque ignorée des nations de l’Europe occidentale et n’avait point de relations directes avec elles : on peut dire qu’elle était masquée, du côté de l’Occident, par la Hongrie, où chrétiens et musulmans se débattaient en d’incessantes guerres, et par la Pologne, qui, avec la Suède et les petits Etats baltiques, barrait complètement le passage entre l’Allemagne et la Russie, types de ces « Etats-tampons » qui existèrent de tout temps, avant d’avoir été inventés à nouveau par la diplomatie moderne.

Déjà depuis la fin du quinzième siècle, la domination des Tartares de la Horde d’or avait cessé dans la Russie centrale, et le « grand prince et autocrate » Ivan III avait pris pour symbole l’ancien blason bysantin de l’aigle à double tête cherchant sa proie aux deux côtés de l’horizon ; cependant la Russie n’était pas entièrement européenne, puisque, près d’un siècle plus tard, en 1571, les Tartares de la Crimée faisant un retour offensif avaient pénétré jusqu’au centre de la grande plaine russe, brûlé Moscou et traîné cent mille captifs en esclavage. À cette époque régnait Ivan IV, à bon droit dit le « Terrible ». Ce maître redoutable, qui reste dans l’histoire un des types de la férocité brutale, était aussi un protestant à la manière de son contemporain Henri VIII : tout en acceptant les dogmes traditionnels et en pratiquant les cérémonies accoutumées, il entendait que le clergé fût à ses ordres et à sa merci.

Le métropolite de Moscou ayant hasardé quelques timides remontrances à propos d’actes sanglants commis par le tsar, celui-ci quitte Moscou à improviste en plein hiver et s’installe avec sa garde dans un village voisin d’où il signifie au métropolite son intention d’abandonner son empire, dont le clergé protège les boyards coupables et les soustrait à la colère du souverain. Atterrés par cette missive qu’ils savent être pleine de menaces et, d’ailleurs, trop façonnés à la servitude pour s’imaginer une nation libre s’administrant elle-même, les Moscovites s’empressent de rappeler leur tsar qui, désormais, peut torturer, tuer, et massacrer à sa fantaisie. Il se fait donner en propriété privée un grand nombre de villes et de districts dont les jeunes hommes lui appartiennent comme sa chose et dont il fait, suivant l’occasion, ses soldats ou ses bourreaux, sévissant tout d’abord contre l’irrespectueux métropolite.

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Cl. Sellier.
patriarche russe et son clergé, XVIIe siècle

Guerroyant de tous les côtés, au sud contre les Tartares, à l’est et au nord contre les populations asiatiques et finnoises. Ivan en voulait surtout à ses voisins occidentaux, plus riches, plus instruits, plus civilisés que lui. La ville ci-devant glorieuse qui avait été la « grande Novgorod » était la plus haïe de toutes parce que la tradition d’indépendance y vivait encore, aussi donna-t-il l’ordre de la dépeupler : pendant cinq semaines, on tua chaque jour des centaines ou des milliers d’individus, soixante mille en tout, disent les annales, et le cours de la rivière Volkhov se trouva bloque par les cadavres. Le tsar déblaya les abords du golfe de Finlande et de la mer Baltique, mais en même temps il coupait les communications naturelles que son empire possédait déjà par l’entremise de Novgorod avec l’Europe occidentale et, dans les luttes qui s’engagèrent, Polonais et Suédois, restant les plus forts, empêchèrent les Russes de parvenir à la côte.

La fière république de Novgorod, que l’on retrouve à l’origine de toutes les grandes entreprises du monde slave oriental, avait déjà frayé ses voies de trafic, sans conquêtes mais par d’habiles alliances et par les intérêts directs de l’échange, jusqu’à la mer de Scandinavie, toujours libre de glaces, accessible en toute saison. Elle avait fondé la ville de Kola dès le commencement du onzième siècle, et construisait des embarcations de trafic et de pêche naviguant dans les fjords de la cote « mourmane » ou normande, ainsi nommée des navigateurs avec lesquels ils troquaient leurs marchandises. Même les Novgorodiens exerçaient alors un droit de suzeraineté s’étendant sur un espace plus considérable que celui dont la Russie revendique aujourd’hui la possession territoriale, puisque leur juridiction comprenait les bords du Varangerfjord, actuellement norvégien : depuis huit siècles, l’influence slave s’est donc relativement amoindrie dans ces parages. En l’année 1533, lorsque le marin anglais Chancellor se présenta dans la mer Blanche, le port de la Nouvelle Kholmogorî, où il jeta l’ancre, n’était que l’héritier de l’ancienne ville du même nom qu’avaient fondée les Biarmiens ou Permiens, alliés depuis des siècles à la grande Novgorod. C’est donc à tort que l’on attribue aux navigateurs anglais l’ouverture de l’entrée commerciale par la voie d’Arkhangelsk : ils l’utilisèrent à leur profit par un traité direct avec Ivan IV, mais elle était pratiquée depuis cinq siècles au moins.

Il en fut de même pour la prétendue découverte de la Sibérie par Yermak, cosaque fugitif dont la tête était mise à prix. Ce chef de bande qui parcourut la Sibérie en 1579, du temps d’Ivan IV, s’ouvrit par l’épée un chemin que les marchands novgorodiens et biarmiens avaient depuis des siècles pacifiquement pratiqué. Mais l’esprit des esclaves est ainsi fait qu’il ne donne point de valeur aux événements s’ils ne sont consacrés par la violence et le sang. Bien avant Yermak, les cartes de Sébastien Munster et de Herberstein figuraient les contrées de la Sibérie, c’est-à-dire du « Grand Nord », que parcouraient les marchands de Novgorod ; il est vrai qu’au delà de l’Ob’, toute l’Asie se trouvait condensée en une étroite zone, puisque Cumbalik, c’est-à-dire Peking, et le royaume de Kitaï, nom russe de la Chine, occupent la rive droite du fleuve sur la carte de Herberstein. Mais la vérité sur la position relative des diverses contrées eût été bientôt connue si le gouvernement, qui s’ingère toujours à supprimer le commerce sous couleur de le mieux protéger, n’avait pas fait tous ses efforts pour interrompre les relations. Dès 1580, un an après l’expédition de Yermak, les navigateurs anglais Pet et Jackman ayant pénétré dans la mer de Kara, suivirent l’exemple des bateaux russes qu’ils rencontrèrent dans ces eaux et communiquèrent avec le bassin de l’Ob’ par l’isthme d’Obdorsk. Cette expédition n’aurait pas été, du reste, sans influence sur la fondation de Mangaseia, qui s’éleva en 1601, à plus de 200 kilomètres en amont de la bouche du Tazr et qui attira non seulement des marchands russes mais aussi des importateurs étrangers[10]. Ainsi l’Angleterre aurait été déjà en relations directes, avec la Sibérie, lorsque le gouvernement, inquiet de ces rapports avec l’extérieur, supprima complètement la liberté des échanges. C’était en l’année 1620, et plus de deux siècles et demi devaient s’écouler avant que Nordenskjökl renouât la « chaîne des temps » par sa grande expédition de 1875.

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Cl. Sellier.
fusil d’alexis mikaïlovitch, vues et détails

L’œuvre d’Ivan IV fut doublement contradictoire. S’il cherchait à mettre son empire en communication directe avec l’Europe par la conquête du golfe de Finlande, d’autre part il coupait les routes de commerce en dégarnissant sa frontière occidentale pour la livrer ainsi, sans le vouloir, aux entreprises des rois de la Pologne et de la Suède. Lorsqu’il mourut en 1584, il laissa les peuples terrorisés, prêts à tous les abaissements, à toutes les tyrannies. C’est alors que le régent Boris Godunov, qui, plus tard, s’empara du pouvoir suprême (1598), put consommer le crime de rattacher les paysans à la glèbe en « âmes » sujettes, en véritables esclaves, et cela sous le prétexte d’améliorer la situation du pauvre peuple. Mais il ne pouvait en être autrement. L’autocratie absolue comporte l’assujettissement complet des populations. La noblesse, ou plutôt l’ensemble des courtisans, drorianstvo ; désormais asservis sans garanties aucunes à la volonté maîtresse, ayant été transformée en une pure hiérarchie de fonctionnaires dépourvus de tous droits politiques et soumis même pendant longtemps aux peines corporelles, il en résultait que la servitude se répercutait dans tout l’organisme social jusqu’au dernier individu, sur la multitude des moujiks. L’esclavage existait déjà en fait lorsqu’une loi de Boris Godunov, en 1590, défendit aux travailleurs de changer de résidence pour ne point voler leurs bras aux propriétaires du sol. Le nombre des paysans attachés par lui de force à la glèbe moscovite est évalué à 1 500 000, armée de malheureux qui devait s’accroître, décupler, vingtupler même pendant une durée de trois siècles, malgré tous les progrès et révolutions accomplis autour de la Russie dans le reste du monde.

La période qui suivit immédiatement les temps maudits d’Ivan le Terrible et de Boris Godunov fut peut-être pire encore : le peuple semblait s’être complètement abandonné ; il était la proie de l’hallucination et de la folie. Les jésuites, qui visaient à la domination du monde, purent croire que le moment était venu de s’emparer de la Russie comme ils s’étaient emparés de la Pologne pour la gouverner au nom du roi Sigismond. Suivant leur méthode qui consista toujours à faire les révolutions par en haut, en circonvenant les maîtres et en les changeant au besoin, ils lancèrent un imposteur, prétendu fils de tsar, pour leur préparer les voies et, bientôt, en effet, ils occupaient le Kreml’ de Moscou, bien gardés par une garnison polonaise. Mais ils abusèrent du pouvoir conquis, distribuant trop ostensiblement les places lucratives à leurs protégés étrangers, de Pologne et d’Allemagne, et le sentiment national aidant, une rébellion générale finit par réconcilier contre eux l’ensemble de la nation, prêtres, marchands, peuple et boyards. En 1613, le Kreml’, monument symbolique de la puissance nationale, était repris sur les soldats polonais, et une nouvelle dynastie, celle des Romanov, s’établissait à Moscou.

N° 407. Russie, d’Ivan à Pierre le Grand.
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L’espace blanc représente l’empire d’Ivan le Terrible et de ses successeurs immédiats ; les parties en hachure croisées indiquent les acquisitions de Pierre le Grand, et le grisé clair celles de Catherine II, 1762-1796. La réunion de la Finlande à l’empire ne date pourtant que de 1809, alors qu’une partie du Caucase obéissait déjà au tsar.

Mais la guerre devait continuer sur les frontières que les tsars eux-mêmes avaient dégarnies de leurs défenseurs naturels, et, sous la pression des Turcs, des Polonais, des Suédois, l’étendue des possessions russes se modifiait incessamment sans que des points fixes, péniblement conquis, permissent de constituer des limites artificielles par un cordon de forteresses. Néanmoins, si nombreuses que fussent les vicissitudes sur les confins occidentaux de l’empire, les plus grands changements, après la réconciliation momentanée qui s’était produite contre les maîtres étrangers, devaient être ceux qui s’accomplissaient dans l’intérieur de la Russie, sous un double effort, absolument contradictoire par les conséquences, provenant de la nature même du milieu géographique et de l’accaparement des terres, y compris l’homme qui les cultivait. Tandis que, dans la plaine illimitée, le soleil de chaque soir, conviant au voyage, disparaissait derrière les forêts de l’horizon, un maître, armé du fouet, enfermait le paysan dans un village d’où il lui était interdit de sortir. De nouvelles émigrations, la colonisation de terres vierges répondaient à une impulsion naturelle, presque irrésistible, et tout l’ensemble du pouvoir représenté par les décrets et les lois, les peines et les supplices imposait l’immobilité du servage ! C’est ainsi que l’histoire de la Russie est double dans son aspect : elle fut alternativement ou même à la fois l’histoire des invasions par les peuples nomades et celle de la colonisation par les populations agricoles ; les annales de la contrée sont pleines de récits, relatifs, les uns à l’inondation soudaine du pays par des étrangers, les autres à l’établissement des moujiks en pays nouveaux[11].

La plaine immense de la Russie facilitait l’ampleur alternative de ces mouvements contraires, soit lorsque des hordes asiatiques s’épandaient en un déluge d’hommes sur les campagnes, soit lorsque les familles d’agriculteurs, devenues trop nombreuses, essaimant de proche en proche, ajoutaient commune à commune ainsi que des cellules prolifères dans un organisme. La force illimitée conquise rapidement par le pouvoir central s’explique aussi en partie de la même manière : le maître que la horde triomphante avait à sa tête ne trouvait pas d’obstacles devant lui ; nulle part il ne se heurtait à des citadelles de rochers fortifiés et, par suite, nul corps féodal, composé de nombreux seigneurs, à la fois les subordonnés et les rivaux du souverain, ne balançait sa puissance. Les compagnons de guerre et de commandement qui se tenaient autour du maître ne formaient pas un groupe de petits princes vassaux comme les seigneurs de l’Occident : ils constituaient une droujina, c’est-à-dire une « camaraderie », un groupe d’amis vivant de la part de pillage ou d’impôts qui leur était allouée par le chef, mais ne s’établissant pas sur le sol et ne transmettant pas de terre domaniale à leurs fils aînés. La bande tumultueuse des compagnons du chef ne pouvait contrôler son caprice, mais souvent elle était emportée par le même élan de folie et de fureur, comme au temps d’Ivan le Terrible.

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Cl. Sellier.
village russe au xviie siècle

En leur volonté féroce de faire régner partout l’obéissance parfaite, politique et religieuse, les tsars avaient surtout pour ennemis les cosaques « zaporogues », c’est-à-dire « ceux qui s’étaient campés au delà des chutes », sur les bords marécageux et boisés, ainsi que dans les îlots du Dniepr. Que de fois ces vaillants hommes s’étaient-ils dévoués pour défendre les chrétiens pacifiques de la Russie intérieure ! Que de fois, rendant incursion pour incursion, avaient-ils pénétré au loin dans les pays musulmans, prévenant ainsi les campagnes de la « guerre sainte » par une autre « guerre sainte » ! Sur des barques légères, ils osaient même traverser la redoutable mer Noire à la poursuite de l’adversaire ou à la recherche du butin. On les vit en Asie Mineure, à Sinope qu’ils brûlèrent, sur le Bosphore, à Constantinople dont ils incendièrent les faubourgs. Sans eux, l’empire des tsars, que ne protégeait au sud aucune frontière naturelle, serait certainement devenu simple province de l’islam bysantin. Donc ils avaient droit à la reconnaissance de leurs voisins et compatriotes, Petits-russiens et Grands-russiens.

C’est à eux que la Russie avait dû son indépendance politique ; mais de même que la vetché de Novgorod, la sitch ou setch des Cosaques Zaporogues, c’est-à-dire leur assemblée populaire, campée sur quelque rocher du Dniepr ou dans quelque pli de la steppe que protégeait un rempart circulaire de chariots, formait un conseil républicain, insoucieux de la volonté du tsar. De là des haines furieuses : le libre Zaporogue, tenu pour ennemi, fut bien plus détesté que le Turc mahométan. Et d’ailleurs, comment deux institutions aussi foncièrement différentes que le servage des paysans et une république guerrière auraient-elles pu coexister dans une plaine illimitée comme la Russie, sans autres obstacles intérieurs que des forêts, des marécages et des rivières ? Il est évident que des propriétaires de domaines cultivés par des mains esclaves ne pouvaient tolérer à côté d’eux une société d’hommes fiers de leur indépendance et parcourant librement la steppe dans toutes les directions. Si la communauté remuante des Cosaques se fût maintenue, il eût été impossible d’empêcher la fuite ou la révolte des esclaves les plus énergiques, ceux qui avaient à satisfaire des passions ou à venger des injures. Il fallait que l’une des deux institutions supprimât l’autre, et la morale de la nation qui, ne revendiquant point la liberté pour tous, n’y voyait qu’une heureuse chance ou qu’un privilège de race ou de classe, pouvait faire prévoir que l’âpre intérêt des possesseurs d’ « âmes », russes ou polonais, finirait par l’emporter dans la république du Dniepr.

Le contraste des deux sociétés en lutte devenait d’autant plus aigu que les contrées en litige du sud de la Russie se trouvaient alors en voie de peuplement rapide et que tous les intérêts de l’Europe orientale étaient directement sollicités par les transformations qui s’accomplissaient dans le pays. En effet, brigands turcs et cosaques avaient tellement dévasté les parties méridionales de la Russie, entre la zone des « terres noires » et le littoral, qu’il n’y avait plus rien à piller, que les habitants avaient disparu jusqu’au dernier, et que les incursions à la recherche du butin devenaient trop longues pour que le résultat pût en compenser les fatigues et les dangers. Même une contrée d’environ 50 000 kilomètres carrés avait été délimitée au sud de Tcherkasî, entre le Dniepr et les sources de l’Ingul et de l’Ingulets, pour constituer une marche complètement interdite. Mais, si le dépeuplement de ces terres fertiles mettait enfin un terme aux incessantes luttes des Turcs mahométans et des Cosaques chrétiens, ce dépeuplement même appelait de toutes parts la multitude des immigrants. En même temps que les libres Zaporogues, affluaient des serfs fugitifs ainsi que des colons dépendant plus ou moins de seigneurs qui s’étaient fait concéder ou qui s’étaient de main-forte approprié des terres.

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Cl. J. Kuhn, édit.
le kremlin, moscou

Toutefois, les riches concessionnaires, Polonais pour la plupart, ne pouvaient attirer d’immigrants sur leurs terres qu’à la condition de promettre aux paysans une liberté au moins temporaire. C’est avec enthousiasme que la foule des malheureux faméliques du Nord se rua vers les campagnes fertiles du Midi, où elle devait trouver une glèbe qui lui appartint bien en propre. En quelques années, des Lithuaniens par centaines de mille s’étaient portés sur la région déserte naguère, et chaque ruisseau, chaque rivière se garnissait d’un collier de villages et de villes. Le peuplement fut aussi rapide que, deux siècles plus tard, dans les campagnes de l’Ouest américain. La suzeraineté du seigneur devenait donc d’autant plus difficile à maintenir que l’étendue de son domaine se peuplait plus rapidement et que les colons s’accoutumaient à la pratique de la liberté. Pourtant le maître prétendu continuait à revendiquer ce qu’il appelait son droit sur les paysans colonisateurs et cherchait des alliances parmi les souverains et les bandits : il en résultait tout un remous de guerres entre Cosaques, Polonais et Russes, qui déplaçait incessamment les frontières des seigneuries et des communautés plus ou moins libres.

Un autre élément, celui des luttes religieuses, venait s’ajouter et souvent se confondre au mouvement social et politique de la colonisation des terres nouvelles. La Russie ne pouvait échapper à l’ébranlement général qui avait agile l’Europe aux temps de la Réformation ; mais la crise y fut naturellement plus tardive et dut son caractère spécial à un milieu tout à fait différent. Le gouvernement des tsars, qui ne voulait au-dessous de lui qu’une foule sans pensée se conformant au geste d’en haut, avait fait décider par un concile de prélats (1666) tout un ensemble de changements liturgiques et confessionnels qui parurent autant de blasphèmes aux vieux croyants. La révolte des consciences éclata et, comme il arrive souvent par suite de la complexité infinie des sentiments et des pensées, il se trouva que les conservateurs les plus ardents de la pratique des aïeux étaient en même temps les novateurs les plus hardis au point de vue politique. Les paysans, habitués aux cérémonies traditionnelles, ressentirent comme un crime l’ingérence du pouvoir civil dans ce qui était du ressort de leur conscience privée, mais il est évident que cette rancœur religieuse se confondit pour une bonne part avec l’amer regret de la liberté perdue : les pratiques de culte leur semblaient être la consolation suprême depuis que, devenus serfs, ils n’avaient plus même le droit d’échapper à la terre, celle ci ne leur appartenant plus. De là naquirent ces sectes du raskol (scission), qui proviennent toutes de l’esprit de conservation et présentent cependant tant de formes diverses. Il y eut peu de soulèvements à main armée, car les paysans n’avaient que des bâtons et des fléaux contre des épées et des fusils. La plupart s’enfuirent dans les solitudes des marécages et des forêts ou bien en dehors des frontières de l’empire : d’autres allèrent rejoindre les cosaques de la steppe ; d’autres encore, restant sur la glèbe prescrite, se bornaient à opposer sans cesse une force passive ou active à toutes les injonctions du pouvoir, à toutes les « réformes » religieuses, administratives ou politiques. Quelle que fût l’insurrection qui se produisit, elle recrutait des
Cl. Sellier.
casque russe, XVIIe siècle
adhérents parmi les dissidents raskolniki. La plupart des vieux croyants ont pour premier article de foi dans la vie civile l’abolition du passeport et des paperasses administratives ; ils s’opposent à tout recensement, évitent soigneusement tout rapport avec les autorités : la vie anarchique, loin de tout représentant du pouvoir, est leur idéal. Et leur amour de la liberté est tel que, souvent, ils ont préféré la mort au service militaire et au paiement de l’impôt. On a vu des begunî, ravis en extase, allumer leur propre bûcher ou bien se clore en quelque réduit pour y mourir de faim. Les restes de ces martyrs sont vénérés comme des reliques par les paysans des alentours.

De toutes les révoltes qui éclatèrent en Russie, la plus dangereuse pour le trône des tsars, celle dont l’âme fut Stenko (Etienne) Razin, sévit sur les bords du Don, de la Volga et jusque dans l’Oural. En 1669, Razin, qui avait à venger la mort d’un frère, pilla les biens des seigneurs et des bourgeois dans toute la région de Tsarilsin, de Sarnara, de Saratov et s’établit solidement dans Astrakhan, dont la population l’avait acclamé. Il était devenu le grand justicier, appelant à lui les « offensés » et les « humiliés », tous ceux qui souffraient pour leur foi ou leur loyauté ; le bruit public disait qu’il avait avec lui Nikon, le patriarche persécuté, ainsi qu’un fils de tsar, véritable héritier de l’empire. Après quatre années de guerres sauvages qui coûtèrent la vie à plus de cent mille individus, Stenko Razin fut vaincu dans une grande bataille, puis capturé et livré à la mort par la torture. La ville insurgée d’Astrakhan tenta vainement de résister ; toute révolte matérielle fut écrasée, et il ne resta plus dans la masse asservie du peuple que les haines sourdes et les espoirs invincibles. Longtemps la tradition populaire maintint que Stenko Hazin n’est pas mort, et qu’il attend le grand jour de la liberté, au delà de la « mer bleue »[12].

C’est au milieu de tous ces éléments chaotiques d’une société en formation que se développa l’enfant, Pierre Alexeyevitch, qui, déjà revêtu du titre de tsar à dix ans (1682), devint bientôt le maître absolu de l’État, comme l’avait été son devancier Ivan le Terrible, et marqua l’appareil gouvernemental d’une telle empreinte qu’on la voit encore après deux cents années. Tout d’abord il débute en se débarrassant par le massacre des prétoriens Streltsi qui s’ingéraient dans les affaires politiques et religieuses, puis, avec une armée réorganisée qu’il confie à des officiers de fortune venus de l’Europe occidentale, il reprend pour l’empire russe la grande tâche de rouvrir les portes maritimes presqu’entièrement fermées depuis la destruction de Novgorod.

En 1697, Pierre s’empare d’une de ces portes, Azov, située d’ailleurs au bord d’un golfe presque perdu de la mer Noire, les anciens Palus Méotides : tel quel, ce point du littoral n’en est pas moins une précieuse conquête et le lieu de départ des acquisitions futures. Une ville de commerce, Taganrog, s’élève non loin de la citadelle d’Azov, à l’ordre de Pierre, et ses navires se montrent dans les ports de la Transcaucasie et de l’Asie Mineure. Puis le tsar se retourne vers l’Ouest, où la mer Baltique l’invite à un commerce bien autrement lucratif avec les contrées les plus industrieuses du monde. Mais ces trésors sont gardés par des dragons dont il faut d’abord triompher par la force ou par la ruse : la Suède et la Pologne en barrent le chemin. Ce fut alors que s’engagea le drame épique entre Charles XII et Pierre le Grand, entre la fantaisie héroïque et la tenace volonté.

N° 408. Saint-Pétersbourg et ses Environs.
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Celle-ci finit par l’emporter. Vaincu une première fois à la bataille de Narva en 1700, Pierre est victorieux à Poltava, neuf années après, et refoule son adversaire sur le territoire turc. Tombé dans une embûche, dont il est heureusement dégagé par une habile diplomatie, il n’en poursuit pas moins son œuvre capitale, qui est de déplacer le centre de gravité de son empire de manière à le mettre en communication constante avec les pays de l’Europe occidentale. Le delta marécageux de la Neva, quoique fort humide, difficile à consolider et à protéger contre les inondations fluviales et marines poussées par le vent d’Ouest, était d’ailleurs l’endroit le plus favorable qu’il fût possible de choisir comme entrepôt de commerce et lieu de résidence tourné vers l’Occident. Les Suédois, premiers possesseurs de cette partie du littoral, n’avaient pas manqué de l’utiliser pour le trafic et la guerre : ils y avaient bâti Landskrona, puis Nyskans. Pierre ne faisait que recommencer leur œuvre à son profit et en de telles conditions qu’il y plaçait comme enjeu tout le destin de son empire. Il ne se contenta point d’y bâtir une ville avec ses premiers aménagements en attendant que le développement naturel de la vie économique entraînât au progrès normal déterminé par l’accroissement régulier de la nation et de ses ressources ; mais il y concentra toutes les forces de l’empire, même avec violence, obligeant les seigneurs à se construire des résidences urbaines, recrutant les travailleurs en véritables armées pour augmenter d’autant la population, emplissant à la fois les casernes et les cimetières. Une forteresse insulaire, Kronstadt, protégeait la ville naissante du côté du large, mais le rôle de Saint-Pétersbourg était surtout agressif : devenue capitale de l’Empire, elle avait à déblayer devant elle les bords du golfe de Finlande et de la Baltique orientale ; elle avait à tracer au large à travers Pologne, Suède et provinces allemandes un vaste cercle de conquête.

C’est une curieuse série que celle des trois capitales qui se sont succédé dans l’immense plaine, sous l’influence de pressions et d’attractions changeantes. D’abord Kiyev, qui fut la plus grande des cités de la Slavie quand la ville de Constantinople exerçait pleinement sa force d’appel sur le monde de l’Europe orientale. Alors, le foyer de répartition des marchandises et des idées devait se trouver à portée du commerce de Bysance et en communication directe avec elle, sur l’affluent russe le plus abondant qui se déverse dans la mer Noire et vers l’endroit où se ramifient les grandes vallées tributaires ; en effet, le lieu précis où se trouve Kiyev, sur la rive droite du Dniepr, remplit admirablement ces conditions : nulle part n’existe une diramation des voies naturelles mieux tracée d’avance vers le bassin de la Vistule, vers les golfes de Riga et de Finlande, vers la haute ramure du bassin de la Volga. Mais cette ville, si bien située pour bénéficier des avantages de la paix, voyait arriver les armées de l’Est, du Sud et de l’Ouest, Mongols, Tartares ou Polonais, aussi facilement que les convois de marchands, et souvent elle fut détruite ; même en 1584, dit-on, remplacement en serait resté absolument désert après la retraite des incendiaires tartares. Elle devait renaître pourtant, de même qu’une plante refleurit sur une terre féconde où dormait la semence, et si Kiyev n’est plus la principale cité de la Russie, elle en est probablement la plus sainte pour la foule des pèlerins : son antiquité lui assure le prestige.

N° 409. Moscou et ses Environs.
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Moscou qui devint capitale de la Russie après Kiyev devait évidemment lui succéder, elle ou toute autre cité de la région des plaines, lorsque la pression asiatique commença de diminuer et que le bassin de la Volga, cessant d’être entièrement sous la domination mongole, put être considéré comme la continuation du domaine géographique de la Slavie. Alors Moscou devint véritablement un centre ethnographique de toutes les populations de l’immense campagne, non seulement slaves mais aussi finnoises, tartares, ouraliennes, lituaniennes même. Il est vrai que la ville n’a pas eu le privilège de naître au bord d’un grand fleuve ; toutefois la rivière Moskva, qui serpente dans une région doucement ondulée, porte déjà bateaux et communique avec la « mère Volga » par l’Oka, affluent peu inférieur au courant principal. En outre Moscou se trouve très rapprochée du versant méridional des plaines russes dans la direction de la mer Noire, et c’est à une faible distance à l’Ouest et au Sud que s’épanchent les premières eaux du Dniepr et du Don. A des centaines de kilomètres autour de ce point central, admirablement placé comme lieu de rendez-vous, s’étendent uniformément les plaines faciles à parcourir : là se rencontraient les marchands venus de la Pologne, de Constantinople et de l’Asie. Un des quartiers de Moscou avait pris très justement le nom de Kitaï-gorod ou cité chinoise. Aussi, malgré Pierre le Grand et la résidence qu’il fît surgir des marécages de l’Ingrie, Moscou est bien restée une capitale naturelle de l’empire russe, et, dans les grandes circonstances nationales, c’est bien vers elle que l’on revient. Si cette ville n’est pas encore tout à fait sainte comme l’aïeule Kiyev, elle l’est au moins comme mère, c’est la « Moskva Matouchka ». D’ailleurs, la Russie n’a plus de nos jours à regarder avec tant d’obstination vers l’Europe occidentale : de ce côté, l’équilibre semble être beaucoup plus stable que du côté de l’Asie, où tant d’annexions se sont récemment succédé.

À la mort de Pierre le Grand, « empereur de toutes les Russies » (1725), la puissance des tsars pénétrait déjà en Asie : le Caucase se trouvait tourné du côté de l’Orient par la Caspienne, et même la Perse avait été plus profondément entamée qu’elle ne l’est aujourd’hui : le littoral caspien fit partie de l’empire russe pendant une dizaine d’années (1727-1784) ; mais, à cette distance du centre politique, le bras de la Russie n’était pas encore assez puissant pour maintenir l’annexion d’un territoire qui se trouvait, pour ainsi dire, « en l’air », et Nadirchah, autre conquérant de la trempe de Pierre, reconstitua pour un temps l’empire d’Iranie. De l’autre côté des monts Oural, les Cosaques, représentants de la domination russe, avaient pénétré d’une manière définitive dans les vastes forêts sibériennes sans trouver d’ennemi qui leur barrât le passage. Chasseurs de martres zibelines, ils avaient voyagé de fleuve en fleuve par les portages, accompagnés des
Cl. Aïtoff.
le iénisseï, à proximité de krasnoïarsk
indigènes, et, sans trop se rendre compte de l’immensité du monde parcouru, ils avaient fini par atteindre les confins de l’empire chinois.

Ainsi le contact entre les deux grandes puissances domaniales de l’Europe et de l’Asie s’était produit matériellement, et la puissance du tsar était déjà représentée par des compagnies de soldats sur les bords de l’océan Pacifique, lorsqu’il mettait une si âpre énergie à s’ouvrir une issue vers les mers occidentales. Mais, de la mer Baltique au lac Baïkal et à la mer d’Okhotsk, les espaces étaient trop vastes, trop entièrement dépourvus de ressources pour qu’il fût possible au gouvernement d’utiliser les golfes sibériens de l’Océan, gelés pendant plus d’une moitié de l’année, soit à protéger un commerce quelconque, soit même à déployer orgueilleusement le drapeau de l’aigle à deux têtes sur les mers voisines. Les solitudes de la Sibérie, qu’une seule piste, boue, poussière ou neige, frayée à travers les steppes et les forêts, rattachait à l’Europe, ne servaient qu’à recevoir ceux dont le tsar et les seigneurs voulaient se débarrasser, vivants ou morts : criminels et vieux croyants, favoris qui avaient cessé de plaire, honnêtes gens qui gênaient les intrigues de cour, ennemis politiques, tous ceux qui restaient déclassés par leurs fautes ou par leurs vertus ; ceux qu’on envoyait en Sibérie étaient les pires et les meilleurs. Une société dont l’institution fondamentale était l’esclavage ne pouvait faire autrement que se compléter par un lieu d’exil considéré dans toute son étendue comme une immense prison. Des bagnes spéciaux, où l’existence avait été réglée d’une manière méthodiquement atroce, recevaient les malheureux que l’on voulait faire mourir avec accompagnement de tortures ; mais la grande majorité des exilés allaient grossir le nombre des immigrants, chasseurs, commerçants, aventuriers ou fugitifs qui s’établissaient çà et là, autant que possible loin des fonctionnaires représentant le pouvoir central. Venus de toutes les parties de l’empire, Russes et Polonais, Slaves et Allophyles, les exilés et les immigrants de races diverses qui se croisèrent eux-mêmes avec les rares habitants du pays, Turkmènes et Bouriates, Toungouses et Yakoutes, constituèrent une nation nouvelle dans laquelle domine le type Grand-russien mais qui garde cependant un caractère original dans l’ensemble des provinces de la Slavie russienne[13].

Simple lieu d’exil et territoire de chasse aux pelleteries, la colonie sibérienne n’avait pas assez de ressort à la fin du dix-septième siècle pour trouver de même sa frontière du côté de la Chine : des individus isolés étaient les seuls qui s’aventurassent dans l’empire du midi, en compagnie de caravanes mongoles ou mandchoues. C’est en 1567, dit-on, que les Cosaques russes se présentèrent pour la première fois à la cour de Péking ; mais ils ne furent pas reçus parce qu’ils n’arrivaient pas les mains pleines, en qualité de tributaires. En 1619, un Russe se vit également refuser audience pour le même motif et, en 1653, un ambassadeur direct du tsar Alexis, Baïkov, dut se retirer parce qu’il refusa, disent les documents russes, de se prosterner devant le trône du dragon. Pourtant les relations commerciales prenaient de l’importance entre les sujets des deux empereurs, jaune et blanc ; en 1689, les gouvernements limitrophes signèrent leur premier traité, celui de Nertchinsk, d’après lequel la Chine, qui était alors la puissance incontestablement prépondérante, obtint en effet le maintien de sa prééminence en faisant raser quelques campements dans l’Amour et reporter la limite idéale des deux Etats sur la crête du Stanovoï.

N° 410. La Chine à l’époque mandchoue.
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La Chine avait eu ses révolutions comme l’Europe, et, par un remarquable parallélisme des événements, les dissensions religieuses prirent aussi leur grande part dans ce chaos politique. L’empereur Chi-Tsung, qui appartenait à la dynastie des Ming, fut, de l’autre côté de l’Ancien Monde, un protestant à sa manière, ordonnant même de détruire tous les temples bouddhistes de la capitale (1536) et d’en employer les trésors à la construction d’un temple pour sa mère ; c’est-à-dire qu’il voulait en revenir à la pureté de la foi, au culte primitif des ancêtres, de même que Luther faisait retour à la parole de l’Evangile. A la fin de sa vie (1566), Chi-Tsung fit démolir tous les autels taoïstes de son palais, parce que l’intercession des prêtres n’avait pas réussi à lui procurer tel élixir d’immortalité[14] que Catherine de Médicis et tant d’autres personnages superstitieux de l’Occident
potiche chinoise représentant
la duchesse de bourgogne
cherchaient à la même époque et par des moyens analogues. Mais, en lutte avec elle-même, la Chine était d’autant moins forte pour résister à la pression des ennemis du dehors ; de même que l’Europe envahie par les Turcs, elle était périodiquement attaquée par les pirates japonais et par les nomades mongols. Les premiers s’emparèrent pour un temps de Ningpo, des iles Tchusan, de Cbanghaï, de Sutchou, d’Amoï et autres points de la côte du Fo’kien. Les seconds, commandés par Anta ou par son fils Sihlina, se ruaient chaque année dans les provinces septentrionales de la Chine pour en rapporter autant de butin qu’ils désiraient : il fallut à la fin acheter très chèrement la paix.

Puis ce fut le tour des Mandchou. Un chef de clan très audacieux et d’une haute intelligence, Nurchatchu, que la légende dit être descendu d’une vierge fécondée par la « pie divine »[15], ayant eu à se plaindre d’un manque de foi chez les représentants des Ming, résolut d’unir tous les Mandchoux en une seule nation pour les lancer contre l’Empire. Il prépara lentement mais sûrement sa vengeance et, en 1616, ayant enfin constitué ses forces d’attaque, il prit officiellement le nom d’empereur « par le décret du ciel » et fit choix, par l’emprunt de caractères mongols, de douze radicaux symboliques desquels devaient, être dérivés tous les autres mots de la langue mandchoue, voulant ainsi opposer civilisation à civilisation. Pour mettre les puissances célestes de son côté, s’adressant à tout son peuple armé, il fit réciter devant lui les « sept griefs » mortels qu’il avait contre la Chine, puis il fit brûler solennellement le document accusateur, afin que la fumée en montât vers le ciel et lui assurât, avec la faveur des dieux, la
potiche chinoise représentant
le roi louis xiv
satisfaction de sa « haine immortelle ».

Les quatre armées chinoises, représentant ensemble une force de 470 000 hommes, furent battues séparément en 1618, et Nurhatchu eut même la joie de forcer les portes de la Grande Muraille, à Chanhaïkuan ; mais, ayant à passer dans l’étroit chemin qui mène vers la capitale et dont il ne possédait pas les points d’appui, il dut rester en arrière pour tâcher de s’emparer de la ville forte de Ming-Quen. Cette dernière tentative (1626), fut infructueuse, et le grand chef mourut de chagrin de n’avoir pas accompli son œuvre. Mais ce qu’il n’avait pu faire, les révolutions intérieures de la Chine, aidées même par une incursion temporaire des Hollandais à Formose, dans les Pescadores et dans le district d’Amoï, le firent pour sa dynastie. Un premier siège de Péking, tenté par les Mandchoux en 1629, n’avait pas réussi ; défendue par le canon, la ville avait vigoureusement résisté aux barbares ; elle ne résista point aux Chinois révoltés qui, depuis une quinzaine d’années, bouleversaient l’Empire. En 1644, le chef des insurgés venait de s’installer à Péking et de se proclamer empereur, mais à peine avait-il eu le temps de sentir qu’il était le « Fils du ciel » qu’on le renversait lui-même. Un de ses généraux offensés, celui qui veillait aux frontières du nord-est, fit appel aux Mandchoux pour venger la dynastie légitime des Ming. Le nouveau maître fut complètement vaincu à Chanhaïkouan, et le jeune roi des Mandchoux, enfant de six ans, fut proclamé empereur de Chine : la dynastie des Tsing était fondée. Cependant dix-huit années se passèrent avant que les derniers défenseurs du loyalisme chinois fussent définitivement vaincus : il fallut les poursuivre jusqu’en pleine Barmanie et dans les îles de la mer, aux Pescadores et Formose. Le plus fameux empereur de la Chine moderne, Kanghi, était sur le trône lorsque la domination des Mandchoux, qui s’était ingénieusement assouplie aux exigences de l’étiquette chinoise, reçut enfin l’adhésion universelle des sujets.

Ce fut la grande époque historique de la pénétration du christianisme dans l’empire chinois. Il n’y avait point eu de continuité entre les âges du christianisme nestorien et ceux de la propagation du catholicisme européen. Les nestoriens avaient été exterminés pour la plupart, et certainement la longue durée du temps pendant lequel ils restèrent éloignés de leur milieu d’origine, parmi des populations de race et de mœurs très différentes, ne leur avait laissé pour héritage religieux que des formules et des gestes dont ils ne comprenaient plus le symbolisme : on peut donc dire que le culte de Rome ne fit son apparition dans l’Extrême Orient qu’à la fin du treizième siècle, avec l’italien Montcorvino ; il groupa de nombreux pratiquants autour de lui, grâce à la tolérance naturelle des Chinois pour toutes les cérémonies qui n’excluent pas les rites traditionnels de la vénération des ancêtres. Le christianisme était toléré à la condition de se déguiser, et, lorsque les commerçants européens, Portugais et autres, purent s’établir en hôtes dans les villes du littoral chinois, ils furent les premiers à décourager les efforts des missionnaires chrétiens, craignant à juste raison que la propagande de ces prêtres ne compromît leurs intérêts. Macao, le comptoir qui avait été concédé aux Portugais pour leur trafic, ne devint point, comme Rome l’espérait, le parvis de la grande Église d’Orient.

Cependant un jésuite italien, Ruggiero, vêtu en Chinois, réussissait, en 1581, à pénétrer dans Canton et, l’année suivante, il était suivi par le fameux Ricci, qui finit par devenir un grand mandarin et par jouer un rôle politique important. Il arrivait dans l’Empire à une époque des plus critiques pour les destinées de la nation, puisque les Mandchoux commençaient alors les invasions qui devaient avoir pour conséquence le renversement de la dynastie chinoise des Ming. Les simples prêtres étrangers surent se mouvoir aisément dans ce monde de ruses et d’intrigues qu’agitait le conflit des intérêts entre les partis, et, bientôt, ils se rendirent indispensables. On sait combien grandes étaient alors les ambitions de l’ordre : il visait à l’empire de l’univers ; ses envoyés, sachant se faire « tout à tous », allaient N° 411. La rivière de Canton et Macao.
Reproduction du Levé des Jésuites.
vivre en simples au milieu des sauvages, en savants diplomates parmi les civilisés. Partout il leur fallait réussir, chez les Guarani du Paraguay comme chez les Chinois et les Mandchous de l’Orient d’Asie. Mais, pour préparer à ces derniers un « chemin de velours » vers le christianisme occidental, les missionnaires eurent à pousser la tolérance jusqu’à se faire Chinois eux-mêmes en adaptant leur foi aux mœurs de la nation, en insistant beaucoup plus sur le seul vrai Dieu que sur les trois personnes divines, en ne voyant dans le culte des ancêtres qu’un acte louable de pitié filiale, en fermant les yeux sur les cas de polygamie justifiés par le désir de perpétuer une descendance mâle[16]. Grâce à toutes ces complaisances, dans lesquelles le dogme chrétien finissait par disparaître, la religion catholique put aspirer à prendre rang dans l’empire à côté des autres religions officiellement constatées, confucianisme, bouddhisme, taoïsme, et les prêtres jésuites devinrent de très hauts personnages : Adam Schaal fut même nommé docteur de Kanghi, mais ce poste « trop » enviable lui coûta cher, puisque les régents le jetèrent en prison et le condamnèrent à être « coupé en mille morceaux », peine qui fut commuée en détention perpétuelle[17].

La grande période d’honneur pour les missions des jésuites date du règne de Kanghi qui prit le gouvernement personnel en 1667, homme intelligent et désireux de laisser un grand souvenir dans l’histoire. Kanghi reconnut aussitôt la valeur scientifique des missionnaires dont l’ordre des jésuites l’avait entouré et qui avaient été choisis avec soin parmi les pères les plus instruits, astronomes, mathématiciens, géographes. Après avoir établi une sorte de concours entre les savants indigènes et les missionnaires étrangers, Kanghi désigna le père Verbiest pour rédiger un nouveau calendrier, et l’astronome flamand, plus intransigeant en science qu’il ne l’était pour le dogme religieux, maintint avec rigueur les corrections qu’il dictait à ses collègues chinois. Le rôle scientifique des pères jésuites prit même une telle importance que Kanghi les chargea d’explorer l’empire, d’en dresser la carte détaillée et leur abandonna tout un personnel de mandarins pour cette œuvre capitale. C’est en 1708 que les missionnaires Bouvet, Régis et Sartoux commencèrent la construction de ce précieux document, antérieur même aux travaux du même genre entrepris dans l’Europe occidentale. Jusqu’à l’époque moderne, inaugurée sur le littoral par les ingénieurs hydrographes des diverses nationalités, et dans l’intérieur de la Fleur du Milieu par les Fritsche, les Richthofen, les Chevalier et autres géodésies et géographes, cette carte des jésuites servit de point d’appui pour l’étude de l’Asie orientale.

Cependant, le même Kanghi, qui devait ample reconnaissance à ces missionnaires de l’ordre, au nom du progrès scientifique, se crut obligé de sévir contre la religion de l’Occident. Les dominicains et les franciscains constituaient le gros de l’armée des convertisseurs marchant à l’invasion de l’Orient, mais ils n’avaient point les talents diplomatiques des disciples de Loyola : êtres simples, peu développés intellectuellement, n’ayant d’autre passion que celle de conquérir les âmes à la sainte Église et se laissant aller volontiers au fanatisme du martyre, ils prêchaient candidement leur foi en se heurtant, au mépris de toute prudence, contre les coutumes chinoises qui leur paraissaient opposées aux commandements de Rome. La « question des rites », c’est à dire des honneurs rendus aux ancêtres et à Confucius, fut décisive en Chine, et le contrecoup en fut redoutable dans tout le monde chrétien. Les jésuites prudents autorisaient ces rites, les ardents dominicains les dénonçaient comme impies, et les autorités de l’Eglise, prises de part et d’autre entre leurs intérêts, se trouvaient fort perplexes. En 1645, Innocent X condamnait les rites chinois sur l’exposé du dominicain Morales. En 1656, Alexandre VII les autorisa sur un nouvel exposé du jésuite Martini. En 1669, Clément IX confirme à la fois les deux décrets de ses prédécesseurs[18], espérant échapper ainsi au danger d’une solution. Puis en 1693, s’accomplit enfin l’acte de condamnation officielle, presqu’immédiatement après la proclamation d’un édit de tolérance absolue.

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Cl. J. Kuhn, édit.
japon, une porte de tokio

Sous la « houlette » des pasteurs dominicains, les catholiques se comptèrent bientôt par centaines de milliers dans les provinces du Sud et celles de la vallée du Yangtse. Mais peut-être le succès de la propagande dans ces régions du Midi était-il causé partiellement par les sentiments de révolte qui fermentaient encore dans la population contre les conquérants venus du Nord. Aussi le vice-roi de Canton supplia-t-il l’empereur, en un long mémoire (1716), de parer au danger et d’expulser les missionnaires, ces hommes « dont l’unique but était de séduire les âmes pour les entraîner à croire des doctrines contraires à celles des grands sages de la Chine ». Kanghi agréa la demande du vice-roi de Canton, et, tout en prenant des mesures d’exception en faveur de quelques-uns des résidants de Péking, il décréta le bannissement de tous les autres prêtres catholiques, avec peines sévères contre ceux qui continueraient de résider secrètement dans les provinces. La raison déterminante de l’acte de proscription, analogue à celui que Louis XIV, le Kanghi de l’Occident, venait de prendre contre ses sujets de religion protestante, provenait de l’audacieuse intervention de Rome dans les affaires intérieures de la Chine. Jaloux de son autorité, Kanghi avait été indigné de voir un légat du Pape se permettre de s’établir à Péking pour décider de choses qui intéressaient directement son empire, et, en outre, il voulait en finir avec les ennuis que lui donnaient les dissensions des jésuites et des religieux d’autres ordres.

En réalité, ces événements constituaient un triomphe de l’Église catholique traditionnelle contre les jésuites, mais un triomphe bien chèrement acheté puisque l’Église elle-même y perdait une des plus importantes provinces de son domaine. Car la persécution fut efficace. La religion des Occidentaux, après son ère de prospérité, disparut presqu’entièrement de l’empire jusqu’à la nouvelle invasion des missionnaires qui se produisit au dix-neuvième siècle, sous la pression commerciale et politique de la société européenne. Mais la phase moderne de la propagande ne présente pas les mêmes conditions que l’ancienne : elle s’adresse beaucoup moins à la population résidante et travailleuse des « Cent familles » qu’à ceux des habitants, plus ou moins déclassés, qui ont intérêt à trouver des protecteurs mondains dans leurs « pères spirituels »[19] et, par leur entremise, dans les consulats des puissances étrangères.

C’est également dans la partie méridionale du Japon que le christianisme avait fait le plus de progrès après l’arrivée de François Xavier en 1549. Si l’on en croit les rapports des missionnaires jésuites, près de deux cent mille fidèles, constitués en deux centaines de communes religieuses, auraient confessé la foi catholique avant la fin du onzième siècle. D’après Charlevoix, historien du Japon, un prince aurait même envoyé une ambassade au « grand, universel et très saint Père du monde entier, le seigneur le Pape », pour témoigner de son obéissance et de sa docilité comme inquisiteur et destructeur de bronzeries. Mais le dictateur Taïkosama, le puissant maître japonais qui s’était débarrassé de la suzeraineté plus ou moins décorative de l’empereur de Chine, prit ombrage de cette ingérence politique d’envoyés étrangers prenant des airs de maîtres, prétendant diriger les consciences et même se substituer aux parents pour baptiser les nouveau-nés. En 1587, il lança un édit contre les visionnaires jésuites, leur ordonnant de quitter le pays dans le délai de vingt-quatre jours. Les religieux s’empressèrent de se conformer en apparence à cet ordre et, changeant d’habits, devinrent officiellement de simples trafiquants, comme les traitants portugais qui s’étaient établis à côté d’eux dans les ports. On consentit à tolérer leur présence sous ce déguisement : mais franciscains et dominicains vinrent les dénoncer au pouvoir, puis exciter les convertis les uns contre les autres. La guerre civile se produisit çà et là, et finalement l’édit d’expulsion fut rigoureusement exécuté. Des massacres eurent lieu, et les légendes racontent même que des milliers d’hommes auraient été jetés dans un cratère de volcan. Quoiqu’il en soit, des ambassadeurs portugais furent mis à mort comme appartenant à la religion des rebelles, et désormais il ne resta plus au Japon, pendant plus de deux siècles, que des chrétiens timides, pratiquant leurs rites en secret, sous le couvert du bouddhisme ou du sinto. L’ensemble du trafic direct avec l’Europe, par l’intermédiaire de quelques traitants hollandais, parqués devant Nagasaki, dans l’îlot de De Sima, fut limité en 1685, à la somme de 300 000 taels, soit environ deux millions de francs. Le gouvernement japonais voulait se ménager une lucarne d’entrée pour les curiosités et les merveilles du monde occidental, mais il avait pris soin de n’admettre que des protestants hérétiques, des maudits de l’inquisition, et des contempteurs du crucifix.

En cette période de son histoire, où le Japon, plus heureux que l’Inde et que les empires du Nouveau Monde, réussissait, grâce à son isolement et sa nature insulaire, a régler prudemment ses relations avec les Occidentaux, il accomplissait aussi une importante révolution intérieure, Véritable Richelieu du Japon, Taïkosama et son successeur Iya Yassa réussirent à rompre la puissance de la féodalité en augmentant le nombre et diminuant la valeur des fiefs, et surtout en leur attribuant de vains honneurs et des privilèges chimériques à la cour d’un prince également chimérique, l’empereur ou mikado, que l’adoration traditionnelle de ses sujets noyait en sa gloire et privait de tout contact avec les hommes, de toute prise énergique des événements. Quant au régent ou siogun, il se réservait le droit du commandement, l’action ; le nom de « Roi soleil » restait au prince enfermé, mais c’est au siogun que revenait la force pour susciter ou pour détruire.


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  1. Richard Heath, Notes manuscrites.
  2. H. J. Mackinder, Britain and the British Seas, p. 1, 4.
  3. H. J. Mackinder, Britain and the British Seas, p. 21.
  4. Ernest Nys, La Notion et le Rôle de l’Europe en Droit international.
  5. Olafson et Palsson, Voyages.
  6. Jacques Blainville, Revue des Revues, 1er févr. 1900.
  7. While, History of the warfare of Science…, trad. de Varigny.
  8. Th. H. Martin, Galilée ; Picavet, Revue Rose 1895.
  9. Seb. Gunther, Kepler, Galilei.
  10. A. Kintoch, History of the Kara sea trade route to Siberia.
  11. Al. Tratchevski, Revue internationale de Sociologie, août 1895.
  12. P. Mérimée, Étude littéraire sur Tourguenef.
  13. N. Yadrinzev, Webers von Pétri, Sibirien, p. 62.
  14. J. Macgowan. A History of China, pp. 495-499.
  15. Même ouvrage, p. 105.
  16. A. de Pouvourville, L’Empire du Milieu, p. 150.
  17. J. Macgowan, A History of China, p. 528.
  18. H. Hauret. La Mission de Kiangnan, p. 24.
  19. A. de Pouvourville, L’Empire du Milieu, p. 150.