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L’Homme généreux

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L’Homme généreux
drame en cinq actes et en prose
Chez l’auteur, rue du condé, n°5
Chez Knapen & fils
.

L’HOMME


GENEREUX,


DRAME


EN CINQ ACTES


Et en Prose.


Par Madame DE GOUGE,


Auteur du mariage de Cherubin.




À  PARIS,


l’Auteur, rue de Condé, N°. 5.
Chez Knapen & Fils, Imprimeurs-Libraires, rue
S. André des Arts, au bas du Pont S. Michel.



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M. DCC. LXXXVI.


Avec Approbation & Permiſſion.





PREFACE.

Je prie mon lecteur de me pardonner, ſi j’ai encore la témérité de lui préſenter une Préface de ma façon ; mais enfin le ſort en eſt jetté. Il eſt dans ma deſtinée de faire des Comédies remplies de défauts & de mauvaiſes Préfaces qui nuiſent aux médiocres ſuccès qu’elles peuvent obtenir à la lecture. Les hommes en général ne ſont-ils pas aveugles ſur leur compte ? Les uns, trop prévenus en leur faveur, les autres en portant un jugement trop ſevere ſur leurs défauts & ſans pouvoir s’abuſer, ne cédent-ils pas preſque toujours au penchant qui les entraîne ? On m’obſervera ſans doute que quand on ſe connoît ſi bien, il faut auſſi ſavoir ſe corriger, & renoncer à l’art d’écrire, lorſqu’on n’eſt doué que d’une imagination naturelle, qui ne peut plaire aux prétendus connoiſſeurs, aux pédans & aux plagiaires. Je dirai à cette eſpece d’hommes que tout eſt ſorti du ſein de l’ignorance, & que le ſeul génie de la nature a porté les arts & les talens au point où ils ſont parvenus. Les monumens que nous ont laiſſé les Anciens, en ſont une preuve inconteſtable. Eſt-il donc étonnant que les Modernes en étudiant ces premiers modeles, aient produit des ouvrages où le génie naturel eſt ſecondé par toutes les reſſources de l’art ? Cela doit-il diminuer la reconnoiſſance & la vénération que nous devons à ces premiers Ecrivains qui nous ont tracé par de ſentiers raboteux la grande & vaſte carrière que nous parcourons ? Partant du même point d’où ils ſont partis, je m’arrête dans un de ces ſentiers, où ſans doute ma place eſt fixée ; & je me garderai bien de faire de nouvelles obſervations, de crainte d’être entraînée dans des réflexions philoſophiques, d’où mes foibles moyens ne me permettroient pas de me tirer avec gloire. Ce ſeroit donner une nouvelle matiere à quelques-uns de nos pédans & puriſtes de me traiter avec une rigueur barbare, qui décourage les talens naiſſans, & qui fait trembler une femme. Il eſt cependant des ſages, des hommes juſtes & éclairés faits pour connoître le mérite qu’il y a de produire même un foible ouvrage, & dont la cenſure moderée eſt plus propre à inſtruire qu’à effrayer. Voilà les hommes équitables dont le jugement ne ſe dément jamais ; ils m’en ont donné les preuves les plus ſenſibles[1]. C’eſt à eux que j’en appelle, à qui je demande une indulgence que je ſuis sûre d’obtenir, lorſqu’ils ſeront perſuadés que j’ai reçu une éducation comme on l’auroit donnée du tems du grand Bayard ; & le haſard me place privée de lumieres dans le ſiecle le plus éclairé. Je ſais donc peu de choſes ; je n’ai que quelques notions qui ne ſe ſont pas confondues dans ma mémoire, & un grand uſage de la ſcène, ſans connoître nos Auteurs. M. de Belloy nous dit que Gaſton étoit né Général, comme Homere étoit né Poëte. Certainement je n’ai pas l’orgueil de me placer au rang de ces deux grands hommes ; mais, d’après la lecture de mes foibles productions, je laiſſe aux vrais connoiſſeurs à juger ſi en effet j’ai reçu de la nature le germe inné du talent dramatique, qui, developpé & ſecondé par l’inſtruction, m’auroit pu faire diſtinguer dans cette carriere. Il m’eſt donc permis, d’après l’aveu que je fais, de tirer vanité de mon ignorance, & de défier même ceux qui voudront me critiquer, malgré la ſupériorité qu’ils pourroient avoir ſur moi par leurs connoiſſances générales, dont ſouvent ils font un très-mauvais uſage.

Tous ceux qui connoiſſent mes foibles talens, me perſuadent qu’un homme de lettres conſommé dans l’art d’écrire tireroit un parti très-avantageux de mes productions. Je ne demanderois pas mieux que de rencontrer cet homme qui ne dédaigneroit pas de s’aſſocier à mon travail ; mais cet homme, dis-je, il le faudroit de bonne foi ; il faudroit qu’il ne cherchât point à uſurper mes ſujets, & que ſatisfait de partager la gloire & le profit, il prît ſeulement la peine d’en épurer le ſtyle. Je crois, ſans m’abuſer ſur mon compte, que le plus grand reproche que l’on peut me faire, eſt de ne ſavoir pas l’art d’écrire avec élégance qu’on exige aujourd’hui. Elevée dans un pays où l’on parle fort mal ſa langue, & ne l’ayant jamais appriſe par principes, il eſt étonnant que ma diction ne ſoit pas encore plus défectueuſe. Si je croyois cependant qu’en adoptant la maniere des autres, je puſſe gâter le naturel qui m’inſpire des ſujets neufs, je renoncerois à ce qui pourroit m’être le plus indiſpenſable. Peut-être me pardonnera-t-on, en faveur de la nouveauté, ces fautes de ſtyle, ces phraſes plus ſenſibles qu’élégantes, & enfin tout ce qui reſpire la vérité.

On m’a reproché trop de précipitation dans ma piece de Chérubin. Je repréſenterai modeſtement que tous ceux qui commencent ſont toujours preſſés & emportés par une ardeur qui ne peut ſe dompter qu’à force de travail. Je commence moi-même à éprouver ce ralentiſſement d’une imagination jadis trop prompte, & à devenir plus difficile ſur le choix de mes ſujets, & ſur la maniere de les traiter. Lorſque j’ai fait mention dans la Préface du mariage de Chérubin de mon extrême facilité, je n’ai prétendu qu’excuſer les fautes qui accompagnent preſque toujours un premier eſſai. Je ne promets pas même de me corriger parfaitement, & l’on n’exigera point ſans doute de moi des chefs-d’œuvres.

La Piece que je préſente aujourd’hui au Public eſt ſans doute plus réfléchie ; à la vérité j’y ai mis plus de 24 heures. J’aurai l’orgueil de dire encore que des connoiſſeurs parmi des gens de lettres m’ont vivement ſollicitée de la préſenter aux François, en lui pronoſtiquant un ſort des plus heureux. Ô bonheur, ne ſeras-tu donc jamais fait pour moi, & irai-je encore détruire, en me livrant à un fol eſpoir, le calme & la paix dont je jouis avec la Comédie Françoiſe ! Elle voulut bien accueillir mon premier Ouvrage. Un ſecond rompit les liens qu’elle avoit contractés avec moi. Un paiſible raccommodement a remis les choſes dans leur premier état, & je craindrois trop la rechûte d’une troiſieme lecture. Ce n’eſt point un refus que je redoute ; ſans doute j’en éprouverai plus d’un ; mais ce ſont les entraves, les déſagrémens, l’incertitude d’être reçue, l’attente cruelle d’être jouée, & la trop juſte frayeur d’écheoir à la repréſentation. L’on me dira que ſi tous les Auteurs en agiſſoient de même, il n’y auroit plus de nouveautés ſur nos théâtres ; mais comme il y en a de plus patients & de plus courageux que moi, mes prétentions ne diminueront point les chûtes & les rares ſuccès ſur la ſcène dramatique, où nos bons Auteurs n’ont preſque rien laiſſé à déſirer, & où l’on maltraite quelquefois injuſtement ceux qui font de nouveaux efforts. Qu’on m’imprime… qu’on m’imprime donc !… Voilà du moins le plaiſir qu’on ne m’ôtera pas. Et le Cenſeur, dira-t-on, & la critique des Journaliſtes, & le petit manege des Libraires… Tout cela eſt peu de choſe, ſi un ouvrage de théâtre mérite quelques ſuffrages, à la lecture. Hé, comptez-vous pour rien nos théâtres de Provinces ? pluſieurs de nos meilleures pieces n’y ont-elles pas d’abord été jouées ? C’eſt encore un eſpoir qui me reſte, & ſi le bonheur vouloit un jour me ſourire, ne verrois-je pas proſpérer mon homme généreux au Théâtre François ou au Théâtre Italien ?

En attendant de voir réaliſer cet agréable ſonge, je dois indiquer aux directeurs qui feront jouer cette piece les coupures néceſſaires. Je crains que Madame de Valmont ne s’arrête trop long-tems ſur une matiere qui n’intéreſſe qu’elle, & qu’on trouvera peut-être nuiſible à l’action. On pourroit auſſi ôter ce que dit Laurette, ainſi que la Fontaine, & dépouiller l’Ouvrage de tout ce qui n’a pas rapport à l’intrigue de la piece. Ce ſont encore de nouvelles difficultés qu’on va m’objecter. Pourquoi, dira-t-on, inſérer des motifs étrangers au ſujet ?

Autre obſervation de ma part qui peut donner un plus vif intérêt à ce Drame. Je puis aſſurer que la plupart des caracteres que j’ai tracés, exiſtent dans la ſociété actuelle, comme Madame de Valmont, le cruel la Fontaine, le Marquis de Flaucourt. Quant à la ſage Marianne, au généreux Comte de S. Clair & au brave la Fleur, on les pourra peut-être ſuppoſer tirés de mon imagination ; car en effet il eſt bien rare de trouver dans la ſociété des ames ſi pures ; mais une mere pourra mener ſa fille à cette Piece, les jeunes gens pourront y recevoir des préceptes qui les rapprocheront de cet amour filial, qui eſt ſi rare aujourd’hui.

Les Mémoires & les Lettres que je fais imprimer en même tems, m’ont donné l’idée de ce Drame. Ces Mémoires, dis-je, prouvent les malheurs de Madame de Valmont, l’injuſtice & la cruauté d’une famille riche & diſtinguée, à qui elle eſt lié par le ſang, & qui n’a jamais rien fait pour elle. Voilà le moyen de la rendre intéreſſante dans ma Piece, & c’eſt à juſte titre que je lui fais dire ce qui eſt relatif à elle-même ; ſans doute elle ne touchera pas moins les perſonnes peu inſtruites de ces faits, & encore plus celles qui connoiſſent ſes malheurs & ſon ſort. Voilà ce dont je devois prévenir les lecteurs.

Pour Mons la Fleur qu’on me permettre de lui donner une petite place dans cette Préface, perſuadée que le Public en général applaudira à l’enthouſiaſme que m’inſpire un de nos plus célebres Acteurs à qui je dois la création de ce caractere. Tous ceux qui ont lu mon Ouvrage, en ont été ſurpris, & n’ont pu concevoir qu’il ſe fût préſenté à l’imagination d’une femme. Je conviens que je n’en aurois pas eu l’idée, ſi je ne l’avois deſſiné d’après l’Acteur étonnant qui m’en a fourni le modele.

C’eſt au moment de perdre cet homme unique, qui ne nous laiſſe aucun eſpoir d’être remplacé, que je voudrois que le Public, qui admire tous les jours ſes talens, ſe réunît pour le retenir, malgré lui, encore quelques années ſur la Scène. Cette perte irréparable va augmenter les regrets des connoiſſeurs, en diminuant le nombre de quelques talens précieux qui nous reſtent. Je ne connois ce grand Comédien que par l’impreſſion qu’il m’a faite dans les différens rôles que je lui ai vu remplir avec tant de ſuccès. Mon ſuffrage eſt donc déſintéreſſé, n’ayant pas même l’eſpoir de le voir dans une de mes Pieces. Pourroit-on le méconnoître au portrait que j’en fais ? Mais pour ma propre ſatisfaction, je me plais à retracer ſe produit & ſemble ſe multiplier tous les jours. Voyez-le lorſqu’il s’agit de peindre les effets de l’ivreſſe, genre bien commun ; mais bien difficile à rendre de ſang-froid. Cet Acteur ne varie-t-il pas ce même genre, en conſervant la tenue des caracteres, & en répondant parfaitement à l’intention de l’Auteur ? par exemple, dans le Mercure Galant, dans le Roi de Cocagne & dans les vacances, n’offre-t-il pas des nuances & des couleurs différentes ? Pourra-t-on jamais oublier ce qu’il étoit dans le Bourgeois Gentilhomme, dans Turcaret, dans Figaro & dans le Legs ? Dans chaque rôle ce n’eſt plus le même homme. Obſervez-le enſuite dans la grande livrée, que d’eſprit, de fineſſe & de vérité !

Bruſque & ſenſible dans le Bourru bienfaiſant, bon ſerviteur dans le Philoſophe ſans le ſavoir, & unique Michau dans la partie de Chaſſe d’Henri IV. Je ne puis voir cet homme ſans un nouvel intérêt ; & lorſque je me repréſente que dans peu de mois nous en ſerons privés, l’admiration qui me tranſporte pour le vrai talent me fait verſer des larmes ſur ſa retraite qu’on devroit encore éloigner.

Ah ! ſi je pouvois eſpérer que pour égayer ſes momens, il voulût s’occuper du vertueux la Fleur, en jouant cette Piece avec ſes amis, avec quel tranſport j’irois dans ſa ſolitude pour jouir doublement du doux plaiſir de le voir dans un genre où ſon talent naturel, aidé par la magie de l’art, l’a rendu inimitable.



ACTEURS.


Le Comte de SAINT-CLAIR.

MARIANNE.

Le jeune MONTALAIS, frere de Marianne, & Secrétaire du Comte.

Le vieux MONTALAIS, pere de Marianne.

Madame de VALMONT, jeune veuve, grande amie du Comte, & protectrice de Marianne.

LA FONTAINE, vil agent du Marquis de Flaucourt.

LA FLEUR, Sergent Recruteur.

GERMEUIL, valet du Comte.

LAURETTE, apprentie de Marianne.


La Scène ſe paſſe à Paris, chez le Comte & chez Marianne.




L’HOMME GÉNÉREUX


DRAME.



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ACTE PREMIER.


Le théâtre repréſente un cabinet richement décoré, orné de portraits & d’eſtampes.


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Scène PREMIERE.


Le Comte, ſeul, en robe de chambre galante, occupé à écrire.

Le Marquis de Flaucourt eſt parti pour ſa terre, ſans me donner aucune ſatisfaction ſur le compte de ſa sœur… que pourrois-je lui dire ? je brûle cependant de la voir.

C’eſt chez elle que j’ai vu cette aimable perſonne… Ah, Marianne, votre image me ſuit par-tout ! Quel eſt donc le pouvoir invincible de la beauté ? Je bravois depuis long-tems ce ſexe frivole ; j’avois fait vœu de ne pas me laiſſer ſubjuguer par ſes charmes. Faut-il qu’une ſeule entrevue me faſſe oublier ainſi toutes mes réſolutions ? Ah ! que la raiſon reprenne ſon empire, cherchons le bonheur dans les charmes de l’amitié ; occupons-nous du ſoin de rendre heureux tout ce qui nous environne… ; baniſſons le ſouvenir de l’adorable Marianne : mais puis-je effacer de mon eſprit ſes graces touchantes, ſes traits enchanteurs, ſon maintien noble & ſimple ? Non, jamais je n’ai vu d’objet plus digne de plaire ; tout ce que l’on voit d’admirable & d’intéreſſant ſe trouve réuni dans elle… Je crains que Madame de Valmont, cette jeune veuve, ne ſe ſoit apperçue de mon trouble. Vertueuſe autant qu’aimable, inſtruite par le malheur dans le cours de ſa premiere jeuneſſe, elle n’en eſt que plus ſenſible au ſort des infortunés : devenue philoſophe pour elle-même, & ſans ceſſe occupée à ſoulager les maux d’autrui, elle a renoncé au tourbillon du monde, pour ſe livrer aux charmes de la littérature ; & badinant avec grace ſur les erreurs de l’âge, elle ſe croit aſſez vieille, dit-elle, pour devenir Auteur ; elle protege Marianne, qui ſans doute a mérité ſon eſtime. Cette jeune perſonne ſemble annoncer, par la ſimplicité de ſes vêtemens, qu’elle eſt dans l’indigence : ſi je pouvois adoucir ſon ſort… ! Mais je crains que mes intentions ne paroiſſent ſuſpectes, je n’oſe pas même faire des queſtions à Madame de Valmont… N’importe, duſſai-je lui avouer l’impreſſion que Marianne a produit ſur moi, je veux connoître ſon état… Je lui demande un rendez-vous par cette lettre ; faiſons-la lui remettre dans le moment… Germeuil, holà… ; il n’arrive pas… ; ce maraud ſe fait toujours attendre… Germeuil ! Germeuil !


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Scène II.


LE COMTE, GERMEUIL.

Germeuil, accourant.

Monsieur, me voilà à vos ordres, M. le Marquis de Flaucourt vient de partir.


Le Comte.

Je l’ai vu de mon cabinet monter en voiture ; ſans doute ce n’eſt pas pour long-tems : mais je ſuis bien ſurpris qu’habitant la même maiſon, il ſoit parti ſans me rien dire. Germeuil, vas porter cette lettre à Madame de Valmont, & dis-lui que j’attends ſa réponſe.


Germeuil.

J’y cours.


Le Comte.

Avant de ſortir, dis à mon Secrétaire que je veux lui parler.


Germeuil.

Votre Secrétaire, Monſieur ! Ah, ma foi, il eſt déjà bien loin. Il ſait que vous ne vous levez pas matin, & il eſt ſans doute allé à ſes petites affaires.


Le Comte.

Juſqu’à préſent je n’ai pas à me plaindre de ſon zèle, de ſon aſſiduité : mais ce qui m’étonne de ſa part, c’eſt de le voir mal vêtu, malgré tous les avantages qu’il a chez moi. La Fontaine ſon protecteur, celui qui me l’a procuré, m’a aſſuré que c’étoit un orphelin, même ſans connoiſſances ; je n’ai pas fait d’autres informations ; ſon air de candeur & d’honnêteté a toujours aſſez parlé en ſa faveur pour m’inſpirer la plus grande confiance en lui.


Germeuil.

Je n’ai rien à vous dire de ce jeune homme, je le crois, comme vous, un honnête garçon : mais, Monſieur, permettez-moi de vous obſerver… Comment avez-vous pu vous en rapporter à la bonne foi de celui qui vous l’a donné ? je le connois, c’eſt bien le plus grand fourbe… !


Le Comte.

Je ne le connoiſſois pas alors ſous ce point de vûe, & n’ayant rien remarqué dans le jeune Montalais qui pût m’inſpirer de la défiance, je n’ai dû former ſur lui aucun ſoupçon déſavantageux.


Germeuil.

Le Marquis de Flaucourt, frere de Madame de Valmont, ſuit en tout les conſeils du perfide la Fontaine, en dépit de toute ſa famille. Cet aventurier ſe dit deſcendant d’un Grand d’Eſpagne, tandis que des gens bien inſtruits ſavent qu’il eſt le fruit d’un commerce illégitime entre des perſonnes de baſſe extraction. Ne voilà-t-il pas, Monſieur, une belle origine, pour ſe dire l’ami du Marquis de Flaucourt ! Je ne critiquerois pas cependant ſa naiſſance, parce que ce n’eſt pas à moi, ſimple valet, à dénigrer la généalogie de mes égaux : mais je ne mets point de ce nombre un ſcélérat de cette eſpece ; & dans le plus bas étage, l’homme peut ſe diſtinguer par ſes ſentimens.


Le Comte.

Je ſuis de ton avis, Germeuil. Un ſerviteur qui penſe comme toi, & raiſonne avec autant de juſteſſe, eſt toujours sûr d’être eſtimé de ſon maître : mais dis-moi, que penſes-tu de mon Secrétaire ?


Germeuil.

Ma foi, Monſieur, à vous parler franchement, malgré la bonne idée que j’ai de ce jeune homme, je crains qu’il ne s’entende avec ce dangereux la Fontaine.


Le Comte.

Je veux les examiner de plus près, & je te charge même d’épier leur conduite. Ne perds pas de tems, vas porter cette lettre, & à ton retour, je t’expliquerai mes intentions.


Germeuil.

Je pars.

Il ſort.


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Scène III.



Le Comte, ſeul.

Le Marquis de Flaucourt avoit ſes raiſons pour me cacher ce voyage ; il ſent bien que je n’approuverai pas la conduite qu’il tient avec ſa ſœur : mais voici la Fontaine ; feignons & tâchons de lire dans cette ame ténébreuſe.


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Scène IV.


LE COMTE, LA FONTAINE.



La Fontaine.

Voici, M. le Comte, une lettre que le Marquis m’a chargé de vous remettre à ſon départ.


Le Comte, prenant la lettre, & le regardant avec mépris, en la décachetant.

Sans doute vous ſavez ce qu’elle contient, M. de la Fontaine ?


La Fontaine.

Je ne ſuis pas le Secrétaire du Marquis de Flaucourt, je ſuis ſon ami.


Le Comte.

On ne cache rien à un ami auſſi fidele : mais à propos de Secrétaire, j’en tiens un de vous en qui j’ai la plus grande confiance.


La Fontaine, à part.

Ce n’eſt pas là ce que je veux.


Le Comte.

Je vous avoue que j’en fais le plus grand cas ; je vais vous communiquez un plan qu’il a conçu, bien fait pour intéreſſer l’humanité.

[à part].

Il faut que j’amene de loin ce que je veux ſavoir de lui.

[Il entre dans une bibliothèque].


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Scène V.


La Fontaine, ſeul.

En plaçant Montalais chez le Comte de Saint-Clair mon ſeul but fut de l’éloigner de la maiſon de ſon pere, parce qu’il étoit un obſtacle aux vûes que j’ai ſur ſa ſœur… Je le donnai pour un orphelin ; mes intérêts & les ſiens, quoique différens, exigent que nous entretenions le Comte dans cette erreur : mais, ſi la fortune venoit à le favoriſer, il la répandroit ſur ſa famille ; alors je verrois tous mes projets détruits, & le fruit de mes travaux ſeroit perdu pour moi… Non, je le forcerois plutôt à renoncer aux bienfaits du Comte, ſi Marianne ne répondoit pas à mon attente. Le Marquis de Flaucourt en eſt fort épris ; ſi elle ſe conduit bien avec moi, je pourrois en faire une Marquiſe… Ce jeune étourdi n’écoute que ſa fougue, & ſuit aveuglement l’impulſion que je lui donne… C’eſt par mes conſeils qu’il eſt parti pour ſa terre, où il reſtera quelques jours ; je ſuis maître chez lui, je profiterai de ſon abſence & de ſon or, & à ſon retour il trouvera les choſes aſſez bien diſpoſées. Il ne me reſte plus qu’à imaginer un expédient pour me procurer un rendez-vous avec Marianne.

[Réfléchiſſant.]

Dans l’appartement même du Marquis. Oui, ſes yeux innocens ſeront éblouis par l’éclat du luxe ; ſes parens ne feront aucune difficulté pour la laiſſer venir avec moi, j’ai gagné leur confiance… Que m’importe le projet du Comte ?

[Il va pour ſortir.]


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Scène VI.


LA FONTAINE, le jeune MONTALAIS.

Le jeune Montalais.

Monsieur !… ô mon protecteur ! je ſuis perdu, ſi vous m’abandonnez !


La Fontaine.

Qu’avez-vous donc, mon cher Montalais ? vous parroiſſez bien agité.


Le jeune Montalais.

Hélas ! vous me voyez tout troublé ; je ſuis au déſeſpoir. Vous connoiſſez les malheurs de ma famille ; je me trouvois trop heureux dans la place où je ſuis ; mes honoraires ſuffiſoient pour adoucir le ſort auquel les auteurs de mes jours étoient réduits depuis long-tems ; vous ſavez que ma pauvre ſœur contribue avec moi, par le travail de ſes mains, à les mettre à l’abri des horreurs de l’indigence : mon malheureux pere s’étoit dépouillé de tout ſon bien en faveur de ſes créanciers : mais, hélas ! le plus impitoyable de tous n’a jamais voulu conſentir à aucun arrangement ; il a la barbarie, au bout de dix ans, de menacer ce reſpectable vieillard d’une horrible priſon.


La Fontaine, à part.

Bon ! ceci ſervira bien mes projets.

[Haut].

Et comment nommez-vous ce créancier ?


Le jeune Montalais.

Son nom eſt Durand Banquier.


La Fontaine.

C’en eſt aſſez.


Le jeune Montalais.

Hélas ! j’étois tenté d’aller me jetter aux genoux de M. le Comte de Saint-Clair, & de lui avouer mes malheurs.


La Fontaine, avec hypocriſie

Jeune homme, gardez-vous en bien ; vous vous perdriez dans l’eſprit du Comte. C’eſt un homme qui, ſous une apparence de bonté, cache une ame dure. Songez que je vous ai fait entrer chez lui comme orphelin ; s’il découvroit aujourd’hui que vous avez une famille, vous lui deviendriez ſuſpect, & je ſerois compromis… Le voici ; obſervez-vous.


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Scène VII.


LA FONTAINE, le jeune MONTALAIS, LE COMTE.



Le Comte, dans le fond du théâtre tenant un papier.

Les voilà tous les deux. Fort bien ! [s’avançant & parlant au jeune Montalais]. Je viens de faire part à Monſieur de votre projet ; je le trouve aſſez bien conçu, & vous annoncez dans votre travail autant d’eſprit que de vertu ; l’humanité s’y montre dans tout ſon jour. Si le Gouvernement & le Public ne peuvent adopter votre plan, du moins ils applaudiront au zele patriotique qui vous anime.


Le jeune Montalais, ſoupirant.

Hélas ! un plus vif intérêt m’animoit quand je l’ai conçu ; il n’y a qu’un homme infortuné qui puiſſe peindre les dangers auquels la miſere expoſe.


Le Comte, poſant le papier ſur un ſecrétaire.

Vos parens ont dû éprouver bien des revers pour vous avoir laiſſé ſi jeune dans l’embarras. Vous paroiſſez bien élevé, & pour être né de gens pauvres, votre éducation n’a pas été négligée.


La Fontaine.

Je vous ai dit, M. le Comte, que c’étoit un orphelin, & que des perſonnes compatiſſantes avoient pris ſoin de ſon enfance.


Le Comte.

Heureux ceux qui ont ſi bien placé leurs bienfaits !… Mais c’eſt à lui que je parle. Répondez-moi, Montalais ; je vous ai pris chez moi avec la plus grande confiance ; depuis deux mois que vous y êtes, je ne vous ai fait aucune queſtion : mais lorſque j’ai pourvu à vos beſoins, pourquoi paroiſſez-vous dans ce même état d’indigence ? vous me forcez à ſoupçonner votre conduite… vous vous troublez, avouez-moi tout, & votre juge ſera votre ami.


Le jeune Montalais.

Ah ! M. le Comte, je ſerois indigne de vos bontés, ſi ma conduite étoit irréguliere. Vivre heureux auprès de vous ſans connoître la vertu, ce ſeroit pour moi un effort impoſſible.


Le Comte, à part.

Je ne puis m’en défendre ; ſa candeur eſt naturelle.


Le jeune Montalais.

Mon bonheur ſeroit parfait, s’il n’étoit empoiſonné par l’image de l’infortune de ceux qui me touchent de près.


Le Comte, ſurpris.

Vous m’avez dit que vous étiez ſans parens !


La Fontaine, avec ruſe.

Il veut parler de ſes amis. Quelqu’un d’eux ſans doute dans ce moment eſt malheureux. Il a l’ame ſenſible, & ne pouvant porter remede à leurs maux…


Le jeune Montalais, l’interrompant.

Hélas ! vous dites ce que j’éprouve ; ce ſont les peines des autres qui font le malheur de ma vie.

[En pleurant].

J’en ai l’ame déchirée.


Le Comte.

Il eſt beau d’avoir le cœur ſenſible : mais lorſqu’on ne peut ſoulager les maux d’autrui, il faut ſavoir mettre des bornes à ſa ſenſibilité. Si c’étoit pour un pere ou pour une mere, je ne pourrois blâmer votre affliction.


Le jeune Montalais, attendri.

Ah, Monſieur, ſi vous ſaviez…


La Fontaine, l’interrompant & bas.

Que faites-vous, vous allez vous perdre ?


Le jeune Montalais, à part, en regardant la Fontaine.

Quelle contrainte affreuſe !

[Haut au Comte].

Ô le meilleur des hommes ! Monſieur, mon protecteur ; que ne puis-je vous reveler tous mes chagrins ? Je me retire, & vous laiſſe avec mon premier bienfaiteur ; il connoît ma poſition, & mieux que moi il pourra vous inſtruire de ce qui m’afflige.

[Il ſort, le Comte le regarde en aller].


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Scène VIII.


LA FONTAINE, LE COMTE.

La Fontaine, à part.

Il va ſans doute me queſtionner au ſujet de Montalais : ſuppoſons-lui des torts qui le perdent dans l’eſprit du Comte.


Le Comte.

Il faut, Monſieur, vous expliquer plus clairement que vous ne l’avez fait juſqu’à préſent. Je tiens de vous mon Secrétaire, & à vous parler ſans feinte, j’ai de la confiance en lui ; elle ſeroit plus étendue encore, ſi vous n’en arrêtiez le cours ; en un mot, je vous ſuſpecte en tout.


La Fontaine.

Je ſuis étonné, M. le Comte, que vous teniez un tel langage, vous qui m’avez toujours honoré de votre eſtime.


Le Comte.

Je l’avoue, vous m’en aviez inſpiré : mais tout ce qui ſe répand ſur votre compte, me donne la plus grande défiance de votre caractere. On dit que vous avez perdu Madame de Valmont dans l’eſprit de ſon frere ; que dans la famille du Marquis de Flaucourt vous avez noirci cette jeune veuve.


La Fontaine, avec audace.

C’eſt Madame de Valmont qui m’impute toutes ces noirceurs. Si ſa conduite eût été plus réguliere, elle n’auroit pas donné priſe ſur ſa réputation.


Le Comte.

Cette odieuſe juſtification eſt digne de vous ; mais celui qui ne ſe plaît qu’au mal, eſt incapable de rendre juſtice à qui elle eſt due.


La Fontaine, méchamment.

Eh, quel tort lui fais-je ! quels ſont ſes droits ? Vous les connoiſſez, M. le Comte ; ils ſont bien peu de choſe.


Le Comte, avec émotion.

C’eſt ce que vous dites qui a peu de valeur. Quels ſont ſes droits ! en eſt-il de plus forts que ceux de la nature ? Mais un méchant ne la ſentit jamais.


La Fontaine.

M. le Comte ?


Le Comte.

M. la Fontaine ?


La Fontaine.

Je ſuis deſcendant d’un Grand d’Eſpagne.


Le Comte.

Pour deſcendre d’un Grand d’Eſpagne, vous avez l’ame bien petite.


La Fontaine, à part.

Payons d’effronterie.

[Haut].

M. le Marquis de Flaucourt me connoît ſous un autre aſpect.


Le Comte.

Il vous connoîtra mieux par la ſuite, & ſi ſon ame n’eſt pas tout-à-fait corrompue par vos odieux principes, il faudra vous rendre un jour la jusſtice que vous méritez : mais finiſſons cette altercation, & répondez-moi bref ſur le compte de Montalais ; vous connoiſſez le ſujet de ſa douleur. Quel eſt-il ?


La Fontaine, à part.

Prévenons l’indiſcrétion du jeune homme, & qu’elle tourne à ſon déſavantage.

[Haut avec hypocriſie].

Eh bien, Monſieur, il eſt tems que je me faſſe connoître. Vous ne m’avez jugé que ſur de faux rapports ; je ſaurai vous forcer à mieux m’apprécier. Un excès d’humanité m’a fait garder le ſilence ; mais je ſuis compromis, il eſt inutile de vous cacher plus long-tems la conduite déſordonnée de votre Secrétaire. Ce jeune Montalais, que j’avois cru ſi vertueux moi-même, n’eſt qu’un libertin, qui a fait connoiſſance avec des gens ſuſpects dont il entretient la fille.

[à part].

Il faut tout haſarder pour ſeconder mes projets, & pour me mettre à couvert.


Le Comte.

Que me dites-vous là ?

[avec bonhommie].

Mais vous me faites plaiſir de ne rien taire ; je veux ramener, ſi je puis, ce jeune homme à ſon devoir.


La Fontaine ſurpris & à part.

Pourſuivons & portons le dernier coup.

[haut].

Il eſt incapable de changer ; vous voyez comme il eſt mis ; tous les bienfaits qu’il reçoit de vous, il les porte ſans réſerve à cette fille.


Le Comte.

C’eſt donc une fille de mauvaiſe vie ?


La Fontaine.

Ce ne peut être autre choſe.


Le Comte.

Son nom ?


La Fontaine.

J’ai entendu dire qu’il la nommoit Marianne.


Le Comte, à part.

Marianne !


La Fontaine.

Il la fait paſſer pour ſa ſœur ; ſon projet étoit même de vous dire qu’il avoit fait un myſtère de ſa famille ; il vouloit auſſi m’engager à ſeconder ſes vues, pour vous rendre la dupe de ſon hypocriſie. Vous avez de l’eſprit, M. le Comte ; réfléchiſſez ſur ce qu’il vous cauſera en embarras, & vous jugerez, Monſieur, ſi vous avez lieu de me ſuſpecter.


Le Comte rêvant & diſtrait.

Marianne, dites-vous ?


La Fontaine ſurpris.

Eſt-ce que vous connoîtriez cette fille ?


Le Comte.

Sans doute, je connois une perſonne qui porte ce même nom, & tout annonce ſa vertu & ſa candeur ; je l’aſſurerois auſſi ſage que belle. Cette Marianne n’eſt sûrement pas celle dont vous me parlez.


La Fontaine, à part.

Qu’ai-je dit ? Si c’étoit la ſœur de Montalais… feignons & tâchons de le ſavoir.

[haut].

Où l’avez-vous connue, M. le Comte ? Je vous dirai bientôt…


Le Comte.

C’eſt mon ſecret, & ſi c’eſt la même…


La Fontaine empreſſé.

Eh bien ?


Le Comte avec tendre.

Eh bien, je ferois le bonheur de Marianne & de Montalais.


La Fontaine.

Et vous pourriez ſonger à les unir ?

[à part].

Je ne crains pas celui-là : mais je tremble que tout ne ſe découvre.

[haut].

Voulez-vous, M. le Comte, me charger d’examiner leur conduite, & je vous promets, avant la fin du jour, de vous inſtruire aſſez pour vous faire connoître ſi vous devez vous intéreſſer à eux.


Le Comte.

Vous m’obligerez en m’apprenant s’ils ſont dignes de mes bienfaits. Je veux voir cette fille & ſes parens ; la miſere quelquefois donne de fauſſes apparences.


La Fontaine avec hypocriſie.

Ah, Monſieur, ce que vous dites n’eſt que trop vrai.


Le Comte.

Vous croiriez véritablement à la vertu ? votre air de compaſſion m’en impoſeroit, ſi je vous connoiſſois moins.


La Fontaine avec hypocriſie.

M. le Comte, j’oſe me flatter que vous me connoîtrez mieux à l’avenir. Celui qui ne craint rien laiſſe au tems le ſoin de juſtifier ſa conduite.


Le Comte.

Allez, je verrai ſi en effet on s’eſt mépris à votre égard ; je ſerai le premier à revenir d’une injuſte prévention ; faites-moi un récit fidele de la poſition de ces gens-là.


La Fontaine.

Sur-tout, M. le Comte, que le jeune homme ignore notre projet ; car ce ſeroit lui rendre un fort mauvais ſervice, & ſi nous découvrons qu’il eſt dans l’erreur, nous tâcherons de l’en tirer, ſans qu’il ſe doute de rien.


Le Comte.

C’eſt agir prudemment, & j’approuve cette conduite.


La Fontaine, à part.

Les choſes tournent au gré de mes deſirs.

[haut].

Je vais, de ce pas, mettre tout en uſage.

Il ſort.


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Scène IX.


Le Comte, ſeul.

Madame de Valmont n’auroit-elle pas conçu de lui une trop mauvaiſe opinion ? Une femme ſenſible n’approfondit pas toujours les choſes, & s’en rapporte quelquefois trop facilement aux premieres impreſſions qu’on lui donne… Germeuil ne revient point… qui peut le retenir ? Liſons encore le plan de Montalais.

[Il s’aſſied, & parcourt l’écrit].

Cet article eſt bien conçu… liſons encore… voilà qui me paroît bien vu.


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Scène X.


LE COMTE, MADAME DE VALMONT.

Madame de Valmont, dans le fond du théâtre, en riant.

Enfin le voilà, j’ai parcouri aſſez d’appartemens pour le trouver.


Le Comte, ſurpris.

Comment, c’eſt vous, Madame de Valmont !


Madame de Valmont.

Oui, Monſieur le Comte ; c’eſt moi-même.


Le Comte.

Aucun de mes gens n’a pu vous éviter la peine de venir me chercher dans le fond de mon cabinet ?… vous me trouvez en robe de chambre…


Madame de Valmont.

Eh, oui, j’ai voulu vous ſurprendre ; vos domeſtiques vouloient bien m’empêcher d’entrer ; mais je ſuis comme les gens du Roi, j’entre par-tout.


Le Comte.

On vous voit avec plus de plaiſir que ces Meſſieurs ; mais je ne vous pardonne pas de venir me donner chez moi le rendez-vous que je vous demandois. [à part].

Parlons-lui d’abord de ſon frere, pour l’entretenir enſuite ſur le compte de Marianne.


Madame de Valmont.

Je ſuis ſortie de bonne-heure ce matin ; mais dites-moi de qui il s’agit ; je viens d’apprendre que mon frere eſt parti pour ſa terre.


Le Comte, à part.

Il m’en a fait un miſtere, & après ſon départ, j’ai reçu de lui un billet, dont les expreſſions ſont auſſi froides que vagues.

[haut].

Mais croyez-vous, Madame, que ce la Fontaine ſoit un homme auſſi abominable qu’on vous l’a peint ?


Madame de Valmont.

Ah ! je ſuis bien sûre qu’il eſt encore plus odieux que tout ce qu’on en peut dire. Mon frere eſt un ingrat, & je ne puis, malgré ſes torts à mon égard, m’empêcher de l’aimer. Je vois avec douleur, ou plutôt je l’apprends, qu’il ſe conduit de la maniere la plus indécente avec ſa famille, & notamment avec ſa mere, qu’il a cependant le plus fort intérêt à ménager, ſa plus grande fortune venant de ſon côté. Cette ame dévote pourroit fort bien ſe croire obligée en conſcience de déshériter un fils qui ſemble prendre plaiſir à ſe jouer de ſes ſages remontrances. Il n’y auroit qu’un ſeul moyen pour ramener mon frere à lui-même ; ce ſeroit de lui trouver une compagne aimable qui ſçût le fixer, une digne épouſe qui le forçât à renoncer à ſon vil agent.


Le Comte.

Je ſuis de votre avis.


Madame de Valmont.

J’aime mon frere, quoiqu’un ſort cruel, comme vous le ſavez, empoiſonne en moi le charme de l’amour fraternel. Victime du préjugé, mon pere m’oublia au berceau, & le tems acheva d’affoiblir ſa tendreſſe paternelle. Mon frere poſſede ſa fortune, ſon nom ; il ne me reſte de ce grand homme, qui nous donna l’être à tous les deux, que l’élévation de ſon ame & quelques étincelles de ſon génie.


Le Comte.

Vous êtes ſa vivante image, vous avez ſon eſprit, la nobleſſe de ſes ſentimens ; mais il a terni ſa gloire, en couvrant ſes yeux du voile de l’erreur.


Madame de Valmont.

C’eſt le voile du fanatiſme. Son épouſe a tout fait. Il oublia qu’il avoit été ſenſible, & qu’il avoit entraîné dans l’erreur ma malheureuſe mere ; il eſt mort ſans ſe rappeller qu’il laiſſoit au monde une fille qui le chériſſoit avec idolâtrie.


Le Comte.

Votre frere doit réparer tous ſes torts envers vous.


Madame de Valmont.

Il parut avoir les ſentimens d’un bon frere, avant qu’il fût ſon maître. Je reçus de lui la premiere & triſte nouvelle de la perte de l’auteur de nos jours. « Ma sœur, m’écrivoit-il, la mort vient de nous enlever notre pere ; mais je lui ſurvis pour réparer les torts qu’il eut trop long-temps à votre égard ; vous connoiſſez mes ſentimens envers vous, ils ne changeront jamais ». Mais quelle fut ma ſurpriſe, quand j’appris qu’il étoit depuis quelque tems à Paris, & qu’il évitoit ma préſence, d’après les conſeils de ce monſtre odieux ! Vous voulez que je doute encore de ſes trames inſidieuſes ; je prétends le démaſquer ; c’eſt un fourbe trop dangereux pour la ſociété. Il ſembloit que Moliere par ſon Tartuffe eût étouffé le gerle de ces êtres pernicieux que l’on voit encore naître parmi nous. Sans doute un ſi horrible caractere ne ſortit pas de ſon génie créateur, il le trouva dans le monde ; &, ſi j’oſe imiter ce grand homme, c’eſt que, comme lui, j’ai le même caractere à peindre.


Le Comte.

Votre intention eſt admirable. Ce qui pourroit faire contraſte avec cet homme horrible, c’eſt cette aimable fille que j’ai vue l’autre jour chez vous ; vous la nommez Marianne. Qui eſt-elle ? elle eſt bien intéreſſante.


Madame de Valmont, gaiement.

Comment donc, ma chere Marianne a fixé votre attention ? Ah ! je n’en ſuis pas ſurprise, elle eſt ſi jolie, ſi douce, ſi ſage !


Le Comte.

Que de vertus réunies !


Madame de Valmont.

Oui ſans doute, & ma Marianne en poſſede encore d’autres plus eſtimables. Elle vit au ſein de l’indigence, & conſacre le fruit de ſes travaux à la ſubſiſtance de ſon pere & de ſa mere.


Le Comte.

Voilà bien des rapports avec cette Marianne dont me parle la Fontaine.


Madame de Valmont.

Que dites-vous ? Seroit-il poſſible qu’une fille auſſi vertueuſe connût cet homme vicieux ? Expliquez-vous de grace. Que vous en a-t-il dit ? Je crains bien que mon frere ne ſoit pour quelque choſe dans tout ceci.


Le Comte.

Peut-être n’eſt-ce pas la même perſonne ; car il m’a aſſuré que c’étoit une fille ſuſpecte, & dont mon Secrétaire eſt fortement épris ; tout me porte à le croire : cer ce jeune homme manque de tout, quand je le comble de bienfaits.


Madame de Valmont.

Ah ! je reſpire ; je ne reconnois pas là Marianne.


Le Comte.

J’en ſuis perſuadé : mais croyez-vous qu’une fille jeune, belle & pauvre ?…


Madame de Valmont.

Oui, Monſieur, je vous entends. Eh ! voilà comme notre pauvre ſexe eſt expoſé. Les hommes ont tous les avantages ; on en a vu qui ſortis de la plus baſſe origine, ſont parvenis à la plus grande fortune, & quelquefois aux dignités : & les femmes, ſans induſtrie, c’eſt-à-dire, ſi elles ſont vertueuſes, reſtent dans la miſere. On nous a exclues de tout pouvoir, de tout ſavoir ; on ne s’eſt pas encore aviſé de nous ôter celui d’écrire ; cela eſt fort heureux.


Le Comte.

Non, & je ne crois pas que jamais on y penſe.


Madame de Valmont.

Que ſait-on ? Nous devenons conſéquentes dans ce ſiècle frivole, & la cabale de ce genre eſt formidable. Le petit nombre pourroit bien ſuccomber.


Le Comte.

De tous les tems, les femmes ont écrit, & nous en avons qui ſe ſont immortaliſées par les graces du ſtile & les charmes du ſentiment qu’elles répandoient dans leurs Ouvrages.


Madame de Valmont.

Mon cher Comte, vos mœurs & vos principes tiennent encore au bon temps paſſé ; je n’en vois gueres comme vous qui conſervent ce véritable caractere Français. Aujourd’hui cette noble occupation eſt tournée en ridicule, & l’on va même juſqu’à nous refuſer le mérite de créer nos foibles productions : mais il ſe fait tard, des affaires preſſantes m’obligent à vous quitter.


Le Comte.

Permettez-moi, Madame, auparavant, de vous demander quelques détails ſur le ſort de cette fille vertueuſe.

[à part].

Si je pouvois charger Madame de Valmont d’une ſomme…


Madame de Valmont.

Elle eſt retirée dans un fauxbourg avec ſon pere & ſa mere ; une petite ouvriere va chercher & rapporte ſon ouvrage. Cette aimable fille eſt ſans ceſſe occupée à des travaux mercenaires ; ſa converſation eſt bien la pure image de la candeur, de la ſageſſe & de la piété filiale, & je vous avoue que ſa rare vertu m’édifie autant qu’elle m’enchante. Cette fille reſpectable ſembre vouloir ſe dérober aux avantages qu’elle trouveroit dans le monde ; voilà tout ce que je ſais de cet aimable enfant… Mais vous m’y faites penſer ; je lui ai promis de l’aller voir ; comme j’ai affaire dans ce quartier là, j’y vais de ce pas.


Le Comte, ſe regardant.

Si j’étois en état de vous donner la main, je vous accompagnerois.


Madame de Valmont.

Mais je le croirois ſans peine ; je ſuis loin cependant de ſoupçonner votre façon de penſer.


Le Comte.

Je ne m’en défends pas. Cette adorable fille m’occupe ſans ceſſe, & le tableau touchant que vous en faites acheve de m’intéreſſer à ſon ſort : non que j’éprouve des deſirs qui puiſſent allarmer ſa vertu ; vous ne m’en croyez pas capable : mais ſi, ſans être connu, je puis adoucir ſon infortune, c’eſt vous que je chargerai de mes bienfaits ; ce ſont là mes vûes, & je n’en ai pas d’autres.


Madame de Valmont.

Ah, j’en ſuis bien perſuadée. Je vous reconnois à ces nobles procédés. Que nos gens de bien ſont loin de cette généroſité ! Encourager la vertu, c’eſt le ſoin le plus digne d’un honnête homme. Adieu, je vais m’acquitter du reſpectable devoir que vous m’impoſez.

[Le Comte donne la main à Madame de Valmont, qui va pour ſortir ; ils s’arrêtent en voyant entrer Germeuil.]


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Scène XI.


LE COMTE, Madame de VALMONT, GERMEUIL.

Germeuil, à Madame de Valmont.

Madame, j’avois beau vous attendre, mais vos gens ſont ſi polis…

[Ici Germeuil donne à entendre qu’il s’eſt amuſé à boire.]

Qu’on ne trouve pas le tems long.


Madame de Valmont.

Je ſais bon gré à mes Gens, Germeuil, de vous avoir bien traité.


Germeuil.

Je vous en répons ; & c’eſt, Madame, avec plaiſir que votre ſerviteur vous en fait ſes remercimens.


Madame de Valmont, allant pour ſortir.

Il eſt plaiſant votre Germeuil, M. le Comte.


Le Comte.

Oui, il feroit un aſſez bon Valet de Comédie de Province.


Germeuil.

Et de Paris auſſi, je m’en vante.

[Madame de Valmont ſort avec le Comte en riant.]


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Scène XII.



Germeuil, ſeul.

Ils ſe mocquent de moi : Qu’importe ? Faiſons-les rire, & ſervons toujours fidelement mon Maître. Il faut convenir que la Femme-de-Chambre de Madame de Valmont eſt bien gentille : &, ſi ce n’eût été mon devoir, j’aurois encore attendu ſa Maîtreſſe. Si nous pouvions nous arranger par un bon mariage… Un bon mariage ! Y en a-t-il ? Depuis que les Maîtres font divorce, les Valets les imitent. Voilà ce que c’eſt que le mauvais exemple.


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Scène XIII.


GERMEUIL, LE COMTE.



Le Comte.

Que l’on prépare tout pour ma toilette ; il faut que je ſorte tout de ſuite.


Germeuil.

Tout eſt prêt.


Le Comte.

Je te ſuis.

Germeuil ſort.


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Scène XIV.



Le Comte, ſeul.

Enfin je reſpire. J’ai trouvé le moyen de ſecourir cette jeune perſonne. Je n’ai pas à rougir de mes ſentimens ; ce n’eſt point l’amour qui me fait obéir à ſes aveugles transports ; c’eſt la vertu qui me guide & m’éclaire ; c’eſt le plaiſir de faire des heureux qui m’anime. Si Montalais me trompe, il eſt perdu dans mon eſprit. Je ne ſaurois cependant rendre mon eſtime à ſon délateur, & pour jamais je fermerai ma porte à ces deux mauvais ſujets. Si ce n’eſt pas cette Marianne, que m’importe l’autre ?

[Il refléchit.]

Quel abus ! Je m’aveugle ſur mon propre compte. Je ſuis amoureux & je veux être généreux. L’homme ne ſe connoîtra donc jamais lui-même : Toujours, malgré ſes actions. Que n’ai-je connu l’infortune de cette Fille avant de la voir ! Ah, peut-être m’y ſerois-je moins intéreſſé : mais n’importe, je ſaurai étouffer mes ſentimens ; je triompherai de ma paſſion, & ferai le bien ſans flatter mon amour. Je ne chercherai pas même l’occaſion de revoir cet adorable objet ; content de la ſavoir heureuſe, je ſerai ſatisfait.

Il ſort.


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Scène XV.



Le jeune Montalais, entrant par la couliſſe oppoſée & regardant aller le Comte.

Hélas que faire ? Il ſort. Le ſuivrai-je ? Je ne ſais quel parti prendre. Monſieur la Fontaine ſe trompe, & le Comte de Saint-Clair eſt un parfait honnête homme. Je ne puis définir le preſſentiment qui m’agite. Une terreur ſecrette s’empare de mon ame. M. le Comte pourroit-il m’en vouloir, ſi je lui avouois que j’ai un pere, une mere, une ſœur reſpectable ? Pourroit-il me blâmer, quand il ſauroit l’emploi que je fais de ſes nobles bienfaits ? Allons, je vais… Mais, non, je compromettrois M. de la Fontaine. Mon pere cependant eſt en danger. Que fais-je, malheureux ? Je forme mille réſolutions, ſans pouvoir me fixer ſur aucune. Cependant, il faut prendre un parti, le tems me preſſe. Sauvons d’abord mon pere des pourſuites de ſon créancier. Allons le cacher dans un lieu ſûr, hors de Paris, s’il eſt néceſſaire. Mais comment ſubvenir à cette nouvelle dépenſe ? Je ſuis abſolument ſans reſſources.

[Il ſe regarde.]

Engager mes effets, m’engager moi-même : Voilà le ſeul parti qui me reſte, & j’y vole.


Fin du premier Acte.


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ACTE II.


Le théâtre change & repréſente une chambre de pauvres gens ; dans le fond on voit deux portes vitrées, une corde ſur laquelle eſt étendu du linge, une table à repaſſer. Marianne, ſur un côté du théâtre, avec un tambour ſur ſes genoux, raccommode de la dentelle ; & le vieux Montalais de l’autre côté, aſſis auprès d’une petite table, le coude appuyé deſſus, & liſant une brochure.


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Scène PREMIERE.


Le vieux MONTALAIS, LAURETTE, MARIANNE.

Laurette, chantant.

Nanette au bois, tout en ſautant,
Cueilloit & caſſoit la noiſette :
Un gros loup vint.
Un gros loup vint…

Mon Dieu, je ne me ſouviens plus de la ſuite.


Marianne.

Elle fuit à l’inſtant.


Laurette.

Oh, qu’elle fit bien ! J’en aurois fait autant à ſa place.


Marianne.

Qu’elle eſt folle ! Elle eſt heureuſe.


Le vieux Montalais.

Comment, tu as oublié la chanſon, & le beau Berger qui vint enſuite la conſoler ?


Laurette.

Ah, c’eſt vrai : voyez. J’avois oublié le meilleur.


Le vieux Montalais.

Prends garde, Laurette ; & ſouviens-toi qu’un Berger eſt plus dangereux pour une jeune fille, qu’un loup : on a peur de l’un & l’on ſe fie à l’autre.


Laurette.

Je ſais bien cela, vous me l’avez dit ſouvent.


Le vieux Montalais.

On ne ſauroit jamais trop le redire.


Marianne.

Et jamais on ne ſauroit trop l’entendre : mais ne chantes pas ſi haut, tu ſais que me pauvre mere eſt incommodée.


Laurette.

C’eſt qu’elle a du chagrin : je ſuis bien ſûre que je l’égaierai. Vous êtes triſtes depuis quelques jours, & je ne ſais pas pourquoi


Le vieux Montalais, à part.

Héla, tout le monde ſeroit bientôt inſtruit de nos malheurs, ſi nous ne les dérobions à l’imprudence de ſon âge. Puis-je eſpérer que mon fils ait obtenu quelque délai de la part de ce cruel Durand ? Ô mes pauvres enfans, vous ne faites que prolonger mes peines, ſans pouvoir me garantir du coup fatal dont je ſuis menacé.


Marianne.

Mon pere, vous m’affligez ; ceſſez de vous livrer au chagrin : attendons le retour de mon frere.


Le vieux Montalais, à part.

Ce n’eſt pas pour moi que je m’allarme. Tâchons de ne pas accroître ſa douleur.

[Haut.]

J’eſpere qu’il nous apportera de bonnes nouvelles… Chante, Laurette.


Laurette.

Oh, je n’en ai plus envie : mais je veux vous raconter ce que j’ai vu chez cette jolie Dame, qui porte mon nom, & que vous connoiſſez bien.


Marianne.

Ah, j’entends, c’eſt cette jeune femme, toujours tourmentée par des vapeurs, & qui demeure chez ſon pere, pour qui nous travaillons depuis peu…


Laurette.

Tout juſte. Oh, qu’elle eſt gentille, & ſon pere bien aimable ! Comme elle aime beaucoup les colifichets, il l’appelle chifon, quoiqu’elle ſe nomme Laurette comme moi. Elle eſt enfant, oh, mais bien enfant. Elle a un taille comme une miniature, de grands yeux noirs, & de beaux ſourcils de même ; elle eſt bonne, elle a une petite voix douce. Je ſuis malade, dit-elle. Son pere lui diſoit du tems que j’étois-là : eh, qu’as-tu, ma Laurette ? J’ai des grouils-là, répondoit-elle, en touchant ſur ſon eſtomac.

[Quittant ſon ouvrage.]

Mais voudriez-vous bien, Mademoiſelle Marianne, m’apprendre ce que cela veut dire, des grouils.


Marianne, à part.

Malgré mes inquiétudes, je ne peux m’empêcher de rire de ſa ſimplicité.

[Haut.]

Demande-le à mon pere, ma bonne amie.


Laurette.

Et vous, Monſieur Montalais, vous le ſavez ſans doute.


Le vieux Montalais.

Je ne connois pas la portée de ce mot. Actuellement la converſation eſt comme les modes : on a introduit des expreſſions qui ne ſont pas dans le Dictionnaire.


Laurette.

Eſt-ce qu’on n’y mettra pas celui-ci ? Il me paroît bien joli. Des grouils !… Ah, je m’en ſouviendrai long-tems


Le vieux Montalais.

Apparemment cette Dame eſt une petite Maîtreſſe.


Laurette.

Ah, ſi les petites Maîtreſſes reſſemblent à celle-là, elles ſont bien aimables, je vous l’aſſure : elle ne dédaigne pas le pauvre monde, ni ſon cher papa non plus : cer il lui a dit fort bien en ma préſence, que ſi elle avoit un peu de peine, comme moi, elle ne ſeroit plus malade. Cela ſe peut bien, a-t-elle dit, avec un ſon de voix aigrelet : mais je la plaignois bien de la voir comme ça ſouffrante. Enſuite entra cette fameuſe Marchange de Modes. Oh, qu’elle lui fit plaiſir avec tous ſes chapeaux & ſes barrieres de fleurs ! Elle eſſayoit celui-ci, elle eſſayoit celui-là ; aucun ne lui convenoit, & tous lui plaiſoient… Ah, je vous répons qu’elle n’eût plus beſoin de Médecin.


Le vieux Montalais.

Quel bon remede pour une malade du grand monde, qu’un beau chapeau ! N’avois-tu pas auſſi envie d’en avoir un ?


Laurette.

Allons donc, vous badinez ! Eſt-ce que cela me ſieroit à moi ?


Marianne.

Tu as raiſon, ma chere Laurette ; ces ajuſtemens ne ſont pas faits pour de pauvres filles comme nous, la vertu ſeule doit les parer. Tout ſied bien aux perſonnes riches, elle font gagner aux Ouvriers ce qu’elles ont de ſuperflu.


Laurette.

Nous ſerions bien malheureux, ſi la plupart du monde ne faiſoit pas de dépenſe : nous n’aurions rien à faire.


Le vieux Montalais.

Dans ce que tu dis-là, mon enfant, il y a plus de philoſophie que tu ne penſes.


Marianne.

Oui, mon pere ; car ſi tous les humains étoient égaux, il y auroit moins de malheureux.


Le vieux Montalais.

Qui le ſait, & qui le ſaura jamais ? Les hommes naiſſent & meurent tous de la même maniere : mais il vivent différemment. L’indigent voit la mort ſans crainte, le riche frémit à toutes les minutes du jour : au ſein des plaiſirs, l’un traîne l’ennui ; & l’autre, au milieu de ſa famille, porte le plaiſir.


Marianne.

Vous avez raiſon, mon pere ; mais croyez-vous que tous ceux que la fortune a favoriſés aient l’ame corrompue ? Je penſe qu’il y a des riches qui ſont bien ſenſibles aux maux des malheureux. Par exemple, Madame de Valmont eſt la femme la plus eſtimable. Comme elle penſe ! Comme elle eſt humaine ! Ses amis lui reſſemblent. La derniere fois que j’ai eu l’honneur d’aller chez elle, j’y vis un homme… Ah, mon pere, que ſon langage étoit intéreſſant ! Il ne parloit que de bienfaiſance, que du luxe des uns & de la miſere des autres. Il me pénétra ſi fort par ſes diſcours, que j’ai ſans ceſſe cet homme reſpectable devant les yeux.


Le vieux Montalais, à part.

Héla, que me dit-elle ? Si ſon cœur… Non, non, ma fille eſt ſans défiance & ne me cachera point la vérité.

[Haut.]

Cet homme eſt-il jeune ?


Marianne.

Oui, mon pere ; il a à peu près trente-ſix à quarante ans.


Le vieux Montalais.

Tu ne m’as jamais dit, Marianne, ſi tu avois de la répugnanve pour le mariage.


Marianne.

Beaucoup, mon pere.


Le vieux Montalais.

Si un parti ſe propoſoit, à peu près comme la perſonne que tu me dépeins, le refuſerois-tu ?


Marianne.

Mais, mon pere, cela n’eſt pas poſſible.


Le vieux Montalais.

Je ne te dis pas que ce fut quelqu’un d’un état & d’une condition ſupérieurs à nous ; mais s’il étoit notre égal, Marianne ?


Marianne.

Et qu’il reſſemblât en tout à cette perſonne, mon pere ?


Laurette, s’approchant.

Ecoutons ceci.


Le vieux Montalais.

Eh bien, Marianne ?


Marianne, baiſſant les yeux.

Eh bien, mon pere, je crois que je l’accepterois.


Le vieux Montalais, à part.

Ma fille ignore ſes ſentimens & je ne dois pas l’éclairer davantage.


Laurette.

Ah, j’entens Monſieur Montalais.

Elle va au devant

Marianne.

Mon pere, voici mon frere.


Le vieux Montalais.

Hélas, j’éprouve le contraire de ce que je diſois tout à l’heure. Pour la premiere fois, je tremble en voyant mon fils. Que va-t-il nous apprendre ?


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Scène II.


Le vieux MONTALAIS, LAURETTE, MARIANNE, le jeune MONTALAIS.

Le jeune Montalais, à Laurette.

Laisses-nous, Laurette, laiſſes-nous.


Laurette, en boudant.

Vous me renvoyez encore ! Il faut que vous ayez de grands ſecrets à vous dire. Vous vous défiez toujours de moi, Monſieur Montalais.


Le jeune Montalais.

Non, ma chere Laurette, non : mais j’ai à parler à mon pere & à ma ſœur. Va t’en auprès de ma mere.


Laurette.

J’y vais.

[Elle ſort doucement, en regardant.]

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Scène III.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE. Le jeune MONTALAIS regardant ſortir Laurette.

Le vieux Montalais.

Eh bien, mon ami, qu’as-tu fait ? Qu’as-tu obtenu ?


Le jeune Montalais.

Mon pere, vous me voyez dans le plus grand déſeſpoir.


Marianne.

Je frémis.


Le vieux Montalais.

Dans quel état je te vois ! Qu’as-tu fait malheureux ?

[Il le regarde de la tête aux pieds.]

D’où vient le déſordre dans lequel tu parois à ma vue ?


Le jeune Montalais.

De grace, mon pere, ne faites point attention à mon état ; je n’ai conſervé ma raiſon que pour vous ſauver. Le ſeul moyen qui nous reſte pour vous dérober à la pourſuite de votre créancier, eſt de me ſuivre. Voilà cent écus : ne vous informez point à quel prix j’ai pu obtenir cette ſomme ; elle ſuffira pour vous tranſporter dans un lieu ſûr.

{{di|[Il tire de ſa poche un petit ſac d’argent.]}


Le vieux Montalais.

Mon fils, laiſſes-moi ſuivre mon ſort. Je touche à la derniere époque de ma vie ; j’ai près de ſoixante-dix ans. J’ai vécu dans l’adverſité : le Ciel m’a donné des enfans vertueux qui m’ont ſecouru & conſolé dans ma miſere : je ne ſouffre que pour vous, mes chers enfans. Que me fait ma liberté ? Je n’ai point commis de crime ; on ne me privera pas, ſans doute, du plaiſir de vous voir quelquefois.


Marianne, ſe jettant à ſon col.

Ô mon pere, cher auteur de nos jours, pouvez-vous penſer que vos enfans permettent jamais qu’on vous arrache d’entre leurs bras ? Quoi donc, une affreuſe priſon deviendroit votre demeure à la fin de vos jours ! Nous ne ſerions pas continuellement auprès de vous, pour vous donner les ſoins que vous devez attendre de notre tendreſſe ! Ah, cette idée me révolte, & mon ame ne peut la ſupporter.


Le vieux Montalais.

Calme toi, ma chere Marianne. Me crois-tu inſenſible à tes douleurs, & que je puiſſe douter de la tendreſſe de mes enfans ? Hélas ! C’eſt ma ſeule conſolation dans l’état où je me vois réduit.


Le jeune Montalais.

Je me jetterai aux pieds de M. le Comte ; je lui avouerai qui je ſuis, je lui ferai connoître nos malheurs ; il eſt vertueux, généreux, humain, & ce ſera un plaiſir pour lui que de lui procurer le bonheur de faire une belle action.


Le vieux Montalais.

Ecoutez-moi, mon fils : j’ai plus d’expérience que vous ; M. le Comte eſt l’homme le plus reſpectable & le plus ſage ; mais il peut ſoupçonner votre conduite. M. la Fontaine, notre ami, jugea à propos de vous y faire entrer comme orphelin ; il avoit ſans doute ſes raiſons pour nos intérêts : le démentir aujourd’hui, ce ſeroit le compromettre. Vous vous perdriez, tout à fait dans l’eſprit de l’un & de l’autre. Je connois les Grands. Il n’eſt pas ſi facile de les faire revenir ſur le compte de quelqu’un, lorſqu’une fois ils en ont conçu une mauvaiſe opinion.


Le jeune Montalais.

Mais il m’eſtime.


Le vieux Montalais.

Et bientôt il te mépriſera.


Marianne.

La vérité pourroit-elle produire un ſi cruel changement ?


Le vieux Montalais.

Oui, mes enfans, n’en doutez pas. Dans ce pays plus qu’ailleurs, on ne juge, en bien comme en mal, que ſur les apparences.


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Scène IV.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, le jeune MONTALAIS, LA FLEUR.

La Fleur, à demi-gris, criant dans le fond du théâtre.

Hola ! la maiſon. Pourriez-vous me dire quelqu’un ſi c’eſt la maiſon de Monſieur Montalais ?


Le jeune Montalais, à part.

Juſte ciel, je ſuis perdu ! C’eſt le ſergent à qui je viens de m’engager.


Le vieux Montalais.

Quel eſt cet homme ? c’eſt un ſoldat qui paroît ivre.


La Fleur, ſe reculant.

Oh, ivre, c’eſt bien-tôt dit ; mais ce n’eſt pas auſſitôt fait, je vous en réponds. Il en faudroit encore dix pintes pour me mettre à la raiſon, quoique j’en euſſe déjà bu ſix pour ma part.


Marianne, à part.

Hélas, l’homme peut-il ſe dégrader à ce point & s’efforcer de perdre la raiſon, le don le plus précieux qu’il ait reçu de la nature ?

[Haut à la Fleur.]

Que demandez-vous, Monſieur le Militaire ?


La Fleur.

Ce que je demande, mon ange ? Je voudrois bien que ce fût vous à qui j’euſſe affaire, ma petite poulette. Comme je la croquerois ! Je ne la menerois pas à mon Capitaine. Je lui dirois, mon Officier, je vous enrôle des hommes pour le compte du Roi, il m’eſt bien permis au moins d’enrôler une femme pour le mien.


Le jeune Montalais, à part.

Rien n’eſt plus néceſſaire.


Le vieux Montalais.

Abrégez, Monſieur le Sergent, je vous prie, & dites-moi à qui vous en voulez.


La Fleur.

A qui j’en veux, bon homme ? Ce n’eſt pas à vous, ſans doute, mon vieux Ami. Vous pouvez être un parfait honnête homme, plus utile dans votre ménage, que ſur le champ de bataille : mais quel eſt ce viſage que je vois à votre côté ? Il a bien l’air de la figure que je cherche… Je lui avois donné de l’argent ſur ſa bonne mine ; il m’avoit promis de venir me rejoindre au cabaret, où j’ai été obligé de me griſer tout ſeul en attendant ; & ce n’eſt pas honnête, par exemple, d’avoir manqué à ſa parole d’honneur. Le Gaillard a cru peut-être m’échapper : Le ruſé la Fleur n’eſt pas ſi ſot…

[Au jeune Montalais.]

Tu avois donc voulu me faire ta dupe ? Je t’avois cru, en conſcience, un honnête homme… Comme la fauſſe-phiſionomie eſt fauſſe !

[Pendant que la Fleur parle, le vieux Montalais couvre ſes yeux de ſes poings, Marianne pleure ; le vieux Montalais laiſſe tomber ſes bras ſur la table, le jeune Montalais court à ſon pere.]


Le jeune Montalais.

Ô mon Pere, revenez à vous, ne vous livrez point à la douleur. Que voulez-vous que je vous diſe ? Voyant votre danger inévitable, & n’ayant pas d’argent pour vous dépoſer dans un lieu ſûr, je me ſuis engagé.


Le vieux Montalais, avec fermeté.

Vous avez fait, mon fils, l’action d’un inſenſé. Vous avez une mere, une ſœur, à qui votre appui eſt néceſſaire. Voilà comme les enfans ne ſavent jamais agir que par excès. Je ne puis être touché de votre procédé ; ſi je vous aimois moins, j’en ſerois indigné. Songez, mon fils, ſongez qu’il n’y avoit que la liberté de votre pere en danger, & vous venez de me ravir celle de mon fils ! Eſt-ce moi qui pourrai vous ſauver ? eſt-ce vous qui pourrez me ſecourir ? éloigné de moi, peut-être à deux mille lieue, de votre pauvre mere & de votre ſœur… Montalais, ô mon fils, qu’as-tu fait ?


Le jeune Montalais.

Ah ! mon pere, vous m’arrachez le cœur ; c’eſt le déſeſpoir qui m’a porté à cette démarche imprudente.


La Fleur, ſe frottant le front.

Ah, ah ! qu’eſt-ce que j’entends ? Ces gens-ci ſont d’honnêtes gens… Ce jeune homme eſt le ſoutien de ſa pauvre famille. Je puis lui rendre ſon engagement ſans que perſonne en ſache rien ; il n’a pas encore ſigné chez mon Capitaine.


Mariane.

Ah, Monſieur !


Le vieux Montalais.

Mon bienfaiteur !


La Fleur.

Je n’ai rien fait encore & je ne veux rien faire non plus contre vous autres, pour que vous le ſachiez. Je ne ſuis pas un Recruteur du Pont-Neuf ; je fais des hommes ſur le pavé de Paris pour faire plaiſir à mon Capitaine. La gloire de bien ſervir notre bon Roi eſt mon élément : mais cela n’empêche pas d’être humain ; &, ventre ſaint gris, un bon ſoldat fut toujours généreux. A la guerre je me bats comme cinquante, & avec les malheureux je ſuis humain comme cent. C’eſt la deviſe de notre bon Louis XVI, & il ſe paſſera bien d’un homme, pour faire le bien. Je ne ſais combien vous êtes : mais n’importe… je vois une fille qui eſt bien gentille, un pauvre vieillard qui eſt bien malheureux…

[Il fouille dans ſa poche, & en ſort l’engagement de Montalais]. (Il le déchire). Tenez, voilà votre engagement ; je t’ai donné huit louis, tu me les rendras quand tu pourras.


Le jeune Montalais.

Ciel !


Le vieux Montalais.

Quel procédé généreux ! Je ne le ſouffrirai point. Cet argent peut-être n’eſt point à vous, & votre humanité vous emporte trop loin.


La Fleur.

Qu’appellez-vous, mon vieux ami ? Je ne fais que ce que je peux faire & ce que je dois. C’eſt le produit de deux vignes qui me reſtoient de mon cher patrimoine, que j’aurois bu ſans doute avant de ſortir de Paris ; j’aime beaucoup mieux en faire une bonne action, puiſque j’en trouve une ſi belle occaſion.


Marianne.

Ô Monſieur, ſi la reconnoiſſance tenoit lieu de ce généreux procédé, comptez qu’il n’y a rien que nous ne fiſſions pour nous acquitter envers vous.


La Fleur.

Là, là, jeune fille, n’en dites pas tant, crainte de me rendre intéreſſé ; vous avez des yeux qui ne ſont pas de paille. Je vous verrai dans tous mes paſſages à Paris, à moins qu’un boulet de canon ne m’en ôte la fantaiſie ; c’eſt une grêle qui ne marchande pas les plus honnêtes gens.


Le vieux Montalais.

Si Dieu récompenſe le bien & punit le mal, il doit vous exempter de cette cruelle fin.


La Fleur.

Qu’importe à un brave ſoldat de mourir à l’armée, ou douillettement dans ſon lit ? Mourir pour la patrie, vaut mieux que mourir pour rien ſur ſes foyers ; je n’ai ni pere ni mere, ni femme ni enfans, ni ſœur ni frere. Eh bien, vive la guerre ; après moi plus perſonne.


Le vieux Montalais.

Mais vos amis ?…


La Fleur.

Ah ! ils me ſont chers, & je prends ce titre avec vous autres aujourd’hui.


Le jeune Montalais.

Mon ami, ſi j’étois ſeul, je ne demanderois qu’à vous ſuivre.


La Fleur.

Non, non, demeures ici ; mais j’exige ſeulement que tu viennes avec moi pour finir une bouteille que j’ai commencée.


Le jeune Montalais.

Je le veux bien, mon cher ami : hélas ! c’eſt la moindre marque de reconnoiſſance que je puis lui donner.


La Fleur.

Si le bon papa venoit avec nous ?


Le vieux Montalais.

Très-volontiers

[à part].

Puis-je lui refuſer ?


Marianne.

Mais voici M. la Fontaine.


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Scène V.


le vieux MONTALAIS, MARIANNE, le

jeune MONTALAIS, LA FLEUR,

LA FONTAINE.

La Fontaine, au vieux Montalais.

Vous ſortez, M. Montalais ? j’ai à vous parler.


La Fleur, prenant le vieux Montalais par le bras.

Vous lui parlerez demain.


Le jeune Montalais, montrant la Fleur.

Vous voyez le plus généreux des hommes.


La Fontaine.

Je vous apporte de bonnes nouvelles.


Le jeune Montalais, ſautant de joie.

Juſte ciel ! eſt-il poſſible ? Ô mon pere ! Ah, Monſieur !


La Fleur.

Eh bien, laiſſe-les s’expliquer tous les deux, puiſque ce ſont de bonnes nouvelles qu’il lui apporte ; tu les apprendras toujours, & allons finir ma bouteille enſemble.


La Fontaine.

Monſieur a raiſon. Ne craignez plus rien, Montalais. Vous pouvez ſortir avec ce ſoldat.


La Fleur, embraſſant le jeune Montalais.

Tu entends, mon ami. Je t’entraîne. Tu voudras bien, à ton tour, me ſoutenir.


Le jeune Montalais.

Mais nous reviendrons bientôt ?


La Fleur.

Je ne te quitterai que quand je ne pourrai plus parler : car enfin, quand on ne peut plus boire, ni dire un mot à perſonne, il faut ſe coucher : Tu n’as rien à craindre, puiſqu’on vient lui apporter de bonnes nouvelles. Allons, ſuis-moi camarade.

Ils ſortent tous deux.


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Scène VI.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, LA FONTAINE.

La Fontaine, au vieux Montalais.

Ce Sergent paroît ivre. De quelle utilité peut-il vous être ?


Le vieux Montalais.

Quoiqu’il ſoit pris de vin, c’eſt un parfait honnête homme. Mon fils avoit eu l’imprudence de s’engager pour me procurer les moyens d’échapper aux pourſuites de mon créancier. Ce brave ſoldat, après avoir connu nos malheurs, a déchiré ſon engagement ſans vouloir reprendre l’argent qu’il lui avoit donné.


La Fontaine, à part.

Peſte ſoit de l’ivrogne & de ſa généroſité.

[avec hypocriſie.]

Laiſſez-moi, Marianne, un moment avec votre pere.


Le vieux Montalais.

Vas auprès de ta mere, ma fille. Vas, ma chere Marianne, la conſoler.


Marianne, en s’en allant.

Hélas !

Elle ſort.


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Scène VII.


le vieux MONTALAIS, LA FONTAINE.

La Fontaine, à part.

Voici l’inſtant de m’aſſurer ma conquête. Préparons le vieillard au coup que je veux lui porter.

[haut.]

Votre fille eſt jeune, belle & ſage ; ſi vous voulez me ſeconder, je la fais épouſer par un homme de qualité, fort riche, qui fera le bonheur de toute votre famille.


Le vieux Montalais.

Quoi, Monſieur ! Que me dites-vous là ? Ma fille, ſans ſe déshonorer, pourroit jouir d’un ſort plus heureux ! N’eſt-ce point un ſonge, ou une flatteuſe erreur de votre part ?


La Fontaine.

Son bonheur & le vôtre dépendent en ce moment de vous ſeul.


Le vieux Montalais.

De moi ſeul ! Eh que faut-il que je faſſe, Monſieur ?


La Fontaine.

Suivre mes conſeils, profiter des offres de cet homme, auſſi puiſſant par ſa fortune que par ſes dignités. Il adore votre fille & brûle de l’épouſer ſecrettement, en attendant qu’il ſoit ſon maître.


Le vieux Montalais.

Moi, conſentir à un mariage clandeſtin ! Y pensez-vous, Monſieur ?


La Fontaine.

Nous en voyons tous les jours.


Le vieux Montalais.

Ils ne ſont jamais heureux.


La Fontaine.

Acceptez-vous au moins ſes ſervices.


Le vieux Montalais.

Ils compromettroient trop ma fille.


La Fontaine.

Je ne vois plus de remede pour vous tirer d’embarras.


Le vieux Montalais.

Quoi, Monſieur, ce ſont-là les bonnes nouvelles que vous aviez à m’apprendre ?


La Fontaine.

Je penſois qu’elles ne pouvoient vous déplaire.


Le vieux Montalais.

Je ne puis ni les accepter, ni vous en ſavoir mauvais gré.


La Fontaine.

Qu’allez-vous faire ?


Le vieux Montalais.

Me livrer à la rigueur de mon ſort.


La Fontaine, avec hypocriſie.

Vieillard que je blâme, & dont je ne puis m’empêcher d’admirer la vertu, ſongez que votre fille, privée de vous, peut ceder aux foibleſſes de ſon ſexe. On ne manquera point de l’attaquer, n’en doutez pas. Soyez moins rigide, & prevenez un plus grand malheur.


Le vieux Montalais.

Mais je ne connois point cet homme, ni ſa famille.


La Fontaine.

C’eſt le Marquis de Flaucourt, mon ami, mon éleve ; il ne penſe que par moi, & c’eſt un parfait honnête homme. Vous le connoiſſez, vous l’avez déjà vû.


Le vieux Montalais.

Quoi, Monſieur, ſeroit-ce le jeune homme que vous nous avez amené quelquefois ? Sa figure reſpire la candeur.


La Fontaine.

C’eſt lui-même. Je vous cachai ſon rang, crainte de vous allarmer. C’eſt un ſage, un Philoſophe, quoique jeune, qui ne veut pas épouſer une femme pour ſes ancêtres, & qui veut prendre une compagne digne de lui.


Le vieux Montalais.

Mais le préjugé…


La Fontaine.

Le préjugé eſt un ſot, & n’eſt point fait pour les perſonnes éclairées.


Le vieux Montalais.

Comment, Monſieur la Fontaine, c’eſt vous qui raiſonnez ainſi, & qui donnez à ce jeune homme de tels avis ?


La Fontaine.

C’eſt parce que je ſuis en état de n’en donner que de bons, que je prétends en faire un homme & non un être ſans caractère. Il n’écoute en rien les conſeils de ſes parens, & ne ſuit en tout que les miens.


Le vieux Montalais.

Mais il n’y a pas-là de quoi vous applaudir.


La Fontaine, avec hypocriſie.

Que voulez vous ? Ils voudroient en faire un hermite. Ils ſont extrêmes, une exceſſive dévotion étouffe en eux la nature. Cette piété ne convient qu’à leur âge, & non à un jeune homme de vingt-cinq ans.


Le vieux Montalais.

À tout âge on peut être pieux : mais ſi les perſonnes âgées veulent exiger des jeunes gens une dévotion forcée, elles leur deviennent odieuſes, & les portent ſouvent aux plus grands excès.


La Fontaine.

Voilà préciſément ce qu’ils ont produit ſur l’eſprit du Marquis, & c’eſt pour en prévenir les ſuites que je voudrois l’unir à votre fille. Je ſuis chargé de la part du Marquis de vous conduire dans une maiſon où vous n’aurez qu’à commander ; vous paierez votre créancier, vos enfans ſeront heureux. Pourriez-vous rejetter un ſort ſi avantageux ? Vous ſeriez un mauvais pere, ſi vous le refuſiez.

[à part, pendant que le vieux Montalais eſt dans de profondes réflexions].

Il réfléchit ; ſans doute il va l’accepter ; il fera bien, s’il veut avoir ſa liberté ; les Huiſſiers n’attendent que mon ſignal pour le ſaiſir.


Le vieux Montalais, à part.

Ces avantages me ſont odieux ; allons cependant conſulter mon épouſe & ma fille. Je trouverai dans leur ſageſſe & dans leur vertu le courage qui me manque pour refuſer leur bonheur.

[haut].

Monſieur, je ſuis à vous dans l’inſtant ; permettez que j’aille conſulter…


La Fontaine.

Allez, vous le pouvez. Tout ce que j’en fais n’eſt que par zele pour vous & pour votre famille.

Le vieux Montalais ſort.


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Scène VIII.



La Fontaine, ſeul.

Enfin je commence à eſpérer : les choſes tournent au gré de mes deſirs. Si je poſſede une fois Marianne, je ſuis sûr du Marquis ; il ſacrifiera tout à ſa paſſion, & la fortune de cette fille deviendra la ſource de la mienne. Que ſeroient les hommes qui, comme moi, ſont privés dans le monde de ces avantages que diſtribue un heureux haſard, ſi l’adreſſe & l’induſtrie ne les dédommageoient des rigueurs du ſort ?


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Scène IX.


LA FONTAINE, UN RECORS.



Le Recors, dans le fond du théâtre regarde de tous côtés, &, appercevant la Fontaine, il court à lui.

Monsieur, eſt-il tems de prendre notre homme ?


La Fontaine.

Non, pas encore ; il ne ſera peut-être pas néceſſaire : mais tenez-vous cependant à la porte, & vous n’entrerez que quand je vous aurai donné le ſignal convenu.


Le Recors.

Cela ſuffit, vous ſerez obéi.

Il ſort.


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Scène X.



La Fontaine, ſeul.

Il faut convenir que les circonſtances ſe ſont réunies pour me ſervir. Ce Durand ne faiſoit que des menaces, & n’avoit nulle envie de faire enfermer le vieillard ; j’ai acquis ſa créance pour peu de choſes, & je ſaurai en tirer parti.


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Scène XI.


LA FONTAINE, le vieux MONTALAIS.



La Fontaine.

Eh bien, qu’avez-vous décidé ?


Le vieux Montalais.

Ma fille eſt contente de ſon ſort, & ne veut point changer d’état.


La Fontaine, à part.

Feignons.

[haut].

Je ne puis que vous plaindre & vous louer.


Le vieux Montalais.

Ah, Monſieur, nous ne faiſons pas moins de cas de vos offres obligeantes, &, quoique forcés de les refuſer, nous n’en ſerons pas moins reconnoiſſans.


La Fontaine, à part.

Portons le dernier coup.

[Il éternue pluſieurs fois].


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Scène XII.


LA FONTAINE, le vieux MONTALAIS,

UN GARDE du Commerce, pluſieurs

HUISSIERS & RECORS.
[Les Recors mettent la main ſur le collet du vieux Montalais].



Le Garde, lui montrant un petit bâton blanc.

Je vous arrête de la part du Roi, il faut nous ſuivre à l’Hôtel de la Force.


Le vieux Montalais, avec douleur & ſoumiſſion.

Meſſieurs, je ne ferai point réſiſtance ; je ſuis prêt à vous ſuivre ; mais ne faites point de bruit : mon épouſe eſt malade, ce dernier coup acheveroit de l’accabler ; ſortons doucement, qu’elle ignore ce dernier événement.

[Il va pour ſortir, les Huiſſiers le tenant toujours au collet].

Hélas, voilà ma fille !


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Scène XIII.


LA FONTAINE, le vieux MONTALAIS,

LE GARDE du Commerce, MARIANNE,

pluſieurs HUISSIERS & RECORS.



Marianne, pouſſe un cri, voyant ſon pere entre les mains des Huiſſiers, & ſe précipite dans ſes bras.

Ah ! mon pere, je ne vous quitte pas ; on m’arrachera plutôt la vie, que de me ſéparer de vous.


Le vieux Montalais, affligé & repouſſant ſa fille.

Laiſſes-moi, ma fille, laiſſes-moi ; il te reſte une mere, prends-en ſoin.


Marianne, toute éplorée ſe jettant aux pieds des Huiſſiers qui entraînent ſon pere.

Ah, Meſſieurs, laiſſez-vous toucher. Voyez mon déſeſpoir, ayez pitié de ce vénérable vieillard, ayez pitié de ma mere, qui languit dans les ſouffrances, & que ce dernier malheur va plonger au tombeau.


Le Garde, impitoyablement.

Il n’eſt pas en notre pouvoir. De l’argent ? ou, en priſon.


Marianne, à la Fontaine.

Ah, Monſieur, vous qui êtes notre protecteur, ſouffrirez-vous qu’on emmene ainſi mon pere ? Voyez l’excès de ma douleur. Je ne ſurvivrai pas à une ſéparation auſſi cruelle. Je ſens que mes forces m’abandonnent. Je ſuccombe ſous le poids de notre infortune.


Le Garde, durement.

Allons, allons, de la fermeté, Mademoiſelle. Il n’eſt pas perdu : vous pourrez le voir.

[Ils font un mouvement pour l’emmener.]


La Fontaine.

Je partage vous ſouffrances, & ſi cela dépend de moi…

[Aux Huiſſiers.]

Meſſieurs, accordez-moi deux heures ſeulement pour ſatisfaire à cette créance.


Le Garde.

J’y conſens : mais ce terme paſſé, ſongez à tenir votre parole.


La Fontaine, avec gravité.

Je vous le promets.

(à Montalais.)

Écoutez-moi, Monſieur Montalais, & vous auſſi Marianne : je n’ai qu’un moyen, que je crois infaillible pour vous ſauver : c’eſt de préſenter votre fille à des ames bienfaiſantes qui vous donneront de quoi racheter votre liberté. Dès cet inſtant il faut me ſuivre, Marianne.

[Au Garde.]

Et vous, Monſieur, je vous prie de renvoyer votre ſuite, & de demeurer ſeul avec ce reſpectable vieillard. Je vous en reponds.


Le Garde.

Cela ſuffit.

[Aux Huiſſiers & Recors.]

Sortez, vous autres

Ils ſortent.


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Scène XIV.


LA FONTAINE, le vieux MONTALAIS ; LE GARDE du Commerce, MARIANNE.



Le vieux Montalais, à la Fontaine.

Est-il néceſſaire, Monſieur, que ma fille vous accompagne ?


Marianne.

Eh, puis-je quitter mon pere, dans l’état où il eſt ?


La Fontaine.

Sans doute, il le faut, ſi ſa liberté vous eſt chere. Il n’y a que vous qui puiſſiez l’obtenir.


Marianne.

Eh bien, allons.


Le vieux Montalais.

Ma fille, je vous vois ſortir avec peine.


Marianne.

Hélas, je n’en éprouve pas moins, en vous quittant : mais que ne ferois-je pas pour vous ſauver de l’horrible priſon dont vous êtes menacé ?


La Fontaine, à part.

Bon, ces paroles me donnent le plus grand eſpoir.

[Haut.]

Raſſurez-vous, belle Marianne : je ne veux que votre bonheur.


Marianne.

Hélas !

[La Fontaine & Marianne ſortent.]


Fin du ſecond Acte.


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ACTE III.

Le théâtre change & repréſente un ſallon richement meublé.


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Scène PREMIERE.


LE COMTE, GERMEUIL.

Le Comte.

Montalais eſt-il rentré ?


Germeuil.

Je ne l’ai point vu depuis ce matin, qu’il m’a quitté avec la douleur & l’affliction peintes ſur le viſage. Je crois, Monſieur, que ce jeune homme eſt amoureux. C’eſt une maladie qui ſe gagne ſi facilement !


Le Comte.

Un ſentiment tendre fait le bonheur des ames ſenſibles, quand l’objet que l’on aime eſt digne de notre attachement.


Germeuil.

Comment le ſavoir ? On a de la peine à lire ſur une figure rebarbative, & comment pourroit-on voir ſur un viſage attrayant, ce qui ſe paſſe dans le cœur ! Les femmes ſont ſi adroites !


Le Comte.

Elles ſont bien intéreſſantes, quand elles ſont de bonne foi.


Germeuil.

À la bonne heure, avec cette clauſe, mais il y en a ſi peu.


Le Comte.

Laiſſons cette converſation, & vas voir ſi la Fontaine ne ſeroit pas dans l’appartement du Marquis de Flaucourt.


Germeuil.

Je ne le crois pas ; car j’ai vu tout fermé chez lui, mais je vais m’en informer.

Il ſort.


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Scène II.



Le Comte, ſeul.

Je ſuis impatient de ſavoir ce que la Fontaine a pû recueillir ſur le compte de cette fille. Il eſt impoſſible que ce ſoit la même perſonne. Les principes de Marianne ſont bien différens de ceux de la femme qu’il m’a dépeinte. Mais quel eſt mon eſpoir ? Quelles ſont mes prétentions ? Quels deſſeins puis-je former ſur une fille pauvre & née dans l’obſcurité ? Chercher à la ſéduire, ou à devenir ſon époux ? Je ne le puis. Perdrois-je dans un moment le fruit de ma raiſon, & deviendrois-je la fable de tout Paris ? Il faut prendre un parti ſûr & ſalutaire… Fuyons loin de la capitale. Un voyage peut me diſtraire & effacer de mon coeur une impreſſion que je ne puis vaincre. Je la vois, à chaque inſtant du jour, telle qu’elle ſe préſenta à mes yeux : une taille de Nimphe, un noble maintien, un ſon de voix qui charme les ſens & ravit l’ame, de grands yeux noirs, un teint de lis & de roſes, une bouche vermeille, un ſourire enchanteur, des graces naturelles, accompagnées d’un vêtement ſimple, qui, ſans apprêt, ſéduit plus que la plus grande parure. Voilà comme cette aimable fille ſe montra à mes yeux. Il n’y avoit qu’elle en état de pouvoir me ſéduire : mais il faut l’éloigner de mon eſprit & mettre, pour cet effet, mon projet à exécution.


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Scène III.


LE COMTE, GERMEUIL.



Le Comte.

Eh bien ?


Germeuil.

Ah, Monſieur, que vous allez être ſurpris !… en traverſant la Cour, j’ai vu pluſieurs perſonnes monter par l’eſcalier dérobé qui donne ſur le jardin ; j’ai monté avec précipitation, pour me trouver ſur leur paſſage ; mais elles étoient déjà arrivées à l’appartement du Marquis de Flaucourt. Je n’ai pû appercevoir qu’une jeune perſonne. Ah, Monſieur, qu’elle m’a paru belle ! Elle ſembloit faire des façons pour entrer : mais quelqu’un, que je n’ai pas pu voir, l’a tirée par la main, & l’on m’a auſſitôt fermé la porte ſur le nez. J’ai prêté l’oreille, & je crois avoir entendu que cette fille diſoit d’un ton de voix tremblant : « Mais, Monſieur, où me menez-vous donc » ? La voix s’eſt éloignée, & je n’ai plus rien entendu.


Le Comte.

Que me dis-tu là ? Ce ne peut être que la Fontaine ou Montalais. Cette perſonne paroiſſoit craine, à ce que tu crois… Je ſuis le maître ici, par conſéquent fait pour veiller ſur l’ordre & la décence qui doivent y regner. Le Marquis de Flaucourt eſt abſent, & ce que tu m’apprends me paroît ſuſpect… Mais n’entends-tu pas crier ?


Germeuil.

Oui, Monſieur, vous ne vous trompez pas… On crie au ſecours, à l’aſſaſſin.


Le Comte.

Ne ſors pas d’ici.


Germeuil.

Mais, Monſieur…


Le Comte.

Fais ce que je t’ordonne.

Il ſort.


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Scène IV.



Germeuil, ſeul.

J’aimerois autant être avec lui : car, dans la mêlée, deux valent mieux qu’un : mais les maîtres, quelques bons qu’ils ſoient, n’aiment point à compromettre leur bravoure avec celle de leurs gens.


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Scène V.


GERMEUIL, LE COMTE ouvrant la

porte avec violence & tenant ſon épée nue d’une main.

MARIANNE évanouie dans ſes bras, les cheveux épars, ſon mouchoir déchiré & tombant

ſur ſes épaules, & ſans rouge.

Le Comte, jettant ſon épée & mettant ſon chapeau à la main.

Les ſcélérats ont fui : mais ils n’éviteront point mes pourſuites.

[à Germeuil.]

Un fauteuil, vîte.

[à Marianne en l’aſſeyant.]

Raſſurez-vous, Madame. J’ignore qui ſont les méchans qui vous faiſoient violence. Vous ſortez de l’appartement du Marquis de Flaucourt, & je n’ai vu que vous. Puis-je vous demander le motif de vos cris, de votre déſordre & du trouble où je vous vois ? Avec qui étiez-vous ?


Marianne, ſe retournant vers lui.

Ah, qui que vous ſoyez, reſpectez ma miſere & mes malheurs. Tout me paroît ſuſpect dans cette maiſon : permettez-moi d’en ſortir.


Le Comte, ſurpris.

Quel ſon de voix !… Que vois-je ? C’eſt Marianne elle-même… Ah, fille auſſi belle que malheureuſe, on ne m’a donc pas trompé.


Marianne, revenant à elle, & dans le plus grand trouble.

Comment me connoiſſez-vous, Monſieur ?

[à part.]

Qu’ai-je entendu ? C’eſt lui-même !

[haut.]

Je ne me trompe pas, je crois avoir eu l’honneur de vous voir chez Madame de Valmont.

[à part.]

Quel nouveau trouble s’empare de moi !


Le Comte.

Oui, Marianne ; c’eſt chez elle que je vous vis.

[à part.]

Hélas, pour mon malheur !


Marianne.

Que va-t-elle penſer de moi, quand elle apprendra toute mon ignominie ? Mais, Monſieur, vous annoncez tant de vertus, que vous ne voudriez pas m’expoſer à perdre ſon eſtime : je ſuis aſſez malheureuſe. Permettez-moi de ſortir de cette maiſon, & empêchez que je n’y ſois encore perſécutée.


Le Comte.

Perſécutée ! Mais par qui ?


Marianne.

Monſieur, c’en eſt aſſez. N’exigez pas de moi d’autres éclairciſſemens.

[Allant pour ſortir.]

O mon pere, à quels dangers vos malheurs m’ont expoſée !


Le Comte, à part.

Son pere !

[haut.]

Mademoiſelle, je n’inſiſterai pas. Vous me laiſſez dans une incertitude cruelle : mais, puiſque vous le voulez, je reſpecterai votre ſecret.

[A ſon valet.]

Germeuil accompagnes Mademoiſelle chez elle.

[Bas à Germeuil.]

Examines bien ſa demeure, prends toutes les informations & reviens ſur le champ, m’en rendre compte.

MARIANNE ſalue le Comte avec toute la modeſtie d’une fille bien née, & va pour ſortir.


Le Comte, l’arrêtant.

Ah, permettez que ma voiture vous reconduiſe. Vous ne pouvez ſortir dans un tel déſordre.


Germeuil.

Vos chevaux ſont mis.


Marianne.

J’accepte, Monſieur, votre offre obligeante : c’eſt le ſeul bienfait que je puiſſe recevoir dans cette maiſon.

[Par refléxion à elle-même.]

O mon pere, il n’y a plus d’eſpoir de vous ſauver.

[Au Comte.]

Monſieur, vous n’êtes point fait pour abuſer du ſort des malheureux, & je ſors de chez vous, pénétrée de votre honnêteté.


Le Comte.

Vous ne ſavez pas combien vous me faites plaiſir de me témoigner quelque confiance.

Elle ſort avec chagrin. Germeuil la ſuit.


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Scène VI.



Le Comte, ſeul.

Je ne reviens point de ſon déſordre & de ſes expreſſions… Je n’ai pas dû inſiſter… Seroit-elle en effet, auſſi mépriſable que la Fontaine l’a dépeinte ?… Non, non, Marianne eſt vertueuſe.


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Scène VII.


LE COMTE, LA FONTAINE dans le fond du théâtre à écouter.



Le Comte, ſans appercevoir la Fontaine.

C’eſt par la porte du jardin qu’on l’a fait entrer Quel eſt le ſcélérat qui a pû concevoir un deſſein ſi hardi ?… Ce ne peut être cependant que Montalais.


La Fontaine, à part.

Bon : elle ne m’a pas nommé. Rejettons encore cette avanture ſur le compte de ſon frere, pour éviter un éclairciſſement.


Le Comte, toujours ſans appercevoir la Fontaine.

A-t-il pû outrager à ce point ce qu’il aime, & commettre une action auſſi noire dans l’appartement du Marquis ?


La Fontaine, à part.

Il le chaſſera ſans vouloir l’entendre. Paroiſſons.

[Haut en s’avançant.]

Monſieur le Comte, vous ignorez ſans doute le plus noir de tous les attentas. Vous ne pourrez concevoir la témérité à laquelle s’eſt porté votre ſecrétaire vis-à-vis de cette fille que je vous ai dit qu’on nommoit Marianne. Je me ſuis informé d’elle, & j’ai appris que Montalais la recherchoit en mariage.


Le Comte.

Pourquoi donc employer des moyens vils, pour la poſſéder, quand il pouvoit l’obtenir par un ſi beau titre ?


La Fontaine.

C’eſt ce que je viens de lui repréſenter tout à l’heure.


Le Comte.

Où eſt-il, ce fourbe, ce ſcélérat ?


La Fontaine.

Sans doute il craint votre préſence : car il s’eſt bien vîte enfui de l’hôtel.


Le Comte.

Qu’il ſe garde bien d’y jamais reparoître, l’impoſteur ! Avec quel art il m’en a impoſé ! Le vice pour ſe montrer, n’attends pas la maturité de l’âge. Si jeune, prendre ſi adroitement le maſque de l’hypocriſie ! Ce ſeroit un monſtre trop dangereux, il faut en purger la ſociété… Mais croyez-vous que cette fille ait été véritablement ſéduite par Montalais ?


La Fontaine.

Vous devez bien penſer, Monſieur le Comte, d’après une telle démarche, qu’ils ſont d’accord enſemble. Je crois même, à ce qu’il m’a donné à entendre, qu’il lui a promis de l’épouſer ſans en avoir l’intention : mais ce que je ne puis lui pardonner, c’eſt d’avoir abuſé de ma confiance, en faiſant de l’appartement du Marquis de Flaucourt, dont je lui avois confié les clefs, le théâtre de ſes coupables deſirs. Ce procédé eſt d’un ſcélérat bien téméraire.


Le Comte.

Eh, comment a-t-il pû vous en impoſer ſi long-tems, vous qui êtes ſi adroit ?


La Fontaine.

Et vous, Monſieur le Comte, qui réuniſſez l’eſprit à tant d’expérience, n’avez-vous point été ſa dupe ?


Le Comte.

Je l’avoue : mais l’homme le plus expérimenté avec une ame généreuſe, croira plutôt le bien que le mal & ſe laiſſera toujours tromper par des dehors ſéduiſans.


La Fontaine.

Et ſouvent même il ſera injuſte ſur le compte d’un honnête citoyen, & ouvrira trop facilement les oreilles à la calomnie. Vous devez me pardonner, Monſieur le Comte, cette application.


Le Comte.

Vous êtes autoriſé à me la faire, & je dois à mon tour vous juſtigier auprès de Madame de Valmont. La conduite que vous tenez avec moi aujourd’hui m’étonné & vous rend mon eſtime. Pour vous donner une marque de ma confiance, je veux vous charger de venger cette fille trompée par ce ſcélérat : il l’épouſera, ou il périra dans un cachot.


La Fontaine.

Suivez ce dernier parti, Monſieur le Comte ; car, ſi vous voulez du bien à cette jeune perſonne, pouvez-vous deſirer qu’elle devienne ſa femme ?


Le Comte.

Ah ! je m’y intéreſſe plus que vous ne penſez ; mais je ſaurai étouffer mes ſentimens, & je trouverai, ſans me faire connoître, des moyens qui la ſauveront des plus grands écueils. Je vais vous charger d’un lettre pour le Miniſtre. Qu’il m’en coute d’employer la violence contre un jeune homme qui annonçoit tant de vertus !


La Fontaine.

Je reſſens, Monſieur le Comte, toute la peine que vous éprouvez. Le proverbe eſt bien juſte : un ſcélérat porte ſouvent la figure d’un honnête homme.


Le Comte.

Il n’en eſt que plus dangereux : mais ne perdons pas de tems.

[Il ſe met à écrire.]


La Fontaine, à part.

J’entrevois qu’il eſt épris des charmes de Marianne. La fureur de la jalouſie ajoute encore à la haine que j’ai pour lui. Qu’il ſerve lui-même d’inſtrument à ma vengeance. Il n’y a plus d’eſpoir pour moi, & quand tout viendroit à ſe déclarer, je n’ai rien à craindre. Le Marquis de Flaucourt, jaloux du Comte, ſera mon appui, & je lui perſuaderai ſans peine qu’il étoit ſeul l’objet de mes démarches. Il y avoit long-tems que je cherchois une occaſion de les déſunir, en voici une que je mettrai à profit.


Le Comte, après avoir écrit & cacheté ſa lettre, la remettant à la Fontaine.

Allez & ne perdez pas un moment.


La Fontaine.

Rapportez-vous, Monſieur le Comte, à mon activité & à mon zele. Il m’a trompé trop cruellement pour que je ne déſire pas autant que vous de le voir renfermé.

Il ſort.


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Scène VIII.



Le Comte, ſeul.

Je ſuis édifié de ſon honnêteté. Il blâme ouvertement la conduite de Montalais & l’abandonne à ſon malheureux ſort. Mais… Marianne a-t-elle pû ſe rendre coupable en cédant aux inſtances de ce vil ſéducteur ?… Elle l’aimoit & ne dût pas former ſur lui des ſoupçons déſavantageux. Je dois plutôt la plaindre que la blâmer… Cependant, elle paroiſſoit être indignée… Ah, c’eſt ſans doute l’effet de l’amour outragé, & j’avois beſoin de connoître ſa foibleſſe pour triompher de la mienne. Je lui ferai du bien, & c’eſt aſſez pour mon cœur… Que Germeuil tarde à revenir !… Mais, le voilà.


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Scène IX.


LE COMTE, GERMEUIL.



La Comte.

Eh bien Germeuil, où as-tu laiſſé cette fille ?


Germeuil.

Chez elle. Elle loge dans un quartier perdu, près la barriere des Gobelins… Voici ce que j’ai appris… Des hommes de mauvaiſe mine étoient ſur ſa porte, je leur ai demandé s’ils connoiſſoient cette fille : ils m’ont répondu qu’ils ne la coinoiſſoient que depuis deux heures, & qu’ils étoient là poſtés pour arrêter ſon pere, qu’ils alloient mettre en priſon pour dette.


Le Comte.

Que me dis-tu ? C’eſt peut-être un honnête homme, un pere de famille plus à plaindre que coupable. S’il en eſt tems, allons l’arracher au malheur qui le menace. Tu dis que c’eſt pour dette ?


Germeuil.

Oui, Monſieur, ce n’eſt pas pour autre choſe. Je dois vous apprendre que j’ai vu chez le Suiſſe une petite fille qui pleure & demande votre ſecrétaire.


Le Comte.

C’eſt ſans doute encore une de ſes victimes.


Germeuil.

Je ne crois pas. Elle paroît trop jeune & trop innocente. Je l’ai fait monter dans votre antichambre. Voulez-vous la voir ?


Le Comte.

Le tems ne me le permet point. Je vole au ſecours de ces malheureux : mais je te charge de l’interroger & de tirer d’elle tous les indices que tu pourras, pour que je ſois inſtruit à fond de la conduite odieuſe de cet horrible Montalais.


Germeuil.

Laiſſez-moi faire, Monſieur. Je me ſuis bien douté que cette petite niaiſe pourroit nous inſtruire : Voilà pourquoi je l’ai retenue.


Le Comte.

Crois-tu que mon cocher ſe rappelle exactement ſa demeure ?


Germeuil.

Ah, je vous en réponds, Monſieur. Il a logé jadis dans cette maiſon.


Le Comte.

Cela ſuffit.

[Il va pour ſortir & revient.]

Je n’y penſois pas.

[Il ſe fouille & donne une clef à Germeuil.]

Tiens, Germeuil, voilà la clef de mon ſecrétaire. Apportes-moi mille louis en billets de la caiſſe d’eſcompte.


Germeuil.

Ah, Monſieur, je n’entends rien à fouiller dans vos papiers.


Le Comte, reprenant ſa clef & hauſſant les épaules.

Allons donc, je vois bien ta délicateſſe.

[Il sort en courant.]




Scène X.



Germeuil, ſeul.

Je ne me défie pas de moi, je ſuis un honnête homme : mais il a donné ſouvent ſa clef à ſon ſecrétaire, & dans tout ceci, qui ſait ce qui peut arriver. Je n’ai pas beſoin de me fourrer où je n’ai que faire.




Scène XI.


GERMEUIL, LE COMTE.



Le Comte, traverſe le théâtre, en feuilletant les billets dans ſes mains.




Scène XII.



Germeuil, seul.

Il a déjà fait. Quel homme actif quand il s’agit de ſecourir les malheureux. Il met autant de promptitude à faire du bien que les méchans en mettent à faire le mal. Ah, que la fortune est bien placée dans ſes mains !

[Il ſe retourne et ne voit plus le Comte.]

Le voilà parti. Mais voici cette jeune fille. Elle eſt ma foi jolie. Ce petit air ingénu lui ſied à merveille.




Scène XIII.


GERMEUIL, LAURETTE n’oſant avancer.



Germeuil.

Approchez-donc, la belle enfant.


Laurette.

Qu’eſt-ce que vous me voulez, Monſieur ? Ce n’eſt pas vous que je cherche. Je demande Monſieur Montalais. Il vient de paſſer un Monſieur dans la chambre, qui m’a dit que vous m’en donneriez des nouvelles.


Germeuil.

Mais, pour vous en donner des nouvelles, il faut au moins que je vous parle ; vous m’avez l’air bien farouche.


Laurette.

Ah, je ne la ſuis pas plus qu’une autre : mais on m’a tant aſſuré que les hommes étoient ſi méchans avec les jeunes filles, que je les crains, voyez-vous ?


Germeuil.

Et M. Montalais ne vous paroît pas auſſi dangereux que les autres.


Laurette.

Mais ce n’eſt pas un homme.


Germeuil.

Ah, ah, en voici d’un autre ! Eh, qu’eſt-il donc, s’il vous plaît ? C’eſt peut-être une femme traveſtie, n’eſt-ce pas ?


Laurette, avec une gaucherie ingénieuſe.

Allez donc, vous voulez rire.


Germeuil.

Ma foi, quand je n’en aurois pas l’envie, vous me la feriez naître : mais qu’eſt-il donc ce Monſieur Montalais, s’il n’eſt ni homme ni femme ?


Laurette.

C’eſt un jeune garçon qui eſt bien honnête, bien ſage & bien rangé.


Germeuil, à part.

Tout ceci n’eſt qu’un jeu, & cette niaiſe eſt peut-être plus ruſée que je ne le penſe ; elle ſe moque sûrement de moi.

[haut].

Écoutez donc, la petite innocente ; vous n’êtes pas ſi gauche que vous voulez bien le paroître : cependant vous êtes bien jeune, pour faire ce joli petit métier.


Laurette, ſurprise.

Qu’eſt-ce que vous dites-là, Monſieur ? Je fais le métier d’une brave fille, entendez-vous ?


Germeuil, à part.

Cela ſe peut ; mais continuons de la piquer, c’eſt le moyen de tout ſavoir des femmes.

[haut].

Comment voulez-vous qu’on vous en croie ? eſt-ce qu’une brave fille va chercher les garçons ?


Laurette, en riant.

Ah, qu’il eſt bon ! Mais voyez-vous donc quel mal il trouve à venir chercher les perſonnes dont on a beſoin.


Germeuil, gaiement.

Ah parbleu, j’ai tort, & je dois ſavoir que ce n’eſt pas pour des prunes que vous le demandez.


Laurette.

Ma foi, Monſieur, je n’entends rien à votre façon de dire ; tout ce que je puis vous aſſurer, c’eſt que ſi vous ne voulez pas me faire parler à M. de Montalais, je m’en vais. On m’attend avec impatience chez nous, & je ne ſuis pas bien aiſe de me faire gronder pour toutes vos belles ſornettes.


Germeuil.

Eh bien, pour que je vous accorde ce que vous me demandez, dites-moi comment vous connoiſſez M. Montalais.


Laurette.

Et qu’avez-vous beſoin de le ſavoir ? ah, vous m’avez l’air d’être bien curieux. On m’avoit bien prévenue qu’on me queſtionneroit ici : mais, quoiqu’on me diſe tous les jours chez nous que je ne ſuis qu’une étourdie, je ſais encore garder mon ſecret : ainſi donc vous ne ſaurez rien.


Germeuil, à part.

Me voilà bien avancé.

[haut.]

Mais quand il n’y a rien à craindre, il n’y a point de ſecret à garder.


Laurette.

Mais, Monſieur, je ne vous crains pas, ni M. Montalais non plus.


Germeuil, à part.

Que puis-je répliquer à cela ? c’eſt clair comme le jour, &, toute ſimple qu’elle paroît, elle eſt auſſi double qu’une autre.

[haut].

Et connoiſſez-vous Mademoiſelle Marianne ?


Laurette.

Ah, je vois bien que vous voulez me tirer les vers du nez.


Germeuil.

Non : mais je voudrois ſeulement ſavoir de vous ſi vous la connoiſſez ; car elle eſt venue auſſi demander ce jeune homme.


Laurette.

Comment, c’eſt dans cette maiſon qu’elle eſt venue ?


Germeuil.

Sans doute.


Laurette.

Y a-t-il long-tems, Monſieur, qu’elle s’en eſt retournée ?


Germeuil.

Il y a à peu près une heure.


Laurette.

Ah, mon Dieu, que je ſuis fâchée de ne l’avoir pas rencontrée !


Germeuil.

Vous la connoiſſez donc ? Elle paroît bien honnête.


Laurette.

Ah, je vous en réponds ; c’eſt une brave fille qui aime bien ſon pere, & qui éprouve un grand chagrin de ce qui vient de lui arriver.


Germeuil.

Et ce M. Montalais que vous demandez, ne s’y intéreſſe-t-il pas auſſi ?


Laurette.

Ah, je vous aſſure, & beaucoup même. On eſt bien affligé chez nous.


Germeuil, à part.

Il n’en faut plus douter, cette Marianne eſt la maîtreſſe de notre Secrétaire.

[haut].

C’en eſt aſſez. Monſieur Montalais n’eſt point ici dans ce moment : mais lorſqu’il rentrera, je vous l’enverrai tout de ſuite.


Laurette.

Je vous ſerai bien obligée, Monſieur ; je ſuis votre ſervante.

[Elle va pour ſortir, elle ſe trompe & revient ſur la Scene.]


Germeuil, croyant Laurette ſortie.

Je commence à voir clair dans tout ceci. Monſieur le Comte finira par les marier, & ſi ce jeune homme n’a que le défaut d’aimer, il le pardonnera ſans doute.

[S’appercevant que Laurette n’eſt pas ſortie.]

Où allez-vous, Mademoiſelle ?


Laurette.

Je ne retrouve plus mon chemin. Je ne ſais par où ſortir.


Germeuil.

Venez, venez, je vais vous conduire juſqu’à la porte.


Laurette.

Ah, grand merci, Monſieur.


Fin du troiſieme Acte.


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ACTE IV.


Le théâtre change, & repréſente la maiſon de Montalais ; même décoration qu’au ſecond Acte. Au lever de la toile, Marianne eſt aſſiſe, la tête panchée ſur une table, dans l’attitude d’une perſonne évanouie ; le vieux Montalais & ſon fils ſont autour d’elle à la ſecourir.


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Scène PREMIERE.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, Le jeune MONTALAIS.

Le vieux Montalais.

Ah, ma fille, ma chere Marianne, reviens à toi.


Le jeune Montalais.

Mais, mon pere, ne puis-je ſavoir ce qui lui eſt arrivé avec Monſieur la Fontaine ? Quel étoit ſon deſſein ?


Le vieux Montalais.

Mon fils, je l’ignore. Votre ſœur ne faiſoit qu’arriver, quand vous êtes entré avec ce brave La Fleur, qui m’a retiré des mains des Huiſſiers : mais, hélas, je ne le vois pas reparoître. Je tremble qu’il ne ſe ſoit compromis.


Le jeune Montalais.

Si je craignois de vous quitter avec ma ſœur, dans l’état où elle eſt, j’irois voir ce qu’il eſt devenu.


Le vieux Montalais.

La voilà qui reprend ſes ſens… Cette petite Laurette ne revient point. Qui peut la retenir ? Inquiet ſur le compte de votre ſœur, & voyant la Fleur arriver ſans vous, j’avois envoyé la petite chez M. le Comte, pour vous faire part de mes craintes.


Marianne, revenant à elle.

Où ſuis-je ?

[Appercevant le vieux Montalais.]

Ah, mon pere, la douceur de vous voir ne m’eſt donc pas ravie ! Que ſont devenus ces hommes barbares qui exerçoient leur pouvoir ſur vous, avec tant de cruauté ?


Le vieux Montalais.

Les cruels, ſans reſpect pour mon âge, m’entraînoient avec la derniere dureté : ce brave ſoldat indigné de leur conduite, les a forcés de s’enfuir.


Le jeune Montalais.

Mais, ma ſœur, apprenez-nous en quels lieux vous a mené notre protecteur, M. la Fontaine.


Marianne.

Lui, notre protecteur !… Ce monſtre ! Ah, ne me parlez pas de cet homme horrible. Pourrai-je étouffer en moi le ſouvenir de ſon abominable projet. Comme il nous trompoit ! comme il abuſoit de notre miſere !


Le jeune Montalais.

Que dis-tu, ma ſœur ? Explique-toi. Songes que tu ne dois rien avoir de caché pour nous.


Le vieux Montalais.

Sans doute, elle le doit.


Marianne.

Qu’exigez-vous de moi ? Mon devoir eſt de vous obéir ; mais, mon frere, la grace que je te demande c’eſt de mépriſer cet homme auſſi vil que dangereux.


Le jeune Montalais.

Je t’entends & je commence à pénétrer dans ſa conduite. Le traître ! M’avoir forcé d’en impoſer à l’homme le plus humain ! Mais il ne ſuffit pas, ma ſœur, de ta généroſité pour le garantir de mon reſſentiment ; acheves de nous dévoiler ſon horrible caractere.


Marianne.

Vous ſavez, mon pere, par quels diſcours ce malheureux a cherché à vous ſéduire. C’eſt lui qui a acheté la créance de Monſieur Durand.


Le jeune Montalais.

Le ſcélérat ! C’eſt de moi qu’il en a ſçu le nom.


Le vieux Montalais.

Avec quelle hypocriſie il parloit aux Huiſſiers ! Et le traître a pû ſe démentir avec toi ?


Marianne.

Écoutez juſqu’au bout. Vous ſavez avec quel art il nous a perſuadé que des perſonnes de bien me donneroient de quoi acquitter votre créance : il me fait monter dans une voiture dont il a ſoin de fermer les portieres, dans la crainte, diſoit-il, que le trouble & l’affliction où j’étois réduite n’attiraſſent ſur moi les regards des paſſans ; enfin nous arrivons. Il me conduit dans un appartement richement meublé ; il me fait aſſeoir & me laiſſe ſeule quelques minutes. Je crois qu’il va pour m’annoncer à ces perſonnes de bien : mais je le vois revenir tout ſeul. Il s’aſſied auprès de moi & me dit : » Vous n’avez rien au monde, Marianne, qu’un état mercenaire qui ſuffit à peine à votre ſubſiſtance ; votre pere eſt dans les fers, une horrible miſere aſſiége votre famille ; vous ſeule pouvez les ſauver de cet état malheureux. Moi, Monſieur, lui dis-je ; & par quels moyens ? Les voici, continua-t-il : je vous aime, Marianne, depuis longtems ; je ne ſuis pas aſſez riche pour vous faire un ſort digne de votre mérite ; mais j’ai ſçu rendre amoureux de vous un jeune homme, qui ne chercher qu’à prodiguer ſes tréſors en faveur du premier objet qui flattera ſes deſirs, il m’en a laiſſé le maître : vous n’avez qu’à dire : J’accepte vos bienfaits. Une maiſon, un caroſſe, des valets & des plaiſirs de toute eſpece, tout ſera à votre diſpoſition ; mais je dois être récompenſé de la fortune que je mets à vos pieds. » J’écoutois ce diſcours comme un langage étranger, & ne pouvois y répondre, tant ma ſurpriſe étoit grande. Il alloit continuer, quand j’ai rompu le ſilence. « Quoi lui ai-je dit, Monſieur, c’eſt par d’auſſi vils moyens que vous prétendriez délivrer mon pere ! Pourriez-vous croire que quand je ſerois aſſez vile moi-même, pour les accepter, mon pere le ſouffriroit ? Non, Monſieur ; quelque cruelle que ſoit ſa ſituation, il la ſupportera avec courage, plutôt que de conſentir à cet horrible complot ; mais je ſuis honteuſe de vous avoir écouté ſi long-tems, & je rougirai toute ma vie de vous avoir connu. » Ne pouvant contenir davantage l’indignation où m’avoit jetté un ſemblable diſcours, je m’élance pour ſortir ; il m’arrête avec violence.


Le vieux Montalais.

Juſte Ciel !


Le jeune Montalais.

Quelle horreur !


Marianne, continuant.

Il me pourſuit avec fureur. « Eh bien, dit-il, puiſque vous êtes aſſez ingrate pour dédaigner le bien que je vous offre, j’aurai le plaiſir de me venger de vous, de votre pere & de votre frere ; d’aujourd’hui même je le ferai chaſſer de chez le Comte ; d’aujourd’hui même je vais traîner votre pere dans une horrible priſon, &, dès ce moment, vous céderez à mes deſirs. « je ne ſais ſi l’horreur de ce diſcours m’a inſpiré du courage ; mais ce perfide voulant venir à moi, je l’ai repouſſé avec tant de violence, qu’il eſt retombé embarraſſé dans des Fauteuils : je gagne auſſi-tôt la porte en criant au meurtre, à l’aſſaſſin. Le ſcélérat n’oſe me ſuivre. Un homme ſe préſente à moi l’épée nue à la main. Grand Dieu, quel homme ! Je reconnois ce mortel généreux, dont j’ignore le nom : mais il doit être vertueux, puiſqu’il eſt de la connoiſſance de Madame de Valmont. Enfin, que vous dirai-je ? Sans lui, peut-être, ce monſtre ſe ſeroit porté aux derniers excès.


Le jeune Montalais, avec fureur.

Ô comble d’horreurs ! Je vous jure, mon pere, qu’il périra de ma main, & que nous ſerons tous vengés. J’y cours.


Le vieux Montalais, allarmé.

Arrêtez, mon fils. Je vous défends de vous livrer encore à cet excês d’imprudence. Elle pourroit vous être plus funeſte avec ce traître, que celle que vous avez commiſe tantôt avec ce brave homme.



SCENE II.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, le

jeune MONTALAIS, LA FLEUR à demi-gris,

& la pipe à la bouche.

Le jeune Montalais.

Mon pere, il arrive fort à propos : faiſons-lui part de ce qui ſe paſſe, & je n’agirai que d’après ſes conſeils.


La Fleur.

De quoi eſt-il queſtion, mes enfans ?


Le vieux Montalais, avec vivacité.

Un traître qui ſe diſoit notre ami depuis long-tems, & qui tramoit le projet le plus odieux, achette la créance de mon pere, le fait arrêter, & lui perſuade que des perſonnes généreuſes donneront à ma ſœur la ſomme néceſſaire pour acquitter cette créance : elle le ſuit ſans défiance, il l’entraîne dans un appartement, & c’eſt pour attenter à ſa vertu ! N’eſt-ce pas à moi à venger cet outrage ?


La Fleur.

Oui, morbleu, il n’y en a point d’autre.


Le vieux Montalais.

Mais, Monſieur, ſongez-vous au danger auquel il va s’expoſer ?


La Fleur.

Mille eſcadrons, il n’y a point de danger, quand c’eſt pour l’honneur. S’il meurt en brave, je lui ſurvivrai pour venger ſa mort.


Le jeune Montalais.

Mon pere, vous l’entendez. Ce n’eſt point vous déſobéir, quand l’honneur me commande. Adieu, brave la Fleur ; n’abandonnez pas mon pere, juſqu’à mon retour… Donnez-moi votre épée, elle me ſera favorable.


La Fleur.

La voilà. Va te battre comme quatre.

[Le jeune Montalais ſort avec précipitation. Sa ſœur & ſon pere veulent courir après, la Fleur les retient.]



SCENE III.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, LA FLEUR.



La Fleur, les arrêtant.

, là : il reviendra, puiſqu’il vous l’a promis. On eſt bien fort quand on a du courage. Vous pleurez ! N’a-t-il pas l’épée de la Fleur ? Eh, attendez pour vous affliger la fin de l’aventure.


Le vieux Montalais.

Monſieur, je ſuis pere.


Marianne.

Ah, mon Frere !


La Fleur.

Je n’ai jamais vu pleurer mes parens. Je ne les connois pas. Ce devoient être d’honnêtes gens, puiſqu’ils ont fait en moi un brave homme. S’ils vivoient encore, ils auroient plus de courage que vous. Je n’aime pas à voir du chagrin à perſonne, moi : je ſuis gai par-tout & vous m’attriſtez.


Le vieux Montalais.

Eh bien, Monſieur, il faut céder à vos avis. Je laiſſe au Juge du ſort, à cet être bienfaiſant, le ſalut de mon fils.


La Fleur.

Voilà ce qui s’appelle raiſonner.



Marianne.

S’il eſt protecteur de l’innocent, s’il déteſte le crime, il doit jetter ſur nous un regard favorable.


La Fleur.

Il ne m’a jamais abandonné, quoique j’aime un peu la bouteille : mais il faut que les ivrognes ſoient tous de bons enfans, puiſque l’on aſſure qu’il y a un Dieu pour eux.


SCENE IV.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE,

LA FLEUR, un COMMISSAIRE, pluſieurs

HUISSIERS & RECORS.

Le vieux Montalais.

Juste Ciel ! Que vois-je ? un Commiſſaire !


Marianne, à part.

Ah ! mon pere, c’en eſt fait : il n’y a plus d’eſpoir pour vous.


La Fleur.

Eh bien, quel nouveau vertige vous prend ?


Marianne.

Hélas, Monſieur, eſt-ce que vous ne voyez pas ces gens de juſtice ?


Lafleur, appercevans le commiſſaire & se mordant le poing.

Nous voilà bien campés ! Je n’ai point mon épée. Dieu me pardonne, je crois que c’eſt un Commiſſaire, ou bien c’eſt le diable… Mais ne nous faiſons pas d’affaires avec la juſtice. On peut roſſer un huiſſier ; mais un Commiſſaire… il faut lui parler poliment d’abord.


Le Commissaire.

Eſt-ce vous, Monſieur, qui avez fait rébellion contre les Gens du Roi ?


La Fleur.

Contre les Gens du Roi ! Comment l’entendez-vous, tête à perruque ?… Eſt-ce que tout le monde n’eſt pas Gens du Roi ?… La ſeule différence qu’il y a de vous à moi, c’est que vous portez l’effroi chez les citoyens ſans défenſe, & moi, je porte la terreur chez l’ennemi armé.


Le Commissaire.

Eh bien, qu’eſt-ce que cela veut dire ?


La Fleur.

Cela veut dire que vous êtes un homme de plume, un oiſeau de mauvais augure, & moi un brave, toujours bien venu chez les honnêtes gens. Je ſuis juſte cependant : je ſais qu’il en faut des uns & des autres ; mais je n’aime pas à voir, quand on a un emploi ſi dur à remplir, qu’on y ajoute encore une cruauté particuliere. Si j’ai fait rébellion, c’eſt que vois alguafils exerçoient une violence inutile & malhonnête. Le pauvre homme ne faiſoit aucune réſiſtance, pourquoi le maltraiter ? Eſt-ce que l’homme ne doit pas toujours avoir pitié de ſon ſemblable, quand il eſt malheureux ?


Le Commissaire.

Mais on doit toujours reſpecter les loix.


Le vieux Montalais.

Eh bien, Monſieur, exercez votre miniſtere, je ſuis prêt à vous ſuivre.


La Fleur.

Malheureux vieillard, ſa ſoumiſſion m’arrache des larmes.

[Au Commiſſaire.]

Eſt-ce que cela ne vous fend pas le cœur ?


Le Commissaire.

Si j’étois ſon créancier, peut-être lui ferois-je grace.


La Fleur.

Vous êtes donc un honnête homme & non pas un Commiſſaire.


Le Commissaire.

Je conviens qu’il peut y en avoir qui méritent le reproche que vous faites à tous les gens de l’état ; mais croyez auſſi qu’il y en a parmi nous qui ſavent adoucir la rigueur de leurs fonctions autant que les circonſtances le permettent.


La Fleur.

Vous voulez bien paroître bon. Mais… vous ne l’allez pas moins emmener.


Le Commissaire.

Il le faut, j’y ſuis forcé.


Le vieux Montalais, à Marianne.

Adieu, ma fille.


Marianne, ſe jettant à ſon col.

Ah, mon pere, je ne puis me ſéparer de vous.


Le vieux Montalais.

N’oublies pas, ma fille, que ta pauvre mere, laguiſſante dans ſon lit, réclame tes ſoins.


Marianne, dans la plus grande douleur.

Hélas, mon cœur ſe déchire & ſe partage entre vous deux.


Lafleur, rêvant & ſe frappant le front avec ſa main.

Ecoutez-moi, tous tant que vous êtes, avec attention : J’ai lu, dans quelque almanach, que les vieux étoient exempts de la priſon… Oh, oui, il faut que ce ſoit dans un almanach que j’ai lu cela ; car je n’ai jamais jetté les yeux ſur le grimoire de la chicane.


Le Commissaire.

Ce que vous dites-là, M. le ſoldat, eſt on ne peut pas plus vrai : mais il y a une époque fixe ; il faut avoir ſoixante-dix ans révolus.


Lafleur, au vieux Montalais.

Eh bien, pere, vous les avez paſſés au moins de 50 ans.


Le vieux Montalais.

Il s’en faut encore ſix mois que je n’aie ſoixante-dix ans.


La Fleur.

Eh bien, vous ne devez plus que ce terme-là à votre créancier. Il y a dix ans, m’avez-vous dit, que vous lui devez quatre mille francs… voyons… faiſons un calcul… combien cette ſommes diviſée ſeroit-elle par mois ?… Les cent écus ſont plus que ſuffiſans pour payer le tems qui reſte.


Le Commissaire.

Votre calcul eſt on ne peut pas plus juſte ; l’embarras eſt de le faire agréer au créancier.


La Fleur.

Tant pis pour lui, ce ſera un ſot, s’il ne l’accepte pas.


Le vieux Montalais.

Généreux ami, c’en eſt aſſez, laiſſez-moi ſubir mon ſort. Je verrai mes enfans, & leur préſence adoucira le poids de mes fers.

[Les Huiſſiers s’en emparent ; Marianne pouſſe un cri, & ſe jette dans les bras de ſon pere].


SCENE V.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE,

LA FLEUR, le COMMISSAIRE, LE COMTE, pluſieurs

HUISSIERS & RECORS.

LE COMTE, joignant les mains, & les levans au ciel, à cet aſpect.

Ô dieu, quel tableau touchant ! que j’arrive à propos pour ſecourir ce pere infortuné ! [Adreſſans la parole au Commiſſaire & aux Huiſſiers].

Meſſieurs, à combien monte la créance de ce malheureux vieillard ?


Marianne, à part.

Ciel ! qu’entends-je ? Je ne me trompe pas ; c’eſt mon libérateur.


Un huissier.

J’ai les pieces ſur moi : quatre mille trois cent livres de capital, & ſix cent livres de frais, ſans compter ſoixante & tant de livres pour mes gens.


Le Comte, tirant un porte-feuille de ſa poche, & lui donnant des billets de la Caiſſe d’eſcompte.

Voilà cinq mille livres en billets au porteur.


L’Huissier, ſaiſit avidement les billets.

Et voilà vos papiers.


Marianne, à part avec joie.

Quelle généroſité !

[Au vieux Montalais].

Ah, mon pere, c’eſt cet homme vertueux qui m’a ſauvé des mains de ce cruel la Fontaine.


Lafleur, avec tranſport.

Le digne homme ! voilà ce qui s’appelle une belle action !


Le vieux Montalais.

Ma fille, c’eſt peut-être encore un ſuborneur ; je ne dois pas accepter ſes bienfaits.


Marianne, avec empreſſement.

Mon pere, vous êtes dans l’erreur ; c’eſt un cœur noble, une ame bienfaiſante, l’ami de Madame de Valmont.


Le vieux Montalais, au Comte avec fermeté.

Monſieur, je n’a point l’honneur de vous connoître, & je ne dois pas accepter un ſervice auſſi grand qu’inattendu.


La Fleur.

Le bonheur n’eſt pas toujours pour ceux qui le cherchent, & le diable n’eſt pas toujours à la porte d’un pauvre homme.


Le Comte, au vieux Montalais.

Mon cœur ne vous eſt pas connu, reſpectable vieillard. Raſſurez-vous, & baniſſez un ſoupçon qui m’offenſe autant qu’il eſt mal fondé.


Marianne.

Ah, mon pere, pourriez-vous confondre le plus généreux des hommes avec un vil ſcélérat.


Le vieux Montalais.

Monſieur, pardonnez ; un pere s’allarme aiſément. Tout annonce en vous la nobleſſe de vos ſentimens : mais à quel titre ai-je pu m’attirer un ſi grand bienfait ?


Le Comte.

Qu’il vous ſuffiſe d’être perſuadé qu’aucun motif ſuſpect ne m’a porté à vous ſecourir. Souffre que je ne borne pas mes bienfaits à ce léger ; acceptez encore ce porte-feuille, & allez vivre, avec cet aimable enfant, loin de la Capitale, où la beauté & la candeur ſont ſans ceſſe expoſées aux piéges de la ſéduction.


Marianne.

Hélas, que mon cœur eſt pénétré d’une vive reconnoiſſance !


Le vieux Montalais.

Quel homme êtes-vous ? Il n’en fut jamais de ſemblable.


La Fleur, à part.

Il y en a bien un peu du moins.


Le Commissaire.

L’eſpece eſt rare.


Le vieux Montalais, à part.

Vous ne pouvez au moins nous refuſer la ſatisfaction de connoître notre bienfaiteur.


Marianne.

Pourquoi nous priver du bonheur de vous voir, & nous preſcrire d’aller loin de Paris jouir de vos bienfaits ?


Le Comte.

Que puis-je répondre ? Tâchons de vaincre le trouble qui s’empare de moi.

[haut].

Je ſuis ſenſible à votre zele, & il ſuffit pour mon cœur de voir votre reconnoiſſance : mais je ne fais point des heureux pour les aſſujettir à la reconnoiſſance. Vous êtes jeune, vous êtes belle ; ſans doute on ne vous voit pas avec indifférence ; & votre pere allarmé…


Le vieux Montalais, à part.

Non, Monſieur, non, ma fille n’eſt point le motif qui vous inſpire tant d’humanité. Sans doute mes malheurs vous ſont connus. N’eſt-ce pas aſſez de me donner la liberté, ſans y ajouter encore un préſent beaucoup au-deſſus de l’état d’indigence auquel nous ſommes habitués depuis ſi long-tems ?


Le Comte.

Je me trouve trop heureux de pouvoir adoucir votre ſituation.


La Fleur, à part.

J’ai bien vu des choſes extraordinaires dans le monde ; mais ceci ſurpaſſe mon raiſonnement.


Le vieux Montalais, au Comte.

Vous ne pouvez plus nous cacher qui vous êtes.


La Fleur.

Son nom doit paſſer à la poſtérité comme celui d’un grand guerrier.


Marianne, au Comte.

Monſieur, vous vous défendriez en vain ; Madame de Valmont ne pourra nous cacher votre nom.


Le Comte.

Arrêtez, Marianne : j’exige de vous, que vous ne faſſiez aucune perquiſition pour connoître celui qui veut demeurer inconnu. Je vais faire un long voyage : à quoi vous ſerviroit de ſavoir qui je ſuis ? Adieu, reſpectable vieillard ; adieu, belle Marianne.

[à part].

C’eſt en déchirant mon coeur, que je puis le guérir.

Il ſort.


SCENE VI.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE,

LA FLEUR, un COMMISSAIRE, pluſieurs

HUISSIERS & RECORS.

Lafleur, arrêtant le vieux Montalais & Marianne, qui veulent courir après le Comte.

Vous devez reſpecter ſon ſecret. Il fait le bien, & veut être ignoré ; c’eſt la maniere des grandes ames.


Marianne, à part.

Il s’en va & pour jamais… je ne le verrai donc plus ! infortunée ! Étouffons mes ſentiments ; ils ne peuvent que faire ma honte & mon malheur.


Le Commissaire.

Je vous quitte très-ſatisfait de vous voir heureux autant que vous en paroiſſez digne.


Lafleur.

Un Commiſſaire ſenſible ! Je n’en reviens pas, où diable la vertu va-t-elle ſe nicher ? Je ne la vis jamais ſi lugubrement logée.


L’Huissier, à ſa ſuite.

Meſſieurs, nous n’avons plus rien à faire ici, retirons-nous.


La Fleur.

Allez, & qu’on n’entende pas plus parler de vous, que de ce qui ſe paſſoit avant la création du monde. [Le Commiſſaire, les Huiſſiers & les recors ſortent].


SCENE VII.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, LA FLEUR.

Le vieux Montalais, avec attendriſſement.

Ô Sublime Providence ! c’eſt dans des inconnus que nous trouvons de ſi favorables appuis ; & le perfide, le lâche qui ſe diſoit notre ami, avec quelle adreſſe il projettoit notre perte depuis long-tems ! Mais mon fils ne revient point ; que lui ſera-t-il arrivé ? Je tremble que notre bonheur ne ſoit de peu de durée.

[D’un ton ſuffoqué & prêt à s’évanouir].

Je ſuccombe à toutes les ſenſations que j’éprouve.


Marianne.

Mon pere, raſſurez-vous ; le Ciel n’aura pas épuiſé ſes bienfaits ſur nous, pour nous condamner à des larmes éternelles.


La Fleur.

Soyez tranquille, papa, je vais vous amener ce cher enfant. [à part].

Si toutefois je ſavois où le prendre.


Marianne, avec tranſport voyant ſon frere.

Ah, mon pere, le voici.


SCENE VIII.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE, LA FLEUR, le jeune MONTALAIS, LAURETTE.



Lafleur.

Le voilà, ce cher ami.


Marianne, courant au devant du jeune Montalais & l’embraſſant.

Mon frere !


Le vieux Montalais.

Ah, mon fils ! Eh bien, qu’as-tu fait ?


Le jeune Montalais.

Non pas tout ce que je deſirois : le cruel la Fontaine m’eſt échappé. Mais apprenez une heureuſe nouvelle… Madame de Valmont va bientôt ſe rendre ici. Dans mon déſeſpoir & occupé d’une vengeance bien juſte, j’ai oſé me préſenter chez elle ſans avoir l’honneur de la connoître, que par tout le bien que Marianne nous en avoit dit. Elle m’a reçu avec une bonté digne de ſa belle ame : je lui ai tout revelé. À ce récit, mon pere, elle a frémi. « Sachez, m’a-t-elle dit, malheureux jeune homme, toute la noirceur de ce ſcélérat : par le plus horrible artifice, il a mis ſur votre compte les deſſeins qu’il avoit ſur votre ſœur, & l’a fait paſſer auprès de M. le Comte, pour une de ces viles créatures qui ont renoncé à toutes les vertus du ſexe.


Le vieux Montalais.

Ma fille ! quelle horreur !


Marianne.

Juſte Ciel !


La Fleur.

C’eſt un grand lâche.


Laurette.

C’eſt un homme bien méchant. Je ne m’étonne plus ſi l’on m’a fait tant de queſtions chez M. le Comte. Si j’avois ſu ce qui ſe paſſe, j’aurois dit la vérité.


Le jeune Montalais.

Le crime va être dévoilé, & le traître recevra bientôt ſon juſte châtiment.


La Fleur.

Oui, la vertu doit triompher. C’eſt la loi de l’Être ſuprême. Il laiſſe faire pendant quelque tems les méchants : mais il ſe laſſe à la fin.


Le vieux Montalais.

Mon pere, cette dame bienfaiſante n’avoit point chez elle toute la ſomme qu’il faut pour acquitter votre dette : mais elle m’a aſſuré qu’elle s’engageroit pour le reſte.


Lafleur.

Il n’en eſt plus beſoin : elle eſt payée & repayée.


Le vieux Montalais.

Oui, mon fils ; vois ce porte-feuille. J’ignore encore ce qu’il renferme.


Le jeune Montalais, avec ſurpriſe.

Que vois-je ? Je ne me trompe pas. C’eſt le porte-feuille de M. le Comte.


Le vieux Montalais.

Quoi, cet homme bienfaiſant qui ſort d’ici ſeroit ton bienfaiteur.


Le jeune Montalais.

J’ignore qui vous l’a remis : mais ce ſont bien là ſes armes.


Lafleur.

Voyez ce qu’il y a dedans : celà eſt plus utile qu’un blaſon.


Le jeune Montalais, ouvrant le porte-feuille, & en tirant pluſieurs billets de la caiſſe d’eſcompte.

Dix neuf mille livres en billets au porteur.


Lafleur.

Et cinq qu’il a données déjà… Cela fait bien mille louis. Ma foi, mes amis, cette journée n’eſt pas mauvaiſe pour vous. Je vous en ſouhaiterois quelques centaine par an.


Le jeune Montalais.

J’entends quelqu’un… Ah, c’eſt ſans doute Madame de Valmont.


SCENE IX.


Le vieux MONTALAIS, MARIANNE,

LA FLEUR, Le jeune MONTALAIS,

LAURETTE, Mme de VALMONT.



Marianne, courant au devant de Madame de Valmont.

Ah, madame, vous daignez nous honorer de votre viſite ! Quel bonheur pour moi que ce vil agent du Marquis de Flaucourt vous ſoit connu !


Madame de Valmont.

Ce Marquis eſt mon frere. Jugez belle Marianne, ſi j’ai des motifs aſſez puiſſans pour démaſquer le fourbe qui l’a perdu : mais ne nous occupons pas de lui dans cet inſtant, parlons de ce qui vous regarde. Je viens de chez quelqu’un, à qui j’avois promis de vous voir ce matin, & qui s’intéreſſe vivement à votre ſort ; je ne l’ai point rencontré, & il en ſera bien fâché, j’en ſuis ſûre ; il ne demande qu’à vous obliger : ſans être connu.


Marianne.

Madame, vous ignorez les bienfaits que nous venons de recevoir : mais, avant tout, faites-moi la grace de me dire le nom du Monſieur, que je vis l’autre jour chez vous.


Madame de Valmont, ſurpriſe.

Pourquoi me le demandez-vous, Marianne ?


Marianne, avec timidité.

Madame… je… Aurois-je été indiſcrette en vous faiſant cette queſtion ?


Madame de Valmont.

Point du tout, ma chere enfant… il ſe nomme le Comte de Saint Clair.


Marianne, tranſportée.

Ah, mon pere, c’eſt lui !


Le vieux Montalais.

Oui, c’eſt lui ; mon libérateur, le bienfaiteur de toute ma famille.


Le jeune Montalais.

Courons tous nous jetter à ſes genoux.


La Fleur.

Je veux être de la partie. Je ſerai bien aiſe de revoir encore une fois ce brave homme, ce parfait humain, ce généreux mortel.


Madame de Valmont.

D’où naiſſent tous vos tranſports ? Qu’a-t-il fait que j’ignore ? Ah, ſans doute, quelque belle action. Il en eſt bien capable.


Marianne.

Sans doute, c’eſt dans la maiſon de M. le Comte, que le perfide la Fontaine a eu l’audace de m’emmener, pour mon bonheur. À peine remiſe dans les bras de mon pere, où je n’attendois que la mort, cet homme vertueux ſe préſente chez nous au moment qu’on entraînoit mon malheureux pere. Il paye les Huiſſiers, il nous laiſſe ce porte-feuille avec une ſomme conſidérable. Eh, peut-on ſe méprendre à ce trait généreux, & douter encore que ce ne ſoit M. le Comte ? Mais il nous a défendu de chercher à le connoître.


Madame de Valmont.

C’eſt lui. Je n’en suis nullement étonnée. Je le reconnois à ce trait de génériſité & de modeſtie ; mais il eſt néceſſaire de l’inſtruire du bon emploi qu’il a fait de ſes dons. Suivez-moi tous. Je veux m’amuſer un peu à ſes dépens. Il niera le fait, & j’aurai plus de plaiſir à jouir de ſa ſurpriſe, en vous préſentant à lui.

[regardant la Fleur].

Eſt-ce là ce brave homme dont vous m’avez parlé ?


Le jeune Montalais.

Oui, Madame, c’eſt lui-même.


Marianne.

Ah, Madame, mon frere vous a-t-il raconté ?…


La Fleur, fait des contorſions & des ſignes tout-à-fait comiques avec ſon chapeau.

Madame de Valmont.

Oui, je ſais tout.


La Fleur.

Tant pis, morbleu : & je ne lui ſais pas bon gré d’avoir revelé une choſe qui m’a coûté ſi peu à faire, & que j’avois déjà oubliée.


Le jeune Montalais.

Eh, Monſieur…


La Fleur.

Appelles-moi ton ami, morbleu.


Le jeune Montalais.

Ah, mon ami, devons-nous vous imiter ? plus vous cherchez à effacer de votre mémoire ce procédé, plus il doit ſe graver dans nos cœurs.


Madame de Valmont.

On voit la probité empreinte ſur ſa phiſionomie.


La Fleur.

En vérité, Madame, votre politeſſe me ravit. Excuſez, je vous pris, votre ſerviteur peu fait aux compliments des aimables Dames comme vous. La ſincere la Fleur eſt embarraſſé pour vous répondre ſelon votre mérite.


Madame de Valmont.

Un brave ſoldat s’exprime toujours avec franchiſe, & ſon langage eſt préférable à des diſcours préparés. Je ſuis fort aiſe que cette circonſtance me faſſe connoître encore un homme bienfaiſant & généreux. Il y en a ſi peu, que je croyois que Monſieur le Comte étoit le ſeul qui pensât auſſi noblement. [à la Fleur]. Vous allez venir avec nous, M. le Militaire. Je ſerai enchantée de vous préſenter à un homme avec qui vous avez tant de rapports ; lui-même me ſaura gré de lui avoir procuré votre connoiſſance.


La Fleur.

Madame, c’eſt trop d’honneur pour votre ſerviteur ; je ne ſuis qu’un ſimple ſoldat.



Madame de Valmont.

Un ſoldat qui penſe auſſi noblement que vous, devient égal aux homme du premier rang. Allons, ne perdons pas de tems.


Le jeune Montalais.

Madame, ce brave homme & moi nous allons vous ſuivre chez M. le Comte ; mon pere & ma ſœur auront l’honneur de vous accompagner.


Madame de Valmont.

Mais je puis vous emmener dans ma voiture.


La Fleur, bas au jeune Montalais.

Refuſes pour moi poliment, toi qui ſais la politeſſe. J’aime mieux aller à pied, cela me fera prendre le grand air. Dis-moi : ſuis-je encore un petit peu gris ?


Le jeune Montalais.

Il n’y paroît preſque plus, & la courſe achevera de vous remettre le ſang froid.


La Fleur.

C’eſt égal. Tu ne ſais pas pourquoi je te ſuis ! C’eſt pour avoir le plaiſir de couper les oreilles à ce ſcélérat, s’il peut tomber ſous ma main.


Le jeune Montalais, bas à la Fleur.

Et moi, je veux pour jamais lui ôter l’envie de répandre ſes noirceurs dans la ſociété.


Madame de Valmont, au jeune Montalais & à la Fleur

Eh bien, qu’eſt-ce que vous dites-là ?


Le jeune Montalais.

Madame, la Fleur vous prie, en vous faiſant mille remercimens, de permettre qu’il n’aille pas en voiture. Il a l’habitude d’aller à pied.


La Fleur.

Tu as raiſon : c’eſt mon uſage.


Le jeune Montalais.

Adieu, Laurette.


Laurette.

Adieu, Monſieur Montalais. Ne tardez pas à revenir au moins.


Le jeune Montalais.

Sois tranquile.


La Fleur, en ſortant.

Adieu la blonde aux yeux noirs. [Madame de Valmont ſort avec Marianne, le jeune Montalais & la Fleur les ſuivent ; Laurette les accompagne juſqu’au fond du théâtre, & revient ſur ſes pas.

SCENE X.


Laurette, ſeule, après avoir rêvé.

Quel changement en ſi peu de tems ! Ils avoient bien des peines, bien des chagrins… Et voilà le bonheur de toutes parts qui leur arrive ; ils vont devenir bien riches… Voilà qui eſt fait, Mademoiſelle Marianne ne travaillera plus… Que deviendrai-je ſi elle ne ſe ſert plus d’ouvrieres ?… Ils vont ſans doute me renvoyer. Oh, non, ils ſont trop bons, trop humains pour me mettre à la porte… Allons auprès de Madame Montalais, je lui ferai part de mes inquiétudes, & elle me raſſurera, j’en ſuis ſûre.

Fin du quatrieme Acte.

ACTE V.

Le theâtre change, & repréſente le ſallon du Comte.


SCENE PREMIÈRE.


LE COMTE, LA FONTAINE.

La Fontaine, à part, pendant que le Comte eſt plongé dans des rêveries profondes.

Ce morne ſilence m’annonce que déjà il ſe repent de m’avoir chargé de l’ordre du Roi. Ces prétendus gens de bien ne le ſont que par oſtentation : mais… je ſerai vengé de lui & de tous les Montalais… Pour avoir ſa liberté, il faudra qu’on faſſe encore des démarches & je me réjouirai des maux que moi ſeul j’aurai produits.

[haut.]

Vous paroiſſez, Monſieur le Comte, bien occupé… Peut-être je vous dérange… Je me ſerois retiré, ſi vous ne m’euſſiez retenu.


Le Comte.

Je vous ai fait paſſer dans ce ſallon pour vous entretenir avec plus de liberté ſur le compte de Montalais… Je réfléchiſſois dans ce moment ſur les moyens que nous devrions prendre, pour nous diſpenſer d’en venir à cet éclat, en cherchant à ramener ce jeune homme par la voie de la douceur. Peut-être il n’eſt pas auſſi coupable qu’il vous l’a paru… Il eſt vrai que Marianne en étoit indignée, & ce courroux n’eſt ſans doute que l’effet de l’amour outragé ou de la jalouſie.


La Fontaine.

Cela peut-être.


Le Comte.

L’ingrat peut-il l’avoir offenſée à ce point, ſans être déchiré par ſes remords, & pourroit-il jamais l’oublier, s’il a le bonheur d’en être aimé ?


La Fontaine, à part.

Je vois par ces paroles combien lui-même en eſt épris. Ah, que je crains leur bonheur mutuel ! Et ce ſeroit moi qui l’aurois produit !

[haut].

C’eſt un eſprit gâté, une ame corrompue qui a ſu ſéduire le cœur de cette fille. Je penſe qu’il ſeroit à propos de le tenir quelque mois en priſon. Si vous lui pardonnez ſi facilement le ſcandale qu’il a produit dans votre maiſon, il abuſera ſans ceſſe de vos bontés, & il rira même des leçons de morale que vous prenez la peine de lui donner.


Le Comte.

Si je pouvois me perſuader que ſes ſentimens fuſſent auſſi abominables que vous les ſoupçonnez, il ne reverroit jamais le jour.


La Fontaine.

Vous avez tout pouvoir ſur lui. Il n’a ni protecteur ni amis.


Le Comte.

C’eſt parce qu’il eſt ſans appui, que je dois tendre une main ſecourable. Plus il m’eſt facile de le faire punir, s’il eſt coupable, plus je dois craindre d’abuſer de mon pouvoir. Je veux l’interroger moi-même.

[Appellant.]

Holà ! Germeuil !


SCENE II.


LE COMTE, LA FONTAINE, GERMEUIL.

Germeuil.

Me voilà, Monſieur.


Le Comte.

Si Montalais paroît ici, qu’on me l’envoie. Je veux abſolument ſavoir, par ſon propre aveu, tous les détails d’une entrepriſe auſſi criminelle.


Germeuil.

Monſieur, je dois vous dire qu’il eſt venu à l’hôtel, il y a environ deux heures ; il a même demandé ſi vous étiez ſeul. Il étoit pâle, défait, ſans boucles à ſes ſouliers ni à ſes jarrtieres, & un ſabre ſous ſon bras, le déſeſpoir dans les yeux. En vérité, Monſieur, il nous a tous fait frémir.


Le Comte.

Eh, quel ſeroit ſon deſſein ?


Germeuil.

Monſieur, je l’ignore. Cependant à travers ſon déſordre les larmes couloient de ſes yeux, & il laiſſoit échapper ces paroles : « Le traître, le perfide, le monſtre ! il m’ôtera la vie, ou il périra de ma main. »


Le Comte.

Et il ne demandoit que moi ?


Germeuil

Pardonnez-moi, Monſieur, il demandoit une autre perſonne.


La Fontaine.

Elle n’eſt pas difficile à deviner : c’eſt moi, ſans doute. Je ne lui ai pas caché que j’allois reveler à Monſieur le Comte ſon affreuſe conduite, & il ne peut me le pardonner ; mais je n’ai rien à redouter de ſa part, & fidele aux loix de la probité, je brave toutes ſes menaces.


Germeuil, à part.

Cette probité, je crois, eſt bien ſuſpecte.

[Haut.]

Faut-il, Monſieur, vous l’envoyer, quand il paroîtra ?


Le Comte.

Non, il n’eſt plus néceſſaire.

Germeuil ſort.

SCENE III.


LE COMTE, LA FONTAINE.

Le Comte.

Il n’y a plus de reſſource en ce jeune homme ; il eſt tout-à-fait perdu, & je ne conçois rien à un tel dérangement. N’importe, il doit être puni de ſon inconduite, & je dois vous venger, M. de la Fontaine. Combien Madame de Valmont eſt dans l’erreur à votre ſujet ! Puiſque vous êtes ennemi du vice, vous devez aimer la vertu.


La Fontaine.

Elle n’eſt pas toujours bien récompenſée.


Le Comte.

Pourquoi ? La vérité perce toujours.


La Fontaine.

La vérité ! C’eſt une inſenſée, une indiſcrete, qui gâte ſouvent ce qu’elle entreprend. C’eſt la ſage politique qui réuſſit & qui fait les grands hommes. La franchiſe & la ſincérité nous mettent en butte à la haine & à la perſécution. Le premier talent eſt d’en impoſer par des dehors trompeurs, & comme Madame de Valmont, d’afficher la morale la plus auſtere, tandis qu’on eſt fort indulgent pour ſoi-même.


Le Comte.

Votre reſſentiment eſt excuſable ; mais bientôt vous ſerez fâché de l’avoir conçu. Je laiſſe à votre diſpoſition le ſort de ce miſérable. Allez mettre à exécution l’ordre que vous avez pour le faire arrêter, & que je n’entende plus parler de lui.


La Fontaine, à part

Quand il ne levoudroit pas, je ne mettrois pas moins en uſage le pouvoir que j’ai en main.

[Haut.]

Je ne vous cache point, Monſieur, que je vais avec peine remplir cet emploi ; mais c’eſt un mal néceſſaire.


Le Comte.

Oui, mon ami, & peut-être il produira le bien.


La Fontaine, à part

Son ami ! Ah, s’il ſavoit combien peu je ſuis le ſien. Que ne puis-je lui prouver à quel point je l’abhorre ! Je ſens cependant une certaine ſatisfaction : ſa crédulité & ſa confiance me vengent & m’amuſent à ſes dépends.

Il ſort.


SCENE IV.


LE COMTE, ſeul.

Enfin je reſpire un moment ſeul. Combien mon cœur eſt dégagé d’avoir pû faire une belle action en faveur d’un reſpectable vieillard ! Si ſa fille ſ’eſt oubliée ; ce fût un moment… Ce malheureux craignoit d’accepter mes ſervices… Ah, Marianne, ſi vous étiez telle que vous m’avez paru, ſans doute votre pere ſeroit devenu le mien. Mais pourquoi l’accuſer ? Un autre m’a prévenu, un autre a ſû lui plaire. Je ne dois que la plaindre & gémir ſur ſon ſort. Je veux cependant travailler à ſon bonheur ; faire agir Madame de Valmont, en lui cachant ſa foibleſſe, s’il eſt vrai qu’elle ait cedé aux tranſports de ſon amant. Combien ſa douleur la rendoit intéreſſante ! La beauté dans les larmes ajoute à ſon pouvoir.

Après avoir réfléchi.

Que fais-je, malheureux ? Plus je cherche dans mes réflexions à me ſauver, plus je m’égare. Non, non, il ne ſera point dit qu’une fantaiſie me faſſe conduire comme un inſenſé. Si je pouvois approuver mes ſentimens, je m’applaudirois de mon choix, & ſi ma raiſon ne peut me guérir, en m’éloignant de Paris, je pourrai du moins, par cette abſence, triompher de ma foibleſſe. Liſons cette fameuſe préface qu’on ne vend que ſous le manteau.

Il tire une brochure de ſa poche & lit.

C’eſt une choſe incroyable que toutes ces platitudes… Eh bien, tout Paris y court. On n’a point de l’eſprit dans ce pays-ci, que quand on eſt méchant.


SCENE V.


LE COMTE, Madame de VALMONT, GERMEUIL.

Madame de Valmont, bas à Germeuil, dans le fond du théâtre.

Comme le voilà tranquile ! Germeuil, obſerve ce que je t’ai recommandé : que perſonne n’entre dans le cabinet.


Germeuil, bas à Madame de Valmont.

Repoſez-vous ſur moi, Madame.

[haut.]

Monſieur, Madame de Valmont.

Il ſort.


SCENE VI.


LE COMTE, Madame de VALMONT.



Le Comte.

Ah, Madame, vous voilà ! Vous m’avez fait dire de vous attendre… Sans doute vous ne recevez perſonne ce ſoir ?


Madame de Valmont, à part.

Il ne ſe doute pas que je ſuis inſtruite du motif qui m’amène. Amuſons nous de ſon embarras.

[Haut.]

Vous m’avez chargé d’une commiſſion bien intéreſſante. J’ai paſſé tantôt ici, comme vous le ſavez, non pour vous donner des nouvelles que je vous apporte, qui ſans doute vont vous faire bien de la peine.


Le Comte.

Vous m’allarmez, Madame. Qu’y a-t-il d’extraordinaire ?


Madame de Valmont.

C’eſt qu’un autre a prévenu vos bienfaits en faveur de Marianne.


Le Comte.

Ah, j’en ſuis bien aiſe.


Madame de Valmont, à part.

Je le crois.

[haut.]

J’allois partir pour me rendre chez elle, lorſqu’un malheureux jeune homme, que je ne connois point, s’eſt fait annoncer chez moi, & m’a appris qu’on alloit entraîner dans une priſon, pour dette, le pere de Marianne. Je vole à leur ſecours ; mais quelle a été ma ſurpriſe de trouver ſur tous les viſages l’empreinte du bonheur ! & ce bonheur ſeroit parfait pour eux, s’il n’étoit altéré par le regret de ne pouvoir témoigner à leur bienfaiteur toute leur reconnoiſſance.


Le Comte.

Et Marianne paroît-elle bien curieuſe de le revoir ?


Madame de Valmont.

Ah, fort curieuſe.


Le Comte.

Fort curieuſe ?


Madame de Valmont.

Fort curieuſe.


Le Comte, à part.

Le foible ſentiment de la reconnoiſſance ne peut ſatisfaire mon cœur.


Madame de Valmont, à part.

J’entrevois qu’il eſt amoureux.

[haut.]

Eh bien, mon cher Comte, vous ne dites plus mot… Approuvez-vous cet homme qui a la cruauté de garder l’anonime ?


Le Comte.

Je ne puis le blâmer. La bienfaiſance n’a d’attraits que lorſqu’on y attache le myſtere.


Madame de Valmont.

Je ne ſuis pas de votre avis, & je penſe que, ſi l’on rendoit publiques les belles actions, elle ſeroient plus propres à rétablir les mœurs qu’à les corrompre. Tous les peuples ont élevé des temples & des autels aux paſſions qu’ils ont diviniſées, & ce noble ſentiment qui produit toutes les vertus, l’humanité ſenſible & ſecourable, n’a jamais reçu un hommage public.


Le Comte.

C’eſt la ſeule vertu que l’homme doive couvrir des voiles du myſtere.


Madame de Valmont, vivement.

Vos maximes, M. le Comte, ſur cette matiere, ne ſont pas, je crois, bien approfondies : car enfin, vous me permettrez de vous obſerver que les traits de bienfaiſance deviendroient bien plus nombreux, ſi l’on faiſoit paſſer à la poſtérité, le nom de ceux qui ont rempli les devoirs que la nature preſcrit à l’homme envers ſon ſemblable. Un public effrené élevera un trône à une actrice, parce que ſes talens l’auront amuſé ; il lui donnera une fête ſplendide ſur la mer, & la recevra comme une Cléopâtre. Un voyageur aérien verra s’élever des piramides à ſa louange, & l’homme bienfaiſant ſera enſeveli avec ſes belles actions. Non, Monſieur ; non, je ne ſuis pas de votre avis, & je voudrois qu’on gravât ſur leurs tombeaux ! « ci gît l’homme bienfaiſant, ci git le Comte de Saint-Clair, qui ne vécut que pour faire le bien.


Le Comte.

Que dites-vous, Madame ? Pourquoi me faire une application que je ne mérite à aucun titre ?


Madame de Valmont.

Peut-on diſſimuler, quand on penſe auſſi bien que vous ?


SCENE VII.

LE COMTE, Madame de Valmont, GERMEUIL.

Germeuil, bas au Comte.

Monſieur, un homme qui eſt chargé, dit-il d’un ordre, qu’il ne peut mettre à exécution ſans votre conſentement, demande à vous parler un moment en particulier. Il eſt accompagné de ce la Fontaine. Faut-il que je les faſſe entrer ?


Le Comte.

Je ſais ce que c’eſt.


Madame de Valmont.

Je vous gêne, peut-être.


Le Comte.

Point du tout, Madame. Je n’ai qu’un mot à dire. Permettez que je vous quitte un moment.


Madame de Valmont.

Allez & laiſſez-moi Germeuil.

Le Comte ſort.


SCENE VIII.


Madame de VALMONT, GERMEUIL.



Madame de Valmont.

Germeuil, ſont-ils toujours dans le cabinet & ne peut-il pas les rencontrer ?


Germeuil.

Non, Madame. Je viens d’y faire paſſer M. Montalais avec ce ſoldat que vous m’avez recommandé. Il faut convenir, Madame, que ce militaire a une figure bien heureuſe.


Madame de Valmont.

Son cœur eſt encore plus excellent.


Germeuil.

Ah, j’en ſuis bien perſuadé. Mais, Madame, je dois vous faire part de ce qui ſe paſſe. Ce vil agent…


Madame de Valmont.

Je ſuis inſtruite de tout, Germeuil & ſes trames odieuſes à la fin vont être découvertes.


Germeuil.

Ah, tant mieux : car Monſieur le Comte s’eſt laiſſé ſéduire par ce fourbe. Il eſt ſi bon, ſi prêt à croire le bien, que les apparences lui ſemblent des réalités.


Madame de Valmont.

Je ne ſuis pas auſſi aiſée que lui à me laiſſer perſuader.


Germeuil.

Ah, quel dommage, Madame, que vous ne ſoyez pas mariés enſemble ! Vos enfans auroient été des bijoux.


Madame de Valmont, riant.

Ah, ah, ah, qu’il eſt drôle, cet homme !


SCENE VIII.


Madame de VALMONT, GERMEUIL, LE COMTE.

Le Comte.

Il paroît Madame, que Germeuil a le talent de vous faire rire de bon cœur.


Madame de Valmont.

Oh, je vous en aſſure. Il eſt ſi plaiſant, même dans les choſes ſérieuſes, qu’on ne ſauroit s’empêcher de rire,


Germeuil, à part.

Eh, ce n’eſt pas un ſi mauvais rôle. Tout le monde n’en peut pas faire autant.


Le Comte.

[haut.]

Mais j’entends du bruit ici dedans. Qu’eſt-ce qui s’y paſſe donc ?

[à Germeuil.]

Germeuil, vois ce qu’on fait dans mon cabinet, é ſurtout ſi Montalais demande à me parler, dis-lui que je ne ſuis pas viſible.


Madame de Valmont.

Eh, pourquoi ?… C’eſt-là où je vous attendois… Apprenez… Mais le bruit redouble.


Germeuil.

J’y cours.

Il ſort.


SCENE VII.

LE COMTE, Madame de Valmont, GERMEUIL.

Madame de Valmont.

Vous ſavez donc que Montalais, votre ſecrétaire, eſt dans ce cabinet, avec…


Le Comte.

Oui, avec un ſoldat qui l’accompagne. Monſieur la Fontaine, que vous avez ſi mal connu, vient de m’en avertir.


Madame de Valmont.

Que j’ai ſi mal connu, dites-vous ? homme vertueux, mais trop crédule, que vous allez vous repentir vous-même d’avoir été ſi long-tems la dupe de ce ſcélérat ! Mais j’entends les cris de Marianne. Venez avec moi, venez.


Le Comte, troublé.

Marianne !

[On entend un bruit terrible dans le cabinet.]


Le vieux Montalais dans le cabinet.

Non, vous ne l’emmenerez pas. C’eſt mon fils, je vous aſſure & non un ſuborneur.


La Fleur aussi dans le cabinet.

Si vous ne le lâchez point, je vous plonge mon épée dans le ſein.


SCENE XI.

Madame de VALMONT, le COMTE,

MARIANNE toute échevelée, le vieux MONTALAIS tenant d’un côté le jeune MONTALAIS, & un EXEMPT de l’autre, LA FLEUR entraînant d’une main LA FONTAINE, & de l’autre lui préſentant ſon

ſabre ſur la poitrine, GERMEUIL.



Marianne, accourant, au Comte & à Madame de Valmont.

Ah, Madame ! Ah, Monſieur ! Empêchez…

[En montrant la Fontaine.] Que ce perfide ne conſomme ſes horribles forfaits.

[Se jettant aux pieds du Comte.]

Et vous, Monſieur, avez-vous pû ſoupçonner mon frere de tant de noirceurs ſans l’entendre ?


Le Comte.

Que dites-vous ? Marianne ? Votre frere ! Quelle erreur !


Le jeune Montalais ſe jettant aux pieds du Comte.

Monſieur le Comte, je ne vous blâme point de cette injuſtice : votre équité fut ſurpriſe par le plus criminel des hommes. Apprenez que c’eſt lui ſeul qui me força à paſſer dans votre eſprit pour un orphelin. Je ne lui dois le bonheur de vous connoître, qu’à l’invention de l’attentat le plus noir : il ne m’éloigne de la maiſon paternelle, que pour ſuborner ma ſœur. Il acheta la créance de mon pere, pour le faire traîner dans une horrible priſon, & ſous prétexte qu’une main bienfaiſante va le délivrer, il emmene ma ſœur dans l’appartement du Marquis de Flaucourt, & c’eſt pour attenter à ſon honneur. Ô comble de l’audace & de l’impoſture ! Il oſe me noircir dans votre eſprit du crime affreux dont lui ſeul a pû former l’abominable projet. Je me vois publiquement traité comme le plus vil des ſcélérats… Ah, la ſeule grace que je demande, c’eſt qu’on me livre ce traître, & que je puiſſe laver mon outrage dans ſon ſang.


Le Comte la main ſur le front, pendant tout ce tems, reſte dans un morne ſilence.

La Fleur.

Il ne nous échappera pas. Je t’en réponds.


La Fontaine ſe demene & cherche à ſe débarraſſer des mains de la Fleur.

La Fleur.

Tout doucement, à ton tour, Coquin. Tu as été un peu trop vîte, & tu dois actuellement te repoſer de toutes tes horreurs.


Madame de Valmont, regardant le Comte.

Comme il eſt conſterné !


Marianne le montrant au vieux Montalais.

Ah, mon pere, que ſon affliction me pénétre ! Oui, ſon cœur eſt auſſi ſenſible qu’il eſt généreux.


Le Comte cherche à contenir ſes larmes & change de viſage.

Germeuil.

C’eſt en vaint qu’il retient ſes larmes. Comme il eſt anéanti !


Madame de Valmont.

Qu’avez-vous, Monſieur le Comte ? Vous pâliſſez.


L’Exempt.

Mais que veut dire tout ceci ?


Germeuil.

Écoutez juſqu’à la fin, & vous le ſaurez.


Le Comte.

Je reſte immobile… Puis-je rappeller tout ce qui s’eſt paſſé, ſans frémir ? Le perfide, avec quel artifice il m’a trompé ! Je n’oſe jetter les yeux ſur cette famille reſpectable.

[Il porte ſon mouchoir ſur ſes yeux.]

L’horreur & l’attendriſſement ſe combattent enſemble & déchirent mon ame.


Le jeune Montalais s’approchant du Comte.

Ô mon bienfaiteur, étouffez vos regrets.


Le Comte.

Les étouffer, mon ami ! Je veux me les repréſenter ſans ceſſe. Quand on a commis une ſi grande injuſtice, on ne ſauroit trop l’expier…

[montrant la Fontaine.]

Pour ce monſtre, il n’eſt pas digne de votre vengeance, ni de la mienne ; je l’abandonne à toute la rigueur des loix, & laiſſe à Monſieur

[montrant l’Exempt.]

le ſoin d’inſtruire le Magiſtrat de ſa conduite. C’eſt aux loix à délivrer la ſociété d’un monſtre indigne de porter le nom d’homme.


L’Exempt.

Je vois que l’innocent a été accuſé par le coupable. Je vais en faire mon rapport au Miniſtre, & ſoyez perſuadé, Monſieur, que je ne le perdrai pas de vue.

Il ſort.


SCENE XII.

Madame de VALMONT, le COMTE,

MARIANNE, le vieux MONTALAIS, le jeune MONTALAIS, LA FLEUR,

LA FONTAINE, GERMEUIL.

Le Comte, montrant la Fontaine.

Qu’on l’ôte de mes yeux.


La Fontaine va pour ſortir. La Fleur lui barre le paſſage.

La Fleur.

Je ne le quitte pas comme cela… j’ai un petit mot à lui dire.

[Il ſort avec la Fontaine & Germeuil.]


SCENE XIII.

Madame de VALMONT, le COMTE,

MARIANNE, le vieux MONTALAIS, le

jeune MONTALAIS.

Le Comte, au vieux Montalais.

Quel eſt ce ſoldat, reſpectable vieillard ? je l’ai vu tantôt chez vous.

[à Madame de Valmont].

Je vois, Madame, que vous êtes inſtruite de tout.


Madame de Valmont.

Vous n’en doutez plus.


Le vieux Montalais.

C’eſt un homme, Monſieur, bien digne de votre eſtime. Ce matin, mon fils au déſeſpoir va s’engager, pour me procurer les moyens de me dérober aux pourſuites de mon créancier. Ce ſoldat venoit ſans doute chez nous pour s’aſſurer de lui : mais à peine s’eſt-il apperçu de nos malheurs, qu’il a rompu ſon engagement, & n’a jamais voulu reprendre l’argent qu’il nous avoit donné ; & cet argent, à ce qu’il nous a dit, étoit le produit d’un petit bien qui lui reſtoit de ſon patrimoine.


Le Comte à Madame de Valmont.

Eh bien, Madame, en comparant nos fortunes, trouvez-vous que le peu que j’ai fait, puiſſe égaler la généroſité de ce digne ſoldat ? Comment pouvoir jamais m’acquitter envers Marianne, envers ſon frere, de toute l’injuſtice que la calomnie m’a fait commettre à leur égard ?


Le jeune Montalais.

Ah, Monſieur, pouvez-vous vous faire des reproches ſi durs, vous à qui nous devons la liberté de mon pere ? Vous fûtes trompé. Eh, que eſt l’honnête homme qui peut s’aſſurer de ne l’être jamais ?


Marianne au Comte.

Ne ſommes-nous pas aſſez ſatisfaits, puiſque nous avons votre eſtime ?


Le Comte, attendri.

Ah, Marianne, que diriez-vous ſi un ſentiment plus tendre me forçoit à vous rendre l’hommage que je dois à vos vertus.


Marianne, à part & troublée.

Où ſuis-je ? qu’ai-je entendu ?

[tous ſe regardent].


Madame de Valmont au Comte.

Expliquez-vous.


Le Comte.

Oui je dois faire ici une réparation publique, & foulant aux pieds les préjugés, les titres, les vains honneurs, rendre à la vertu tout ce qu’elle mérite.

[Se jettant aux genoux de Marianne].]

Je ne puis diſſimuler davantage. Oui, Marianne, je vous adore, & dès l’inſtant que je vous ai connue, j’ai conçu pour vous la paſſion la plus tendre & la plus reſpectueuſe. Il ne tient qu’à vous de prononcer mon bonheur en recevant ma main.


Le vieux Montalais

Ô ma fille !


Marianne.

Tous mes ſens ſont émus… Je ne peux me ſoutenir.

[Elle ſe trouve mal.]


Le Comte la retenant dans ſes bras.

Ciel, ſes forces l’abandonnent ! Qu’ai-je dit, malheureux ? Sans doute je n’ai pas eu le bonheur de lui plaire


Madame de Valdemont.

Marianne, mon enfant, auriez-vous de la répugnance pour votre bienfaiteur ?


Le Comte.

Ah, il n’en faut pas douter. Il lui en coute ſans doute de me refuſer. Que je ſuis malheureux d’avoir pû lui déplaire !


Le vieux Montalais.

Ah, Monſieur, le cœur de ma fille ne vous eſt pas connu ; j’ai pénétré ſes ſentimens, avant que nous fuſſions comblés de vos bienfaits. Songez vous à la diſproportion qu’il y a entre vous & elle ?


Marianne revient à elle.

Le jeune Montalais.

Ma ſœur, tu es bonne, tu es ſage ; tu n’abuſeras pas de l’aſcendant que tu as ſur le plus généreux des hommes. S’il a eu le bonheur de t’intéreſſer, fais lui le ſacrifice de ton penchant, en renonçant à ſa paſſion.


Le Comte.

Qu’oſez-vous dire ?


Marianne.

Ils craignent que vous ne vous repentiez un jour de m’avoir élevée au-deſſus de mon ſort. Ce n’eſt point cette élévation que je conſidere, plût au Ciel que vous ne fuſſiez que mon égal !


Le Comte.

Quoi, Marianne, j’aurois eû le bonheur de vous intéreſſer ? Ah, vous me rendez le plus fortuné des hommes ſi j’ai pû vous plaire.


Le vieux Montalais.

Ce matin, avant de vous connoître, j’ai développé les ſentimens de ma fille à votre égard, & j’étois bien loin de penſer qu’elle pouvoit un jour s’y livrer ſans crime, & qu’ils feroient ſon bonheur.


Madame de Valmont.

La vertu doit être recompenſée, & Monſieur le Comte, en donnant la main à Marianne, s’honore dans ſon digne choix.


Le jeune Montalais.

Quoi, Madame, vous lui en donneriez le conſeil ?


Madame de Valmont.

Aſſurément. Les charmes & les vertus de Marianne peuvent ſeuls le rendre heureux. Je connois ſon cœur.


Le Comte au jeune Montalais.

Montalais, ceſſez de vous oppoſer à mon bonheur, par un excès de généroſité que j’admire : mais qui ne peut altérer ma réſolution

[Au vieux Montalais.]

Et vous, Monſieur, daignez m’accorder ce cher & digne objet de tous mes vœux, en devenant mon pere.


Le vieux Montalais.

Je ne puis vous le refuſer ; mais je crains qu’un jour rendu à de ſages réflexions…


Le Comte.

Arrêtez, arrêtez, mon pere, ce n’eſt point à mon âge que la raiſon peut jamais me faire rougir de mon choix.


Marianne au Comte.

Hélas, quel deſtin fortuné m’accorde le bonheur de vous appartenir !


Le Comte.

C’eſt moi qui dois m’applaudir de ce moment heureux… Holà. Quelqu’un.


SCENE XIV.


Madame de VALMONT, LE COMTE,

MARIANNE, le vieux MONTALAIS, GERMEUIL accourant tout troublé, LA

FLEUR le ſuivant de ſang-froid.

Le Comte.

Qu’y a-t-il de nouveau ?


Germeuil.

Ah, Monſieur, c’en eſt fait, ce monſtre expire.


Le Comte.

Comment donc ?


Le vieux Montalais, regardant la Fleur.

Hélas, ce brave homme ſe ſera compromis, en puniſſant un ſcélérat.


La Fleur.

Ne craignez rien : il a vécu en lâche, & il meurt en brave. Voilà comme on ne peut jamais répondre de ſoi. Je devois faire un homme ; &, par une circonſtance inattendue, il ſe trouve au contraire, que j’en ai défait un.


Le Comte.

Mais comment avez vous pû ?


La Fleur.

Parbleu, par les moyens ordinaires. Je l’ai ſuivi juſque dans la rue : il croyoit m’échapper. » Auſſi-tôt avec fureur il a mis l’épée à la main, je l’ai fait batailler quelques inſtans ; enſuite fatigué de ſon horrible aſpect, je l’ai cloué à la muraille. Il n’a pas été long-tems de ce monde, & je lui ai dit, en le quittant, adieu juſqu’à la réſurrection.


Le vieux Montalais

Mais, n’y a-t-il pas à craindre ?…


Le Comte.

Non, raſſurez-vous. Je prends tout ſur mon compte. Le Ciel eſt juſte.


[À le Fleur.]

Embraſſez-moi, mon ami. Vous avez fait aujourd’hui deux belles actions, d’avoir ſecouru d’un côté l’indigent, & de l’autre d’avoir puni le criminel. Si vos exploits militaires ſont auſſi glorieux, que vous annoncez de courage, chaque jour de votre vie a dû être marqué par un nouveau laurier, & ſignalé par un trait de bienfaiſance.


Madame de Valmont.

Ah, vous avez raiſon, M. le Comte. Votre mémoire & celle de ce brave homme doivent paſſer à la poſtérité : mais peut-être on regardera vos belles actions comme des fables, vû l’état de corruption où ſont les mœurs de ce ſiecle.


La Fleur.

Vous me dites tant de belles choſes, que je ſuis fort embarraſſé pour y répondre : ſi j’ai bien fait, je n’ai point beſoin d’autre récompenſe, & cela ne vaut pas la peine qu’on parle de moi quand je ne ſerai plus.


Le Comte.

Ah, mon ami, on ne vous oubliera jamais.


La Fleur.

Un autre peut faire mieux que moi.


Le jeune Montalais.

C’eſt impoſſible, mon ami. Les hommes auſſi vertueux, ainſi que les grands talens, ſont rares, & il s’écoulera peut-être dix ſiecles, pour trouver votre ſemblable, de même qu’un Comte de Saint-Clair.


Le Comte.

Allons, laiſſons le mérite des grands hommes, quand ils ne font que leurs devoirs, & permettez, dans cet inſtant, que je ne m’occupe que de mon bonheur, en terminant mon mariage. Germeuil, vas avertir mon Notaire, qu’il ſe rende ici dans l’inſtant.

[Il donne la main à Marianne, & le vieux Montalais à Madame de Valmont, & ils ſortent après Germeuil.]




Scène DERNIERE


Le jeune MONTALAIS, LA FLEUR.

La Fleur.

Que veut dire ce mariage ?


Le jeune Montalais.

Le Comte épouſe ma ſœur.


La Fleur.

Tout de bon ? j’en ſuis bien aiſe.


Le jeune Montalais.

Oui, mon cher la Fleur.


La Fleur.

Écoute donc, tu vas devenir un gros Monſieur.


Le jeune Montalais.

Ah, je ſerai toujours le même ; toujours l’ami de mon cher la Fleur.


La Fleur.

Va, j’en ſuis ſûr. Allons, mille eſcadrons, vive la joie & plus de coquins qui troublent votre proſpérité.


Fin du cinquième & dernier Acte.



Lu & approuvé le 8 Février 1786. SUARD.


Vu l’approbation, permis d’imprimer ; à Paris, ce 14 Février 1786. DE CROSNE.

  1. Voyez les petites Affiches du 12 janvier par M. l’Abbé Aubert ; le Mercure du ſamedi 4 mars ; le Courier Lyrique du 15 février ; le Journal de Nanci du même mois.