L’Homme qui a réussi

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L’Homme qui a réussi
(pp. 41-47).




L’HOMME QUI A RÉUSSI


MONOLOGUE


PAR


M. CHARLES CROS



PERSONNAGE


L’HOMME ARRIVÉ ........ M. COQUELIN-CADET.





L’HOMME QUI A RÉUSSI






Tenue de soirée. — Il entre en s’éventant avec son chapeau en galette.


Elle est ravissante cette baronne, mais elle est fatigante. J’ai beau crier partout que je ne sais pas valser, je ne sais pas ce qu’elles ont toutes, ces dames ; elles ont si bien arrangé les choses, que tout à l’heure il va falloir recommencer avec la marquise. Oh ! les femmes, c’est charmant, mais ça n’a pas de suite dans les idées.

Mais comment faire pour ne pas valser ? moi qui suis attaché d’ambassade, attaché de première classe depuis ce matin. Moi, la valse ça me secoue, ça me détourne, j’y perds le fil de mon idée.

Enfin nous sommes seuls, je vais pouvoir causer. Je suis né au Mans, mais je n’ai pas été élevé au Mans ; c’est dans un petit endroit des environs du Mans que j’ai été élevé, j’apprenais les écritures chez la directrice des postes. Mon père la connaît, elle avait des petites réceptions, le samedi, vous savez le loto, l’eau chaude.

Eh bien, c’est là-dedans que j’ai commencé à avoir de l’ambition.

Le dimanche, dans l’après-midi, j’allais à l’hôtel du Commerce pour me remettre, pour entendre causer, pour avoir des nouvelles. Il y avait un cuisinier habillé en blanc, qui s’appelait Martin. Il m’avait pris en amitié ce Martin, il trouvait que je ressemblais à sa mère. C’est à lui que je dois mon idée, et c’est avec lui que j’ai travaillé. Oh ! je ne suis pas cuisinier, puisque je suis attaché d’ambassade, première classe depuis ce matin.

(Il écoute.) J’ai le temps, ils commencent le quadrille. — Oui, ce Martin faisait les pommes de terre soufflées, mon Dieu, pas extraordinairement, mais enfin, il les faisait. Je regardais ça moi, je lui ai dit : — Comment arrivez-vous à ce que ça gonfle comme ça ? On dirait qu’il y a de l’air dedans. Il me dit : C’est bien simple : (Oh il n’était pas fort.) je laisse refroidir ma friture… Enfin il m’expliquait son procédé.

Il se moquait d’abord de moi ce Martin, puis après il a paru fâché, je les faisais mieux que lui, les pommes soufflées. Nous avons été en froid et je n’ai pas continué à aller à l’hôtel, parce que je n’aime pas fréquenter les cuisiniers. Mais je les faisais moi les pommes de terre soufflées (iff !)

Je me rappelle la première fois que j’ai essayé, j’étais chez papa ; ça a commencé par étonner, je n’avais rien dit et maman est venue crier : « Je ne veux pas que tu restes comme ça à la cuisine. » Alors je me suis mis à rire et j’ai fermé la porte. J’ai fait mon plat de pommes soufflées. Mon père est un excellent homme, mais il ne sait pas… enfin mon plat a fait un effet !… Vous savez en province !

C’est là qu’il y avait le receveur des contributions directes qui a raconté ça à la sous-préfecture et qui a dit « : C’est un garçon impossible ! » Vous ne le croiriez pas ? Eh bien ! j’ai été invité à la sous-préfecture. C’est la femme de ce receveur des contributions directes qui s’était fait soigner d’un chaud et froid par un médecin dont la sœur… enfin ce serait trop long à vous dire. Un autre que moi aurait été interloqué. Moi, non, j’avais mon idée. J’ai regardé la cheminée. Je regarde d’abord la cheminée quand j’entre dans un salon. A minuit et demi tout le monde allait se coucher (c’est une petite sous-préfecture) la dame du receveur me dit : « Faites donc quelque chose de drôle, vous êtes si drôle, on va s’en aller. » Alors moi j’avise un grand gars de domestique en culotte courte et mollets blancs, il portait un plateau avec des sirops. Je me mets à crier : Donnez-moi un torchon, une poële et du saindoux. Tout le monde s’arrête de causer. J’entendais les dames sous leur éventail dire ; « Oh ! est-il drôle ! qu’est-ce qu’il va faire ? Puis la sous-préfète se met à dire en frappant des mains : « C’est ça un torchon. » Et moi j’ajoute : « Et puis du sel gris et des pommes de terre et un couteau, non, non, j’ai mon couteau. Alors on m’apporte ça, je m’installe devant le feu, je retire le garde-cendres, je frotte la poële avec un paquet de lettres que j’avais dans ma poche, je garde mes gants ; je garde toujours mes gants. Je mets la poële sur le feu, le saindoux dans la poële. Je fais tenir la poële à un cousin du sous-préfet, un garçon très gentil, (oh ! il m’a été bien utile) mais il ne réussit pas dans l’administration ; il n’a pas de suite dans les idées. — Alors moi, je m’installe avec le torchon sur mes genoux (mon pantalon était plein de peluche ; ils ont de mauvais linge dans les sous-préfectures.) J’épluche mes pommes de terre dans le torchon, pour ne pas salir mes gants, je les coupe toujours dans le torchon, je garde les épluchures dans un coin du torchon et alors, les pommes de terres coupées, vlan ! je les fais tomber dans la friture, (Il écoute.) Oh ! j’ai le temps, ils n’en sont qu’à la troisième figure du quadrille. Les pommes de terre étaient donc dans la friture. Je les regarde, elles commencent à cuire. Il faut qu’elles soient pâles, très pâles ; je les retire du feu — et je dis : « Non, c’est manqué, c’est manqué, une polka ! » Il y avait des gens qui faisaient une figure ! Ma destinée était en jeu, il fallait réussir. La polka finie, je remets les pommes de terre sur le feu. J’en avais très peu mis de pommes de terre (il en faut très peu), alors il y en a une première qui gonfle, et puis les morceaux, tous les morceaux, c’était comme une traînée de poudre ça enflait, ça se soulevait. J’étais sauvé. Je fais un geste en remuant la poële, je me retourne : il y avait bien vingt-cinq personnes derrière moi. Je crie : le sel ! le sel ! tout le monde court chercher le sel. Je sale du premier coup (après avoir égoutté). « Madame la sous-préfète à vous l’honneur. » Ecoutez, on voyait la lumière à travers les pommes de terre ; enfin ça n’était que du vent. C’a été une fureur ! J’étais lancé complètement. C’est à la suite de cette soirée que je suis venu à Paris. (Il écoute.) J’entends la valse, non, c’est le galop du quadrille. J’étais lancé et malgré tous mes ennemis, depuis ce temps-là je n’ai fait que réussir, réussir… Pourtant une fosi, tenez, c’était chez le prince Chikekski, (un Polonais) au château des Pressoirs. Eh bien, j’ai failli perdre toute ma position. Il y avait là beaucoup d’invités, des artistes, des savants, des militaires, vous savez de ces gens qui n’ont pas de suite dans les idées ; ils n’avaient aucun succès.

Il y avait huit jours que j’étais au château, je me dis : « Le moment est venu. » J’avais comme toujours l’air triste, parce que je n’aime pas causer, je ne cause jamais, vous comprenez avec ma réputation. Les dames disaient : « Qu’est-ce qu’il a ? Il est amoureux, lui si drôle… on prétend qu’il regarde beaucoup madame une telle. » Ce n’est pas vrai, jamais je ne regarde parce que je suis mon idée. Alors donc, il y avait beaucoup de monde, il y avait un général avec deux officiers d’état-major, des jeunes gens… (Oh ces jalousies de salon,) c’était le moment, je commence : Succès complet, c’était gonflé comme ça. (Geste.) Des ballons, ça marchait si bien que ma foi, je me permets une licence, une innovation ; j’avais demandé à trois demoiselles de me faire des cornets de papier, beaucoup de cornets de papier. Je retire la poële, je prends les pommes de terre, j’en mets une dans chaque cornet, parce qu’il n’y en avait pas beaucoup de morceaux, je les avais comptés, toutes les dames en avaient et je les lance (Geste.) comme ça. Ça tombait sur les dames, sur leurs éventails, sur leurs épaules, ça a eu un succès !… Malheureusement je fais un faux geste, un des cornets arrive dans l’œil du général, le cornet s’ouvre, la pomme de terre tombe dans ses bottes, il éternue, il se frotte l’œil ; un des jeunes gens de l’état-major vient à moi, je ne sais plus ce qu’il me dit, enfin c’était une affaire. Je n’aime pas les duels, je ne me battrais pour rien au monde, excepté pour mon idée. Oh non, je n’aime pas les duels, je ne suis pas militaire, pas du tout ; aussi sur le terrain, j’étais dans un état ! je ne savais pas où j’étais. Ce n’est pas gai ! avec ça je ne sais pas un mot d’escrime, je n’ai pas travaillé ça. On me met une épée dans la main, la tête me tourne, je crois tenir la queue d’une poële, je tourne, je fais ça, il s’avance sur moi. Je ne sais pas comment ça se fait, je l’ai tué ; les témoins ont prétendu qu’ils ne connaissaient pas ce coup-là. Aussi j’ai failli être poursuivi, mais on a étouffé l’affaire et l’on m’a envoyé comme attaché de troisième classe à Birmingham. Qu’est-ce que j’ai fait à Birmingham ? Toujours la même chose. Quand vous avez une idée, il faut la suivre. J’ai fait des pommes de terre soufflées. Rapport favorable au ministère des affaires étrangères, deuxième rapport très flatteur. Il y a eu des lords qui sont venus ; ils étaient très contents les lords.

Mais il y a la femme d’un gros fabricant de rasoirs (on fait des millions sterling dans cette maison-là)… Enfin cette dame a fait un éclat pour moi. Alors on m’a nommé deuxième classe au Japon. Au Japon ? J’ai fait des pommes soufflées ; on m’a rappelé ici et je suis de première classe. La valse commence. (Fausse sortie.) Ayez une Idée et suivez-la. Je vais vous expliquer comment ça se fait des pommes soufflées… ça ne vous servira à rien, c’est éventé. (Ah ! cette valse.) Je n’ai pas le temps… un dernier conseil… ayez votre idée à vous et suivez-la, (Marquise, je suis à vous !) et vous réussirez.


FIN DE L’HOMME QUI A RÉUSSI