L’Homme qui rit (éd. 1907)/Notes-I-1

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Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff ([volume 9] [Section A.] Roman, tome VIII.p. 539-542).
I

ÉBAUCHES DE PRÉFACE.

Ce sont là des documents précieux. Observons tout d’abord que quelques-uns de ces projets sont datés de 1868, en mai et juillet. Environ un an avant que l’œuvre parût, Victor Hugo se préoccupait déjà de la présenter aux lecteurs ; on assiste à ses tâtonnements, à ses incertitudes. Les notes se multiplient, les idées jaillissent, tantôt se répétant sous diverses formes, tantôt s’élargissant. Il semble qu’après avoir voulu seulement affirmer l’âme et faire passer l’idée philosophique au premier plan, il cherche ensuite à agrandir le cadre de sa préface.

Sans doute la conception spiritualiste domine l’œuvre tout entière, sans doute Victor Hugo la proclame d’autant mieux qu’elle a été méconnue dans ses publications antérieures ; mais il n’est pas seulement un philosophe, il a voulu faire un drame et placer ce drame dans un milieu historique : il a donc été philosophe, écrivain dramatique et historien, historien impartial qui dénonce les tares de la royauté ; et en instruisant le procès contre le passé, en choisissant dans ce passé l’un de ses plus grands crimes, le droit royal de mutilation, il a voulu justifier l’avènement de la démocratie.

On retrouvera dans ces essais le désir d’établir ces divers caractères de son livre au point de vue philosophique, historique et social.

Mais après avoir accumulé les notes et les avoir amalgamées, il s’aperçoit que sa préface sera une longue introduction. Il risque d’empiéter sur les livres projetés. Il préférera renoncer aux considérations trop étendues, et se bornera à indiquer en quelques lignes le plan d’une trilogie dont l’Homme qui Rit sera le premier chapitre.

Il semble que Victor Hugo avait tout d’abord songé à remplacer la préface par une simple dédicace au lecteur.

dédicace.
Il n’y a de lecteur que le lecteur pensif.
C’est à lui que je dédie mes œuvres.

Qui que tu sois, si tu es pensif en lisant, c’est à toi que je dédie mes œuvres.


Il y a deux sortes de drame : le drame qu’on peut jouer, et le drame qu’on ne peut pas jouer. Ce dernier participe de l’épopée. Aux personnages humains il mêle, comme la nature elle-même, d’autres personnages, les forces, les cléments, l’infini, l’inconnu.

Celui qui écrit ces lignes a fait de ces deux sortes de drame. Les drames du premier genre sont : Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, etc. Les drames du second genre sont : le Dernier jour d’un condamné, Claude Gueux, N.-D. de P., les Misérbles, les Travailleurs de la mer, et ce livre, l’Homme qui Rit. On a interdit le théâtre aux premiers. On ne peut l’interdire aux seconds.

À ce drame-là, on ne ferme point le théâtre. Il échappe aux censures et aux polices[1].

Étant plus grand, il est plus libre.

Il peut affirmer l’âme humaine plus puissamment encore que le drame circonscrit dans la lutte brève des hommes. À la lutte des hommes, il ajoute la lutte des choses.


Le but de l’art, c’est l’affirmation de l’âme humaine.

La science peut être matérialiste, c’est son affaire. L’art ne le sera jamais.

À chacun sa sphère. À la science, la substance ; à l’art, l’essence.

Eße. Toute l’âme est là.

L’âme est. Le reste existe.

Dieu et l’âme sont un fait identique, on peut même dire concentrique.

Le scalpel fouille à sa manière, le rayon fouille à sa manière ; ne leur demandez pas de trouver la même chose. Le rayon trouve l’âme. Lux vocat lucem.

Chose qui semble contradictoire et qui est évidente, tous les deux ont raison. Le matérialiste ne dit pas qu’il n’y a que la matière et le spiritualiste ne dit pas qu’il n’y a que l’esprit. Chacun affirme ce qu’il voit. Qu]en savent-ils ?

Dans les époques sceptiques, affirmer l’âme c’est affirmer la conscience, la volonté et la liberté ; la conscience qui est notre prunelle, la volonté qui est notre bras, la liberté qui est notre aile.


22 mai 1868.

Si l’on demande à l’auteur de ce livre pourquoi il a écrit l’Homme qui Rit, il répondra que, philosophe, il a voulu affirmer l’âme et la conscience, qu’historien, il a voulu révéler des faits monarchiques peu connus et renseigner la démocratie, et que, poëte, il a voulu faire un drame.


Dans l’intention de l’auteur, ce livre est un drame. Le Drame de l’Âme. D’une part ce monstre, la matière, la chair, la lange, l’écume, le dénuement, la faim, la soif, l’opulence, la puissance, la force, l’infirmité, la mutilation, l’esclavage, l’affront, la chaîne, le supplice, la souffrance, la jouissance, la pesanteur, la gravitation, l’évolution sociale et humaine ; de l’autre ce lutteur, l’Esprit.

Ce livre est aussi une histoire. Le poëte dramatique sans l’historien et sans le philosophe n’existe pas.

Ce livre, envisagé à un certain point de vue, beaucoup plus restreint il est vrai que le premier ci-dessus, pourrait être intitulé : l’Angleterre après sa révolution et avant la nôtre.


L’histoire ne peut tout dire. À peine d’encombrement, il faut qu’elle choisisse.

Le roman fait ce qu’elle ne fait pas. Par un côté le roman est drame, par l’autre histoire. Il complète le récit par la peinture, et la narration par la vie. Quant à nous, il nous semble au moins aussi utile de raconter les mœurs que de raconter les événements.


H.-H., 31 mai 1868.

Il n’y a pas d’autre lecteur que le lecteur pensif.

Celui-là comprendra pourquoi l’auteur de l’Homme qui Rit a cru utile de publier ce livre, où est peinte l’ancienne Angleterre, avant le livre où sera peinte l’ancienne France, qui aura pour conclusion la Révolution et qui sera intitulé : Quatrevingt-treize.

L’Angleterre après 1688, la France avant 1789, tels sont les deux pôles de l’immense fait européen qui a produit la Révolution, française encore aujourd’hui, avant peu universelle.


Le monstre fait, par caprice royal et de main humaine, est un fait, le plus effrayant peut-être de ceux qui caractérisent le vieux monde. L’histoire l’effleure et l’indique à peine. Il nous a paru utile de mettre ce côté du passé en pleine lumière avant de donner au public le livre qui suivra celui-ci : Quatrevingt-treize.

La monarchie à outrance a produit la révolution.


Un grand procès se plaide : le procès de l’avenir contre le passé. Le présent est rapporteur et l’humanité est témoin.

L’histoire amasse lentement le dossier de tout ce vieux crime qu’on appelle la monarchie. De ce crime l’aristocratie a été tantôt juge, tantôt complice. Complice, elle doit être condamnée. Juge, elle doit être appréciée. Déclaration d’amour à l’Angleterre.

Mais la vérité veut être dite.

Un fait terrible du bon plaisir royal a été longtemps laissé dans l’ombre. Un fait de mutilation qui commence chez le pape et ne finit pas chez le sultan. L’auteur a éclairé ce fait. Il est nécessaire que tout ce qui, soit en France, soit en Angleterre, a amené 93, soit approfondi.

Ce devoir, l’auteur a voulu le remplir.


La révolution française est, à beaucoup d’égards, la révolution anglaise. 1789 a travaillé en Angleterre presque autant qu’en France.


Des sociétés vieillies résulte un certain état difforme. Tout finit par y être monstre, le gouvernement, la civilisation, la richesse, la misère, la loi. Le roi est un cas tératologique, le seigneur est une excroissance. Le prêtre est un parasite ; tous les dogmes, royauté, code, bible, s’exfolient en chimères. Les fantaisies de la toute-puissance vont jusqu’à créer des monstres matériels, victimes des monstres moraux. Les sexes prennent les vices les uns des autres. L’homme s’effémine, la femme « s’humanise ». L’un perd la honte, l’autre la pudeur. Les mœurs profondes reflètent tout cela, qui est sur leur rive. De plus en plus les jouissances s’épanouissent, les souffrances se creusent, les indifférences deviennent féroces. On se hait. Chacun prépare sa tempête. La matière opprime. L’âme se débat. De là le chaos.

Sur le chaos plane l’esprit.

Cet état informe et difforme, que le monstre résume, tous les peuples le présentent à un moment donné. Chez deux peuples surtout il est caractéristique ; en Angleterre après 1688, révolution fausse ; en France avant 1789, révolution vraie. 93 conclut.


17 juillet 1868.

Notre civilisation, celle du moins dont nous sommes le produit immédiat, comporte-t-elle, sous d’autres formes, les grandes lignes fatales et criminelles de l’âge homérique et biblique ? Peut-elle avoir, elle aussi, ses Ixion et ses Sisyphe, ses roues qui tournent toujours, ses rochers qui retombent sans cesse ?

  1. Allusion à l’interdiction de Ruy Blas.