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L’Horizon chimérique (recueil)/Chansons sentimentales

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L’Horizon chimériqueSociété littéraire de France (p. 49-58).
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IV

CHANSONS SENTIMENTALES

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I


Votre rire est éclatant
Comme un bel oiseau des Iles.
Mais à rire on perd son temps,
Ô ma sœur, ma sœur fragile !

Vous savez des jeux plus fous
Que celui de « pigeon-vole ».
C’est un mauvais point pour vous,
Ô ma sœur, ma sœur frivole !

Vous manquez de sérieux
Et de vertus ménagères.
Vous n’irez jamais aux cieux,
Ô ma sœur, ma sœur légère !


II


Pourquoi ces mains, dont vous ne faites
Qu’un usage absolument vain ?
        Mais quelle fête,
Quand je saisis leurs doigts divins !

Pourquoi ces yeux où ne réside
Rien du tout, pas même l’ennui ?
        Mais quel suicide
Que de les perdre dans la nuit !

Pourquoi ces lèvres d’où j’écoute
Tomber des mots sans intérêt ?
        Mais quelle absoute
Leur seul baiser me donnerait !


III


Le rire clair, l’âme sans reproche,
Un regard pur comme du cristal,
Elle viendra, puisque c’est fatal !
Moi, je l’attends les mains dans les poches.

À tout hasard, je me suis pourvu
D’un stock d’amour et de prévenances,
N’oubliant point qu’en cette existence
Il faut compter avec l’imprévu.

Tu n’auras donc, petite vestale,
Qu’à t’installer un jour dans mon cœur.
Il est, je crois, plus riche en couleur
Que ton album de cartes postales.


IV


Depuis tant de jours il a plu !
Pourtant, voilà que recommence
Un printemps comme on n’en voit plus,
Chère, sinon dans tes romances.

Adieu rhumes et fluxions !
Adieu l’hiver, saison brutale !
C’est, ou jamais, l’occasion
D’avoir l’âme sentimentale.

Que ne puis-je, traînant les pieds,
Et mâchonnant ma cigarette,
Cueillir pour toi, sur les sentiers,
De gros bouquets de pâquerettes !


V


Amie aux gestes éphémères,
Cher petit être insoucieux,
Je ne veux plus d’autre chimère
Que l’azur calme de tes yeux.

Pas besoin d’y chercher une âme !
De tels objets sont superflus.
Le seul bonheur que je réclame,
C’est de m’y reposer, sans plus.

Que m’importe l’horreur du vide ?
Je vais plonger, à tout hasard,
Ainsi qu’un nageur intrépide,
Dans le néant de ton regard.


LE RÊVE ET LA VIE


Comme il est loin le temps des Mille et une Nuits !
— Prends garde, mon enfant, tes marrons sont trop cuits.

J’aurais eu, n’est-ce pas, de grands airs en Sultane ?
— Avant de te coucher, n’oublie pas ma tisane.

Et puis Venise, avec le cri des gondoliers !
— À propos, n’a-t-on pas rapporté mes souliers ?

Un poète m’a dit qu’il était une étoile…
— Ferme la porte et mets du charbon dans le poêle.


VI


Cette enfant, où s’en va-t-elle,
Souriant presque et pourtant
Triste comme une hirondelle
Qui n’a pas fait le printemps ?

D’où vient que le vent lui laisse,
En glissant dans ses cheveux,
Le désir d’une caresse
Ou le regret d’un aveu ?

Ô misère de misère !
Elle a lu trop de romans.
La faute en est à sa mère ;
Mais aussi, quel châtiment !


VII


Chère, les jours sont révolus
De nos tendresses illusoires.
Adieu ! Surtout n’y songe plus ;
Je n’en parle que pour mémoire.

Oui, de ton cœur j’ai fait le tour ;
Ce fut un jeu sans importance.
Tu peux reprendre ton amour,
Je garde mon indifférence.


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