Poésies de Jean Froissart/Dittie d’Amour, ou le Orloge amoureus

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CI SENSIEUT UN DITTIE D’AMOUR.

qui s’appelle

LE ORLOGE AMOUREUS.

Je me puis bien comparer à l’Orloge,
Car quant Amours, qui en mon coer se loge,
M’i fait penser et mettre y mon estude,
J’i aperçoi une simultitude
Dont moult me doi resjoïr et parer ;
Car l’Orloge, est au vrai considérer,
Un instrument tres bel et tres notable ;
Et s’est aussi plaisant et pourfitable ;
Car nuit et jour les heures nous aprent,
Par la soubti-lleté qu’elle comprent
En l’absense méisme dou soleil.
Dont on doit mieuls prisier son appareil,
Ce que les aultre instrumens ne font pas
Tant soïent fait par art et par compas.
Dont celi tienc pour vaillant et pour sage
Qui en trouva premièrement l’usage,
Quant par son sens il commença et fit
Chose si noble et de si grant proufit.
Ensi Amours me fait considérer,
Et m’a donné matère de penser
À un Orloge, et comment il est fés ;
Et quant j’ai bien consideré ses fès

Il me samble, en imagination,
Qu’il est de grant signification,
Mès qu’il soit bien à son droit gouvernés.
Et se, n’est pas seulement ordonnés
Tant pour proufit et pour grant efficace
Qu’il est garnis de mistère et de grasce.
Et la façon de li, selon m’entente,
D’un vrai amant tout le fait représente,
Et de loyal amour les circonstansces.
Dont, quant j’ai bien concéu les substances
Et la vertu qu’il monstre et segnefie,
Et j’ai aussi considéré ma vie,
À son devoir est justement parée
Quant je l’ai à l’Orloge comparée
Ensi Amours, qui maint penser me donne
À son plaisir, présentement m’ordonne
Et me semont de mon estat trettier ;
E je, qui voeil, de vrai çoer et entier,
Obéir à tout ce qu’il m’amoneste,
Car sa semonse est courtoise et honneste,
L’en regrasci, et ma dame aussi voir,
Qui m’a donné sentement et voloir
De remonstrer comment Amours me mainne.
Je, qui suis tous sougis en leur demaine,
Loing de joïr, diseteus de merci,
Di que je sui démenés tout ensi,
À la façon proprement de l’Orloge,
Dont Amours font de mon coer chambre et loge.
Pemièrement je considere ensi,
Selonc l’estat de l’Orloge agensi

Que la maison qui porte et qui soustient
Les mouvemens qu’à l’Orloge appartient,
Et le fais, dont on doit mention faire
De tout ce qui poet estre nécessaire,
Et liquels a matère, par raison,
De servir à sa composition,
Proprement re-présente et segnefie
Le coer d’amant que fine Amour mestrie ;
Car la façon de l’Orloge m’aprent
Que coer d’amant, que bonne amour esprent,
Porte et soustient les mouvemens d’Amours,
Et tout le fais, soit joïe, soit dolours,
Soit biens, soit mauls, soit aligance ou painne
Que bonne Amour li envoie et amainne.
Briefment, qui voelt bien parler par raison :
Le coer loyal est la droite maison,
Au dire voir, et la principal loge
Ouquel Amours plus volontiers se loge.
De tout ce sçai-je assés comment il m’est ;
Mes tels est bien malades qui se test
Et pas ne dist son mal en audiensce,
Ains le reçoit en belle pasciensce ;
Pour mieuls valoir il se fait bon souffrir.
En cel espoir me voeil dou tout offrir
Au gré d’Amours, et à son plaisir rendre ;
Car il m’a fait si noble estat emprendre
Qu’il m’est avis que, quant je le recite,
Que tout mi mal ne sont que grant mérite ;
Car tant a grasce, honnour, loenge et pris
Celle pour qui j’ai ce dittie empris

Et qui de moi est la très souverainne,
Que se pour li reçoi griefté ne painne
À son plaisir y poet mettre aligance.
Or, pri Amours, qui ses servans avance,
Qu’il me pourvoie en sens et en langage
Telement, que la belle et bonne et sage
Voeille en bon gré ce dittie recevoir.
S’elle y entent, bien pora percevoir
Comment Amours, qui m’a en son demaine,
À la façon de l’Orloge me mainne ;
Car de mon coer a fait loge et maison,
Et là dedens logié, à grant foison
De mouvemens et de fais dolereus.
Onques, je croi, n’en ot tant amoureus ;
Car par Amours est près ma vie oultrée
Ensi qu’elle ert en ce dittie monstrée.
Or voeil parler del estat del Orloge.
La premerain-ne roe qui y loge,
Celle est la mère et li commencemens
Qui fait mouvoir les aultres mouvemens
Dont l’Orloge a ordenance et manière ;
Pour ce poet bien ceste roe première
Segnefyer très convignablement
Le vrai désir qui le coer d’omme esprent ;
Car Désir est la première racine
Que en amer par Amours l’enracine ;
Mès il y fault deux choses sourvenir,
Ançois qu’il puist parfettement venir
En coer d’amant, ne monstrer sa puissance :
L’une Beauté et li autre Plaisance.

Le plonk trop bien à la Beauté s’acorde.
Plaisance r’est monstrée par la corde,
Si proprement c’on ne poroit mieulz dire ;
Car tout ensi que le contrepois tire
La corde à lui, et la corde tirée,
Quant la corde est bien adroit atirée,
Retire à lui et le fait esmouvoir,
Qui autrement ne se poroit mouvoir ;
Ensi Beauté tire à soi et esveille
La plaisance dou coer, qui s’esmerveille
Et esbahist en la soie pensée
Où chose de tel pris fu compassée ;
Et Plaisance le retrait et le tire
Tant qu’il convient par force qu’il desire,
Et qu’il devienne amoureux, sans attendre.
Briefment Beauté, qui bien y voet entendre,
A en Amours merveilleuse puissance ;
Car quant regars voit dame de vaillance,
Qui au devant sa beauté li apreste,
Il y entent volontiers et arreste ;
Et à la fois si avant s’i tovelle,
Comme le pa-pillon à la chandelle
Qui ne s’en poet retourner ne retraire.
Car Beauté a en lui vertu d’attraire
Le coer véant, par nature plus forte,
Quant en ce fait Plaisance le conforte,
Que l’aïmant n’ait d’attraire le fer.
Ensi le fait de desir escaufer
Beauté, qui est le contre-pois premier
Qui de tirer Plaisance est coustumier,

Par qui desirs moet continuelment ;
Si qu’il ne poet arrester nullement.
Ains y met si s’imagination
Qu’il n’a ailleurs l’oeil ne l’intention
Qu’à ce qu’il puist embracier, et qu’il sente
Sa part dou bien que Beauté li présente.
En ce parti me puis assés trouver ;
Car Plaisance a volu en moi ouvrer
Par la vertu de vostre beauté, dame,
Dont le regart si plainnement m’enflame
Que pour ce sui de vous amer espris.
Car quant Beauté et Plaisance m’ont pris,
Dont nuit et jour amonnestés je sui,
N’en doi, par droit, pas accuser autrui,
Fors ceuls qui sont cause de mon desir.
De vostre amour, dame que tant desir,
M’a esméu vo beauté qui tout passe.
Quant je vous vi premiers, n’oe pas espasse
De concevoir de vo beauté les tains ;
Ains fu mon coer si pris et si attains,
Et si ravis en parfette plaisance,
Que j’en perdi manière et contenance,
Non seulement, madame, pour ceste heure
Mès pour toutes aultres. Dont j’en demeure
À vo voloir, et tout-dis ensi ert.
Bon don attent cilz qui bon mestre sert.
Je ne dis pas que desservi riens aie ;
Trop païe bien qui devant heure paie.
Mon païement gist en vo douce attente ;
Mès nuit et jour desirs pour vous me tempte,

Que si m’esmoet le coer, au dire oir,
Que je ne puis parfette joie avoir ;
Car Plaisance et Beauté me representent
Les biens de vous, et dedens mon coer entent
L’ardant desir qui nuit et jour m’esveille.
Dont, en pensant à ce, je m’esmerveille
Et esbahis, en la mienne pensée,
Où tel beauté poet estre compassée,
Et di en moi : Je croi onques Nature,
Ne fourma voir si belle créature
Que vous estes, dame de tous biens plainne.
Vostre beauté qui est la souverainne
De trestoutes celles que onques vi
M’a plainnement si pris et si ravi,
Et sa vertu si mon coer à li tire,
Que je ne sçai que je doi faire ou dire,
Car Plaisance trop bien à lui s’accorde
Qui remonstrée est par la propre corde
Que le plonk tire, et dont il fait mouvoir
La mère roe. Ensi m’est-il pour voir ;
Et par ce sui telement atirés
Que mon coer est entirement tirés
En vrai desir ; et tout par la puissance
Et l’accord de Beauté et de Plaisance
Qui plainnement en ce desir me tirent,
Dont tout mi sen-tement el ne desirent
Que mon desir une partie sente
De ce grant bien que Beauté li présente.
Et pour ce que ceste roe premiere
A de mouvoir ordenance et manière

Par la vertu dou pois que le plonc donne ;
Dont, selonc ce, elle dou tout s’ordonne ;
Le plonc le tire, et elle à li s’avance.
Et pour ce qu’elle iroit sans ordenance,
Et trop hastie-ement, et sans mesure,
S’elle n’avoit qui de sa desmesure
Le destournast et le ramesurast,
Et de son droit rieule le droiturast ;
Pour ce y fu, par droit art ordonnée,
Une roe seconde et adjoustée,
Qui le retarde, et qui le fait mouvoir
Par ordenance et par mesure voir,
Par la vertu dou foliot aussi,
Qui continu-elment le moet ensi,
Une heure à destre et puis l’autre à senestre.
Ne il ne doit ne poet à repos estre ;
Car par li est ceste roe gardée
Et par vraïe mesure retardée.

Selonc l’estat de l’amoureuse vie,
Ceste roe seconde segnefie
Très proprement Attemprance, et par droit.
Car s’Attemprance en cesti fait n’ouvroit,
Desirs, qui est tous enflammés d’ardure,
S’esmoureroit sans rieule et sans mesure,
Et sans manière, impetueusement,
Et sans avis, moult furieusement ;
Ne il n’auroit chose qui li fust belle.
Et pour ce voelt bonne amour et loyelle
Que cils desirs soit à point refrenés
Par Attemprance, et si bien ordenés.

Que par raison à l’amant ne mesviegne.
Pour ce fault-il que Paours y surviegne ;
Car Paours est le foliot d’Amours
Qui à l’amant fait attemprer les mours,
Et son desir mouvoir par tel mesure
Que nuls ne voie en son fait mespresure ;
Car aultrement il porroit ou dangier
De Malebouche eschéir de legier,
Et resvillier Dangier et Jalousie,
Qui sont contraire à toute courtoisie,
Et héent par leur nature envieuse
Toute personne honnourable et joieuse,
Et par especial trop ont d’envie
Sus ceuls qui sont de l’amoureuse vie.
Dont est Paours à l’amant nécessaire,
Car elle fait attemprer son afaire,
Et le nourist en cremeur d’entreprendre
Chose dont nuls ne le peuist reprendre ;
Car tout ensi que le foliot branle,
Doit coers loyaus estre tous-jours en branle,
Et regarder, puis avant, puis arrière,
Qu’on ne se puist cognoistre à sa manière
Ne percevoir à quoi il pense et vise.
Briefment Paours, qui ses vertus devise,
Fait à l’amant maint bel et bon servisce,
Car par son fait sont esquieuvé li visce,
Et mis avant, par vertu noble et grande,
Meurs de tel pris qu’Attemprance demande.
Il est bien voirs, ma douce dame chière
Qu’il me convient monstrer toute tel cière

Comme le doit faire uns homs esbahis ;
Car vostre grant beauté a mon coer mis
En un desir qui nuit et jonr m’esveille.
Mès cils desirs ardamment me traveille,
Car la beauté de vous me represente ;
Et Plaisance, qui m’est toujours présente,
En fait aussi grandement son devoir.
Or ne sçai pas où confort puisse avoir
Ne remède de mon cruel martire ;
Car vo beauté mon desir si fort tire,
Et le fait si mouvoir sans ordennance,
Que se Paours n’estoit et Attemprance,
Le fort desir qui me bruist et art
Se mouveroit sans mesure et sans art.
Mès Attemprance et Paour autressi
Le retiennent, ou voeille ou non. Ensi
Sui detirés et par tele manière
Sans nul arrest, puis avant, puis arrière,
Qu’à painne sçai cognoistre que je voeil ;
Car dessus vous tirent tout-dis mi oeil
Qui s’enflament si de vos douls regars,
Que Desirs voelt que quant je vous regars,
À quele fin que soit, que je vous die
Apertement toute ma maladie ;
Et quant j’en sui auques près à la voie,
Adont Paours Attemprance m’envoie
Qui me semont trop bien del aviser.
Lors me convient couvertement viser,
Et regarder à senestre et à destre,
Que Malebouche entour moi ne puist estre.

Ensi Paours me tient en grant soussi.
Mes savés vous de quoi je me soussi
De ce quon dist, oublyé ne l’ai mie,
Que coars homs n’aura jà belle amie.
Mès sans faille, dame, ma coardise
Ne me vient point de mal ne de faintise,
Fors que de très parfette loyauté
Que bonne amour a en mon coer enté.
Car se j’avoie en moi un hardement
Qui me fesist mouvoir trop radement,
Il me poroit bien faire tel contraire
Qu’il me feroit vostre grasce retraire ;
Et si seroit presumptions très grande ;
Ce n’est pas ce qu’Attemprance demande.
Pour ce vodrai le droit moyen tenir,
Afin que puisse à vo grasce avenir,
Car elle m’est grandement necessaire.
Si m’ai plus chier souffrir et à point taire
Que fols cuidiers me face faire ou dire
Chose qui soit presumée à mesdire ;
Car lors seroie à tousjours-mès perdus,
Se vous, dame, qui portés les vertus
De moi garir, me deboutiés arrière,
Et refusiés par ma fole manière.
Et d’autre part vos escondis tant doubte
Que ce me met en une trop grant doubte ;
Car s’escondis diversement estoie
Avec tout ce que Paours me chastoie
Ce me seroit un si très garant contraire,
Que plus vers vous ne m’oseroie traire ;

Dont je sçai bien qu’en peril mon temps use,
Se vos frans coers, ma dame, ne m’escuse.
Mès si gentil et si humain le sçai
Que se je puis venir jusqu’à l’assai
Et vous monstrer mon desir et m’entente
Vous vous tondrés de moi assés contente ;
Car vos grans sens cognistera très bien
Qu’en mon desir n’a qu’onnour et tout bien ;
Et s’Attemprance à la foi le retarde,
Par la vertu de Paour qui le garde,
Ce n’est que pour esquieuver Malebouche
Qui dou bon temps d’autrui se plaint et grouce.
Si vous suppli, ma dame, qu’en ceste oevre
Vous m’escusés, se rudement g’y oevre ;
Mès pour le mieulz à mon pooir m’ordonne,
Selon le droit que li Orloges donne,
À qui me sui proprement comparés ;
Car mon desir qui est très bien parés,
De la roe première de l’Orloge
Est attenprés ; et tant bien dire en o-ge,
Par la vertu de la seconde roe
Qui nommée est Attemprance, et qui roe
Sagement, car le foliot le garde
Qui de Paour monstre, la droite garde.
Apres affiert à parler dou Dyal ;
Et ce Dyal est la roe journal
Qui, en un jour naturel seulement,
Se moet et fait un tour precisement,
Ensi que le soleil fait un seul tour
Entour lai terre en un naturel jour.

En ce Dyal, dont grans est li merites,
Sont les heures vint et quatre descrites ;
Pour ce porte-il vint et quatre brochetes
Qui font sonner les petites clochetes,
Car elles font la destente destendre,
Qui la roe chantore fait estendre
Et li mouvoir très ordonnéement
Pour les heures monstrer plus clerement.
Et cils Dyauls aussi se tourne et roe,
Par le vertu de celle mère roe
Dont je vous ai la proprieté dit,
À l’ayde d’un fuiselet petit
Qui vient de l’un à l’autre sans moyen ;
Ensi se moet rieuléement et bien.

Qui bien à droit ceste chose èdefie,
La roe dou Dyal si segnefie
Très proprement en amer doulc penser.
Mieulz ne le puis mettre ne compasser,
Car coers qui aime et qui desire fort
Ne poet avoir plus gracieus confort,
Ce li est vis, ne biens qui tant li vaille,
Que de penser à ses amours sans faille,
Tres continu-elment et nuit et jour ;
Et en faisant ensi comme un seul tour
Comment venir il pora à s’entente
De la chose de quoi desirs le tempte.
Et qui vodroit bien la vérité dire,
Li jours entiers ne poroit pas souffire
Au vrai amant qui aime loyalment
À penser à s’amour souffissamment.

Pour ce li fault sa rihote et son tour
Recemmencier d’usage cascun jour
Et ce Dyal, qui doulc penser figure,
Se moet par l’ordenance et la mesure
Que la mère roe d’amours li donne ;
C’est à dire, qui bien a droit l’ordonne
Par la vertu de desir, qui enflame
Le vrai amant de l’amoureuse flame,
À l’aide d’un fuiselet petit.
Cils fuiselés, qui est de grant pourfit,
Est appellés en amours Pourvéance,
Qui sans moyen d’aidier l’amant s’avance ;
Car quant uns coers amoureu bien apris
Est d’amer par amours très fort espris
Et que très bien et acertes desire,
Amours, qui ne le voelt pas desconfire,
Mès li garnir bien et souffissamment
De quanqu’il li poet faire aliegement,
À son besoing prestement li envoie
Pourvéance, qui l’adrèce et avoie
À cognoistre quel chose il doit emprendre,
Afin que nuls ne le sace à reprendre ;
Et li aprent pour le temps à venir
Comment il se pora si maintenir
Que tout son fait en bon estat soustiegne,
Par quoi de nulle riens ne li mesviegne,
Ains ait l’avis si prest et si séur
Qu’en tous ses fès on le voie méur,
Soit en aler, venir, parler ou taire
Selonc l’estat qui li est neccessaire.

Pourvéance qui est en tous sens preste
Au vrai amant un si très grant bien preste
Qu’il n’oseroit penser ne souhedier
Ce dont se voit à son besoing aidier.
Et ensi Pour-véance, sans moyen,
Qui a l’amant est grant grasce et grant bien,
Souffisamment le pourvoit en son fet,
Et esmovoir son corage li fet
De penser si très continuelment
À sa besongne, et si songneusement
Qu’autre soing n’a, fors que tout dis li dure
Ce doulc penser, tant doulcement l’endure.
Et ce penser qui tant l’amant conforte
Vint et quatre broquettes o lui porte,
Qui font d’amours la destente destendre ;
C’est Espérance, ainsi le voeil entendre
Pour déclarer mieulz mon intention.
Ces broquetes, dont je fai mention,
Sont Loyauté et Ferme-Patiensce
Avec Persé-verance et Diligensce ;
Honnour y est, Courtoisie et Largesce,
Et puis Secrés, Beaus-Maintiens et Proece,
Renom et Los ; ces douze si sont teles.
Les aultres douze aussi, qui sont moult beles,
Sont Doulc-Samblant, Dous-Regart et Jonece,
Humilités, Bel-Acueil et Liece,
Et d’autre part Delis et Seuretés
Amours, Venus, et Franchise et Pités.
Ces vint et quatre amoureuses broquetes
Sont à l’amant joieuses et doucetes

Et li donnent d’esperance matère ;
Car quant li vrais amoureus considère
Qu’il est loyal en s’amour, et sera,
Et pacient, et qu’il persevera
À son pooir très diligentement,
Et se vodra très honnourablement
Estre courtois, larges et bien celans,
Et si sera, s’il poet, preus et vaillant
Tant qu’il ara bon renon et bon los ;
S’il se sent tels, devant tous dire l’os,
Il ne se doit pas doubter, par raison,
Qu’il n’ait merci en aucune saison.
Ensi se fourme en son coer espérance ;
Et quant il r’a d’autre part cognissance,
Et qu’il perçoit que sa dame honnourable
A doulc semblant et regart amiable,
Et se le troeve aussi, quant il s’avance
De bel accoeil et de belle accointance,
Et qu’envers vous volentiers s’umelie,
Et s’est aussi jone, joieuse et lie,
Il doit penser et croire, sans doubtance,
Qu’Amours y a grant part et grant puissance,
Et qu’assés tos elle seroit encline
À bien amer, lors que par sa doctrine
Amours à ce le feroit esmouvoir,
Et que Venus li feroit concevoir
Que la vie est delitable et séure ;
Qu’il a ami de manière méure,
Sage et celant, et si bien avisé
Comme il vous est ci devant devisé.

Lors li doit si s’espérance doubler
Que nuls ne puist son corage tourbler.
Ensi dont font, com vous povés entendre,
En coer d’amant espérance descendre ;
Car se le vrai amant ne concevoit
En sa pensée, et aussi s’il n’avoit
Espérance et imagination
De parvenir à la conclusion
À son entente et à ce qu’il désire,
Les heures a-moureuses, au voir dire,
Ne poroïent sonner souffisamment,
Ensi qu’il apertient, et que briefment
Il vous sera a déclairié ci après ;
Car croire doit amans, par mos exprès,
Que tout son fait assés petit vaudroit.
Puisqu’espérance au besoing li faudroit,
Quand je regarc, ma dame, de quel part
Ce doulc regart se moet et se depart
Qui ne me lait, ne pour gain ne pour perte,
Amour, qui est la merci soie à perte,
Me monstre nuit et jour apertement
Que ce penser prent son departement
D’un vrai desir amoureus qu’il m’envoie
Plusieurs assaus. Dont, s’avoec moi n’avoie
Un douc penser qui m’ayde et conforte
Moult me seroit ma penitance forte ;
Car ce desir qui asprement s’avance
A dessus moi grant part et grant puissance,
Et me convient que là où il me tire,
Au mieuls que puis comparer mon martire.

Mès trop seroit pour moi crueuls et fors
S’un doulc penser, qui est tous mes confors,
De moi aidier ne faisoit son devoir ;
Dont je l’en doi assés bon gré sçavoir.
Dont il n’est biens, dame, qui tant me vaille
Que de penser à vous tousjours, sans faille.
Ce doulc penser qui m’est de grant proufit,
Un jour entier mie ne me souffist ;
À toute heure reeommencier le voeil,
Pour le plaisant délit que je recoeil ;
Car quant je pense à vostre grant beauté,
Dont nature a mis en vous tel plenté
Qu’on en poroit les aultres embellir,
Nuls ne me poet en doulc penser tollir ;
Ains prent en moi ordenance si vraie
Que nuit et jour, sans point cesser, l’assaie,
Et si ne fait en moi ensi q’un tour ;
Mès tant en plaist l’ordenance et l’atour
Que, par souhet, je he poroie avoir
Bien qui vausist celi, au dire voir.
Avec tout ce, ma dame, je sçai bien,
Se n’estoit Pour-véance, sans moyen,
Qui mon penser reconforte et conseille,
Quand desirs de mouvoir fort s’appareille,
Trop auroïe de mauls à endurer,
Ne je ne m’o-seroie aventurer
De poursievir emprise si hautainne
Que j’ai emprise c’est bien chose certainne.
Et pour ce m’est grandement nécessaire
Pourvéance, sans moyen ; à quoi faire

De pourvéir un coer et conforter,
Selonc les mauls qu’elle li voit porter,
Elle cognoist moult bien qu’il me besongne,
Et pour ce voelt entendre à ma besongne
Et moi garnir de ce qui m’est mestiers.
Sa garnison reçoi-je volentires,
Car elle m’est plaisans et delitable
Et à ma ne-cessité pourfifable ;
Elle me met en une continue,
C’est d’un penser, lequel je continue
Très liement, et si soigneusement,
Qu’aillours ne puis entendre nullement
Ne ne voeil car g’i prent si grant deport
Que nuit et jour n’ai bien s’il ne l’aport,
Ne n’aurai je, ne aussi onques n’oi ;
C’est mon sens et tout mon esbanoi.
El de noient pas en moi ne se fourme
Ce doulc penser qui sagement m’enfourme,
Car il cognoist mon coer et mon corage,
Quels jar esté et sérai mon éage ;
Car je vous jur mon bien et ma santé
Vostre servant voeil estre en loyauté ;
Et en tous cas je serai paseiens,
Perseverans et très bien diligens ;
Honnour sievrai, car elle est moult prisie,
Et loyauté, larghece et courtoisie ;
Et si serai secrés et bien celans ;
Et pour proece acquerre traveillans ;
Tant que ben los et ben renom aurai.
À mon poeir ensi me maintenrai

Tout dis en mieuls ; ensi vous jur, ma dame,
Et c’est bien drois que tels soie, par m’ame !
Car doulc penser nuit et jour me présente
Les biens de vous ; c’est bien drois que m’assente
À vous amer, obéir et servir.
Ce m’esjoist, dame, quant je puis vir
Vo doulc samblant, courtois et amiable,
Vo doulc regard, humain et honnourable,
Vo bel accueil et vo friche jonece,
L’umilité de vous et la lïece,
Car g’i conçoi d’esperance matère.
Et quant les grans vertus je considère
Dont vos gent corps est parés plainnement
Espérance me confort telement,
Qu’en moi tramet pourvéance séure,
Qui nuit et jour liement m’asséure
Qu’en si franc coer, dame, que vous portés
Doit bien manoir et franchise et pités.
Je ne sauroie où aillours merci querre ;
Mès je ne sui pas dignes dou conquerre.
Et nom-pour-quant sçai-je bien le voloir,
Voires selonc le mien petit pooir,
Que, pour souffrir painnes et mauls assés,
De vous amer ne serai jà lassés ;
Car doulc penser qui continuelment
Me moet le coer, me donne finalment,
Par le confort de bonne pourvéance,
En tout mon fait matère d’espérance.
Tout ensi que le Dyal a manière
De li tourner par la roe première,

Car dou droit tour naturel qu’elle tourne
La roe de Desir à ce la tourne,
À l’ayde d’un petit fuiselet
Qui nullement ne le fault ne le let ;
Tout ensi Pour-véance, sans moyen,
Ne me poroit fallir pour nulle rien.
Apres affiert dire quel chose il loge
En la tierce partie de l’Orloge ;
C’est le derrain mouvement qui ordonne,
La sonnerie, ensi qu’elle se sonne.
Or fault savoir comment elle se fait.
Par deus roës ceste oevre se parfait.
Si porte o li, ceste première roe,
Un contre pois parquoi elle se roe
Et qui le fait mouvoir, selon m’entente,
Lors que levée est à point la destente ;
Et la seconde et la roe chantore,
Ceste a une ordenance tres notore
Que d’atouchier les clochetes petites
Dont nuit et jour les heures dessus dittes
Sont sonnées, soit estés, soit y vers,
Ensi qu’il apertient par chans divers.

Apres affiert dire quel chose il loge
Et quel chose la sonnerie prueve ;
Tant qu’en amours, selonc m’entention,
Elle est de grant signification ;
Et poet moult bien, ceste roe première,
Qui d’amours est la sonnerie entière,
Très proprement estre en amours, nommée
Discrétion, qui tant est renommée ;

Et celle fait, par droit rieule mouvoir.
Et par point la roè chantore voir,
Qui Doulc-Parler proprement segnefie,
Selonc l’estat de l’amoureuse vie ;
Par la vertu du contrepois aussi
Qui Hardemens doit estre appellés ci ;
Car quant uns coers d’amoureuse ordenance
Conçoit en lui matère d’espérance,
Et a très bonne imagination
De parvenir à son entention,
Selonc l’estat et l’ordenance entière
Dont ci devant est ditte la manière,
Lors prent en soi Hardement qui esveille
Le Doulc-Parler, qui le coer esmerveille
Soubtievement ; car Hardemens commande
À l’amant qu’il poursieve sa demande,
Et qu’à sa dame, segnefie et qu’il die
Apertement toute sa maladie,
Et tout son fait, et son estat entier,
Dont il se sent à bonne amour rentier ;
Parquoi oir et recevoir le voeille
À sa merci, et qu’en gré le recoeille.
Dont est forment Hardement neccessaire
Au vrai amant, et moult en a afaire
À poursievir lee procés de s’amour,
Ou il li fault maint avis et maint tour.
Et pour ce qu’il aussi ne passe point
La mesure de raison, fors à point,
Il li convient, par bonne entention,
Mettre en son coer toute discretion

Par quoi il puisse faire par rieule aler
Séurement l’oevre de Doulc-Parler.
Sans ce ne poet sagement descouvrir
Ce qu’il li fault, ne sagement ouvrir,
Ensi qu’il a-pertient et que requiert
L’estat d’amours, tout tel que l’amant quiert.
Et quand Discretions à ce l’ordonne,
Lors Doulc-Penser à sa droite heure sonne,
Et divers chans amoureusement chante,
Des quel il troeve en soi plus de soissante.
Une heure en la presensce de sa dame
Chante comment il est souspris, sus s’ame ;
Si qu’il convient qu’à contenance faille ;
Et puis Amours une aultre heurre li baille.
Tout seul à lui méismes ses proyères
Chante, et ordonne en diverses manières ;
Et puis moult bien li avient une aultre heure,
Quant Doulc-Parler pour soi aidier labeure
Que, pour sa dame esmouvoir à pité,
Ses requestes plainnes d’umilité
Ordonne, et dist au mieulz qu’il scet et poet,
Ensi que cils qui grasce acquerre voet ;
Et l’autre heure, sans ce c’on le confort,
Chante chançons de très joieus confort
Et de très grant consolation voir ;
Et l’aultre heure ne pora el mouvoir,
Fors chanter chans tous garnis de tristrece
Plains de soussis et tous vuis de liece,
Et complaintes vives et dolereuses,
Souspirs, regrès, matères languereuses,

Tout selonc ce que son sentement oevre,
Et que le droit procès de s’amour roevre
En vostre nom, ma dame, à qui tout donne,
Discretion presentement m’ordonne
À esmouvoir, qui bellement vous die
En quel point poet estre ma maladie ;
Et toutes fois, quoi que j’aie à souffrir,
Ne sçai comment porai ma bouche ouvrir
De vous monstrer mon desir et m’entente ;
Car pluiseurs fois m’avés esté présente.
Onques je n’oc puissance de mouvoir
Parolle, dont vous peuissiés savoir
Entierement comment Amours me mainne.
Mès je vous scai si sage et si humainne,
Si avisée et si très débonnaire,
Que ne me doi ne ne m’ose plus taire ;
Car Hardemens le voelt qui à soi tire,
Tout mon corage, et me scet moult bien dire ;
« Ta vie gist en moult belle aventure,
» Car ta dame est si douce créature,
» Que tu ne dois pas estre doubtieus
» De li monstrer comment son corps gentieus
» Te tire et trait en painne et en soussi »
Et quant à ce Hardemens me moet si,
Me vodrai très bonnement avancier,
Car il m’est vis que, se je puis lancier
Un doulc parler, et je vous troeve en point.
Ma besongne en sera en millour point
Dont, pour ouvrir une grant quantité
De mes secrés, et savoir s’en pité

Je serai jà recéus de vous, dame,
Segurement vous jure corps et ame
Qu’en tous cas ai très grande affection
Qu’en mon coer ait tele discretion
Que ma parolle en gré soit recéue ;
Car s’elle estoit en noncaloir chéue
Par ce point que vous n’en féissiés compte
Pour le dolent, perdu homme me conte
Qui nuit et jour vit pour vous en grant painne.
Peu se cognoist qui n’asaye tel painne,
Car en si grant fresel me truis une heure,
Sitos qu’Amours l’ardant desir m’aheure,
Qui la beauté de vous me represente
Et les grans biens dont vous n’estes exente,
Que je ne sçai comment je me maintiengne.
Il n’est estas d’amours que ne soustiegne.
Dont frois, dont chaus diversement me mue ;
Mon coer tressaut, et vole, et se remue,
Apertement de lui entrechangier.
Ne le convient pas estre en grant dangier.
Pour vostre amour sui si attains, sus m’ame !
Que ne me scai comment conseillier, dame.
Quanque je voi une heure, bien me plest ;
Et puis tantos ce que voi me desplest.
Une heure voeil-je estre en compagnie,
L’autre le fui, avoir ne le voeil mie.
Ains sui moult lie quant je me trueve seuls,
Parquoi mes plains tristes et angoisseus
Puisse à par moi dire et ramentevoir.
Là de plorer fai-je assés mon devoir ;

Le temps repenc où me sui embatus.
Et quant assés je me sui debatu,
Et que sus moi n’a sang, ne nerf, ne vainne,
Qui ne soit tout afoibli de la painne,
Amours qui voet qu’un peu ait d’aligance
Mon grand travel, me remet esperance
Par devant moi, et celle assés m’aye ;
Mes assés peu dure son envaye ;
Voires s’elle ne me prent et esgaie
En une heure lie joieuse et gaie.
Et lors reçoi de vuis solas sans nombre.
Et non-pour-quant pour très bons je les nombre ;
Car mon dur temps m’aydent à passer,
Et les dolours que port à desmasser.
Mès je n’en sçai ne puis tant mettre en oevre
Que grant foison tout dis en moi n’en troere.
En ce penser et en celle rihote
Fai maint souspir, maint plaint et mainte note
Où il n’i a gaires de melodie,
Ne sçai à qui dire ma maladie.
Fors seul à vous, ma dame souverainne.
Je sçai de voir que j’ai empris grant painne,
Car je ne sui del avenir pas dignes
À si grant bien que vous ; mès par les signes
Des douls regars que j’ai en vous véus,
Sui-je ou droit rieule amoureus enchéus.
Là me tendrai, à quele fin qu’en viengne ;
Mès je vous pri que de moi vous souviengne,
Et que pités en vo franc coer s’acorde
Tant que de moi un petit se recorde,

Que de vous aie aucun aliegement,
Car mon coer est vostre tout liegement.
Et si souffrés, ma douce dame gaie,
Que doulc penser, qui nuit et jour me paie,
Et ramentoit esperance à toute heure,
Sa grasce en voir et son confort saveure ;
Car s’autrement se portoit ma querelle,
Trop me seroit m’aventure rebelle
Que j’ai tenu et tienc à éureuse,
Depuis qu’empris ai la prise amoureuse
De vous servir, obéir et cremir.
Quant à ce pense, assés me fait fremir
Et esbahir, car je ne sçai retraire
À quele fin ceste oeuvre vodra traire.
Et non-pour-quant j’ai bien la cognissance
Que vous avés sus moi tant de puissance
Qu’il me convient vo doulc plaisir attendre ;
Et s’un petit voliés ma vie entendre,
Comment je l’ai maintenu longe espasse,
Vous me feriés grant aumosne et grant grasce,
C’est que desirs nuit et jour m’appareille
Maint grant assault ; or n’ai qui me conseille.
Dont c’est pour moi que moult dure chose,
Car de mon fait parler je ne vous ose,
Ne vous monstrer comment je sui tout dis ;
Car je doubte si fort vos escondis,
Et les perils qui sont de Maleboucbe,
Que trop m’esmai que je ne vous courouce ;
Et ce ne se poroit faire à nul foer
Que je vosisise errer contre mon coer

Qui à tout ce s’acorde liement
De vous servir, si enterinement
Que je porai en tous estas, ma dame,
Mès ce desir qui telement m’enflame,
Dont il convient que nuit et jour languisse.
Ordonnés que vos frans coers l’adoucisse,
Par quoi il soit un petit resjois ;
Car c’est bien voirs, se je ne suis oys
Des grans dolours dont bonne amours me carge
Plus que porter ne puis ai-je de carge,
Que conquerriés, dame, s’en vo servisce
Martire et mort en languissant persisse :
Et pour moi mettre en un peu d’aligance
Vous me donriés de biens tele habondance
Qu’à toujours mès il m’en seroit le mieus,
En quel estat que fuisse, et en quels lieus ?
Ne pensés jà que foiblement vous aimme,
Ne que sans fait l’omme martir me claimme ;
Certes nennil, ains en soustien cens tans ;
Dont dou monstrer ne puis venir à temps,
Et en euïsse assés bien le loisir.
Et vous povés tout clerement cuesir,
Quant j’ai l’éur que d’estre en vo present,
De quels parlers vous l’ai monstre et présent.
Ensi me tais que dont que pas n’i fuisse.
Et pensés vous que là parler je puisse ?
Nennil ; car vo beauté si fort me loie
Langage et coer, que se parler voloie
Se n’en est-il noient en ma puissance.
Com plus vous voi, et plus a d’acroissance

La bonne amour dont de moi amée estes.
Soit en requoi, en chambre et en festes,
Riens ne me poet plaire ne resjoir
Se ne vous puis ou véoir ou oyr.
Or ne poet-il pas tout dis ensi estre
Que je vous oie ou voie à la fenestre,
Ne hors, ne ens esbatre alant vo corps.
Dont c’est bien drois, dame, que je recors
Comment je sui demenés ou termine
Que dou souffrir Amours me determine,
Se ce n’estoit pour vostre paix garder ;
Dont il me fault à ce bien regarder.
À un anoi que j’ai, cent en auroie ;
Ne je ne sçai comment porter poroie
Les grans assaus qu’il me convient souffrir ;
Car Doulc-Penser se vient souvent offrir
À moi, qui, nuit et jour, me represente
Les biens de vous ; c’est drois que je les sente.
Et Desirs voelt, à quele fin qu’en isse,
Que de parler à vous je m’enhardisse.
Et se je n’ai tamps ne lieu ne espasse,
Si voelt Desirs que devant vous je passe ;
Et me semble que, se m’aviés véu
Que tout mi mal seroïent cognéu.
En ce fresel et en celle rihote
Fai maint souspir, maint plaint et maint note
Qui ne sont pas de sons melodieus,
Mes attemprès de chans maladieus ;
Car quoi qu’à ce se regarde attemprance,
Par le conseil de bonne Pourvéance,

Si me constraint si desirs sus une heure
Que sans nombre trop plus de mauls saveure
Que je ne fai de joie et de repos.
Quel tamps qu’il soit, onque je ne repos
Ne nuit ne jour, ne heure ne minime ;
Car bonne amour le coer si fort me lime,
En pensant à votre très grant beauté,
Que cil penser m’ont pluisours fois maté,
Telement qu’il n’avoit dedans mon fait
Commencement, ne moyen, ne parfait ;
Et bien souvent ne savoie où j’estoie,
Mès tous pensieus et tous mas m’arrestoie,
Car pluiseurs fois me suis moult repentis
De ce qu’envi m’estoïe departis,
Pour ce qu’i-gnoramment, ce me sambloit,
Mon coer, qui de paour trestous trambloit,
S’ert contenus vers vous ains mon depart ;
Et de mon fait pas la centime part
N’avoie dit. Dont, en moi recordant,
Je m’en tenoie assés à ignorant.
Or ai mon coer de ce moult entechié.
Dont, se g’i ai aucunement pechié,
Certes, ce n’est ne pour mal ne pour visce
Qui soit en moi par recréant servisce ;
Ce n’est que par faulte de hardement
Et par amours, dont sui si ardemment
Espris de vous, mon coer en tout donner,
Que ce mesfet me devés pardonner ;
Car volontiers, se le pooïe faire,
Vous diroïe mon coer et mon afaire

Tout ensi que Desirs le me commande.
Et si m’est moult de nécessité grande
Toutefois, dame, que je le vous die
Pour alegier toute ma maladie ;
Car d’ensi vivre en painne et en debat,
Dont bonne amour me tourmente et debat,
Il n’est nuls coers qui porter le scevist,
Ne qui jà joie en celle vie evist.
Si le vous di, ma dame, à celle fin,
En suppliant d’enterin coer et fin,
Que la dolour que j’ai lonc temps gardée
Soit en pité de par vous regardée ;
Car bien est temps, mais qu’il vous plaise ensi,
Que recéus de vous soie à merci.
Non que le vaille ou que le doyés faire ;
De ce cuidier me voeil-je moult bien taire ;
Mès seulement pour ce que, sans sejour,
Pense mon coer tout dis et nuit et jour
À vous amer loyalment, com vos sers,
Et obéir. Dont, s’en ce riens dessers,
Les guerredons m’en soïent remeri ;
Car quant Desirs premiers mon coer féri,
Par la vertu de vostre grant beauté,
Depuis n’a heure, en yver n’en esté,
Que Doulc-Penser, qui porte les broquetes,
N’ait fait sonner en mon coer les clochetes
De divers chans et de diverses notes,
Les uns joieus, les aultres de rihotes,
Ensi se continuent et esbatent,
À ce que nuit et jour le coer me batent ;

Et ce me fault souffrir, comment qu’il aille ;
Mès je vous pri que ma painne me vaille ;
Car je reçoi en bonne pascience
Tout ce qu’il plest Amours ordonner en ce.
Et pour ce que li Orloge ne poet
Aler de soi ne noient ne se moet,
Se il n’a qui le garde et qui en songne ;
Pour ce il fault à sa propre besongne
Un orlogier avoir, qui tart et tempre
Diligamment l’aministre et attempre,
Les plons relieve et met à leur devoir ;
Ensi les fait rieuléement mouvoir ;
Et les roes amodère et ordonne,
Et de sonner ordenance lor donne.
Encores met li orlogiers à point
Le foliot, qui ne se cesse point,
Le fuiselet et toutes les brochetes,
Et la roe qui toutes les clochetes
Dont les heures y qui ens ou Dyal sont,
De sonner très certainne ordenance ont,
Mès que levée à point soit desten.
Encore poet moult bien, selonc m’entente,
Li orlogiers, quand il en a loisir,
Toutes les fois qu’il li vient à plaisir
Faire sonner les clochettes petites
Sans derieuler les heures dessus dites.

Selonc l’estat dont j’ai parlé primiers,
Souvenirs doit estre li orlogiers ;
Car Souvenirs qui ens ou coer s’enfrume,
Toutes les fois qu’il li plaist, il desfrume

Le doulc penser qui les broquetes porte ;
En quoi le vrai amant moult se deporte.
Il y en a jusques à vint et quatre.
Quant Souvenirs y fait l’amant embatre,
Joie et confort son espérance doublent,
Ne nul soussi ne anoi ne le tourblent ;
Ains fait ses chans d’ordenance amoureuse ;
Car tant li est sa pensée joieuse
Pour les vertus qui sont de noble afaire,
Que cils pensers li poet moult de biens faire ;
Dont Souvenir li donne ramembrance,
Car lors cognoist ses fès de branche en branche,
Et li remet par usage au devant
Ce qui li est plaisant et avenant ;
Et se li fait aussi ramentevoir
Que en amer le pot primiers mouvoir.
Lors la beauté de sa dame figure,
Son sens, son bien, et sa deuce figure ;
En ce desir amoureus persevere
Et nuit et jour liement considere
De sa vie l’estat trestout entir.
Neis, se d’amer se voloit repentir,
Se ne poet-il, car Souvenir le point ;
Qui li remet sa besongne en bon point ;
Desir, premiers, Beauté, et puis Plaisance,
Secondement Paour et Attemprance,
Et aussi Pour-véance sans moyen,
Et Doulc-Penser qui li fait moult de bien.
Et les vertus qui ci dessus sont dittes
Par Souvenir sont en son coer escriptes,

Ne il n’i a chose tant doit petite,
Qui grandement à l’amant ne proufite.
Et s’il avient que, par aucune voie,
Le coer d’amant nullement se fourvoie,
Et qu’il soit mis ensi que hors dou rieule
De quoi Amours les vrès amoureus rieule
Ou eslongi de l’amoureuse vie
Par fortune, par fraude ou par envie ;
S’est Souvenirs d’une vertu si haute
Que, si trestos qu’elle voit la deffaute,
Conseil y met, ordenance et mesure,
Et à droit le coer si ramesure
Qu’il ne se poet par raison fourvoyer,
Puisqu’il se voelt en son rieule avoyer.
De très grand bien m’a toujours pourvéu
Le souvenir que j’ai de vous éu,
Ma droite dame, et moult m’en doi loer
Pour ce le voeil bonnement avoer,
Car onques ne me vi en ce parti
Que je pevisse une heure estre sans li ;
Et à la fin que ma besogne dure,
Moult a sus moi, entente soing et cure
Que si à point je m’attenpre et ordonne
Que je recoive en gré ce qu’Amours donne.
Et s’il avient que, par aucun contraire,
Fortune en nul péril me voeille traire,
Ne desvoyer, par fraude et par envie,
Lors ai-je bien mestier de mon aye.
Mès dans fautte je le troeve moult preste ;
Car nuit et jour onques pour moi n’arreste,

Ains me remet mon doulc penser à point.
Et quand le mal d’amer si fort me point
Qu’il me convient fremir comment qu’il aille,
Et que souvent à contenance faille
Par la vertu de quoi elle me touche,
Tant que sus moi n’a mains, ne yex, ne bouche,
Ne membre nul qui se puisse mouvoir ;
Mès tous pensis me fault arrest avoir ;
Ne je ne sçai auquel lès commencier :
Dont ma besongne puisse en riens avancier ;
Ains me convient estre tous esbahis ;
Lors, Souvenirs, dont pas ne sui hays,
Pour moi oster de toute pesans oevre
Très soubtilment par dedens mon coer oevre,
Et m’i remet le rieule et le droit cours
Dont gouvrenés est li estas d’Amours.
Si sagement me ratempre et atourne,
Que sus moi n’a mouvement qui ne tourne
Et que cascuns ne face son devoir.
Desirs me vient premiers ramentevoir
La grant beauté de vous, madame gente,
Par la vertu de Plaisance que j’ente
Dedens mon coer et adont je desir
Que vous saciés plainnement mon desir,
Et que mon mal cognissiés et voyés.
Et quand je sui auques près avoyés,
Et que Desirs qui me bruist et art
N’i voelt viser ordenance ne art,
Fors que tout dis aler à l’aventure,
Lors me revient Attemprance séure

Qui mon desir restraint et met en voie
Rieuléement et par art le convoie,
Par la vertu de Paour, qui regarde
Que de mon fait nuls ne se donne garde.
Par ensi voi attempré mon corage.
Lors Doulc-Penser grandement m’encorage
De reconti-nuer tout mon afaire ;
Et se ne puis riens el nuit et jour faire
Fors que penser à vous, ma droite dame ;
Mès tant y a pour moi, qu’en ceste flame
Qui nuit et jour ardamment me traveille,
Pourvéance sans moyen me conseille,
Et les vertus que mon doulc penser porte
Pardevant moi songneusement raporte.
Et par ensi dedens mon coer se fourme
Espérance qui de tous bien m’enfourme,
Et qui me fait souvent ouvrir la bouche ;
Car si tretos que souvenir l’atouche,
Il me convient en diverses manières
Faire mon chant et toutes mes pryères.
En ce parti me troeve nuit et jour.
Ne pensés jà, dame, que je sejour ;
Nennil, car sou-venirs qui s’ensonnie
De gouvrener rieuléement ma vie
Ne lait sus moi oevre, tant soit petite,
Que dou remettre à point ne se delitte ;
Et je l’en lais bonnement convenir,
Car je ne puis à bon confort venir,
Ne moi rieuler par certainne ordenance,
Fors que par li et par sa gouvernance ;

Car tout mon fait entirement ordonne.
S’en regrasci Amours, quant il me donne ;
Avec les mauls qu’il me convient porter,
Cognissance de moi reconforter,
Et que tout dis, tant qu’à ceste matire ;
Au plus joieus mon coer se tret et tire ;
Car tout ensi comme j’ai dit devant,
Je ne poroie aler non plus avant
En cel estat, ne moi amoderer,
Quant tous mes fès voeil bien considerer ;
Comme poroit une grosse rivière
Venant d’amont prendre son cours arrière ;
Se ce n’estoit la douce souvenance
Que j’ai de vous, ma dame, et la plaisance
Qui en pensant à vous me rejoist,
Et grandement me conforte et nourist,
Et me pourvoit de conseil et d’aye
Que je ne crienc assaut ne envaye
Que fortune me puist donner ne faire.
Et c’est raisons ; car en vo noble afaire,
Et en la grant discrétion de vous,
En vo maintien, qui tant est beaus et dous,
On n’i voit riens qui face à amender ;
Car vous estes sans moyen et sans per
Ceste qui est toute dame de moi.
Ensi le jur loyalment, par ma foy !
Ce n’est pas fort se vous m’avés conquis ;
Mès ce seroit pour moi uns grant deduis
Se regarder en pité me dagniés,
Et se mes mauls telement adagniés

Qu’ils pevissent estre par bien amer
Reconforté en doulc de leur amer,
Et que vo oeil qui tant sont gracieus,
De douls regars, simples et precieus,
Qui si à point scevent lancier et traire,
Me vosissent un peu à euls attraire.
Las et qu’ai dit ? quant g’i suis tous attrais,
Ne je n’en puis jamais estre retrais
Tant que li ame ens ou corps me demeure.
Et quand vendra de Dieu la saintisme heure,
Que de mon corps il vodra oster l’ame,
Je voeil qu’il soit escript dessus ma lame :
Que par amours amer, non estre amés,
Se l’ai esté, petit amans clamés
Avec les a-moureus dors et repose.
Et ce sera, tant qu’à mot, moult grand chose
S’on le voelt faire ensi que je le di ;
Car Tubulus, si com j’ai lu de li
Qui fu, ce re-commendent li aucteur,
Uns vrès amans, acquist moult haulte honneur,
Quand pour amer par amours, vrès martirs
Frans et loyaus, moru de coer entirs.
Moult belle en est l’escripture et la bule
À recorder de la vie Tulule ;
Car Tubulus sa dame tant ama
Que pour s’amour à la mort sa pasma
Ce fut pour lui une honnourable fin.
Et je le di, ma dame, à celle fin.
Selonc l’estat Tubulus et sa vie,
Quant bien pensé ai à ma maladie

Et à mes mauls, par convignable fourme,
À la sienne moult justement se fourme ;
Et toutes fois j’en lairai convenir,
Tout ensi com il en poet avenir.
Et pour ce qu’en imaginations
Est tout mon coer et mon intentions,
Imaginé ai en moi de nouvel,
À trop petit de joie et de revel,
Que je ne scai au monde au jour d’ui chose
Point plus propisce, assés bien dire l’ose,
Com ma vie est justement figurée,
Ensi qu’elle est par ci-devant monstrée,
À un Orloge, et à la gouvrenance
Qu’il apartient à yceste ordenance ;
Car l’Orloge, si com j’ai dit premiers
Est de mouvoir nuit et jour coustumiers,
Ne il ne poet ne doit arrest avoir,
Se loyalement voelt faire son devoir.
Tout ensi sui gouvernés par raison,
Car je qui sui la chambre et la maison
Où mis est li Orloges amoureus
Sui de mouvoir telement curieus
Que n’ai ailleurs entente soing et cure,
Ne nature riens el ne me procure,
Fors que tout dis mouvoir sans arrester ;
Ne je ne puis une heure en paix ester
Meismement quand je sommeille et dors.
Si n’ai-je point d’arrest, qu’à vo gent corps
Ne soit tout dis pensans mes esperis.
Et devisse estre ens ou penser peris !

Se n’en poet-il ne n’est aultrement voir.
Ensi appert que je fai mon devoir
Tout ensi com l’Orloge fait le sien.
Or a en vous tant d’avis et de bien
Que j’ai espoir, ensi je le suppose,
Que vous ferés, de ceste simple chose
Que j’ai à moi appropryé et mise,
Compte moult grand ; s’userès de franchise
Et s’en serai plus lies et plus entiers
En tous mes fès ; et il m’est grans mestiers
Qu’il soit ensi, et vos frans coers le voeille
Qui en bon gré cesti dittie recoeille.