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L’Horreur des altitudes

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Quiconque s'est occupé du manuscrit Joyce-Armstrong, a cessé de considérer ce document comme une laborieuse facétie, oeuvre apocryphe d'un sinistre farceur. Quoi que ses allégations aient de surprenant, voire de confondant, il apparaît avec évidence qu'elles sont sincères et que, désormais, il convient d'adapter nos idées à la situation ainsi révélée ; car il semble bien n'exister qu'une marge de sécurité très minime, très précaire, entre le monde que nous habitons et le plus singulier des dangers, demeuré jusqu'ici le plus imprévisible.

Le manuscrit Joyce-Armstrong fut trouvé, le 16 septembre dernier, dans un champ nommé Lower Haycock, à six milles à l'ouest de Withyham, sur les confins du Kent et du Sussex. Un ouvrier agricole du nom de James Flynn, travaillant au service de Mathieu Dood, fermier du domaine de Chantry, à Withyham, aperçut tout d'un coup par terre, dans le sentier bordant la haie de Lower Haycock, une pipe de bruyère. A quelques pas de là, il découvrit une boussole. Enfin, au milieu d'une touffe d'orties, dans le fossé, il distingua une sorte de livre plat ayant un dos de toile : vérification faite, c'était un calepin à feuilles détachables. Un certain nombre de ces feuilles s'éparpillaient au pied de la haie ; Flynn les recueillit avec soin, les porta au fermier, qui les communiqua au docteur J. H. Atherton, de Hartfield. Celui-ci, jugeant qu'elles méritaient l'examen d'un technicien, les fit parvenir à l'Aéro Club de Londres, qui en est aujourd'hui le détenteur.

Les deux premières pages du manuscrit manquent ; une troisième a également disparu tout à la fin ; malgré cela, le récit se tient de bout en bout. On pense que, dans les deux premières, Joyce-Armstrong rappelait succinctement ses exploits aériens, déjà connus d'autre part et qu'on tient n'avoir jamais été distancés par aucun pilote d'Angleterre : car, durant bien des années, il passa pour celui de nos pilotes chez qui le plus d'audace se combinait avec le plus d'intelligence ; ce qui lui permit, non seulement de mettre au jour, mais d'essayer plusieurs inventions, y compris le dispositif gyroscopique ordinaire auquel son nom reste attaché. La plus grande partie du manuscrit, tracée à l'encre, est fort nette ; seules, les dernières lignes sont écrites au crayon, et si hachées qu'on les déchiffre à peine : exactement parlant, elles ont l'aspect qu'elles doivent avoir si on les suppose griffonnées hâtivement à bord d'un aéroplane en marche. Sur la dernière page et sur la couverture se voient des taches que les services compétents du Ministère déclarent être du sang. Le fait que dans ce sang on ait découvert quelque chose d'assez ressemblant à l'organisme de la malaria, quand on sait que Joyce-Armstrong souffrait de fièvres intermittentes, est un exemple caractéristique des merveilleuses ressources que la science moderne met à la disposition du chercheur.

Un mot, à présent, sur la personnalité de l'homme à qui nous devons ce document mémorable. Non moins qu'un mécanicien et un inventeur, Joyce-Armstrong, au témoignage des rares amis qui l'ont approché, était un rêveur, un poète. Il avait en grande partie sacrifié sa fortune, qui était considérable, à sa passion pour l'aviation. Il logeait quatre aéroplanes personnels dans ses hangars, près de Devizes ; au cours de la seule année, dernière, il avait, assure-t-on, accompli jusqu'à cent soixante-dix vols. Timide, sujet à des humeurs noires, il fuyait la société de ses semblables.

Le capitaine Dangerfield, qui l'a connu mieux que personne, affirme qu'il y eut des moments où son excentricité faillit dégénérer en quelque chose de plus sérieux. L'habitude qu'il avait prise de ne jamais effectuer un vol sans emporter son fusil est, à cet égard, un indice.

C'en est un autre que la secousse mentale déterminée chez lui par la chute du lieutenant Myrtle. On sait qu'en tentant le record de la hauteur, le lieutenant Myrtle tomba d'une altitude d'environ trente mille pieds. Détail horrible : il ne restait pour ainsi dire plus trace de sa tête, alors que son buste et ses membres demeuraient à peu près intacts. Dangerfield a raconté que, depuis lors, chaque fois que Joyce-Armstrong se trouvait dans une réunion d'aviateurs, il avait coutume de demander avec un sourire énigmatique :

« S'il vous plaît, où est passée la tête de Myrtle? »

Un jour, après un dîner où il assistait, à l'école d'aviation de Salisbury, il mit en discussion la question de savoir quel danger deviendra le plus fréquent pour les aviateurs. Ayant écouté les opinions successives émises, il finit par hausser les épaules, sans vouloir d'ailleurs faire connaître ses propres vues ; mais on eut l'impression qu'elles différaient totalement de celles des autres.

Il convient de remarquer qu'après sa disparition, on fut frappé du soin qu'il avait mis à régler ses affaires personnelles ; évidemment, il pressentait une catastrophe. Ces explications s'imposaient ; je reviens au petit cahier taché de sang ; voici, très fidèlement reproduit, ce qu'on y peut lire à partir de la troisième page.


Néanmoins, quand je dînai à Reims avec Coselli et Gustave Raymond, je constatai que ni l'un ni l'autre ne soupçonnaient qu'il pût exister un danger spécial dans les régions supérieures de l'atmosphère. Je ne leur dis pas formellement ce que j'en pensais, mais j'allai assez lotn pour m'assurer que, s'ils avaient eu la moindre idée analogue, ils n'eussent pas manqué de l'exprimer. D'ailleurs, aucun des deux n'a jamais dépassé la hauteur de vingt mille pieds, alors que des aéronautes, des alpinistes, l'ont, bien entendu, déjà atteinte ; or, ce doit être au delà de cette hauteur que l'aéroplane entre dans la zone dangereuse, si du moins mes instincts ne me trompent pas.

La pratique de l'aéroplane est aujourd'hui vieille de plus de vingt ans ; on aurait donc le droit de demander comment le danger dont je parle ne s'est pas révélé plus tôt. La réponse est au reste bien simple : à présent qu'un moteur de trois cents chevaux représente moins l'exception que la règle, il est devenu facile et fréquent d'aborder les régions supérieures. Quelques-uns d'entre nous se souviennent que, pour avoir atteint une hauteur de dix-neuf mille pieds, Garros conquit, dès sa jeunesse, une réputation universelle. Et le fait d'avoir survolé les Alpes parut un exploit très remarquable. Nous avons laissé loin ces résultats puisque, par rapport aux premières années, le nombre des vols à grande hauteur s'est accru dans la proportion de un à vingt. La plupart ont eu lieu sans accident. A maintes reprises, on a gagné l'altitude de trente mille pieds, sans autre inconvénient que d'en rapporter un rhume ou un asthme. Mais qu'est-ce que cela prouve ? L'habitant d'une autre planète pourrait parfaitement descendre sur celleci sans y rencontrer un tigre ; pourtant le tigre existe, et, si le visiteur en question avait la malchance de descendre dans une jungle, il risquerait fort d'y être dévoré. Les hautes régions de l'air ont, elles aussi, leurs jungles, et que hantent des créatures pires que des tigres. Je crois qu'avec le temps la position de ces jungles sera exactement repérée. Pour le moment, j'en puis indiquer deux : l'une s'étend au-dessus de la région Biarritz-Pau, en France ; l'autre se trouve juste au-dessus de ma tête, tandis que j'écris ceci dans ma maison de Wiltshire. J'en placerais volontiers une troisième dans la région Hombourg-Wiesbaden.

Ce sont les disparitions de plusieurs aviateurs qui éveillèrent mes soupçons. Naturellement, on prétendit partout qu'ils étaient tombés dans la mer ; cette explication ne me satisfit pas. Il y eut d'abord le cas de Verrier en France ; on retrouva sa machine près de Bayonne, mais jamais on ne revit son corps. Puis vint le cas de Baxter, disparu, lui aussi, alors que son moteur et quelques pièces de son appareil étaient retrouvés dans un bois du Leicestershire ; le Dr Middleton, d'Amesbury, qui avait observé le vol à l'aide d'un télescope, déclara que la machine, parvenue à une énorme hauteur, allait s'effacer derrière les nuages, quand elle se cabra tout d'un coup et se mit à s'élever perpendiculairement, par bonds, de la plus invraisemblable manière : ce fut la dernière vision qu'on eut de Baxter. Il se produisit plusieurs autres cas de la même espèce ; enfin la mort de Hay Connor vint couronner la série. Que d'encre fit couler ce drame aérien dans les quotidiens à deux sous, et, somme toute, combien l'on s'ingénia peu à le résoudre ! Hay Connor descendit d'une hauteur inconnue dans un effroyable vol plané. Il n'avait pas quitté sa machine et mourut à son poste de pilote. Mais il mourut de quoi? D'une défaillance du coeur, certifièrent les médecins. La bonne plaisanterie ! Hay Connor avait, comme moi, un coeur des plus solides. Et, d'autre part, que dit Venables ? (Venables est la seule personne qui se trouvât près de lui au moment de sa mort.) Hay Connor, paraîtil, frissonnait, il semblait un homme frappé d'épouvante. « C'est de peur qu'il est mort », dit Venables, qui, du reste, ne concevait point la cause de cette peur. Le malheureux ne prononça qu'un mot, à peine distinct, où Venables crut reconnaître le son de « monstrueux ». On n'en tira rien lors de l'enquête. Eh bien! moi, j'en tire quelque chose. « Des monstres ! » Tel fut le dernier cri d'Harry Hay Connor. Et certainement il mourut de peur, comme le pensait Venables.

Rappelons-nous, maintenant, le cas de Myrtle, le fait de la tête manquante : qui donc irait croire que la tête d'un homme puisse être tout entière renfoncée dans le corps par la violence d'une chute ? Et cette graisse qui souillait ses vêtements, « dont ils étaient tout enduits », a déposé l'un des témoins entendus dans l'enquête ? Chose étrange que personne ne se soit avisé d'y réfléchir ! J'y ai réfléchi, moi, et mûrement réfléchi. Après cela, j'ai effectué trois vols, et Dangerfield riait parce que j'emportais mon fusil ; «mais jamais je ne suis monté assez haut. A présent, grâce à la légèreté de mon nouveau Paul Véroner et à mon moteur Robur, je peux facilement m'élever à trente mille pieds. J'atteindrai cette hauteur. Je visiterai la jungle aérienne qui domine ce coin de l'Angleterre ; si elle a des hôtes, je le saurai. Ou j'en reviendrai vivant et serai célèbre, ou ces notes montreront ce que j ai voulu faire et comment j'ai perdu la vie en le faisant ; mais, de grâce ! qu'on n'aille plus sottement parler d'accidents et de mystères !


J'ai choisi pour la circonstance mon Paul Véroner, parce qu'il n'est rien de tel qu'un monoplan pour une besogne sérieuse. Beaumont s'en était rendu compte dès le principe. D'abord, mon Véroner ne craint pas l'humidité, et, si j'en juge par l'aspect du ciel, je serai tout le temps dans les nuages. Puis il est d'un gentil petit modèle, et il répond à ma main comme un cheval qui aurait la bouche sensible. Quant au moteur, c'est un Robur rotatif à dix cylindres, développant une puissance de 175 chevaux. L'appareil comporte tous les perfectionnements modernes : fuselage entoilé, chaînes d'enrayage à grandes courbes pour atterrissage, stabilisateurs gyroscopiques, et trois vitesses que l'on change en modifiant l'angle des plans, comme on fait quand on manoeuvre Une jalousie. J'ai pris mon fusil, avec une.douzaine de cartouches à chevrotines, et il fallait voir la tête de Perkins, mon vieux mécanicien, quand je lui dis de les mettre dans le chargeur ! Je m'étais vêtu en explorateur arctique, avec deux jerseys par-dessus ma combinaison, des bas épais dans des bottes ouatées, un bonnet à larges brides, et de grosses lunettes de talc. Je suffoquais en sortant du hangar ; mais, partant pour des hauteurs qui, sont celles des monts Himalaya, je devais m'équiper en conséquence. Perkins, me sachant une idée en tête, me conjurait de l'emmener ; mais, pour un monoplan, un homme suffit si l'on veut ne pas perdre un pouce de la hauteur que l'on vise. Naturellement, j'embarquai un ballon d'oxygène; l'aviateur qui sans cette précaution, tente le record de l'altitude risque d'être ou gelé ou asphyxié, si même il ne court ce double risque.

Avant de prendre mon essor, j'inspectai minutieusement les plans, la barre de gouvernail, le levier de montée : tout me parut en bon ordre. Puis je mis le moteur en marche. Enfin, ayant donné le signal du « lâchez tout », je décollai à la troisième vitesse, je fis deux fois le tour de mon terrain afin de donner au moteur le temps de s'échauffer, j'envoyai de la main un dernier geste d'adieu à Perkins et à ses aides, je redressai mes plans et je mis l'appareil au plus haut. Sur une distance de huit a dix milles, l'avion se laissa porter au vent comme l'hirondelle ; je le dressai un peu et, dans une grande spirale, il commença de monter vers la couche de nuages que j'aperçevais au-dessus de moi. Il importe de s'élever lentement : pour s'adapter par degrés à la pression atmosphérique.

Le temps était chaud et mou, circonstance rare en Angleterre un jour de septembre ; dans l'air régnait ce calme pesant qui annonce la pluie ; de temps à autre seulement passaient de brusques rafales de sud-ouest, dont l'une fut si imprévue, si forte, qu'elle me fit faire un demi-tour sur moi-même. Je n'avais pas plus tôt atteint les nuages, mon altimètre marquant à ce moment plus de trois mille pieds, que la pluie se mit à tomber. Quel déluge ! L'eau claquait sur mes ailes, fouettait ma figure, ternissait mes lunettes, au point de presque m'aveugler. Je diminuai ma vitesse, car la lutte devenait trop pénible, mais quand je fus plus haut, ia grêlé succédant à la pluie, je dus virer de bord. L'un de mes cylindres ne donnait plus, sans doute par suite de l'encrassement du piston ; cependant je continuais de m'élever aveç toute la puissance voulue, et d'une façon régulière ; au bout d'un instant, mon cylindre, qu'elle qu'eût été la cause de son arrêt, repartit de lui-même, et son ronron se fondit dans l'ample et grave unisson des deux autres. Tel est l'avantage de nos « silencieux » modernes : nous gardons au moins sur nos moteurs le contrôle de l'oreille. Au moindre trouble dans leur fonctionnement, ils braillent, piaillent, sanglotent ; tous ces appels au secours se perdaient, jadis, quand l'appareil absorbait tous les bruits dans son affreux tintamarre. Ah ! si les premiers aviateurs pouvaient revenir voir la beauté, la perfection d'un mécanisme dont la conquête fut trop souvent payée de leur sang !...

Vers 9 h. 30, j'approchais des nuages. Audessous de moi s'étendait la vaste plaine de Salisbury. Une demi-douzaine d'avions, qui s'exerçaient à la hauteur d'un millier de pieds, faisaient, sur l'écran vert de l'arrière-plan, l'effet de petits martinets noirs. Certainement ils se demandaient à quoi je pensais de m'en aller si haut, en pleine région des nuages. Soudain une nuée grise se tendit au-dessus de moi, des vapeurs tournoyèrent à l'entour de mon visage. Cela était poisseux, froid, lugubre ; mais je dominais la tourmente de grêle, c'était autant de gagné. La nuée qui m'enveloppait avait la densité d'un brouillard de Londres. Pressé d'en sortir, je relevai le nez de mon appareil, jusqu'au moment où se fit entendre mon signal d'alarme automatique et où je commençai de me sentir glisser en arrière. Mes ailes trempées, ruisselantes, m'avaient alourdi plus que je n'aurais cru ; heureusement, je finis par rencontrer un nuage plus léger, et bientôt j'eus percé la première couche. J'en apercevais une seconde, floconneuse et opaline, à une très grande hauteur ; entre ce plafond d'un blanc uniforme et le plancher uniformément noir que je venais de quitter, je m'élevais toujours, dans une vaste spirale. C'est le désert absolu que ces régions des nuages ; un vol de petits oiseaux aquatiques en route vers le sudouest, étant venu à se croiser avec le mien, le battement rapide de leurs ailes, le cri musical qui l'accompagnait, furent une vraie joie pour mon oreille.

Le vent, sous moi, poussait et rbulait les nuages. Il s'y fit, à certain moment, un large remous, un tourbillon de vapeur, au-dessous duquel j'entrevis, comme au fond d'un entonnoir, le monde lointain. Un grand biplan de couleur claire passait très bas, — sans doute celui qui fait chaque matin le service du courrier entre Bristol et Londres. Puis le tourbillon se referma, je retrouvai la solitude complète.

Il était dix heures juste quand j'atteignis la couche supérieure. Ses vapeurs diaphanes dérivaient rapidement vers l'ouest. Le vent n'avait cessé de croître, jusqu'à devenir une très forte brise, d'environ vingt-huit milles à l'heure d'après mon calcul. Déjà il faisait très froid, bien que mon altimètre ne marquât que neuf mille pieds de haut. Le moteur tirait à merveille, je montais régulièrement. La couche était plus épaisse que je ne l'aurais supposé ; peu à peu, cependant, elle s'amincit, et je n'eus plus devant moi qu'un brouillard doré, dont je me dégageai enfin pour apercevoir au-dessus de moi un ciel limpide et rayonnant de soleil, au-dessous une pluie d'argent qui scintillait à l'infini. A dix heures un quart, le barographe enregistrait une hauteur de douze mille huit cents pieds. Je m'élevais sans cesse, les oreilles attentives au bourdonnement profond du moteur, les yeux continuellement affairés et ne quittant la montre que pour le compte-tours, le niveau d'essence ou la pompe à huile. Quoi d'étonnant si l'on a dit que les aviateurs sont la race intrépide ? Trop de choses les occupent à la fois pour qu'ils aient le temps de penser à eux-mêmes. C'est à peu près vers ce moment que je me rendis compte du peu de crédit qu'on doit faire à la boussole, passé une certaine hauteur. A quinze mille pieds, la mienne marquait E. quart S.-E. Le soleil et le vent me donnèrent l'orientation exacte.

J'avais cru trouver le calme éternel à ces altitudes ; au contraire, de mille en mille pieds, les rafales augmentaient de violence. Ma machine trépidait et geignait dans ses moindres jointures, dans ses derniers rivets ; et, quand je l'inclinais pour un virage, elle était balayée comme une feuille, elle glissait dans le vent à une allure où jamais encore peut-être un mortel ne s'était vu emporté. Il ne me fallait pas moins tourner, tourner sans trêve, dans le lit du vent, car, ce que je poursuivais, ce n'était pas simplement le record de l'altitude : une de mes jungles aériennes devait, à mon idée, se trouver au-dessus de Wiltshire ; si j'allais aboutir hors de cette zone étroite, mes efforts n'auraient servi de rien.

Vers midi, comme j'atteignais la hauteur de dix-neuf mille pieds, le vent était si rude que je regardai avec angoisse les attaches de mes ailes, craignant de les voir tout à coup faiblir ou se rompre. Je défis même mon parachute, et j'en assurai les crochets à ma ceinture afin d'être paré à toute éventualité. J'étais à une de ces minutes où le plus petit vice de construction dans l'appareil entraîne la mort de l'aviateur. Mais mon appareil tint bon. Son armature, ses haubans vibraient et bourdonnaient à l'envi comme des harpes éoliennes ; pourtant, ballotté, tourmenté, - il dominait magnifiquement les forces de la nature, il imposait sa maîtrise au ciel.


Ainsi rêvant, je gravissais un effroyable plan incliné, cependant que le vent tantôt flagellait ma figure, tsntôt sifflait derrière mes oreilles. J'avais laissé si bas la région des nuages que ses plis et ses flocons argentés se confondaient en une étendue plate et brillante. Et, soudain, j'eus une aventure non seulement terrible, mais inouïe. Je savais d'expérience ce que c'est que d'être pris dans un remous, mais jamais je n'en avais rencontré d'aussi formidable : l'un me happa à l'improviste ; pendant une ou deux minutes, je virai, virai, à une telle vitesse que j'en perdis presque connaissance ; et, tout d'un coup, penchant sur l'aile gauche, je m'abîmai dans l'entonnoir central, je tombai comme un caillou à une profondeur voisine de mille pieds. Par bonheur, mon ceinturon me retint à mon siège ; le choc m'avait coupé la respiration ; je pendais à demi insensible pardessus le fuselage. Mais je reste toujours capable d'un effort suprême, c'est mon seul grand mérite d'aviateur. Dans un terrible mouvement de torsion, jetant de côté tout mon poids, je redressai mes plans et piquai hors du vent ; l'instant d'après, j'avais échappé aux remous et filais mollement dans le ciel. Brisé mais victorieux, je cabrai l'appareil, je repris mon ascension régulière en spirale. J'eus soin de me donner du champ pour éviter l'endroit du tourbillon, et bientôt je le survolai : j'étais tranquille. A une heure, j'atteignais la hauteur de vingt et un mille pieds au-dessus du niveau de la mer. J'avais, à ma vive satisfaction, dépassé la zone de tempête ; de cent en cent pieds, l'air devenait plus calme. Il faisait d'ailleurs très froid, et j'éprouvais ces nausées particulières que donne la raréfaction de l'air. Je dévissai pour la première fois l'orifice de mon ballon d'oxygène, j'aspirai une bouffée de cet admirable gaz ; pareil à un cordial, il s'insinua dans mes veines ; une gaieté m'envahit, assez semblable à de la griserie ; et me voilà criant, chantant à tue-tête, tandis qu'un essor continu me portait toujours plus haut dans la paix de ces régions glaciales !

Il est clair pour moi que l'insensibilité dont furent frappés Glaisher et, à un degré moindre, Coxwell, lorsqu'en 1862 ils atteignirent à bord d'un ballon la hauteur de trente mille pieds, est attribuable à l'extrême rapidité avec laquelle s'effectue une ascension perpendiculaire ; quand on s'élève comme sur une pente douce et qu on prend le temps de s'habituer à la diminution de la pression barométrique, on n'a pas à redouter les mêmes effets. A cette hauteur de trente mille pieds, je constatai que, même sans le secours de mon inhalateur, je respirais sans trop d'angoisse. Mais le froid était vraiment cruel, mon thermomètre Fahrenheit marquait zéro. A une heure trente, j'étais à près de sept milles au-dessus de la surface de la terre, et je continuais de monter régulièrement. Je m'aperçus toutefois que l'air raréfié offrait à mes plans un support beaucoup moins ferme et que, par suite, je devais réduire considérablement mon angle de montée. Déjà il devenait manifeste que, malgré mon faible poids personnel et la puissance de mon moteur, j'allais arriver à un point que je ne pourrais franchir. Circonstance aggravante, une des bougies du moteur s'était remise à faire des siennes, j'avais à tout instant des ratés. Le coeur me pesait gros à la pensée d'un échec.

Sur ces entrefaites, se produisit un incident des plus extraordinaires : quelque chose déchira l'air près de moi dans une traînée de fumée ; puis il y eut un bruit d'explosion, accompagné d'un sifflement et d'un jet d épaisse vapeur. Je fus une minute sans pouvoir imaginer ce qui arrivait ; enfin je me rappelai que la terre est sans cesse. bombardée par des bolides, qui la rendraient inhabitable si presque toujours ils ne se dissolvaient dans les régions éloignées de l'atmosphère. C'est là un danger nouveau pour l'homme qui explore les altitudes.

L'aiguille de mon barographe marquait quarante et un mille trois cents pieds, quand je compris que je n'irais pas plus haut. Non pas que, physiquement, la tension dépassât encore mes forces ; mais l'appareil était, lui, au bout de ses moyens. L'air trop léger ne soutenait plus suffisamment ses ailes ; à la moindre inclinaison, il faisait une embardée ; enfin il devenait paresseux à la manoeuvre. Je continuais d'avoir des ratés, et deux de mes cylindres, à ce qu'il me semblait, ne donnaient plus. Si je n'avais pas, dès maintenant, atteint la zone que je cherchais, je ne l'atteindrais certainement pas ce jour-là. Mais ne se pouvait-il pas que je l'eusse atteinte ?

Planant en cercle, ainsi qu'un faucon géant, au-dessus du niveau de quarante mille pieds, je laissai le monoplan se guider tout seul ; puis, avec ma jumelle Mannheim, je fouillai l'espace autour de moi. Tout à coup, il me vint à l'idée que je ferais sagement d'accélérer ma vitesse et d'élargir mon champ d'exploration. Une fois entré dans la jungle aérienne, j'aurais à la parcourir d'un bout à l'autre si je voulais, en bon chasseur, y trouver du gibier. Du moment que, sauf erreur, ,mes déductions la plaçaient quelque part au-dessus de Wiltshire, elle devait, par rapport à moi, se trouver au sud-ouest. Je m'orientai sur le soleil. Je n'avais plus d'essence que pour une heure environ, mais je pouvais me permettre d'en consommer jusqu'à la dernière goutte, puisque, à tout moment, un simple et magnifique vol plané me ramènerait à terre sans encombre.

Subitement, je m'avisai de quelque chose de nouveau. L'air, devant moi, avait perdu sa transparence cristalline, il était plein de longues effilochures faites de je ne sais quoi, et comparables à des fumées de cigarettes très fines. Cela formait des ronds et des volutes, qui tournaient et se tortillaient sous le soleil. Dans l'instant où le monoplan s'engageait au travers, je perçus un léger goût d'huile sur mes lèvres, et je vis se déposer sur mon appareil une sorte d'écume grasse. Il semblait qu'une matière organique à peu près impondérable fût en suspension dans l'atmosphère. Il n'y avait là aucune vie. C'était quelque chose d'inachevé et de diffus, qui s'étendait sur plusieurs acres et s'effrangeait dans le vide. Non, ce n'était point là de la vie. Mais ne se pouvait-il pas que ce fût la nourriture d'une vie, et d'une vie monstrueuse, comme l'humble plancton, cette graisse de l'océan, est la nourriture de la puissante baleine? Tandis que ces pensées me traversaient l'esprit, je levai les yeux, et j'eus la plus merveilleuse vision qui se soit jamais offerte à un homme.

Représentez-vous une méduse, pareille à celles qu'on voit flotter dans nos mers aux jours de la belle saison ; une méduse en forme de cloche, énorme, beaucoup plus grande, à ce qu'il me parut, que le dôme de Saint-Paul. Elle était d'un coloris rose tendre finement veiné de vert, et faite d'une substance si ténue qu'à peine se profilait-elle, comme une évocation de féerie, sur le ciel bleu sombre ; des vibrations délicates l'animaient avec le rythme d'un pouls ; enfin, elle laissait pendre deux longs tentacules, qu'elle inclinait nonchalemment tantôt en avant, tantôt en arrière. Légère et frêle comme une bulle de savon, la fastueuse créature passa au-dessus de moi ; et je la vis poursuivre doucement son chemin, dans un mystérieux silence.

Désireux de l'admirer encore, je venais de faire faire demi-tour à mon avion, lorsque, inopinément, je me trouvai au milieu d'une véritable flotte de créatures pareilles. Il y en avait de toutes les dimensions, mais aucune aussi grande que la première. Quelques-unes étaient très petites, la plupart avaient la grosseur moyenne d'un ballon, avec la même courbure au sommet. Par la transparence du tissu et du coloris, elles me rappelèrent les plus beaux verres de Venise. Le vert et le rose prévalaient chez elles ; mâis là où le soleil transperçait leurs formes subtiles, elles s'allumaient toutes de feux irisés. Elles voguaient par centaines autour de moi, merveilleuse escadrille, étranges et mystérieuses galères du ciel, si bien appropriées, comme dessin et comme substance, à la pureté de ces hauteurs, qu'on n'eût pu concevoir rien de tel à proximité des regards et des bruits terrestres.

Mais mon attention ne tarda pas d'être attirée par un nouveau phénomène : je découvris ce que j'appellerai les serpents de l'extrême atmosphère. C'étaient comme des anneaux de vapeur, longs, minces, fantastiques, animés d'un mouvement de torsion et de rotation si rapide que j'avais peine à les suivre du regard. Certaines de ces créatures fantômes mesuraient une longueur de vingt pieds, mais il eût été difficile d'évaluer leur circonférence, car les bords en étaient si indistincts qu'on eût dit qu ils se fondaient dans l'espace. Ces serpents de mer étaient, quant à la couleur, d'un vert très dilué ou d'un gris de fumée coupé de lignes intérieures plus sombres qui décelaient nettement un organisme. L'un d'entre eux passa si près de moi qu'il me frôla presque le visage, et j'eus le sentiment d'un contact froid, visqueux, mais d'ailleurs si peu matériel que pas un instant je ne le rattachai dans mon esprit à la possibilité d'un danger physique, non plus que je ne l'avais fait pour les belles créatures en forme de cloches. Il n'y avait pas dans tout cela plus de consistance apparente que dans l'écume d'une vague qui vient de se briser.


Une aventure plus terrible m'attendait. D'une grande hauteur descendait quelque chose comme un paquet de vapeur pourpre. Cela ne faisait encore, au moment où je l'aperçus, qu'une assez petite tache, mais qui grossit très vite à mesure qu'elle se rapprochait de moi et, finalement, me parut mesurer plusieurs centaines de pieds carrés. Bien que fait d'une substance transparente comme de la gelée, ce n en était pas moins d'un dessin plus défini et d'une matière plus ferme que tout ce qui m'était apparu jusque là. Puis j'y reconnaissais plus de marques d'une organisation physique, notamment, de chaque côté, deux vastes plaques circulaires et obscures, qui pouvaient être les yeux, et dans l'intervalle desquelles faisait saillie une sorte de bec parfaitement solide, blanc, crochu et féroce.

L'apparence tout entière du monstre était formidable et menaçante. Il changeait de couleur à vue d'oeil, passait du mauve clair au rouge sombre de la colère, et bientôt devenait si noir, si opaque qu'il m'interceptait le soleil. Au sommet de la courbe que décrivait son corps gigantesque, il y avait trois énormes poches formant ampoule ; ét je me convainquis, en les regardant, qu'elles étaient gonflées d'un gaz extrêmement léger, destiné à soutenir dans l'air raréfié sa masse informe à demi-solide. Un pouvoir de déplacement très rapide lui permettait de se maintenir sans peine à l'allure de l'aéroplane. J'eus l'horreur d'en être escorté sur un parcours de plus de vingt milles. Planant au-dessus de mon appareil, comme un oiseau de proie qui n'attend que le moment de fondre, il avançait en projetant devant lui, d'une manière si prompte qu'elle était presque insaisissable, une longue banderole glutineuse, laquelle semblait ensuite haler tout le reste du corps. Il se tordait sur lui-même de telle sorte, il était si gélatineux, si élastique, qu'il n'avait pas deux minutes de suite la même forme ; et chacun de ses mouvements le rendait plus répugnant, plus redoutable.

Je compris qu'il me voulait du mal. Il m'en avertissait chaque fois qu'un flot de pourpre inondait son corps hideux. Ses vagues yeux à fleur de tête, sans cesse braqués sur moi, avaient une expression de froide et implacable haine. Pour lui échapper, je voulus descendre ; mais je n avais pas plus tôt commencé ma manoeuvre qu'un long tentacule, se détachant de cette masse de gelée flottante, venait, avec la sinueuse légèreté d'une lanière de cravache, s'abattre sur l'avant de mon appareil. Un sifflement aigu se fit entendre au moment où il se posa sur la paroi brûlante du moteur ; puis il se retira, il s'enroula dans l'air, et l'immense corps lui-même se contracta, comme par l'effet d'une souffrance brusque. Je plongeai dans un vol piqué ; mais un deuxième tentacule s'abattit sur mon monoplan, pour être aussitôt tranché par l'hélice comme un simple cordon de fumée. Une espèce de long serpentin noir, gluant, venu de derrière, me prit alors par la ceinture et se mit à me tirer hors du fuselage. Je l'arrachai ; plongeant mes doigts dans cette glu lisse, je réussis à m'en dépêtrer. Mais un deuxième serpentin, s'enroulant autour d'une de mes bottes, me donna une secousse si forte qu'elle me renversa.

J'avais, dans la seconde même où je tombais, tiré à la fois les deux coups de mon fusil. Imaginer qu'une arme humaine dût avoir raison d'une masse si puissante, c'était un peu comme de prétendre attaquer un éléphant avec une sarbacane. Le résultat me surprit d'autant plus : crevée par une chevrotine, une des grandes vésicules placées sur le dos du monstre fit violemment explosion. Ainsi, j'avais raison dans mes conjectures, les trois vésicules étaient effectivement gonflées de gaz et destinées à soutenir dans l'air ce corps semblable à un immense nuage ; car, instantanément, je le vis se replier sur le côté, se tordre en efforts désespérés pour recouvrer son équilibre, tandis que l'appendice blanchâtre qui lui servait de bec s'ouvrait et se fermait comme pour mordre, avec une horrible furie. Mais j'étais déjà loin, emporté de toute la vitesse de mon moteur dans une descente vérticale de la plus folle audace, la poussée de mon hélice s'ajoutant au poids de mon appareil pour me précipiter comme un aérolithe. Très haut derrière moi, je vis une fumée pourpre décroître, puis se dissiper dans le bleu du ciel : j'avais échappé, sain et sauf, à la mortelle jungle des hautes sphères.

Une fois fiors de danger, je coupai les gaz, car rien ne risque de faire sauter un moteur comme de descendre de haut à pleine puissance. Et je revins à terre dans un magnifique vol plané. Au moment où j émergeais des nuages, je vis sous, moi le canal de Bristol ; mais j'avais encore de l'essence et j'allais atterrir à un demi-mille du village d'Âshcombe. Là, j'obtins d'une automobile qui passait qu'on me cédât trois bidons d'essence, et, à six heures du soir, je me retrouvais enfin sur mon terrain de Devizes, après une expédition comme nul au monde n'en avait jamais tentée ni contée. J'ai vu la beauté et l'horreur des altitudes, beauté plus grande, horreur pire que tout ce que l'homme connaît encore.

Maintenant, je suis décidé à renouveler ma tentative avant d'en publier les résultats. Car une pareille divulgation doit s'accompagner de preuves. Ces ravissantes bulles irisées, qui peuplent les hautes régions de l'air, ne doivent pas être faciles à capturer. S'il est vrai qu'elles vont lentement à la dérive et que ce ne serait i quun jeu pour mon monoplan d'intercepter leur course paresseuse, il est, d'autre part, assez probable que, dans une atmosphère plus lourde, elles se dissoudraient, et que je ne ramènerais à terre qu'un petit tas de gelée amorphe. Mais il doit y avoir là-haut quelque chose qui, si j'arrivais à le ramener, donnerait du poids à mes paroles. Oui, je reviendrai là-haut, dussé-je, en y revenant, courir des risques. Les horribles créatures pourpres n'y semblent pas nombreuses. Sans doute n'en rencontrerai-je pas une. Et si j'en rencontrais, je me hâterais de plonger. Au pis aller, avec mon fusil et ma connaissance de...


Ici, par malheur, une page du manuscrit manque. Sur la page suivante, on lit ceci, tracé d'une grande écriture irrégulière, aux lettres disjointes :

« Quarante mille pieds. Jamais je ne reverrai la terre. Il y en a trois au-dessous de moi. Que Dieu me soit en aide ! L'horrible mort ! »

Tel est, dans son entier, le document Joyce-Armstrong. De l'aviateur, on n'a jamais découvert aucun reste, mais des débris épars de son monoplan ont été retrouvés dans la réserve de M. Budd-Lushington, sur les confins du Kent et du Sussex, à quelques milles de l'endroit où l'on avait ramassé le calepin. Si, comme le présumait le malheureux aviateur, la jungle de l'air dont il parlait n'occupe qu'une étendue circonscrite au-dessus de la région sud-ouest de l'Angleterre, il semble qu'il ait dû la fuir de toute la vitesse de son appareil, mais qu'il ait été rejoint et dévoré par les monstres en un lieu de l'espace dominant l'endroit où l'on a recueilli ses tristes reliques. Là vision de ce monoplan qui se laisse glisser du haut du ciel, tandis que des créatures sans nom le poursuivent par-dessous, lui coupent le chemin de la descente et, peu à peu, referment sur lui leur cercle, est de celles où l'on préfère ne pas s'attarder quand on tient à sa raison. Beaucoup de personnes, je le sais, continuent de tourner en dérision les faits que je viens de présenter ; elles sont toutefois bien forcées d'admettre la disparition de Joyce-Armstrong. Qu'elles se souviennent qu'il a écrit lui-même : « Ces notes montreront ce que j'ai voulu faire, et comment j'ai perdu la vie en le faisant ; mais, de grâce, qu'on n'aille plus parler d'accidents et de mystères ! »