L’Ile de Crète et la Question d’Orient

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L’Ile de Crète et la Question d’Orient
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 67 (p. 257-273).
LA CRETE
ET
LA QUESTION D’ORIENT

Depuis quatre mois, la Crète est un champ de bataille; un peuple qui a conscience de ses droits se lève et meurt pour sa liberté. L’Égypte, qui ne voit pas que l’affranchissement des Crétois est un gage de sa propre indépendance, jette ses soldats sur cette île infortunée, tandis que les Turcs, au sein de l’indolence, se réjouissent de mettre aux prises des vassaux dont l’accord ébranlerait leur empire. Les massacres dureront peut-être longtemps : la chaîne du mont Ida sera aussi favorable à une guerre de partisans que l’ont été les montagnes du Péloponèse de 1821 à 1829; mais, quelle que soit l’issue de cette lutte, l’honneur des puissances occidentales y est engagé. Chaque goutte de sang versé crie vers l’Europe : « Où sont vos promesses? car notre délivrance était inscrite dans les protocoles du 6 juillet 1827. Où est votre protection? car vous avez dicté en 1856 ce hatt-humayoun qui n’est qu’une fiction. Où est votre politique, que n’ont invoquée en vain ni les Roumains du Danube ni les Arabes de Tunis et du Caire? Où est votre conscience de chrétiens qu’avaient réveillée les massacres de Syrie? Où est votre reconnaissance pour les fils de cette Grèce qui fut le berceau de vos idées, de vos arts et de votre civilisation? Athènes et Corinthe sont libres; n’avons-nous pas les mêmes droits, nous qui avons combattu aussi courageusement pendant la guerre de l’indépendance et que vous avez replacés sous le joug des musulmans? »

Dans un autre temps, cet appel eût ému l’opinion publique. Il y avait une opinion, des cœurs prompts à s’enflammer, un libéralisme prêt à agir; l’art et la poésie faisaient pénétrer jusque dans les conseils des rois l’amour des pays classiques et le respect des opprimés. Après les croisades, on ne trouvera pas dans les annales de la politique d’entraînement plus désintéressé que le mouvement philhellénique qui a poussé Byron à Missolonghi et nos flottes à Navarin; mais le siècle se fait vieux, l’expérience l’a rendu sceptique, la richesse l’a rendu égoïste, il rit des illusions de sa jeunesse. On se cache aujourd’hui d’avoir été philhellène, on rougit d’avoir envoyé des volontaires au général Fabvier ou de la poudre à Canaris. Condamner le passé est un moyen de se dégager envers l’avenir. « L’épreuve est faite, dit-on; nous avons vu les Grecs à l’œuvre, ils sont jugés. »

Je ne viens point plaider la cause des Grecs : perdue dans nos esprits, elle est gagnée dans l’histoire. L’humanité marche, et son impulsion n’est arrêtée ni par notre désir de rester sourds à la vérité et à la justice, ni par les lenteurs qu’oppose la diplomatie aux abois. Je viens plaider notre propre cause et parler le seul langage qui puisse être compris aujourd’hui, celui de l’intérêt. L’intérêt de l’Europe est de protéger la Crète efficacement, de la détacher de la Turquie, promesse qui date de quarante ans, d’obtenir pour les deux cent mille chrétiens qui la peuplent le droit de disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire de s’annexer au royaume de Grèce. Le manifeste publié par les Crétois au moment où ils prenaient les armes [1] ne laisse point de doute sur leurs intentions. « Animés du sentiment de la grandeur et de l’unité nationales, confians en la justice de notre cause, nous proclamons hardiment devant Dieu et devant les hommes notre volonté unanime et notre ardent désir de nous voir réunis à la Grèce, notre mère commune, en appelant sur nos armes la bénédiction du Dieu tout-puissant qui protège les faibles et les opprimés. »

Nos pères auraient admiré la fierté d’une telle déclaration; nous, nous en calculons les conséquences. S’il est permis à la Crète de se réunir au royaume hellénique, Samos revendiquera le même droit; après Samos, la Thessalie et l’Épire s’agiteront; l’on verra se propager un esprit de révolte trop légitime qui hâtera le démembrement de l’empire ottoman. Aussitôt apparaît la question d’Orient, et les diplomates se détournent, résolus à sacrifier tout, même la justice, pour écarter un spectre qu’on leur apprend à redouter dès leur jeunesse, comme on défend à un mathématicien de chercher jamais la quadrature du cercle. La question d’Orient est imminente cependant, et la vraie sagesse consisterait à la regarder en face, non pour la précipiter, mais pour en atténuer le choc, non pour opposer des digues qui amoncellent des Ilots plus puissans, mais pour diviser habilement les eaux et les faire écouler sans dommage. Les symptômes sont clairs, chaque jour les aggrave. La commotion qui vient de changer l’équilibre européen aura dans le Levant un contre-coup dont l’insurrection de la Crète n’est que l’avant-coureur. Rejetée par l’Allemagne, l’Autriche se reportera vers la Méditerranée et vers l’embouchure du Danube; la Prusse excitera l’ambition de la Russie pour s’assurer son alliance; la Russie, qui répare depuis onze ans l’échec de Sébastopol et subit à l’intérieur une transformation féconde, profitera du premier embrasement de l’Occident; l’Italie voudra bientôt étendre son influence au-delà de l’Adriatique; elle cesse désormais d’être le champ clos des idées libérales et du despotisme autrichien, mais la lutte se renouvellera sur un autre théâtre : l’unité italienne une fois créée, l’unité grecque devient un drapeau. L’empire turc s’affaisse de toutes parts; plus l’Europe intervient pour le soutenir, plus elle publie qu’il est impuissant, plus les races diverses qui le composent s’éveillent, se comptent, s’organisent. Le royaume de Grèce est un foyer d’agitation parce qu’il faut qu’il s’agrandisse ou qu’il meure : les îles de l’archipel sont toujours prêtes à se soulever; l’Épire et la Thessalie seraient déjà debout, si on ne les avait désarmées en 1854, mais les armes leur arriveront en abondance jusqu’au printemps. Les Albanais réclament leur autonomie, et ceux qui pratiquent l’islamisme professent contre le Turc une haine aussi ardente que ceux qui sont restés chrétiens. La Syrie a failli obtenir en 1860 un chef national; Tunis ne paie même plus un tribut dérisoire; l’Egypte aurait depuis longtemps rompu le lien qui l’attache à la Porte, si l’Angleterre ne le resserrait avec effort; la Moldavie et la Valachie, en choisissant un prince dans la famille des Hohenzollern, sont entrées dans le concert européen; elles ont signifié de fait leur séparation au sultan. Enfin il n’est pas dans le monde un esprit sincère qui ne reconnaisse que la Turquie se dissout, et qu’une crise suprême se prépare en Orient.

Cette conviction a réglé la conduite des grandes puissances depuis un demi-siècle. Trois systèmes politiques sont en présence, celui de la Russie, celui de l’Angleterre et celui de la France : tous les trois ressemblent à ces belles théories que les médecins et les héritiers discutent auprès du lit d’un mourant.

La Russie rêve un partage; elle entrevoit Constantinople, elle excite l’impatience des raïas, s’attendrit sur leurs maux, fomente leur révolte, échauffe leur fanatisme, flatte leurs prêtres ou les corrompt; elle pousse tout au pis, et voudrait déjà donner le coup mortel.

L’Angleterre a des vues opposées. Elle n’a rien à prétendre dans un partage, tandis que la faiblesse de la Turquie assure ses communications avec l’Inde et lui livre le commerce de l’Asie. Les traités lui assurent de solides avantages; ses importations dépassent 130 millions, et la contrebande grossit singulièrement ce chiffre. Tandis qu’elle encourage les révolutions en Europe, elle professe en Turquie les principes conservateurs; elle soutient le sultan à tout prix, elle voudrait écraser les résistances, elle pleure encore la grande erreur de Navarin; ses intérêts commerciaux et la crainte que lui inspire la Russie se couvrent d’un voile qui ne trompe personne, mais elle gagne du temps à l’aide de cette chimère qu’elle appelle l’intégrité de l’empire ottoman.

La France seule est désintéressée; elle n’a rien à conquérir, son commerce n’a rien à perdre. Le rôle de la France est donc de protéger l’Orient contre les Russes et de concilier avec le progrès un équilibre nécessaire à la paix du monde. Tantôt elle s’allie à l’Angleterre pour combattre la Russie, tantôt elle unit ses efforts à ceux de la diplomatie russe pour obtenir de l’Angleterre des concessions commandées par la justice et par l’humanité. Elle sent que l’empire de Constantinople doit se dissoudre et non s’écrouler, que les races chrétiennes doivent se relever, mais une à une, à mesure qu’elles sont mûres pour la liberté, — que la race arabe a plus d’intelligence et plus de vitalité que la race ottomane, mais que son concours est encore le salut de la Turquie, — que les Turcs repasseront un jour le Bosphore, mais qu’il faut leur préparer des héritiers capables d’arrêter ou de déjouer l’ambition moscovite. En un mot, la politique de la France est à la fois libérale et conservatrice, c’est la politique de l’avenir; aussi depuis un demi-siècle a-t-elle agi plus efficacement que toute autre nation sur les destinées de l’Orient. C’est la France qui a entraîné la flotte anglaise à Navarin où s’est consommé l’affranchissement de la Grèce; c’est la France qui, en 1840, a rompu la servitude de l’Egypte en assurant la couronne à la famille de Méhémet-Ali; c’est la France qui a défendu dans le congrès de 1856 la cause des principautés danubiennes et qui les a excitées à s’émanciper aussitôt après le traité; c’est la France enfin qui protège la Tunisie, qui pacifie le Liban, après avoir offert devant Sébastopol à la Turquie sagement mutilée un sacrifice de deux cent mille soldats.

Les ministres du roi Charles X, le gouvernement du roi Louis-Philippe, l’empereur Napoléon III ont suivi cette règle de conduite, que leur traçaient à la fois l’opinion publique, la prévision du danger, la tyrannie des faits accomplis. Aujourd’hui il est évident qu’on en veut dévier. On reste insensible aux malheurs de la Crète; M. de Moustier, en revenant de Constantinople, s’est arrêté à Athènes pour interdire aux Grecs libres de secourir leurs frères; il a fait insérer dans le Moniteur [2] une note propre à décourager les Crétois et à compromettre leur cause aux yeux des gens de cœur. Je suis certain que M. de Moustier regrettera un jour une dureté qu’explique le premier éblouissement du pouvoir; il était généreux de se taire, il était prudent d’attendre les événemens. Nos ministres des affaires étrangères sont plus exposés que d’autres à se déjuger : je souhaite à M. de Moustier, et c’est un vœu que doivent former surtout ses amis, une prompte occasion de revenir à la politique qui est pour la France une tradition et un honneur.

Quel intérêt l’Europe a-t-elle à nous suivre dans cette politique? Le passé déjà répond à cette question : un coup d’œil sur l’avenir y répondra mieux encore.

Supposons que demain il soit notifié aux puissances occidentales que les Turcs se replient sur l’Asie, qu’ils abandonnent l’Europe, où ils sont campés et où deux millions de musulmans n’ont jamais pu s’assimiler huit millions de sujets chrétiens. Supposons que l’Occident, guéri par l’exemple de la Pologne d’un exécrable esprit de partage, laisse l’Orient livré à lui-même. Qu’arriverait-il? Il arriverait aussitôt que chaque pays, entraîné par les affinités de races, se grouperait autour d’un des trois centres que la diplomatie européenne a ménagés : Tunis, Tripoli, la Syrie peut-être, formeraient autour de l’Egypte un royaume arabe. Les Roumains s’étendraient sans effort jusqu’à la Mer-Noire et jusqu’à Varna. La Grèce attirerait à elle les îles de la mer Egée, la Thessalie, l’Épire, la Macédoine, la Thrace, s’étendrait jusqu’à la chaîne des monts Balkans, et revendiquerait Constantinople, siège de l’empire grec pendant onze siècles.

De sorte que, si l’ambition des étrangers ne menaçait point les Turcs aussi bien que leurs successeurs désignés, le démembrement de l’empire ottoman se produirait naturellement, de même qu’un fruit s’ouvre et se sépare le jour de sa maturité. En constituant trois noyaux au cœur de chaque nationalité, le noyau roumain, le noyau grec, le noyau arabe, l’Europe n’a fait que consacrer les lois de la géographie et de l’histoire; elle accepte, plus encore qu’elle ne prépare, la seule solution de la question d’Orient qui ne soit ni une chimère ni une iniquité, et qu’on puisse dire marquée par la Providence.

Mais la Russie est aux frontières, elle s’avance; elle veut Constantinople, qui n’a en effet d’importance que pour elle, et qui en a une moins grande qu’on ne le croyait jadis. Constantinople est sous le séquestre; les Turcs en sont les gardiens commis par l’Occident. Ils ne peuvent résister aux Russes, mais ils servent de rideau à nos armées. Les Grecs résisteront-ils mieux? ou plutôt ne se jetteront-ils pas dans les bras des Russes, qui sont leurs coreligionnaires, qui les flattent et qui les absorberont?

Tel est en effet le nœud de la question d’Orient : c’est Constantinople; tout le reste de l’empire excite moins d’alarmes. Il faut que Constantinople, qui est la clé de la Mer-Noire et du Bosphore, soit dans des mains sûres; il faut que ses possesseurs opposent à la convoitise des tsars une force morale capable de la décourager pour jamais. Je ne parle pas de puissance matérielle, parce que ni les Grecs, ni les Turcs, ni l’Orient coalisé, ne résisteraient à la puissance matérielle de la Russie le jour où l’Occident, retenu par ses propres guerres, ne pourrait accourir à leur secours. Je parle d’une force morale reposant sur des principes reconnus par tous les temps et redoutés par tous les ambitieux.

Aujourd’hui par exemple cette force morale appartient à la Russie quand elle attaque les Turcs, car elle leur dit : « Vous êtes des usurpateurs, et vous avez enlevé Constantinople à ses maîtres légitimes en 1453; nous vous chassons au nom du droit. Vous êtes des barbares, et vous opprimez cette nation grecque qui a joué un grand rôle dans l’histoire; nous vous chassons au nom du principe des nationalités. Vous êtes des mécréans, et vous tenez sous le joug des chrétiens qui sont nos frères; nous vous chassons au nom de la religion. »

Un tel langage, qui est irréfutable, prête aux Russes une autorité singulière. Ils exercent sur toute l’étendue du monde grec le prestige qui convient à des libérateurs.

Les Grecs au contraire règnent-ils à Constantinople, aussitôt les argumens de la Russie se tournent contre elle : les mêmes principes dont elle voilait son ambition lui opposent autant de barrières. Attaquera-t-elle ce peuple qui a fondé Byzance, et qui pendant mille années y a perpétué les traditions de l’empire romain? N’est-ce pas le Russe qui devient un barbare en présence d’une race éminemment intelligente qui renaît à la liberté, et voudrait devenir digne de ses aïeux? Le tsar portera-t-il une main sacrilège sur Sainte-Sophie, quand Sainte-Sophie sera protégée de nouveau par la croix? Le droit, la religion et le principe des nationalités, que le XIXe siècle proclame, constituent cette force morale que nous cherchions tout à l’heure et qui fait reculer les armées. Quand même la Russie jetterait le masque et menacerait la nouvelle Byzance, combien serait plus noble et plus irrésistible l’élan de l’Europe volant à sa défense, tandis qu’aujourd’hui les fils des croisés se font tuer pour des musulmans et rejettent dans leur servitude honteuse ceux de qui nous tenons nos arts, notre littérature, nos idées et jusqu’au droit écrit qui régit les sociétés modernes! Du reste, la Russie n’aurait même plus de prétexte pour intervenir, de même qu’elle a perdu toute action sur les principautés danubiennes depuis qu’elles sont indépendantes.

Cette thèse est trop évidente pour avoir besoin d’être démontrée. Les cabinets de l’Europe la connaissent; ils la repoussent, ils la subissent, et ils la repoussent de nouveau; ils nient le principe, et ils l’appliquent sous la pression des faits accomplis; ils ne croient pas à l’unité grecque, mais ils la préparent; ils la traitent de chimère, et ce sont eux qui hâtent brusquement son développement. Le cabinet de Saint-James avait toujours traité les Grecs avec malveillance et avec rigueur; l’expédition de l’amiral Parker en 1850 et l’occupation de 1854 les faisaient considérer par les Hellènes comme des ennemis. Tout à coup la cession des îles ioniennes en pleine paix augmente d’un quart la population et le territoire du royaume. Si l’accroissement est faible, la portée politique d’un tel acte est immense, car ce sont les adversaires déclarés et sceptiques de l’unité grecque qui lui impriment son essor décisif. Depuis trente-cinq ans, la Grèce s’agitait sans grandir : elle ressemblait à ces jeunes arbres qui languissent dans un terrain trop maigre, et devant lesquels le bûcheron passe chaque été en hochant la tête. Soudain la sève se développe, on voit pousser un rameau vigoureux : c’en est fait, l’arbrisseau deviendra chêne. De même les impatiens désespéraient déjà de la Grèce; ils disaient qu’un état naissant doit croître rapidement ou périr. Les Anglais l’ont répété plus haut que les autres, et c’est d’eux que vient la première impulsion qui double la vitalité de la Grèce et lui ouvre l’avenir. Bossuet aurait reconnu là le doigt de la Providence.

L’exemple de l’Angleterre entraînerait peut-être nos hommes d’état, s’ils ne faisaient que se défier des Grecs; mais ils leur reprochent nettement de n’offrir aucune garantie à la politique européenne, et ils articulent contre eux deux griefs : le premier, c’est qu’ils sont dévoués à la Russie, qu’ils professent la même religion et qu’ils seront toujours ses alliés; le second, c’est qu’ils n’ont ni finances, ni ordre, ni esprit d’unité, et ne sauront jamais constituer un gouvernement.

Ces objections ont une telle gravité que, si elles étaient fondées, j’abandonnerais moi-même la cause des Grecs; mais elles ne sont que spécieuses, elles doivent leur crédit aux déclamations des touristes ou aux anecdotes des diplomates. J’ai passé quatre années en Orient : j’ai parcouru la Grèce au pas de mon cheval, la Grèce libre aussi bien que la Grèce asservie; je parlais la langue moderne, et chaque soir, à prix d’argent, j’étais l’hôte d’un pâtre, d’un vigneron, d’un marin, d’un prêtre à la longue barbe. J’ai donc pu observer les Grecs : je n’ai point d’illusions sur eux, je n’ai point contre eux de satires. Je crois assez à leur avenir pour ne leur pas ménager la vérité; je connais assez leurs défauts pour les défendre sans aveuglement.

Or ce sont ces défauts mêmes qui me rassurent contre tout entraînement qui les asservirait à la Russie. En politique, il est plus sûr de se fier aux défauts et au tempérament d’un peuple, qui sont permanens, qu’à ses bonnes intentions, qui sont éphémères. Les Grecs aiment les Russes, dites-vous? Les Grecs n’aiment qu’eux-mêmes, et leur patriotisme est aussi exclusif qu’il l’était dans l’antiquité. Le monde leur paraît graviter autour d’eux; ils croient naïvement qu’ils sont l’objet de l’attention universelle; il n’éclate pas en Europe une guerre ou une révolution qu’ils ne se demandent ce qu’on veut faire ou souffrir pour eux. Comme l’intérêt est la règle de leurs actions, ils se gardent également de la reconnaissance, qui est une gêne, et de la haine, qui est une maladresse; car l’ami qui les sert peut devenir inutile, et l’ennemi d’aujourd’hui peut demain les servir à son tour.

Tant que la Russie excitera leur passion de s’agrandir et menacera les Turcs, les Grecs aimeront la Russie. Dès qu’ils n’auront plus rien à attendre d’elle, ils cesseront de l’aimer, et dès qu’ils seront ses voisins, ils la craindront : or celui qu’ils craignent, voilà leur ennemi. Les peuples occidentaux essaient de fortifier par des théories leurs alliances, que cependant l’intérêt seul cimente ou détruit. Les races orientales, qui ne professent ni fidélité ni rancune, abandonnent sans scrupule ceux qui leur ont servi d’instrumens et ne croient même pas trahir. Les Grecs sont trop fins pour ne pas pénétrer le jeu de la Russie : ils prévoient le point où elle les arrêtera en jetant le masque; mais ils entreront dans son jeu aussi longtemps qu’il y aura des Turcs à refouler : dès qu’ils se trouveront à leur tour en face de la Russie, ils tendront les bras à l’Europe.

Si. les grandes puissances témoignaient aux Grecs moins de dédain, si elles les protégeaient avec moins de malveillance, si elles n’avaient pas une politique vacillante qui tantôt les affranchit, tantôt les comprime, l’influence de la Russie serait vite affaiblie. Elle ne peut que flatter, mais elle flatte avec constance; nous, nous apportons des bienfaits réels, mais par caprice et presque avec insulte. Marquons aux Grecs, par une politique nette, le but où nous les conduisons, promettons-leur des affranchissemens successifs à mesure qu’ils en deviendront dignes, commandons-leur la patience en nous montrant nous-mêmes plus patiens, avouons-leur qu’ils seront un jour à Constantinople notre boulevard avancé contre la Russie : tous les esprits changeront aussitôt, parce qu’ils comprendront que leur cause est unie étroitement à celle de l’Europe.

Il y a peu d’années, les Anglais étaient détestés en Grèce parce qu’ils s’y faisaient redouter : donner à un étranger le nom d’Anglais, c’était presque l’outrager; mais quand l’Angleterre promit de céder les îles ioniennes, l’enthousiasme fut tel que, si elle eût consenti à céder aussi un de ses princes, le suffrage universel l’eût consacré par l’unanimité. Elle aurait alors proposé aux Grecs une croisade contre la Russie qu’ils se seraient croisés, de même qu’on les eût conduits au siège de Sébastopol, si on leur eût promis en récompense la cession de la Crète ou de la Thessalie. En politique, les sentimens se règlent sur les intérêts. Les Turcs sont aujourd’hui les seuls ennemis de la Grèce; les Turcs partis, ce seront les Russes.

La communauté de religion est un lien, j’en conviens, mais un lien peu solide : les questions religieuses ont mis les peuples aux prises plus souvent qu’elles ne les ont rapprochés. Les guelfes et les gibelins avaient la même foi; la France très chrétienne et l’Espagne très catholique se sont combattues avec un acharnement rare. Le peuple grec est très pieux : il voit dans les Russes des coreligionnaires ; mais les haines entre frères sont les plus vigoureuses. Les moines grecs sont pauvres et ignorans, ils acceptent avec reconnaissance les tableaux ou les ciboires que leur envoie le tsar; mais la reine d’Angleterre et l’empereur de Russie font aussi des présens au pape sans engager en rien sa politique. L’église grecque se relèvera un jour; les couvens seront plus riches, les évêques plus puissans, dès qu’ils n’auront plus à se défendre contre la tyrannie des Turcs. Quand le clergé se sera constitué, il aura de l’ambition; le patriarche de Constantinople se croira le chef de l’église d’Orient, et considérera bientôt le tsar comme un sacrilège qui s’arroge le pouvoir spirituel. La querelle avec l’église russe sera violente, la séparation irrémédiable, et c’est peut-être dans cette hostilité des consciences que l’Europe trouvera ses plus sûres garanties.

La seconde objection contre les Grecs paraît plus sérieuse : ce sont les fautes qu’ils ont commises dans le petit royaume qu’on leur avait taillé. Ces fautes étaient inévitables après quatre siècles de ténèbres et d’esclavage, il est même juste d’en rejeter une partie sur la diplomatie européenne, qui a imposé à un petit état de huit cent mille âmes toutes les charges d’un grand pays, qui, lorsqu’il fallait un génie créateur ou du moins une main ferme, lui a envoyé des Bavarois pour régens et un enfant pour roi, qui depuis s’est appliquée à semer parmi les Grecs la division et l’esprit d’intrigue afin de constituer un parti russe, un parti anglais, un parti français. D’autres auraient succombé à tant de dangers ou à leurs propres folies; mais la vitalité de ce peuple est telle qu’il grandit au milieu de l’orage. Tout le sert : il a perdu trente années, dit-on, au lieu de se créer une administration [3], des finances, des routes, des chemins de fer; mais pendant ces trente années il s’est fortifié au milieu des luttes, sa force d’expansion se révèle tout à coup, de l’enfance il passe à l’adolescence, et c’est vers lui que se tournent l’espoir de dix millions d’opprimés.

La force de la destinée explique certains faits : elle ne suffit pas pour expliquer cette fortune subite. La race grecque a des vices; elle est loin d’avoir acquis ce sens moral qui manquait presque toujours à ses ancêtres, et qui est plus développé dans les sociétés modernes. Ces reproches sont devenus un lieu commun; ne serait-il pas temps de chercher si les Grecs n’ont pas aussi quelque mérite, et s’ils ne présentent pas des élémens politiques qui nous répondent de leur avenir? La liberté est un droit imprescriptible qui ne se mesure pas aux vertus; la grandeur d’une nation dépend moins de son innocence que de son énergie et de son patriotisme.

Si l’on considère dans leur ensemble tous les Grecs, qu’ils soient libres ou asservis, des îles ou du continent, de l’Asie-Mineure ou de la Turquie d’Europe, de Marseille ou de Londres, de Trieste ou d’Odessa, on est frappé de leur ressemblance. Tout est chez eux identique; ils offrent le même type, le même esprit, le même orgueil; ils parlent la même langue, pratiquent la même religion; ils ont une communauté de sentimens surprenante; ils n’affichent qu’une seule ambition, ne poursuivent qu’un seul but: tous veulent être libres, tous entrevoient Constantinople reconquise. L’unité de race est une vérité chez eux bien plus que chez les Italiens, où l’antagonisme du midi contre le nord durera longtemps, bien plus que chez les Allemands, qui ne se rapprochent que pour mieux résister à la France. Le XIXe siècle prétend faire triompher partout le principe des nationalités; il n’en trouvera point de manifestation plus éclatante, puisque tous les Grecs ne font qu’un. Un état grec appelé à s’agrandir rencontrera donc une facilité d’assimilation et une force de cohésion merveilleuses.

Cette unité de race, que la gloire passée et les malheurs présens resserrent chaque jour, enflamme sans effort le patriotisme, d’au- tant plus ardent qu’il connaît ses droits, d’autant plus efficace que ses aspirations sont nettement définies. Les Grecs ont un sentiment très vif de leur intérêt personnel; mais ils ont une passion supérieure pour l’intérêt général. S’ils sont âpres pour s’enrichir, ils sont plus généreux encore dès qu’il s’agit de la chose publique. L’initiative privée a joué un grand rôle dans Athènes depuis trente ans : c’est par les souscriptions des particuliers que se sont fondés et élevés musées, bibliothèque, université, observatoire, églises, écoles, établissemens d’utilité ou de bienfaisance. Les plus pauvres contribuent, les plus éloignés envoient les offrandes les plus magnifiques; les Grecs de Trieste, de Vienne ou d’Odessa, qui ne seront jamais sujets du royaume grec, les raïas de Smyrne ou de Constantinople, qui savent qu’ils mourront dans la servitude, s’imposent pour ce petit état qu’ils chérissent comme la terre promise. Les Ioniens, quand ils ont voté unanimement leur annexion à la Grèce, n’ignoraient pas ce qu’ils allaient perdre en échangeant le protectorat bienfaisant des Anglais contre l’administration impuissante et onéreuse des Hellènes : ils ont fait d’avance leur sacrifice heureux d’apporter leur tribut à la patrie commune et de l’agrandir à leurs dépens. Les Crétois, qui versent leur sang pour avoir le droit de se donner à Athènes, savent aussi qu’ils n’y gagneront rien, sauf le nom d’hommes libres; au lieu d’obéir aux Turcs, qu’ils exploitent et dépossèdent, ils obéiront à une capitale lointaine qui exigera beaucoup pour rendre peu. Il faut cette abnégation, cet aveuglement volontaire, qui est le vrai patriotisme, pour reconstituer un peuple.

Pour asseoir leur gouvernement intérieur, les Grecs ont une base large et sûre qui est l’égalité. Cette égalité, que d’autres peuples achètent par des révolutions sanglantes, la Grèce la possède complète, à l’état idéal, et elle la doit aux Turcs. Quatre siècles d’oppression sont un terrible niveau : tous étaient devenus pauvres, tous étaient devenus petits, tous, quand le mouvement libéral de 1789 et de 1815 s’est propagé en Orient, partaient d’aussi bas. Les plus intelligens se sont instruits, les plus rusés se sont enrichis, mais il n’y a ni aristocratie ni classes vouées au travail et au mépris; il n’y a ni barrières ni préjugés, il n’y a ni misère ni privilèges; le pacte social y est équitable, l’esprit d’association repose sur une sincère fraternité. C’est pourquoi la liberté, dès qu’elle a été proclamée, n’a pas été un vain mot. On en a joui avec une plénitude qui a excité le blâme des cabinets de l’Europe, mais qui devrait exciter notre envie, car cette expérience nous apprend que le pays le plus débile traverse impunément les crises et les dangers tant qu’il s’attache uniquement à sa liberté.

Ce qui nous blesse surtout en Grèce, ce sont des finances réduites à une banqueroute perpétuelle, c’est l’habitude du brigandage compliquée d’une férocité qui excite justement l’horreur. Ce reste de barbarie, héritage des Turcs, disparaîtra devant une police sérieuse: il suffît de convertir en gendarmerie deux régimens composés des meilleurs soldats. Les finances au contraire ne se rétabliront que lorsque l’étendue du territoire sera proportionnée aux dettes. La dette de la Grèce est de 450 millions; l’intérêt à 5 pour 100 est donc de 18 millions. Or, le budget des recettes étant de 23 millions, le service de la dette exigerait les cinq sixièmes du revenu annuel. Quel est le pays qui pourrait faire honneur à ses engagemens dans de telles conditions? La dette deviendra légère et sera payée sans peine le jour où, la population étant quintuplée, les revenus croîtront par une progression plus rapide encore. De même le royaume italien aurait péri par les finances, s’il ne s’était subitement agrandi et n’avait pu répartir ses charges sur vingt-trois millions de sujets.

Le fisc et la police sont, dit-on, le dernier raffinement d’une société : la Grèce, quand il en sera temps, ne manquera pas de bons exemples dans ce genre; mais la question de vitalité prime les questions d’ordre, ou plutôt elle les implique. Faisons la Grèce libre et puissante, nous la verrons bientôt prospère et policée. Tous les pays ont traversé l’ère des conquêtes avant d’atteindre l’ère de la bonne administration. Assurément peu de peuples seraient plus faciles à conduire, s’ils avaient un conducteur : ils sont passionnés pour le progrès, mais les princes qu’on leur impose sont des enfans qui, loin de les initier au progrès, ont eux-mêmes leur éducation à faire. Les Grecs ont un amour-propre et un esprit d’émulation à peine croyables. Intelligens, actifs, avides de s’instruire, brûlant d’égaler notre civilisation, ils offrent à un gouvernement qui saurait s’en servir les ressorts les plus favorables; doux dans leurs relations, assez vaniteux pour aimer les fonctions publiques, assez timides pour respecter une volonté juste et pour craindre toute manifestation de la force, ils se plieraient aussitôt à ce degré d’obéissance qu’exige la légalité. Si le roi Léopold avait accepté la couronne que lui proposait la conférence de Londres, je suis convaincu qu’il aurait fait de la Grèce un royaume modèle, et il l’aurait acceptée, si les frontières du nouvel état eussent été portées à des limites raisonnables.

Enfin la Grèce a déjà en elle deux forces qui l’ont sauvée et qui feront un jour sa grandeur; je veux parler de son système municipal et de son attachement au régime constitutionnel. La commune n’est pas seulement organisée en Grèce, elle est très développée; dans les provinces libres, elle est une puissance; dans les provinces asservies, elle est tout. Au lieu de proposer aux Hellènes les prétendus bienfaits de la centralisation, souhaitons-leur de garder ces libertés municipales qui £ont la base des autres libertés, et qui apprennent à un peuple à se gouverner lui-même. La pratique sincère du régime constitutionnel marque aussi chez eux, au milieu de leur inexpérience, un sens droit et un instinct politique où se reconnaît l’esprit de leurs ancêtres. En vain on leur a répété que l’enfance d’une nation n’avait point de meilleur abri que le despotisme; ils ont voulu une constitution. Ils ont subi des épreuves de tout genre, ils ont langui tour à tour au sein de l’inertie ou tremblé au milieu des révolutions; ils ont renversé une dynastie et combattu la guerre civile dans les rues d’Athènes; ils ont eu la honte de voir l’Angleterre mendier pendant six mois dans toutes les cours de l’Europe un roi que toutes les cours leur refusaient; ils ont souffert pendant ce temps la famine, la ruine et bien des angoisses, mais ils n’ont pas sacrifié une seule de leurs institutions; la peur ne les a pas jetés aux pieds d’un maître, ils sont restés fidèles à la liberté. Telle nation qui parle des Grecs avec dédain devrait rougir devant eux en méditant cet exemple.

Au lieu de maltraiter la Grèce, il serait donc sage de l’encourager, de la protéger, de l’agrandir et de lui montrer surtout cette vertu éminemment paternelle qui est la patience. Il faut trente ans pour faire un homme : n’accordera-t-on pas plus de temps à l’éducation d’un peuple? Notre civilisation nous a coûté quinze siècles d’efforts, à nous qui héritions des Romains : ne donnerons-nous pas au moins un siècle à une nation qui sort des mains des Turcs? Je ne fais appel ni aux sentimens, ni à l’imagination poétique, ni aux souvenirs classiques, ni même à la justice de ceux qui gouvernent le monde; tout cela est tellement suranné que mon appel serait ridicule. Je leur montre les seules divinités qu’ils reconnaissent, l’intérêt et le fait accompli. L’affranchissement et l’accroissement de la Grèce sont des faits accomplis. Ce doigt de la fatalité, devant lequel on s’incline si vite, désigne aux Grecs Constantinople comme une proie dévolue. Ils seront un jour les gardiens du Bosphore au nom de ce principe des nationalités que notre politique remet en honneur chaque fois qu’elle y trouve quelque avantage. Notre intérêt est donc de ne pas rejeter sans cesse dans les pièges de la Russie une race que son passé, ses instincts, son éducation, ses institutions, son commerce, poussent vers nous. Notre intérêt est de les faire rentrer dans la grande famille européenne dont ils sont les premiers-nés. De même que leurs ancêtres ont refoulé les invasions des Scythes et des hordes qui erraient autour de la Mer-Noire, de même ils opposeront aux conquêtes de la Russie une digue derrière laquelle l’Europe montrera ses armes avec l’autorité et la confiance qu’inspire aujourd’hui aux Russes leur croisade contre les musulmans.

Nos petits-fils verront peut-être la question d’Orient résolue par un démembrement successif, conforme à la géographie, à l’histoire, à l’affinité des races, à leur culture, à leur religion. C’est la prévision la plus sage, si les fautes et la mollesse des puissances occidentales ne trahissent point ces nations qui se détachent du joug commun pour se reconstituer. Elles formeront alors contre la Russie une série de remparts homogènes. Le premier sera le Danube jusqu’à son embouchure; la population roumaine, vaillante et fortifiée par l’agriculture, pourra mettre en ligne cent cinquante mille soldats. Le second sera la Grèce, étendue jusqu’à la chaîne des Balkans, comprenant la Macédoine et la Thrace, régnant sur le Bosphore et sur la mer Egée, comptant dix millions d’habitans, qui fourniront sans effort une armée de deux cent mille hommes et quarante mille marins. Le troisième sera l’Asie-Mineure, occupée par 9 ou 10 millions de musulmans; maîtres chez eux, propriétaires du sol, plus forts parce qu’ils seront concentrés, — relevant une de leurs anciennes capitales, Brousse, Nicée, Iconium ou Damas, — ouvrant au commerce de l’Angleterre et de l’Occident des ports francs sur toutes les côtes, les Ottomans auront encore un vaste empire à cultiver et à repeupler. Enfin l’Egypte formera une arrière-ligne; elle sera l’alliée naturelle des Ottomans contre les Russes; comme aujourd’hui, les deux puissances réunies pourront armer quatre cent mille soldats. Ainsi démembré ou plutôt reconstitué, l’Orient n’opposera pas seulement aux idées de conquête une résistance sérieuse; il leur opposera cette force morale que donnent le droit, un même sang, des frontières naturelles et par suite le patriotisme. La politique de l’Europe est d’aider une si juste transformation par des secousses discrètes, avec ménagement, mais avec constance; autrement tout éclatera au moment où l’Europe sera le moins capable de modérer cette inévitable révolution. En vain le gouvernement français, qui prétend ne s’occuper que de l’exposition universelle, a signifié aux Grecs son indifférence et son mauvais vouloir; d’autres gouvernemens les soutiennent et prendront le rôle plus généreux qui nous appartenait jusqu’à ce jour. — Les Anglais, engagés par leurs propres bienfaits, protègent secrètement les Crétois, forment un comité philhellénique, et vendent des armes aux Thessaliens [4]; les Américains ne cachent ni leurs dons ni leurs vœux, et voudraient envoyer des frégates sur les côtes de la Crète. Le gouvernement italien laisse partir prudemment pour la Grèce les volontaires de Garibaldi. Le gouvernement hellénique excite partout la révolte; on assure qu’il rassemble des troupes sur les frontières de la Thessalie. La Russie enfin continue à exalter chez les Grecs l’ambition et l’amour de la liberté. Au moment où les Crétois prenaient les armes, voici comment s’exprimaient les journaux russes [5] : « La question d’Orient ne peut être résolue que par ces mêmes populations chrétiennes dont la vigueur et la vitalité sont telles qu’elles ont résisté à des siècles de souffrance et de servitude. Les puissances occidentales chercheront à se les attacher ; elles les aideront à lever le drapeau de leur indépendance, elles se feront les champions de leur liberté. Ceux qui connaissent la Russie savent que nous ne mettrons aucun obstacle à la réalisation de ce projet, s’il existe….. Toute acquisition territoriale nous est inutile, et notre seul désir est le bien-être, la liberté de ces populations, qui sont liées à notre patrie par le sang ou la religion. » Sous l’ironie et le désintéressement feint de ces paroles, on sent la vérité de la situation. Ce que la Russie affecte de souhaiter, elle le craint; prise dans ses propres filets, elle sera forcée d’agir comme nous, mais elle rira bien de nos hommes d’état, s’ils repoussent l’occasion qui leur est offerte, et s’ils commettent une faute qui dément toute notre politique depuis quarante ans. La diplomatie doit faire en sorte que la Crète soit libre et pacifiée avant le printemps; autrement elle sera contrainte de l’affranchir dans un an et d’affranchir avec elle l’Épire et la Thessalie. Au lieu de régler ce mouvement par degrés et pour ainsi dire par étapes, elle le laissera s’étendre sans mesure. Son intervention l’aurait circonscrit, son abstention ne fera que l’aggraver. La Turquie sera exposée à des coups trop rudes, la Grèce à une assimilation trop rapide; toutes deux peuvent être compromises, l’une par l’excès de ses pertes, l’autre par l’excès de ses accroissemens.

Mais, dira-t-on, faut-il encore intervenir, transporter des troupes, armer des navires? Non certes, et plût au ciel que nous fussions guéris du goût des interventions! Nous savons ce qu’elles rapportent et comment on en revient. Non, la Crète n’exige point un tel effort. Il suffit d’une entente de la France avec l’Angleterre et avec la Russie : or je viens de montrer que l’entente sera facile sur ce point. Il suffit d’une note signifiée à la Porte par les trois puissances protectrices qui ont rédigé le traité de Londres et pris l’engagement de veiller sur la Grèce. Il suffit d’un mot qui arrête les Égyptiens, au lieu de les lancer, comme nous le faisons aujourd’hui, sur des populations que les Turcs seuls ne sauraient soumettre. Il faut une pression, mais il ne faut point une pression trop forte pour obtenir la liberté d’une province qui de fait est presque séparée, dont l’occupation est ruineuse, car elle ne fournit point d’hommes, et elle en absorbe, elle paie peu d’impôts et coûte plus qu’elle ne rend, tandis que ses protestations ou ses rébellions affaiblissent fréquemment l’empire. La Crète d’ailleurs peut être rachetée comme l’a été Venise : c’était l’idée du roi Charles X. On citera aux Turcs l’exemple des Anglais qui ont cédé les îles ioniennes avec tant d’à-propos qu’on ne sait s’il faut les louer de s’être défaits d’une possession onéreuse, ou d’avoir reconnu les droits d’un peuple qui ne cessait de protester contre leur joug. Enfin il est temps de faire comprendre au gouvernement du sultan qu’il doit concentrer peu à peu ses forces, se replier sur ses parties vives où le sang ottoman circule, sacrifier ses parties faibles qui veulent se détacher, et où les races chrétiennes le haïront, le combattront et l’épuiseront toujours. Les conseils des grandes puissances seront d’abord mal écoutés, mais les événemens leur prêteront bientôt une autorité irrésistible. Au lieu de flatter les Ottomans, il serait d’une politique prévoyante de leur dire la vérité, de ne plus leur imposer des réformes qui leur ôtent leur sève et leur originalité pour leur prêter nos vices et nos ridicules, d’écarter la fiction d’une intégrité que l’Europe détruit de ses propres mains depuis un demi-siècle.

L’histoire jugera plus sévèrement qu’on ne le pense l’attitude du gouvernement anglais, du gouvernement autrichien et parfois du gouvernement français vis-à-vis de la Turquie. Par intérêt, ils se sont constitués les défenseurs, les médecins, les complaisans d’une race de fanatiques et de barbares; ils se sont appliqués à maintenir dans sa servitude des races qui lui sont supérieures, qu’ils auraient dû délivrer au prix de leur sang. Ils redoutent toute révolte des chrétiens, ils restent sourds à leurs plaintes, ils ont soin de parler d’eux avec mépris, de garder pour les musulmans tous leurs éloges, et, quand l’opinion publique les contraint à combattre les oppresseurs, ils replacent aussitôt les opprimés sous le joug après avoir stipulé des garanties dérisoires. La crainte et l’égoïsme sont le secret d’une telle conduite : nous en sommes punis par la décadence précipitée de la Turquie, par les progrès de la Russie, par ce chaos que nous n’osons plus contempler, que nous avons préparé, et que nous appelons la question d’Orient.

Revenons donc à une politique généreuse, que la France a fait triompher plus d’une fois, qu’elle délaisse aujourd’hui, et dont l’Europe abandonne follement l’honneur à la Russie. Les races chrétiennes sont seules vivaces en Orient : c’est à elles que l’avenir appartient; l’unité grecque est marquée par la destinée aussi clairement que l’unité italienne et l’unité allemande. Soyons les protecteurs déclarés d’aspirations aussi légitimes, afin d’avoir le droit d’en être les modérateurs.


BEULÉ, de l’Institut.

  1. Prosnérou, 16/28 août 1866.
  2. 5 décembre 1866. « Les espérances qu’avait fait naître la tournure favorable des événemens de Crète ne se sont pas entièrement réalisées. L’insurrection indigène terminée, une période d’apaisement et de pacification s’ouvrait déjà pour ce malheureux pays, quand des aventuriers de toutes nations, recrutés en partie dans le royaume de Grèce, en partie dans les anciennes bandes de Garibaldi, transportés à Syra d’abord et ensuite de cette île dans celle de Candie sur quelques petits vapeurs de commerce grecs à marche rapide qui se sont faits les pourvoyeurs de l’insurrection, sont venus y apporter de nouveaux élémens d’agitation.
    « Ces bandes étrangères se sont établies dans la partie montagneuse et inculte du pays, où elles se sont dispersées de manière à y soutenir pendant quelque temps une guerre de partisans rendue possible par les approvisionnemens qui leur arrivent de Syra en déjouant la surveillance de la croisière ottomane. Quant à la population de l’île, elle a, comme nous le disions il y a quelques jours, fait presque partout sa soumission et profité de l’amnistie habilement octroyée par Mustapha-Pacha; les paysans sont rentrés dans leurs foyers et s’occupent paisiblement des travaux de la récolte. Seuls, quelques Épirotes ou quelques chefs particulièrement compromis cherchent encore à tenir la campagne.
    « Quoi qu’il en soit, tout porte à croire que ce dernier effort de la rébellion, auquel la partie saine de la population candiote n’a aucune part, ne parviendra pas à ramener dans l’île de Crète une nouvelle ère de malheurs et de ruines. »
  3. Il ne faut pas oublier cependant que depuis 1831 les Grecs ont rebâti 23 villes anciennes, fondé 10 villes nouvelles, parmi lesquelles il faut citer le Pirée, Patras et Syra, relevé 1,600 villages brûlés par les Turcs, porté les recettes des douanes de 3,400,000 drachmes à 0,000,000, construit 5,000 navires et caïques, établi 31 compagnies d’assurances maritimes, et tellement développé leur marine marchande, que le nombre des matelots est de 23,000 : la France, trente-sept fois plus peuplée, en compte un peu plus du double.
  4. M. Erskine, ministre d’Angleterre à Athènes, a même poussé le zèle si loin, qu’il s’est attiré un désaveu dont la valeur est aisément appréciée.
  5. Correspondance russe de Saint-Pétersbourg, 18 septembre 1866.