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L’Incendie de Senlis, récit d’un témoin

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L’incendie de Senlis – Récit d’un témoin
André de Maricourt

Revue des Deux Mondes tome 24, 1914


L’incendie de Senlis – Récit d’un témoin


Samedi 5 septembre

(trois jours après l’incendie).

Je ne sais pas si je vis dans un cauchemar. C’est la première fois, depuis que je l’ai interrompu, que je puis continuer mon journal dans une demi-sécurité à…

On conserve ces visions d’horreur, comme un somnambule depuis que tout s’est accompli en un laps de temps dont on perd totalement la notion.

Le jour où j’ai interrompu mon journal, [le mercredi 2 septembre,] après qu’on aurait voulu nous contraindre à quitter notre pauvre ville en danger, voici qu’au cours du déjeuner, la pétarade violente et bizarre se rapproche singulièrement… ! Je sors sur le Cours. — Les Allemands sont à 3 ou 4 kilomètres, me dit un homme, les obus vont pleuvoir, il est temps de rentrer. — Les vitres tremblent. Henri (mon frère) estime à bien juste titre qu’il est imprudent de demeurer isolés dans notre coin. Il faut mettre notre mère au couvent, et nous à la grâce de Dieu. Ça se décide en cinq minutes, car ma mère et Henri avaient leurs sacs prêts, mais nous hésitons un moment sur le seuil, tant « ça chauffe. » Traversée des promenades et de la ville au son du canon. Les maisons se ferment.

Les sœurs hospitalisent notre pauvre mère. Tout le monde est en prières dans les sous-sols. — On s’embrasse ; elle est bien émue. Quand se reverra-t-on ? — Nous allons par la ville un peu au hasard. Rue du Puit-Typhaine, le secrétaire de mairie, MM. M… et C… disent qu’on va bombarder le quartier ou la cathédrale et que le maire recommande aux rares habitans de se cacher dans les caves ou dans les souterrains de Saint-Vincent, ou de gagner la route de Chantilly. — Les coups se rapprochent. Nous allons à Saint-Vincent. Ça se rapproche encore. Nous nous asseyons sur un banc. Ça siffle, mais on ne voit rien. — Nous allons au souterrain ; puis l’attrait absurde de courir un danger, puisque je ne vais pas au feu, d’être utile peut-être à certaines femmes affolées, ma détresse surtout d’abandonner mon chien Renaud, la seule chose vivante qui soit un peu à moi, m’engage à retourner au Tour-de-Ville sous le ciel magnifique et le soleil éclatant.

J’apprends qu’un obus a éclaté près de l’octroi. Je me dépêche. Sous le cours j’entends un autre coup, puis un autre et les sifflemens majestueux qui précèdent l’éclatement. Quelque chose tombe pas loin de moi. Ça fait voler la terre, casse une grosse branche ; un petit caillou me gicle dans l’œil.

C’est le bombardement… J’ai envie d’hésiter, mais je continue. Renaud ! puis la ténacité et le goût humain des émotions. Ça continue aussi et je me demande si je resterai dans ma petite maison… mais on s’inquiétera… et puis si seul ! J’arrive chez moi, Renaud lui-même n’y est plus. Je traverse à nouveau les promenades désertes. — Un autre sifflement au-dessus de moi. C’est beau et long, ces sifflemens, car on se demande toujours où « ça » va tomber. Je me colle contre un arbre. — Rue Saint-Pierre, un autre coup. — Quelques houzards au grand trop me font signe de rentrer dans une maison. — Un autre coup, je crois ? J’entre un moment chez Rozycki. — « Y a pas de danger dans le quartier, » me dit-il, — mais un peu plus tard, dit-on, un obus tombait devant chez lui. J’arrive à Saint-Vincent en rasant les murs. Cela me paraît long. Un dernier coup me colle le visage au coin d’un mur rue de Meaux, car… j’ai peur… Quelques ouvriers circulent encore dans la ville. L’un d’eux est tué devant la mairie. J’ai vu le sang le lendemain. — Notre pauvre cathédrale est assez endommagée, mais c’est blessures glorieuses à sa flèche,… si elle résiste.

Plus tard, M. le Curé nous dira que, du haut de sa maison, il a vu les Allemands dans la plaine viser l’église et tirer assez maladroitement (sous le fallacieux prétexte qu’une mitrailleuse les bombardait eux-mêmes, de la cathédrale.) Retour à Saint-Vincent. Deux ou trois cents personnes affolées sont parquées dans les souterrains. Beaucoup y coucheront ce soir. ; — Dans l’un d’eux, un malheureux blessé amené la veille et descendu sous nos yeux de l’ambulance, à cause des bombes, agonise lentement. Atmosphère tragique. L’ennemi approche. Tout peut arriver ! Dans un coin près du mourant, M. le Supérieur donne une absolution et un frère aîné bénit son cadet. Le blessé râle et meurt. C’est un pieux enfant des Ardennes. : Il a tracé quelques mots pour sa mère. À côté de lui un Allemand blesse qu’on remontera tout à l’heure a murmuré auparavant : « C’est triste, la guerre ! »

Je vais de temps en temps aux autres souterrains, cherchant à calmer les malheureux que soutiennent déjà la belle attitude de Mme C…, de M. Ste-B. et d’Henri. — Dans les allées et venues il faut s’aplatir contre les murs, car, — j’anticipe, — les balles siffleront bientôt.

… Voici 3 ou 4 heures. — Hélas ! Pierre le concierge vient nous dire qu’un régiment de uhlans descend en bon ordre la rue de Paris. — C’est consommé ! Ils sont chez nous. — Mais, dit-on, ils vont traverser la ville sans commettre d’horreurs. Ils paraissent calmes et remercient, car, première et nécessaire lâcheté des vaincus d’un jour, on donne à boire à leurs chevaux.

Je monte avec Henri au troisième étage. Vision radieuse de soleil d’un paysage depuis longtemps abhorré. Nous voyons des fantassins courir du côté du chemin des jardiniers. Nous redescendons. Que se passe-t-il ? Quel est donc cet incident ? — Un feu nourri, un crépitement sans arrêt… puis un bruit de mitrailleuses ; puis, pendant des heures un joli bruit, un petit crissement dans les airs : ce sont des balles.

On va, on vient, on descend encore aux souterrains de Saint-Louis à Saint-Vincent en s’aplatissant un peu contre les murs, car la chanson des balles ne s’arrête pas et on entend un grand « raffut » sur le rempart qui longe la maison. — J’essaie aussi de calmer les malheureuses terrorisées, avec leurs enfans qui ont faim et qui piaillent… Là, vraiment, il faut le dire, on se sent vivre. On sent dans les regards de ces humbles si dociles à la voix, la confiance un peu naïve qu’ils ont dans qui les dirige et, dans cet instant précis, je me rends nettement compte de toute l’action que les classes supérieures peuvent, parfois, et doivent avoir sur les petits. Une balle perdue vient s’aplatir par une porte du souterrain près de l’abbé B., — très digne en ces journées, — et d’Henri.

Tout à coup, une véritable ruée de malheureux vers nous ! — « Les Allemands ! les Allemands ! Ils frappent à la poterne ! » Un moment, je l’avoue, j’ai peur des responsabilités et des conséquences, mais en criant très fort, j’obtiens le silence. Qui a frappé ? On ne l’a jamais su, mais étant donnée la situation des lieux, je ne vois pas comment les combattans seraient venus là, car il aurait fallu descendre le mur.

Un demi-calme renaît. — Marthe et Antoinette sont là et une partie du quartier Saint-Vincent. — On donne des paroles d’encouragement, on exprime une confiance que l’on n’a pas, car… je n’en ai pas honte, en sentant les Allemands au cœur de notre chère Ile-de-France, au pied de ce collège paisible où j’ai achevé ma jeunesse, tout à coup je défaille et je pleure.

Ensuite, les Pères, Henri, moi, d’autres nous remontons vers la cour. Un éclat d’obus tombe devant la chapelle, — je ne sais plus à quel moment, —… mais, comme la bête ne perd pas ses droits, j’entraîne Henri au réfectoire chiper un gros morceau de gruyère sur la table à moitié desservie, où demeuraient tristement un plat d’œufs au lait et des tasses de café inachevées.

Parmi les misérables, il est des physionomies que je n’oublierai jamais ! Un malheureux infirme qu’Henri aide à descendre et une pauvre aveugle au visage calme, aux yeux morts, aux cheveux d’argent. Pendant trois jours, je l’ai vue assise, résignée, dans les petits coins… Que de détresse dans ces cœurs !…

Au rez-de-chaussée de Saint-Louis, dans l’ambulance, où m’a laissé, assez en péril, car le bombardement recommence, la sœur infirmière qui soigne le blessé allemand, je la rejoins et je m’assieds par terre. Nous sommes abrités par des matelas devant les fenêtres, car les balles ne cessent pas. — Nous prions, puis nous causons. — M. Ste-B…, toujours à l’œuvre, arrive. — Près d’une heure s’écoule. Lentement le crépuscule tombe. On ne sait ni ce qui a causé cette bataille, ni ce qui se passe quand, sur les remparts, à quelques mètres, nous entendons, Mère Joseph et moi, un commandement, un cri rauque qui est comme le symbole de la prise de possession. Le cœur se serre… Je monte aux fenêtres de Saint-Vincent. Sur le cours, une longue file de corps immobiles et poussiéreux couchés par terre et semblables à des sacs ! Ce sont des soldats allemands qui se reposent… Au loin le magasin à fourrages est en flammes… Ça y est !

Plus tard je saurai les événemens. En arrivant à Senlis les Prussiens ont raflé sur leurs portes, suivant leur habitude, plusieurs habitans, — qu’ils ont malmenés et entraînés avec eux pour les mettre devant leurs troupes. — Je suis sûr des faits, car je connais plusieurs de ces otages et deux de leurs femmes m’ont demandé hier d’avoir de leurs nouvelles… Ils prétendent que deux civils ont tiré sur eux. Le fait est controuvé.

Alors à la fin du jour, furieux, ils cueillent au hasard d’autres otages. Dès les premiers coups de feu, ils ont pris sur leurs portes : M. Dupuis, M. Painchaux, Mme Painchaux dans sa cave, Mme Pierre dans la rue, leur disant : « Allez, marchez, si les Français civils tirent, c’est par vos amis que vous serez atteints. » Ils prennent le maire et ils vont exercer d’effroyables représailles… qu’ils auraient peut-être exercées sans cela !

… La soirée vient. Je demeure dans le collège, abri de tant de malheureux ; je dîne avec la sœur dans l’ambulance. Elle est obligée de partir et je veille le blessé en attendant les événemens et peut-être les Allemands, s’ils viennent. — Henri avec les femmes de service a rejoint notre mère à Saint-Joseph sous les dernières balles égarées. — Le temps est long et, par les dernières fenêtres de la salle, je vois une lueur de plus en plus rouge : c’est toute la rue de la République qui flambe… Ils ont promené leurs torches. C’est atroce et splendide… Deux maigres bougies éclairent l’ambulance ; le blessé ne bouge pas. En bas, on a enseveli le mort en hâte.

Des heures passent, le temps parait pesant. Je vais à tâtons dans Saint-Vincent, puis je visite les malheureux réfugiés qui grouillent et somnolent dans les souterrains.

Après cela d’autres visions horribles : un blessé nous arrive dans la pénombre de l’ambulance. On le déshabille. C’est un malheureux soldat que l’infirmière est allé demander aux Allemands. Il se traînait dans les rues, perdant son sang depuis des heures. Jamais je n’oublierai la figure convulsée de cet homme, son corps sanglant, ses entrailles ouvertes. Il a six enfans, il répond aux paroles de M. le Supérieur, et il dit « qu’il ne recevra le bon Dieu que si on lui enlève ses balles. » Les ennemis l’ont achevé en lui tirant six coups de revolver dans le ventre et plus bas. Il a sa connaissance ; pudeur touchante, quand on lui enlève ses linges sanglans, il s’excuse de n’avoir pas eu le loisir de se laver les pieds depuis longtemps. Il souffre le martyre, il demande un médecin… Comment avoir celui qui reste ici, dans une ville en flammes et sans doute investie ?

Le soldat allemand qui a escorté la sœur a pitié de lui. Il entre dans l’ambulance. C’est le premier « ennemi » qui pénètre ici.. Il vient à nous la main tendue… oh !… II est jeune, gentil ; il soupe chez Mme Pierre, se régale de Champagne et exige que deux hommes le reconduisent à l’hôpital Saint-Lazare où est le major auquel il parlera pour notre blessé ; il dit à celui-ci des mots allemands de consolation. Le Français comprend ses intentions et, se sentant mourir, lui serre la main sur cet adieu : « Bonne chance pour toi, camarade ! » Et c’est ainsi que le pauvre diable continue sans le savoir les traditions de la guerre chevaleresque. On nous choisit M. C. et moi pour cette mission. M. C. est marié et père de famille. Il fait valoir que Pierre le concierge, parti vers l’hôpital chez les Allemands depuis plusieurs heures, n’est pas rentré (on l’a gardé en effet comme otage pendant vingt-quatre heures et mis au mur) ; que M. Dupuis, malgré son brassard, vient de tomber sous les balles, [il a été sauvé], nous dit Mme Pierre, et que pareille chose pourrait nous arriver, ce qui d’ailleurs ne l’empêcha pas de partir. Je « marche, » mais je demande des garanties pour notre retour à tous deux dans cette ville tragique. Je ne réfléchis pas beaucoup. Alors commence la satanique promenade, d’une horrible beauté que je n’oublierai jamais… mais je m’arrête… c’est folie d’écrire dans un tel état d’épuisement.

J’oubliais un détail : nous avons su depuis que le général avait exigé que deux brancardiers reconduisissent le soldat. — Il était formellement interdit de sortir dans la partie incendiée de la ville, cette nuit-là. — Si nous rencontrions l’ennemi nous devions lever les bras en criant : « Hôpital. » — Le soldat nous avait dit aussi d’enlever le drapeau français de Saint-Vincent. Je le fais moi-même avec un domestique pour qu’il ne soit pas touché par l’ennemi ; je l’embrasse et je le cache.


Dimanche, 10 heures.

Je continue. Cet homme nous emmène donc baïonnette à la main. Là, pour la première fois, je crois apercevoir la mentalité si étrange de l’Allemand : un homme comme un autre quand il désarme et « en action » un homme qui remplit un terrible sacerdoce, auquel tout est permis. Il n’a qu’un mot : « C’est la guerre ! »… Mais je reviens à l’aspect de la ville.

Nous arrivons rue de la République. Jusqu’au faubourg Saint-Martin, ce n’est qu’un immense brasier. A droite et à gauche, nous sommes « inondés » de lumière par les maisons qui flambent, crépitent, s’écroulent. Par les vitres brisées je vois les meubles qui flambent, les cheminées qui tombent ; la maison si jolie et si joliment meublée des Lafond, hélas ! tout en feu ; les rares magasins dont les marchandises crépitent. A gauche, sur les remparts, une grande lueur : on m’a dit que c’était Villemétrie qui flambait. Je ne suis pas encore fixé sur cette nouvelle. Je crois pouvoir espérer qu’elle est fausse ou, du moins, si nous sommes brûlés, c’est depuis, car on m’a dit que nous avions eu seulement nos vitres brisées par les obus.

Notre conducteur se fait un plaisir de nous montrer avec admiration les flammes partout. Il s’excite, nous demande des choses que nous ne comprenons pas ; nous montre une maison qu’il a brûlée lui-même, une grande auto qui git, lamentable, sur la voie. — « Franzosen ! » crie-t-il, en rôdant autour comme un jeune loup apaisé, mais prêt à montrer les dents ; — nous fait signe d’entrer en avant dans une auberge toute noire épargnée par les flammes ; nous demande, — en vain, bien entendu, — des allumettes et cherche quelque chose parmi les titres et ailleurs. Je crois bien que ce qu’il cherche, c’est un litre de pétrole, car il ne boit rien et ils ont ordre d’incendier. — Plus loin, dans un petit intérieur coquet, éclairé encore, — ironie, — par le gaz allumé, il nous fait encore entrer. On se demande ce qu’il veut. M. C. lui montre que les murs sont en flammes et que le plafond pourrait bien s’écrouler ; il n’en a cure ; tranquillement il vide le bureau et il prend une lorgnette, puis il nous dit : « Gut ! Gut ! » en la braquant sur le brasier. — Il ralentit beaucoup sa marche, musarde ; M. C. croit bien que nous ne reviendrons pas. Quant à notre homme, il est un peu gris, je crois… Que fera-t-il de nous, une fois à l’hôpital ? Parmi les hypothèses, la plus pénible serait pour moi la pensée d’être, avec force mauvais traitemens, emmené prisonnier ; mais… le vin est tiré ! Assez fataliste, je suis la destinée. Nous marchons depuis 15 ou 20 minutes. Maintenant il y a des choses noires par terre ; l’une est calcinée à demi. L’homme va de l’une à l’autre, nous les détaille au long du chemin : « Franzose, Franzose, Franzose » ou encore à l’une d’elles : « Camarade. » Ce sont des cadavres. Pas plus de sept ou huit, je crois.. Ça paraît très petit. Aux dépouilles d’un soldat mort il arrache sa baïonnette et méthodiquement il la brise. Plus bas encore, un vieillard râle sur le trottoir. Une maison est épargnée. Cela le rend songeur : « Francese ? » demande-t-il. « Américaine. » lui dis-je au petit bonheur. Hélas ! elle ne sera pas épargnée le lendemain, car l’incendie est réglé et méthodique.

… Enfin, voici l’hôpital. M. C. ; demande qu’on le laisse à la porte. « Nein ! » répond l’homme.

Il nous mène dans les dortoirs encombrés de blessés français. Toujours leur but : nous montrer leur force. Quelle joie de voir dans cet enfer une figure amie, l’aumônier, qui me dit : « Ils sont un peu calmés, mais furieux d’être traités de barbares. »

Ils sont sûrs de leur mission et de leur victoire. — Pendant que nous causons à voix basse, le petit incendiaire détrousse avec diligence les effets militaires, mais il donne à l’aumônier les boîtes de pansement qu’il trouve.

Je désirais voir le major. C’est utile pour l’intérêt général et particulier. Il est couché dans le dortoir des Allemands, beaucoup plus nombreux. Il est couché et éreinté ! Il promet de venir le lendemain matin voir notre blessé ; mais il n’est pas venu. Tout le jour, l’hôpital a été criblé de balles et de mitraille et les malades n’en menaient pas large.. Je demande au major qu’on épargne au moins les maisons religieuses où sont réfugiés les malheureux. Il me répond en bon français qu’il part le lendemain, mais qu’il transmettra ma demande et tâchera de réussir. Une excellente dame qui est là et parle allemand a déjà adouci les choses ainsi que la Supérieure et l’Aumônier.

Enfin, on crie quelque chose à la sentinelle et on nous laisse partir. Et, le lendemain, le même Allemand apportait une bicyclette volée à un domestique du collège et des bonbons à la fille de Pierre… Puis, chaque jour, il revenait en chien fidèle. ! Pierre nous a dit que ce petit ennemi était « très méfiant. » Il racontait avoir tué le jour même un civil qui tirait sur eux et avoir blessé par mégarde une petite fille, à laquelle le lendemain il apportait 10 mark. Etrange mentalité des temps de guerre ! Le fait est exact et m’a été confirmé à Saint-Lazare : seulement on assure que le civil ne tirait pas.

Dans la ville, — sauf un malheureux brancardier qui s’était dissimulé à notre vue, — pas une âme, pas un bruit, si ce n’est celui des flammes. Ça brûle, sur notre chemin, d’un feu d’enfer. Il doit être minuit et demi. M. C. et moi nous croyons vivre un rêve…

Arrivés à Saint-Vincent, nous apprenons que Pierre n’est pas rentré et que peut-être il est à Saint-Joseph. Là aussi est la religieuse qui soigne notre pauvre mourant… et ma mère que j’aimerais embrasser. Je propose d’aller chercher Pierre, seul, un peu ému, car les patrouilles, si on en rencontre, ne sont pas tendres. M. C. malade de fatigue me rejoint vaillamment dans la rue. Au presbytère une bougie vacille derrière une fenêtre, falote sous le clair de lune. Nous entrons pour donner des nouvelles au pauvre curé solitaire et courageux. Le soir même il a été mandé au « Grand Cerf » sous peine d’être fusillé. Il se considère comme otage, car on lui a dit qu’on reviendrait peut-être le chercher. « Pauvre ville ! pauvre ville ! » lui ont dit poliment des officiers. Pourquoi ? « Parce qu’elle va être incendiée, » lui ont-ils répondu, « à cause des hommes qui ont tiré sur nos officiers. » Courageusement, il a intercédé auprès du général.

Ensuite, à Saint-Joseph, accueil ému et sympathique des sœurs groupées dans la loge, d’Henri, de ma mère, ma chère mère couchée tout habillée, et retour avec la sœur infirmière.

Le blessé vient de mourir.


Baron ANDRE DE MARICOURT.