L’Incursion/Chapitre 6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 3p. 335-339).
◄  V.
VII.  ►


VI


À dix heures du soir les troupes devaient sortir. À huit heures et demie, je montai à cheval et me rendis chez le général. Mais, supposant que lui et son aide de camp étaient occupés, je m’arrêtai dans la rue. J’attachai mon cheval à une haie et m’assis sur le talus, afin de rejoindre le général dès qu’il sortirait.

La chaleur et la clarté du soleil avaient déjà fait place à la fraîcheur du soir et à la lueur indécise de la nouvelle lune qui, entourée d’un demi-cercle pâle, commençait à s’abaisser en éclairant le fond bleu foncé du ciel étoilé. Par les fenêtres des maisons et les fentes des volets des huttes de terre, brillaient des feux. Les élégants peupliers des jardins qu’on apercevait à l’horizon, à travers les huttes blanches aux toits de roseaux, éclairées par la lune, semblaient encore plus hauts et plus noirs.

Les ombres allongées des maisons, des arbres, des haies tombaient gracieusement sur la route claire, poudreuse… Dans la rivière les grenouilles sonnaient [1] sans interruption. Dans les rues, on entendait tantôt des pas hâtifs et des conversations, tantôt le galop d’un cheval. Du faubourg, arrivaient de temps en temps les sons de l’orgue de barbarie, tantôt « Soufflent les Vents, » tantôt une « Aurora Walzer. »

Je ne dirai pas quelles étaient mes pensées : premièrement parce que j’aurais honte d’avouer les idées noires qui assaillaient mon âme tandis que je ne voyais autour de moi que gaîté et joie, et deuxièmement, parce que ce n’est point dans l’ordre de mon récit. J’étais si pensif que je ne remarquai pas que la cloche avait sonné onze heures et que le général et sa suite étaient passés devant moi.

L’arrière-garde était encore dans les portes de la forteresse. Sur le pont, j’eus peine à me frayer un chemin parmi les canons, les caissons et les charrettes de la Compagnie qui s’y entassaient et les officiers qui bruyamment donnaient des ordres. Ayant franchi les portes, au trot, à la distance d’une verste, je courus le long des troupes qui s’allongeaient et s’avançaient en silence dans l’obscurité, et les dépassant, je rejoignis le général. En passant devant l’artillerie, dont les canons étaient disposés à la file, et devant les officiers qui chevauchaient entre les canons, je fus frappé d’une voix allemande comme d’une dissonance désagréable dans une harmonie douce et grave. Cette voix disait : « Antéchrist… appor…te le feu ! » Et la voix d’un soldat répondit hâtivement : « Chertchenko ! le lieutenant demande du feu ! »

La plus grande partie du ciel se couvrait de longs nuages gris foncé, entre lesquels, par ci, par là, brillaient quelques pâles étoiles… La lune était déjà descendue derrière l’horizon très proche des montagnes noires qu’on distinguait à droite, et jetait sur leurs sommets une demi-lumière faible et tremblante qui faisait contraste avec l’obscurité impénétrable enveloppant leur base. L’air était chaud et si calme qu’il semblait que ni une petite herbe, ni le moindre nuage ne remuât. Il faisait si sombre qu’à la plus petite distance il était impossible de définir les objets. De chaque côté de la route j’apercevais tantôt des rochers, des animaux, des hommes étranges et je reconnaissais que c’étaient des buissons quand j’entendais leur bruissement, quand je sentais la fraîcheur de la rosée dont ils étaient couverts. Devant moi, j’aperçus une muraille noire compacte, vacillante, devant laquelle se mouvaient quelques taches : c’était l’avant-garde de la cavalerie et le général avec sa suite. Une même masse sombre s’avancait au milieu de nous, mais elle était plus basse que la première, c’était l’infanterie. Un tel silence régnait dans tout le détachement qu’on percevait clairement tous les sons de la nuit qui se confondaient pleins de charme mystérieux. Les hurlements lointains, plaintifs, des chacals semblables tantôt à des sanglots désespérés, tantôt à des éclats de rire ; le chant sonore et monotone des grillons, des grenouilles, des cailles ; un houloulement quelconque, dont je ne pouvais nullement m’expliquer la cause, s’approchaient, et tous ces mouvements nocturnes, à peine remarqués, de la nature, qu’on ne peut ni comprendre ni définir, se confondaient en un son grave, beau, que nous appelons le calme de la nuit. Ce silence était interrompu ou plutôt se confondait avec les piétinements sourds des sabots et le frottement de l’herbe haute produits par le détachement qui s’avancait lentement.

On entendait rarement dans les rangs le bruit du grand canon, le son des baïonnettes qui se choquaient, les conversations retenues et l’ébrouement d’un cheval.

La nature respirait la beauté et la force conciliantes.

Est-ce trop étroit pour les hommes de vivre dans ce monde si beau sous cet incommensurable ciel étoilé ? Est-ce peu, sous cette nature enchanteresse, de conserver dans l’âme de l’homme les sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage de détruire son semblable ?

Tout ce qu’il y a de mauvais dans le coeur humain devrait, semble-t-il, disparaître au contact de la nature, cette expression la plus immédiate du beau et du bien.

  1. Au Caucase, les grenouilles émettent des sons qui n’ont rien de commun avec le coassement des grenouilles en Russie. (Note de l’Auteur.)