L’Indésirable
L’INDÉSIRABLE
La sirène déchira l’espace vibrant de soleil trouble. Pour la seconde fois, la clameur emplit la rade aux flots jaunes, balaya le rivage que des palmiers métalliques agriffaient au ciel bas, à l’étouffante grisaille d’où la chaleur suintait. Elle courut à la surface de l’eau comme un halètement de bète marine, et les palétuviers aux racines tentaculaires frémirent le long du fleuve. Dans le miroitement des lianes, des serpents ondulèrent ; des glissements répondirent dans l’ombre de la jungle aquatique à l’appel du navire en partance. Un vol de perroquets jacasseurs fusa des cimes noires de la forêt dont la masse ondulait au loin vers des infinis de mystère et de menace.
L’Intercolonial était mouillé à l’embouchure du grand fleuve. Sur l’appontement, que l’eau baignait de clapotis gras, une foule polychrome guettait le départ. Des uniformes blancs, des casques, des madras orangés et écarlates. L’incandescence mate des flots crispait des visages jaunes de fièvre ou blêmes d’anémie. Des faces noires luisaient dans la blancheur amidonnée des coutils. Une négresse, les seins roides sous la colonnade safranée, la nuque lisse comme un fût d’ébène, soulevait au-dessus de sa tête un panier de fruits : des bananes jaunes, des mangues violacées et ces pommes de Cythère, pareilles à des confiseries peintes.
Le paquebot lança son dernier avertissement. Pas un cœur, le plus endurci, qui n’éprouvât, comme un coup de stylet, l’angoisse de ce hululement sans fin. La rauque traînée de son suscitait des adieux, des révoltes, des agonies. Les hommes de la forêt voyaient dans la brume du crépuscule s’évanouir le mirage confus des cités qu’ils ne connaîtraient jamais. Les hommes d’Europe sentaient se briser le dernier fil qui les liait à la terre natale, la terre lointaine où le vent ne souffle pas la fièvre.
Les jours de courrier, la colonie a le cafard, et lorsque le dernier flocon de fumée s’est dissipé à l’horizon, le retour est amer sous les palmiers.
À bord, un steward en veste blanche bousculait les fâcheux, une clochette à la main.
— On relève la passerelle.
Affolement à la coupée. Les canots quittèrent les flancs du navire, ces hautes falaises de goudron, marbrées de rouille, et qui traînent au-dessous de la ligne de flottaison des chevelures d’algues et de coquillages. Les écoutilles vomissaient des torrents d’eau. Une vibration parcourut la coque de fer, comme un cœur qui se déclenche.
Des robes claires glissaient le long de la passerelle. Les femmes des fonctionnaires étaient les dernières à quitter le bar où les officiers offraient les cocktails de l’escale.
— Au revoir ! dans un mois ! cria une jolie femme cramponnée encore à la passerelle. Puis elle se laissa tomber, affaissée dans ses mousselines au fond du canot qui allait la ramener à terre et tanguait sur sa bosse éperdument.
Des mouchoirs s’agitent.
Une dernière fois, la sirène clame.
— Ah ! çà, s’écria le commissaire, encore un passager ! Il ne manque pas de toupet, celui-là ! Est-ce qu’il nous prend pour un omnibus ?
Une pirogue glissait dans la direction du navire. Les disques noirs des pagayes alternaient rapides, en ailerons de requins. On distinguait un passager accroupi au milieu de l’embarcation, la tête dans ses mains.
Les matelots, qui s’apprêtaient à tirer sur les cordes de la passerelle, attendirent. La barque accosta. Un des rameurs s’approcha de l’inconnu et l’aida à se lever.
— Un malade ! fit le docteur. Il ne manquait plus que cela !
L’homme gravit les degrés oscillants de la passerelle. C’était un blanc, haute silhouette voûtée et chancelante, cramponnée d’une main à la rampe, de l’autre agitant un bâton qui tâtait le vide. Il portait une valise ravaudée avec des bouts de ficelle.
Le commissaire se fit rogue.
— Ouste ! cria-t-il, embarquez et vivement. Vous avez votre passage ?
L’homme, debout à la coupée, chercha sa poche d’un geste hésitant.
Hostilement, les passagers dévisageaient l’intrus. Il était vêtu d’un pantalon de toile jadis blanc, d’un veston noir maculé de taches. Un cordon graisseux s’enroulait autour d’un col élimé dont les pointes lardaient une peau flasque, jaune, hérissée de poils roux. Un panama informe, enfoncé jusqu’au nez, masquait le haut du visage. Il tendit son ticket du même geste étrange, avançant vers le commissaire une main blafarde qui semblait douée d’une curieuse autonomie. Elle n’allait pas franchement à son but ; on eût dit qu’elle flairait, tâtonnait » explorait dans l’air d’invisibles molécules, méfiante, subtile et molle tout ensemble.
L’homme tenait la tête basse. Il était de très haute taille, la poitrine creuse, la tête rentrée dans les épaules.
— Surinam ! dit le commissaire. Passager d’entrepont, gratuité de parcours. Bien ! Il est en règle.
L’homme fit deux pas, la canne en avant, puis s’arrêta.
— Ben quoi ! l’entrepont, c’est par ici, fit un steward de première.
L’homme ne bougeait pas.
— Qu’est-ce que vous attendez ? dit le médecin.
Un son rauque sortit d’une broussaille poivre et sel, qui avait peut-être bien été autrefois une moustache.
— Il parle anglais, dit le commissaire.
Le médecin s’approcha.
— Comment vous appelez-vous ?
Des voyelles confuses furent la réponse.
— Holywood, interpréta le steward, Jimmy Holywood.
Il ajouta :
— C’est un aveugle.
Pour confirmer la vérité de ces paroles, le passager souleva le paillasson qui lui servait de couvre-chef. Deux rondes lentilles jaunes masquaient l’horreur des orbites vides. Une femme murmura :
— C’est dégoûtant !
— Conduisez-le ! dit le commissaire.
Brinquebalant sa longue carcasse, l’inconnu disparut par l’étroit escalier de fer qui conduisait à l’entrepont.
— Drôle d’oiseau ! fit le commissaire. C’est l’agent de la Compagnie qui nous l’envoie. C’est lui qui est responsable. A-t-on idée de faire voyager ainsi un aveugle ? Et où va-t-il ? D’où vient-il ? A-t-il seulement des papiers ? Tout ça, c’est des embêtements pour nous, avec la police des escales. Surinam ! Surinam ! C’est très joli de délivrer des passages, mais encore faudra-t-il qu’on accepte le bonhomme au débarquement. Et si on refuse le colis…
— Dame ! remarqua le maître d’hôtel, si on le refuse, faudra le garder à bord… à moins de le jeter à la mer !
— Je m’en moque, assura philosophiquement le commissaire. C’est l’agent qui paiera.
L’ancre grinça. La pulsation des moteurs emplit de son rythme le vaste corps du navire, L’Intercolonial glissa d’abord assez lentement, puis accéléra son allure, porté par le flux descendant. L’appontement ne fut plus qu’un point sombre ; la colonie, quelques taches blanches entre de minuscules palmiers. Trois plongeurs gris rasèrent le fleuve d’où montait déjà la buée crépusculaire, messagers de la nuit.
Le fleuve écartait d’une poussée large ses deux rives couvertes de forêts. Sous les palétuviers, la terre et l’eau se confondaient sur de grandes étendues en un troisième élément, la vase, où grouillaient les caïmans et les pirayes. Des serpents se balançaient au-dessus de l’eau, semblables à des lianes empoisonnées, jaunes et noires, et parfois tournaient leur tête triangulaire vers le navire. Un vol d’aigrettes blanches vinrent se poser pour le sommeil, en flocons, dans les feuillages.
Un soleil rouge posé au bord de l’horizon, tête coupée sur un plateau, demeura quelques instants fixe. L’Intercolonial doubla le bateau, feu constellé d’astres. De grandes moires violettes coururent à la surface des eaux sur qui planait déjà l’esprit des primordiales ténèbres.
Le navire alluma ses feux : un œil rouge, un œil bleu, les fanaux des mâts. Il filait maintenant à bonne allure, laissant derrière lui, béant d’ombre, l’estuaire du Grand Fleuve et la jungle engluée d’une nuit poisseuse grouillante de meurtres et de spasmes.
L’aveugle devait sans nul doute être le dernier homme a nourrir le préjugé de la couleur. Cependant Holywood se jugea offensé par la promiscuité de l’entrepont, peuplé à peu près uniquement de passagers noirs. Une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants sont couchés là pêle-mêle, les plus heureux sur des chaises-longues, les autres sur les planches. Une ampoule jaunâtre jette une vague lueur sur le fouillis des corps d’où monte une odeur fade et sùrie. Les haleines se confondent, les soupirs, les plaintes se mêlent en un râle étrange qu’emporte le vent du large. La nuit tropicale caresse de ses brises tièdes les échines moulues, les jambes endolories, aiguise les désirs, irrite les fièvres. L’entrepont connaît d’étranges histoires. Dans l’ombre saigne une robe rouge ; un madras jaune luit comme une fleur vénéneuse ; dans le coin le plus obscur, vivent deux prunelles blanches immobiles et rondes. Parfois quelque passager de première classe, agacé par l’insomnie, laisse plonger son regard, du haut du pont, dans ces ténèbres bondées d’une chair servile que le caprice de la mer et la dureté des hommes travaillent sans merci.
Il est probable que la carcasse disproportionnée de Jimmy Holywood abritait une âme délicate et que l’ignoble spectacle de l’entrepont l’emplissait de trouble et de dégoût. Dans la grande rumeur nocturne des machines, des houles lacérées par l’étrave, du vent dans les cordages, dans cette sourde orchestration de l’océan et du voyage, on pouvait distinguer le tac-tac incertain d’une canne. Une têle émergea au niveau du pont des premières classes ; un long corps dégingandé surgit et, quelques» instants plus tard, l’aveugle confortablement installé dans un rocking, roulé dans une couverture oubliée, ronfla. Et la mer des Caraïbes berça le sommeil du sage.
Rêvait-il que, par quelque miracle du Dieu protecteur des infirmes, il lui était donné de marcher sur les flots, sans le secours d’un bateau à vapeur ? En tout cas, il se réveilla brusquement avec une impression de fraicheur agréable aux pieds. Les cataractes du lavage matinal ruisselaient sur le pont ; des hommes d’équipage, pieds nus, manœuvraient le faubert. L’un d’eux cria à l’aveugle :
— Gare-toi. Tu vas t’enrhunicr.
Docile à ce conseil, Jimmy Holywood regagna sur le gaillard d’avant la place qu’il occupait la veille. Il s’assit sur un rouleau de cordages, sa canne entre les jambes. Quelques goélands jouaient autour du navire ; il ne pouvait voir leurs taches éblouissantes sur le bleu lessive des flots, sur l’azur cendré du ciel, mais leurs cris rauques parvenaient à ses oreilles. Toujours ombré par l’informe panama, son visage était tourné vers la mer et les grosses lunettes braquaient sur l’horizon leur scintillement vide de tout regard. Que cherchait-il dans cette immensité ? Il connaissait d’elle son haleine salée, aux jours de grandes brises, et la bouffée visqueuse et chaude des après-midi tropicaux, le souffle d’étuve qui monte de la mer embrasée. Il connaissait aussi les mille rumeurs des flots, leurs crissements sous l’étrave, leurs froissements de soieries, le clapotis des grains, le calme de plomb, précurseur des cyclones. Il savait distinguer les indices ignorés des clairvoyants obtus, l’heure de midi, le crépuscule et les ténèbres ; peut-être même percevait-il le déchirement des flots dans l’enfantement des aurores et leur déploiement de suaire, lorsqu ils ensevelissent, le soir, un astre pourpre et tronqué.
La cloche des repas le tira de sa contemplation.
Paisiblement, guidé par son baton, évitant avec soin les nombreux obstacles dont l’avant était semé, anneaux de fer, câbles, madriers, il se dirigea vers la salle a manger de troisième classe et prit une place que personne ne lui désignait.
— Ah çà ! mais c’est un passager d’entrepont ! grogna le steward.
— Bah ! laisse-le, dit un camarade, tu ne vois pas qu’il est infirme ?
Jimmy Holywood mangea à sa faim et but à sa soif. Puis il regagna l’avant et reprit sa faction face à la mer. Le soir, on entendit de nouveau sur le pont le martellement indécis de la canne. Le commissaire lorgnait l’aveugle d’un ceil torve.
— Il est chez lui, dit-il avec mépris. Il ne se gêne pas ! Il va partout comme un payant !
Il ne le chassa pas ; mais son regard se détacha difficilement de cette grande forme sombre et voûtée qui allait et venait le long du bastingage.
— C’est drôle, remarqua le docteur, est-il aveugle ? est-ce un farceur ? il faudra que je examine.
— Et d’où sort-il ? ajouta le commissaire. Personne n’a vu ses papiers.
— Si on l’interrogeait ? insinua un passager.
— Mais il ne parle qu’anglais !
— Qu’à cela ne tienno ! Je puis vous servir d’interprète. L’empressé aborda Jimmy en lui posant la main sur l’épaule.
— Please, man, — I am commissary on hoard… Avez-vous vos papiers ?
L’aveugle, sans répondre, plongea sa main dans l’intérieur de son veston et retira une liasse crasseuse.
— Papers, yes, fît-il d’une voix profonde pareille à un borborygme.
Le commissaire, le docteur et le passager se précipitèrent sur cette manne sordide. Ils tenaient entre leurs mains de vieilles cartes postales maculées dont l’une représentait London Bridge, une autre vous transportait à San Francisco, et une troisième offrait une image imparfaite de M. Lloyd George parlant aux grévistes ; un calendrier périmé, quelques lettres indéchiffrables dont le papier usé était devenu une véritable pelure d’oignon ; deux enveloppes dont l’une portait l’adresse d’un certain Olivarez Domingo, calle Juan, à Santiago de Cuba, et l’autre d’une Mrs Hawkesbury, 7th Street Broadway, qui avait peut-être joué un grand rôle dans la destinée du porteur. Quand aux pièces d’identité, néant. Toutefois le commissaire mit la main sur un vieux passeport Figné du ministre de Suède et délivré au nom de Jimmy Hoiywood, attestant que le titulaire était né en Californie, de parents Scandinaves, sans en préciser davantage la résidence et la profession.
L’interprète amateur ne se décourageait pas facilement. À toutes ses questions deux ou trois borborygmes auxquels les plus éminents linguistes eussent été bien empêchés de donner un sens, furent les seules réponses. Le passager conclut avec dépit :
— Cet homme n’est pas Anglais.
— Ma foi, dit le commissaire, il se débrouillera avec la police hollandaise. Je m’en lave les mains.
Aux grandes houles vertes du large succéda un clapotis jaune marbré de taches violettes. Le ciel livide filtrait des rayons mortels.
L’Intercolonial ralentit sa marche pour recueillir le pilote qui devait le guider le long de la rivière. Un petit bateau rouge portant en lettres blanches sur son bordage : Surinam River, se balançait, pas plus gros qu’une bouée, sur la nappe aveuglante de l’eau. La terre émergeait au ras des tlots, sombre ligne pointillée d’arbres menus, brousse inhumaine, hostile, qui fuyait vers un infini meurtrier. Des poissons volants éblouissaient d’un éclair l’immobilité de ce monde figé dans une torpeur de genèse, immobilité apparente sous laquelle on devinait le glissement des squales, la palpitation des méduses, l’ondulation charnue des algues et les fermentations myriadaires des mers chaudes.
Le navire avança le long d’un chenal limoneux, jalonné de bouées. Une vapeur d’étuve embuait les visages, trempait les vêtements de toile. Les passagers fuyaient les cabines chauffées à blanc et cherchaient en vain un refuge sur le pont qu’aucun souflle ne rafraîchissait.
Surinam et sa ceinture de palétuviers apparurent. Blanches maisons coloniales enfoui esdans les palmiers, les manguiers et les bananiers aux feuilles grasses, cases de lianes tressées, entrepôts, docks encombrés de ballots de riz et de pyramides de bois de rose dont l’odeur, suave jusqu’à l’écœurement, arrivait sans le secours d’aucune brise, à travers la moiteur de l’espace. Le ciel blême opprimait cette cité que le trafic avait peuplé d’une multitude sans âme.
Un canot accosta. La Santé et la police montèrent à bord. Le chef de la police était un mulâtre vêtu avec cette élégance équivoque que possèdent en propre les hybrides de toutes les races. Sa cravate etait de soie mauve ornée d’une énorme pépite ; il portait, non le casque, mais un canotier de paille sous lequel luisaient des yeux vifs et sournois. Le commissaire l’entraîna au bar et fit apporter des cocktails. Le chef de la police était un puissant personnage dans ce carrefour du monde où toute une écume se rassemble, comme la sanie dans le remous d’un fleuve. Il fermentait, dans ces rues, bordées de maisons proprettes conservant dans leur architecture de lattes et de plâtres, sous le soleil tropical, quelque chose de la fraîcheur hollandaise, il fermentait là toute une levure de Chinois, d’Hindous, de Maltais, de nègres des Antilles, une pègre bariolée, loqueteuse, vomie par tous les cloaques de l’univers et que grossissait encore le flot dns évadés de la Guyane.
Le chef de la police avait l’œil sur tous et sur chacun, sur les Chinois aux larges pantalons de soie noire, sur les Maltais aux casquettes graisseuses et sur les Hindous aux longues barbes grises, enturbannés, pieds nus dans leurs souliers éculés, guenilleux au front chargé de majesté sacerdotale, qui, le jour, gouvernent en des taudis des négoces indéterminés et, la nuit, président, dans des sanctuaires de fortune, des réunions auxquelles l’Européen est rarement convié. Il avait l’œil sur les cases au seuil desquelles, assises et silencieuses, guettent les mulâtresses couleur de noisette et les négresses a la peau de satin, prêtes à abaisser, pour un demi-goulden, un fort peu discret rideau de fibres de palmes ; sur les débits de tafias et sur les sombres asiles où les coolies chinois s’entassent, la nuit venue, le long des nattes, tétant le bambou, comme des nouveau-nés gloutons ou comme des sages comtempteurs de la réalité, avides de griller leurs songes, à la lueur basse d’une lampe, dans un nuage odorant l’amande, dont les spirales leur ouvrent, en une bouffée, les portes du Nirvana.
Le chef de police connaissait bien des visages. Des milliers avaient passé devant ses yeux, tandis qu’indolent et gouailleur, les lèvres pincées sur une cigarette, les jambes croisées, il cinglait de son insolence de métis ces faces menteuses, révoltées ou serviles qui hantent la lisière malsaine du Sud-Atlantique. Il en connaissait des blanches et des noires, des jaunes et des rouges, les unes creusées par la fièvre, d’autres bouffies par le lymphatisme, d’autres plissées de grimaces, d’autres balafrées d’aventures ; il connaissait les stigmates du crime, du vice et de la misère, les méplats saillants, les mâchoires carrées, le menton fuyant des faibles, les gueules de singes, les museaux de renards, les mufles de tigres. Et ce lamentable cortège de faces humaines, travaillées par un destin qui sculpte sur elles, d’un pouce inlassable, toute l’horreur tragique de la vie, n’avait jamais provoqué chez lui autre chose qu’une moue dégoûtée et qu’un jet de salive, de biais.
Aussi cligna-t-il imperceptiblement un œil plein de souvenirs, lorsque la longue carcasse de Jimmy Holywood, remorquée par le maître d’hôtel, comme un voilier démâté par un vilain rafiot crachotant, échoua devant la cravate mauve et la pépite dénuée de modestie de M. le chef de police. Mais le commissaire du bord, esprit naturellement et professionnellement borné, ne remarqua rien et crut bon d’expliquer :
— Cet homme nous est arrivé, muni d’un parcours gratuit délivré par l’agent de la Compagnie. Je n’ai pas à discuter les actes de cet agent, qui d’ailleurs en est pleinement responsable, mais je dois avouer que j’ignore quel est ce passager, d’où il vient et où il va. Il parle un anglais impossible…
Le chef de la police décolla un instant sa cigarette, plaquée au coin de sa bouche lippue, et la recolla aussitôt. Entendait-il par cette manifestation exprimer un doute sur les connaissances linguistiques du commissaire ? Il n’est pas permis de l’affirmer avec certitude.
L’interprète amateur qui avait en vain tenté d’approfondir les origines et les desseins de Jimmy Holywood, passa sa tête par un hublot, souhaitant au fond de son cœur humilié voir le chef de la police échouer, comme lui, dans son interrogatoire.
— Asseyez-vous, ordonna ce dernier.
Et Jimmy Holywood, impassible derrière ses besicles, s’assit ; puis, automatique, tendit la liasse graisseuse qui enfermait le secret de sa vie confuse.
— Gardez, grogna le chef de police, sans décoller sa cigarette, gardez, vous pouvez garder.
Les mains arc-boutéees au-dessus du cocktail doré, la lippe narquoise et l’œil fixe, le mulâtre s’inclina vers l’aveugle assis de l’autre côté de la table. Sans que bougeât la cigarette, d’où filait une spirale bleutée vers le nougat enluminé du plafond, l’astucieux policier sifflota entre ses lèvres quelques mots d’une langue que ni le commissaire ni l’amateur interprète n’avaient garde d’entendre.
Si les traits de l’aveugle avaient pu refléter quelque émotion intérieure, peut-être auraient-ils trahi quelque surprise. Mais le visage de Jimmy était pareil à une maison aux fenêtres murées.
Un court dialogue s’engagea. Si le commissaire eût fréquenté plus souvent les soûles et les offices de son navire, il aurait reconnu le bizarre langage du Tropique, mélange d’anglais et de français, déformé par le zézaiement créole, riche des vieux mots savoureux qui font songer au temps où les caravelles des gentilshommes de fortune cinglaient vers les Barbades, le dru langage des boucaniers qui sent la poudre à mousquet, le tafia et la saumure.
À vrai dire, Jimmy Holywood ne répondait que par des grognements inarticulés, mais il ne semblait pas impossible que ces deux personnages se fussent déjà rencontrés quelque part dans le vaste monde. Pour conclure l’entretien, le chef de police eut un geste bref de sa main droite baguée d’or vierge, geste qui signifiait pour le moins clairvoyant des spectateurs : « Allez-vous faire pendre en tout autre lieu. » Il signifiait aussi que Mr Jimmy Holywood était une vieille connaissance, mais que sa présence sur le territoire de Sa Majesté n’était pas d’utiiité publique : en conséquence de quoi, le chef de police priait conrtoisement le commissaire de vouloir bien garder à son bord ce passager, ses besicles et son bâton.
Là-dessus, le mulâtre se leva, aspira d’un trait le restant du cocktail, fit claquer sa langue, salua et sortit.
— Sacrebleu, hurlait le commissaire, je vais le f… pardessus bord, cet aveugle de malheur ! Est-ce qu’ils vont me le refuser partout ?
Que Sa Majesté la Reine des Pays-Bas, en la personne d’un policier mulâtre, refusât de laisser débarquer Jimmy Holywood sur ses terres, il n’y avait pas de quoi faire sortir l’aveugle dt sa ténébreuse impassibilité. Il avait, à tout hasard, dans l’éventualité d’une improbable descente, porté son bagage auprès de la coupée ; il reprit avec la même indifférence cette valise, compagne délabrée de ses pérégrinations et dont l’état témoignait qu’elle avait fidèlement et douloureusement servi. Qualifier de valise ce rouleau difforme, amarré comme une vieille gabarre de cordes effilochées et de lambeaux de cuir, défoncé, crevassé, ravaudé de pièces de toile d’une polychromie patinée par le vent et la poussière, qualifier ce sac à hardes de valise, c’est proprement porter atteinte à la dignité de ces somptueux bagages de cuir, ornés de cuivres et parfumés, dont le cosmopolitisme s’avère en étiquettes bigarées, ou de ces boites de Pandore dans lesquelles une diplomatie avisée entasse, avec le sort des peuples, des chaussettes de soie et des cigarettes d’Égypte. De pareilles comparaisons ne sont pas à l’avantage du fourretout qui abritait la fortune de Jimmy Holywood.
Et pourtant, cet objet dégageait un charme mélancolique et n’était pas dénué d’une personnalité qui manque souvent à des choses et à des gens d’un luxe plus raffiné. Ses flancs rapetassés conservaient l’horreur des hôtels garnis, des bouges coloniaux grouillants de vermine, des bas-flancs, des nattes souillées, des molles couches de terre battue sur lesquelles Mr Holywood avait dû reposer son échine osseuse et la lassitude de ses vagabondages. Elle était éloquente, cette valise. Elle disait les entreponts empuantis, les jours de gros temps, la suffocation des cales, la détresse des haltes sur les grand’routes de l’Océan, sur ces routes que sillonnent les transports bondés d’un bétail d’émigrauls. Elle disait toute la misère des errants sur la face des eaux et sur la face de la terre, et la nostalgie sous des cieux impitoyables.
Mais elle disait aussi la rumeur des ports, le grincement des treuils et des ancres, l’enivrante amertume des départs, l’éternelle aventure de l’inquiétude humaine, ballottée par toutes les houles et tous les ressacs, d’une rive à l’autre du monde. Les poussières nauséabondes qu’elle avait pu ramasser au hasard des escales, le vomissement de l’ivrogne et le crachat de la canaille, la souillure des cités et de la terre, tout cela fondait, corrodé par le sel purificateur qui avait décoloré ses fibres. Cette valise sentait l’Océan ; elle était vénérable et chargée de souvenirs, comme une besace de pèlerin.
L’aveugle souleva la précieuse valise et, toujours guidé par sa canne, s’achemina vers l’avant. Lorsqu’il eut regagné sa place favorite à bâbord contre le bastingage, il s’étendit pour une sieste, le visage abrité par les ailes de son panama.
Ce confort provisoire semblait le satisfaire. Se souciait-il de la destination problématique de son voyage ? C’était peu probable, car il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil égal et réparateur sous le feu du ciel équatorial.
Peu à peu, l’aveugle prit possession du navire.
Le commissaire avait d’abord parlé de l’abandonner sur un point de la côte, avec trois boîtes de conserve, de le mettre à la cale, et, solution suprême, de le balancer aux requins. Mais aucune de ces décisions, qui provenaient plutôt d’un jugement inconsidéré que d’une férocité naturelle, ne fut mise à exécution.
— Est-il bien aveugle ? demanda un jour le perspicace Sarkis, un Syrien aux favoris noirs bleus, au nez courbe, au long visage osseux, marchand de tout, comme ses frères du Liban dont les patientes fourmilières ont émigré de l’Orient vers les rivages d’un Occident propice aux négoces.
Cette question amena une protestation immédiate du premier maître mécanicien.
— S’il est aveugle ! Je l’ai vu enlever ses lunettes. Monsieur, comme je vous le dis et derrière il y avait deux trous… Oh ! pas jolis du tout à regarder !
— Pourtant, insinua l’amateur interprète qui avait gardé une dent à Jimmy, il se dirige sur le bateau avec une sûreté qui ferait envie à bien des gens doués d’une bonne vue.
— Bah ! fit le mécanicien (un marin courtaud, dont le visage recuit par les chambres de chauffe était rouge et râpeux comme une brique de four), il n’en est pas à son premier voyage.
— Comment le savez-vous ?
— Cela se sent. Sa démarche en dit long. Il tangue avec le tangage et roule avec le roulis. Tout de suite il a repéré le navire, depuis la dunette jusqu’à la cale. Il connaît son rafiot comme pas un.
Comme pour confirmer ces paroles, la longue carcasse de Jimmy apparut, surgie du gaillard d’avant.
— Il est partout, chuchota le mécanicien ; hier, je le rencontre près des machines ; ce matin, je le découvre rôdant autour de la timonerie. Cette nuit, l’officier de quart l’aperçoit essayant de monter sur la passerelle. Mais son poste préféré, c’est ce tas de cordages que vous voyez là-bas, à l’avant, un bon coin sous le vent où il reste des heures, appuyé au bastingage et regardant quoi ? — regardant rien, le pauvre diable 1
Il ajouta, rêveur :
— On dirait qu’il l’aime, le bateau, qu’il le pelote. Il s’y trouve bien.
— Mais, objecta l’interprète amateur, il faudra bien qu’il descende quelque part. La Compagnie ne peut pas le transporter de la sorte, indéfiniment.
— Il est plus facile d’embarquer que de débarquer. L’agent l’a accepté ; la Compagnie est responsable. Si les escales le refusent, il restera à bord, — nourri et logé, en Père Peinard.
— C’est un bon truc, dit quelqu’un. Avez-vous beaucoup de clients de cet acabit, à bord ? Ils ont trouvé le filon pour voyager gratis !
Le marin ne répondit pas tout de suite, puis comme s’il se parlait à lui-même, ses yeux fixés sur un palan :
— Il en passe tant sur l’Intercolonial, dans c’pays-ci.
« C’pays-ci, » c’était l’immensité bleue de la mer des Caraïbes et de la mer des Antilles, les eaux jaunies par la boue des grands fleuves, les mornes rivages des palétuviers, les îles volcaniques couronnées de nuages dont les criques abruptes abritèrent jadis les coureurs de la Mer, cette vaste zone chaude où grouillent aujourd’hui les sang-mêlés de toutes les races.
— Ce que j’en ai vu, de ces types dont on ne sait ni où ils vont, ni d’où ils viennent. Y en a pas mal parmi eux qui ont coupé les palétuviers de la pénitenciaire, en Guyane. Mais dame, on ne les arrête pas toujours. On n’est pas des flics. On n’est pas sûr… Je me doute bien que chaque fois qu’on descend le Maroni, on en emporte quelques-uns dans la cale. Un voyage dans la cale, vous ne réalisez pas, hein ! Si vous saviez ce que cela veut dire, vous comprendriez qu’il n’y a guère d’amateurs pour ce genre de tourisme. Mais, ma foi ! cela vaut encore mieux que le bagne et la chiourme pas vrai ?
Il conclut, philosophe :
— Quand on navigue, on ne sait ni qui vit ni qui meurt. Par ici, sous les tropiques, ce n’est pas comme dans les villes d’Europe où il faut des tas de formalités et de paperasses pour naître et pour mourir. La-bas, chacun a son étiquette, chacun est repéré, classé, immatriculé ; on ne lève pas le doigt sans faire sonner une clochette. Ici, tu vas, tu viens, tu crèves, qui s’en soucie ?
Et apitoyé :
— C’pauvre bougre d’aveugle, qui s’en soucie ? Personne n’en veut ! Fallait pas le prendre à bord. Les Anglais de Dcmerara ou Trinidad, vous croyez qu’il vont l’accepter ? Ils ne sont pas coulants, les gars, rapport aux débarquements. Alors on le déposera à la Martinique, à l’arrivée. Et quand il crèvera de faim, il n’aura qu’une ressource : réembarquer. Il sera tour à tour Américain, Suédois, Espagnol, Hollandais, bon pour taper d’un rapatriement tous les consulats de l’univers et essuyer tous les entreponts de tous les bateaux de toutes les compagnies.
— Alors, ce serait une espèce de juif errant de la mer, glissa finement un passager qui avait de la littérature.
— Ma foi ! peut-être bien, fit le mécanicien qui saisissait mal ces nuances.
Jimmy Holywood s’installa dans une existence confortable et méditative. Le personnel du bord s’était accoutumé à sa présence multiple et la supportait. La plupart des hommes d’équipage étaient des noirs insouciants et considéraient avec une curiosité un peu craintive ce blanc solitaire, privé de la force de ses yeux, qui se dirigeait dans les dédales du navire avec une étonnante maîtrise.
— Tu verras qu’on le découvrira un de ces matins au sommet du grand mât, grommela le steward préposé à l’entrepont.
Pour lui éviter sans doute de choisir pour gite nocturne une place aussi périlleuse, le steward prit l’aveugle par le bras et le conduisit dans l’infirmerie déserte. Dans la petite salle blanche, des couchettes se superposaient. Le noir saisit la main de Jimmy et lui fit toucher le drap.
— Un lit, expliqua-t-il.
— Well ! grogna l’aveugle !
Le soir Jimmy ronfla de ses rauques poumons dans un vrai lit.
Les passagers entouraient l’indésirable d’une curiosité méfiante, il était malaisé de ranger l’aveugle dans une de ces catégories sociales qui permettent de parquer l’humanité en quelques stalles étiquetées par les préjugés et les conventions. ! Il était misérable et loqueteux ; mais la pauvreté de ses vêtements décelait cependant une correction ancienne. Le faux col est un des grands signes distinctifs dans le troupeau : il marque un degré important dans l’étiage des couclies humaines ; des multitudes périssent sans atteindre à sa blancheur amidonnée ; Un faux col, même sale, est l’indice d’une relative aristocratie. Une considération, infime, soit, mais réelle, venait à Jimmy de son tour de cou d’une c indeur douteuse. Un morceau de toile roidc empêchait de le rejeter d’un tourne-main dans le tourbillon anonyme des gueux qui ne sauraient prétendre h cet accessoire indispensable de notre civilisation. D’autre part, son infirmité provoquait une vague compassion. Pourtant, malgré le témoignage du premier maître mécanicien, quelques-uns persistaient à croire que sa cécité n’était que partielle ou feinte.
— C’est peut-être un espion, chuchota quelqu’un.
— Bien probable, reprit un autre ; il a un type germanique bien marqué.
— On devrait fouiller sa valise, suggéra une femme de fonctionnaire.
— Ma foi, acquiesça le commissaire, j’en ai’bien envie, une de ces nuits. On trouverait peut-être le mot de l’énigme.
On décida que si l’indésirable ne pouvait débarquer à Demerara, on pratiquerait une fouille dans la vieille valise. Personne n’éleva d’objection.
Cependant, Jimmy avait repris sa faction, scrutant de ses prunelles vides la mer d’où montaient déjà les fumées crépusculaires. Sans doute percevait-il, dans les profondeurs de son être muré à la lumière, la transformation de l’univers qui du jour torride passait lentement à une ombre veloutée, lamée de moires violettes et de grandes coulées d’or. Il la devinait dans mille vibrations imperceptibles à ceux dont les sens ne se sont pas aiguisés dans les ténèbres, dans la palpitation innombrable de l’air et des flots, dans le relâchement de toutes les molécules que baignait la détente vespérale, l’attente du repos et de la fraîcheur nocturne. La brise soufflait de l’Ouest. Sur l’horizon, si rarement pur dans les zones chaudes, pesait un cercle de nuages sombres d’où fusaient des gerbes de rayons, pareilles aux cornes d’un Moïse englouti.
L’aveugle tenait entre ses doigts un morceau de filin, débris de gréement ramassé au hasard d’une de ses courses à travers le navire. Il caressait la tresse rugueuse avec la délicatesse d’un amoureux ou plutôt avec la tendresse d’un artisan pour un outil dont il a été longtemps privé et qu’il retrouve un jour de chômage. Il faisait glisser entre sos mains velues aux ongles mal taillés et noirs la corde qu’il enroulait, déroulait, palpait, fibre par fibre, avec la dextérité d’une habitude depuis longtemps acquise.
Il fit, défit et refit à plusieurs reprises un de ces nœuds qui permettent aux marins d’amarrer la voilure et de la larguer sans retard. Il tàta son ouvrage d’un pouce expert. Il y avait de la volupté dans ce geste, un de ces gestes où tout un passé est inclus.
L’officier de quart observait l’aveugle, de la dunette. La mimique du bonhomme l’intriguait, ses interminables stations au bastingage, l’intérêt qu’il portait à la manœuvre et à tous les menus faits de la vie du bord. Il vit les doigts habiles à nouer et dénouer la fibre rude. — Mâtin ! songea-t-il. Quel drôle de bonhomme I On dirait qu’il est du métier ; il sait faire une épissure.
Ce fut par une fin de journée Orageuse, que le navire mouilla dans la rade de Demerara, à quelques brasses des docks où s’entassaient les barils de rhum, les piles de bois de rose. Un soleil rouge avait brusquement sombré à l’embouchure de la rivière irisée de coulées mauves ou vertes, laissant derrière lui une aire fumeuse où fusaient encore quelques rayons. Le crépuscule tropical est bref. La nuit s’abat comme un poing. Les ténèbres du ciel et de la mer se rejoignaient, tranchées par une bande sanguinolente qu’incisaient des palmiers menus aux feuillages métalliques. Un joug de plomb pesait sur la colonie lointaine. Un esprit taciturne rôdait à la surface des eaux, sous la voûte, de plus en plus sombre, d’un ciel que nul astre n’étoilait encore. Des éclairs ouvraient leur sillon livide dans des gouffres d’ombre aussitôt refermés. Une file de lampes piqua de points d’or la lisière noirâtre de l’eau. Les hommes, haletants de la journée chaude, attendaient qu’un souffie se levât de l’Océan et vînt rafraîchir leur terre fumante de fièvre.
À bord régnait l’animation des courtes escales. Des pirogues accostèrent, éclairées de chandelles plantées dans des cornets de papier huilé et dont les lueurs vacillaient sur la poix liquide, pareilles à des astres follets. Des noirs musclés au rire blanc se bousculaient sur la passerelle. Le pont regorgeait de visiteurs, de marchandes de fruits avec leurs corbeilles jaunes, de —vendeurs de perroquets et de caïmans empaillés, puant la colle.
— Vont-ils nous le prendre ? demandait le commissaire, les yeux fixés sur Jimmy Holywood, qui, docile, sa valise à la main, son bâton de l’autre, s’apprêtait à l’inquisition et songeait à un improbable débarquement.
Le petit salon du bar revit l’aveugle debout en face d’un monsieur fort correct et dont le coloris poussé h la ilamme décelait un goût prononcé pour le whisky. Mais l’alcool n’avait pas encore noyé l’éclat vif de deux yeux d’acier cachés sous une broussaille de sourcils. De lourdes paupières battirent deux ou trois fois, et cela suffit pour que Jimmy Holywood ne reçût aucune invitation à s’asseoir. Les papiers crasseux ne furent pas non plus appelés à la lumière. L’amateur de whisky articula ces simples mots :
— Lidésirable !
Et sans préciser davantage son jugement, passa à l’examen de quelques Syriens, d’un Chinois et d’une négligeable portée de nègres.
Le commissaire tenta en vain d’obtenir quelques explications. L’Anglais s’obstinait :
— Impossible. Tout à fait impossible. La colonie n’accueille pas d’indigents.
Et il souriait, comme quelqu’un qui en sait plus long qu’il n’en a l’air et comme s’il ne lui déplaisait pas de jouer un bon tour à la Compagnie.
— Nous voilà encore avec ce diable d’aveugle sur les bras et cela jusqu’à la fin du monde, hurlait le commissaire.
Et Jimmy continua son voyage.
Il vivait dans l’intimité des choses du bord. Il humait l’odeur du pont mouillé, après le lavage matinal, et le parfum de varech que dégage le câble de l’ancre quand on l’a retiré des profondeurs. La nuit venue, il se glissait parfois sur le spardeck et se penchait longuement sur le gouffre au fond duquel ronflent etï’ougeoient les machines. Il demeurait ainsi des heures, accoudé au parapet de fer, le visage brûlé par les bouffées du brasier enfoui dans le ventre du navire, les oreilles bourdonnant du rythme des moteurs. Une vie profonde habitait les entrailles enflammées où des hommes nus attisaient des montagnes de houille dans l’enfer des chambres de chauffe. Les machines avaient une voix, mille voix, et gémissaient, soufflaient comme des bêtes à l’effort. Le vrombissemert des turbines formait la base orchestrale de cette symphonie du fer, du cuivre et de la vapeur. Seuls, les hommes à la peine étaient silencieux ; ou bien leur ahan se fondait dans l’énormo vibration du métal, la pulsation des pistons et des bielles, le claquement des valves, le sifflement des soupapes, la clameur unanime de ces forces brutales accouplées par l’esprit, esclaves dociles de l’inquiétude humaine. Tout le navire vibrait dans la détente des muscles d’acier enlevant allègrement ses cinq mille tonnes à travers les solitudes du vieil Océan, sous les étoiles fourmillantes qui ont vu la genèse des eaux et enchanté les races englouties. Et, se détachant sur ce halètement d’airain, montait la modulation lugubre du « steam » pareille à la nénie monotone d’un chœur à deux voix, pareil à un chant de rameurs harassés, de multitudes épuisées par des labeurs millénaires et balayées vers la mort.
De ses mains étendues, l’aveugle palpait les ténèbres. Chaque objet l’aidait à reconstituer l’ensemble de ce formidable organisme à la vie duquel il semblait s’associer chaque jour davantage. Le fût lisse d’un mât, la rugosité d’un cordage, la courbe d’un anneau, lui donnaient des joies obscures.
Le bord avait beaucoup ri de la fureur du commissaire. L’aveugle devenait sympathique. Un jour qu’il passait près de l’escalier qui conduit au salon, il manqua de tomber. Le docteur du bord le saisit dans ses bras.
— Pauvre diable ! dit-il avec bonhomie, en frappant sur l’épaule de Mr Holywood.
Et il ajouta :
— Sans moi, tu te cassais le cou.
Avec cette gratitude égoïste du bienfaiteur pour l’obligé.
Il prit dès lors Jimmy sous sa protection.
Pourtant, M. le commissaire persistait dans son désir de pratiquer une petite perquisition dans les bagages de Mr Holywood. Une nuit, comme l’aveugle dormait sur une couchette de l’infirmerie, la valise posée à son chevet, l’honorable agent de la Compagnie, animé d’un zèle plus que professionnel, se glissa comme un cambrioleur jusqu’au lit de Jimmy, armé d’une lampe électrique. Il atteignit l’objet de sa recherche et se disposa à explorer le contenu tout à son aise.
Une certaine émotion l’envahit, sur le point de forcer la serrure, opération qui d’ailleurs ne demandait ni un grand effort, ni une grande habileté. Le commissaire ne céda pas à cette faiblesse momentanée ; il plongea ses mains dans un tas de bardes douteuses, mais ne retira de ce porte-manteau de pauvre rien qui pût l’éclairer sur lénigmatique personnalité de l’aveugle ; des vêtements en loques, des chaussures éculées, un savon plié dans un morceau de journal, pas un papier, pas une lettre. Un paquet enveloppé de gros papier et de ficelle retint son attention. Il se brisa les ongles sur les nœuds, mais découvrit deux objets étranges : un sextant rongé de vert de gwis et une vieille casquette bleue, ornée de trois galons et d’une ancre dont l’or était rongé par l’humidité, liien n’indiquait en apparence quel avait été leur possesseur. Le commissaire examina la casquette avec tout le soin d’un bon policier et rabattit la bande de cuir qui doublait les bords. Il lut à la lueur de sa lampe de poche ces mots : Peter Brandt, cap., Vega ; une date suivait, illisible.
L’aveugle poussa un profond soupir et le commissaire, redoutant qu’il ne sortit de son sommeil, refit hâtivement le paquet, ferma la valise, et s’enfuit comme un voleur. Le lendemain, il fit part de sa découverte au docteur et au premier maître mécanicien ; aucun d’eux ne trouva là de quoi éclairer le mystère.
Et Jimmy Holywood, rejeté par toutes les polices de toutes les escales, demeura l’hôte forcé du navire jusqu’au jour où celui-ci pénétra dans la rade étouffante de Fort-de-France.
L’Intercolonial n’allait pas plus loin. Les ordres n’étaient pas encore venus. Mais il était vraisemblable qu’il serait désarmé et séjournerait quelque temps au radoub.
Les derniers passagers débarqués, l’aveugle resta seul à bord, attendant que les autorités, barbares ou clémentes, décidassent de son destin.
La congestion menaçait le commissaire, homme de tempérament sanguin et de verbe intempérant.
— Sacré aveugle ! criait-il. On ne peut pourtant pas l’envoyer au radoub, lui aussi. Le débarquer purement et simplement, et adieu je t’ai vu ! Pas possible non plus. La Compagnie est tenue de le ramener à son point de départ. Et pas de retour avant un mois.
— Il faut l’envoyer à l’hôtel, suggéra le maître mécaniclen. Je connais un petit bouchon où il sera bien logé.
— Aux frais de la Compagnie, naturellement ?
— Dame !
Jimmy Holywood était affalé dans son coin favori à l’avant bâbord et ne se souciait pas plus de débarquer que de faire harakiri avec son couteau de poche. Un stew^ard délégué par le commissaire le prit par le bras.
— Allons, mon vieux ! il faut descendre a terre. L’aveugle courba la tête un peu plus bas encore. Le steward prit la vieille valise. Tous deux descendirent la passerelle et s’acheminèrent le long des quais charbonneux encombrés de barils où flottait une odeur de rhum à griser un mort.
— Te plains pas, vieux frère, disait le steward. T’as pas à t’en faire. Te voilà logé, nourri, blanchi, aux frais de la princesse, tout le temps que tu resteras ici. Veinard !
Jimmy balançait son long cou comme un âne chargé d’un bât trop lourd. Décidément, le débarquement ne lui disait rien de bon. Il suivit toutefois son guide jusqu’au modeste établissement que la charité mal gracieuse de la Compagnie lui avait octroyé pour gîte.
Le lendemain, le steward l’aperçut, assis sur un cabestan du port, la canne entre les genoux, et tenant une conversation animée avec un matelot roux aux larges braies à la mode des marins d’Amérique.
— Parie qu’y songe encore à s’défiler, c’t amateur-là, grommela l’homme.
Au Cercle, le commissaire contait l’histoire de l’aveugle.
— Pauvre bougre ! c’est entendu. Mais enfin, ce n’est pas une raison pour le promener à l’œil ! L’agent est responsable. Tant pis pour lui !
— Le plus fort, ajouta-t-il, c’est que le bonhomme ne doit pas être à son premier coup. Drôle d’oiseau, vous savez. Pas un papier.
Il raconta la fouille de la valise, la découverte du sextant et de la casquette.
— Un ancien marin peut-être, suggéra un capitaine de voilier, un gros homme rasé, aux paupières sans cils.
— Il y avait un nom dans la casquette : Brandt, Peter Brandt.
Il cita :
— Peter Brandt, cap. Vega, et un chiffre impossible à lire.
— Brandi, Vega, fit l’homme du voilier. Attendez, cela me rappelle quek]ue chose. Voyons… Si je me souviens bien, c’était en 1894 : Vega, goélette, 80 tonneaux, chargement de rhum, à destination du Mexique.
Il plissait ses petits yeux gris comme pour percer une brume épaisse étendue sur l’océan de sa mémoire. Il hésitait.
— Parti d’où, cette Vega ? Mais parti d’ici, parfaitement ! Equipage noir. Capitaine Brandt, un Suédois, un grand diable blond, qui connaissait son métier… Ah ! le pauvre bougre ! le pauvre bougre ! Des brutes qu’il avait sous ses ordres. Ils ont pillé la cargaison, bu le tafia au tonneau, les crapules ! Il en a brûlé deux ; mais il a eu le dessous. Les nègres l’ont attaché au grand màt et ils lui ont flambé les yeux au fer rouge. Puis ils l’ont fourré dans un canot, avec deux boîtes de corned beef et un tonnelet d’eau. À Dieu vat ! Un steamer a recueilli l’épave. Et quelle épave ! Brandt ! Si je me souviens ! Diable ! C’est une de ces choses que l’on n’oublie pas.
— Alors, mon aveugle…, murmura le commissaire.
— Parfaitement… Il est connu dans ces parages. C’est une folie comme ça qui le tient. Faut qu’il navigue ! Il n’aime pas le plancher des vaches. Alors il passe d’un bord à l’autre. Aux escales, il est repéré ; il le sait : il en profite. Il est malin, le gas ; c’est sa marotte qui lui donne de la ruse…
— Et l’équipage de la Vega ?
— Ah ! ceux-là, ils ont eu ce qu’ils méritaient. Vous imaginez ce que peut devenir un rafiot chargé de rhum, et monté par des nègres qui ne dessoûlent pas. Tanguant, roulant, avec son équipage d’assassins et d’ivrognes, le bateau s’en est allé à la dérive. Un beau jour, un de ces fils du diable a mal allumé sa pipe, et la pauvre Vega a fait un magnifique punch, en pleine mordes Antilles. Vous voyez ça d’ici, commissaire !
Le commissaire ne répondit pas.
Le cargo-boat Ixion, de la New-Orleans Steamship Company, largua ses amarres et glissa dans la baie éblouissante de lumière. Les cimes des Soufrières endormies se profilaient, sombres, sur l’azur. Les Pitons du Carbet baignaient dans une brume légère ; au-dessous d’eux étincelait la ville frappée d’un soleil oblique. Des cloches sonnaient à toute volée. Des voiliers à l’ancre balançaient leurs gréements lumineux sur une muraille de nuages d’où fusaient des gerbes de rayons. Au large l’Océan s’incendiait.
Le navire prenait lentement sa vitesse, comme un bon nageur qui mesure ses forces. Il lâche l’appel rauqiie, trois fois répété, de la sirène, et l’écho des volcans répéta la clameur du départ. Comme il doublait la pointe, le disque tronqué du soleil inondait de pourpre les eaux plates. Les cuivres du navire flambaient. Une lourde chevelure déroula ses anneaux dans la transparence du ciel crépusculaire.
À l’avant du cargo, une haute silhouette se voûta au bastingage, découpée en noir d’encre sur l’horizon. C’était l’Indésirable. Un autre navire avait accueilli sa folie errante. D’autres navires accueilleraient encore ce passager aux prunelles clouées. Tant qu’il lui resterait un souffle, il roulerait ainsi, farouche possédé de la mer, sans but, sans dessein, jusqu’à la mort.
L’Indésirable semblait guider le navire vers les profondeurs de la nuit, tragique figure du Destin, aveugle comme lui.
… Et les ombres s’élevèrent sur les eaux,