L’Indésirable

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Revue des Deux Mondes7e période, tome 61 (p. 324-346).

L’INDÉSIRABLE


La sirène déchira l’espace vibrant de soleil trouble. Pour la seconde fois, la clameur emplit la rade aux flots jaunes, balaya le rivage que des palmiers métalliques agriffaient au ciel bas, à l’étouffante grisaille d’où la chaleur suintait. Elle courut à la surface de l’eau comme un halètement de bète marine, et les palétuviers aux racines tentaculaires frémirent le long du fleuve. Dans le miroitement des lianes, des serpents ondulèrent ; des glissements répondirent dans l’ombre de la jungle aquatique à l’appel du navire en partance. Un vol de perroquets jacasseurs fusa des cimes noires de la forêt dont la masse ondulait au loin vers des infinis de mystère et de menace.

L’Intercolonial était mouillé à l’embouchure du grand fleuve. Sur l’appontement, que l’eau baignait de clapotis gras, une foule polychrome guettait le départ. Dos uniformes blancs, des casques, des madras orangés et écarlates. L’incandescence mate des flots crispait des visages jaunes de fièvre ou blêmes d’anémie. Des faces noires luisaient dans la blancheur amidonnée des coutils. Une négresse, les seins roides sous la colonnade safranée, la nuque lisse comme un fût d’ébène, soulevait au-dessus de sa tête un panier de fruits : des bananes jaunes, des mangues violacées et ces pommes de Cythère, pareilles à des confiseries peintes.

Le paquebot lança son dernier avertissement. Pas un cœur, le plus endurci, qui n’éprouvât, comme un coup de stylet, l’angoisse de ce hululement sans fin. La rauque traînée de son suscitait dos adieux, des révoltes, des agonies. Les hommes de la forêt voyaient dans la brume du crépuscule s’évanouir le mirage confus des cités qu’ils ne connaîtraient jamais. Les hommes d’Europe sentaient se briser le dernier fil qui les liait à la terre natale, la terre lointaine où le vent ne souffle pas la fièvre.

Les jours de courrier, la colonie a le cafard, et lorsque le dernier flocon de fumée s’est dissipé à l’horizon, le retour est amer sous les palmiers.

A bord, un steward en veste blanche bousculait les fâcheux, une clochette à la main.

— On relève la passerelle.

Affolement à la coupée. Les canots quittèrent les flancs du navire, ces hautes falaises de goudron, marbrées de rouille, et qui trainent au-dessous de la ligne de flottaison des chevelures d’algues et de coquillages. Les écoutilles vomissaient des torrents d’eau. Une vibration parcourut la coque de fer, comme un cœur qui se déclenche.

Des robes claires glissaient le long de la passerelle. Les femmes des fonctionnaires étaient les dernières à quitter le bar où les officiers offraient les cocktails de l’escale.

— Au revoir ! dans un mois ! cria une jolie femme cramponnée encore à la passerelle. Puis elle se laissa tomber, affaissée dans ses mousselines au fond du canot qui allait la ramener à terre et tanguait sur sa bosse éperdument.

Des mouchoirs s’agitent.

Une dernière fois, la sirène clame.

— Ah ! çà, s’écria le commissaire, encore un passager ! Il ne manque pas de toupet, celui-là ! Est-ce qu’il nous prend pour un omnibus ?

Une pirogue glissait dans la direction du navire. Les disques noirs des pagayes alternaient rapides, en ailerons de requins. On distinguait un passager accroupi au milieu de l’embarcation, la tête dans ses mains.

Les matelots, qui s’apprêtaient à tirer sur les cordes de la passerelle, attendirent. La barque accosta. Un des rameurs s’approcha de l’inconnu et l’aida à se lever.

— Un malade ! fît le docteur. Il ne manquait plus que cela !

L’homme gravit les degrés oscillants de la passerelle. C’était un blanc, haute silhouette voûtée et chancelante, cramponnée d’une main à la rampe, de l’autre agitant un bâton qui tâtait le vide. Il portait une valise ravaudée avec des bouts de ficelle.

Le commissaire se fit rogue.

— Ouste ! cria-t-il, embarquez et vivement. Vous avez votre passage ?

L’homme, debout à la coupée, chercha sa poche d’un geste hésitant.

Hostilement, les passagers dévisageaient l’intrus. Il était vêtu d’un pantalon de toile jadis blanc, d’un veston noir maculé de taches. Un cordon graisseux s’enroulait autour d’un col élimé dont les pointes lardaient une peau flasque, jaune, hérissée de poils roux. Un panama informe, enfoncé jusqu’au nez, masquait le haut du visage. Il tendit son ticket du même geste étrange, avançant vers le commissaire une main blafarde qui semblait douée d’une curieuse autonomie. Elle n’allait pas franchement à son but ; on eût dit qu’elle flairait, tâtonnait » explorait dans l’air d’invisibles molécules, méfiante, subtile et molle tout ensemble.

L’homme tenait la tête basse. Il était de très haute taille, la poitrine creuse, la tête rentrée dans les épaules.

— Surinam ! dit le commissaire. Passager d’entrepont, gratuité de parcours. Bien ! Il est en règle.

L’homme fit deux pas, la canne en avant, puis s’arrêta.

— Ben quoi ! l’entrepont, c’est par ici, fit un steward de première.

L’homme ne bougeait pas.

— Qu’est-ce que vous attendez ? dit le médecin.

Un son rauque sortit d’une broussaille poivre et sel, qui avait peut-être bien été autrefois une moustache.

— Il parle anglais, dit le commissaire.

Le médecin s’approcha.

— Comment vous appelez-vous ?

Des voyelles confuses furent la réponse.

— Holywood, interpréta le steward, Jimmy Holywood.

Il ajouta :

— C’est un aveugle.

Pour confirmer la vérité de ces paroles, le passager souleva le paillasson qui lui servait de couvre-chef. Deux rondes lentilles jaunes masquaient l’horreur des orbites vides. Une femme murmura : — C’est dégoûtant !

— Conduisez-le ! dit le commissaire.

Brinquebalant sa longue carcasse, l’inconnu disparut par l’étroit escalier de fer qui conduisait à l’entrepont.

— Drôle d’oiseau ! fit le commissaire. C’est l’agent de la Compagnie qui nous l’envoie. C’est lui qui est responsable. At-on idée de faire voyager ainsi un aveugle ? Et où va-t-il ? D’où vient-il ? A-t-il seulement des papiers ? Tout ça, c’est des embêtements pour nous, avec la police des escales. Surinam ! Surinam ! C’est très joli de délivrer des passages, mais encore faudra-t-il qu’on accepte le bonhomme au débarquement. Et si on refuse le colis…

— Dame ! remarqua le maître d’hôtel, si on le refuse, faudra le garder à bord… à moins de le jeter à la mer !

— Je m’en moque, assura philosophiquement le commissaire. C’est l’agent qui paiera.

L’ancre grinça. La pulsation des moteurs emplit de son rythme le vaste corps du navire, L’Intercolonial glissa d’abord assez lentement, puis accéléra son allure, porté par le flux descendant. L’appontement ne fut plus qu’un point sombre ; la colonie, quelques taches blanches entre de minuscules palmiers. Trois plongeurs gris rasèrent le fleuve d’où montait déjà la buée crépusculaire, messagers de la nuit.

Le fleuve écartait d’une poussée large ses deux rives couvertes de forêts. Sous les palétuviers, la terre et l’eau se confondaient sur de grandes étendues en un troisième élément, la vase, où grouillaient les caïmans et les pirayes. Des serpents se balançaient au-dessus de l’eau, semblables à des lianes empoisonnées, jaunes et noires, et parfois tournaient leur tête triangulaire vers le navire. Un vol d’aigrettes blanches vinrent se poser pour le sommeil, en flocons, dans les feuillages.

Un soleil rouge posé au bord de l’horizon, tête coupée sur un plateau, demeura quelques instants fixe. L’Intercolonial doubla le bateau, feu constellé d’astres. De grandes moires violettes coururent à la surface des eaux sur qui planait déjà l’esprit des primordiales ténèbres.

Le navire alluma ses feux : un œil rouge, un œil bleu, les fanaux des mâts. Il filait maintenant à bonne allure, laissant derrière lui, béant d’ombre, l’estuaire du Grand Fleuve et la Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/332 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/333 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/334 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/335 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/336 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/337 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/338 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/339 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/340 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/341 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/342 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/343 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/344 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/345 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/346 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/347 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/348 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/349 Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/350