L’Indiscret (Voltaire)

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 2 - Théâtre (1) (p. 241-275).




L’INDISCRET

COMÉDIE EN UN ACTE

REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 1er AOÛT 1725.

AVERTISSEMENT
POUR LA PRÉSENTE ÉDITION.

Ce fut aux eaux de Forges que Voltaire composa ce petit acte dont « l’impitoyable M. de Richelieu « se montrait assez content. Il fut représenté, avec la Marianne, le 1er août 1723. « Cette petite pièce fut représentée avant-hier avec assez de succès, écrit Voltaire : mais il me parut que les loges étaient plus contentes que le parterre. Dancourt et Legrand ont accoutumé le parterre au bas comique et aux grossièretés, et insensiblement le public s’est formé le préjugé que les petites pièces en un acte doivent être des farces pleines d’ordures, et non pas des comédies nobles où les mœurs soient respectées. » Marais, avant de l’avoir vue. rapportait ainsi le sentiment public : « Voltaire vient de donner une petite comédie de l’Indiscret, à la suite de sa Marianne ; on dit qu’il y a beaucoup d’esprit : Cependant elle a déplu à la chambre basse, qui y a trouvé peu de règles du théâtre, et à la chambre haute, qui s’y est trouvée trop bien dépeinte. » La chambre haute, ce sont les loges, la haute société, la cour, un peu mécontentes des libertés que prenait l’auteur.

L’ Indiscret n’eut que six représentations en 172-j. et fut imprimé la même année. Voici l’approbation du censeur : « J’ai lu, par l’ordre de monseigneur le garde des sceaux, l’Indiscret, comédie, par M. de Voltaire : cette pièce, où règne un comique noble et épuré, qui instruit en amusant, m’a paru très-digne de l’impression. Ce 3 septembre 172.’j. Secousse, »

Ce ne fut qu’en 1732 que l’auteur, ainsi qu’on le verra dans les variantes, fit quelques corrections à sa pièce.
A MADAME
LA MARQUISE DE PRIE


Vous, qui possédez la beauté,
Sans être vaine ni coquette,
Et l’extrême vivacité,
Sans être jamais indiscrète :
Vous, à qui donnèrent les dieux
Tant de lumières naturelles,
Un esprit juste, gracieux,
Solide dans le sérieux,
Et charmant dans les bagatelles.
Souffrez qu’on présente à vos yeux
L’aventure d’un téméraire
Qui, pour s’être vanté de plaire.
Perdit ce qu’il aimait le mieux.

Si l’héroïne de la pièce,
De Prie, eût eu votre beauté,
On excuserait la faiblesse
Qu’il eut de s’être un peu vanté.
Quel amant ne serait tenté
De parler de telle maîtresse,
Par un excès de vanité,
Ou par un excès de tendresse ?

PERSONNAGES

EUPHEMIE.
DAMIS.
HORTENSE.
TRASIMON.
CLITANDRE.
NÉRINE.
PASQUIN.
PLUSIEURS LAQUAIS DE DAMIS.


1. Noms des acteurs qui jouèrent dans Marianne et dans l’Indiscret : La ThobilLiÈRE père, Quinault l’aîné (Damis), DirniisxE, Duchemin père, Legrand fils, La THobiLliÉRE fils, DuBREUiL, Deshayes ; Mmes Lecouvreur, Jouvenot, La Motte (Euphémie), La Batii (Hortense, rôle que Voltaire fit jouer aussi par Mlle Lecouvreur).

DU BOCCAGE (Nérine). — Recette : 2961 livres. (G. A.)
L’INDISCRET
COMÉDIE

SCÈNE I.
EUPHÉMIE. DAMIS.
EUPHÉMIE.

N’altoii(lez pas. luoii fils, qu’avec un ton s(\(’re
Je déploie à vos yeux l’autorité de mère :
Toujours prête à me rendre à aos justes raisons,
Je vous donne un conseil, et non pas des leçons ;
(’/est mon cœui" (jui vous parle, et mon expérience
Fait que ce cœur pour vous se trouble i)ar avance.
Depuis deux mois au plus \ous êtes à la cour :
\ous ne connaissez pas ce dangereux s(jour :
Sur un nouveau venu le courtisan perlide ^
Avec malignité jette un regard avide.
Pénètre ses défauts, et, dès le premier jour.
Sans piMé le condamne, et même sans retour.
Craignez de ces messieurs la malice profonde.
Le premier pas, mon fils, que l’on fait dans le monde
Kst celui dont dépend le reste de nos jours :
Ridicule une fois, on vous le croit toujours ;
L’impression demeure. En vain, croissant en âge.
On change de conduite, on prend un air plus sage,
On souffre encor longtemps de ce vieux pn-jugé-.
On est suspect encor lorsqu’on est corrigé ;
Et j’ai vu quelquefois payer dans la vieillesse
Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse :
r.onnaissez donc le monde, et songez qu’aujourd’hui
Il faut que vous viviez })our aous moins que pour lui.

1. Voltaire avait dit dans OEdipe :

Des courtisans sur nous les inquiets regards Avec avidité tombaient de toutes parts.

Afle III, se. If*-. 248 L’INDISCRET.

DWIIS.

Jo 110 s ; iis où pf’iif fciiilrc un si ioii,ous avez des talents, de l’esprit et du co’ur : Mais cro\ez (ju’on ce lieu tout rempli d’injustices. Il n’est point de vertu qui raclu’te les vices, Qu’on cite nos délauts en toute occasion, Que le pire de tous est l’indiscrétion. Et qu’à la cour, mon fils, l’art le plus nécessaire J’est pas de bien parler, mais de sa\()ir se laire. Ce n’est pas en ce lieu que la sociét(’ Permet ces entretiens remplis de liberté : Le plus souvent ici l’on parle sans rien dir<’ : Et les plus ennuyeux savent s’y mieux conduire. Je connais cette cour : on peut fort la blâmer ; Mais lorsqu’on y donuMire, il faut s’j conformer : l’our les femmes surtout, j)lein d’un (’gard extrême. l »arlez-(Mi rarement, eucor uu)ins de \ous-mênie. J’ai’aissez ignorer ce (ju’on fait, ce (ju’on dit : Cacbez ^os sentiments, et mémo \otre esprit : Siiiloiit de \os secrets so\ez toujours le malli’(^ : Qui (lit celui d’autrui doit j)asser pour un ti’aîtro : Qui dit le sien, mou (ils, passe ici ])our un sot. (hra\(’z-\ous à ii’poiidi’c à cela ?

I) AMIS.

Pas le mot ; Je suis de votre avis : je bais le caractéi-c De quiconque n’a pas le pou\()ir de se taire : Ce n’est pas là mon vice, et, loin dV-tre entiché Du défaut qui par vous m’est ici icpioclie. Je vous avoue enfin, madaui(\ eu conlidence Qu’avec \oiis trop longtemps j"ai gardt’ le silence Sur un fait don ! pourtant j’aurais dû vous parlei’ : Mais soincnl dans la \ie il faut dissimuler. Je suis amant aime (Tune \(Mn(^ adorahle. Jeune, clianuaiite, rich(\ aussi sage f|n’aimal)le ; S( : i ; m- ; f. ♦ ! ’.)

(l’csl (Idriciisc. A ce nom jn^c ; — ; de iikhi hoiiliciir : .liiiicz, s’il (’Uiit su, (lo hi \i\(’ douleur IJç tous nos courtisans ([iii soiii)ii-(’nt pour elle : .\ous leur cachons à tous notre ardeur iniitii ; ’lle : [/aiuoui’ depuis deux jours a serré ce lien. Depuis deux jours entiers : et vous n’en savez rien.

i ; i l’HÉMIE.

.Mais j’(tiiis à Paris depuis deux jours.

DAMIS.

Madame, On n’a jamais brûlé d’une si belle flamme. Plus l’aveu vous en ])lait, \)\us mon cœur est content : VA mon honlieur s’augmente en vous le racontant.

ELI’HÉMIE.

Je suis sûre, Damis. que cette confidence

Ment de votre amitié, non de \otre imprudence.

DAMIS.

En doutez-^ ous ?

El PHÉMIE.

Eh, eh… mais eniin, entre nous. Songez au vrai ])onheur qui vient s’ofFrir à vous : Hortense a des appas : mais de plus cette Hortense Est le meilleur parti qui soit pour vous en France.

DAMIS.

•Je le sais.

— EL PHÉMIE.

D’elle seule elle reçoit des lois, Et le don de sa main dépendra de son choix.

DAMIS.

Et tant mieux.

EL PHÉMIE.

Vous saurez flatter son caractère, Ménager son esprit.

DAMIS.

Je fais mieux, je sais plaire.

ELPHÉMIE.

C’est Jjien dit : mais, Damis, elle fuit les éclats ; Et les airs trop bruyants ne l’accommodent pas : Elle peut, comme une autre, avoir quelque faiblesse ; Mais jusque dans ses goûts elle a de la sagesse, Craint surtout de se voir en spectacle à la cour, Et d’être le sujet de l’histoire du jour ;  :! ; jO L’IXDISCKFT.

Le sccrcl. le iiivstri’c csl tout ce (|iii la flaltc.

I) \\i is. Il laiidi-a bien poiii’taiil (|ii"(’nliii la clioso (’clalc.

i : i IMIKMIK.

Mais |)r(’s (roilc, en un mot, (jucl sort vous a ])ro(liiit ? Aiiil jeune homme jamais n’est chez elle introduit ; Elle fuit avec soin, en personne prudente. De nos jeunes seigneurs la cohue éclatante.

UAMIS.

Ma foi ! chez elle encor je ne suis point reçu : Je l’ai longtemps lorgnée, et, grâce au cie^l, jai plu. D’abord elle rendit mes billets sans les lire : lîicntôt elle les lut, et daigne enhn m’écrii’e. Depuis |)rés de deux jours je goûte un doux espoir ; VA je dois, en un mot, rentretenir ce soir.

EL PHÉMIE.

Kh bien ! je veux aussi l’aller trouver moi-même.

La mère d’un amant ([ui nous plaît, cpii nous ainic.

Est toujours, ({ue je crois, reçue avec plaisir.

De vous adroitement je veux l’entretenir.

Et disposer son cœur à presser l’hyménée

(}ui fera le bonheur de votre destinc’e.

ObteiH’z au plus tôt et sa main et sa foi,

.le \ous ) servirai : mais n’en pai-lcz i\\\’i\ moi.

DAM IS.

\on, il n’est point ailleurs, madame, je vous jure, I ne m(re plus tendre, une amiti(’ plus pui’e : A \ous |)laire à jamais je borne tous mes vomix.

EL l’IlKMIE.

So\ez heureux, mon (ils. c’esl tout ce <pie je \eux.

SCEM : II.

DAMIS.

Ma niéi’c n’a point lort : je sais bien (|u"eu ce inoiule

Il faut, pour r(uss ! r, une adresse profonde.

Ifors dix ou doii/.e amis à (pii je puis parler.

\\ec toute la cour je \ais dissiuiider.

(là, poui" hiieiiN essayer celle prudence exlrèuie,

De nos secicls ici ne parlons (pi’à nous-méme ; <poem> Exaiiiiii(>iis Mil peu, siiiis U’iiioiiis, sans jaloux, Tout ce ([lie la fortune a |)i’(>(ligii( pour lions. Je hais la \anil( ; mais ce n’es ! |)oi[if un \\rr Do savoir so connaître ot se rcndic jiislicc. On iTcsl pas sans esprit, on plaît : on a. je croi, Aux [X’tits (’a])inets l’air de Tanii dn loi. Il fant ])i(Mi s’avoiior (pic l’on est l’ail à peindre : On danse, on chante, on hoit, on sait parler el feindre. Colonel à treize ans, je pense avec raison Que Ton peut à trente ans in"iionoi’er (Tun hàlon. Heureux en ce moment, heureux en es|)(’i’ance, Je garderai Julie, et vais avoir lloi’tpnsp ; Possossonr une fois de toutes ses beautés, Je lui le rai ])ar jour ^ingt infidélités. Mais sans troubler en rien la douceur du in(’nage. Sans être soupçonné, sans paraître volage ; Et mangeant en six mois la moitié de son bieîi. J’aurai toute la cour sans qu’on en sache rien.


Scène III.

DAMIS. TRASIMON.


DAMIS

If(’l bonjour, commandeur.


TRASIMON

Ave ! oufl on m’estropie


DAMIS

Embrassons-nous encor, commandeur, je te prie.


TRASIMON

Souffrez…


DAMIS

Que je t’étouffe une troisième fois.


TRASIMON

Mais quoi ?


DAMIS

Déride un peu ce renfrogné minois : Réjouis-toi, je suis le plus heureux des hommes,


TRASIMON
Je venais pour vous dire…

DAMIS.

Oh : pni-hk’ii tu nfnssonnnos
Avec ce front p : l ; ic(’ (\\\o In portes ici.

Tl ! \SIM()^.

Mais je ne prétends pas vous réjouir aussi ;
Vons avez snr les hras luw laclieuse aflaire.

DAMIS.

Kh ! eli ! pas si Jàclieuse.

TUASIMON.

Ki’niijiie et ^aIél■e
(loutre vous eu ces lieux (h’clanient hautement :
Nous avez parlé d’eux un peu Jé^èrement ;
Kt niénie depuis peu le vieux seigueiM" Horace
Ma prié…

DAMIS.

Voilà l)ien de quoi je m’embarrasse !
Horace est un vieux Ibu, plutôt qu’un vieux seigneur.
Tout chamarré d’orgueil, pétri d’un faux honneur,
Assez bas à la cour, important à la ^ille,
Et non moins ignorant qu’il veut paraître habile.
Pour madame Erminie, on sait assez comment
Je l’ai prise et quittée un peu trop brusquement.
Qu’elle est aigre, Erminie ! et qu’elle est tracassière !
Pour son petit amant, mon cher ami Nalère,
Tu le connais un peu, parle : as-tu jamais vu
Lu esprit plus guindé, plus gauche, plus tortu ?…
A propos, on m’a dit hier, en confidence.
Que son grand frère aîné, cet homme d’importance.
Est reçu chez Clarice avec quelque faveur :
Que la grosse comtesse en crève de douleur.
Et toi, vieux commandeur, comment va la tendresse ?

TRASIMON.

Vous savez que le sexe assez peu m’intéresse.

DAMIS.

Je ne suis pas de même ; et le sexe, ma foi,
A la ville, à la cour, me donne assez d’emploi.
Ecoute : il faut ici que mon coeur te confie
Un secret dont dépend le bonheur de ma vie,

TRASIMON.

Puis-je vous servir ?

DAMIS.

Toi ? point du tout.

s ci : M- IV. Î33

Tli ASIMOX.

Kli hicii ! Dainis, s"il csl ainsi, ne nrcii dilcs donc rien.

I) \ MIS.

Lo droit de r ; !iiiiti(’…

T R A s I M \.

C’est cette amitié niênie Qui me l’ait (■’\ilei’ avec un soin e\t)"(me Le fardeau d’un secret au liasard confié, Qu’on me dit par faiblesse, et non par amitié. Dont tout autre que moi serait dépositaire. Qui de mille soupçons est la source ordinaire. Et qui ])eut nous combler de lionte et de dépit. Moi d’en avoir trop su, ^ous d’eu avoir trop dit.

DAMIS.

Malf^ré toi, commandeur, ([uoi que tu ])uisses dire, Pour te fîiire plaisir, je veuv du moins te lire

Le billet (ju’aujoiird’liui…

TUASIMOX.

Par quel empress(Mnent ?…

DAMIS.

Ah ! tu le trouveras écrit l)ien tendrement.

TliASIMON.

Puisque vous le voulez enfin…

DAMIS.

C’est l’amour même, Ma foi, qui l’a dicté. Tu verras comme on m’aime. La main qui me l’écrit le rend cFun prix… vois-tu… Mais d’un prix… eli, morbleu ! je crois l’avoir perdu. Je ne le trouve point… Holà : La Fleur ! La Brie !

SCENE ly.

DAMIS. TRASLMON. plusieurs laquais.

UX LAQUAIS.

Monseigneur ?

DAMIS.

Remontez vite à la galerie. Retournez chez tous ceux que j’ai vus ce matin ; Allez chez ce vieux duc… Ah ! je le trouve enfin ; LINDiSCRKT. Ces marauds l’ont mis là pjir pure (’toni-dciio.

I A SCS sens.i

Laissez-nous. Coinmaiidciir, (’coiitc, je le prie. SCÈNE V.

DAMIS, TRASIMON. CLITAXDUK. l>ASOLL\.

CI, rr \\ I) li K, à Pasquiii, tcnaut \in lullot à la iiiaiiK

Oui, tout le Ion," ; ’ du jour domcurc eu ce jardin : Ohsfrvo tout, vois tout, redis-moi tout, i^asquiu : Ucuds-moi couipto, on un mot, de tous les pas (THortonso Ah 1 jo saui’ai…

SCÈNE M.

DA.MIS. TRASIMON, CLITANDRl- ; .

DAMIS.

Voici lo mar(iuis (jui s’avanco. Bonjour, mai"(juis.

C L I T A X D R E, un liillet à la main.

Bonjour.

DAMIS.

Ou’as-tu donc aujourd’hui ? Sur ton front à longs traits (]ui diable a peint reiiiiui ? Tout le monde m’al)orde avec un air si morne. Que je crois…

CLITANDKK, l>as.

]\la douleur, hélas 1 n’a point de borne.

DAMIS.

(Jue marmoltes-lti là ?

CLITANDIii : , ba-i.

Que je suis malliciireiix !

DAMIS.

Çà, pour \oiis (\ti ; a\er, poiii’ nous plaire à tous deux. l.e mar(iuis eidendi’a le billet de ma belle.

Cl.rr \M)Iii : , bas, vu n’^anlant le billrl (iii’il a cntn- les mains.

(Miel (•oiig( ! (|uelle lettre I lloriciise… Mil la cruelle !

D A MIS, à Clitan(b( ? .

C’est un l)illet à l’aire expirer un jaloux. SCKNH VI.

CIIT \\ Dlii : .

Si \()iis ("tes niiiH’. (|ii(’ \()tr(’ soiM est doux !

I) \ \ii s. Il je r.’ilit,i\niifr, les rciiiliics de | ; i \ill(’. Mil loi. ne savent point (’ciirc de ce.st\lc’.

I 11 lit.)

(( Eiiliii je « •(’(lo aii.x IVnx dont mon cœur est (’-pris ; Je voulais le caclKM’. mais j’aime à vous le dire :

Kh ! |ionr(|iioi ne \ons point (crire Ce que cent l’ois mes \eii\ vous ont sans donle api)i-is ?

Oni, mon cliej- Daiiiis. je \ous aime. D’autant pins (pie mon (•o’iir. peu pr(ipi-e à s’onflaminer. Ci’aij^nant \olre jeunesse, et se craignant lui-même, A lait ce (jn’il a pu pour ne vous ])oint aimei-. I*iiissé-je, après l’aveu d’une telle rail)]e.sse.

Ne me la jamais reprocher :

Plus je vous montre ma tendresse, Ht plus à tous les yeux vous devez la cacher. »

TRASIMOX.

\ous prenez très-grand soin d’ol)(’ii- a la dame. Sans doute, et vous brûlez d’une discrète ]1ainme.

CLIÏA.XDr.E.

Heureux (pii, dune femme adorant les appas, r.ecoit de tels hillets, et ne les montre pasi

DAMIS.

Vous troinez donc la lettre…

TRASIMON.

Un |)eu forte.

CLITAXDRE.

Adorable.

DAMIS.

Celle qui me l’écrit est cent fois plus aimable. Que vous seriez charmés si vous saviez son nom ! Mais dans ce monde il faut de la discrétion.

TRASI.MOX.

Ulil nous n’exigeons point de telle confidence.

CLITAXDRE.

Damis, nous nous aimons, mais c’est avec prudence.

TRASIMOX.

Loin de vouloir ici vous forcer de parler…

DAMlS.

Non, je vous aime trop pour rien dissimuler. rM\ i ; i\i)FS( : i{FT.

.]o \o\s (|iio vous poiiscz, et la roiir Jo publie, (Jiio je n’ai (rautrc allairo ici qu’avec Julie.

CLITANDRE.

Oii le (lit (ra|)rès vous, mais nous n’eu ci-oyous rien.

DWI is. Oli ! crois… JiiS([u"à [)r(’S(Mil, la cliose allait l’oit Iticii ; Nous nous étions aimés, qnilti’s, i-epris encore : On en parle partout.

TUASIMOX.

Non, tout cela s"ignore.

nAMIS.

Tu crois qu’à cet oison je suis foi1 attacli( :

Mais, par ma foi, j’en suis très-iaihienient touché.

TU A SIMON.

Ou fort, ou faiblement, il ne m’importe guère.

DAMrS.

La.hilie est aimable, il est ^rai, mais légère : L’autre est ce (pi’il me faut, et c’est solidement Que je l’aime.

CLITANDUE.

Enfin donc cet objet si charmant…

DAMIS.

Vous m’y forcez ; allons, il faut hien vous l’apprendre

Regarde ce portrait, mon cher ami Clitandre ;

Çà, dis-moi si jamais tu vis de tes deux yeux

Rien de j^lus a(loral)l(^ et de plus graci(Mi\.

C’est Macé^ ([ui l’a ])eiiit ; c’est tout dire, et je pense

Que tu reconnaîtras…

CLITANDRE.

Juste ciel ! c’est Ilortense.

DAMIS.

l’oui’quoi l’en étouuer ?

T R A s 1 M N.

\ous oubliez, monsieur, Qu’Hortense est ma cousine, et clu’-ril son honneur. Et qu’un pareil aveu…

DAMIS.

Vous nous la doiiuc/ bonne ; J’ai six cfMisines, moi. <p’*' j ^"""^ abandonne ; Et je \()iis les \ei"rais loi’guer, tromper, (|iiitler,

1. J.-Iî. MacL’, peintre de miiiuitures, mort ci 1707. SCENK Vil.

Iiiipriiiicr loiirs billots, sans m’en iiKjuic’tcr. Il nous forait beau voir, dans nos liumeurs cliap^rinos, Prondro avoc soin sur nous l’honnour do nos cousinos ! Nous aurions trop à faire à la cour : et, ma foi, C’os>t assez (|iio cliaciiu réponde ici pour soi.

THASIMON.

Mais Hortonse, monsieur…

DAMFS.

Eb ])ien : oui, je l’adore. Elle n’aime que moi, je aous Je dis encore ; Et je l’épouserai pour vous faire enrager.

CLITANDRE, à part.

Abl plus cruellement pouvait-on m’outrager ?

DAMIS.

Nos noces, croyez-moi, ne seront point secrètes : Et Aous n’en serez pas, tout cousin que vous êtes.

TRASIMON.

Adieu, monsieur Damis : on peut vous faire voir Que sur une cousine on a quelque pouvoir.

SCENE VII.

DAMIS. CLITAXDRE.

DAMIS.

Que je hais ce censeur, et son air pédantesque. Et tous ces faux éclats de vertu romanesque ! Qu’il est sec ! qu’il est brut 1 et qu’il est ennuyeux ! Mais tu vois ce portrait d’un œil bien curieux ?

CLITAXDRE, à part.

Comme ici de moi-même il faut que je sois maître ! Qu’il faut dissimuler !

DAMIS.

Tu remarques peut-être Qu’au coin de cotte boîte il manque un des brillants ? Mais tu sais que la chasse hier dura longtemps ; A tout moment on tombe, on se heurte, on s’accroche. J’avais quatre portraits ballottés dans ma poche ; Celui-ci, par malheur, fut un peu maltraité ; La boîte s’est rompue, un ])rillant a sauté. Parbleu, puisque demain tu t’en vas à la ville,

Théâtre. I. 17

Passe chez La Frenaye ; il est cher, mais habile ;
Choisis, comme pour toi, l'un de ses diamants :
Je lui dois, entre nous, plus de vingt mille francs.
Adieu : ne montre au moins ce portrait à personne.

CLITANDRE, à part.

Où suis-je ?

DAMIS

Adieu, marquis : à toi je m’abandonne ; Sois discret.

CLITANDRE, à part.

Se peut-il ?

DAMIS, revenant.

J’aime un ami prudent :
Va, de tous mes secrets tu seras conlident.
Eh ! ])eut-on posséder ce que le cœiir désire.
Être heureux, et n’avoir ])ersonne à qui le dire ?
Peut-on garder pour soi, comme un dépôt sacré,
L’insipide plaisir d’un amour ignoré ?
C’est n’avoir point d’amis qu’être sans confiance :
C’est n’être point heureux que de l’être en silence.
Tu n’as vu qu’un portrait, et qu’un seul billet doux.

CLITANDRE.

Kh bien ?

DAMIS.

L’on m’a tlonné, mon cher, un rendez-\ous.

CLITANDRE, à part.

Ah ! je frémis.

DAMIS.

Ce soir, pendant le bal (pToii donne, ,je dois, sans êli-e vu ni sui^i de ])ersonne, Entretenir llortense, ici, dans ce jardin.

CLITANDRE, : ’i part

Voici le dei’niei’ coup. \li 1 je succombe enlin.

DAMIS.

Là, n’es-tii pas cliarnu’ de ma bonne l’orliine ?

ei.i r \\ ni ! i : . Hortense doit \(uis \()ii" ?

DAMIS.

Oui, mon i-ber. sur la brune Mais le soleil (|iii baisse aiiieiie ces moinenls. Ces moments rortiines, (b’sin’s si buigleinps. Adieu. Je vais chez toi rajnster nui pai nie. SCI- NI- IX. 259

De (l(’ii\ li\i(’.s (II- ixiiidic (uiici’ iiki cIicn cliiro, 1)0 coiif parfiiius oxqiiis iiir-lcr la douce odciir : Puis i)ar(, ti*ioni])liaiit. tout plein de mon lionlieiii-, Jo revi(Mi(irai soudain Unir notre a\(’idiire. Toi, rôde près d’ici, inar([iiis, jo Von conjiiro. IVtiii- te faire nn peu ])art de ces plaisirs si doux, Je le donne le soin (Técartor les jaloux.

SCENE Mil.

CIJTAXDKK.

Ai-jo assez retenu mon troiihie et ma colère ?

Hélas ! après un an do mon amour sincère,

Hortense on ma faveur enlin s’attendrissait ;

Las de me résister, son cœur s’amollissait.

Damis en un moment la voit, l’aime, et sait plaire ;

Ce que n’ont pu deux ans, un moment Ta su faire.

On le prévient ! On donne à ce jeune éventé

Ce portrait que ma flamme avait tant mérité 1

11 reçoit une lettre… Ah ! celle qui l’envoie

Par un pareil billet m’eût fait mourir do joie :

Et, pour comhler l’afTront dont je suis outragé,

Ce matin par écrit j’ai reçu mon congé.

De cet écervelé la voilà donc coifïée !

Elle veut à mes yoiix lui servir de trophée.

Hortense, ahl que mon cœur vous connaissait bien mail

SCÈNE IX.

CLITANDRE. PASQUIN.

CLITAXDIIE.

Enfin, mon cher Pasquin, j’ai trouvé mon ri\al.

PASQl I\.

Hélas 1 monsieur, tant pis.

CLITAXDUE.

C’est Damis que Ton aime ; Oui, c’est cet étourdi.

PASQLIN.

Oui VOUS l’a dit ? 200 L’INDISCRET.

CLITANDRE.

Lni-nxMiK’. L’indiscret, à mes yoiix do troj) d’orgueil eiidc, Vient so vanter à moi du ])ien ([u’ii m’a volé. Vois ce portrait, Pasqiiin. C’est par vanité pure Qu’il confie à mes mains cette aimable peinture ; C’est pour mieux triompher. Hortense ! eh ! qui l’eût cru Que jamais près de vous Damis m’aurait perdu ?

PASQLIN.

•amis est bien joli,

CLITA^’DliK, prenant Pasquin à la gorge.

Comment ? tu prétends, traître. Qu’un jeune fat…

PASQUIN.

Ave ! ouf ! il est vrai ([ue peut-être… Eh, ne m’étranglez pas ! il n’a ([ue du ca(|uet… Mais son air… entre nous, c’est nn vrai freluquet.

CLITAXDRE.

Tout frehi(|uet qu’il est, c’est lui ({u’on me préfère. Il faut montrer ici ton adresse ordinaii’e. Pasquin, pendant le bal que l’on donne ce soir, Hortense et mon rival doivent ici se voir. Console-moi, sers-moi, rompons cette partie.

PASQUIN.

Mais, monsieur…

CLITANDRE.

Ton esprit est rempli d’industrie : Tout est à toi : voilà de l’or à pleines mains. D’un rival imprudent dérangeons les desseins ; Tandis ([u’il ^a parer sa petite personne. Tâchons de lui voler les moments qu’on lui donne. Puisqu’il est indiscret, il en faut profiter ; De CCS lieux, en un mot, il le fant (’carter.

I’ \S(U I \.

Croyez-vous me charger d’une facile affaire ? J’arrêterais, monsieur, le cours d’une rivière. In cerf dans une plaine, un oiseau dans les airs, I II poète entét( (|ui rr-cile ses \ers. I ne |)laideus( ! en feu (|iii crie ; ’i rinjiistice. I II Manceau tonsur »’ (|iii conil un biMuMice, La lem|)éte, le xowl, le loiinei-re et ses coups, IMiilol (|u’iMi petit-maître allani en rendez-\ous.


CLITANDRE.

Veux-tu m’abandonner ; i iii ; i douleur oxtivnio ?


PASQUIN.

MIcikIcz. Il jiic \i(’iil cil Irtc lin slr ; it ; i^{’iiio. Hortense ni Damis ne m’ont jamais vu ?


CLITANDRE.

Non.


PASQUIN.

Vous avez en vos mains un sien portrait ?


CLITANDRE.

Oui.


PASQUIN.

Bon. Vous avoz un billet que vous écrit la belle ?


CLITANDRE.

Hélas 1 il ost trop vrai.


PASQUIN.

Cette lettre cruelle Est un ordre bien net de ne lui parler plus ?


CLITANDRE.

Eh ! oui, je le sais bien.


PASQUIN.

La lettre est sans dessus ?


CLITANDRE.

Eh ! oui, bourreau.


PASQUIN.

Prêtez vite et portrait et lettre. Donnez.


CLITANDRE.

En d’autres mains, qui, moi, j’irais remettre Un portrait confié ?…


PASQUIN.

Voilà bien des façons : Le scrupule est plaisant. Donnez-moi ces chiffons.


CLITANDRE.

Mais…


PASQUIN.

Mais reposez-vous de tout sur ma prudence.


CLITANDRE.

Tu veux…


PASQUIN.

Eh ! dénichez. Voici madame Hortense. 262 L’INDISCRET.

SCÈNE X.

II(>|{THNSK. NÉRINK.

HORTENSK.

^(^iIK^ j’en coin ions, Clitaiidro ost vortiioiix :

Je connais la constance ( »t l’anlcnr do sos (oux :

II ost sage, discrot, lionnôto iionimo, sincoro ;

Je le dois estimer ; mais Damis sait mo plaire :

Je sens trop, aux transi^orts do mon cœur comhattn.

Que Tamour n’est jamais le prix de la vertu.

C’est par les agréments que l’on touche une l’emmo ;

Et pour une do nous que l’amour pi-end par l’àmo,

Nérine, il en est cent qu’il s(’(liiit par les yeux.

J’en rougis. Mais Damis ne vient point en ces lieux I

\ÉRI\E.

Quelle vivacité ! (pioi 1 cette humour si ilèro ? .,,

HORTENSK.

Non, je ne devais pas arriver la première.

NÉniXE.

Au premier rendez-vous vous avez du dépit ?

HORTEXSE.

Damis trop fortement occupe mon esprit. Sa mère, ce jour même, a su, par sa visite. De son iils dans mon cœur augiuenter le uiérite. Je vois hien qu’elle veut avancer le moment Où je dois pour époux accepter mon amant : Mais je veux en secret lui parler à lui-même, Sonder ses sentiments.

NÉRIXE.

Doutez-vous ([u’il ^ous aime ?

iior.TENSi : . Il m’aime, je le ci’ois, je le sais. Mais je veux Mille l’ois de sa houclie entendre ses a\eu\ ; \oir s’il est en ell’et si digiu^ de me plaire ; (îonnaîli’e son es])ril. son co’ur, son caraclère ; \e point cedci’, \(’rine, à ma |)r(’\enlioii, Kt juger, si je puis, de lui sans passion. s ci : M- XI. 26 »

SCÈM< : XL

ii()ini : .Nsi : . m : ui.m-, i’Ashiin.

P A s Q L I \.

\l ; i(laiiii’. cil i ; iaii(l secrot, iiioiisieiir J)aiiii.s mon iiiaîtro…

HORTENSK.

(jiioi : no ^ion(ll■ait-il pas ?

l’ASOl i\.

—\on.

NÉRINE.

Mil le petit traître !

HORTENSE.

Il ne \ieii(li"a point ?

PASQLIX.

Xon : mais, par bon prof (( ! (’■. Il \()iis rend ce portrait dont il est excédé.

HOUTENSE.

Mo]] portrait !

PASQUIN,

Reprenez vite la miniature,

HORTENSE.

.le doute si je veille.

PASQLIX.

Allons, je vous conjure. Dépècliez-moi, j"ai hâte ; et, de sa part, ce soir, .l’ai deux portraits à rendre, et deux à recevoir. Jusqu’au revoir. Adieu.

HORTENSE.

Ciel 1 ([uelle perfidie ! .ren mourrai de douleur.

PASQUIN.

De plus, il vous supplie l>c Unir la lorgnade, et chercher aujourd’hui. Avec vos airs pinces, d’autres dupes que lui. 264 L’INDISCRET.

SCÈNE XII.

IIORTENSE, NÉRINE, DAMIS, PASOUIN.

I) AMIS, dans le fuiid du tliéâtro.

Je verrai dans ce lieu la beauté qui m’engaf’e,

PASQUIN.

(Vest Damis, Je suis pris. Ne perdons jioint courajî^e.

(Il court à Damis, et le tire à part.)

Vous voyez, monseigneur, un des grisons* secrets Oui d’JIortense i)artout va portant Jes poulets. J’ai certain billet doux de sa part à ^ous rendre.

HORTENSE.

Ouel changement ! quel prix de l’amour le plus tendre I

DAMIS.

Lisons.

(Il lit.)

Hom… liom… (( Vous méritez de me charmer. « Je sens à vos vertus ce que je dois d’estime… -

Mais je ne saurais vous aimer. » Est-il un trait plus noir et plus abominable ? Je ne me croyais pas à ce point estimable. Je veux que tout ceci soit public à la cour. Et j’en informerai le monde dès ce jour. La chose assurément vaut bien qu’on la publie.

H0RTE.\SE, à l’autre bout du théâtre.

A-t-il pu jusque-là ])Ousser son infamie ?

DAMIS.

Tenez : c’est là le cas qu’on fait de tels écrits.

( Il drchire le billet.) P A s Q L" I N, allant à Hortense.

Je suis honteux pour vous d’un si cruel mépris. Madame, vous voyez de quel air il déchire Les billets qu’à l’ingrat vous daignâtes écrire.

HOUTENSi ; .

11 nu’ rend mon portrait ! Ah ! i)érisse à jamais Ce malheureux crayon de mes faibles attraits !

tKlle jt’lte son portrait. "i

1. On donnait le nom de r/risoirs à des laqnais vùtus de gris, pour qu’ils ne fussent pas reconnus aux couleuis de leur livn.^c.

2. La rime corr(’s])ondant h colle de ce vers est dans la partie du billot qu’on ne lit pas. l’ASQUIN, revenant A Damis.

Vous voyez : (levant vous l’ingrate met en |)ièces Votre portrait, monsieur.

DAMIS.

Il r’st quelques ntaitresses Pai’ (|iii r()ri,m’ii ; il est un peu niieiiv reçu.

Il (n ; TENSK. .\érine, quel amour mon cœur a\ait conçu !

(.\ Pasquin.)

Prends ma l)f)urse. Dis-moi pour qui je suis traîne, A (juel heureux objet Damis me sacrifie.

PASQLIN.

A cinq ou six beautés dont il se dit l’amant,

Qu’il sert toutes bien mal, (pi’il trompe également ;

Mais surtout à la jeune, à la belle Julie.

DAMIS, s’étant avancé vers Pasquin.

l’rends ma bague, et dis-moi, mais sans friponnerie,

A quel impertinent, à quel fat de la cour,

ïa maîtresse aujourd’hui prodigue son amour.

PASQUIN.

Vous méritez, ma foi, d’avoir la préférence ; Mais un certain abbé lorgne de près Hortense ; Et chez elle, de nuit, par le mur du jardin, Je fais entrer i)arfois Trasimon son cousin,

DAMIS.

Parbleu, j’en suis ravi. J’en apprends là de belles.

Et je veux en chansons mettre un peu ces nouvelles.

HORTENSE.

C’est le comble, Nérine, au malheur de mes feux, De voir que tout ceci va faire un bruit aflVeux. Allons, loin de l’ingrat je vais cacher mes larmes.

DAMIS.

Allons, je vais au bal montrer un peu mes charmes.

P A S Q L I N, à Hortense.

Vous n’avez rien, madame, à désirer de moi ?

(A Damis.)

Vous n’avez nul besoin de mon petit emploi ? Le ciel vous tienne en paix. 2f)(> L’INDISCRET.

SCÈNE XIII. IIORTKXSE. DAMIS, NÉRINE.

HOUTENSE, revenant.

D’ni’i viont qiio jo donioni’c ?

DAMlS.

Je (IcM’ais rti-c au bal, et danser à cette heure.

HORTENSE.

Il iV’\e. Hélas : dllortense il n’est point occnpé.

DAMFS.

Elle me lorgne encore, ou je suis fort trompé. Il faut que je m’approche.

H0RTE\SE.

Il faut que je le fuie.

DAMIS.

Fuir, et me regarder ! ah ! quelle perfidie ! Arrêtez. A ce point pouvez-vous me trahir ?

HORTENSE.

[iaissez-moi m’eiïorcer, cruel, à vous liaïr.

DAMIS.

Ah ! Velfort n’est pas grand, grâces à vos caprices.

HOUTENSE.

Je le veux, je le dois, grâce à vos injustices.

DAMIS.

Ainsi, du rendez-vous prompts à nous <mi aller. Nous n’étions donc venus que pour nous (]uereller ?

HORTENSE.

(jiie ce tliscours, o ciel ! est plein de jierlidie. Mois que l’on m’outrage, et (]ii’on aime Julie !

I) V\IIS.

Mais l’indigne billet ([ue de vous j’ai reçu ?

HORTENSE.

Mais mon portrait enfin (pic \oiis m’aNcz rendu ?

I) \ \i is. Moi, je \ous ai rendu Noirc portrait, cniclle ?

HOUTENSE.

Moi ! j’auiais pu jaiiiais vous écrire, iiilidéle,

I M billcl, un seul mol, (|iii ne IVil point (raiiioiir ?

I) \ \i I s. Je consens de (|iiiltci’ le roi, toute la cour. S( ; f : M- : \v. mi

|.,i r ; i\(’il|- (il’l je Mlis, les postes (|l)(’ j’csprrc, \ï-trc jamais de rien, cesser partout de plaii-e. S’il es ! \i’ai (|iraii ; oiii-(riiiii je \<n\s ai reinoxi-

Ce porlrail à mes maitis par ramniii’ conrK.

IIOKTENSE.

.le lais plus,.le consens (le n’être point ainn-e

De ramant dont mon àme est niali>i"( moi clianni’i',

S’il a i-eru de moi ce billet prétendu.

Mais \oil ; i le portrait, iii,m"at, (jui m"est icndii :

Ce prix trop méprisé d’une amitii’ ti’op tendre.

Le \oilà : poii\(’/-\oilS…

DAMIS.

Ml : j’aperçois Clilandre.

SCENE XIV.

ItOKTKNSH. DAMIS. CLIÏAXDRK. MiRINK, PASQUIX.

DAMIS.

\iens çà, marquis, viens çà. Pourquoi l’uis-tu d’ici ? Madame, il peut d’un mot dé !)rouiller tout ceci.

HORTENSE.

(Juoi : clilandre saurait…

DAMIS.

Ne craignez rien, madame ; C’est un ami prudent à qui j’ouvre mon àme : Il est mon confident, qu’il soit le vôtre aussi. Il faut…

HORTENSE.

Sortons, \erine : ô ciel ! quel étourdi : SCENE XV.

DAMIS. CLITAXDRE. PASQUIX.

DAMIS.

Ah 1 marquis, je ressens la douleur la plus vive : Il faut que je te parle… il faut que je la suive.

A Hortense.i

.\ttentLs-moi, Demeurez. Ah 1 je suivrai vos pas. 208 L’I.NDISCRKT.

SCÈNE XYI.

CLITANDRE, PASQUIN.

CL I TAN DUE.

Je suis, jo Tavoiiorai, dans un « ^Taiid cm barras. Je les croyais tous deux brouillés sur ta |)arole.

l’ASQLIN.

Je le croyais aussi. J’ai bien joué mon rôle ; Ils se devraient haïr tous deux assurément : Mais pour se pardonner il ne faut (ju’iin moment.

CLITANDIIE.

Voyons (m peu tous deux le chemin qu’ils vont pi*endre.

PASQUIN.

Vers son appartement Hortense va se rendre.

CLITANDRE.

Damis marche après elle ; Hortense au moins le fuit.

PASQUIN.

Elle fuit faiblement, et son amant la suit.

CLITANDRE.

Damis en vain lui parle ; on détourne la tête.

PASQUIN.

Il est vrai ; mais Damis de temps en temps l’arrête.

CLITANDRE,

Il se met à genoux ; il reçoit des mépris.

PASQUIN.

Ail I vous êtes perdu, l’on regarde Damis.

CLITANDRE.

Hortense entre chez elle enfin, et le renvoie. Je sens des mouvements de chagrin et de joie. D’espérance et de crainte, et ne puis deviner Où cette iidrigue-ci poiirr ; ; se terminer.

SCKXE XVil.

CLITANDHi : . DAMIS. l’ASUllX.

I) \\i is.

\h ! niar(|iiis, chei- marcjuis, parle-, d’où vient qu’llorlense M’ordonne en grand secret d’é\iter sa présence ? SCÈM- : wni. 209

|)"()l"l \i<’Iil (|il(’ son |)()i’l|- ; iil, (|iic je lie ; ’i l ; i foi.

Se tromc ciilro ses jiiaitis ? Parle, ri’potids, dis-iiKii.

CLITANDIIK.

\ous iiiViiil)aiTassez Tort.

D A M I s, à Pasquin.

Et VOUS, moDsiciii- ! <■ tiaitro, Vous, le valot (rHortonse, on qui préteodez l’être, Il laiit qiio ^ous inoiirioz en ce lieu de ina main,

PASQLIN, à Clitandre.

Monsieur, protégez-nous.

CLITAXDKE, à Damis.

Eli ! monsieur…

DAMIS.

C’est en \ain…

CLITANOr.E.

Épargnez ce valet, c’est moi qui vous en prie.

DAMIS.

OuoI intérêt si grand peux-tu prendre à sa vie ?

CLITANDP.E.

Je vous en prie encore, et sérieusement.

DAMIS.

Par amitié pour toi je difTère un moment.

Çà, maraud, apprends-moi la noirceur efTroyable…

PASQLIN.

Ah 1 monsieur, cette affaire est embrouillée en diable : Mais je vous apprendrai de surprenants secrets, Si vous me promettez de n’en parler jamais.

DAMIS.

Non, je ne promets rien, et je veux tout apprendre.

PASQLIN.

Monsieur, Hortense arrive, et pourrait nous entendre.

I A Clitandre.)

Ah : monsieur, que dirai-je ? Hélas ! je suis à bout. Allons tous trois au bal, et je aous dirai tout.

SCENE XVIII.

HORTENSE, un masque à la main et en dominù ; T R A S I.M X

NÉRINE.

TRASIMON.

Oui, croyez, ma cousine, et faites votre compte 270 I.’IMMSCnFT.

Oiio ce jouno ôvonti’ nous coin rira de lioiito. Coimnoiit ! iiiontror partout ot lettres ot |)orti-ait ! Y.n |)nl)licl à iiioi-iiièino 1 Après un pareil trait, Je prétends de nia main lui J)rriler Ja (•er\elle.

HORTKNSE, A Nériiic

Est-il vrai que Julie à ses yeux soit si belle Ou’il en soit amoureux ?

Tli ASIMON.

Il importe fort peu : AFais qu’il ^ons déshonore, il m’inq^orte, morbleu 1 Et jo sais l’intérêt qu’un parent doit y prendre.

HORTEXSE, à Nérine.

Crois-tu quo ])our Julie il ait en le (-(Pur tendi-e ? Qu’en penses-tu ? dis-moi.

NÉRINE.

Mais l’on ])enl anjonrd’lmi \is(’ment, si l’on Aeut. savoir cela de lui.

llor.TEXSE.

Son intliscrétion, Aérine, l’nt extrême : Je devrais le haïr ; peut-être cpie je l’aime. Tout à l’heure, en pleurant, il jurait (le^ant toi Qu’il m’aimerait toujours, et sans parler de moi ; Qu’il A’oulait m’adorer, et qu’il saurait se taire.

T P. A s I \1 X.

11 VOUS a promis là bien plus (ju’il ne peut taire.

HOIITEXSE.

Poui" la derin’ère fois je le \on\ épr(un(’i\ \(’rine, il est au bal ; il faut l’aller Iroiner. Déguise-toi ; dis-lui (pra\er im|)atience Julie ici l’attend dans l’ombre et le silence. L’arlilice est i)erniis sous ce masfpie trouqx’ur. Qui du moins de ukui front cachera la roiii^cur : Je pai’aîtrai Julie au\ \en\ de l’inlidèle : Je sjiurai ce (pi’il pense et de moi-m("’me et d’elle : C’est de cet erdretien (pu’ (b’pendra nnin cli(ii\.

lA ■rr ; i-iiiinn..

>e Aous écarte/ poiid, reste/ près de ce bois : Tâche/ aiq)rès de \ous de relenii’ C-litandre : J/iin et l’autre en ces lieux daiinne/ un peu m’attendi’e : Je \(ius ; q)pellerai (piand il en sera temps. SCÈNE XX. 271

SCÈNE XIX.

II () I ? I r. N Sr,. seuil’, cm diniiino, et son masque à la iiiaiii.

]1 faut iixor onlin iiios vœux trop inconstants.

Sachons, sous cet lial)it, à ses yeux travestio,

Sous ce masque, et surtout sous le nom de.Iulie,

Si l’indiscrétion de ce jeune éventé

Fut un excès (Tainour ou bien de vanité :

Si je dois le lunr on lui diunier sa grâce.

Mais (l(jà je le \( »is.

SCÈNE XX.

nu R 1 ENSE, en domino et masquée ; H A M I S. DAMIS, sans vuir Horteusc.

C’est donc ici la place Où toutes les beautés donnent leurs rendez-vous ? Ma foi, je suis assez à la mode, entre nous. Oui, la mode fait tout, décide tout cii P’rance ; Elle règle les rangs, riionneur, la ])ionséance. Le mérite, l’esprit, les plaisirs.

HOKTEXSE, A part.

L’étourdi !

DAMIS.

Ail ! si pour mon bonheur on peut savoir ceci,

.le veux qu’avant deux ans la cour n’ait point de belle

A qui l’amour pour moi ne tourne la cervelle.

Il ne s’agit ici que de bien débuter.

Bientôt Églé, Doris… Mais qui les peut compter ?

Quels plaisirs ! quelle file 1

HORTEXSE, à part.

Ahl la tête légère 1

DAMIS.

Ahl Julie, est-ce vous ? vous qui m’êtes si chère ! .Je vous connais malgré ce masque trop jaloux. Et mon cœur amoureux m’avertit que c’est vous. Otez, Julie, ôtez ce masque impitoyable ; L’ IX DISC Ri : T.

Non, ne nie cachez point ce visage adorable, O front, ces doux regards, cet aimable souris, (Jiii de mon lendi’e amour sont la cause et le prix. \ ous êtes en ces lieux la seule (pic j’adoje.

HORTENSE.

Non, de vous mon humeur n’est pas connue encore. Je ne voudrais jamais accepter votre foi. Si vous aviez un cœur qui n’eût aimé que moi. Je veux que mon amant soit bien plus à la mode, Oue de ses rendez-vous le nombre rincommode. Que par trente grisons tous ses pas soient comptés, Que mon amour vainqueur l’arrache à cent beautés, (Ju’il me fasse surtout de brillants sacrifices ; Sans cela je ne puis accepter ses serAices : Ln amant moins couru ne me saurait llatter.

1) AMIS.

Oh ! j’ai sur ce pied-là de <|uoi aous contenter : J’ai fait en |)eu de temps d’assez belles concjuètes : Je pourrais me vanter de fortunes honnêtes ; Et nous sommes couru de ])lus d’une beaut( Qui pourraient de tout autre enfler la vanité. Nous en citerions bien qui font les difficiles. Et qui sont avec nous passablement faciles.

HORTE-NSE.

Mais encore ?

DAMIS.

Eh !… ma foi, vous n’avez qu’à parler. Et je suis prêt, Julie, à aous tout immoler. Voulez-vous qu’à jamais mon cœur aous sacrifie La petite Isabelle et la vive Erminie, (Marice, Églé, i)oris ?…

HORTENSE.

Quelle offrande (>sf-ce là ? On m’olfre l(uis les jours ces sacrilices-là ? Ces dames, entre mous, sont li’op soii\eiil’(|iiilt(es. Nommez-moi des l)<’aul(s (pii soient plus respectées. ]"]t dont je puisse au moins ti-ioniplier sans rougir. Ali 1 si \oiis ; i\ie/ pli jorcer ; i \oiis clK’i'ir Qiiehpie reiiiiiie à ramoiir jus(|iralors insensible, \ii\ iii.iiieges de cour loujoiirs inaccessible. De (pii la biensi’ance accompagnât les pas, Qui, sage en sa conduite, é\ilàt les éclats, se KM- XX. ’2l : i

l-liiliii qui poiii’ \(jiis seul eût cil (iiichiiic rail)lesse…

DAMIS, s’assL’vanl auprùs d’IIurlcnse.

Kcoiilcz. Kiitre lions, j’ai certaine maîtresse \ (|iii ce poi’trait-là resseiiihh,’ trait pour trait : Mais \ous uraccuseriez d’être trop indiscret.

HOUXLNSf.

l’oint, point.

DAMIS,

Si je n’avais quelque peu de prudence, Si je voulais parler, je noininerais Hortense. Pourquoi donc à ce nom vous éloigner de moi ? Je n’aime point Hortense alors que je vous voi : Elle n’est près de vous ni touchante ni belle : De plus, certain abbé fréquente trop chez elle ; Et de nuit, entre nous, Trasimon son cousin Passe un peu trop souvent par le mur du jardin.

HORTENSE, à part.

A lifidiscrétioii joindre la calomnie !

(Haut.)

(lontraignons-nous encore. Écoutez, je vous jirie ; Comment avec Hortense êtes-vous, s’il \ous ])]aît ?

DAMIS.

Du dernier bien : je dis Ja chose comme elle est.

HORTENSE, à part.

Peut-on plus loin pousser l’audace et l’imposture !

DAMIS.

\on, je ne vous mens point ; c’est la vérité pure.

HORTENSE, à part.

Le traître !

DAMIS.

Eh ! sur cela ({uel est votre souci ? Pour parler d’elle enfin sommes-nous donc ici ? Daignez, daignez plutôt…

HORTENSE.

_\on, je ne saurais croire Qu’elle vous ait cédé cette entière victoire.

DAMIS.

Je vous dis que j’en ai la preuve par écrit.

HORTENSE.

Je n’en crois rien du tout.

DAMIS.

Vous m’outrez de dépit.

Théâtre. I. 18 274 LIXDISCHI-T.

HOUTENSE,

Jo voiix voir pnr mes \pii\.

DAMIS.

("/est trop me l’aii’o injure

(Il lui donne la lettre.’

Tenez donc : vous poii\ez connaître l’écriture.

HOI’iTENSE, se démasquant.

Oui, je la connais, traître ! et je connais ton cœur. J’ai réparé ma faute, enlin : et mon bonheur M’a rendu pour jamais le i)ortrait et la lettre Qu’à ces indignes mains j’avais osé commettre. Il est temps : Trasimon, Clitandre, montrez-AOUs.

SCENE XXI.

HORTENSE. DA.MiS. THASIMOxX. CLITAMJRH

H R T E X s E, à Clitandre.

Si je ne vous suis point un objet de courroux. Si vous m’aimez encore, à vos lois asservie, Je vous offre ma main, ma fortune et ma \ie.

CLITANDRE.

Ah ! madame, à vos pieds un malheureux amant Devrait mourir de joie et de saisissement.

TRASIMON, à Damis-

Je VOUS l’avais bien dit (pie je la rendrais sai^c. C’est moi seul, mous Damis, ([ui fais ce mariat ; e. .\dieu : possédez mieux l’art de dissimider.

DA.MIS.

Juste ciel ! désormais à qui peut-on parler ?

FI\ DE LIXDISCRET. VARIAMES

l’ai : »’ ji’il. v(MS : j. — Dans les éditions antérieures ii \.’)2. au lieu de (•(> vers et des cinq qui le suivent, on lisait :

Je suis dans une cour qu’une reine nouvelle

V’a rendre plus brillante, et plus vive, et plus belle.

Je ne suis pas trop vain ; mais, entre nous, je croi

Avoir tout à fait l’air d’un favori du roi.

Je suis jeune, assez beau, vif, galant, fait à poindre ;

Je sais plaire au beau sexe, et surtout je suis feindre.

La reine nouvelle dont il est question dans ces vers était Marie I.eczinska.

lOU/.. vers 17. — Les éditions antérieures à \~’.}2. au lieu de ce vers et du suivant, contenaient les six vers que voici :

Avec cet air aise que j’attrape si bien, Je vais être de plus raaitre d’un très-gros bien. Ahl que je vais tenir une table excellente ! Hortense a bien, je crois, cent mille francs de rente : J’en aurai tout autant, mais d’un bien clair et net. Que je vais désormais couper au lansquenet ! (B.)

Pai : {> •>’■')(). vers 3. — Dans les éditions antérieures à l7o2. au lieu fie ce vers et de ceux qui le suivent, il y a :

C L I T A M) p. E.

Il est vrai qu’on le dit.

DAMIS.

On a quelque raison ; Mais vous auriez de moi méchante opinion. Si je me contentuis d’une seule maîtresse ; J’aurais trop à rougir de pareille faiblesse. A Julie en public je parais attaché ; Mais, par ma fui, j’en suis très-faiblement touché.

TRASIMON.

Ou fort ou faiblement, il ne m’importe guère.

DAMlS.

La Julie est coquette, et paraît bien légère ; L’autre est très-différente, et c’est solidement Que je l’aime. (B.)

FIN DES VARIANTES DE L INDISCRET.