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L’Industrie allemande

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L’Industrie allemande
Revue des Deux Mondes4e période, tome 145 (p. 806-838).
L’INDUSTRIE ALLEMANDE


I

Les causes de l’essor prodigieux de l’industrie allemande depuis un quart de siècle sont multiples. Quelques-unes sont aisées à mettre en lumière dès l’abord et dominent tout le sujet : en premier lieu l’augmentation énorme de la population, qui a passé, de moins de 40 millions d’âmes avant 1870, à 52 millions aujourd’hui, et qui a fait d’un pays autrefois surtout agricole une des plus puissantes communautés industrielles du monde, en lui fournissant tous les travailleurs dont elle avait besoin. Le sol ne suffisant plus à nourrir directement tous ses enfans, ceux-ci ont dû exploiter sur une plus grande échelle les richesses minières, fabriquer des produits et chercher à les vendre au dehors, de façon à payer l’excédent d’alimens devenu nécessaire à la consommation indigène. Les statistiques nous apprennent que la proportion de la population agricole, il y a deux ans, n’était plus en Allemagne que de 30 pour 100, au lieu de 42 et demi pour 100 en 1882, et que, durant la même période, le contingent industriel et commercial a passé de 40 à 50 pour 100. D’après le dernier recensement, celui de 1895 , le nombre d’habitans s’adonnant en Prusse à des occupations industrielles a augmenté de 61 pour 100, alors que la population n’a progressé durant la même période que de 23 pour 100. L’augmentation la plus forte se rencontre dans Iss grands centres de production : le chiffre des personnes employées par l’industrie chimique s’est accru de 72 pour 100 ; par l’industrie des machines, de 57 pour 100 ; par l’industrie des constructions, de 80 pour 100.

Un second facteur essentiel du développement économique, qui a fait sentir son influence également sur la banque, le commerce et l’industrie, est l’unité politique : quoique encore loin d’être parfaite, elle n’en a pas moins amené un état entièrement différent du passé. Avant 1866, le Zollverein (union douanière) avait bien créé une communauté d’intérêts entre les divers royaumes et principautés qui composaient la Confédération germanique ; mais la diversité des législations intérieures faisait que les habitans d’un État ne se sentaient pas protégés en dehors de leurs frontières et ne se hasardaient pas souvent à étendre leur activité au delà d’un domaine restreint. Le Norddeutscher Bund (Confédération de l’Allemagne du Nord), fondé en 1867 à la suite des victoires de la Prusse sur l’Autriche, fut un premier pas dans la voie de l’unification. Mais l’étape décisive fut la guerre de 1870 et la proclamation de l’Empire allemand en 1871. L’unité monétaire, la quasi-unité postale, l’unité presque réalisée pratiquement de l’émission fiduciaire, le commencement de législation commune sur bien des points, la complète liberté de circulation assurée à chacun, déterminèrent une sorte de réveil violent du pays tout entier. Les triomphes militaires lui donnèrent une confiance en lui-même qui lui manquait auparavant. Les hommes d’initiative qui se lancèrent alors dans la lutte pacifique, où ils allaient remporter d’éclatans succès, trouvaient une population sobre, sérieuse, instruite à l’école primaire, disciplinée par le passage dans l’armée, économe, habituée de longue date à vivre frugalement et qui constituait, en dépit de l’agitation socialiste, un instrument de travail puissant. Les villes se développèrent dans une mesure dont quelques chiffres donneront une idée. Berlin renferme aujourd’hui ! 677 000 habitans ; Hambourg, 625 000 ; Munich, 407 000 ; Leipzig, 400 000 ; Breslau, 373 000 ; Dresde, 336 000 ; Cologne, 321 000. Ensuite viennent trois villes ayant plus de 200 000 habitans : Francfort-sur-le-Mein, Magdebourg et Hanovre ; cinq en ayant de 150 à 200 000 ; treize en ayant de 100 à 150 000 ; vingt-sept en ayant de 50 à 100 000 ; 47, de 30 à 50 000. En résumé, l’Allemagne compte 102 villes de plus de 30 000 habitans.

M. de Bismarck, sans le vouloir peut-être ou du moins sans mesurer toutes les conséquences sociales de cette transformation, a contribué à son heure au développement de l’industrie allemande en la protégeant par des droits élevés, dont elle souffrira plus tard, mais qui lui ont donné d’abord un élan considérable. Le protectionnisme agraire n’a pas tardé à suivre le protectionnisme industriel. Toutefois les traités de commerce de 1892 ont corrigé ce que le système avait d’excessif et permis à l’industrie de s’organiser en vue d’une période de stabilité et de certitude.

Il n’est pas vrai que dans cet état nouveau les classes moyennes disparaissent. Elles se renouvellent sans cesse, en Allemagne comme ailleurs, par une poussée d’en bas : la statistique de l’impôt sur le revenu le prouve, en montrant que le nombre des petites fortunes s’accroît. En même temps, la longévité augmente et les listes de recrutement indiquent, pour les populations urbaines de grands centres industriels, — par exemple en Westphalie et aux bords du Rhin, — un contingent supérieur à la moyenne. Dans le débat assez violent qui s’est engagé à ce sujet, les agrariens avaient soutenu que les districts ruraux fournissent plus de jeunes soldats que les districts industriels. Or les dernières statistiques prouvent que, sur 760 000 recrues envoyées à l’armée et à la marine de 1893 à 1896, 512 000 venaient de régions où l’industrie et le commerce prédominent. La moyenne du contingent levé sur 1 000 kilomètres carrés est de 468 jeunes gens : il n’est que deux contrées agricoles qui accusent ce chiffre, et ce sont des contrées de propriété divisée et de petite culture. Là où se trouvent les majorais et les grands domaines, la moyenne des recrues tombe à 289 par 1 000 kilomètres carrés. L’industrie moderne, avec ses installations et son outillage perfectionné, n’altère pas, sauf des exceptions encore trop nombreuses, il est vrai, les qualités physiques de la race.

Parallèlement aux progrès de l’industrie se constatent d’ailleurs ceux de l’agriculture : au 14 juillet 1895 , le nombre des exploitations agricoles s’élevait à plus de 5 millions et demi, avec une étendue moyenne d’environ 8 hectares. Le nombre des exploitations au-dessous de 2 hectares avait augmenté depuis 1882 de 174 000 (3 235 000 au lieu de 3 061 000). Les exploitations au-dessous de 400 hectares couvrent les sept dixièmes du territoire. D’une façon générale, la petite propriété augmente.

Le développement industriel de l’Allemagne a entraîné, comme première conséquence, une amélioration considérable de la situation de l’ouvrier, due non pas aux mesures législatives et gouvernementales, comme les partisans de l’intervention de l’État voudraient nous le faire croire, mais au cours naturel des choses, à l’entente de leurs véritables intérêts par les entrepreneurs, qui comprennent cette vérité que, meilleures seront les conditions d’existence de leurs auxiliaires indispensables, et plus grandes seront leurs propres chances de succès. L’outillage de plus en plus compliqué, de plus en plus délicat, des usines modernes exige des ouvriers intelligens, soigneux, dont le cerveau travaille en même temps que les bras ; de là une augmentation incessante de salaires ; de là la part de plus en plus considérable de ceux-ci dans les profits bruts de presque toutes les entreprises.

Alors même que le capital reçoit une rémunération qui représente un intérêt élevé sur les sommes engagées, le total des dividendes distribués aux actionnaires est fort peu de chose si on le compare à celui des journées d’ouvriers et des traitemens de tous ceux qui, à un degré quelconque, concourent au succès d’une entreprise industrielle. Les ouvriers, plus instruits, plus au courant de ce qui se passe dans les sociétés dont ils font partie, finissent par se rendre compte que le partage entre eux et les bailleurs de fonds n’est pas aussi injuste qu’on le prétend parfois. La démocratie socialiste, qui paraissait si menaçante il y a quinze ans de l’autre côté du Rhin, semble avoir baissé le ton depuis quelque temps et accepte, dans la vie politique du pays, un rôle qui n’est plus celui d’une opposition irréductible. La prospérité matérielle, dont les signes abondent, a certainement contribué dans une large mesure, à cette détente des esprits.


II

Quand j’étais enfant, j’entendais dire que c’était l’instituteur primaire qui avait battu l’Autriche à Sadowa. Quatre ans plus tard, on nous affirma que c’était lui qui nous avait vaincus à Sedan. Je me demandais déjà alors jusqu’à quel point cela était vrai, et je crois encore aujourd’hui que, sur les champs de bataille, le caractère, la volonté, la discipline, assurent les victoires des armées. Mais là où la science triomphe, c’est dans l’industrie. Il est difficile de trouver une démonstration plus saisissante de cette vérité que celle que donne l’industrie chimique en Allemagne.

Elle est sortie des laboratoires de savans tels que Liebig, Hoffmann ; elle continue à prospérer grâce au concours incessant de centaines de chimistes venus tous les ans des Universités, dont les uns entrent au service des industries particulières, et les autres restent pour la plupart, alors même qu’ils suivent une carrière purement théorique et scientifique, en communication constante avec les premiers. Liebig fut l’initiateur de la méthode nouvelle de travail, à laquelle sont dus en grande partie les succès que nous allons exposer. D’autres facteurs puissans ont joué un rôle : mais il n’en est pas qui ait eu pour les fabriques de produits chimiques d’importance comparable. Liebig ne se contenta pas de travailler dans son cabinet, assisté d’un ou deux préparateurs, comme le faisaient nos grands savans français, les Gay-Lussac, les Dumas et tant d’autres. Il voulut fonder des laboratoires, où un grand nombre de jeunes gens travailleraient sous sa direction et formeraient une école destinée à essaimer dans le pays. Il mena une campagne énergique, dont l’objet était de décider les gouvernemens à fournir les fonds nécessaires, et il y réussit.

Depuis lors, les résultats de ce système ont apparu avec une telle évidence qu’il n’est plus besoin de prier aucun gouvernement allemand de le développer. L’Allemagne est couverte de laboratoires dont plusieurs ont coûté un demi-million et dont l’entretien exige annuellement des millions de marks [1]. Ce n’est pas seulement la Prusse, mais des États beaucoup moins importans et moins riches qui se sont piqués d’émulation et qui fournissent avec libéralité, avec prodigalité, pourrait-on dire, les moyens aux étudians de s’instruire et aux professeurs de multiplier les recherches et les démonstrations. La division du pays en États séparés, la concurrence même des petits États avec les grands, le particularisme en un mot a ici rendu des services incontestables à la nation : une véritable rivalité est née plus d’une fois entre la Prusse et tel grand-duché pour conserver un savant dont les découvertes ou l’enseignement étaient de nature à rehausser l’éclat de l’Université à laquelle il demeurerait attaché.

Les gouvernemens, instruits de la sorte, n’opposent plus d’argumens de ministres de finances aux demandes de crédit. Voici par exemple une science toute moderne, qui a en Allemagne produit des hommes remarquables : l’électrotechnie. Le professeur Kittler, à Darmstadt, demande un laboratoire spécial qu’on lui accorde. On en construit de semblables à Berlin, à Aix-la-Chapelle, à Hanovre [2] : ce seront autant d’écoles où les jeunes électriciens se formeront ; autant de centres de travaux scientifiques qui se mettront d’eux-mêmes en rapport avec les industriels destinés à appliquer leurs découvertes. Pour les usines de produits chimiques, les communications entre elles et les Universités sont régulières. Les directeurs de fabriques sont toujours prêts à mettre leur outillage au service d’un savant qui leur demande de faire une expérience ; réciproquement, celui-ci ne refusera jamais d’examiner un problème qu’ils lui soumettront.

Cette collaboration intime de la science et de l’industrie a donné les plus brillans résultats : une fabrique à Ludwigshafen emploie aujourd’hui à elle seule plus d’ingénieurs chimistes que toute l’Angleterre n’en a pour la même branche. Ce dernier pays n’a pas d’écoles de chimie industrielle ; la France n’en a pas assez. L’exemple de la Ville de Paris, qui a fondé il y a une quinzaine d’années une école municipale de physique et de chimie industrielles, devrait être suivi plus fréquemment.

Les Allemands ont remplacé dans leurs usines les contre-maîtres par des docteurs ès sciences, qui joignent à leurs connaissances techniques le mérite de présenter des garanties de caractère qui ont leur prix. Ils ne sont pas exposés à s’attacher aveuglément à une routine qui est souvent devenue une règle pour d’anciens manœuvres montés en grade. Ils imposent leur autorité par leur science même ; et les ouvriers, qui, en dépit du socialisme, ont rapporté du régiment, par lequel presque tous ont passé, des habitudes de discipline, voient en eux des officiers, de même que les surveillans et chefs d’équipe représentent à leurs yeux les sous-officiers. Beaucoup de travailleurs s’affilient aux Kriegervereine (unions de guerriers) qui maintiennent entre eux des liens de camaraderie très puissans.

Les laboratoires des usines de produits chimiques sont des centres de travaux ininterrompus, qui se poursuivent dans des directions variées, souvent imprévues, presque toujours fécondes. Une foule de jeunes chimistes poussent leurs recherches dans les voies multiples que leur ont tracées les grandes découvertes. Ils ont à leur disposition, dans leurs laboratoires, des moyens incomparables : la science résout, au fur et à mesure que l’industrie les lui pose, de nouveaux problèmes. Jadis on dépendait des saisons, de l’état de l’air : aujourd’hui, on travaille à la température que l’on veut, à des pressions qui vont jusqu’à 150 atmosphères dans les autoclaves, appareils clos où les réactions chimiques se font sous pression. Cette méthode, d’une importance capitale, a été appliquée pour la première fois, en France, dans les établissemens Poirrier à Saint-Denis.

On sait que l’industrie moderne est arrivée à dégager de la houille et du goudron les couleurs, les parfums, la saccharine, les explosifs les plus puissans, les fébrifuges tels que l’antipyrine. On peut dire que chaque jour elle y trouve de nouveaux corps. Et telle est la perfection de ses procédés qu’elle ne redoute plus la publicité que leur donne, d’après la loi allemande, la prise de ses brevets. « Le vrai secret de fabrication, disait dans une communication faite à la Société de chimie M. Caro, l’un des chimistes éminens de l’Allemagne contemporaine, consiste dans une pratique scientifique, dans une communication constante entre la fabrique et le laboratoire de recherches, une division rationnelle du travail, une collaboration harmonieuse entre tous, du plus haut jusqu’au plus bas degré de l’échelle. »

La seule énumération des substances aujourd’hui extraites de la houille constituerait la table des matières d’un cours de chimie ; et cependant une invention succède à l’autre ; jamais le pays ne s’arrête en se bornant à exploiter des découvertes antérieures. Les chimistes n’ont plus à se préoccuper comme autrefois de la construction du matériel nécessaire à leurs travaux ; pour exploiter industriellement les produits qu’ils créent dans leurs laboratoires, l’outillage le plus perfectionné est à leur disposition. Les filtres-presses géans ont remplacé les filtres primitifs. Des appareils à colonne fractionnent les corps par distillation (invention du Français Coupier) ; les corps difficilement volatilisables sont distillés dans le vide. La vapeur à haute pression, surchauffée, la glace, l’air froid, des chambres de chauffage et de dessiccation sont constamment sous la main des opérateurs. Plus d’une fabrication n’a pu réussir que parce que précisément elle était pourvue des moyens d’action les plus complets. Deux ordres de chimistes concourent à obtenir ces résultats, ceux qui travaillent dans le laboratoire et ceux qui sont attachés à l’exploitation.

Essayons-de pénétrer dans l’un des vastes établissemens où s’obtiennent ces résultats et d’en comprendre l’organisation. Quatre divisions principales se remarquent dans l’usine. Trois d’entre elles sont destinées à la fabrication des trois groupes principaux des couleurs extraites du goudron.

Dans l’une se font les couleurs d’aniline, dont la première a été découverte en 1850 en Angleterre, en particulier la fuchsine et ses dérivés violets, bleus et verts ; les couleurs de résorcine, safranine, induline, le bleu de méthyl, l’auramine, la rhodamine, les autres couleurs basiques et leurs acides. C’est ici le royaume du benzol et de ses dérivés. La deuxième partie des bâtimens abrite l’industrie de l’alizarine artificielle : ici se fabriquent les substituts de la garance, leurs dérivés et analogues, ici règne l’anthracène. La troisième est consacrée à la fabrication des couleurs azoïques et du naphtol ; on y fabrique entre autres les couleurs substantives, c’est-à-dire qui teignent le coton sans mordans : la naphtaline est ici souveraine. Le quatrième département est celui des produits médicaux antiseptiques, antinévralgiques, antipyrétiques : l’antipyrine de Knorr, la thalline, l’acétanilide ou antifébrine, la phénacétine, le salicylate, les substituts inodores de l’iodoforme, l’antituberculine, le sérum de Behring.

Le centre, auquel se rattachent ces quatre groupes, est le cœur même de l’usine : c’est là que se préparent les nombreux produits intermédiaires qui se tirent de la distillation du goudron de houille, et qui servent ensuite à la fabrication des quatre ordres de produits que nous venons d’indiquer ; la transformation s’opère par voie d’oxydation, de réduction et de condensation, de façon à arriver à la forme définitive sous laquelle les produits entrent dans la circulation.

Après avoir reconnu les parentés des couleurs, on les a groupées en séries et en familles. Chaque graine d’idée nouvelle a fructifié. Les disciples de Liebig, Hofmann et Kekulé, ont à leur tour formé des élèves qui ont perpétué la tradition du maître. A la découverte empirique des couleurs d’aniline succédèrent leur description et leur étude scientifique. La théorie de Kekulé permit plus tard d’étudier leur constitution ; à son tour, la connaissance de leur structure amena les synthèses, auxquelles l’industrie contemporaine doit ses énormes productions. Plus de 800 brevets relatifs aux produits du goudron ont été pris en Allemagne de 1877 à 1890. Les usines contiennent un département de teinture où se trouvent réunis les échantillons les plus divers des substances qu’on colore, depuis le simple fil jusqu’aux étoffes les plus compliquées. Tous les produits ne réussissent pas : il faut que la couleur soit non seulement belle, mais résistante, et que le prix de revient en soit modéré. Un travail constant peut seul maintenir la fabrication à la hauteur des exigences de l’industrie.

Parmi les départemens de la fabrique, l’un des moins intéressans n’est pas celui des brevets, où, sous la direction d’un jurisconsulte, se prépare et se poursuit la défense, vitale pour l’industrie, de la propriété de ses découvertes contre des tentatives illégitimes. La loi allemande, qui ne permet de breveter que le procédé et non l’objet fabriqué, rend cette tâche difficile ; mais les grands industriels reconnaissent que cette difficulté même a certaines conséquences heureuses, en contraignant chaque inventeur à creuser sa propre découverte de plus en plus profondément, de façon à en établir, d’une façon indiscutable, l’originalité, et par suite la propriété. Ce qu’ils ne disent pas, c’est que l’existence d’un bureau officiel des brevets (Reichspatentamt) a donné lieu, de la part des inventeurs étrangers, à des plaintes nombreuses et fondées, auxquelles nous nous bornons à faire ici allusion. En France, où le brevet se donne sans garantie du gouvernement, il peut être pris non seulement pour le procédé lui-même, mais pour la matière fabriquée : toutefois il devient caduc si, dans l’espace de deux ans, la fabrication de l’objet breveté n’est pas installée sur territoire français. Cette législation a amené plusieurs fabriques étrangères de produits chimiques à établir des succursales chez nous.

Si nous observons maintenant les moyens par lesquels ces vastes fabriques entrent en relations et restent en contact avec les consommateurs, nous verrons que l’un des traits intéressans de l’industrie des matières colorantes est qu’elle est en rapports directs et suivis avec ses acheteurs, qui sont visités d’une façon régulière par les jeunes ingénieurs au service des fabriques. Il ne suffit pas, en effet, d’envoyer des commis voyageurs offrir les produits : il faut que le fabricant de couleurs s’entende avec ceux qui les achètent, teinturiers et autres industriels ; des hommes capables de diriger la clientèle, de connaître ses désirs, de lui apprendre la façon d’employer les produits sont un rouage indispensable. Une véritable collaboration s’établit entre eux et les cliens qu’ils conseillent et qui leur font en retour connaître leurs besoins sans cesse renouvelés. D’ailleurs, cette industrie des couleurs a aujourd’hui une tout autre allure qu’à ses débuts. Les quantités fabriquées ont, dans bien des cas, décuplé, vingtuplé, et les prix ont baissé en proportion : là où on fabriquait 10 000 kilogrammes, on en fabrique 100 000 et plus, qui se vendent pour la même somme, ou à meilleur marché, que les 10 000 d’autrefois.

L’industrie des produits chimiques en Allemagne, malgré l’avance considérable qu’elle a prise sur celle de tous les autres pays, ne s’endort cependant pas dans la confiance que pourrait lui inspirer cette situation : elle ne cesse de travailler à des perfectionnemens nouveaux. Elle sait que ses brevets vont successivement tomber dans le domaine public, que l’industrie se concentrera dans la fabrication d’un petit nombre de couleurs essentielles ; mais elle a conscience de la force que lui donne l’organisation puissante, tant au point de vue industriel que scientifique, de ses usines, l’importance des capitaux disponibles, des réserves faites, des amortissemens opérés. Elle sait que, si l’industrie de la soude par exemple ne s’est pas développée en Allemagne autant que celle des couleurs, — et cependant elle est loin d’y être restée stationnaire, — c’est que l’Angleterre avait des installations considérables, une organisation déjà ancienne, contre laquelle il est plus difficile de lutter. Ludwig Mond, d’ailleurs Allemand de naissance, élève de Bunsen, a en quelque sorte monopolisé l’industrie de la soude à Londres, d’où il est en relations avec le monde entier. Vers le milieu du siècle, l’industrie des couleurs semblait devoir se concentrer en Angleterre et en France, où Verguin découvrait la fuchsine et Lauth, le violet de diméthyl-aniline en 1859 ; Girard et de Laire, le bleu d’aniline, en 1860 ; Roussin, les couleurs azoïques, en 1876. Mais ce sont les Allemands qui, profitant de toutes ces découvertes, ont créé l’industrie puissante qui se peint en quatre chiffres : la production annuelle en Europe des dérivés du goudron de houille représente aujourd’hui une valeur de 125 millions de francs, qui se répartissent comme suit : Allemagne : 90 millions ; Suisse : 16 millions ; France : 10 millions ; Angleterre : 9 millions.

L’industrie de la soude, bien que moins brillante en Allemagne que celle des couleurs et produits chimiques proprement dits, n’en présente pas moins le spectacle d’un développement considérable depuis vingt-cinq ans. M. Robert Hasenclever, dans un rapport présenté en 1895 à la Société allemande de chimie, le résumait en l’attribuant avant tout à un système de travail plus rationnel, à une politique douanière plus stable, à la nouvelle loi sur les brevets et au concours apporté par les ingénieurs à la fabrication. « L’exploitation, en apparence quelque peu grossière, d’une fabrique de soude, ajoutait-il, est surveillée et contrôlée scientifiquement de mille manières. On emploie en particulier les méthodes de dosage et les analyses de gaz, qui, dans une fabrique moyenne, se répètent plusieurs centaines de fois par jour. La fabrication de la soude a passé de 42 500 tonnes en 1877 à 210 000 en 1895 ; celle de la soude ammoniacale, en même temps que la production électrolytique du chlorure de calcium (chlorkalk), se sont développées : il a été construit à cet effet en Allemagne un série d’appareils que recherchent même les fabriques étrangères. »


III

Après avoir esquissé quelques-uns des traits caractéristiques de l’industrie des produits chimiques allemande, il est utile de la considérer sous le rapport de l’organisation générale et de l’influence qu’a pu avoir sur elle la législation de 1884, établissant l’assurance contre les accidens du travail. Cette loi a obligé les industriels de chaque branche à s’associer pour le but spécial de l’assurance, de façon à répartir les risques entre toutes les fabriques, et usines, et à diminuer ainsi un fardeau de dépenses éventuelles qui, pour chacune d’elles prise isolément, eût pu devenir intolérable. Ces unions corporatives (genossenschaften) ont groupé les chefs de chaque branche d’industrie ; elles leur ont donné l’occasion de se connaître, d’entrer en rapports réguliers. Appréciant les avantages qui pouvaient résulter de ces relations, beaucoup d’entre eux ont constitué, à côté de l’union imposée par la loi, une association libre composée des mêmes membres, dont le but est de veiller aux intérêts de leur industrie, de dresser les statistiques qui s’y rapportent, de donner son avis sur les questions de législation douanière, de traités de commerce et autres lois semblables. Ces associations ont eu pour résultat de faciliter la conclusion d’ententes entre producteurs (cartels) qui paraissent dans bien des cas aujourd’hui une des conditions nécessaires de la grande industrie ; elles ont exercé une influence considérable sur la législation des douanes, des transports. Elles ont fourni au gouvernement, composé en grande majorité de juristes, le concours officieux des hommes techniques, trop peu représentés dans ses conseils.

Les Allemands ne se sont pas arrêtés, dans cette voie des groupemens si conformes à leur esprit, aux limites de chaque industrie : sous le nom de Centralverband deutscher Industrieller zur Befoerderung und Wahrung nationaler Arbeit (Groupement central des industriels allemands pour le développement et la protection du travail national) se sont réunis un grand nombre de filateurs et de métallurgistes, dont l’influence avait été longtemps prédominante, notamment sous le ministère Bismarck, et dont les tendances sont beaucoup plus nettement protectionnistes que celles d’autres industriels. Ce Centralverband, dirigé par le député Bueck, et auquel ont adhéré des banques puissantes, comme la Disconto Gesellschaft de Berlin, jouit d’une influence d’autant plus grande qu’il a inscrit sur son programme une élévation des droits d’entrée sur les céréales. Il pourra jouer un rôle important quand se posera la question du renouvellement des traités de commerce, vitale pour nombre des industries ainsi groupées.

Ces diverses organisations ont permis d’établir des statistiques d’une précision impossible à obtenir auparavant : le bureau central de chaque industrie connaît la plus petite fabrique de sa spécialité et reçoit d’elle tous les détails de son exploitation. Les résultats sont souvent publiés sans que les chiffres soient accompagnés de la désignation des sociétés ou des particuliers de qui ils émanent, si bien que personne n’est exposé aux inconvéniens qui pourraient résulter d’une publication relative à ses affaires. D’autre part, la corporation fait surveiller toutes les fabriques, afin d’y diminuer le plus possible les chances d’accidens et de prescrire les installations les meilleures à ce point de vue. Ses règlemens, d’une sévérité draconienne, sont acceptés librement par les intéressés, puisque c’est eux-mêmes qui, par l’organe de leurs délégués, se les imposent. L’un d’eux me faisait observer que, si des prescriptions aussi rigoureuses étaient édictées par le gouvernement, personne ne s’y soumettrait avec la même facilité.

Grâce à cette coexistence d’un double organisme, nous avons des statistiques de deux ordres différens qui donnent des informations également intéressantes. Voici d’abord la Corporation professionnelle de l’industrie chimique (Berufsgenossenschaft der chemischen Industrie) qui, dans son rapport sur l’année 1896, indique qu’elle a assuré 125 000 personnes, soit 8 pour 100 de plus que l’année précédente. Le fonds de réserve, composé de valeurs de premier ordre, ayant dépassé 3 800 000 marks, il n’y aura plus lieu, jusqu’à nouvel ordre, d’y ajouter 10 pour 100 du montant des indemnités payées durant l’exercice. Celles-ci ont atteint un million de marks en 1896. Le nombre de personnes à qui une rente était servie par la corporation s’élevait, à la fin de l’année, à 5 477. Sept ouvriers sur mille ont été victimes d’accidens donnant lieu à indemnité.

A côté de ce rapport de la corporation officielle, nous avons celui de l’Union pour la défense des intérêts de l’industrie chimique allemande. Au congrès tenu à Eisenach en septembre 1896, le secrétaire, M. Wenzel, constatait, dans son compte rendu, qu’en 1895 l’industrie chimique avait fait de nouveaux progrès : 5 947 ateliers en travail au lieu de 5 758 l’année précédente ; 34 millions de journées d’ouvriers au lieu de 33 ; 114 000 au lieu de 110 000 ouvriers ; 103 au lieu de 98 millions de marks payés en salaires ; 7 240 milliers de tonnes transportées au lieu de 7 063 ; 927 000 exportées pour une valeur de 339 millions de marks, contre une importation de 280 millions. Le dividende moyen des 95 fabriques appartenant à des sociétés anonymes a été 12,71 pour 100. L’industrie des alcaloïdes et des acides, qu’on nomme parfois la grande industrie chimique, a été moins prospère dans son ensemble, tandis que les industries de la soude et de l’acide sulfurique ont donné de très bons résultats. Celle des produits pharmaceutiques et photographiques a souffert de la concurrence, alors que celle des préparations alcooliques a bénéficié d’une nouvelle législation. L’industrie des acides organiques a dû, sous l’influence d’une production croissante, abaisser ses prix d’un cinquième. Celle de la stéarine s’est bien défendue ; celle des savons et parfums a avancé, notamment au point de vue de l’exportation. Les fabriques de couleurs de goudron sont en progrès constans et les dividendes moyens de cette catégorie ont passé de 10 pour 100 en 1886 à 23,5 pour 100 en 1895. La fabrication des explosifs continue à donner de brillans résultats. Les engrais artificiels sont tombés à des prix tellement bas que le revenu du capital engagé dans ces fabriques est descendu au-dessous de 4 pour 100.

L’Union s’est efforcée d’obtenir que des mesures de protection pour les secrets de fabrication fussent inscrites dans la loi contre la concurrence déloyale. Elle n’a cru devoir s’agréger ni à l’Union des industriels (Bund der Industriellen) ni à la Ligue défensive contre les empiétemens agraires (Schutzverband gegen agrarische Uebergriffe) ; elle a en revanche pris une part active à la législation sur la protection de la propriété industrielle, et négocié longuement avec l’office impérial des brevets au sujet de la loi sur les marques de fabrique (Waarenzeichengesetz), en particulier au sujet de la protection de ces marques au Japon, à l’occasion du traité de commerce négocié avec ce pays. La guerre douanière avec l’Espagne a préoccupé l’Union, aussi bien que les droits d’importation italiens. Enfin les questions de tarifs de chemins de fer ont été, de sa part, l’objet de discussions et de négociations nombreuses, de sorte que le bureau se croit fondé à dire qu’il n’a rien négligé pour la défense de l’industrie chimique.

Après s’être occupé de la participation à l’Exposition universelle de Paris en 1900, et de diverses autres affaires, le Congrès a examiné la question de l’envoi d’une commission d’experts en Asie orientale pour développer les rapports commerciaux avec la Chine et le Japon, et s’est prononcé à l’unanimité contre cet envoi. Il a nommé au contraire une commission chargée d’obtenir du gouvernement prussien les plus larges subsides possible pour l’enseignement de la chimie dans les écoles supérieures.

On allègue parfois que l’industrie des produits chimiques a prospéré en Allemagne parce qu’elle y trouve des conditions particulièrement favorables : le charbon, la potasse en abondance, le benzol, qui maintenant va lui être livré en quantités illimitées par les hauts fourneaux, transformés de façon à lui fournir ce qu’elle était jusqu’ici obligée d’acheter pour une grande partie en Angleterre. Il est certain que nous ne possédons aucun gisement semblable à ceux des sels de potasse de Stassfurt ; que l’élévation des droits sur les spiritueux, qu’une loi toute récente vient de réduire pour les alcools dénaturés, était jusqu’ici une gêne considérable pour nos industriels. Mais, plus nous étudions de près le développement de l’industrie allemande des produits chimiques, et plus nous restons convaincus que le facteur déterminant de ses succès a été la méthode d’entraînement scientifique, qui a constitué chez elle une véritable armée de jeunes chimistes travaillant sans relâche à l’amélioration ininterrompue des procédés, à la recherche des idées nouvelles, au perfectionnement incessant des détails et de l’ensemble. C’est donc à la source même qui féconde ce vaste champ qu’il nous faut remonter, si nous voulons bien comprendre ce qui se passe chez nos voisins et en tirer les conclusions nécessaires.

Les avertissemens ne nous ont pas manqué. Dès 1878, M. Charles Lauth, secrétaire rapporteur de la section des produits chimiques et pharmaceutiques à l’Exposition universelle de Paris, signalait les progrès de l’Allemagne et demandait la création d’une école de chimie. En 1893, M. Haller, directeur de l’Institut chimique de la faculté des sciences de Nancy, dans son rapport sur l’exposition de Chicago, montrait le chemin qu’elle avait parcouru en ces quinze ans. Tout récemment M. Lauth, revenant à la charge, nous a donné sous le titre de « Science pure et science appliquée » le résumé saisissant des positions respectives des nations concurrentes sur cette partie du champ de bataille industriel. Il démontre, par des argumens sans réplique, que le salut serait pour nous dans la réorganisation de l’enseignement de la chimie ; dans l’installation de laboratoires où nos savans se préoccuperaient, non seulement de poursuivre leurs admirables découvertes, mais d’en rechercher les applications et de former des élèves dont l’esprit sera tendu vers ce résultat. Qu’on donne à l’industrie française 600 jeunes chimistes sortant chaque année des Universités, préparés comme ils le sont en Allemagne, et on verra la transformation s’accomplir. Rien, sur ce domaine, n’est moins incompatible que la théorie et la pratique : mais encore ne faut-il pas que la première écarte systématiquement les déductions qui naissent de ses découvertes. La science, nous ne saurions trop le répéter, a été ici une source de richesse incomparable. C’est un disciple de Bunsen, Auer, qui, par des raisonnemens et des expériences de laboratoire, est arrivé à la conception du bec qui porte son nom, qui a fait sa fortune et celle de nombreuses sociétés. Y serait-il parvenu s’il eût été le préparateur de ce savant théoricien qui, voyant au cours d’une expérience le liquide se teinter soudain d’une merveilleuse couleur, se tourne vers ses élèves et s’écrie : « Quel ennui ! débarrassez-moi donc de cela ! » L’idée qu’il avait peut-être sous la main le principe d’une précieuse matière tinctoriale ne lui était même pas apparue. Cette fâcheuse disposition d’esprit est moderne. De grands maîtres pensaient autrement : Dumas a consacré un ouvrage en plusieurs volumes à la chimie industrielle.

Qu’on nous pardonne cette digression et ce retour sur nous-mêmes, à propos d’une étude sur l’industrie chimique allemande. Mais nous n’y trouvons d’intérêt qu’à cause des leçons qui s’en dégagent pour notre pays. N’allons pas nous imaginer que nous ne sommes pas de taille à lutter : ici comme ailleurs, nous avons fourni un contingent égal à celui des nations les plus avancées, supérieur à celui de la plupart d’entre elles. De ce que les découvertes faites chez nous ont été exploitées à l’étranger avec plus de succès que dans nos propres usines, nous devons conclure à la nécessité de réformes, mais non à notre impuissance.


IV

L’industrie minière et métallurgique est l’une des plus puissantes de l’Allemagne : elle y est ancienne, et a cependant, dans les temps récens, réalisé des progrès considérables. Le recensement de 1895 nous indique que 458 000 personnes étaient occupées aux travaux des mines, forges, salines et tourbières, ce qui représentait une augmentation de plus de 28 pour 100 par rapport à 1882 ; 383 000 ouvriers étaient employés par la métallurgie, soit 34 pour 100 de plus qu’en 1882. Une partie de ce développement est due, il faut le rappeler, à la guerre de 1870, qui nous arracha la moitié de la Lorraine et, avec elle, une partie du bassin métallifère dont il convient de faire ici ressortir l’importance capitale pour l’industrie allemande.

La dernière révolution de la métallurgie date de l’invention du procédé Thomas, grâce auquel l’acier s’extrait des minerais de fer contenant du phosphore, que le procédé Bessemer, consistant à traiter le minerai par la voie acide, ne permettait pas d’employer à cet effet. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, les fabricans d’acier ne pouvaient utiliser que les minerais de choix d’Espagne, d’Afrique, de Suède, d’un prix élevé. Aujourd’hui, la présence du phosphore, non seulement n’est plus une gêne, mais rend au contraire l’opération plus aisée : l’acier s’obtient en insufflant dans la fonte en fusion de l’air chaud ; pour que l’affinage s’opère, il faut que la masse reste liquide : le phosphore, en brûlant, dégage une chaleur intense qui maintient une température élevée pendant toute la durée de l’opération et en assure le succès. Le seul gisement considérable de minerai de fer phosphoreux d’Europe est situé en Lorraine, avec un prolongement dans le Luxembourg : le traité de Francfort nous en a malheureusement enlevé une partie, mais nous en possédons encore assez pour alimenter nos usines : l’extrême pointe méridionale de ce bassin métallifère a été reconnue à Neuves-Maisons, à vingt kilomètres environ au sud de Nancy, où la Société de Châtillon-Commentry installe une grande aciérie.

Nos industriels, dans cette région, sont donc aussi bien placés que les Allemands : ceux-ci ont concentré en partie leurs aciéries dans le bassin de la Saar, à côté du gisement que nous venons de décrire, et en Westphalie, où ils en sont un peu plus éloignés, mais où, en revanche, ils ont le coke sur place. Ce coke coûte souvent plus cher aux usines de la Saar qu’à nos usines françaises de l’Est, parce que celles-ci l’achètent au tarif d’exportation, inférieur à celui auquel il est vendu en Allemagne. Les consommateurs français souffrent en bien des circonstances de législations qui élèvent pour eux le prix de produits fabriqués en France, alors que des primes à l’exportation permettent aux étrangers de les acheter meilleur marché ; le sucre en est un exemple. Il est intéressant de signaler un cas où l’effet inverse se produit et où les cartels allemands nous fournissent du combustible à plus bas prix qu’à nos concurrens. Quant à l’exportation de l’acier, nous sommes aussi bien placés qu’eux ; nous atteignons Anvers, qui est le grand port d’embarquement, à aussi bon compte. A quelle cause faut-il donc attribuer l’énorme écart de production entre les deux pays ? Alors que nous n’avons pas plus de quatre grandes aciéries, les Allemands en possèdent une vingtaine, dont plusieurs expédient jusqu’à 400 000 tonnes d’acier par an, tandis que la production maximum de l’une des nôtres atteint à peine le quart de ce chiffre. En ce moment même, la maison Krupp met en feu à Rheinhausen, sur la rive gauche du Rhin, deux hauts fourneaux qui livrent chacun 200 tonnes de fonte par 24 heures. L’emplacement est réservé pour six autres. Une aciérie leur sera bientôt adjointe.

Il faut reconnaître, ici comme ailleurs, que ce ne sont pas les conditions matérielles qui nous condamnent à un état d’infériorité, mais le manque d’initiative de nos industriels. Au lieu de se contenter d’installations plus ou moins réduites, et d’attendre le développement de la consommation indigène et étrangère, les Allemands se sont outillés de façon à exploiter, dans la mesure la plus large possible, les richesses minières et houillères reconnues sur leur territoire. A leur production vingtuplée, ils ont cherché et trouvé des débouchés ; ils n’ont pas attendu les demandes, mais les ont provoquées. C’est ainsi que leur fabrication de poutrelles de fer s’élève à 800 000 tonnes par an, dont 150 000 s’exportent ; la production française est de 230 000 tonnes, dont 30 000 s’exportent. Il est évident que les différences d’étendue et de population entre les deux pays n’expliquent pas un écart du simple au triple. Il a fallu que les industriels allemands fussent d’excellens commerçans pour obtenir de pareils résultats. L’avance conquise par eux sur le terrain des produits ordinaires, de consommation courante, est énorme. Sur celui des produits spéciaux de qualité supérieure, du matériel militaire, des plaques de blindage, des constructions métalliques, notre industrie française reste à la hauteur de ses concurrens et souvent même les dépasse : à tout instant le Creuset, Châtillon-Commentry, les Forges et aciéries de la Marine, la Société des Batignolles, Fives-Lille, reçoivent de l’étranger des commandes qui attestent l’excellence de leur fabrication et leur compétence technique. Hier encore, la Société des Batignolles était chargée de construire à Saint-Pétersbourg le pont Troitsky, dont la première pierre fut posée en août 1897 par le tsar Nicolas II et le président Faure. Ici donc, nous soutenons la lutte, non sans avantage. Il dépendrait de notre énergie d’arriver ailleurs au même succès.

L’industrie sidérurgique est en ce moment très active en Allemagne. Elle reçoit, en particulier, des commandes nombreuses pour les chemins de fer économiques, les ponts et les fabriques de machines : parmi ces dernières, celles qui construisent des appareils électriques sont spécialement occupées. Il est vrai que certaines fabrications, comme celle des tuyaux, ont pris un tel développement qu’elles n’ont pas encore trouvé de débouchés pour la totalité de leur production. D’autre part, les fabriques moyennes achètent aujourd’hui leur fer, leur acier, leurs produits demi-fabriques à des prix si élevés qu’elles ont beaucoup de peine à travailler avec bénéfice. On cherche un remède à cette situation dans des accords, dont le but est à la fois de s’entendre sur les prix, de régulariser la production et de répartir entre tous les industriels, petits et grands, les commandes pour l’exportation. On va jusqu’à songer à cet effet à la constitution d’une Union de tous les producteurs de fer et d’acier (Exportvereinigung aller Eisen und Stahlwerke) qui demande aux producteurs de charbon et de minerai de leur donner son appui, en faisant des conditions plus défavorables à ceux des fabricans qui refuseraient d’entrer dans le syndicat.

L’Allemagne, en 1896, a exporté 1 700 000 tonnes de fer, soit l’équivalent de la production totale française en fer et en acier. Sa production houillère est énorme : elle est réglementée par régions. Ainsi, dans le bassin de la Ruhr, seize compagnies associées reçoivent du syndicat notification de la quantité maximum de charbon qu’il leur est permis de livrer pendant l’année.

Si nous prenons au hasard le bilan de quelques-unes des grandes Sociétés métallurgiques, nous relevons les résultats suivans pour le dernier exercice. L’union de Dortmund a produit 285 000 tonnes de fer et réalisé un bénéfice brut de 20 millions de marks. Les aciéries de Bochum, dirigées par M. Baare, dont le père avait fondé la société il y a un demi-siècle, ont gagné plus de 5 millions de marks, soit le double de l’année précédente. La société Laura, en Silésie, gagne 6 millions de marks, distribue un dividende de 10 pour 100 et clôture l’année avec un carnet de commandes de plus de 10 millions. Sa production de houille et de fer, en Silésie aussi bien qu’en Russie, a encore augmenté durant le dernier exercice ; les ateliers de construction ont doublé la leur. Il a été extrait 1 700 000 tonnes de houille et produit 180 000 tonnes de fer brut.


V

Parmi les industries modernes, s’il en est une qui paraisse pleine d’avenir et de promesses, c’est celle qui s’occupe des applications de l’électricité. Cette force nouvelle, à peine soupçonnée il y a un demi-siècle, révolutionne déjà l’industrie des transports et ne paraît être encore qu’à la veille de tout ce qu’elle nous réserve de surprises. Les Allemands sont entrés en ligne avec une énergie remarquable ; ils ont su acquérir, il y a relativement peu d’années, des brevets d’inventions faites en d’autres pays, et en tirer une série d’applications ; ils ont eu surtout l’art de s’assurer dans le monde entier des commandes, qui ont affermi la prospérité de leurs usines et leur ont permis de donner à leurs installations un développement prodigieux.

Il est tout à fait surprenant de voir comment un certain nombre de grandes maisons ou sociétés ont, sans faire aucune découverte essentielle, profité de découvertes étrangères, et développé en une quinzaine d’années une industrie qui est aujourd’hui citée comme modèle dans le monde entier. N’est-il pas étrange de penser que c’est chez nous, à Paris, qu’une société berlinoise est venue acheter les brevets Edison ? et n’y a-t-il pas quelque amertume à nous demander pourquoi ce n’est pas nous qui avons, en France, eu le courage de procéder à l’installation d’usines semblables à celles qu’il nous faut admirer aujourd’hui à Berlin et ailleurs, et que nos ingénieurs eussent été certainement capables d’édifier et de diriger avec le même succès ? Quelque pénible que soit cette constatation, ce n’en est pas moins un devoir pour nous de chercher à démêler les causes vraies de ce qui s’est passé sur ce domaine : demain les mêmes circonstances ou des circonstances analogues pourront se reproduire. Peut-être le souvenir de ce que nous avons laissé échapper nous rendra-t-il plus hardis à saisir la première occasion qui se présentera de doter notre pays d’une industrie nouvelle.

L’industrie électrique, celle que les Allemands appellent l’électrotechnie, occupe chez eux des sociétés dont la liste suivante, publiée récemment par le Journal de Francfort, ne donne pas la totalité ; il en naît tous les jours : l’activité des financiers, attirée de ce côté, s’ingénie sans cesse à en créer. D’autre part, ni les sociétés électriques urbaines ni les fabriques d’accumulateurs ne figurent dans le tableau.


Capital-actions. Capital-obligations,
millions de marks. millions de marks.
A. Société générale d’électricité 47 15
Banque de Zurich pour entreprises électriques 24
Société de fournitures d’électricité 5
B. Siemens et Halske (société par actions). 35
Société électrique pour force et lumière. 30 30
Société suisse pour l’industrie électrique. 8 12
Exploitation électrique Siemens 2
C. Union-Lœwe à Berlin. 3
Société pour entreprises électriques 30
D. Schuckert : Société électrique 22 1/2 6
Société continentale d’entreprises électriques 32
Société rhénane Schuckert 3
E. Hélios à Cologne 8 1
Société par actions pour installations électriques 16
F. Lahmeyer Francfort 4 1 1/5(
Société allemande d’entreprises électriques 5
G. Kummer Dresde 5 1/2
Société par actions pour installations et chemins électriques 2
H. Société électrique Félix Singer et C° 1
A reporter 259 89 1/5
Report 259 89 1/5
Banque pour l’industrie électrique 4
I. Société électrique du Nord à Dantzig.. 1
J. Société générale d’électrotechnie Willing et Violet Berlin 1
K. Société pour l’industrie électrique à Karlsruhe 2
267 89 1/5

La liste qui précède désigne par des lettres les sociétés chefs de groupe et énumère au-dessous les entreprises que chacune d’elles a constituées, patronne ou dirige. Leur chiffre d’affaires est considérable. La société Schuckert a un carnet de commandes de 62 millions, dont 36 pour l’Allemagne et 26 pour l’étranger. Ce chiffre était dépassé l’an dernier par la Société générale d’électricité. De même la société Union-Lœwe a déclaré récemment avoir plus de travaux en cours qu’à aucune autre époque, sans compter la transformation des tramways berlinois. Le transport de la force paraît devoir donner lieu à de nombreuses installations dans les centres miniers et industriels et à l’intérieur même des fabriques, où elle supprime des organes de transmission encombrans et dangereux. L’électrochimie, destinée à un grand avenir, n’est qu’à ses débuts. Enfin l’application de l’électricité ne se bornera sans doute pas aux tramways et aux chemins d’intérêt local, mais finira par s’étendre aux grandes lignes de chemins de fer.

La Société générale d’électricité occupait à elle seule, d’après son dernier rapport, 6 711 employés et ouvriers ; elle a construit en un an plus de 4 000 dynamos et électromoteurs, d’une puissance de 50 millions de watt. Sa fabrication de lampes a dépassé de 600 000 celle de l’exercice précédent. 34 tramways, représentant (33 kilomètres, sont en exploitation ou en construction par ses soins. Les réseaux de Strasbourg, Stuttgart, Spandau, Kiel, Leipzig, Bromberg, Nurnberg-Furth, Bilbao-Santurce, Gênes, Kiew, Dortmund, Breslau, Berg, Lübeck et Bilbao ont été terminés dans le cours de l’exercice. Un nombre à peu près égal va l’être dans l’année suivante. Des stations centrales ont été édifiées à Séville, Magdebourg, Deidesheim ; d’autres vont l’être à Barcelone, à Cracovie, à Oberspree près Berlin, à Gleiwitz. La Haute-Silésie sera pourvue d’installations qui permettront le transport de la force à distance ; à Berlin, de nouveaux travaux ont considérablement augmenté le champ d’action de la société. En même temps, elle s’occupe d’installer à Buenos-Ayres la lumière électrique et d’y créer une station centrale qui fournira aussi la force pour un chemin de fer électrique : un premier capital de 15 millions de marks est prévu. Dans la même ville, un autre établissement électrique, fondé par l’initiative française, a dû confier une partie de ses travaux à la compagnie allemande Union-Lœwe. Au Chili se constitue, au capital de 1 600 000 livres sterling, c’est-à-dire 40 millions de francs, une société électrique, dont la maison Wernher Beit et Cie, de Londres, prend la moitié, la Société générale d’électricité, un quart, et l’Union-Lœwe le dernier quart. On parle d’organiser à Rio-de-Janeiro une société semblable avec les mêmes élémens. Nous pourrions passer en revue les rapports aux assemblées des diverses compagnies électriques : partout, nous constaterions la même activité, nous admirerions le nombre de concessions recherchées et obtenues en Allemagne et à l’étranger. Chaque mois, chaque semaine presque, voit l’éclosion de nouvelles affaires ; hier, c’était la maison Siemens et Halske qui créait une société pour la construction de chemins de fer électriques aériens et souterrains à Berlin ; aujourd’hui, c’est la société générale d’électricité (A. E. G., comme on désigne à l’américaine par ses initiales l’Allgemeine Electrizitäts Gesellschaft) qui crée une compagnie pour installations électriques de lumière et de force.

Un bataillon d’ingénieurs est au service d’une direction centrale remplie d’ardeur, à l’affût des commandes dans le pays et à l’étranger, ne les attendant même pas, allant les provoquer, invitant les municipalités à procéder à la transformation de leurs anciens systèmes d’éclairage ou de transport. Cette multiplicité d’affaires a les conséquences les plus heureuses pour les sociétés : leur personnel est sans cesse occupé ; son expérience grandit chaque jour, sur les terrains variés où il lui est donné de travailler ; le renom de l’entreprise se répand dans le monde entier, si bien que chaque fois qu’un État, une ville, une compagnie, un particulier ont besoin d’une installation électrique, ils sont conduits en quelque sorte instinctivement à s’adresser à cette société allemande, dont le nom a frappé leurs oreilles, dont ils ont entendu louer les travaux, qu’ils ont vue à l’œuvre chez des voisins.

Voilà comment quelques hommes d’initiative, secondés par les établissemens de crédit et les premiers banquiers de l’Allemagne, ont réussi à doter leur pays d’une industrie vigoureuse. Imitons-les. Nous montrions tout à l’heure, en parlant des industries chimique et métallurgique, combien la France aurait tort de se décourager et à combien peu d’années en arrière il suffit de remonter pour évoquer le souvenir d’une époque où l’avantage n’était pas du côté de l’Allemagne. Que cette démonstration serait encore plus aisée à faire pour l’industrie électrique, née en Amérique et en France, et dans laquelle notre lenteur à agir a seule laissé les Allemands prendre l’avance que nous avons signalée ! A l’époque où Edison faisait connaître la lampe à vide, c’est-à-dire la lumière électrique par incandescence, Fontaine et Marcel Deprez, dans des expériences célèbres, démontraient chez nous la possibilité de transporter la force à distance au moyen de l’électricité. De petites villes, telles que Valréas, Dieulefit, Bourganeuf, Bellegarde, furent les premières, vers 1883, à installer chez elles la lumière électrique et ne furent suivies que quelques années plus tard par Rouen, Lyon et Paris. 403 villes aujourd’hui possèdent en France des stations centrales avec 52 000 chevaux de force. Le capital de ces entreprises est d’environ 200 millions de francs. Deux causes ont empêché nos progrès d’être plus rapides : la rareté, sauf en certains points de notre territoire, de forces naturelles telles que les chutes d’eau, et la puissance des compagnies gazières, investies, dans beaucoup de nos cités, d’un monopole s’appliquant à tous les modes de lumière ou consistant dans le privilège d’employer les voies publiques à leur canalisation. La traction électrique, qui jusque dans les derniers temps ne semblait guère progresser et ne comptait en France, au commencement de 1897, que 306 kilomètres de tramways, répartis en trente lignes différentes, est entrée enfin dans une phase plus active. Deux puissantes compagnies consacrent leur activité à créer de nouvelles lignes et à remplacer, sur d’anciennes lignes, la traction animale par la traction mécanique.

Nous avons chez nous, sans parler de l’enseignement qui se donne dans nos écoles spéciales et nos facultés, un établissement capable de nous préparer les jeunes ingénieurs dont nous avons besoin. Quelque temps après l’Exposition de 1881, un laboratoire d’application d’électricité avait été institué à Paris avec le reliquat des fonds provenant de ladite exposition. Vers 1893, on y annexa une école supérieure, à laquelle sont admis de droit les élèves diplômés des Ecoles Centrale, des Mines, Polytechnique, des Ponts et Chaussées. Les autres doivent passer un examen. L’enseignement comprend un cours sur les applications industrielles de l’électricité ; un cours sur les mesures électriques et une série de conférences sur des sujets spéciaux, tels que : essais mécaniques des dynamos, applications mécaniques de l’électricité, traction électrique, installations électriques, accumulateurs, application de l’électricité aux chemins de fer, téléphone, etc. L’enseignement pratique comprend des exercices d’atelier, des essais de machines, des mensurations électriques. La plupart des grandes usines de Paris et des environs sont l’objet de visites détaillées.

Que nos financiers se mettent donc à l’œuvre : le personnel ne leur fera pas défaut. C’est à eux de constituer des sociétés avec des capitaux assez puissans pour inspirer confiance aux pouvoirs publics ou aux industriels avec qui elles devront traiter. Nos rivaux nous ont montré par quel ensemble de qualités ils ont fait prospérer leurs entreprises : il nous appartient de nous inspirer de leurs principes et de leur exemple.

Nous n’avons aucun sujet de croire que nous ne soyons pas de taille, non seulement à développer dans notre pays de semblables industries, mais à les rendre assez fortes, assez vivaces, pour les faire rayonner au dehors. Nous n’y arriverons toutefois que si nous comprenons bien l’enseignement que porte en soi l’exemple de l’activité allemande et de l’union de toutes les forces politiques, financières et industrielles de la nation tendues vers un même but. Nous nous plaisons à rendre ici hommage à des tendances heureusement transformées en haut lieu. On ne saurait plus reprocher aujourd’hui à nos ministres d’ignorer les affaires ou de leur être systématiquement hostiles. Le Quai d’Orsay ne perd aucune occasion directe ni indirecte de chercher à ouvrir des débouchés à nos producteurs ; nos consuls, nos ambassadeurs eux-mêmes agissent en ce sens et méritent notre reconnaissance. Mais il ne faut pas qu’une autre partie du cabinet, ni surtout que le Parlement paralyse par des lois néfastes les heureux effets de ces excellentes dispositions : finance, industrie et commerce sont étroitement solidaires, et ce serait de l’enfantillage que de croire à la possibilité de favoriser par exemple les deux derniers en nuisant à la première. La banque est indispensable aux fabricans, aux négocians, dont les hésitations s’expliquent dans bien des cas parce qu’ils ont peine à trouver l’appui financier dont ils auraient besoin pour organiser de vastes entreprises. Et d’où vient cette froideur des banquiers, peu explicable de nos jours, où les revenus des fonds d’États et des obligations de premier ordre sont tombés si bas, que leur tendance naturelle devrait être au contraire d’augmenter leurs placemens industriels ? Il faut en chercher la cause, d’une part dans les lois hostiles au marché des valeurs mobilières, dans les augmentations constantes des charges fiscales qui les écrasent ; d’autre part, dans l’état de l’opinion publique, qui, par une bizarrerie étrange, se passionne de plus en plus pour les questions économiques, et semble refuser son estime, ou tout au moins la ménager bien injustement, à ceux qui affrontent les difficultés, on peut dire les dangers innombrables, dont la carrière des affaires est semée, à ceux dont le concours est la condition première du succès de toute grande entreprise en France et à l’étranger, à ceux qui exercent la fonction redoutable de manier leurs capitaux et ceux d’autrui.


VI

De même que quelques portraits d’aïeux peuvent donner une idée exacte des traits caractéristiques d’une famille, de même les quelques exemples pris par nous auront facilité au lecteur la conception générale des conditions de l’industrie allemande contemporaine. Nous n’avons cherché qu’à éveiller chez les intéressés la curiosité nécessaire. Chacun d’eux devra s’efforcer de connaître les détails de la branche qui est sienne : de telles monographies seront instructives à bien des points de vue et permettront de préciser les raisons du succès de nos voisins, que nous avons indiquées en bloc. Nous lisions récemment, dans le journal le plus répandu de notre pays, un article qui déclarait que « l’empire d’Allemagne, qu’on cite souvent comme le royaume de l’industrie et du progrès, n’est que le royaume de la faim », Nous sommes convaincus que celui qui a écrit ces lignes n’a jamais pris la peine de visiter les centres industriels de l’empire dont il parle. Il a emprunté quelques chiffres à un pamphlet local, fait ressortir le bas taux des salaires — en face desquels il a oublié de constater le bon marché de la vie — et insisté sur les mauvaises conditions d’hygiène dans lesquelles vivent certaines populations silésiennes. Il aurait tout aussi bien pu se faire présenter les comptes des usines berlinoises de la Société générale d’électricité ; il aurait vu quels salaires élevés y sont payés aux ouvriers ; s’il avait visité ces établissemens, il aurait été surpris de l’air de santé et de force de la plupart des travailleurs, confortablement installés, — le mot n’est pas exagéré, — dans de vastes halles, fraîches en été, bien chauffées en hiver, où rien n’a été épargné pour placer chacun dans les meilleures conditions et le mettre en mesure de donner l’effet utile maximum de son travail. Une fois de plus se vérifie l’exactitude de l’adage américain : « les salaires les plus élevés fournissent le travail le meilleur marché ». Nous n’avons garde cependant de généraliser au point de prétendre que tous les établissemens industriels d’Allemagne offrent le même spectacle riant. Mais nous sommes certains que, parallèlement au progrès matériel, c’est-à-dire à la multiplication et à l’extension prodigieuse des usines et fabriques, s’est poursuivie une amélioration constante du sort de l’ouvrier. En cinq ans, l’ensemble des salaires payés s’est élevé de 2 milliards 65 à 3 milliards 37, soit de plus de 25 pour 100.

Ce n’est pas ici le lieu de discuter la législation ouvrière inaugurée en Allemagne en 1884, qui a fait et fera encore l’objet de discussions passionnées dans le pays lui-même et au dehors. Quelle que soit la fermeté de nos convictions économiques, quelque foi que nous ayons dans la toute-puissance de la liberté humaine respectée partout et toujours, nous devons à la vérité de reconnaître que certaines des mesures auxquelles nous faisons allusion paraissent avoir recueilli l’approbation des intéressés. Nous pensons en ce moment à la loi de 1884 sur l’assurance ouvrière, qui a constitué chaque branche d’industrie en corporation (Genossenschaft) dans le dessein spécial d’organiser l’assurance contre les accidens, d’en répartir les risques entre tous les établissemens similaires, proportionnellement au nombre de bras qu’ils emploient, et d’instituer, par l’intermédiaire même de la corporation syndiquée, une surveillance constante et sévère sur l’organisation et la marche des ateliers.

D’après les déclarations qui nous ont été faites par nombre d’industriels, non seulement cette organisation a rendu et rend tous les jours des services en permettant de secourir les travailleurs blessés ou malades (et il faut ajouter en passant que des abus s’introduisent parfois à la faveur de cette législation) ; mais le groupement obligatoire des industriels en corporations syndicales les a habitués à se rapprocher et examiner en commun les questions qui les intéressent, a facilité la conclusion des accords si fréquemment usités aujourd’hui pour régulariser la production et la vente, et a, de cette façon indirecte, contribué aux progrès des diverses industries. C’est donc en réalité ce groupement volontaire, et non pas le lien imposé par la loi, qui a donné de bons résultats. Les autres lois sur l’assurance obligatoire et la caisse de retraites sont au contraire l’objet de très vives critiques.

Avant de chercher à dégager les conclusions de l’examen auquel nous nous sommes livré, nous pensons qu’il sera intéressant de considérer l’industrie allemande dans ses rapports avec l’un de ses principaux acheteurs étrangers, nous voulons parler des États-Unis de l’Amérique du Nord. Une occasion toute naturelle se présente de le faire, puisque le nouveau tarif voté par le Congrès de Washington en 1897 et connu sous le nom de tarif Dingley a, sur bien des points, modifié et parfois bouleversé les droits d’importation, tels qu’ils existaient antérieurement. Un journal allemand, qui jouit en matière économique d’une haute autorité, la Frankfurter Zeitung, s’est livré à une enquête auprès des intéressés afin de chercher à se rendre compte des effets probables de cette nouvelle législation ; en voici les principaux résultats :

Le district de Barmen ne s’attend pas à une modification essentielle dans ses exportations d’articles de mode, en particulier dans ses dentelles faites à la mécanique ; celles de boutons ont diminué depuis longtemps au point de ne pouvoir tomber plus bas. Il en est de même pour les fabriques de drap de Lennep et Hückeswagen, qui avaient déjà vu leurs exportations réduites à presque rien par le tarif Mac-Kinley de 1890. Les industries des fers de Remscheid et de coutellerie à Solingen sont très atteintes : seule, l’exportation des ciseaux a chance de se maintenir, si la fabrication continue à s’en faire à bien meilleur compte qu’en France et en Angleterre.

Les étoiles pour cravates, de Crefeld, ne sont frappées que de 5 pour 100 de plus qu’auparavant ; mais les douanes américaines seront désormais beaucoup plus sévères au point de vue de la déclaration de valeur, pour laquelle il n’est accordé qu’une marge de 5 au lieu de 10 pour 100. D’autre part, les Américains s’efforcent cent de plus en plus de développer leur production indigène. Les soies de Crefeld souffriront beaucoup de l’augmentation de droits qui s’élève de 10 à 15 pour 100 : les soies bon marché seront particulièrement atteintes. Les tissus de laine de Gera sont dans le même cas ; les tissus à bas prix verront leur exportation américaine décroître. En revanche, leurs débouchés en Extrême-Orient s’étendent tous les jours. Les étoffes imprimées de Gladbach ne sont pas touchées par le nouveau tarif : mais la concurrence américaine en diminuera vraisemblablement le débit. Les cotonnades de Saxe souffriront peu, sauf les bas à bon marché, dont la production a déjà beaucoup diminué depuis 1890. Les fabricans de bas de Chemnitz songeraient à installer des fabriques aux États-Unis s’ils étaient convaincus que le nouveau tarif restera longtemps en vigueur. Les fabricans de dentelles et rideaux de Plauen ne se considèrent pas comme menacés. Mais, seules, les qualités supérieures de rubans de soie fabriqués dans les contrées rhénanes pénétreront encore en Amérique.

Au contraire, l’exportation des métiers à tisser paraît devoir augmenter : il est vrai que, par contre-coup, elle réduira peu à peu l’exportation des tissus allemands, puisque la production américaine s’accroîtra. Les toiles fines qui se fabriquent depuis des siècles en Saxe n’ont pas encore trouvé leurs rivales de l’autre côté de l’Océan. La fabrique silésienne de gants, déjà très éprouvée, le sera encore plus, aussi bien que l’industrie silésienne du lin. Quant aux fils, le tarif est prohibitif. Les fabricans de Mulhouse sont très menacés, notamment pour leurs étoffes imprimées ; et cela est d’autant plus grave pour eux que la concurrence italienne et espagnole est en voie de développement ; que la Russie a élevé les droits d’entrée ; que l’Amérique du Sud, constamment troublée, est un client incertain : seule l’Australie paraît dans les derniers temps avoir envoyé des commandes plus importantes.

Les produits chimiques et pharmaceutiques, les huiles essentielles, les préparations à l’usage des laboratoires, dont certaines atteignent une valeur de 4 000 à 5 000 marks au kilogramme, continueront à être demandées par les Américains, qui n’ont encore ni ouvriers ni chimistes suffisamment exercés à ces délicates fabrications. Les porcelaines, jouets, pierres lithographiques, étoffes pour meubles, tapis de table, sont très fortement taxés. Certains tissus de laine sont frappés d’un droit double du droit antérieur. Les instrumens de chirurgie, les chromolithographies, les instrumens de musique automatiques, dont la fabrication s’est développée dans une énorme proportion à Leipzig, où elle occupe vingt-six usines et des milliers d’ouvriers, sont atteints très lourdement.

Les houblons sont frappés de 12 cents, environ 63 centimes, à la livre, au lieu de 8 ; la Bavière souffrira de ce chef, et dans son agriculture et dans le commerce de cette plante, qui a son centre à Nuremberg. Les fabricans de verre de Fürth ne pourront plus exporter de verre étamé (belegtes Glas). Les charbons pour lumière électrique sont taxés à raison de 15 pour 100 de leur valeur. Les jouets paraissent pouvoir supporter l’augmentation des droits qui varie entre 25 et 40 pour 100, ainsi que les articles de voyage, dont la fabrication n’est guère développée aux États-Unis : l’industrie des brosses d’Erlangen est menacée par un tarif de 40 pour 100. Les crayons de Nuremberg étant frappés de 25 pour 100, on croit que seules les maisons dont les produits sont les meilleurs et réputés tels pourront continuer à vendre. Les livres paient 48 pour 100 : on suppose qu’il faudra installer des imprimeries en Amérique si on ne veut pas perdre entièrement ce débouché.

Après avoir ainsi passé en revue les industries qui exportent leurs produits aux États-Unis, l’auteur de l’étude que nous venons de résumer conclut avec raison que d’aussi brusques changemens dans la législation douanière sont plutôt de nature à nuire aux fabricans des pays exportateurs et à grever les consommateurs indigènes qu’à encourager et à développer l’industrie nationale américaine. Celle-ci ne saurait rien entreprendre de durable sur la foi de tarifs que des élections politiques bouleversent de fond en comble. Dans l’ensemble d’ailleurs, au point de vue qui nous occupe, l’industrie allemande, au prix de certains sacrifices, paraît en mesure de maintenir en bonne partie ses exportations : pour les produits auxquels le tarif Dingley ferme la porte, elle cherche et trouvera d’autres débouchés, qui compenseront ceux dont elle se voit privée. Beaucoup de bons esprits se déclarent opposés à une politique de représailles vis-à-vis des États-Unis, d’une part, parce qu’il ne semble pas que le tarif Dingley soit destiné à durer ; d’autre part, parce que la majorité des produits américains exportés sont de nature telle que ceux qui voudraient les frapper se nuiraient à eux-mêmes plus qu’aux Américains.


VII

La présente étude ne pouvait s’étendre à chacune des industries allemandes : il y faudrait une encyclopédie. Celles que nous avons choisies donnent une idée suffisante de la remarquable expansion de nos voisins. Celle-ci inquiète les Anglais au point qu’ils commencent à établir eux-mêmes en Allemagne des fabriques qui fassent concurrence aux établissemens indigènes similaires. On assure qu’un des principaux fabricans de machines de Leeds va transporter de l’autre côté de la mer du Nord son activité principale. Un constructeur de moteurs à Coventry, un des plus grands producteurs de savon de la Grande-Bretagne, songeraient à établir à Rheinau d’importantes succursales. Une fabrique de produits chimiques, projetée d’abord à Londres, se construirait aussi à Rheinau.

Un prochain travail montrera aux lecteurs de la Revue le développement parallèle du commerce, cet auxiliaire indispensable ou plutôt cet allié inséparable de l’industrie. Mais il est utile de faire ressortir dès aujourd’hui les dispositions des industriels au point de vue du régime douanier et des traités de commerce. Il est évident qu’une généralisation est ici difficile : bien que le progrès soit à peu près la règle dans toutes les branches, il n’est pas égal partout. Les dispositions des fabricans de produits chimiques et particulièrement de couleurs artificielles, qui exportent une valeur de 80 millions de francs par an, c’est-à-dire les quatre cinquièmes de leur production, sont devenues plus libérales, tandis que les filateurs et les métallurgistes croient avoir beaucoup plus à redouter de la concurrence étrangère. On remarque cependant que l’ensemble des industriels est revenu des idées de protection sans limites qui dominèrent un moment la politique commerciale allemande, et tend à se rallier au régime des traités de commerce inauguré depuis quelques années. La dénonciation récente du traité anglo-allemand par la Grande-Bretagne a inquiété et non réjoui. Chacun sent qu’à une production croissante il faut de nouveaux débouchés, et que c’est au dehors qu’ils doivent se trouver.

Cette nécessité de vendre au delà des frontières une partie de ce qui se produit sur le territoire national inquiète une certaine école, qui déplore l’évolution en vertu de laquelle l’Allemagne devient plus industrielle qu’agricole et dépend de l’étranger pour une partie de son alimentation, en échange de laquelle elle lui expédie des machines, des rails, des tissus, des vêtemens, en un mot les produits de son industrie. Tout récemment un professeur de l’université de Marburg, M. Karl Oldenberg, jetait un cri d’alarme [3] et trouvait de l’écho, sinon dans le pays, du moins chez l’un des théoriciens de la science financière en Allemagne. Il se demande quel a été le mobile déterminant de l’augmentation de la population industrielle par rapport à la population générale et l’attribue à la tendance du capital, de plus en plus mobile, de s’employer là où il trouve la rémunération la plus abondante, sans se préoccuper des conséquences de son action.


C’est ainsi, continue-t-il, que le capital anglais a développé l’industrie continentale européenne, puis l’industrie indienne ; c’est ainsi que le capital français et belge s’emploie à créer des usines en Russie. Le capital a besoin de recruter des bras de plus en plus nombreux dans les campagnes, afin d’avoir plus de travail et à meilleur marché. A côté de certains avantages que cette tendance peut avoir, elle offre de graves inconvéniens ; le soi-disant progrès n’est qu’un changement des objets de consommation ; la façon de travailler, de gagner sa vie et de s’enrichir est modifiée de la manière la plus fâcheuse : le tout repose sur une base incertaine : il faut désormais à l’Allemagne des approvisionnemens croissans du dehors en objets d’alimentation : sera-t-elle toujours en mesure d’exporter pour une valeur correspondante de ses produits fabriqués ? Rien n’est plus incertain : les pays nouveaux qui entrent en scène, la Russie, l’Inde, le Japon, produisent à meilleur marché et menaceront dans l’avenir l’industrie allemande de concurrences analogues à celles qui font aujourd’hui souffrir l’industrie britannique. Il est mauvais pour un pays de dépendre, quant à son alimentation, de contrées étrangères, qui pourraient à un moment lui refuser ce dont il a besoin.


Le professeur Adolphe Wagner, à l’étonnement général, prétend partager dans une certaine mesure ces inquiétudes. Après avoir considéré le problème au point de vue de sa corrélation avec celui de la population, il se demande pendant combien de temps un État industriel peut soutenir la lutte avec des pays étrangers producteurs : il lui semble que la statistique démontre que l’exportation des produits anglais diminue en valeur et parfois en quantité totale. Il assure qu’en Allemagne l’exportation des produits fabriqués est, dans plusieurs cas, stationnaire ou même rétrograde, et souffre de la concurrence du Japon et des États-Unis de l’Amérique du Nord.

Il est aisé de lui répondre qu’alors même que les faits ainsi avancés seraient exacts, il y aurait lieu de discuter les conclusions à en tirer. En tout cas, il est impossible d’enrayer un mouvement comme celui qui se produit en Allemagne depuis vingt-cinq ans et qui a certainement contribué à enrichir le pays beaucoup plus vite que ne l’eût fait un simple développement agricole ; celui-ci peut s’effectuer et s’effectue parallèlement au progrès industriel ; en ce moment même, se poursuit dans l’Allemagne orientale un travail de morcellement des grandes propriétés qui a pour effet de mettre les terres aux mains de paysans laborieux qui en tirent un revenu satisfaisant. Le monde marche, et le mouvement des échanges entre peuples, bien loin de s’arrêter ou de diminuer, a toute chance de s’accroître sans cesse ; la concurrence des peuples jaunes est beaucoup moins effroyable qu’on ne se l’imagine : dès qu’ils entrent en contact avec notre civilisation, ils lui empruntent ses besoins : le Japonais demande aujourd’hui de plus hauts salaires qu’il y a dix ans ; il s’est habitué à manger de la viande pendant la guerre chinoise, et de ce chef seul élève déjà notablement ses exigences. Enfin, et par-dessus tout, l’augmentation même de la population rend plus précieuse la possession du sol, puisque c’est la seule partie de sa richesse que l’espèce humaine ne puisse augmenter indéfiniment.

Il ne paraît donc pas que l’Allemagne, non plus qu’aucun autre État civilisé, placé dans des conditions comparables, doive s’inquiéter d’une expansion industrielle qui est la loi du progrès moderne. Cette expansion n’est inconciliable ni avec le légitime souci de la santé publique, qui doit être l’un des premiers soins de l’homme d’État, ni avec le maintien en bon état de production de toutes les parcelles du territoire national. Il y a peu de terres en jachère dans l’Europe centrale, et les méthodes de culture y sont en progrès : les inquiétudes de l’école Wagner-Oldenberg ne se justifieraient que si l’agriculture périclitait par suite de la désertion des campagnes, et qu’il y eût une réelle insuffisance de bras pour les travaux agricoles ou forestiers. D’autre part, les perfectionnemens incessans de la mécanique font que l’effort musculaire demandé à l’ouvrier diminue, en même temps que son salaire augmente. La science n’a pas encore réussi à supprimer les inconvéniens et les dangers de certaines fabrications ; mais l’industrie dans son ensemble n’en constitue pas moins aujourd’hui une occupation favorable au bien-être moral et matériel des ouvriers.

Que ferait la population croissante de l’Allemagne, si l’industrie nationale s’arrêtait ou reculait ? Il est certain qu’elle ne trouverait pas aisément à s’occuper dans les champs. A moins de se rallier au système de Malthus, et de considérer que l’Allemagne serait plus heureuse si elle avait dix millions d’habitans de moins, on ne saurait imaginer, dans les conditions actuelles du monde, une répartition de sa population entre les diverses branches d’activité très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Tout en étant de ceux qui considèrent que la prospérité de l’agriculture est la pierre angulaire de l’édifice social, nous ne voyons que des avantages au développement industriel, qui ne nous semble en aucune façon incompatible avec la prospérité des campagnes ; et nous ne dissimulerons pas le sentiment d’envie que faisait naître en nous la vue des innombrables fabriques et usines de la Westphalie, de la Saxe et de tant d’autres régions allemandes que nos études nous amenaient à parcourir encore tout récemment. Le fer, l’acier, les tissus ne sont guère moins indispensables à l’homme que le pain : la communauté qui les produit en abondance n’est pas inférieure à celle qui les lui achète. L’idéal économique d’un peuple est d’être, comme les États-Unis de l’Amérique du Nord, à la fois pourvoyeur du reste du monde pour les céréales, le pétrole, le coton, les métaux, et producteur de la plupart des objets fabriqués dont il a besoin ; déjà les industriels de la Pensylvanie et de l’Illinois envoient leurs rails de l’autre côté de l’Atlantique faire concurrence aux usines européennes, en même temps que les fermiers de l’Ohio et du Dakota y expédient leurs blés et leurs maïs. Mais les nations que la nature a moins favorisées peuvent trouver encore, dans un juste équilibre entre les deux ordres de production agricole et industrielle, le moyen de s’assurer une existence prospère : c’est le spectacle qu’offre l’Allemagne contemporaine aux yeux de tout observateur impartial.


RAPHAËL-GEORGES LEVY.

  1. Le mark ou reichsmark vaut environ 1 franc vingt-cinq centimes de notre monnaie.
  2. L’une des premières et des plus remarquables écoles d’électricité a été fondée à Liège en Belgique par le sénateur Montefiore-Lévi.
  3. Karl Oldenberg, Deutschland als Industrie-Staat, c’est-à-dire l’Allemagne industrielle.