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L’Industrie de la pêche pendant la guerre

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L’industrie de la pêche pendant la guerre


Parmi les industries qui ont souffert du fait de la guerre, celle de la pêche semblait devoir être la plus atteinte. Elle exige des hommes vigoureux, réclamés aussi pour la défense nationale, elle emploie un matériel sur lequel s’est exercée la réquisition. Elle a besoin, enfin, de liberté pour se développer, tandis que les consignes les plus sévères régissent maintenant l’exploitation du domaine maritime. Cependant, malgré ces circonstances et grâce à l’énergie des gens de mer, la pêche a pu vivre en dépit de la tourmente : les anciens ont remplacé les jeunes sur les bâtimens, et les bureaux du boulevard Montparnasse ont favorisé de tout leur pouvoir les bonnes volontés qui s’offraient.

La France, à cheval, sur deux mers, possède des rivages tout à fait appropriés à la capture des espèces les plus variées. Le hareng, d’abord, qui apparaît sur les bancs de Flandre vers le 15 octobre, pour suivre son invariable route le long de notre littoral de la Manche jusque vers l’embouchure de la Seine, et se perdre ensuite, définitivement, de décembre à février, dans la mer du Nord. Puis la sardine, qui abonde particulièrement du printemps à l’automne sur toutes les côtes occidentales et méridionales de l’Europe. Ce sont les marins de Douarnenez, de Quimper, de Lorient, d’Auray, de Belle-Ile, du Croisic, des Sables, de la Rochelle, d’Arcachon, de Saint-Jean-de-Luz et de certains quartiers de la Méditerranée qui « travaillent » la sardine sur la plus large échelle : tandis que ceux de Fécamp, de Dieppe, de Boulogne guettent le hareng à son passage. Les uns et les autres pratiquent entre temps une pêche côtière fructueuse le long de nos rivages ou à l’entrée de nos fleuves ; le thon, le maquereau, le saumon, la merluche, la sole, la raie abondent sur certains points et à de certaines époques de l’année. Enfin, quand nos marins veulent s’expatrier, ils trouvent dans les territoires de nos colonies une source fertile de richesse : la morue sur le grand banc de Terre-Neuve, dans le golfe du Saint-Laurent et dans le voisinage de l’Islande, et tous les genres de poissons le long des rivages de la Mauritanie.

Malgré ces conditions favorables, la pêche n’avait pas atteint chez nous avant la guerre le degré de développement auquel elle est en droit de prétendre. Il n’y a guère d’industrie qui subisse plus que celle-ci l’influence du progrès et ne dépende plus de l’étude scientifique des instrumens de production. Or, jusqu’à ces derniers temps, on l’avait trop abandonnée à l’esprit routinier des pêcheurs. Cela dit, il n’est que juste de remarquer que la création d’un sous-secrétariat d’Etat l’avait galvanisée : quand la guerre éclata, elle la trouva en plein essor.

La dernière statistique parue, qui concerne l’année 1912, nous enseigne que, si l’on met à part les deux années 1906 et 1908, où le rendement fut relativement inférieur à la normale, l’industrie des pêches maritimes a continuellement progressé pendant les dix dernières années ; passant de 131 468 259 francs en 1902 à 176 798 167 francs en 1912 : soit une augmentation de 45 329 908 francs pour cette période décennale. En outre, il est intéressant de noter les améliorations apportées dans l’outillage. Le tonnage de la flotte française de pêche se monte en 1912 à 271 460 tonneaux dont 339 vapeurs d’un tonnage de 52 489 tonneaux, 607 navires à propulsion mécanique de 2 066 tonneaux et 28 505 voiliers, jaugeant 216 905 tonneaux. En 1902, les vapeurs ne figuraient que pour 9 448 tonneaux et les voiliers pour 169 980 tonneaux. Il y a donc eu augmentation du tonnage total et surtout du tonnage des bateaux à moteur qui représentent, en 1912, 19,3 pour 100, du tonnage global contre 5,2 pour 100 seulement en 1902.

En 1913, le nombre des bâtimens à vapeur avait encore augmenté, puisqu’il était de 356, tandis que celui des bâtimens à voile tombait à 27 507. Au moment de l’ouverture des hostilités, les pêcheurs formaient une population de 160 000 âmes environ, dont 99 000 embarqués et 61 000 pêcheurs à pied. Quel trouble la guerre a-t-elle apporté dans l’utilisation des instrumens de pêche par les gens de mer ?

On s’attend, quand on feuillette les statistiques, à constater un fléchissement très marqué dans la production et l’on est, au contraire, agréablement étonné de s’apercevoir que l’écart n’est pas aussi grand qu’on le supposait entre les chiffres comparés des années précédant la guerre et ceux des campagnes 1914-1915. Alors qu’en 1913 la valeur de la vente se montait à 156 951 502 francs, en 1914, elle atteint encore 113 310 113 et en 1915, elle n’est pas inférieure à 95 254 000 francs. Il est juste d’observer que les prix du poisson ayant fortement augmenté, la production réelle n’est pas absolument proportionnelle à la valeur des produits. C’est ainsi, par exemple, que le marché de Paris, dont les prix se sont relevés de plus de 100 pour 100 en moyenne, a vu ses arrivages se restreindre de 33 pour 100 environ.

Il ne s’agit, jusqu’ici, que de chiffres globaux : une petite incursion dans le monde des pêcheurs nous renseignera plus exactement sur leur existence pendant la guerre. Ce sont certainement les pêcheurs à la morue, ces terre-neuvas et ces Islandais immortalisés par Pierre Loti, qui sont les plus populaires. Ils étaient partis, pleins de confiance, sur les bancs, quand un ordre, d’ailleurs regrettable, de l’administrateur de Saint-Pierre et Miquelon, en leur communiquant la nouvelle de la mobilisation, leur enjoignit de rallier la métropole. La navigation fut interrompue au moment où elle devenait intéressante, et la production baissa de 47 492 403 kilos en 1913, à 36 515 756 en 1914. Allait-on entreprendre une nouvelle campagne en pleine guerre ? Le ministre de la Marine comprit, avec juste raison, qu’il y avait un intérêt général évident à concilier les nécessités de la défense nationale avec ceux d’une industrie indispensable au ravitaillement général du pays. Quelques marins en sursis de plus ou de moins ne pouvaient balancer l’avantage qu’il y avait à assurer l’importation de la morue en France. On autorisa donc le départ des goélettes qui, à l’heure dite, hissèrent leurs voiles dans les bassins de Saint-Servan, de Paimpol, ou de Gravelines. Mais cette autorisation avait été donnée dans des limites fort restreintes, de façon à assurer l’armement du tiers des goélettes ordinairement affectées à la pêche à la morue. De ce fait, 14 bâtimens seulement, dont 12 chalutiers, ont pris la mer en 1915 : leur production, 33 364 728 kilos fut à peine inférieure à ce qu’elle avait été en 1914 et le métier devint extrêmement rémunérateur en raison du prix du poisson qui de 0 fr. 627, prix moyen de vente au kilo, passa à 1 fr. 176 ; soit près du double. C’est à Bordeaux que les arrivages de morue sont les plus importans, à cause des sécheries qui y sont installées. Ce port a reçu, en 1915 : 25 775 424 kilos, d’une valeur de 30 720 427 francs. La campagne de 1915 a donné lieu à quelques incidens pittoresques. A Cancale, les femmes des pêcheurs dont les maris n’avaient pas été démobilisés, se livrèrent à de bruyantes manifestations. Les Cancalaises sont connues pour leur turbulence ; on prétend « qu’elles portent la culotte, » et elles ne perdent aucune occasion d’affirmer leur indépendance.

Le calme cependant ne tarda pas à renaître, ce qui permit, en 1916, de suivre l’exemple de l’année précédente. Tous les chalutiers ayant été réquisitionnés, le nombre des voiliers fut, par compensation, porté à 94. Deux d’entre eux ayant été coulés par des sous-marins et un s’étant jeté à la côte, il en reste encore 91 pour effectuer une campagne de pêche qui se présente d’ailleurs, dès maintenant, sous une apparence favorable. On s’est arrangé, par esprit d’équité, pour ne pas accorder les sursis aux hommes qui en avaient profité en 1915. Ceux-ci ont, en effet, réalisé des bénéfices sérieux. Au moment de mon passage à Bordeaux, la Marie-Blanche entrait en rivière avec 203 000 kilos de morue et 37 000 kilos de faux poissons d’une valeur totale de 300 000 francs environ, ce qui représente une part de pêche de plus de 2 200 francs par matelot, le chiffre de 2 000 francs étant la moyenne des salaires obtenus par les pêcheurs. Les prix ont d’ailleurs tellement monté qu’on a jugé nécessaire de les taxer à des taux maxima qui varient de 1 fr. 55 à 0 fr. 47 la livre, selon la grosseur et la qualité des poissons (Journal Officiel du 13 octobre 1916).

On serait tenté de croire que les goélettes qui n’ont pas été autorisées à appareiller pour les bancs sont restées inactives dans leur port d’attache. Passez à Saint-Servan, à Saint-Malo, à Paimpol : c’est à peine si vous y verrez quelques barques désarmées. Le ministre de la Marine a autorisé l’armement au cabotage de ces goélettes, afin qu’elles contribuassent au ravitaillement général. A défaut de pêcheurs, on leur a trouvé des équipages parmi les R. A. T., et en moins de trois mois, on a pu ainsi équiper 116 navires, d’un tonnage approximatif de 32 000 tonneaux. Ces bateaux, soit en allant en Angleterre chercher du charbon, soit en transportant des cailloux concassés pour l’entretien des routes sur le front des armées du Nord, ont rendu et continuent à rendre de grands services au pays. Plusieurs de ces goélettes se trouvaient, il y a quelque temps, dans le port de la Rochelle : elles étaient reconnaissables à leur phare carré légèrement incliné sur l’arrière et à leur poupe surélevée. Le capitaine, qui chargeait des poteaux de mines dans ses cales d’où sortait encore un relent de saumure, me contait qu’il était venu de Cardiff avec son plein de charbon en cinq jours, alors que les vapeurs en mettent trois. Etant donné le prix actuel des frets, un tel voyage constitue une bonne aubaine.

Laissons la flotte de Terre-Neuve et d’Islande pour parler de nos pêcheurs côtiers. Malgré les grosses difficultés des armemens et l’impossibilité absolue de pêcher dans la mer du Nord, des harenguiers ont été équipés pour jeter leurs filets dérivans dans la Manche, d’octobre 1915 à janvier 1916. Les résultats de la pêche ont été très féconds, puisqu’ils ont atteint 12 000 000 de kilogrammes d’une valeur approximative de près de 9 000 000 de francs.

Les sardiniers, de leur côté, ont armé 1 300 navires en moyenne, en 1916. La production de la campagne n’est pas encore exactement connue : tout porte à croire qu’elle sera satisfaisante. Il ne faut pas se dissimuler toutefois que l’exercice de la pêche a été fortement contrarié par la réquisition des bâtimens à moteur qui tendent de plus en plus à se substituer aux bâtimens à voile ou à l’aviron.

La pêche du thon, qui s’est effectuée avec 305 bateaux, a été tout simplement excellente, étant donnée surtout l’élévation des cours. On estime que le rendement dépassera 2 500 000 kilogrammes. Il a été de 801 540 kilos en août dernier.

On a donc pu voir, dans les ports pittoresques de la côte bretonne, à Concarneau, à Quimper, à Audierne, etc., les filets bleus, légers comme une résille de soie, se balancer au gré du vent le long des mâts, et admirer encore cette année le fleuve argenté des sardines ruisselant au fond des barques grossières. Une grave question a cependant failli faire avorter cette entreprise. On sait qu’il est nécessaire de répandre de la rogue à l’aplomb des filets, pour y attirer le poisson. Or, par suite de différentes spéculations, la rogue, qui est fournie par la Norvège, était devenue hors de prix, les Allemands peu raffinés en la matière s’en servant pour leur alimentation personnelle. Les gouvernemens anglais et français ont dû monopoliser les stocks à des prix qui étaient inabordables, et la marine rétrocède à perte ce produit aux pêcheurs à raison de 0 fr. 85, rendu au port de consommation, quel qu’il soit. C’est encore un chiffre élevé, puisque la rogue ne valait guère plus de 0 fr. 50 le kilo en moyenne avant la guerre.

Nous n’avons envisagé jusqu’ici que les pêches spéciales se pratiquant à des époques fixes et sur un terrain bien déterminé ; mais qu’est devenue la pêche du poisson frais, celle qui approvisionne journellement nos marchés ? Depuis quelques années, les chalutiers à vapeur tendaient à accaparer la production ; leur rayon d’action leur permettait de s’étendre dans le Nord jusqu’à la grande sole, et dans le Sud de pousser à la hauteur des côtes du Maroc et même de la Mauritanie. C’étaient ces chalutiers, dont le nombre dépassait 200 unités au moment de la déclaration de guerre, qui expédiaient presque toute la marée sur nos grandes villes et sur l’étranger. Les chalutiers à voile, cependant, n’avaient pas perdu leur raison d’être, surtout pour la capture du poisson plat. Nous leur sommes redevables de ces belles soles épaisses et de ces turbots charnus qui font les délices des gourmets. Les vapeurs prennent en abondance les merluches, les raies, les grondins ; mais leurs filets, qui draguent brutalement le fond de la mer, passent au-dessus des soles et des turbots tapis dans le sable sans les draguer ; les chalutiers à voiles, dont les procédés sont plus délicats, soulèvent au contraire les poissons plats de leur souille profonde. Qu’il s’agisse de vapeurs ou de voiliers, le relevage du chalut exige beaucoup de force. Ces navires sont donc toujours montés par des équipages jeunes et vigoureux. Dès le mois de décembre 1914, la marine appela presque tous les marins des chalutiers à voiles ; elle fit une exception pour les chalutiers à vapeur, mais ce fut pour réquisitionner le navire lui-même quelques mois après. Il semblait bien que la pêche du poisson frais ne dût pas se relever de cette épreuve. Mais ce serait méconnaître l’énergie des gens de mer que de le supposer. Les armateurs équipèrent d’abord des voiliers avec un personnel de fortune ; puisa prix d’or ils se procurèrent à l’étranger des chalutiers à vapeur qu’on leur promit de ne point réquisitionner.

Grâce à ces mesures, la pêche du poisson frais eut un rendement avantageux. On peut s’en rendre compte par la statistique des arrivages aux halles de Paris. Ces arrivages variaient, en temps normal, de 2 527 000 kilos, chiffre le plus faible en août 1913, à 3 334 000 kilos, chiffre maximum, on novembre de la même année. Or, pendant la guerre, le chiffre le plus bas qui ait été constaté, si j’excepte les deux premiers mois de la mobilisation, est de 1 621 000 kilos en février 1915. Mais il est entré plus de 3 000 000 de kilos en mars et en novembre 1915 par exemple. Voici d’ailleurs des totaux propres à nous renseigner exactement sur le rendement de la pêche : de 18 millions de kilos pendant le deuxième semestre de 1913, les arrivages aux Halles sont tombés à 11 millions de kilos au cours de la même période de 1914, pour se relever ensuite en 1915 à 15 millions de kilogrammes. Dans les quatre premiers mois de 1916, les arrivages varient de 1 621 000 kilos à 2 260 000 kilos. Il faut attribuer ce fléchissement, par rapport à 1915, à la cherté des cours, ce qui restreint forcément la consommation. En effet, en février 1916, les 1 621 000 kilos vendus aux Halles ont produit 2 142 000 francs, tandis que, dans le mois correspondant de 1915, 2 522 000 kilos n’avaient donné que 2 147 000 francs. La situation tend à redevenir normale : les arrivages de septembre 1916 atteignent 1 967 316 kilogrammes.

Ce relèvement des mercuriales est très caractéristique, surtout pour les poissons vulgaires ; les poissons de luxe au contraire n’ayant pas augmenté dans d’aussi notables proportions que les autres. La raie, qui se vendait avant la guerre 0 fr. 50 environ, vaut en gros l fr. 48 en octobre 1916, le colin passe de 1 franc à 2 fr. 79, tandis que le turbot, que l’on cotait de 2 francs à 2 fr. 50, ne se vend guère à l’heure actuelle plus de 3 fr. 79 (prix de gros, naturellement). La tenue des cours est le meilleur encouragement qui soit à la pêche côtière. Sur les lieux mêmes de pêche, le poisson de qualité courante, merluches, raies, grondins, dorades, limandes, a presque triplé de prix. En outre, certaines catégories inférieures que l’on ne ramassait même pas autrefois et qui figurent pour près d’un tiers dans la pêche : chiens de mer, petits grondins gris, trouvent aujourd’hui de grandes facilités de vente.

Le rendement des bateaux est également meilleur, du fait que les poissons sont moins dérangés par suite de l’indisponibilité d’un grand nombre de chalutiers français ou étrangers. On estime que dans l’ensemble le rapport au poids des chaluts a augmenté du tiers ; tel équipage, qui apportait 10 tonnes autrefois, rentre au port avec 15 tonnes.

Malheureusement, pour des raisons que nous exposerons, il n’a été possible d’armer qu’une faible partie des voiliers. Si vous allez visiter le port de la Rochelle, le centre le plus important de chalutage à voile, vous verrez au pied des singulières tours de la Chaîne et de Saint-Nicolas, dans le décor maritime moyenâgeux le plus étrange qui soit, toute une série de dundees, dont les mâts ont été calés, les bout-dehors rentrés, et qui gisent au fond du bassin couverts d’algues et de goémons. Rien que pour les navires comptant au quartier, il en existe 33, sans faire état de ceux qui appartiennent aux autres ports. C’est un spectacle assez désolant que la vue de ce cimetière de navires, mais comment résoudre le problème de leur armement ? Le service des bâtimens de guerre ou celui des armées ne permettait pas de distraire un contingent important de jeunes hommes, si utile que soit leur travail. Dans son ensemble, d’ailleurs, nous venons de le voir, la pêche est assez productrice pour qu’on ait raison de refuser, systématiquement toutes les demandes de sursis qui sont présentées par des mobilisés autres que les auxiliaires et les R. A. T. des dernières classes auxquelles la guerre fit jusqu’ici de larges concessions. Celles-ci ont permis d’armer un nombre assez considérable de navires. Au moment du flot, le cortège des voiles brunes se rassemble toujours à l’entrée des passes, un peu plus clairsemé que d’habitude, mais assez vivant encore pour peupler l’horizon de la mer.

Il nous resterait à dire un mot de la pêche à pied dont l’importance est loin d’être négligeable. Sur une valeur de 156 954 502 francs en 1913, elle figure pour 10 637 131 francs. Il n’a été accordé, et c’est trop naturel, aucune dispense aux pécheurs à pied, pas plus qu’aux ostréiculteurs et aux boucholleurs ; mais les femmes, les vieillards et les enfans ont pu facilement, suppléer à l’absence des jeunes. La culture des parcs à huîtres de Maronnes ou d’Arcachon, l’entretien des bouchots de la côte de-Saintonge, ou la pose des nasses à anguilles dans les étangs du littoral méditerranéen, tout cela n’exige point la présence des marins mobilisés.
* * *

Ainsi, quel que soit le genre de pêche qu’on envisage : grande pêche, pêche hauturière, pêche au hareng, à la sardine, au thon, petite pêche côtière ou pêche à pied, on doit reconnaître que, sans être absolument normal, l’exercice de cette industrie s’est développé pendant la guerre de la façon la plus satisfaisante. Ce n’est pas faute cependant d’avoir rencontré des entraves de toutes sortes.

Tout d’abord, le commerce du poisson a été paralysé par la suppression des transports privés, durant la période de mobilisation. C’est ainsi que les arrivages aux Halles de Paris sont tombés brusquement de 2 400 000 kilos en juillet 1914, à 1 154 000 kilos en août 1914. A l’heure actuelle, l’expédition de la marée vers les marchés de l’intérieur s’accomplit, il est vrai, dans des conditions plus difficiles qu’en temps de paix, mais avec une régularité très suffisante. Si l’on excepte en effet les ports de l’embouchure de la Loire, les ports méditerranéens qui, par suite de leur éloignement, se trouvent placés dans des conditions très spéciales, et quelques ports de Bretagne, mal desservis par suite de leur situation géographique, on constate que les expéditions par voie ferrée s’effectuent à peu près régulièrement, tant au point de vue des délais de transport que sous le rapport de la température extérieure.

La pénurie de marins a jeté, au contraire, un trouble profond dans l’organisation des pêches maritimes. L’état-major général a cependant procédé avec une extrême prudence à la mobilisation des inscrits. Seuls, les hommes âgés de moins de trente ans ont été atteints par la levée, lors de la déclaration de guerre, ce qui permettait de maintenir armés presque tous les bâtimens de pêche. Plus tard, le 29 octobre 1914, le ministre de la Marine appelait sous les drapeaux tous les inscrits inactifs, mais il avait soin de spécifier que cet ordre ne concernait pas les pêcheurs exerçant une navigation utile au pays. De ce fait, les sardiniers et les harenguiers purent continuer leur métier sans être inquiétés. Ce n’est que le 22 décembre 1914 qu’une circulaire de la rue Royale prescrivit la mobilisation de tous les pêcheurs âgés de moins de quarante-cinq ans. Nul ne saurait admettre, en effet, que la profession de pêcheur puisse dispenser un citoyen français d’accomplir son devoir de soldat. Faute de pouvoir être employés par la marine, la plupart de ces hommes furent versés dans l’infanterie coloniale, où ils se conduisirent avec la plus grande bravoure. Certes, nous comprenons les regrets des vieux matelots, dont les bras nerveux ont dû lâcher l’aviron pour saisir le fusil du fantassin. Bien souvent, dans la nostalgie des tranchées, leur rêve se détourne vers l’Océan où des inscrits privilégiés naviguent, l’œil au bossoir, dans l’attente du sous-marin perfide. Il importe, cependant, qu’ils sachent se consoler de ne point porter le col bleu, en pensant qu’il n’y a pas deux façons de servir sa patrie et que le poste d’écoute sur le front vaut le gaillard d’avant d’un croiseur.

Bien que la mesure de rappel des pêcheurs ait été radicale, sauf pour les chalutiers à vapeur, les départemens de la Marine et de la Guerre, celui-ci en ce qui concerne les inscrits versés au recrutement, se montrèrent assez généreux dans la concession des sursis aux pêcheurs : les morutiers, les harenguiers, les sardiniers et les chalutiers en bénéficièrent tour à tour, aux époques convenables.

Néanmoins, on constate une diminution sensible dans les effectifs du personnel embarqué. On comptait 98 600 pêcheurs naviguant en 1913 ; ce nombre n’est plus que de 47 400 en 1915. Encore ne s’agit-il en grande majorité que de réformés ou de marins trop jeunes ou trop vieux pour porter les armes. Chez les pêcheurs à pied, parmi lesquels on rencontre beaucoup de demi-soldiers, la diminution est moins forte : leur nombre est passé de 61 000 à 39 000.

Les conséquences de cette raréfaction de la main-d’œuvre se traduisent par une réduction des armemens. En 1913, on comptait 28 296 bâtimens armés ; en 1915, il n’en reste plus que 15 000, c’est-à-dire presque la moitié moins. Au mois d’août 1916, leur nombre atteint 11 896, jaugeant ensemble 85 457 tonneaux. Mais on se montre inquiet, dans le monde des gens de mer, des décisions récentes des ministres de la Marine et de la Guerre qui tendent à supprimer les sursis, sauf pour les harenguiers, et l’on se demande comment la pêche reprendra en 1917.

D’une façon générale, le rendement des bateaux est, nous l’avons dit, supérieur à la moyenne. Toutefois, dans la Manche ou la mer du Nord, l’exercice de la pêche s’est trouvé fortement entravé par les consignes militaires qu’imposaient les nécessités de la défense contre les sous-marins. La pêche de nuit a été longtemps prohibée aux abords des rades. Enfin, toute une série de mesures ont été prises pour réglementer les mouvemens de vaisseaux dans la Manche. Les harenguiers, selon leur tonnage, ne purent opérer que dans une « zone côtière » allant jusqu’à 3 milles de la laisse de basse mer ou dans une « zone du large » dont les limites, variables suivant les circonstances et la position du poisson, étaient fixées par l’officier chargé de la surveillance des navires. Les harenguiers durent faire exclusivement la pêche avec salaison à bord ; toute navigation de nuit leur fut interdite.

Les dangers résultant de la présence des mines et des sous-marins ennemis ont également nui à la pêche côtière. Les Allemands, en effet, n’ont pas craint de s’attaquer aux pêcheurs qui jouissaient jusqu’ici dans toutes les guerres d’une immunité traditionnelle. Quant aux mines, elles ne choisissent pas leurs victimes. Plusieurs barques de pêche ont été coulées par ces engins. Ce sont des dundees de la Rochelle qui, en heurtant des mines sur le plateau de Rochebonne, ont décelé la présence d’un champ de mines très dangereux.

Parmi les motifs accessoires qui contrarient l’exploitation du domaine maritime, on pourrait citer également la fermeture de nombreuses usines de conserves qui ne fonctionnent pas, faute de personnel. Mais la grande cause de diminution dans la production est incontestablement la réquisition des bâtimens à moteur et surtout celle des chalutiers. Les canots automobiles qu’on employait à traîner les filets sardiniers sur la côte du golfe de Gascogne, de la Rochelle à Saint-Jean-de-Luz et notamment les pinasses du bassin d’Arcachon, ont trouvé, lors de l’expédition des Dardanelles, un emploi tout à fait imprévu. Utilisant leur faible tirant d’eau, leur vitesse et leur puissance relatives, la marine se servit de ces petits bâtimens pour tracer une route libre aux flottilles de chalutiers et aux cuirassés. Les pinasses qui halaient autrefois les minces filets sardiniers explorèrent les détroits, nettoyèrent les champs de mines et firent l’office de remorqueurs pour assurer les relations de toutes sortes entre la flotte et le corps d’occupation. Quelques-unes de ces embarcations automobiles avaient été groupées à bord d’une sorte de mère-gigogne qui s’occupait de leur ravitaillement. Par une singulière ironie des choses, l’un de ces centres de flottilles se trouvait être un navire allemand, capturé au moment de la déclaration de guerre, et dont les qualités techniques se prêtaient admirablement à ce genre de service. Le port de Rochefort fut chargé de l’aménager en conséquence, et l’on vit longtemps, devant les magasins généraux, construits par Colbert de Terron, le long des berges boueuses de la Charente, la silhouette inattendue du cargo-boat germanique émergeant des roseaux avec sa couvée de pinasses disposées côte à côte à plat pont.

Les embarcations automobiles ont eu une destinée glorieuse, qui ne saurait éclipser celle des chalutiers. J’ai déjà exposé dans cette Revue [1] les raisons qui avaient conduit la marine à réquisitionner successivement la presque totalité de nos chalutiers pour les transformer en arraisonneurs-dragueurs ou en patrouilleurs, munis de pièces de 47 millimètres à 100 millimètres. D’autres concentrés en escadrilles de drifters ont rendu, dans la capture des sous-marins, des services sur la nature desquels je ne puis insister. Nos pêcheurs s’acquittent de leur tâche avec zèle et bonne humeur.

— Voyez-vous, me disait l’un d’eux, ce métier là, ça nous connaît tous. Quand nous voyons le dos de leur satané pirate, nous n’avons qu’à nous figurer que nous avons affaire à un requin, une sale bête que nous n’aimons guère parmi les gens de mer. Puis il y a la pêche à la torpille dormante, celle-là est bien plus amusante. Nous jetions jadis le chalut pour ramener des raies et des merlus. Au jour d’aujourd’hui, nous mouillons la drague Ronarc’h, pour ramasser leur marmite. Il y a peu de chose de changé, voyez-vous, sauf qu’on risque de sauter : mourir pour mourir, il vaut mieux pour un marin que ce soit sur l’eau que dans les tranchées.

J’entrevois la transformation apportée par la réquisition à l’existence de ces hommes, transformation fort peu radicale en effet. Tout en restant sur leur bateau, ils poursuivent, à l’aide de filets métalliques, la capture d’un squale d’un nouveau genre, L’inconnu du dragage, le va-et-vient continuel du chalutier sur les zones de patrouille, la recherche des champs de mines, tout cela ne rappelle-t-il pas au pêcheur son ancien métier ? Il n’y a pas jusqu’à la prime promise par l’amiral Lacaze qui ne soit un excitant de plus dans la découverte des torpilles : ainsi l’appât d’une marée abondante entraîne les équipages sur la trace d’un banc de surmulets.

On croirait même, à première vue, que rien n’a été modifié dans les bassins de Boulogne, le port d’attache par excellence des chalutiers à vapeur. En arrivant sur le quai, vous voyez tous les navires amarrés l’un près de l’autre, ainsi qu’au retour de la pêche. Approchez-vous ! Les filets ne s’étalent plus au sec entre la misaine et l’artimon. A leur place, le maroquin de la T. S. F. relie la pomme des deux mâts, et l’on perçoit le crépitement des étincelles d’émission. Des matelots en col bleu s’agitent sur le pont ; une pièce d’artillerie légère a remplacé les agrès sur le gaillard d’avant, tandis qu’à l’arrière les flotteurs d’acier, les orins et les cisailles des appareils de dragage font oublier les lourdes cales des chaluts.

Il ressort de tout ce que nous venons de dire que l’industrie de la pêche n’a pas été arrêtée par la guerre. En outre, elle a su apporter une aide directe et efficace à l’œuvre de défense nationale. Quand cesseront les hostilités, il sera bon de se rappeler que les chalutiers à vapeur furent des auxiliaires précieux de la flotte militaire. Notre pays, avons-nous dit, grâce à la disposition de ses rivages, est admirablement placé pour le développement de la pêche. Il s’agit de donner une impulsion vigoureuse à cette industrie, de multiplier les recherches scientifiques, de régénérer les méthodes de capture des espèces, de moderniser et de reconstituer l’outillage, de créer des ports de pêche avec des facilités de débarquement du poisson, ce qui n’existe pas actuellement, de créer enfin des débouchés commerciaux pour l’exportation des produits. De la réalisation d’un tel programme dépend l’avenir de la pêche, dont le rendement peut certainement être doublé. De toutes les richesses, celles que l’on tire du domaine maritime est la plus parfaite au point de vue économique, car c’est une res nullius, qui augmente d’autant, en entrant dans la circulation, la fortune générale du pays. Il est donc particulièrement intéressant de l’encourager.


RENE LA BRUYERE.

  1. Voyez la Revue du 15 mars 1916.