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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LXVI

La bibliothèque libre.
Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 680-687).


CHAPITRE LXVI.

Qui traite de ce que verra celui qui le lira, ou de ce qu’entendra celui qui l’écoutera lire.



Au sortir de Barcelone, Don Quichotte vint revoir la place où il était tombé, et s’écria : « Ici fut Troie ! ici ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m’enleva mes gloires passées ! ici la fortune usa à mon égard de ses tours et de ses retours ! ici s’obscurcirent mes prouesses ! ici, finalement, tomba mon bonheur, pour ne se relever jamais ! » Sancho, qui entendit ces lamentations, lui dit aussitôt : « C’est aussi bien le propre d’un cœur vaillant, mon bon seigneur, d’avoir de la patience et de la fermeté dans les disgrâces, que de la joie dans les prospérités ; et cela, j’en juge par moi-même : car si, quand j’étais gouverneur, je me sentais gai, maintenant que je suis écuyer à pied, je ne me sens pas triste. En effet, j’ai ouï dire que cette créature qu’on appelle la fortune est une femme capricieuse, fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché. Aussi ne voit-elle pas ce qu’elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni qui elle élève.

— Tu es bien philosophe, Sancho, répondit Don Quichotte, et tu parles en homme de bon sens. Je ne sais vraiment qui t’apprend de telles choses. Mais ce que je puis te dire, c’est qu’il n’y a point de fortune au monde, que toutes les choses qui s’y passent, bonnes ou mauvaises, n’arrivent point par hasard, mais par une providence particulière des cieux. De là vient ce qu’on a coutume de dire, que chacun est l’artisan de son bonheur. Moi, je l’avais été du mien, mais non pas avec assez de prudence ; aussi ma présomption m’a-t-elle coûté cher. J’aurais dû penser qu’à la grosseur démesurée du cheval que montait le chevalier de la Blanche-Lune, la débilité de Rossinante ne pouvait résister. J’osai cependant accepter le combat ; je fis de mon mieux, mais je fus culbuté, et, bien que j’aie perdu l’honneur, je n’ai ni perdu ni pu perdre la vertu de tenir ma parole. Quand j’étais chevalier errant, hardi et valeureux, mon bras et mes œuvres m’accréditaient pour homme de cœur ; maintenant que je suis écuyer démonté, je veux m’accréditer pour homme de parole, en tenant la promesse que j’ai faite. Chemine donc, ami Sancho ; allons passer dans notre pays l’année du noviciat. Dans cette réclusion forcée, nous puiserons de nouvelles forces pour reprendre l’exercice des armes, que je n’abandonnerai jamais. — Seigneur, répondit Sancho, ce n’est pas une chose si divertissante de marcher à pied, qu’elle me donne envie de faire de grandes étapes. Laissons cette armure accrochée à quelque arbre, en guise d’un pendu ; et, quand j’occuperai le dos du grison, les pieds hors de la poussière, nous ferons les marches telles que votre grâce voudra les mesurer. Mais, croire que je les ferai longues en allant à pied, c’est croire qu’il fait jour à minuit. — Tu as fort bien dit, repartit Don Quichotte ; attachons mes armes en trophée ; puis, au-dessous ou alentour, nous graverons sur les arbres ce qui était écrit sur le trophée des armes de Roland :


Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
S’il ne veut de Roland affronter la colère[1].

. — Tout cela me semble d’or, reprit Sancho ; et, n’était la faute que nous ferait Rossinante pour le chemin, je serais d’avis qu’on le pendît également. — Eh bien ! ni lui ni les armes ne seront pendus, répondit Don Quichotte ; je ne veux pas qu’on me dise : À bon service, mauvais paiement. — Voilà qui est bien dit, répliqua Sancho ; car, suivant l’opinion de gens sensés, il ne faut pas jeter sur le bât la faute de l’âne. Et, puisque c’est à votre grâce qu’est toute la faute de cette aventure, châtiez-vous vous-même ; mais que votre colère ne retombe pas sur ces armes déjà sanglantes et brisées, ni sur le doux et bon Rossinante, qui n’en peut mais, ni sur mes pieds, que j’ai fort tendres, en les faisant cheminer plus que de raison. »

Ce fut en ces entretiens que se passa toute la journée, et quatre autres encore, sans qu’il leur arrivât rien qui contrariât leur voyage. Le cinquième jour, à l’entrée d’une bourgade, ils trouvèrent, devant la porte d’une hôtellerie, beaucoup de gens qui s’y divertissaient, car c’était fête. Comme Don Quichotte approchait d’eux, un laboureur éleva la voix, et dit : « Bon ! un de ces deux seigneurs que voilà, et qui ne connaissent point les parieurs, va décider de notre gageure. — Très-volontiers, répondit Don Quichotte, et en toute droiture, si toutefois je parviens à la bien comprendre. — Le cas est, mon bon seigneur, reprit le paysan, qu’un habitant de ce village, si gros qu’il pèse deux quintaux trois quarts, a défié à la course un autre habitant, qui ne pèse pas plus de cent vingt-cinq livres. La condition du défi fut qu’ils parcourraient un espace de cent pas, à poids égal. Quand on a demandé au défieur[2] comment il fallait égaliser le poids, il a répondu que le défié, qui pèse un quintal et quart, se mette sur le dos un quintal et demi de fer, et alors les cent vingt-cinq livres du maigre s’égaliseront avec les deux cent soixante-quinze livres du gras. — Nenni, vraiment ! s’écria Sancho, avant que Don Quichotte répondît. Et c’est à moi, qui étais, il y a peu de jours, gouverneur et juge, comme tout le monde sait, qu’il appartient d’éclaircir ces doutes, et de trancher toute espèce de différend. — Eh bien ! à la bonne heure, charge-toi de répondre, ami Sancho, dit Don Quichotte ; car je ne suis pas bon à donner de la bouillie au chat, tant j’ai le jugement brouillé et renversé. »

Avec cette permission, Sancho s’adressa aux paysans, qui étaient rassemblés en grand nombre autour de lui, la bouche ouverte, attendant la sentence qu’allait prononcer la sienne. « Frères, leur dit-il, ce que demande le gras n’a pas de bon sens, ni l’ombre de justice ; car, si ce qu’on dit est vrai, que le défié a le choix des armes, il ne faut pas ici que le défieur les choisisse telles qu’il soit impossible à l’autre de remporter la victoire. Mon avis est donc que le défieur gros et gras s’émonde, s’élague, se rogne, se tranche et se retranche, qu’il s’ôte enfin cent cinquante livres de chair, de ci, de là, de tout son corps, comme il lui plaira et comme il s’en trouvera le mieux ; de cette manière, restant avec cent vingt-cinq livres pesant, il se trouvera d’accord et de poids avec son adversaire ; alors ils pourront courir, la partie sera parfaitement égale. — Je jure Dieu, dit un laboureur qui avait écouté la sentence de Sancho, que ce seigneur a parlé comme un bienheureux, et qu’il a jugé comme un chanoine. Mais, à coup sûr, le gros ne voudra pas s’ôter une once de chair, à plus forte raison cent cinquante livres. — Le meilleur est qu’ils ne courent pas du tout, reprit un autre, pour que le maigre n’ait pas à crever sous la charge, ni le gros à se déchiqueter. Mettez la moitié de la gageure en vin ; emmenons ces seigneurs au cabaret, et je prends tout sur mon dos. — Pour moi, seigneurs, répondit Don Quichotte, je vous suis très-obligé ; mais je ne puis m’arrêter un instant, car de sombres pensées et de tristes événements m’obligent à paraître impoli et à cheminer plus vite que le pas. » Donnant de l’éperon à Rossinante, il passa outre et laissa ces gens aussi étonnés de son étrange figure que de la sagacité de Sancho. Un des paysans s’écria : « Si le valet a tant d’esprit, qu’est-ce que doit être le maître ! Je parie que, s’ils vont étudier à Salamanque, ils deviendront, en un tour de main, alcades de cour. Tout est pour rire ; il n’y a qu’une chose, étudier et toujours étudier ; puis avoir un peu de faveur et de bonne chance ; et, quand on y pense le moins, on se trouve avec une verge à la main ou une mitre sur la tête. »

Cette nuit, maître et valet la passèrent au milieu des champs, à la belle étoile, et le lendemain, continuant leur route, ils virent venir à eux un homme à pied, qui portait une besace au cou et un pieu ferré à la main, équipage ordinaire d’un messager piéton. Celui-ci, en approchant de Don Quichotte, doubla le pas, et vint à lui presque en courant ; puis, lui embrassant la cuisse droite, car il n’atteignait pas plus haut, il lui dit, avec des marques de grande allégresse : « Oh ! mon seigneur Don Quichotte de la Manche, quelle joie va sentir au fond de l’âme monseigneur le duc, quand il saura que votre grâce retourne à son château, où il est encore avec madame la duchesse ! — Je ne vous connais pas, mon ami, répondit Don Quichotte, et ne sais qui vous êtes, à moins que vous ne me le disiez. — Moi, seigneur Don Quichotte, répliqua le messager, je suis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, celui qui ne voulut pas combattre avec votre grâce à propos du mariage de la fille de Doña Rodriguez. — Miséricorde ! s’écria Don Quichotte, est-il possible que vous soyez celui que les enchanteurs, mes ennemis, transformèrent en ce laquais que vous dites, pour m’enlever l’honneur de cette bataille ? — Allons, mon bon seigneur, repartit le messager, ne dites pas une telle chose. Il n’y a eu ni enchantement, ni changement de visage. Aussi bien laquais Tosilos je suis entré dans le champ clos, que laquais Tosilos j’en suis sorti. J’ai voulu me marier sans combattre, parce que la jeune fille était à mon goût. Mais la chose a tourné tout à l’envers ; car, dès que votre grâce est partie de notre château, le duc mon seigneur m’a fait appliquer cent coups de bâton pour avoir contrevenu aux ordres qu’il m’avait donnés avant de commencer la bataille. La fin de l’histoire, c’est que la pauvre fille est déjà religieuse, que Doña Rodriguez est retournée en Castille, et que je vais maintenant à Barcelone porter au vice-roi un pli de lettres que lui envoie mon seigneur. Si votre grâce veut boire un coup pur, quoique chaud, je porte ici une gourde de vieux vin, avec je ne sais combien de bribes de fromage de Tronchon, qui sauront bien vous éveiller la soif, si par hasard elle est endormie. — J’accepte l’invitation, s’écria Sancho ; trêve de compliments, et que le bon Tosilos verse rasade en dépit de tous les enchanteurs qu’il y ait aux Grandes-Indes. — Enfin, Sancho, dit Don Quichotte, tu es le plus grand glouton du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne veux pas te mettre dans la tête que ce courrier est enchanté et ce Tosilos contrefait. Reste avec lui, et bourre-toi l’estomac ; j’irai en avant, au petit pas, et j’attendrai que tu reviennes. »

Le laquais se mit à rire, dégaina sa gourde, tira du bissac un pain et ses bribes de fromage, puis s’assit avec Sancho sur l’herbe verte. Là, en paix et en bonne amitié, ils attaquèrent et expédièrent les provisions avec tant de courage et d’appétit, qu’ils léchèrent le paquet de lettres, seulement parce qu’il sentait le fromage. Tosilos dit à Sancho : « Sans aucun doute, ami Sancho, ton maître doit être un fou. — Comment, doit ! répondit Sancho ; oh ! il ne doit rien à personne ; il paie tout comptant, surtout quand c’est en monnaie de folie. Je le vois bien, et je le lui dis bien aussi. Mais qu’y faire ? surtout maintenant qu’il est fou à lier, parce qu’il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune. » Tosilos le pria de lui conter cette aventure ; mais Sancho répondit qu’il y aurait impolitesse à laisser plus longtemps son maître croquer le marmot à l’attendre, et qu’un autre jour, s’ils se rencontraient, ils auraient l’occasion de reprendre l’entretien. Là-dessus il se leva, secoua son pourpoint et les miettes attachées à sa barbe, poussa le grison devant lui, dit adieu à Tosilos et rejoignit son maître, qui l’attendait à l’ombre sous un arbre.


  1. Voir la note 9, au chapitre XIII, première partie.
  2. Je demande pardon pour ce barbarisme, qu’il était peut-être impossible d’éviter.