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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LXVIII

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 696-702).


CHAPITRE LXVIII.

De la joyeuse aventure qui arriva à Don Quichotte.



La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel ; mais elle ne se montrait pas dans un endroit où l’on pût la voir, car quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant les montagnes dans l’ombre et les vallées dans l’obscurité. Don Quichotte paya tribut à la nature en dormant le premier sommeil ; mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui n’en eut jamais de second ; car le même sommeil lui durait du soir jusqu’au matin, preuve qu’il avait bonne complexion et fort peu de soucis. Ceux de Don Quichotte le tinrent si bien éveillé, qu’à son tour il éveilla Sancho, et lui dit : « Je suis vraiment étonné, Sancho, de l’indépendance de ton humeur. J’imagine que tu es fait de marbre ou de bronze, et qu’en toi n’existe ni mouvement ni sentiment. Je veille quand tu dors ; je pleurs quand tu chantes ; je m’évanouis d’inanition quand tu es alourdi et haletant d’avoir trop mangé. Il est pourtant d’un fidèle domestique de partager les peines de son maître et d’être ému de ses émotions, ne fût-ce que par bienséance. Regarde la sérénité de cette nuit ; vois la solitude où nous sommes, et qui nous invite à mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil et l’autre. Lève-toi, au nom du ciel ! éloigne-toi quelque peu d’ici ; puis, avec bonne grâce et bon courage, donne-toi trois ou quatre cents coups de fouet, à compte et à valoir sur ceux du désenchantement de Dulcinée. Je te demande cela en suppliant, ne voulant pas en venir aux mains avec toi, comme l’autre fois ; car je sais que tu les as rudes et pesantes. Quand tu te seras bien fustigé, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l’absence, toi les douceurs de la fidélité, faisant ainsi le premier début de la vie pastorale que nous devons mener dans notre village. — Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever au beau milieu de mon somme et me donner de la discipline ; et je ne pense pas davantage qu’on puisse passer tout d’un coup de la douleur des coups de fouet au plaisir de la musique. Que votre grâce me laisse dormir, et ne me pousse pas à bout quant à ce qui est de me fouetter, car vous me ferez faire le serment de ne jamais me toucher au poil du pourpoint, bien loin de toucher à celui de ma peau ! — Ô âme endurcie ! s’écria Don Quichotte, ô écuyer sans entrailles ! ô pain mal employé, et faveurs mal placées, celles que je t’ai faites et celles que je pense te faire ! Par moi tu t’es vu gouverneur, et par moi tu te vois avec l’espoir prochain d’être comte, ou d’avoir un autre titre équivalent, sans que l’accomplissement de cette espérance tarde plus que ne tardera cette année à passer, car enfin post tenebras spero lucem.[1] — Je n’entends pas cela, répliqua Sancho ; mais j’entends fort bien que, tant que je dors, je n’ai ni crainte, ni espérance, ni peine, ni plaisir. Béni soit celui qui a inventé le sommeil, manteau qui couvre toutes les humaines pensées, mets qui ôte la faim, eau qui chasse la soif, feu qui réchauffe la froidure, fraîcheur qui tempère la chaleur brûlante, finalement, monnaie universelle, avec laquelle s’achète toute chose, et balance où s’égalisent le pâtre et le roi, le simple et le sage. Le sommeil n’a qu’une mauvaise chose, à ce que j’ai ouï dire : c’est qu’il ressemble à la mort ; car d’un endormi à un trépassé la différence n’est pas grande. — Jamais, Sancho, reprit Don Quichotte, je ne t’ai entendu parler avec autant d’élégance qu’à présent, ce qui me fait comprendre combien est vrai le proverbe que tu dis quelquefois : Non avec qui tu nais, mais avec qui tu Pais. — Ah ! ah ! seigneur notre maître, répliqua Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes ? Pardieu ! votre grâce les laisse tomber de la bouche deux à deux, bien mieux que moi. Seulement, il doit y avoir entre les miens et les vôtres cette différence, que ceux de votre grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison. Mais, au bout du compte, ce sont tous des proverbes. »

Ils en étaient là de leur causerie, quand ils entendirent une sourde rumeur et un bruit aigu, qui s’étendaient dans toute la vallée. Don Quichotte se leva, et mit l’épée à la main ; pour Sancho, il se pelotonna sous le grison, et se fit de côté et d’autre un rempart avec le paquet des armes et le bât de son baudet, aussi tremblant de peur que Don Quichotte était troublé. De moment en moment, le bruit augmentait, et se rapprochait de nos deux poltrons, de l’un du moins, car, pour l’autre, on connaît sa vaillance. Le cas est que des marchands menaient vendre à une foire plus de six cents porcs, et les faisaient cheminer à ces heures de nuit. Tel était le tapage que faisaient ces animaux en grognant et en soufflant, qu’ils assourdirent Don Quichotte et Sancho, sans leur laisser deviner ce que ce pouvait être. La troupe immense et grognante arriva pêle-mêle, et, sans respecter le moins du monde la dignité de Don Quichotte ni celle de Sancho, les cochons leur passèrent dessus, emportant les retranchements de Sancho, et roulant à terre non-seulement Don Quichotte, mais encore Rossinante par-dessus le marché. Cette irruption, ces grognements, la rapidité avec laquelle arrivèrent ces animaux immondes, mirent en désordre et laissèrent sur le carreau le bât, les armes, le grison, Rossinante, Sancho et Don Quichotte. Sancho se releva le mieux qu’il put, et demanda l’épée à son maître, disant qu’il voulait tuer une demi-douzaine de ces impertinents messieurs les pourceaux, pour leur apprendre à vivre, car il avait reconnu ce qu’ils étaient. Don Quichotte lui répondit tristement : « Laisse-les passer, ami ; cet affront est la peine de mon péché ; et il est juste que le ciel châtie le chevalier errant vaincu en le faisant manger par les renards, piquer par les guêpes, et fouler aux pieds par les cochons. — Est-ce que c’est aussi un châtiment du ciel, répondit Sancho, que les écuyers des chevaliers vaincus soient piqués des mosquites, dévorés des poux, et tourmentés de la faim ? Si nous autres écuyers nous étions fils des chevaliers que nous servons, ou leurs très-proches parents, il ne serait pas étonnant que la peine de leur faute nous atteignît jusqu’à la quatrième génération. Mais qu’ont à démêler les Panza avec les Quichotte ? Allons ! remettons-nous sur le flanc, et dormons le peu qui reste de la nuit. Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons bien. — Dors, Sancho, répondit Don Quichotte, dors, toi qui es né pour dormir ; moi, qui suis né pour veiller, d’ici au jour je lâcherai la bride à mes pensées, et je les exhalerai dans un petit madrigal, qu’hier au soir, sans que tu t’en doutasses, j’ai composé par cœur. — Il me semble, répondit Sancho, que les pensées qui laissent faire des couplets ne sont pas bien cuisantes. Que votre grâce versifie tant qu’il lui plaira, moi je vais dormir tant que je pourrai. » Là-dessus, prenant sur la terre autant d’espace qu’il voulut, il se roula, se blottit et s’endormit d’un profond sommeil, sans que les soucis, les dettes et le chagrin l’en empêchassent. Pour Don Quichotte, adossé au tronc d’un liège ou d’un hêtre (Cid Hamet Ben-Engeli ne distingue pas quel arbre c’était), il chanta les strophes suivantes, au son de ses propres soupirs :



AMOUR quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je vais en courant à la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense.

» Mais quand j’arrive à ce passage, qui est un port dans la mer de mes tourments, je sens une telle joie, que la vie se ranime, et je ne passe point.

» Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie. Oh ! dans quelle situation inouïe me jettent la vie et la mort ! »




Le chevalier accompagnait chacun de ces vers d’une foule de soupirs et d’un ruisseau de larmes, comme un homme dont le cœur était déchiré par le regret de la défaite et par l’absence de Dulcinée.

Le jour arriva sur ces entrefaites, et le soleil donna de ses rayons dans les yeux de Sancho. Il s’éveilla, se secoua, se frotta les yeux, s’étira les membres ; puis il regarda le dégât qu’avaient fait les cochons dans son garde-manger, et maudit le troupeau, sans oublier ceux qui le conduisaient. Finalement, ils reprirent tous deux leur voyage commencé ; et, sur la tombée de la nuit, ils virent venir à leur rencontre une dizaine d’hommes à cheval et quatre ou cinq à pied. Don Quichotte sentit son cœur battre, et Sancho le sien défaillir ; car les gens qui s’approchaient d’eux portaient des lances et des boucliers, et marchaient en équipage de guerre. Don Quichotte se tourna vers Sancho : « Si je pouvais, ô Sancho ! lui dit-il, faire usage de mes armes, et si ma promesse ne me liait les mains, cet escadron qui vient fondre sur nous, ce serait pour moi pain bénit. Mais pourtant il pourrait se faire que ce fût autre chose que ce que nous craignons. » En ce moment, les gens à cheval arrivèrent, et, la lance au poing, sans dire un seul mot, ils enveloppèrent Don Quichotte, et lui présentèrent la pointe de leurs piques sur la poitrine et sur le dos, le menaçant ainsi de mort. Un des hommes à pied, mettant un doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, empoigna Rossinante par la bride, et le tira du chemin. Les autres hommes à pied, entourant Sancho et le grison, et gardant aussi un merveilleux silence, suivirent les pas de celui qui emmenait Don Quichotte. Deux ou trois fois le chevalier voulut demander où on le menait et ce qu’on lui voulait ; mais à peine commençait-il à remuer les lèvres, qu’on lui fermait la bouche avec le fer des lances. La même chose arrivait à Sancho ; il ne faisait pas plus tôt mine de vouloir parler, qu’un de ses gardiens le piquait avec un aiguillon, et piquait aussi l’âne, comme s’il eût voulu parler aussi. La nuit se ferma ; ils pressèrent le pas, et la crainte allait toujours croissant chez les deux prisonniers, surtout quand ils entendirent qu’on leur disait de temps en temps : « Avancez, troglodytes ; taisez-vous, barbares ; souffrez, anthropophages ; cessez de vous plaindre, Scythes ; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, lions dévorants ; » et d’autres noms semblables, dont on écorchait les oreilles des deux malheureux, maître et valet. Sancho se disait à lui-même : « Nous des torticolis ! nous des barbiers ! des mange-trop de fromage ! Voilà des noms qui ne me contentent guère. Un mauvais vent souffle, et tous les maux viennent ensemble, comme au chien les coups de bâton ; et plaise à Dieu que ce soit par des coups de bâton que finisse cette aventure, si menaçante de mésaventure ! »

Don Quichotte marchait tout interdit, sans pouvoir deviner, malgré les réflexions qui lui venaient en foule, ce que voulaient dire ces noms injurieux qu’on leur prodiguait. Ce qu’il en concluait, c’est qu’il fallait n’espérer aucun bien, et craindre beaucoup de mal. Ils arrivèrent enfin, vers une heure après minuit, à un château que Don Quichotte reconnut aussitôt pour être celui du duc, où il avait séjourné peu de jours auparavant. « Sainte Vierge ! s’écria-t-il, dès qu’il eut reconnu la demeure, que veut dire cela ? En cette maison, tout est courtoisie, bon accueil, civilité ; mais, pour les vaincus, le bien se change en mal, et le mal en pis. » Ils entrèrent dans la cour d’honneur du château, et la virent disposée d’une manière qui accrut leur surprise et redoubla leur frayeur, comme on le verra dans le chapitre suivant.


  1. Après les ténèbres j’attends la lumière. Ces mots latins, écrits en exergue autour d’une grue, formaient la devise de Juan de la Cuesta, premier éditeur du Don Quichotte, et ami de Cervantès.