L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre XV

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 151-154).


CHAPITRE XV.

Où l’on raconte et l’on explique qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer.



Don Quichotte s’en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux d’avoir remporté la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu’il s’imaginait être celui des Miroirs, duquel il espérait savoir bientôt, sur sa parole de chevalier, si l’enchantement de sa dame continuait encore, puisque force était que le vaincu, sous peine de ne pas être chevalier, revînt lui rendre compte de ce qui lui arriverait avec elle. Mais autre chose pensait Don Quichotte, autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment, celui-ci n’eût, comme on l’a dit, d’autre pensée que de chercher où se faire couvrir d’emplâtres. Or, l’histoire dit que, lorsque le bachelier Samson Carrasco conseilla à Don Quichotte de reprendre ses expéditions un moment abandonnées, ce fut après avoir tenu conseil avec le curé et le barbier sur le moyen qu’il fallait prendre pour obliger Don Quichotte à rester dans sa maison tranquillement et patiemment, sans s’inquiéter davantage d’aller en quête de ses malencontreuses aventures. Le résultat de cette délibération fut, d’après le vote unanime, et sur la proposition particulière de Carrasco, qu’on laisserait partir Don Quichotte, puisqu’il semblait impossible de le retenir ; que Samson irait le rencontrer en chemin, comme chevalier errant ; qu’il engagerait une bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point ; qu’il le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, après être formellement convenu que le vaincu demeurerait à la merci du vainqueur ; qu’enfin Don Quichotte une fois vaincu, le bachelier chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa maison, avec défense d’en sortir avant deux années entières, ou jusqu’à ce qu’il lui commandât autre chose. Il était clair que Don Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie ; alors il devenait possible que, pendant la durée de sa réclusion, il oubliât ses vaines pensées, ou qu’il laissât le temps de trouver quelque remède à sa folie.

Carrasco se chargea du rôle, et, pour lui servir d’écuyer, s’offrit Tomé Cécial, compère et voisin de Sancho Panza, homme jovial et d’esprit éveillé. Samson s’arma comme on l’a rapporté plus haut, et Tomé Cécial arrangea sur son nez naturel le nez postiche en carton qu’on a dépeint, afin de n’être pas reconnu de son compère quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils suivirent la même route que Don Quichotte, et peu s’en fallut qu’ils n’arrivassent assez à temps pour se trouver à l’aventure du char de la Mort. À la fin ils trouvèrent leurs deux hommes dans le bois où leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire ; et, si ce n’eût été grâce à la cervelle dérangée de Don Quichotte, qui s’imagina que le bachelier n’était pas le bachelier, le seigneur bachelier demeurait à tout jamais hors d’état de recevoir des licences, pour n’avoir pas même trouvé de nid là où il croyait prendre les oiseaux.

Tomé Cécial, qui vit le mauvais succès de leur bonne envie, et le pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier : « Assurément, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous méritons. C’est avec facilité qu’on imagine et qu’on commence une entreprise, mais la plupart du temps il n’est pas si aisé d’en sortir. Don Quichotte était fou, nous sensés ; pourtant il s’en va riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons maintenant une chose, s’il vous plaît : quel est le plus fou, de celui qui l’est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l’est par sa volonté ? — La différence qu’il y a entre ces deux fous, répondit Samson, c’est que celui qui l’est par force le sera toujours, tandis que celui qui l’est volontairement cessera de l’être quand il lui plaira. — À ce train-là, reprit Tomé Cécial, j’ai été fou par ma volonté quand j’ai voulu me faire écuyer de votre grâce, et maintenant, par la même volonté, je veux cesser de l’être, et retourner à ma maison. — Cela vous regarde, répondit Carrasco, mais penser que je retourne à la mienne avant d’avoir moulu Don Quichotte à coups de bâton, c’est penser qu’il fait jour à minuit ; et ce n’est plus maintenant le désir de lui rendre la raison qui me le fera chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes côtes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours. »

En devisant ainsi, les deux compagnons arrivèrent à un village, où ce fut grand bonheur de trouver un algébriste[1] pour panser l’infortuné Samson. Tomé Cécial le quitta et retourna chez lui, mais le bachelier resta pour préparer sa vengeance, et l’histoire, qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec Don Quichotte.


  1. Le mot algebrista vient de algebrar, qui, d’après Covarrubias, signifiait, dans le vieux langage, l’art de remettre les os rompus. On voit encore, sur les enseignes de quelques barbiers-chirurgiens, algebrista y sangrador.