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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Première partie/Chapitre XIII

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Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 1p. 168-181).


CHAPITRE XIII.

Où se termine l’histoire de la bergère Marcelle, avec d’autres événements.



Mais à peine l’aurore commençait à se montrer, comme disent les poëtes, sur les balcons de l’Orient, que cinq des six chevriers se levèrent, furent appeler Don Quichotte, et lui dirent, s’il avait toujours l’intention d’aller voir l’enterrement de Chrysostôme, qu’ils étaient prêts à lui tenir compagnie. Don Quichotte, qui ne désirait pas autre chose, se leva, et ordonna à Sancho de mettre à leurs bêtes la selle et le bât. Sancho obéit en diligence, et, sans plus de retard, toute la troupe se mit en chemin.

Ils n’eurent pas fait un quart de lieue, qu’à la croisière du sentier ils virent venir de leur côté six à sept bergers vêtus de vestes de peaux noires, la tête couronnée de guirlandes de cyprès et de laurier rose, et tenant chacun à la main un fort bâton de houx. Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, en bel équipage de route, avec trois valets de pied qui les accompagnaient. En s’abordant, les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et s’étant demandé les uns aux autres où ils allaient, ils surent que tous se rendaient au lieu de l’enterrement ; ils se mirent donc à cheminer tous de compagnie. Un des cavaliers, s’adressant à son compagnon : « Il me semble, seigneur Vivaldo, lui dit-il, que nous n’aurons point à regretter le retard que nous coûtera le spectacle de cette cérémonie, qui ne pourra manquer d’être intéressante, d’après les choses étranges que nous ont contées ces bonnes gens, aussi bien du berger défunt que de la bergère homicide. — C’est ce que je pense aussi, répondit Vivaldo, et j’aurais retardé mon voyage, non d’un jour, mais de quatre, pour en être témoin. »

Don Quichotte alors leur demanda ce qu’ils avaient ouï dire de Marcelle et de Chrysostôme. Le voyageur répondit que, ce matin même, ils avaient rencontré ces bergers, et que, les voyant en ce triste équipage, ils leur avaient demandé pour quelle cause ils allaient ainsi costumés ; que l’un d’eux la leur conta, ainsi que la beauté et l’étrange humeur d’une bergère appelée Marcelle, la multitude d’amoureux qui la recherchaient, et la mort de ce Chrysostôme à l’enterrement duquel ils allaient assister. Finalement, il répéta tout ce qu’avait déjà conté Pédro à Don Quichotte.

Cet entretien fini, un autre commença, le cavalier qui se nommait Vivaldo ayant demandé à Don Quichotte quel était le motif qui le faisait voyager, armé de la sorte, en pleine paix et dans un pays si tranquille. À cela Don Quichotte répondit : « La profession que j’exerce et les vœux que j’ai faits ne me permettent point d’aller d’une autre manière. Le repos, la bonne chère, les divertissements furent inventés pour d’efféminés gens de cour, mais les fatigues, les veilles et les armes ne furent inventées que pour ceux que le monde appelle chevaliers errants, desquels, quoique indigne et le moindre de tous, j’ai l’honneur de faire partie. » Dès qu’on lui entendit prononcer ces mots, tout le monde le tint pour fou ; mais, afin de s’en assurer davantage, et de voir jusqu’au bout de quelle espèce était sa folie, Vivaldo, revenant à la charge, lui demanda ce qu’on entendait par chevaliers errants.

« Vos grâces n’ont-elles jamais lu, répondit Don Quichotte, les chroniques et les annales d’Angleterre, où il est question des fameux exploits du roi Arthur, que, dans notre idiome castillan, nous appelons le roi Artus, et duquel une antique tradition, reçue dans tout le royaume de la Grande-Bretagne, raconte qu’il ne mourut pas, mais qu’il fut, par art d’enchantement, changé en corbeau, et que, dans la suite des temps, il doit venir reprendre sa couronne et son sceptre ; ce qui fait que, depuis cette époque jusqu’à nos jours, on ne saurait prouver qu’aucun Anglais ait tué un corbeau[1] ? Eh bien ! c’est dans le temps de ce bon roi que fut institué ce fameux ordre de chevalerie appelé la Table Ronde[2], et que se passèrent de point en point, comme on les conte, les amours de Don Lancelot du Lac et de la reine Genièvre, amours dont la confidente et la médiatrice était cette respectable duègne Quintagnone, pour laquelle fut fait ce romance si connu et si répété dans notre Espagne :

Onc chevalier ne fut sur terre

Des dames si bien accueilli
Qu’à son retour de l’Angleterre
Don Lancelot n’en fût servi[3],


ainsi que cette progression si douce et si charmante de ses hauts faits amoureux et guerriers. Depuis lors, et de main en main, cet ordre de chevalerie alla toujours croissant et s’étendant aux diverses parties du monde. Ce fut en son sein que se rendirent fameux et célèbres par leurs actions le vaillant Amadis de Gaule, avec tous ses fils et petits-fils, jusqu’à la cinquième génération, et le valeureux Félix-Mars d’Hircanie, et cet autre qu’on ne peut jamais louer assez, Tirant-le-Blanc ; et qu’enfin, presque de nos jours, nous avons vu, entendu et connu l’invincible chevalier Don Bélianis de Grèce. Voilà, seigneur, ce que c’est que d’être chevalier errant : voilà de quel ordre de chevalerie je vous ai parlé, ordre dans lequel, quoique pécheur, j’ai fait profession, professant tout ce qu’ont professé les chevaliers dont je viens de faire mention. Voilà pourquoi je vais par ces solitudes et ces déserts, cherchant les aventures, bien déterminé à risquer mon bras et ma vie dans la plus périlleuse que puisse m’envoyer le sort, si c’est au secours des faibles et des affligés. »

Il n’en fallut pas davantage pour achever de convaincre les voyageurs que Don Quichotte avait le jugement à l’envers, et pour leur apprendre de quelle espèce de folie il était possédé ; ce qui leur causa le même étonnement qu’à tous ceux qui, pour la première fois, en prenaient connaissance. Vivaldo, qui avait l’esprit vif et l’humeur enjouée, désirant passer sans ennui le peu de chemin qui leur restait à faire pour arriver à la colline de l’enterrement, voulut lui offrir l’occasion de poursuivre ses extravagants propos : « Il me semble, seigneur chevalier errant, lui dit-il, que votre grâce a fait profession dans un des ordres les plus rigoureux qu’il y ait sur la terre ; et, si je ne m’abuse, la règle même des frères chartreux n’est pas si étroite.

— Aussi rigoureuse, c’est possible, répondit notre Don Quichotte ; mais aussi nécessaire au monde, c’est une chose que je suis à deux doigts de mettre en doute ; car, s’il faut parler vrai, le soldat qui exécute ce que lui ordonne son capitaine ne fait pas moins que le capitaine qui a commandé. Je veux dire que les religieux, en tout repos et en toute paix, demandent au ciel le bien de la terre ; mais nous, soldats et chevaliers, nous mettons en pratique ce qu’ils mettent en prière, faisant ce bien par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées, non point à l’abri des injures du temps, mais à ciel découvert, en butte aux insupportables rayons du soleil d’été, et aux glaces hérissées de l’hiver. Ainsi, nous sommes les ministres de Dieu sur la terre, et les instruments par qui s’exerce sa justice. Et, comme les choses de la guerre et toutes celles qui s’y rattachent ne peuvent être mises à exécution que par le travail excessif, la sueur et le sang, il suit de là que ceux qui en font profession accomplissent, sans aucun doute, une œuvre plus grande que ceux qui, dans le calme et la sécurité, se contentent d’invoquer Dieu pour qu’il prête son aide à ceux qui en ont besoin. Je ne veux pas dire pour cela (rien n’est plus loin de ma pensée) que l’état de chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré ; je veux seulement inférer des fatigues et des privations que j’endure, qu’il est plus pénible, plus laborieux, plus misérable, plus sujet à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Il n’est pas douteux, en effet, que les chevaliers errants des siècles passés n’aient éprouvé bien des souffrances dans le cours de leur vie ; et si quelques-uns s’élevèrent par la valeur de leur bras jusqu’à devenir empereurs[4], il leur en a coûté, par ma foi, un bon prix payé en sueur et en sang ; encore, si ceux qui montèrent jusqu’à ce haut degré eussent manqué d’enchanteurs et de sages qui les protégeassent, ils seraient restés bien déçus dans leurs espérances et bien frustrés dans leurs vœux.

— C’est assurément mon avis, répliqua le voyageur ; mais une chose qui, parmi beaucoup d’autres, me choque de la part des chevaliers errants, c’est que, lorsqu’ils se trouvent en occasion d’affronter quelque grande et périlleuse aventure, où ils courent manifestement risque de la vie, jamais, en ce moment critique, ils ne se souviennent de recommander leur âme à Dieu, comme tout bon chrétien est tenu de faire en semblable danger ; au contraire, ils se recommandent à leurs dames avec autant d’ardeur et de dévotion que s’ils en eussent fait leur Dieu ; et cela, si je ne me trompe, sent quelque peu le païen[5]. — Seigneur, répondit Don Quichotte, il n’y a pas moyen de faire autrement ; et le chevalier qui ferait autre chose se mettrait dans un mauvais cas. Il est reçu en usage et passé en coutume dans la chevalerie errante, que le chevalier errant qui est en présence de sa dame au moment d’entreprendre quelque grand fait d’armes, tourne vers elle amoureusement les yeux, comme pour lui demander par son regard qu’elle le secoure et le favorise dans le péril qui le presse ; et même, lorsque personne ne peut l’entendre, il est tenu de murmurer quelques mots entre les dents pour se recommander à elle de tout son cœur ; et de cela nous avons dans les histoires d’innombrables exemples. Mais il ne faut pas croire cependant que les chevaliers s’abstiennent de recommander leur âme à Dieu ; ils trouveront temps et lieu pour le faire pendant la besogne[6].

— Avec tout cela, répliqua le voyageur, il me reste un scrupule. J’ai lu bien des fois que deux chevaliers errants en viennent aux gros mots, et, de parole en parole, voilà que leur colère s’enflamme, qu’ils font tourner leurs chevaux pour prendre du champ, et que tout aussitôt, sans autre forme de procès, ils reviennent se heurter à bride abattue, se recommandant à leurs dames au milieu de la carrière. Et ce qui arrive le plus ordinairement de ces rencontres, c’est que l’un des chevaliers tombe à bas de son cheval percé d’outre en outre par la lance de son ennemi, et que l’autre, à moins de s’empoigner aux crins, descendrait aussi par terre. Or, comment le mort a-t-il eu le temps de recommander son âme à Dieu, dans le cours d’une besogne si vite expédiée ? Ne vaudrait-il pas mieux que les paroles qu’il emploie pendant la course à se recommander à sa dame fussent employées à ce qu’il est tenu de faire comme bon chrétien ? d’autant plus que j’imagine, à part moi, que les chevaliers errants n’ont pas tous des dames à qui se recommander, car enfin ils ne sont pas tous amoureux. — Cela ne peut être, s’écria Don Quichotte ; je dis que cela ne peut être, et qu’il est impossible qu’il y ait un chevalier errant sans dame ; pour eux tous, il est aussi bien de nature et d’essence d’être amoureux, que pour le ciel d’avoir des étoiles. À coup sûr, vous n’avez jamais vu d’histoires où se rencontre un chevalier errant sans amours, car, par la raison même qu’il n’en aurait point, il ne serait pas tenu pour légitime chevalier, mais pour bâtard ; et l’on dirait qu’il est entré dans la forteresse de l’ordre, non par la grande porte, mais par-dessus les murs, comme un larron et un brigand[7].

— Néanmoins, reprit le voyageur, il me semble, si j’ai bonne mémoire, avoir lu que Don Galaor, frère du valeureux Amadis de Gaule, n’eut jamais de dame attitrée, de laquelle il pût se réclamer dans les périls ; et pourtant, il n’en fut pas moins tenu pour un vaillant et fameux chevalier. »

À cela Don Quichotte répondit : « Seigneur, une seule hirondelle ne fait pas le printemps ; d’ailleurs, je sais de bonne source qu’en secret ce chevalier était réellement amoureux. En outre, cette manie d’en conter à toutes celles qu’il trouvait à son gré, c’était une complexion naturelle et particulière qu’il ne pouvait tenir en bride. Mais, néanmoins, il est parfaitement avéré qu’il n’avait qu’une seule dame maîtresse de sa volonté et de ses pensées, à laquelle il se recommandait mainte et mainte fois, mais très-secrètement, car il se piquait d’être amant discret[8].

— Puisqu’il est de l’essence de tout chevalier errant d’être amoureux, reprit le voyageur, on peut bien croire que votre grâce n’a point dérogé à cette règle de l’état qu’elle professe ; et si votre grâce ne se pique pas d’être aussi discret que Don Galaor, je vous supplie ardemment, au nom de toute cette compagnie, et au mien propre, de nous apprendre le nom, la patrie, la qualité et les charmes de votre dame. Elle ne peut manquer de tenir à grand bonheur que tout le monde sache qu’elle est aimée et servie par un chevalier tel que nous paraît votre grâce. » À ces mots, Don Quichotte laissa échapper un gros soupir : « Je ne pourrais affirmer, dit-il, si ma douce ennemie désire ou craint que le monde sache que je suis son serviteur ; seulement je puis dire, en répondant à la prière qui m’est faite avec tant de civilité, que son nom est Dulcinée ; sa patrie, le Toboso, village de la Manche ; sa qualité, au moins celle de princesse, puisqu’elle est ma reine et ma dame ; et ses charmes, surhumains, car en elle viennent se réaliser et se réunir tous les chimériques attributs de la beauté que les poëtes donnent à leurs maîtresses. Ses cheveux sont des tresses d’or, son front des champs élyséens, ses sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou de l’albâtre, son sein du marbre, ses mains de l’ivoire, sa blancheur celle de la neige, et ce que la pudeur cache aux regards des hommes est tel, je m’imagine, que le plus judicieux examen pourrait seul en reconnaître le prix, mais non pas y trouver des termes de comparaison.

— Maintenant, reprit Vivaldo, nous voudrions savoir son lignage, sa souche et sa généalogie. — Elle ne descend pas, répondit Don Quichotte, des Curtius, Caïus, et Scipion de l’ancienne Rome, ni des Colona et Ursini de la moderne, ni des Moncada et Réquésen de Catalogne, ni des Rébella et Villanova de Valence, ni des Palafox, Nuza, Rocaberti, Corella, Luna, Alagon, Urréa, Foz et Gurréa d’Aragon ; ni des Cerda, Manrique, Mendoza et Guzman de Castille ; ni des Alencastro, Palha et Ménesès de Portugal ; elle est de la famille du Toboso de la Manche, race nouvelle, il est vrai, mais telle, qu’elle peut être le généreux berceau des plus illustres races des siècles à venir. Et qu’à cela l’on ne réplique rien, si ce n’est aux conditions que Zerbin écrivit au pied du trophée des armes de Roland :

Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
S’il ne veut de Roland affronter la colère[9].

— Quoique ma famille, répondit le voyageur, soit des Cachopins de Larédo[10], je n’oserais point la mettre en parallèle avec celle du Toboso de la Manche ; et pourtant, à vrai dire, ce nom et ce titre n’étaient pas encore arrivés jusqu’à mes oreilles. — C’est étrange, et j’en suis surpris, » répondit Don Quichotte.

Cet entretien des deux interlocuteurs, tous les autres l’écoutaient avec une grande attention, si bien que les chevriers et les bergers eux-mêmes reconnurent le vide qu’il y avait dans la cervelle de notre héros. Le seul Sancho Panza s’imaginait que tout ce que disait son maître était pure vérité, et cela, parce qu’il savait de longue main quel homme c’était, l’ayant connu depuis sa première enfance. Si pourtant quelque chose éveillait ses doutes et lui semblait difficile à croire, c’était cette invention de la charmante Dulcinée du Toboso, car, demeurant si près de ce village, jamais il n’avait eu connaissance de tel nom, ni de telle princesse.

Ils cheminaient, discourant ainsi, quand ils virent descendre, par un ravin creusé entre deux hautes montagnes, une vingtaine de bergers, tous vêtus de longues vestes de laine noire, et couronnés de guirlandes, qu’ensuite on reconnut être, les unes d’if, les autres de cyprès. Six d’entre eux portaient un brancard couvert d’une infinité de fleurs et de branches vertes. En les apercevant, un des chevriers s’écria : « Voici venir ceux qui apportent le corps de Chrysostôme, et c’est au pied de cette montagne qu’il a ordonné qu’on l’enterrât. » Cela fit hâter la marche, et toute la troupe arriva au moment où les autres avaient déjà déposé leur brancard à terre, et que quatre d’entre eux s’occupaient, avec des pics aigus, à creuser la sépulture au pied d’une roche vive. Ils s’abordèrent courtoisement les uns les autres ; puis, les saluts échangés, Don Quichotte et ceux qui l’accompagnaient se mirent à considérer le brancard, sur lequel était étendu, tout couvert de fleurs, un cadavre vêtu en berger[11], auquel on pouvait donner trente ans d’âge. Quoique mort, il montrait avoir été, pendant la vie, de belle tournure et de beau visage. Autour de lui, et sur le brancard même, on avait placé quelques livres et plusieurs papiers ouverts ou pliés.

Ceux qui l’examinaient, comme ceux qui creusaient la fosse, et tous les autres assistants, gardaient un merveilleux silence ; enfin, un de ceux qui l’avaient apporté dit à l’un de ses compagnons : « Regarde, Ambroise, si c’est bien là l’endroit qu’a désigné Chrysostôme, puisque tu veux si ponctuellement accomplir ce qu’il a ordonné dans son testament. — C’est bien là, répondit Ambroise ; car mon malheureux ami cent fois m’y a conté sa déplorable histoire. C’est là, m’a-t-il dit, qu’il vit pour la première fois cette mortelle ennemie du genre humain ; là que, pour la première fois, il lui déclara son amour, aussi pur que passionné ; là, enfin, que Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence et ses dédains, et l’obligea de mettre une fin tragique au misérable drame de sa vie ; c’est là, qu’en souvenir de tant d’infortunes, il a voulu qu’on le déposât dans le sein d’un éternel oubli. » Se tournant alors vers Don Quichotte et les voyageurs, il continua de la sorte : « Ce corps, seigneurs, que vous regardez avec des yeux attendris, fut dépositaire d’une âme en qui le ciel avait mis une grande partie de ses plus riches dons. C’est le corps de Chrysostôme, qui fut unique pour l’esprit et pour la courtoisie, extrême pour la grâce et la noblesse, phénix en amitié, généreux et magnifique sans calcul, grave sans présomption, joyeux sans futilité ni bassesse, finalement, le premier en tout ce qui s’appelle être bon, et sans second en tout ce qui s’appelle être malheureux. Il aima, et fut haï ; il adora, et fut dédaigné ; il voulut adoucir une bête féroce, attendrir un marbre, poursuivre le vent, se faire entendre du désert ; il servit enfin l’ingratitude, et le prix qu’il en reçut ce fut d’être la proie de la mort au milieu du cours de sa vie, à laquelle mit fin une bergère qu’il voulait faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. C’est ce que prouveraient au besoin ces papiers sur lesquels vous portez les regards, s’il ne m’avait enjoint de les livrer au feu, dès que j’aurai livré son corps à la terre.

— Mais, seigneur, reprit Vivaldo, ce serait les traiter avec plus de rigueur et de cruauté que leur auteur lui-même. Il n’est ni juste ni raisonnable d’exécuter à la lettre la volonté de celui qui commande des choses hors de toute raison. Qu’aurait fait Auguste s’il eût consenti qu’on exécutât ce qu’ordonnait par son testament le divin chantre de Mantoue ? Ainsi donc, seigneur Ambroise, c’est assez de donner le corps de votre ami à la terre ; ne donnez pas encore ses œuvres à l’oubli. Ce qu’il ordonna en homme outragé, ne l’accomplissez pas en instrument aveugle. Au contraire, en rendant la vie à ses écrits, rendez-la de même pour toujours à la cruauté de Marcelle, afin que, dans les temps à venir, elle serve d’exemple aux hommes, pour qu’ils évitent de tomber dans de semblables abîmes. Nous savons, en effet, nous tous qui vous entourons, l’histoire des amours et du désespoir de votre ami ; nous savons l’affection que vous lui portiez, la raison de sa mort, et ce qu’il ordonna en mettant fin à sa vie ; et de cette lamentable histoire, nous pouvons inférer combien furent grands l’amour de Chrysostôme, la cruauté de Marcelle, la foi de votre amitié, et quel terme fatal attend ceux qui, séduits par l’amour, se précipitent sans frein dans le sentier de perdition où il les entraîne. Hier au soir, en apprenant la mort de Chrysostôme, nous avons su que son enterrement devait se faire en cet endroit ; et, non moins remplis de compassion que de curiosité, nous avons résolu de quitter notre droit chemin pour venir voir de nos propres yeux ce dont le seul récit nous avait si vivement touchés. Pour prix de cette compassion, et du désir que nous avons formé de remédier, si nous avions pu, à cette infortune, nous vous prions, ô discret Ambroise, et moi, du moins, je vous supplie que, renonçant à brûler ces écrits, vous m’en laissiez enlever quelques-uns. » Sans attendre la réponse du berger, Vivaldo étendit la main et saisit quelques papiers, de ceux qui se trouvaient le plus à sa portée. En voyant son action, Ambroise lui dit : « Par courtoisie, je consentirai, seigneur, à ce que vous gardiez ceux que vous avez pris ; mais espérer que je renonce à jeter le reste au feu, c’est une espérance vaine. »

Vivaldo, qui brûlait de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit un précipitamment, et il vit qu’il avait pour titre Chant de désespoir. Quand Ambroise l’entendit citer : « Voilà, s’écria-t-il, les derniers vers qu’écrivit l’infortuné ; et pour que vous voyiez, seigneur, en quelle situation l’avait réduit sa disgrâce, lisez-les de manière à ce que vous soyez entendu, vous en aurez bien le temps pendant qu’on achèvera de creuser la tombe. — C’est ce que je ferai de bon cœur, » répondit Vivaldo ; et comme tous les assistants partageaient son envie, ils se mirent en rond autour de lui, et voici ce qu’il leur lut d’une voix haute et sonore :


  1. Il est dit, au chapitre XCIX du roman d’Esplandian, que l’enchanteresse Morgaïna, sœur du roi Artus, le tenait enchanté ; mais qu’il reviendrait sans faute reprendre un jour le trône de la Grande-Bretagne. Sur son sépulcre, au dire de don Diégo de Véra (Epitome de los imperios), on avait gravé ce vers pour épitaphe :

    Hic jacet arturus, rex quondam, rexque futurus,

    qu’on pourrait traduire ainsi :

    Ci-gît Arthur,
    Roi passé, roi futur.

    Julian del Castillo a recueilli dans un ouvrage grave (Historia de los reyes godos) un conte populaire qui courait à son époque : Philippe II, disait-on, en épousant la reine Marie, héritière du royaume d’Angleterre, avait juré que, si le roi Artus revenait de son temps, il lui rendrait le trône.

    Le docteur John Bowle, dans ses annotations sur le Don Quichotte, rapporte une loi d’Hoëlius-le-Bon, roi de Galles, promulguée en 998, qui défend de tuer des corbeaux sur le champ d’autrui. De cette défense, mêlée à la croyance populaire qu’Artus fut changé en corbeau, a pu naître l’autre croyance que les Anglais s’abstenaient de tuer ces oiseaux, dans la crainte de frapper leur ancien roi.

  2. L’ordre de la Table-Ronde, fondé par Artus, se composait de vingt-quatre chevaliers et du roi président. On y admettait les étrangers ; Roland en fut membre, ainsi que d’autres pairs de France. Le conteur Don Diégo de Véra, qui recueillait dans son livre (Epitome de los imperios) toutes les fables populaires, rapporte que, lors du mariage de Philippe II avec la reine Marie, on montrait encore à Hunscrit, la table ronde fabriquée par Merlin ; qu’elle se composait de vingt-cinq compartiments, teintés en blanc et en vert, lesquels se terminaient en pointe au milieu, et allaient s’élargissant jusqu’à la circonférence, et que, dans chaque division, étaient écrits le nom du chevalier et celui du roi. L’un de ces compartiments, appelé place de Judas, ou siége périlleux, restait toujours vide.
  3. Le romance entier est dans le Cancionero, p. 242 de l’édition d’Anvers. Lancelot du Lac fut originairement écrit par Arnault Daniel, poëte provençal.
  4. Renaud de Montauban devint empereur de Trébisonde ; Bernard del Carpio, roi d’Irlande ; Palmerin d’Olive, empereur de Constantinople ; Tirant-le-Blanc, césar de l’empire de Grèce, etc.
  5. « Tirant-le-Blanc n’invoquait aucun saint, mais seulement le nom de Carmésine ; et, quand on lui demandait pourquoi il n’invoquait pas aussi le nom de quelque saint, il répondait : « Celui qui sert plusieurs ne sert personne. » (Liv. III, chap. 28.)
  6. Ainsi, lorsque Tristan de Léonais se précipite d’une tour dans la mer, il se recommande à l’amie Iseult et à son doux rédempteur.
  7. L’article 31 des statuts de l’ordre de l’Écharpe (la Banda) était ainsi conçu : « Qu’aucun chevalier de l’Écharpe ne soit sans servir quelque dame, non pour la déshonorer, mais pour lui faire la cour, et pour l’épouser. Et quand elle sortira, qu’il l’accompagne à pied ou à cheval, tenant à la main son bonnet, et faisant la révérence avec le genou. »
  8. Don Quichotte veut parler sans doute de la princesse Briolange, choisie par Amadis pour son frère Galaor. « Il s’éprit tellement d’elle, et elle lui parut si bien, que, quoiqu’il eût vu et traité beaucoup de femmes, comme cette histoire le raconte, jamais son cœur ne fut octroyé en amour véritable à aucune autre qu’à cette belle reine. » (Amadis, lib. IV, cap. 121.)

  9. Nessun la muova
    Que star non possa con Orlando a prova.
    (Ariosto, canto XXIV, oct. 57.)

  10. On donnait alors dans le peuple le nom de cachopin ou gachupin à l’Espagnol qui émigrait aux Grandes-Indes par pauvreté ou vagabondage.
  11. Chrysostôme étant mort désespéré, comme disent les Espagnols, c’est-à-dire par un suicide, son enterrement se fait sans aucune cérémonie religieuse. Ainsi, il est encore vêtu en berger, et ne porte point la mortaja, habit religieux qui sert de linceul à tous les morts.