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L’Instinct chez les insectes

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L’INSTINCT
CHEZ LES INSECTES

I. Pierre Huber : Mœurs des Fournis indigènes, Paris 1868. — II. Blanchard : Métamorphoses, mœurs et instincts des insectes, Paris 1868. — III. Darwin : De l’Origine des espèces, traduction française par Mlle C. Royer, Paris 1869.

Qu’est-ce que l’instinct? En quoi diffère-t-il de l’intelligence? Quelle explication en peut-on donner dans l’état actuel des sciences de la vie? Autant de questions que le temps présent, pour la première fois, pose nettement. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les rapports ou les différences de l’instinct et de l’intelligence occupent les philosophes et les moralistes, impuissans à résoudre des problèmes qui touchent essentiellement à la biologie. Sans remonter plus haut, on sait l’étrange conception des animaux-machines de Descartes, suivi en cela par Bossuet, par tout le XVIIe siècle; mais maintenant les biologistes, à leur tour, abordent le problème : l’anatomie et la physiologie vont peut-être nous donner la solution vainement demandée depuis Aristote et saint Thomas aux systèmes philosophiques et religieux.

George Cuvier le premier distingue bien l’instinct de l’intelligence dans la seconde édition du Règne animal (1829), où il résume les travaux qu’avait publiés son frère Frédéric depuis plusieurs années. Celui-ci, placé à la tête de la ménagerie du Muséum, avait cru qu’il était du devoir de sa charge de faire sur les animaux confiés à sa direction une série d’études suivies : il pensait comme Geoffroy Saint-Hilaire que ces sortes d’établissemens n’ont pas d’autre objet. « Il existe, nous dit Cuvier, chez les animaux une faculté différente de l’intelligence : on l’appelle instinct. Elle leur fait produire des actes que chaque individu accomplit sans les avoir jamais vu faire, et qui se répètent invariablement les mêmes de génération en génération. » Sans avoir appris, l’animal sait; il sait de naissance et si bien qu’il ne se trompe pas, même dans des actes d’une complication extrême, dont il semble apporter avec lui le secret au monde. Les petits canards couvés par une poule s’en vont droit à la flaque d’eau voisine et se lancent hardiment à la nage malgré les cris et l’angoisse de leur mère adoptive. L’écureuil fait sa provision de noisettes et d’avelines pour l’hiver avant de connaître l’hiver. Le chien de berger, le chien d’arrêt, savent par don de naissance rendre les services qu’on attend d’eux. L’oiseau né dans une cage, élevé en captivité, s’il est rendu à lui-même, se construira un nid comme celui qu’ont fait ses parens, sur le même arbre, des mêmes matériaux, avec la même forme. L’araignée, chose plus étonnante, tisse sans apprentissage le réseau géométrique de sa toile; l’abeille fait son rayon. L’homme a aussi l’instinct comme les animaux. Par instinct, l’enfant, à peine né, cherche et trouve le sein de sa mère; mais les phénomènes instinctifs chez l’homme sont plus difficiles à déterminer, il faut les chercher avec soin pour les découvrir parce que l’intelligence le plus souvent les masque. D’ailleurs l’intelligence ne manque pas non plus aux animaux, seulement elle prédomine chez l’homme; chez les animaux, c’est l’instinct.

Sauf quelques erreurs de détails, Cuvier a très bien trouvé la limite entre les facultés instinctives et les facultés intellectuelles, mais il n’est pas allé au-delà. Par tendance, par caractère, il aimait peu à sonder ces sortes de problèmes. Avec un dédain superbe dont la postérité a fait justice, il laissait à son rival Geoffroy Saint-Hilaire le soin de rechercher les origines des manifestations de la vie. Cuvier déclarait simplement que chaque espèce a reçu dans le principe telle dose d’intelligence et telle provision d’instinct sagement balancées pour assurer la permanence de cette espèce jusqu’à la fin des temps ou au moins jusqu’à la prochaine révolution du globe. La race intelligente s’arrange avec ses facultés comme elle peut : celles-ci doivent suffire. La race inintelligente, pour y suppléer, apporte au monde une provision d’instinct qui l’aide à faire la route. Ce bizarre système d’une compensation des facultés intellectuelles par l’instinct et réciproquement a pu séduire Cuvier : il était en rapport avec l’ensemble de sa doctrine; mais il ne répond pas aux faits. Parmi les animaux, ceux qui offrent sans contredit les instincts les plus développés sont les insectes : ces moelleuses étoffes du cocon, ces édifices bâtis par les guêpes, ces travaux admirables qu’on recueille précieusement dans les collections, attestent des facultés instinctives extraordinaires; tout semble instinct chez l’insecte, et, d’après l’idée que se faisait Cuvier, il devrait être en général peu doué du côté de l’intelligence. Nous allons voir tout à l’heure que c’est le contraire qui est vrai.

Cuvier du reste connaissait assez mal les insectes, qu’il avait rejetés dans sa classification au-dessous des mollusques. On ne saurait adresser le même reproche à M. Emile Blanchard, qui professe au Jardin des Plantes l’histoire naturelle des animaux articulés. Nous regrettons vivement que, dans son récent ouvrage sur les Métamorphoses, mœurs et instincts des insectes, il n’ait point jugé à propos, comme semblait l’y inviter un pareil titre, de s’arrêter quelque peu sur ce double sujet de l’instinct et de l’intelligence, qui ne pouvait pas perdre à être précisé. M. Blanchard, par ses études habituelles, par la direction de ses travaux, était plus en état que personne de combler dans son œuvre une lacune qu’il faut croire volontaire. Le savant professeur du Muséum procède de Cuvier : comme lui, comme M. Flourens dans son dernier ouvrage (Psychologie comparée, 1865), M. Blanchard distingue l’instinct de l’intelligence; mais il s’arrête là. Il ne cherche nulle part à mesurer l’influence réciproque de ces deux ordres de facultés dans les actes si compliqués de la vie des insectes; surtout il s’abstient de l’étude si intéressante de leur intelligence. «Les individus d’une même espèce, dit-il, exécutent toujours les mêmes travaux sans avoir rien appris; l’instinct seul les dirige. » Cependant à côté de cet instinct il y a, de l’aveu même de M. Blanchard, des facultés intellectuelles dont l’étude, en présence de ces facultés instinctives, sera plus difficile, mais n’en sera que plus digne d’attention. Comment les unes et les autres se combinent-elles? Si le moucheron n’avait que les instincts qui le poussent, il serait déjà bien attachant; combien l’intérêt augmente, s’ils sont doublés dans ce petit corps d’une réflexion qui analyse les sensations, d’une volonté qui décile les mouvemens! Quel spectacle vont nous offrir ces facultés intellectuelles au service d’un instinct si parfait! N’est-ce pas là où l’instinct est le plus développé qu’il devient le plus indispensable de les mesurer? Si nous allions trouver, contrairement à l’opinion de Cuvier, que l’instinct, loin d’être en raison inverse du degré d’intelligence, est au contraire d’autant plus grand que cette intelligence est plus active?

C’est en effet ce qui arrive, et c’est un premier point qu’il importe de bien dégager dans l’étude de l’instinct. L’infériorité instinctive de l’homme n’est peut-être qu’apparente, l’éducation ne permettant guère de deviner ce que nous serions sans elle. l’on sait par l’histoire de plusieurs enfans recueillis dans les bois, en particulier parcelle de l’idiot qu’a si bien observé Itard, quels étonnans instincts peut déployer une créature humaine, même absolument inintelligente, quand elle est abandonnée à elle-même. De tous les animaux, les insectes sont certainement ceux chez qui l’instinct est le plus développé; nous n’exceptons ni les oiseaux avec leurs nids, ni les castors avec leurs digues. Parmi les insectes, ceux qui nous donnent la plus haute expression de l’instinct sont les abeilles, dont les constructions semblent l’œuvre d’une géométrie savante, et surtout les fourmis, dont les instincts, encore plus élevés, paraissent se rapprocher de ceux que l’éducation masque peut-être chez l’homme. Un Genevois, Pierre Huber, nous les a révélés. Son livre (1810) couronne un siècle de remarquables études sur les insectes. Avant lui, dès 1705, une femme, Mlle Sybille de Merian, passe les mers, fait le voyage de Surinam pour peindre les chenilles des tropiques; puis après elle viennent Réaumur, de Geer, Bonnet, qui veille jour et nuit sa puceronne, fille de cinq générations de vierges, et qui, lorsqu’elle meurt, écrit à toute l’Europe pour dégager sa responsabilité dans l’événement. La passion s’en mêle : Lyonnet passe sa vie à décrire, dessiner, graver l’anatomie de la chenille du saule. L’enthousiasme crée des prodiges : François Huber, le père de l’homme aux fourmis, accomplit, bien qu’aveugle, ce tour de force de faire d’admirables découvertes sur ce qui se passe dans l’obscurité des ruches. Pierre Huber le fils s’oublie, s’absorbe dans ces sociétés de fourmis qu’il étudie. Au milieu de l’Europe ébranlée par les coalitions, rien du dehors n’arrive jusqu’à lui.

Pierre Huber observe, expérimente avec une rare sagacité. Aucun fait ne lui échappe : il le commente ou l’interprète mal, mais il l’a très bien vu. Ses observations n’ont pas été contredites, ses expériences sont restées des modèles de soin et de patience. Il avait peuplé de fourmis son jardin, la terrasse de sa maison, son cabinet, ses tables, transformées en espèces de ruches, et pour que ce nouveau logis ne déplût pas trop aux fourmis, pour qu’elles se missent au travail, il y faisait la pluie et le beau temps; faire la pluie consistait à passer la main plusieurs heures de suite sur une brosse mouillée. Bref, il leur prodigue si bien les miellées savoureuses et les expédiens météorologiques qu’à la fin elles se plaisent dans leur demeure d’aventure, le tiroir d’un bureau. Un jour Huber ne roule-t-il pas dans sa tête ce projet fantastique de nourrir des larves de fourmis à la becquée! On finit par l’aimer pour son attachement à ces petits êtres pensans. Depuis longtemps, il projette une expérience décisive : il s’agit de mettre aux prises sur le carreau de son cabinet deux fourmilières. Il hésite, il ajourne à faire naître le casus belli qui sera le signal du carnage ; il se paie de prétextes pour reculer le forfait. « Je méditais l’expérience depuis longtemps, dit-il, et je la renvoyais toujours, parce que j’avais fini par m’attacher à mes prisonnières. » Ceci rappelle un mot de Réaumur. Il note avec quelle rapidité les bourdons réparent leur nid de mousse, quand on l’a ouvert afin d’examiner l’intérieur, ce que les bourdons souffrent beaucoup plus patiemment que les abeilles, et il ajoute : « Si la mousse du dessus a été jetée assez près du pied du nid, — comme on l’y jette sans même songer qu’on doit le faire pour épargner de la peine à ces mouches, — bientôt elles s’occupent à la remettre à sa première place. » — Pour épargner de la peine à ces mouches, comme le XVIIIe siècle sut aimer la nature, et que les choses se font aujourd’hui d’une autre façon ! C’est la bêche à la main que nos entomologistes étudient les fourmilières; un coup de pioche dans le mystère de la demeure souterraine ne coûte rien à leurs fiévreuses recherches, et cependant quel spectacle pour payer un tel vandalisme! Si la pioche met à découvert une demeure de fourmis fauves (formica fusca), on voit sous le dôme un labyrinthe de salles basses, de couloirs, de passages, qui plonge dans la terre et conduit à des loges spacieuses, remplies de nymphes dans leurs cocons ou de larves presque aussi immobiles. Cette fourmi qui va et vient, plus grosse que les autres, est une femelle, car le commun des fourmis, les ouvrières, n’ont pas de sexe : les naturalistes les appellent des neutres. La femelle pond, quelques ouvrières l’entourent, elles prennent les œufs un à un et les mettent en petits tas. Les vers qui en sortiront périraient sans les ouvrières, ils ne savent que lever la tête pour demander à manger; une ouvrière arrive et leur laisse prendre entre ses mandibules les sucs nourrissans qu’elle est allée chercher dans la campagne. Voici l’heure de porter tous ces maillots au soleil : on les monte, on les étale sur le dôme. Si la chaleur est trop vive, s’il pleut, on les rentre aussitôt dans les salles dont la température leur convient. Quand le temps de la métamorphose est venu, la larve s’est filé un cocon; elle ne saurait pas non plus en sortir seule. C’est encore le rôle des ouvrières de la tirer de là : elles coupent la soie, déchirent la coque, dégagent la bête naissante et toute faible, puis les vieux cocons vides sont rangés dans une loge éloignée. Ainsi naissent des mâles, des femelles et des neutres. Les mâles et les femelles s’envolent; quelques femelles reviendront pondre à la fourmilière; les neutres ne la quittent pas. Aussitôt qu’ils ont pris un peu de forces, ils se mettent à tous ces travaux dont ils ont l’instinct : réparation et entretien de la fourmilière au dedans, transport de matériaux utiles, chasse aux pucerons, approvisionnemens de toute sorte au dehors. Certes voilà déjà des instincts bien extraordinaires; mais il en est un surtout, dont il nous reste à parler, spécialement dévolu à certaines espèces et qui est sans contredit le plus élevé de ceux que nous connaissions chez les animaux. Pierre Huber le découvrit dans l’après-midi du 17 juin 1804. C’est une date mémorable pour la biologie. Il se promenait aux environs de Genève, entre quatre et cinq heures du soir, quand il vit un régiment de grosses fourmis rousses qui traversait le chemin. Elles marchaient en bon ordre sur un front de 3 ou 4 pouces, la colonne avait 8 ou 10 pieds de long. Huber les suivit, franchit avec elles une haie et se trouva dans un pré. Les hautes herbes gênaient visiblement la marche de l’armée; toutefois elle ne se débanda point. Elle avait son but, elle l’atteignit. C’était un nid d’une autre espèce de fourmis, des noires-cendrées, dont le dôme s’élevait dans l’herbe à vingt pas de la haie. Quelques noires-cendrées se trouvaient à l’entour de la fourmilière : aussitôt qu’elles aperçoivent l’ennemi, elles fondent sur les étrangères, pendant que d’autres vont jeter l’alarme jusque dans les galeries. Les fourmis assiégées sortent en masse. Les assaillans se précipitent, et après une lutte très courte, mais très vive, refoulent les noires-cendrées au fond de leurs trous. Un corps d’armée s’élance à leur suite dans les avenues, tandis que d’autres groupes travaillent à se pratiquer avec les dents une ouverture dans les parties latérales de la fourmilière. Ils réussissent, et le reste de la troupe pénètre par la brèche dans la cité assiégée. Pierre Huber avait déjà vu des batailles et des exterminations de fourmis ; il supposa qu’au fond des souterrains on s’égorgeait. Quel ne fut pas son étonnement, au bout de trois ou quatre minutes, quand il vit ressortir à la hâte les assaillans, chacun tenant entre ses mandibules une larve ou une nymphe de la nation vaincue! Les agresseurs reprirent exactement la route par laquelle ils étaient venus, franchirent la haie, traversèrent le chemin au même endroit, et se dirigèrent, toujours chargés de leur butin, vers des blés en pleine maturité, où l’honnête citoyen de Genève, par respect pour la propriété d’autrui, eut le regret de ne les pouvoir suivre.

Cette expédition, digne des annales de la piraterie barbaresque, plongea Pierre Huber dans un étonnement facile à comprendre. Il chercha et, à sa grande surprise, il découvrit que certaines fourmilières étaient habitées en commun par deux espèces de fourmis, formant deux castes. Il désigne les unes sous le nom de fourmis « amazones ou légionnaires, nom fort analogue à leur caractère martial, » dit-il; il appelle les autres très justement « auxiliaires. » Les amazones ne travaillent pas : leur fonction est le combat, l’enlèvement des larves et des nymphes. C’est au déclin du soleil qu’elles partent en guerre contre les espèces industrieuses et pacifiques des environs. Toutes les fois qu’il fait beau, elles sortent et prélèvent ainsi le tribut de chair. Les auxiliaires, de leur côté, s’occupent à toutes les fonctions d’intérieur, à l’entretien, à la réparation de la demeure. Seules elles ouvrent et ferment les avenues de la fourmilière matin et soir, seules (dans les espèces observées par P. Huber) elles vont aux provisions, car elles nourrissent tout le monde, même les légionnaires, oisives en dehors des temps d’expédition; elles élèvent avec le même soin les larves légionnaires et les larves volées ; seules enfin elles paraissent décider des intérêts matériels de la communauté, des agrandissemens nécessaires, de l’urgence d’une émigration et du lieu qui convient. Pierre Huber a fait une expérience qui montre très bien cette dépendance absolue où sont les amazones de leurs compagnes. Ces farouches guerrières ne s’entendent à aucun travail de ménage. Huber mit dans un tiroir vitré, dont le fond était recouvert de terre, trente amazones avec un certain nombre de larves et de nymphes, tant de leur espèce que de l’espèce auxiliaire. Un peu de miel dans un coin devait assurer la nourriture de la colonie. D’abord les amazones parurent faire quelque attention aux larves, elles les emportèrent çà et là, mais les laissèrent bientôt. Elles ne surent pas se nourrir elles-mêmes : après deux jours, quelques-unes étaient déjà mortes de faim à côté de la miellée, toutes étaient languissantes, elles n’avaient pas même construit une loge. « J’en eus pitié, » dit Huber. à mit dans le tiroir une auxiliaire. Celle-ci toute seule rétablit l’ordre, fit une case dans la terre, y rassembla les larves, développa plusieurs nymphes des deux espèces qui étaient prêtes à sortir du cocon, et enfin conserva la vie à celles des amazones qui respiraient encore [1].

Pierre Huber, en exposant toutes ces merveilles, s’abstient de commentaires; il laisse à chacun, comme il le dit, la liberté de tirer telle conclusion qu’il lui plaira. Cette conclusion s’impose. On trouve donc aussi des sociétés artificielles chez les animaux, des groupemens d’êtres étrangers par la race, et qui vivent ensemble, concertant vers un but commun leurs qualités diverses et leurs efforts individuels. La ruche n’est toujours qu’une famille. Une fourmilière mixte est peuplée d’individus qui appartiennent à des espèces au moins aussi différentes que le cheval, l’âne, le zèbre, l’hémione, — si différentes parfois que les zoologistes les ont rangées dans des genres distincts (polyergus, formica). Comme autant de provinces soumises à la même forme de gouvernement, chaque fourmilière mixte a cependant son histoire locale, expliquée par les circonstances du dehors, les conditions de voisinage et de frontière. Chacune n’a de commun avec les autres que le principe de son organisation. Les mêmes légionnaires ont tantôt une espèce d’auxiliaires et tantôt une autre, la noire-cendrée ou la maçonne, celle qui est à leur portée, quelquefois les deux ensemble, ou bien ce sont deux sortes de légionnaires, la polyergue et la sanguine, qui vivent dans la même demeure avec une ou deux espèces d’auxiliaires. Quelques naturalistes, M. Darwin entre autres, appellent celles-là tout nettement « esclavagistes, » et «esclaves » les autres. Ces noms ne sont pas justes. Il faut se bien garder de toute méprise sur la nature très particulière des rapports qui existent entre les deux castes. Chacune remplit dans la communauté un rôle spécial sans qu’aucune y exerce le gouvernement ou le despotisme. Si l’association repose à l’origine sur la violence et l’enlèvement, rien n’a jamais laissé soupçonner qu’il y eût autre chose dans une fourmilière mixte qu’une agglomération d’individus réunis par des instincts spéciaux. Ces noms d’esclavage, de république, appliqués à un pareil régime, sont absolument vides de sens. Toute allusion politique, méthodiste ou égalitaire, n’a que faire ici; c’est à la biologie seule qu’il appartient de dénommer un état social dont l’étude est de son ressort : seule elle est ici sur son terrain.

Nous avons choisi ces exemples, parce qu’ils sont à la fois la preuve la plus éclatante de la perfection à laquelle peut arriver l’instinct, et aussi du degré d’intelligence dont sont susceptibles des animaux rangés par leur nature à une distance incommensurable de l’homme. Pierre Huber n’a pas bien fait la distinction (il ne le pouvait à son époque) entre ce qui appartient à l’intelligence et ce qui est instinct dans ces actions dont il a été le témoin. Il est évident que les deux ordres de facultés se combinent à chaque moment. C’est en raison même de la perfection de l’instinct que l’intelligence apparaît si nettement chez ces petits êtres. La construction de la fourmilière est un acte d’instinct, le choix et l’agencement des matériaux relèvent de l’intelligence. Mille traits trahissent la pensée qui perçoit, délibère, veut, exécute. Nous pouvons citer ce fait bien observé d’un groupe de fourmis traînant à grands efforts une aile de hanneton vers leur trou. La porte est trop petite, l’aile ne passe pas. Les ouvrières la laissent un instant, abattent un morceau de la muraille et recommencent leur tentative. Les unes poussent au dehors, les autres tirent en dedans : effort impuissant! la magnifique épave, qui fera tout un plafond, n’entre pas encore; on la laisse de nouveau, la brèche est agrandie, et l’aile s’engouffre enfin dans le souterrain, où il faudra peut-être renverser dix cloisons pour la porter au lieu convenable. L’aile passée, on rebâtit la muraille, on rend à la porte ses dimensions primitives. Nous ne saurions citer, chez les singes observés en captivité dans les ménageries, un seul fait qui marque aussi bien la délibération et le jugement en commun.

Les phénomènes sociaux offerts par les animaux supérieurs nous sont malheureusement fort peu connus. Nous ne savons que peu de chose de ce qui se passe dans une habitation de castors; nous ne savons rien des mœurs du moineau républicain, qui pour nid bâtit une ville ; les sociétés d’insectes sont jusqu’à ce jour les plus parfaites qu’on ait observées. Du moment qu’il y a société, il y a entente, concours de tous à tout instant pour atteindre un but défini. Aucun zoologiste ne doute plus aujourd’hui que les insectes d’une même espèce ne puissent, dans certaines circonstances, communiquer les uns avec les autres par une langue dont les moyens nous échappent. M. Blanchard dit de la fourmi : « Elle a ses idées et les communique; » mais un curieux détail de l’histoire du scarabée sacré montre encore mieux cela. La femelle, on le sait, enveloppe l’œuf qu’elle vient de pondre d’une boule de fumier, nourriture de la future larve. Il s’agit maintenant de transporter la boule en un lieu convenable, où elle sera enfouie. L’animal roule avec ses pattes de derrière, au besoin soulève avec sa tête ce petit monde où les Égyptiens ont vu l’emblème de leurs mythes. Quelquefois le trajet est assez long; la boule, hissée au sommet des taupinières, roule de l’autre côté, tout est au mieux; mais qu’il se rencontre une ornière, une crevasse, le précieux globe tombe au fond et serait perdu sans retour, si le scarabée n’avait, pour remonter ces parois à pic, que ses propres forces. Vainement il s’évertue et recommence vingt fois; alors il semble abandonner son fardeau, il s’envole. Demeurez en observation; après quelque temps, vous verrez l’insecte revenir, mais non plus seul : il est suivi de deux, trois, quatre, cinq compagnons qui, s’abattant tous à l’endroit désigné, unissent leurs efforts, enlèvent le globe et le remettent dans la route. Qu’a dit le scarabée à ses compagnons? Comment s’est-il fait comprendre? comment les a-t-il ramenés? Il est impossible actuellement de répondre à ces questions; ce qui est hors de doute, c’est qu’il y a eu là concert d’intelligences sachant s’entendre et s’unir. Il n’en faut pas davantage pour affirmer que l’insecte juge, veut et peut-être parle un langage dont nous ne connaissons encore ni les signes ni les organes.

Cuvier se trompait donc quand il proclamait que l’instinct chez les animaux est en raison inverse de l’intelligence. C’est le contraire qui paraît être vrai, et il est au moins vraisemblable que, dans ces intelligences d’insectes qui sentent, veulent, comprennent, délibèrent, il y a, sur une moindre échelle, des diversités analogues à celles que nous observons chez les animaux supérieurs. La faculté est commune à tous, mais avec des nuances aussi tranchées parmi les bêtes sauvages des ménageries que parmi nos animaux domestiques. Tel est hargneux, et tel jaloux ; celui-ci est bon enfant, cet autre batailleur, fidèle au foyer ou vagabond de gouttière ; tous sont plus ou moins intelligens. Chez les animaux inférieurs, ces différences n’ont pas été aussi bien observées ; d’abord elles sont très probablement beaucoup moins accentuées et en tout cas d’une étude bien plus difficile pour toute sorte de raisons. La petitesse de l’être, sa vie tout à fait étrangère à la nôtre, la prédominance de l’instinct, sont autant d’obstacles ; mais d’autre part les actes que nous leur voyons accomplir sous nos yeux, l’existence reconnue de facultés comparables aux nôtres et d’un ordre relativement élevé, ne permettent guère de douter que non-seulement les insectes aient une intelligence remarquablement développée, mais que cette intelligence offre aussi, par cela même, ses variétés individuelles, comme chez les animaux supérieurs.

Nous voici déjà bien loin de Descartes, dont personne aujourd’hui, que nous sachions, ne défend plus l’étrange théorie ; mais ce n’est pas tout, un nouveau pas a été fait dans ces derniers temps. Nous commençons, mieux instruits, à nous demander si les facultés intellectuelles et instinctives, rangées par Cuvier dans deux cadres parallèles, n’auraient point un lien commun, en sorte que les unes dériveraient des autres, et que l’instinct ne serait en définitive qu’un produit de l’intelligence. La question a sa gravité. L’instinct cesserait dès lors d’être une de ces propriétés essentielles des êtres vivans, qui échappent absolument à notre compréhension, telles que la pensée du cerveau, la contraction des muscles, l’électricité de la torpille ou les lueurs du fulgore ; il deviendrait accessible comme tout phénomène contingent à nos procédés d’expérimentation et de recherche.

C’est à M. Darwin que revient l’honneur d’avoir porté la question sur ce terrain entièrement nouveau. Cette audacieuse tentative pour fonder l’étude scientifique de l’instinct se trouve un peu perdue dans l’Origine des espèces. M. Darwin n’aborde pas le problème de propos délibéré, eu physiologiste. Il reste ce qu’il est dans toute son œuvre, le zoologiste exclusivement préoccupé de sa grande théorie ; il prévoit, il combat les objections ; il a deviné surtout celles qu’on pourra lui faire au nom de l’instinct, et il fait de l’instinct, en quelques pages, une étude plus complète qu’aucun philosophe avant lui, et pour la première fois une étude expérimentale. Il supprime l’instinct comme une propriété essentielle, et il en fait une fonction, c’est-à-dire qu’il l’explique. L’instinct, d’après lui, ne serait que le produit des facultés intellectuelles proprement dites, modifiées d’une certaine façon sous la double influence de l’hérédité et de l’habitude.

L’hérédité est, comme l’intelligence, une de ces qualités propres aux êtres vivans, dont on peut constater l’existence, mais dont le principe se dérobe à nos recherches de la manière la plus absolue. Quand nous voulons pénétrer par quel mystère la plante qui sort de la graine, l’oiseau qui se forme du jaune de l’œuf, seront semblables à la plante ou à l’oiseau dont ils proviennent plus qu’à tout autre, nous sommes devant l’inconnu le plus insondable. L’hérédité ne transporte pas seulement d’une génération à l’autre toutes les modifications imaginables de forme, de taille, de coloris; elle s’étend aux facultés cérébrales, transmises sans doute à la faveur de quelque particularité physique de l’organe de l’intelligence. C’est ce qu’on appelle l’esprit de race, qui fait que tel peuple naît fourbe et brave comme le Grec d’Homère, industrieux comme le Chinois, trafiquant comme le Juif, chasseur comme le Peau-Rouge. C’est là, si l’on veut, une sorte d’instinct que l’éducation permet quelquefois de maîtriser, mais ne corrige jamais. Comme le loup engraissé dans le chenil finit par retourner à sa vie misérable de la forêt, l’enfant sauvage élevé au milieu de la civilisation garde dans l’esprit comme sur les traits la profonde empreinte héréditaire de son origine. — Presque autant que l’hérédité, l’habitude est encore une faculté mystérieuse que nous constatons sans pouvoir l’expliquer. L’acte le plus difficile en apparence, qui a demandé de la part de notre cerveau une somme considérable de volonté et toute l’activité de notre esprit, finit un beau jour par se faire comme de lui-même. On dirait que l’attention et la réflexion sont descendues dans nos membres, qui exécutent les ouvrages les plus délicats, qui se défendent contre les agressions du dehors, tandis que l’esprit occupé ailleurs poursuit un but différent.

Tenons-nous à ces deux grands faits que nous présente le monde animé, à ces deux propriétés des êtres vivans aussi incontestables qu’inconnues dans leur essence, l’hérédité, l’habitude, et voyons comment elles vont se combiner avec l’intelligence dans la théorie de M. Darwin. On connaît celle-ci, nous ne nous y arrêterons pas. Cuvier croyait à l’immutabilité des formes animales jetées sur le globe par le Créateur à la suite de chacune des grandes commotions par lesquelles avait passé, selon lui, notre planète. La géologie moderne conteste ces secousses violentes, et M. Darwin, reprenant à son tour, après cinquante années de science acquise, les idées de Lamarck, est venu prétendra, avec des argumens presque irrésistibles, que les formes animales, loin d’être immuables comme l’admettait Cuvier, se modifient lentement sous l’empire du temps, des circonstances et des énergies avec lesquelles chaque individu et chaque race « combattent le combat da l’existence. » L’individu qui apporte en naissant une modification de ses organes légère, mais néanmoins avantageuse, réussira dans la vie mieux qu’un autre. Il aura donc toutes chances de laisser la plus nombreuse postérité. Si la modification avantageuse s’est transmise, ce qui peut arriver par hérédité, ses descendans à leur tour auront chance de mieux réussir que leurs contemporains. La modification ira donc, selon toutes les probabilités, en se généralisant, par la même loi de fatalité qui fait qu’un peuple fort absorbe un peuple faible ; de la sorte, après un temps plus ou moins long, toute la race finira par présenter la modification qui n’était qu’individuelle à l’origine. Et comme il n’y a pas de raison pour que le même phénomène si simple, si naturel, ne se répète pas indéfiniment avec toutes les variations imaginables, on conçoit qu’il puisse aboutir, dans l’infini du temps, à cette multiplicité de formes et de caractères qui distinguent à nos yeux les espèces animales.

M. Darwin dit, dans les pages où il traite de l’instinct, que, s’il était possible de prouver qu’une habitude peut devenir héréditaire, toute distinction entre l’habitude et l’instinct s’effacerait absolument. Le procédé littéraire de M. Darwin est de pousser partout son lecteur plus loin que lui-même ne semble aller. Il donne d’un air de doute les meilleurs argumens du monde, et on s’étonne, à chaque instant, de voir l’auteur si peu convaincu, quand on l’est si bien soi-même. Et en effet on ne saurait contester que de jeunes chiens couchans tombent souvent en arrêt dès la première fois qu’on les lance, et même mieux que d’autres depuis longtemps exercés. Le sauvetage est héréditaire chez certaines races, de même que chez le chien de berger l’habitude de tourner autour du troupeau. Tous ces actes sont accomplis sans le secours de l’expérience par les jeunes aussi bien que par les vieux, et certainement en dehors de toute notion de but, au moins la première fois. On objecterait en vain que les seules habitudes imposées par l’homme aux bêtes se transmettent de la sorte. Plus d’un exemple, emprunté aux animaux sauvages, prouve le contraire. Le meilleur est peut-être ce que nous voyons faire à un oiseau de nos pays, le loriot. Il a un nid très particulier, en berceau ; il le suspend à la fourche d’une branche, cousu par les bords avec des herbes flexibles et toujours des bouts de cordon, de lacet ou de ficelles. Pas de nid de loriot sans quelque lien ouvré par la main de l’homme. Si c’est une habitude, elle est héréditaire ; si c’est un instinct, on conviendra du moins qu’il ne remonte pas au commencement du monde.

De naissance, un individu ou plusieurs individus de la même espèce, placés dans des conditions identiques, ont pris une habitude. De deux choses l’une : cette habitude est nuisible, ou elle est utile; elle est bonne ou elle est mauvaise au point de vue de la conservation des individus et par conséquent de l’espèce. Si elle est nuisible, elle tend à disparaître forcément, soit avec l’individu qui l’a prise, soit avec les descendans qui en hériteront. Si l’habitude est favorable, elle a chance de se transmettre sous la forme d’instinct. Celui-ci, d’abord limité à quelques individus du même sang, tend à se généraliser, puisqu’il est avantageux, et nous retombons ainsi dans un cas particulier du grand principe de l’élection naturelle formulé par M. Darwin. Poursuivons. Jusque-là cet instinct est fort peu compliqué, puisqu’il n’a que la valeur d’une habitude qu’un individu a pu prendre avec sa part d’intelligence. Maintenant que la voilà enracinée sous forme d’instinct, chaque individu à son tour y pourra spontanément, avec sa propre part d’intelligence, ajouter quelque chose. Si l’addition est encore favorable et qu’elle se transmette, elle tendra également à se généraliser : l’instinct acquis se compliquera d’autant, et de même que des modifications organiques à peine sensibles, mais successivement accumulées en nombre suffisant, ont pu conduire à l’infinité des formes animales, de même l’instinct, par additions presque imperceptibles mais continues, pourra finir par atteindre cet état de perfection où les philosophes avaient cru voir la preuve éclatante d’une harmonie préétablie.

Certains naturalistes aujourd’hui même ne sont pas très heureusement inspirés quand ils essaient de nous montrer l’organisation corporelle de tout animal conçue et agencée en raison de son instinct [2]. Il ne faut pas aller bien loin pour trouver que l’instinct est dans beaucoup de cas, comme on peut déjà s’y attendre d’après ce qui précède, indépendant des formes extérieures. Tous les oiseaux, qu’ils soient maçons comme l’hirondelle et le fournier, tisserands comme la fauvette, charpentiers comme la corneille, terrassiers comme le mégapode tumulaire [3], ont le même bec, les mêmes ongles et des formes presque pareilles. Le castor d’Europe, qui vit sur les affluens du Rhône et du Danube, se distingue à peine du castor d’Amérique; cependant il a une industrie toute différente. Le castor d’Amérique, sur ses lacs et ses larges rivières désertes, se bâtit les fameuses cabanes qu’on connaît; le castor d’Europe creuse sous la terre de longues galeries à la manière des taupes. S’il l’a toujours fait, que devient cette prétendue corrélation nécessaire entre les organes et l’instinct d’un animal fouisseur sur un continent, bâtisseur sur l’autre, avec les mêmes membres pour deux fins si différentes? Si le castor d’Europe s’est autrefois bâti des cabanes, où trouver un plus éclatant témoignage en faveur de la théorie de la mutabilité des instincts? Recherché pour sa chaude toison, pour sa chair, il a, devant la civilisation envahissante, changé d’instinct plus vite que de formes extérieures. C’est un point aujourd’hui bien établi que le contact de l’homme a eu sur l’instinct de beaucoup d’animaux une influence décisive. C’est ainsi que les grands oiseaux s’enfuient à son approche dans les pays habités, tandis que dans les régions visitées pour la première fois par les voyageurs ils se laissent encore approcher. Partout où ils ont été chassés comme des proies qui en valaient la peine pour leur chair ou pour leurs plumes, ils ont pris l’habitude, puis ont eu l’instinct de s’éloigner.

Revenons aux insectes. Deux instincts remarquables entre tous nous sont offerts par eux : celui de l’abeille avec son architecture mathématique et celui de la fourmi avec ses sociétés mixtes. Avant de rechercher s’il ne serait pas possible d’expliquer même des instincts si étonnans par l’habitude et par l’hérédité, il importe d’écarter tout d’abord une objection qu’on pouvait croire irréfutable. Les individus qui ont ces instincts dans la ruche ou dans la fourmilière sont des neutres, c’est-à-dire qu’ils ne sont ni mâles ni femelles, et doivent par conséquent mourir sans postérité. Comment expliquer qu’une habitude prise par un neutre puisse se transmettre, se fixer en instinct chez les neutres des générations suivantes qui ne descendront pas de lui? La difficulté cependant n’est pas aussi grande qu’elle semble, et M. Darwin le montre très bien. A la vérité, ce ne sont pas les instincts des neutres qui l’occupent, ce sont les modifications organiques particulières qu’ils présentent en rapport avec leur rôle social, le travail chez les uns, le combat chez les autres; mais le raisonnement qu’il fait peut également s’appliquer aux instincts, derrière lesquels apparaît toujours, quand on réfléchit un peu, cette modification latente de l’organe cérébral par où s’est faite la transmission.

M. Darwin commence par rappeler que le principe de l’élection naturelle est vrai aussi bien pour les communautés que pour les individus. La force d’un seul mâle dans un troupeau sauvage, la fécondité extraordinaire d’une seule femelle, seront des élémens de prospérité. Le troupeau réussira mieux que les autres. Les qualités de l’individu d’où il tire son avantage auront chance de se transmettre d’abord à tout le troupeau, et celui-ci, de plus en plus favorisé dans sa lutte contre le monde extérieur, absorbera les autres. La modification, individuelle à l’origine, deviendra générale. Il en serait de même si le membre du troupeau avantagé dans le principe avait été un neutre. Nous parlons toujours des formes extérieures. Supposons qu’un certain nombre de neutres aient apporté de naissance dans une communauté d’insectes une modification organique favorable, et que par elle cette communauté ait prospéré : les mâles et les femelles qui ont produit ces neutres auront donc, par eux, les plus grandes chances de postérité possible. Il peut arriver dès lors qu’ils transmettent à leurs descendans ce qu’ils avaient eux-mêmes, c’est-à-dire la propriété de procréer des neutres ayant la même modification organique favorable, et nous retombons ainsi dans le procédé commun de l’élection naturelle. Telle est l’explication de M. Darwin; il sent bien quand il la donne, compliquée comme elle est, que c’est le point délicat de sa théorie, le côté où viendra l’attaque; aussi comme il renforce ses argumens ! Il ne se contente plus d’expliquer, il démontre; on le croit à bout de raisons, c’est le moment qu’il choisit pour faire appel à l’expérimentation et prouver cette espèce de paradoxe qu’on pourrait appeler l’hérédité dans la stérilité. Il y a des bœufs dont les cornes sont un peu plus longues que celles des taureaux et des génisses qui leur ont donné naissance. Eh bien! dit M. Darwin, unissez les uns aux autres, par une sélection attentive, les descendans féconds des taureaux et des génisses qui ont produit les bœufs aux plus longues cornes, et avant peu vous aurez une race de bœufs où la longueur des cornes sera héréditaire, quoique l’animal soit stérile. L’expérience est à faire et digne de tenter quelqu’un de ces grands seigneurs anglais qui savent si bien dépenser leur fortune pour l’avancement des sciences. Il y a tout lieu de croire qu’elle réussirait, et si jamais ce frappant exemple vient à justifier les théories de M. Darwin dans ce qu’elles ont de plus difficile à expliquer, comment se défendre de les accepter tout entières et pour les formes extérieures et pour l’instinct?

Des neutres dans une communauté apportent en naissant une disposition intellectuelle, un penchant spécial. La communauté s’en trouve bien, elle prospère; mais les parens de ces neutres ont produit également des mâles et des femelles qui pourront hériter à leur tour de la propriété de donner naissance à des neutres ayant la même disposition ou le même penchant. Celui-ci devient héréditaire, il se fixe dans la race, c’est dès lors un instinct, et il pourra continuer de se développer ainsi par une sorte d’hérédité collatérale. La source en restera dans les parens sans qu’il soit nécessaire qu’ils l’aient eux-mêmes, absolument comme la raison des grandes cornes des bœufs est dans le taureau et la génisse qui n’en ont que de petites.

Même cette grande objection des neutres écartée, le problème d’expliquer par des conditions naturelles l’architecture des abeilles semblait encore défier toute tentative. Cependant M. Darwin entreprend de le résoudre. Aidé des expériences de son compatriote, M. Waterhouse, il montre que tout ce travail, digne du géomètre le plus exercé, peut être ramené en fin de compte à un certain nombre d’habitudes très simples, prises successivement, en sorte que par un enchaînement de faits, hypothétiques, il est vrai, mais tous parfaitement plausibles et possibles, on arrive à trouver dans les lois biologiques déjà connues l’explication naturelle de cet instinct qui semblait tenir du miracle. On sait de quoi il s’agit. Les alvéoles de l’abeille sont des prismes à six pans d’une régularité parfaite. Le plus intéressant, c’est le fond de l’alvéole : il est formé d’une pyramide creuse à trois pans égaux et disposés de telle façon que chacun contribue pour sa part, de l’autre côté du rayon, à faire le fond d’une alvéole distincte : le fond de chaque alvéole repose ainsi sur trois alvéoles de l’autre face du gâteau. Buffon n’avait pas aperçu cette combinaison, il n’a parlé que du dessin hexagonal régulier de l’ensemble, et à ce sujet il avait eu une idée bizarre. « Les abeilles veulent toutes, disait-il, se faire dans la cire une loge cylindrique, mais la place manque ; sur le rayon trop étroit, chacune cherche à s’arranger de la manière la plus commode pour elle, en même temps que toutes se gênent également. Les cellules ne sont hexagones que par la raison des obstacles réciproques... Pour la même raison, ajoute Buffon, qu’on emplisse un vase avec des pois ou des graines cylindriques, qu’on le ferme exactement après y avoir versé autant d’eau que les intervalles entre ces graines peuvent en recevoir, et qu’on fasse bouillir cette eau, tous les cylindres deviendront des colonnes à six pans. » On s’est beaucoup moqué de la comparaison de Buffon; cependant tout n’y était pas mauvais. Il avait compris que chaque alvéole avec ses pans coupés à angles réguliers n’était point une œuvre individuelle, ni l’exécution directe du plan original, que c’était une espèce de résultante amenée par le voisinage forcé, l’entassement et la gène mutuelle de constructions conçues sur un modèle plus simple et plus commun parmi les insectes, la loge cylindrique.

Les bourdons, qui sont des mouches hyménoptères comme les abeilles, mettent le miel en provision dans leurs vieux cocons. Quand le vaisseau est trop petit, ils y ajoutent à l’orifice une rallonge de cire. Il peut même leur arriver de construire des cellules isolées d’une forme globuleuse, irrégulière; c’est un premier degré, c’est l’industrie primitive de la cire. Là rien de bien remarquable encore; mais voici qui devient plus important : entre cette grossière simplicité et le travail si parfait de l’abeille, on trouve un intermédiaire, les cellules à miel de la mélipone domestique du Mexique. L’animal lui-même forme la transition, par ses caractères extérieurs, entre l’abeille et le bourdon ; il est plus voisin de celui-ci. Il bâtit, pour garder son miel, un entassement de grandes cellules sphériques placées toutes à égale distance les unes des autres; seulement cette distance est partout moindre que deux fois le rayon de ces sphères, en sorte que toutes empiètent les unes sur les autres, séparées alors par une cloison parfaitement plane ayant juste la même épaisseur que la muraille courbe qui limite la portion libre et sphérique de chaque cellule. S’il s’en trouve trois contiguës, les plans de séparation se coupent à angles égaux, et l’arête commune repose sur le sommet d’une pyramide à trois pans que forment les trois cellules, exactement comme dans un gâteau de miel. C’est en réfléchissant à tout cela, dit M. Darwin, qu’il lui vint à la pensée que si la mélipone, qui construit déjà ses sphères à égale distance les unes des autres, venait à les disposer symétriquement et dos à dos sur deux faces, il résulterait de ce seul fait une construction aussi admirable que le fond d’un double rang d’alvéoles.

Le génie constructeur de la guêpe et de l’abeille a-t-il passé par ces transitions? C’est ce qu’il est impossible d’affirmer; mais l’évidence montre et le calcul confirme que quelques modifications, assez légères en définitive, survenant dans les instincts de la mélipone, pourraient la conduire, après un nombre infini de siècles, — il faut toujours calculer sur de pareilles durées, — à édifier des pyramides trièdres (qu’on trouve déjà dans ses constructions) sur deux ou trois rangs, puis à construire sur ces pyramides, de chaque côté, des rallonges cylindriques en principe (comme celles que met le bourdon aux cocons), et prismatiques par voisinage. Cette construction à niveau des magasins à miel de la mélipone n’aurait d’ailleurs rien de bien extraordinaire : elle bâtit de la sorte les petites loges où elle dépose ses larves.

Dans l’effort commun qui produit le gâteau de miel, il importe de tenir compte de cette loi suprême de la nécessité à laquelle Buffon fait allusion, et qui contraint chaque animal, s’il se trompe dans les proportions, à recommencer son travail, sous peine de le voir détruit par ses voisins. L’alvéole de l’abeille n’est pas plus une œuvre individuelle qu’un travail de premier jet. Au commencement, le dessin hexagonal est à peine indiqué, la muraille primitive est grossière, dix fois trop épaisse; elle est reprise en sous-œuvre, amincie au pied, renforcés au faîte, refoulée par force à sa place juste, remaniée sans cesse jusqu’à l’entier achèvement. La régularité géométrique de l’ensemble est le fruit d’un long tâtonnement. Une multitude d’abeilles y travaillent à la fois, chacune quelque temps à une cellule, puis à une autre, et ainsi de suite; vingt individus au moins se mettent à la première loge, qui d’abord est fort peu régulière; de nouvelles loges s’ajoutent, et celle-là se réforme. Sur toutes ces choses, M. Darwin et d’autres naturalistes anglais ont fait de très curieuses expériences qui mériteraient d’être citées à côté des observations de François Huber. Celui-ci observait pour connaître; ils ont expérimenté pour expliquer. En opérant sur de petits essaims ou des individus convenablement isolés, en modifiant les conditions de leur travail, en trompant leur instinct, on arrivera sans aucun doute à décomposer celui-ci par une sorte d’analyse physiologique, en même temps qu’on déterminera mieux la part assez grande qui revient probablement à l’intelligence dans cette industrie de l’abeille. C’est là un côté du problème trop négligé peut-être par M. Darwin, mais qu’indique Mlle Clémence Royer dans les notes ajoutées par elle à la traduction française de l’Origine des espèces. On peut se demander pourquoi l’abeille ne serait pas sensible, elle aussi, à cette harmonie des lignes qui frappe notre œil dans ses ouvrages. Pourquoi refuser une impression aussi simple que celle qui naît de la régularité à ce cerveau de très petite dimension, il est vrai, mais apte à saisir des rapports de cause à effet bien autrement compliqués, à choisir le bon endroit, à tourner l’obstacle, à poursuivre de l’œil et de l’aiguillon l’ennemi de la ruche? Nous avons vu la fourmi comprendre qu’un objet était trop large pour passer par l’entrée de son souterrain. L’abeille, à qui nous voulons donner le sentiment de la régularité des lignes, a certainement la notion des rapports de longueur. Il y a un gros papillon, le sphinx tête de mort, très friand de miel, et qui ne demande pas mieux que de s’introduire dans les ruches; son corps, tout velu et couvert de plaques cornées, défie la piqûre. Les abeilles, qui redoutent cette visite désagréable, savent très bien s’en préserver dans les pays où il y a beaucoup de sphinx. Dès que les premiers commencent à se montrer aux soirs des plus longs jours, nous raconte M. Blanchard, les abeilles rétrécissent l’entrée de la ruche de telle façon que le voleur ne peut plus entrer. La saison des sphinx passée, elles détruisent la maçonnerie faite et rétablissent le passage dans sa largeur primitive. Voilà certes des bêtes qui ont le coup d’œil ! Y a-t-il donc si loin de ce coup d’œil à cette entente de la symétrie qu’a le dernier sauvage, sensible à l’harmonie des lignes d’une découpure ou d’un tatouage? N’est-il pas plus simple de supposer à l’abeille quelque chose de la même impressionnabilité plutôt qu’une sorte d’instinct mathématique, comme on le lui a parfois attribué? Toute la physiologie cérébrale des insectes reste à faire. Tant que nous ne serons pas plus avancés, il est peut-être téméraire d’accorder beaucoup à leurs facultés intellectuelles, mais il est certainement déraisonnable de les trop rabaisser. C’est toujours au reste chez nous ce vieux péché d’orgueil si finement raillé par Montaigne, précisément à propos de l’esprit des bêtes. Bien mieux que Descartes, il a vu les animaux; il les aime, il joue avec sa chatte, et ce commerce l’éclairé; il juge très sainement de la trop petite part d’intelligence faite aux bêtes par l’homme, tandis que lui-même « se va plantant par imagination au-dessus du cercle de la lune. »

Pour les fourmis légionnaires, la filiation des phénomènes successifs propres à expliquer l’apparition et le développement de leur instinct était beaucoup plus difficile à imaginer. On eût pu désespérer de toute induction raisonnable, si quelques faits, çà et là dans la nature, n’étaient venus nous mettre sur la voie en nous montrant ailleurs le même instinct moins développé ou modifié de différentes manières. Ces observations, coordonnées par M. Darwin, sont devenues des traits de lumière, et ont permis de se figurer d’une façon au moins plausible l’évolution de ces curieuses habitudes. Ainsi il n’est pas rare que des fourmis — qui ordinairement ne prennent point d’auxiliaires — emportent chez elles des nymphes trouvées par hasard dans le voisinage de leur demeure. Il n’est pas invraisemblable que quelques-unes de ces nymphes soient venues à éclore, et qu’elles aient rempli dans la cité d’adoption les fonctions de leur instinct particulier. Qu’on admette maintenant que ces services soient de quelque utilité à la fourmilière, elle réussira mieux, et dès lors il peut arriver que les mêmes enlèvemens et les mêmes éclosions de hasard se répètent. A la longue, l’habitude sera prise, puis viendra l’instinct d’apporter des nymphes volées. En même temps la présence de ces étrangères réagira presque nécessairement sur les fourmis ravisseuses. Leurs instincts et leurs organes tout à la fois se modifieront, toujours d’après le même principe, dans le sens le plus favorable au rôle spécial qu’elles gardent dans l’association. — De proche en proche, par une suite de modifications à peine sensibles s’ajoutant à travers les temps et les âges, nous arriverons à des races de légionnaires aussi dépendantes des travaux de leurs compagnes que les espèces étudiées par Pierre Huber.

Chaque instinct que nous observons se révèle à nous sous une forme en quelque sorte absolue, nous ne le voyons jamais changer; aussi l’a-t-on dit immuable : c’est le mirage commun à tous les phénomènes trop lents pour que la vie ou le souvenir des hommes en mesure le progrès. Cependant le castor d’Europe et le loriot nous donnent l’exemple d’instincts qui remontent à une date relativement fort peu ancienne. Nous savons aussi aujourd’hui que les nids des mêmes espèces d’oiseaux offrent parfois des variations assez notables d’un pays à l’autre. Que M. Darwin nous signale avec un grand soin ces instincts changeant avec les latitudes, cela est fort naturel; mais on devait moins s’attendre à trouver un fait analogue dans le livre d’un partisan de l’immutabilité des instincts. La coupeuse de feuilles, — encore un insecte hyménoptère, — dépose ses œufs dans autant de loges faites avec des morceaux de feuilles qu’elle a prestement coupés. Dans notre pays, c’est toujours une feuille de rosier qui lui sert, et jamais une autre. Pourtant « on nous assure, dit M. Blanchard, que notre coupeuse de feuilles de rosier, se trouvant en quelque endroit de la Russie où il n’existe pas de rosiers, fait son nid avec des feuilles de saule ou d’osier. » L’instinct varierait donc dans l’espace comme il a varié dans le temps! Il s’en faut de beaucoup que les mêmes légionnaires soient partout aussi dépendantes de leurs compagnes que celles qu’a vues Pierre Huber aux environs de Genève. En Angleterre comme en Suisse, les auxiliaires enlevées par les sanguines prennent seules soin dis larves, tandis que ces légionnaires vont seules en expédition; mais en Suisse les deux castes s’occupent ensemble à tous les travaux de construction et d’approvisionnement, tandis qu’en Angleterre les légionnaires seules vont au dehors chercher provisions et matériaux; les auxiliaires restent confinées à l’intérieur : elles rendent donc moins de services à la communauté qu’en Suisse.

On trouvera peut-être que ces différences sont peu de chose; elles suffisent du moins à prouver combien est ébranlée l’ancienne doctrine de Cuvier, et comment dans l’infini du temps ont pu se développer ces instincts que de simples accidens géographiques suffisent à modifier légèrement. La grande explication de l’instinct, c’est le temps, l’incommensurable durée des époques géologiques que notre esprit embrasse du regard, mais dont il ne saurait pas plus se faire une idée que de la mesure des espaces célestes. La science moderne commence à s’étonner des chiffres de siècles qu’il faut compter depuis les tentatives grossières de l’industrie primitive de l’homme. Que penser des temps planétaires à travers lesquels a pu naître, se dessiner et se perfectionner l’instinct des fourmis légionnaires? La fourmi n’a pas vu seulement l’époque du renne et du mammouth et les glaciers du Jura descendant la vallée du Rhône, elle a été contemporaine de cette période que les géologues marquent par le soulèvement des Alpes. Les fourmis sont plus vieilles sur la terre que le Mont-Blanc. Elles existaient déjà aux temps jurassiques, assez peu différentes de ce qu’elles sont de nos jours. Tandis qu’une mer intérieure cachait encore l’emplacement où devait être plus tard Paris, elles pullulaient dans les régions émergées du centre de l’Europe. On en peut juger par la masse de leurs débris : ils remplissent d’épaisses couches de terrain à OEningen, sur les bords du lac de Constance, et à Radoboj, en Croatie; la roche est noire de fourmis, toutes admirablement conservées avec leurs pattes et leurs fines antennes. Les entomologistes comptent aujourd’hui en Europe une cinquantaine d’espèces. MM. Heer de Zurich et Mayr de Vienne en ont trouvé plus de cent dans les seuls cantons d’OEningen et de Radoboj; plusieurs paraissent identiques aux espèces actuelles. La plupart ont leurs ailes; ce sont des mâles et des femelles. Les ouvrières sont rares : cela s’explique par la nature du terrain, déposé au fond d’eaux tranquilles. Les individus ailés y sont tombés par milliers; les ouvrières élevant moins haut leur existence, attachées à la terre, ont laissé moins de victimes dans les ruisseaux où s’est conservée l’histoire de cette époque. Pour la même raison, ces gisemens si riches d’espèces ne nous apprennent rien des mœurs des fourmis d’alors, ni de leurs habitations. Ce que nous savons, c’est qu’il y avait aussi des pucerons dans le pays, et que les larves de phryganes se faisaient déjà comme aujourd’hui ces étuis où elles se logent et qu’elles traînent partout avec elles. On en a trouvé à OEningen [4]. Nous avons de ce temps-là des ailes de papillon avec leurs dessins, sinon avec leur coloris. Qui sait si quelque jour nous ne retrouverons pas un nid de guêpes tombé d’une branche et un peu moins régulier que ceux d’aujourd’hui? Fût-il même aussi parfait, cela n’infirmerait pas encore l’hypothèse du développement progressif de l’instinct par lequel il a été bâti. N’aurions-nous pas, par-delà l’époque jurassique, un immense passé près duquel l’âge actuel des dépôts d’OEningen et de Rodoboj est peut-être comme un jour ou comme une heure dans l’histoire de l’homme?

Le grand résultat qu’a eu l’introduction des idées de M. Darwin dans les sciences biologiques est, sans contredit, d’avoir transformé en une question de développement abordable à nos recherches un sujet qu’on avait tenu jusqu’alors pour inaccessible et insondable. L’instinct, comme les formes extérieures des animaux, avait toujours été directement rattaché à ces causes premières jusqu’à la hauteur desquelles l’homme ne saurait élever ses regards. Les observations du naturaliste anglais ont déplacé le problème; sa logique, sa science, ont forcé le monde d’accepter enfin les idées autrefois défendues par les adversaires de Cuvier, — par Lamarck et par Geoffroy Saint-Hilaire. La doctrine de l’immutabilité des formes animales a fait son temps, celle de l’invariabilité de l’instinct tombe en ruine. M. Darwin nous démontre en effet qu’il suffit d’admettre le principe d’intelligence, que personne ne conteste plus aux animaux, puis la double influence de l’habitude et de l’hérédité, et enfin cette loi d’absorption des races mal douées dans les mieux partagées, que lui-même formule pour arriver à ne voir dans l’instinct si perfectionné de l’abeille ou de la fourmi qu’un phénomène purement naturel, une conséquence fatale de la vie. L’instinct le plus compliqué n’est qu’une accumulation héréditaire d’habitudes très simples, dont la source première a toujours été dans l’intelligence spontanée de l’individu. L’instinct, y compris celui des animaux neutres, peut donc être défini : un ensemble d’habitudes acquises à la longue et fixées par l’hérédité. Dès lors il nous apparaît comme indépendant, dans une certaine mesure, des formes de l’animal; les variations qu’il offre se trouvent expliquées; il est contingent, il naît, il se modifie avec les circonstances aidées du temps, avec les siècles secondés par d’imperceptibles accidens. Lui-même à son tour amène insensiblement les organes à se perfectionner dans un sens conforme à l’usage qu’en fait l’animal. Envisagé de la sorte, rattaché en dernière analyse à d’autres propriétés premières dont il dérive, l’instinct, au lieu de se dérober, comme celles-ci, aux investigations de l’esprit humain, devient un objet légitime de recherches pour la science expérimentale. C’est un horizon de plus qui s’ouvre devant le physiologiste à la découverte des lois de la vie.


GEORGE POUCHET.

  1. Notre intention ne saurait être de tracer ici le tableau complet des instincts de la fourmi; il faudrait des volumes. Pierre Huber lui-même est loin d’avoir tout vu, et cet insecte a fourni encore, dans ces derniers temps, à M. Lespès un sujet d’observations aussi nouvelles qu’intéressantes.
  2. Il s’agirait ici de bien s’entendre : d’abord il est évident que toute habitude, quand elle est prise, reste forcément circonscrite dans la limite des actes possibles aux organes. Supposons maintenant cette habitude transmise sous forme d’instinct: il se pourra faire que de nouveaux individus apportent en naissant, à leur tour, une légère modification de leurs organes qui rende ceux-ci plus que suffisans à la répétition de l’acte instinctif, et par suite donne champ à une extension nouvelle de l’instinct en question. C’est dans ce sens qu’on a pu dire « que l’organe était le produit de l’effort vers la fonction. » On veut évidemment parler du perfectionnement de l’organe : là où l’organe n’existe pas, il ne saurait y avoir effort. De cette extension possible de l’instinct, grâce à une modification organique nouvelle, il ressort pour l’animal que nous envisageons un avantage en plus, qui pourra se transmettre à son tour et se généraliser par le même procédé, en sorte qu’à la longue l’organe tendra à s’accentuer de plus en plus dans le sens de l’instinct pendant que les facultés intellectuelles, mises en œuvre de génération en génération, tendront, par le mécanisme que nous avons indiqué, à développer constamment l’instinct en raison de l’organe. De ces deux tendances combinées, il résultera ceci, c’est que l’animal, qui ne saurait, en aucun cas, avoir d’instincts contraires à son organisme, finira souvent par avoir l’organisme le plus favorable et le mieux approprié à ses instincts.
  3. Dans les petites îles qui avoisinent les côtes d’Australie, le mégapode tumulaire construit des monticules qui ont parfois plus de trois pieds anglais de haut et quatorze ou quinze pieds de diamètre : ce sont les nids de cet oiseau, gros tout au plus comme une poule d’eau.
  4. Les larves de phryganes se fabriquent des étuis avec des corps étrangers réunis par un peu de soie. Chaque espèce travaille à sa façon et montre une prédilection marquée pour tels ou tels matériaux. Certaines larves confectionnent leurs habitations invariablement avec des graviers, d’autres avec de petites coquilles, d’autres toujours avec des bûchettes, d’autres avec des fétus ou des brins d’herbe, de sorte que l’inspection d’un fourreau permet de reconnaître par quelle espèce il a été construit.