L’Institut de France et les sociétés savantes

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L’Institut de France et les sociétés savantes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 25 (p. 5-25).
L'INSTITUT DE FRANCE
ET
LES SOCIETES SAVANTES

Mairan, secrétaire de l’Académie des Sciences et membre de l’Académie française, écrivait à l’académie de Bordeaux, où bien jeune encore il avait débuté avec éclat :

Illa mihi primum qui me sibi jonxit amores
Illa habeat secum…


De pareils sentimens semblent plus rares aujourd’hui qu’au XVIIIe siècle. Les savans et les hommes de lettres de Paris oublient plus facilement les académies modestes de la province qui les premières les ont accueillis et qui leur ont en quelque sorte donné l’essor par leurs encouragemens. Nous voudrions protester contre cette indifférence et cet oubli en montrant ce qu’ont été les académies provinciales, ce qu’elles sont et ce qu’elles pourraient être si l’Institut voulait bien les relier à lui. Au XVIIIe siècle, un certain nombre d’entre elles étaient affiliées à l’Académie française ou à l’Académie des Sciences ; elles faisaient partie, comme sœurs cadettes, d’une grande famille académique. Pourquoi ces liens sont-ils aujourd’hui rompus ? n’auraient-ils pas dû au contraire se fortifier et s’étendre depuis que les anciennes académies de Paris ont été réorganisées sous le nom d’Institut de France ?

Nous montrerons l’impuissance de divers essais tentés pour les rattacher à un autre centre que l’Institut et la nécessité de revenir à, la voie indiquée par les traditions de l’ancienne France et consacrée par le programme de l795. La question en elle-même ne nous a paru manquer ni d’importance ni d’intérêt ; mais elle reçoit encore un véritable à propos des récens développemens donnés à l’enseignement supérieur et de la fondation des grandes universités dont les membres vont accroître et enrichir les principales académies des départemens. Une grande académie doit être le couronnement naturel d’une grande université ; toutes deux doivent se soutenir et se vivifier l’une par l’autre.


I

En parcourant leur histoire, nous ne trouvons pas seulement des titres, mais aussi des précédens en faveur de cette alliance que nous désirerions leur faire contracter avec l’Institut. Faites à l’imaCe de l’Académie française et de l’Académie des Sciences, animées de leur esprit, elles datent déjà de près de deux siècles, surtout si on remonte aux sociétés particulières et privées où, comme l’Académie française, elles ont pris naissance. Quant à leur existence officielle par lettres patentes du roi, la plupart des anciennes académies de la province sont de la fin du XVIIe ou du commencement du XVIIIe siècle. Quelques-unes seulement, plus récentes, n’ont précédé la révolution que d’un petit nombre d’années. Fidèles à leur mission, elles n’ont pas cessé d’entretenir et d’exciter autour d’elles, dans les capitales de nos anciennes provinces, le feu sacré, le goût et le culte des ouvrages de l’esprit, des sciences, des beaux-arts et des belles-lettres. C’est à leur généreuse initiative que dans la plupart de nos villes revient l’honneur de la fondation des musées, des bibliothèques, des cabinets de médailles, des jardins botaniques, des cabinets d’histoire naturelle, des observatoires.

Pour ne pas parler de leurs séances solennelles, de leurs travaux et de leurs publications, leurs concours littéraires, leurs sujets de prix, les noms et les ouvrages des concurrens, mériteraient à eux seuls une place dans l’histoire de la littérature française. C’est à l’occasion d’un prix proposé par l’académie de Dijon que Rousseau entre en lice et révèle son génie. Bordeaux couronne Mairan, Marseille Chamfort, Lemontey et Delille. A la veille même de la révolution, Bonaparte et Daunou concouraient pour le prix fondé par Raynal à l’académie de Lyon. Au commencement de ce siècle, MM. Guizot et Mignet débutaient par un prix de l’académie de Nîmes, et M. Thiers par un prix de l’académie d’Aix.

En parcourant la France littéraire, qui est l’annuaire des sociétés savantes de la seconde moitié du XVIIIe siècle, on peut voir combien étaient alors recherchés les honneurs et les sièges académiques de la province. Les plus grands personnages, des princes du sang, des ministres, des gouverneurs, des cardinaux, et le roi lui-même, figurent en tête des listes de leurs membres comme protecteurs, directeurs ou membres honoraires. Je remarque aussi le nombre des académiciens de Paris qu’elles contiennent. Les plus illustres étaient flattés d’appartenir comme associés à telle ou telle académie de province ; ils demandaient par lettres l’honneur d’en faire partie, ils répondaient, comme Voltaire à l’académie de Marseille ou Buffon à celle de Lyon, par les remercîmens les plus vifs et les plus flatteurs. Quelques-uns même ne dédaignèrent pas d’y venir prendre séance et de partager leurs travaux, comme Voltaire à Lyon, Montesquieu à Bordeaux ; Fléchier à Nîmes, pour ne citer que les plus illustres.

Ce n’est pas seulement par des relations individuelles et quelques témoignages accidentels de confraternité quelles compagnies de la province étaient reliées à celles de Paris, mais par une communauté de statuts et de privilèges, par des liens officiels et par des affiliations vivement ambitionnées. En tête de toutes les lettres patentes royales instituant une académie de province, on trouve cette formule : Les membres de la nouvelle académie jouiront des mêmes honneurs, privilèges, franchises et libertés dont jouissent ceux de l’Académie française. Il n’y avait qu’une seule exception, celle du droit, de committimus, qui permettait aux académiciens, comme aux officiers de la couronne, de choisir des juges à Paris pour leurs procès, sans aller les solliciter ; comme on disait, en province. Quelques académies, parmi lesquelles je citerai Arles et Marseille, étaient obligées par leurs statuts de prendre toujours leur protecteur parmi les membres de l’Académie. Ainsi Marseille eut pour protecteurs le maréchal de Villars ; puis son fils, le duc de Villars, qui lui avait succédé dans son gouvernement et dans son fauteuil académique, et après lui le cardinal de Bernis. Ce n’était pas une chaîne, c’était un honneur et comme un lien de famille.

D’autres contrats unissaient encore plus intimement la province académique à Paris. Il y avait en effet autrefois, ce que nous voudrions encore aujourd’hui, des traités particuliers d’alliance, des affiliations de quelques académies de la province avec l’Académie française ou avec l’Académie des Sciences. Ainsi, en 1692, l’académie de Nîmes, par l’entremise de Fléchier, qui en était le protecteur, fut reçue en alliance de l’Académie française, selon les expressions du procès-verbal. Un de ses délégués, Joseph de la Baume, député des états du Languedoc, eut l’honneur d’y siéger en 1695 et de complimenter l’Académie. Arles, avant Nîmes, avait eu la même faveur ; L’académie de Soissons eut aussi une liaison particulière avec l’Académie française, grâce à Colbert, qui en était le fondateur et qui assista à la séance où ses délégués furent reçus. En 1715, l’Académie des Sciences s’affilia l’académie de Bordeaux qui était alors présidée par Montesquieu. En 1726, par l’influence du maréchal de Villars ; son illustre protecteur, l’académie de Marseille fut alliée à l’Académie française. Fontenelle présidait la séance où furent reçus les députés de Marseille, qui exprimèrent avec chaleur leurs sentimens de gratitude. Sa réponse, dont nous citerons un seul passage, est un modèle de grâce, d’élégance et de finesse. « Votre académie, dit-il, sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille. Cet ouvrage que vous vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire reconnaître d’amis éloignés. » On voit que l’Académie mettait pour condition à son alliance la redevance d’un tribut annuel, d’un ouvrage en prose ou en vers. Bordeaux, Montpellier, Soissons et sans doute d’autres académies étaient assujetties à la même condition. Le tribut pour l’Académie des Sciences était un mémoire. Nous voyons, dans l’histoire de l’académie de Marseille, quelques discussions au sujet de la nature et de la forme de ce tribut ; cependant il fut payé, au moins dans les premiers temps.

Plus intime encore était la liaison de la société de Montpellier, qui, d’après ses statuts, dit la France littéraire, « doit être regardée comme une extension et une partie de l’Académie des Sciences de Paris, avec laquelle elle ne fait qu’un seul et même corps. En conséquence de cette union très intime, quand quelqu’un de l’Académie des Sciences se trouve à Montpellier ou que quelqu’un de la société de Montpellier se trouve à Paris, ils ont réciproquement entrée et séance dans leurs assemblées. » En outre les deux académies s’engageaient à s’envoyer réciproquement chaque année tout ce qu’elles font imprimer en leur nom. Enfin la société de Montpellier devait chaque année adresser à l’Académie des Sciences un mémoire pour être publié à la suite des siens. Ainsi au XVIIe et au XVIIIe siècle des liens nombreux unissaient les académies provinciales à l’Académie française ou à l’Académie des Sciences dont elles étaient, pour ainsi dire, les filles d’adoption. Aujourd’hui nous voyons avec peine qu’il n’y a plus nulle attache, nul rapport de confraternité entre l’Institut et les sociétés savantes des départemens. Cependant le décret d’organisation du 3 brumaire an IV n’avait pas voulu que l’Institut, comme il résulte de ce nom même, de ce beau nom d’Institut de France, se renfermât en quelque sorte dans Paris, et il plaçait même expressément, parmi ses attributions essentielles, « la correspondance avec les sociétés savantes et étrangères. »

Assurément l’Institut n’a pas été entièrement infidèle à cette partie de sa mission et à l’attente des législateurs. Il suffît de rappeler les correspondans qu’il choisit en dehors de Paris, dans toutes les régions de la France, les questions qu’il met au concours, les prix, les récompenses qu’il décerne solennellement aux meilleurs ouvrages scientifiques et littéraires, les lectures que les étrangers sont admis à faire dans ses séances, la publicité qu’il donne à leurs travaux par ses bulletins, par ses comptes-rendus et par les insertions dans ses mémoires. Mais, dans l’intérêt de la vie intellectuelle de la province et de la science elle-même, l’Institut ne pourrait-il pas interpréter plus largement cette correspondance qui est dans ses attributions ? Ne pourrait-il l’étendre non-seulement à des travailleurs et des savans isolés, mais aux compagnies elles-mêmes, aux principales académies des départemens ? Seraient-elles donc moins dignes aujourd’hui qu’autrefois de cette confraternité dont elles étaient si fières, et l’Institut ne pourrait-il donc plus sans déroger leur tendre une main amie ? A considérer la nature de leurs travaux, leurs publications, la liste de leurs membres, elles me semblent en voie de progrès plutôt qu’en décadence. Peut-être contiennent-elles moins de grands seigneurs et moins de beaux esprits, peut-être y fait-on moins de fables, d’épigrammes, de madrigaux, de petits vers, peut-être y déclame-t-on moins sur les droits et la félicité des peuples, mais assurément on y trouve plus d’historiens, d’archéologues, d’économistes, de naturalistes, de botanistes, de géologues, c’est-à-dire plus de savans sérieux, de travailleurs zélés, d’observateurs patiens et habiles.

Grâce à leur zèle libre et désintéressé, toutes nos archives sont fouillées, tout notre sol est exploré. Il n’y aura bientôt plus en France une province, une ville, un monument, une ruine qui n’ait son histoire, ni même une inscription qui ne soit déchiffrée. Il en est des sciences expérimentales comme de l’histoire et de l’archéologie ; de toutes parts s’amassent les observations et les matériaux pour la carte géologique de la France, pour les flores de toutes ses régions, pour la météorologie et l’hydrométrie, pour l’économie politique, la statistique, l’industrie et l’agriculture.

D’ailleurs, à côté des anciennes académies se sont formées des sociétés spéciales d’antiquaires, de géologues, de médecins, des sociétés d’agriculture et de commerce qui en sont comme des sections étendues et fortifiées. Plus que jamais les élémens de la vie et du travail académique abondent en dehors de Paris. Ce ne sont pas les hommes qui manquent à la province, mais l’impulsion, les encouragemens et la direction d’en haut, c’est-à-dire de l’Institut, du seul corps qui ait mission et autorité pour leur venir en aide et pour recueillir ce noble héritage des anciennes académies de Paris.


II.

Nous ne sommes pas les premiers à signaler les inconvéniens de cette dissémination, de cet isolement, de cet abandon, à déplorer tant de bonnes volontés qui demeurent plus ou moins stériles, tant de découragemens, de recherches vaines, faute d’une bonne-direction, ou bien tant d’utiles travaux perdus, faute de publicité. Diverses tentatives ont été faites pour y porter remède, soit par le gouvernement, soit par l’initiative de quelques hommes dévoués au progrès du mouvement académique de la province. Parlons d’abord de ce qu’a voulu faire le gouvernement.

Depuis M. Guizot jusqu’à M. Rouland et la plupart de ses successeurs, les ministres de l’instruction publique ont prodigué tour à tour les marques de sollicitude, les avances flatteuses, les appels et les promesses aux sociétés savantes des départemens. M. Guizot est le premier qui ait songé sérieusement à les relier au ministère de l’instruction publique en leur promettant l’appui du gouvernement. Dans une circulaire de 1834 où il annonce la fondation du Comité historique, il disait : « Il faut d’une part que les sociétés savantes reçoivent du gouvernement, protecteur de l’activité intellectuelle aussi bien que de l’activité matérielle du pays, un encouragement soutenu, de l’autre que leurs travaux soient effectivement portés à la connaissance du public. Le plus sûr moyen, je pense, d’arriver à ce double résultat, c’est d’instituer entre ces sociétés et le ministère de l’instruction publique des relations très fréquentes et régulières. » Il a bien soin d’ailleurs de protester contre toute pensée de porter atteinte à leur indépendance et à leur individualité : « Il s’agit uniquement de leur transmettre d’un centre commun les moyens de travail et de succès qui ne sauraient venir d’ailleurs et de recueillir à ce même centre les fruits de leur activité pour les répandre dans une sphère étendue. »

Si la politique ne s’était mêlée dans ses préoccupations à une si juste et si louable sollicitude pour le développement des travaux historiques, j’imagine que M. Guizot aurait été mieux disposé que personne à voir dans l’Institut, plutôt que dans le gouvernement, le protecteur naturel de l’activité intellectuelle du pays, et qu’il se fût adressé à lui pour cette double tâche, de la publication des documens historiques et de la correspondance avec les sociétés savantes. Cette même pensée politique se retrouve plus ou moins chez tous ses successeurs, sous la république, comme sous l’empire ou sous la monarchie constitutionnelle. Le grand tort de l’Institut, aux yeux de tous ces ministres, est de ne dépendre d’aucun ministère ni même d’aucun gouvernement.

Après M. Guizot, M. de Salvandy, dans ses deux ministères, adresse aux sociétés savantes les mêmes appels et leur fait les mêmes promesses. Rendons-lui cette justice qu’à la différence de M. Guizot il avait fait une place à l’Institut dans le plan qu’il s’était d’abord proposé et qui a même reçu un commencement d’exécution. « Il avait eu, dit-il, la pensée de les rattacher à l’Institut lui-même, comme au centre des lumières et de l’activité intellectuelle, au moyen de cinq comités qu’un des fonds du budget permettait de doter richement pour qu’ils pussent servir d’intermédiaires à cette action nouvelle et féconde [1] » Voilà certes une bonne pensée, la meilleure et même la seule vraie, selon nous, celle-là même que nous nous proposons de reprendre pour notre propre compte. Malheureusement M. de Salvandy l’a gâtée par sa prétention d’enlever à l’Institut et de garder pour lui-même la nomination des membres de ces cinq comités ; aussi ce projet d’organisation a-t-il bien vite échoué.

A défaut de l’Institut, c’est par les bureaux de son ministère que M. de Salvandy voulut donner l’impulsion, la suite et l’ensemble aux travaux des sociétés savantes. Il ordonne la publication d’un annuaire des sociétés scientifiques et littéraires de la France, la formation au ministère d’une bibliothèque des mémoires de ces sociétés : il annonce l’envoi régulier à chaque société des publications de l’Institut ; enfin il donne l’espérance d’une participation aux fonds de secours du budget pour la science et pour les lettres, à celles qui s’en rendront dignes par leurs travaux [2]. L’Annuaire des sociétés savantes a en effet paru, mais deux fois seulement, en 1846 et en 1848. il y a au ministère une bibliothèque des sociétés savantes qui contient d’intéressans documens pour l’histoire académique de la France et dont les développemens sont une gêne pour les services administratifs. L’envoi des publications de l’Institut aux sociétés savantes n’a jamais eu lieu. Quant à la répartition des fonds de secours, elle ne s’est pas élevée au-dessus de la somme insignifiante de quelques centaines de francs, même pour les sociétés les plus importantes et les mieux recommandées.

De M. de Salvandy à M. Fortoul, les ministres de l’instruction publique, dans leur court passage aux affaires et pendant des jours d’orage, n’eurent guère le loisir de songer aux sociétés savantes. Mais M. Fortoul reprit et chercha à perfectionner l’œuvre de ses prédécesseurs. En créant de vastes circonscriptions universitaires et des grands recteurs, il recommande à ces hauts fonctionnaires de se mettre en rapport avec les sociétés savantes de leur ressort. « Vous trouverez dans ces sociétés, spécialement vouées à l’étude de la science locale, des centres où se conservent, avec le culte intelligent des traditions particulières à la province, l’amour sincère du pays. Je vous invite à vous mettre en rapport avec leurs présidens, à leur assurer le concours de leurs lumières et de votre autorité [3]. » S’adressant ensuite aux présidens des sociétés savantes, il réclame leur concours pour le Comité de la langue, de l’histoire et des arts. Tel est en effet le nom nouveau que donne M. Fortoul au Comité historique comme plus en rapport avec la diversité des travaux qu’il devait désormais embrasser. On peut remarquer que l’histoire a passé du premier au second rang. Cependant les sciences n’avaient pas encore leur place à côté de la langue, de l’histoire et de l’art, bien que cultivées, presque autant que l’histoire ou la langue, dans toutes les académies. C’est M. Rouland qui le premier les a comprises dans les travaux du comité. De là le nom nouveau qu’il lui a donné de Comité des travaux historiques et des sociétés savantes. Cette dénomination, bien que bizarre, subsiste encore aujourd’hui. Ajoutons que M. Fortoul a fondé la Revue des sociétés savantes a pour servir de lien aux académies dispersées dans les départemens et donner la publicité à leurs travaux. » Ce recueil continue de paraître, mais seulement tous les deux mois. Avec quelques bons travaux de savans de la province, il contient les procès-verbaux des séances des comités et des rapports généralement secs et insignifians, non moins que tardifs, sur les publications et les mémoires des sociétés savantes. Quant à la publicité promise, il en est lui-même trop complètement dépourvu pour la donner, hors d’un bien petit cercle, même aux recherches et aux découvertes qui mériteraient le mieux d’être mises en lumière.

Nul ministre plus que M. Rouland ne s’est montré jaloux de tenir les sociétés savantes dans la dépendance de son ministère. C’est lui qui a institué cette distribution solennelle de prix et de récompenses qui a lieu, chaque année à la Sorbonne, sous la présidence du ministre de l’instruction publique. Bien que fort épris de son œuvre, M. Rouland dans le discours qu’il a prononcé à la première de ces solennités, n’a pu s’empêcher d’avouer que quelque chose y manquait, à savoir le concours de l’Institut, a Assurément, disait-il, un tel hommage n’atteindrait tout son prix que s’il était rendu par l’Institut de France, car c’est à lui qu’il appartient, des hauteurs où il réside, de proclamer avec une autorité toujours respectée des jugemens souverains ; mais nous savons tous combien l’illustre compagnie est attentive aux œuvres que les travailleurs des départemens soumettent à ses appréciations, et combien elle aime à voir se développer autour et loin d’elle-même les mérites et les talens dont elle possède les plus parfaits modèles. Elle vous apporte d’ailleurs ses sympathies par la présence de ses membres les plus éminens. Ainsi je ne fais que suivre l’exemple de l’Institut en rendant à la province savante et lettrée l’hommage qui lui est si légitimement acquis. » Il semble vraiment que l’orateur prenne ici plaisir à se contredire lui-même. Si l’Institut, comme le proclame M. Rouland en termes si pompeux, est la seule autorité légitime, la seule souveraine, pourquoi en vouloir mettre une autre à sa place ? Cette cérémonie de la Sorbonne n’est qu’une bien faible et imparfaite image, une contrefaçon en quelque sorte de ces séances publiques où l’Institut décerne ses couronnes. Aussi les savans sérieux deviennent-ils de plus en plus rares au sein de cette foule mélangée qu’attirent chaque année à la Sorbonne les vacances de Pâques et les prix réduits des chemins de fer, non moins que l’amour de la science. Comment se fait-il que, parmi les nombreux ministres qui ont succédé à M. Rouland et dont plusieurs appartenaient à l’Institut, il ne s’en soit pas encore rencontré un seul qui ait compris qu’il fallait remettre le soin de couronner les savans à la seule autorité légitime et souveraine, comme a si bien dit M. Rouland ? Nous venons de voir ce qu’a tenté le gouvernement pour relier les sociétés savantes des départemens, voyons maintenant ce qui est l’œuvre de simples particuliers.

En dehors de l’Institut, en dehors du ministère, et plus ou moins en opposition avec lui, un homme qui s’est fait un nom justement célèbre dans les études archéologiques, M. de Caumont, fondait en 1833 les congrès scientifiques, puis, quelques années plus tard, l’Institut des provinces, dans ce même dessein de relier entre elles les sociétés savantes des départemens et aussi avec une pensée de décentralisation. Organisé au Mans, en 1859, avec les membres les plus marquans et les plus zélés, avec l’état-major, pour ainsi dire, des congrès, l’Institut des provinces devait en être la compagnie régulatrice ; il était destiné, suivant les expressions de M. de Caumont, à être l’âme et la vie du mouvement académique de la France et des départemens. Non-seulement M. de Caumont en a été le fondateur, mais le directeur suprême et l’infatigable soutien pendant quarante ans. L’organisation, la mise en mouvement de cette machine compliquée des congrès, de l’Institut des provinces, des assises scientifiques, a été l’œuvre de sa vie entière ; il y a mis toutes ses forces, une partie de sa fortune et l’autorité que lui donnaient une haute position et un grand savoir. Sa mort, quels que soient ses successeurs, nous semble une perte irréparable pour l’Institut des provinces, même sans nulle autre cause de décadence. Il ne pourra d’ailleurs garder encore longtemps ce nom usurpé d’institut qu’aucune société savante, hors le véritable Institut, n’a le droit de prendre d’après la loi du 11 floréal an X.

Il nous est cependant impossible de ne pas parler avec quelque sympathie de tant d’efforts pour un noble but et d’une association qui, bien que défectueuse, subsiste déjà depuis un certain nombre d’années, sans aucun secours de l’état, chose rare en France, par ses propres ressources et par l’initiative de simples particuliers. Nous estimons d’ailleurs que cette sorte d’agitation littéraire et scientifique produite par les congrès qui siègent tour à tour dans les villes de toutes les parties de la France qui offrent les sujets d’études les plus nombreux et les plus intéressans n’a pas été sans produire quelque bien. Il y a eu des rapprochemens utiles entrée les hommes voués aux mêmes études ; certaines discussions sur divers points d’histoire locale, d’antiquités nationales, de botanique, d’agriculture et de géologie, n’ont pas été sans quelques bons résultats ; les études archéologiques surtout y ont gagné, grâce à M. de Caumont. Mais que de critiques à faire, dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer, de cette organisation, tumultueuse des congrès, et comment y voir une représentation sérieuse des sociétés savantes de la province qui la plupart, surtout les plus considérables, ne nomment point de délégués ? C’est à bon marché que s’obtient le titre démembre d’un congrès scientifique ; le premier venu, sans nul diplôme, sans nulle élection ou délégation, en fait partie moyennant une légère cotisation. Au milieu de cette foule, si peu choisie au point de vue de la science, et composée d’élémens si divers, les travailleurs sérieux sont comme perdus et trouvent difficilement à se faire une place. Que dire d’ailleurs de ces longues et prétentieuses listes de questions sur toutes choses qui doivent être résolues en dix jours, terme fatal de la durée de tout congrès scientifique !? Encore faut-il retrancher le temps donné aux fêtes, aux Te Deum, aux réceptions à la préfecture ou à l’hôtel de ville, et aux harangues emphatiques échangées avec les principaux personnages de l’endroit.

Ces critiques ne s’adressent, je tiens à en faire la remarque, qu’aux congrès de l’Institut des provinces et nullement aux réunions scientifiques qui n’ont lieu qu’entre vrais savans et qui n’ont pour objet que des questions ou des sciences spéciales, comme les congrès de médecins, de naturalistes, d’antiquaires, comme l’Association française pour l’avancement des sciences ou l’Association scientifique qui était dirigée par M. Leverrier, comme la Société d’archéologie. Mais, en raison même de leur spécialité, ces associations particulières ne peuvent servir de centre et de lien aux académies de la province.


III

Pour rallier à lui les sociétés savantes par l’intermédiaire du ministère de l’instruction publique, le gouvernement a des ressources et des avantages qui manquaient à M. de Caumont. Il dispose d’un budget pour l’encouragement des sciences et des lettres, il a les distinctions honorifiques et les décorations, il a pu avoir le concours d’hommes haut placés dans la science et même de membres de diverses classes de l’Institut. On ne peut nier la compétence et l’autorité de ceux dont se composent ses comités ; leur seul tort à nos yeux est de relever du ministère et non de l’Institut. En outre, malgré les changemens beaucoup trop rapides de ministres, il y a une permanence et une suite dans l’organisation et les traditions administratives où les sociétés savantes peuvent trouver un point de ralliement plus fixe et plus stable que dans l’Institut des provinces. Aussi devons-nous tout d’abord reconnaître que tout ici non plus n’a pas été stérile. La province, surtout dans les commencemens, n’a pas été insensible à ces témoignages de sollicitude auxquels elle n’était guère accoutumée ; une certaine impulsion a été donnée et même une utile direction, grâce aux savantes instructions adressées par le Comité historique pour les méthodes à suivre, les procédés à employer dans les études archéologiques. Il y a eu des encouragemens bien placés ; d’importantes publications ont mis en lumière des documens et des faits précieux pour notre histoire.

Cependant le ministère de l’instruction publique, pas plus que l’Institut des provinces, ne peut se flatter d’avoir atteint le but, c’est-à-dire d’avoir accompli sous ses auspices l’association académique de Paris et de la province. D’abord il a eu le tort de ne faire aucune distinction entre les sociétés savantes, de les adopter en masse et de les tenir toutes pour affiliées, sans nulle démarche de leur part, sans nulle demande officielle, sans aucun consentement formel. Il n’y a nulle règle pour les relations, pas plus que pour les affiliations, nul engagement réciproque. Nous avons sous les yeux une liste imprimée en 1875 des sociétés en correspondance avec le comité ; il n’y en a pas moins de deux cent cinquante, ce qui est à peu près la liste totale de toutes les sociétés de France qui s’intitulent sociétés savantes. Depuis les Pyrénées jusqu’à Dunkerque, il n’y manque pas une seule société d’émulation, d’éducation, d’horticulture, pas une seule société littéraire, linnéenne ou pharmaceutique. Il reste à savoir ce qu’il y a de sérieux dans un si grand étalage et ce qu’il y a de réel dans cette prétendue correspondance avec tout le monde.

Suffit-il donc, pour qu’une société soit vraiment affiliée, qu’un de ses membres, sans nulle délégation ou même à son insu, envoie quelques pages au comité ou soit pris de l’envie de faire un voyage économique à Paris ? De son côté, l’Institut des provinces n’a pas une moins longue liste de délégués et de correspondans. Il y a des sociétés et des correspondans qui figurent à la fois sur les deux listes. Dans tout cela, il y a beaucoup de désordre et de confusion. D’ailleurs en général, des deux côtés, ce sont les sociétés les plus minces, les plus récentes, les plus facilement ouvertes à tout venant qui se montrent le plus empressées. Celles-là n’ont pas le droit d’être bien fières ; elles peuvent s’enorgueillir même d’une médaille de bronze et enregistrer ce succès dans leurs courtes annales ; elles peuvent facilement prendre leur parti d’un échec. Il n’en est pas de même des grandes académies provinciales qui ont un passé, des traditions, une certaine renommée, où n’entre personne qu’avec quelques titres, et qui comptent dans leurs rangs un certain nombre de membres plus ou moins connus, même au dehors, dans les sciences ou dans les lettres. Ces compagnies se sont généralement tenues à l’écart par un légitime sentiment de dignité et d’indépendance. Il en est même qui ont protesté contre l’abus fait de leur nom dans les hasards, l’arbitraire et la confusion de ces concours, où on prétendait leur donner des places, comme au collège sur les bancs. Quelques-unes ont émis le vœu de n’avoir que l’Institut pour juge. L’une d’elles, sollicitée de concourir, a répondu, à notre connaissance, qu’elle donnait des prix et qu’elle n’en recevait pas. Assurément l’Institut de France n’aurait pas été exposé à recevoir une pareille réponse.

Si le comité, au lieu de récompenses collectives, accorde des récompenses individuelles, il n’évite un écueil que pour donner contre un autre. Sans doute la plupart de ces récompenses ont été justement décernées à des travaux, à des découvertes de quelque valeur et à des hommes de mérite. Mais n’est-ce pas en faisant double emploi avec l’Académie des Sciences et avec l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qui donnent de semblables récompenses, avec bien plus d’éclat et d’autorité, à des travaux, à des recherches, à des découvertes du même genre ? Qui n’aimerait mieux, dans toute la province, compter, parmi ses titres littéraires ou scientifiques, une mention de l’Institut qu’un grand prix en Sorbonne du Comité des sociétés savantes ? Quant aux deux cents correspondans dont la liste est jointe à celle de ces deux cent cinquante sociétés, j’y vois sans doute plus d’un nom justement estimé, plus d’un savant ou d’un érudit connu par ses travaux ; mais ils ne sont les correspondans et les représentans d’aucune société : ils n’agissent que pour leur propre compte et pour celui du comité.

D’ailleurs, comme on peut le voir par les dernières années de la Bévue des sociétés savantes, le comité, se laissant de plus en plus envahir par l’École des Chartes, ne donne plus accès qu’à l’histoire locale du moyen âge et aux études ou même, osons le dire, aux minuties de l’archéologie. Non-seulement la littérature et la philosophie, mais l’étude de l’antiquité, la législation, l’économie politique, l’histoire générale et même l’histoire moderne, qui tiennent aussi une grande place dans les travaux des facultés et académies de la province, sont aujourd’hui comme non avenues. Comment donc pourrait-il avoir la prétention de rattacher à lui le mouvement intellectuel dans les départemens ?


La plus considérable des œuvres du comité, le but premier pour lequel il a été institué, c’est la publication des documens inédits de l’histoire de France, dont la responsabilité appartient à lui seul et à laquelle les sociétés savantes n’ont été que bien rarement appelées à coopérer et seulement pour quelques recherches ou renseignemens. En 1874, d’après un rapport de M. de Watteville, 258 volumes in-4° avaient paru, nombre qui n’a rien d’extraordinaire, quoi que semble croire l’auteur du rapport, si on considère le temps, la dépense et le nombre des collaborateurs. J’entends dire par des juges compétens que tout est loin d’être parfait dans cette grande publication, qu’il y a bien des négligences, bien des inexactitudes, des disproportions, des longueurs et un grave défaut d’économie, ne serait-ce que dans le choix du format. Quant aux abus, ils n’ont pas manqué, d’après les aveux de M. de Watteville lui-même, et comme on ne le voit que trop clairement par les circulaires de plusieurs ministres qui ont cherché à y porter remède. Il nous sera bien permis de croire que, sous la direction de l’Institut, les choses auraient été un peu mieux, soit pour le choix et la publication des documens inédits, soit pour de véritables liens à établir entre les sociétés savantes, entre les académies de Paris et celles des départemens. Mais nos critiques, comme nos vœux, seraient tout à fait stériles si notre dessein devait rencontrer d’insurmontables difficultés, si le gouvernement était résolu à ne pas faire l’abandon du patronage qu’il s’est attribué sur les sociétés savantes, ou bien si l’Institut ne devait pas consentir à le prendre et à l’exercer, comme il est conforme à sa mission et à ses traditions du XVIIe et du XVIIIe siècle.


IV

Le ministère redouterait-il en y renonçant d’éprouver quelque diminution ou amoindrissement ? Tout le monde pensera sans doute qu’il reste encore une part assez belle à l’activité et à l’ambition d’un ministre, quel qu’il soit, avec le gouvernement de l’instruction publique dans toutes ses branches, à tous ses degrés, sans compter les cultes et les beaux-arts. Fera-t-on intervenir la politique en faveur de cette ingérence si.fâcheuse, à notre avis, de l’administration, des ministres et des directeurs dans le domaine des sciences et des lettres ? Un ministre peut bien se flatter de s’attacher plus ou moins quelques individus par l’appât des distinctions et des récompenses, mais non pas des sociétés qui, en général, se composent des hommes les plus indépendans par le caractère comme par la position. Maîtresses d’elles-mêmes, libres de toutes leurs démarches et de toutes leurs alliances, vivant de leur propre vie et de leurs propres ressources, les académies de la province ne se laissent pas facilement enchaîner et séduire. Elles ont toujours été de petites républiques dans la grande république des lettres, même sous une monarchie ; elles ne cesseront pas de l’être sous un gouvernement républicain. Je m’imagine donc que, tout en gardant leur liberté, elles entreraient plus volontiers dans une alliance où la politique et les influences administratives ne seraient rien, où les intérêts de la science seraient tout. Je comprends bien que tous les ministres, en les engageant à venir à eux, en leur promettant aide et protection, prennent tant de soin de les rassurer au sujet de leur indépendance ; mais, à l’égard de l’Institut, elles ne sauraient avoir les mêmes alarmes. Il ne s’agit pas d’un vasselage, mais d’une coopération toute volontaire qui n’enlève rien à l’originalité de leurs propres travaux, tout en les appelant à prendre librement part à une œuvre et à des recherches communes.

D’un autre côté, je ne pense pas que l’Institut puisse se refuser à une tâche qui est vraiment la sienne. Il ne peut pas ne pas faire un accueil sympathique et empressé à ces académies formées sur son modèle, issues d’une même origine, tendant au même but. D’ailleurs, des liens particuliers de reconnaissance n’unissent-ils pas un grand nombre de ses membres aux sociétés savantes où ils ont débuté et qui leur ont, pour ainsi dire, servi de berceau ? Montesquieu disait, dans un discours de rentrée à l’académie de Bordeaux : « Qu’on se défasse surtout de ce préjugé que la province n’est point en état de perfectionner les sciences, et que ce n’est que dans les capitales que les académies peuvent se former. Ce n’est pas du moins l’idée que nous en ont donnée les poètes, qui semblent n’avoir placé les Muses dans le silence des bois que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et dans le tumulte. »

S’il était nécessaire, ce que nous ne pensons pas, de combattre encore aujourd’hui ce même préjugé, nous pourrions ajouter bien des preuves aux argumens un peu trop poétiques de Montesquieu, sans dédaigner l’avantage du calme sur l’agitation parisienne.

Il ne suffit pas de montrer que les sociétés savantes des départemens ne sont pas indignes d’entrer en rapport avec l’Institut, il faut au moins indiquer quels seraient les conditions et les liens de cette confédération entre Paris et la province. D’abord nous ne voudrions pas d’une adoption en masse, à l’exemple de l’Institut des provinces ou du Comité historique, des deux ou trois cents sociétés savantes qui sont en France ; il faut tenir compte du degré de leur importance, de l’inégalité de leurs titres scientifiques ou littéraires. De la part d’une académie, il y aurait préalablement une demande avec des titres et des pièces à l’appui, et, de la part de l’Institut, il y aurait un vote après examen et délibération. Les affiliations seraient particulières et successives, en commençant par les anciennes académies royales situées aux chefs-lieux des grandes universités. Viendraient ensuite les sociétés qui justifieraient leur prétention au même honneur par leurs travaux et leurs publications. Les sociétés savantes spéciales pourraient être plus particulièrement adoptées par la classe de l’institut d’où elles relèvent par la nature de leurs travaux.

Quelques avantages et quelques honneurs devraient contribuer à rendre cette adoption encore plus digne d’envie et récompenser le concours à l’œuvre commune des sociétés affiliées. L’Institut leur enverrait toutes ses publications. Pourquoi aussi ne pas admettre, comme au XVIIIe siècle, les présidens ou délégués de ces sociétés à l’honneur de prendre séance dans nos réunions particulières ou publiques ? Les savans de l’étranger ou de la province sont actuellement autorisés à faire des lectures qui sont reproduites ou analysées dans les bulletins et comptes-rendus, mais on pourrait donner la préférence et une plus grande place aux membres des sociétés affiliées. Pourquoi encore ne pas consacrer les séances trimestrielles à leurs communications et à leurs mémoires ? Cette idée appartient à M. Saint-Marc Girardin. Dans un article sur un discours à l’académie de Lyon où je proposais, il y a déjà vingt ans, d’associer les académies de la province à l’Institut par une fédération dont l’éminent académicien s’était déclaré partisan, il disait : « Les séances trimestrielles que nous avons à l’Institut depuis 1848 ne sont pas toujours aussi pleines d’intérêt qu’elles pourraient l’être. Elles deviendraient les plus curieuses et les plus intéressantes du monde, si une commission nommée à cet effet dans chaque académie rendait compte dans ces séances des communications qu’auraient faites les académies de province… La fédération aurait ainsi quatre séances par an. Ce seraient les états-généraux de la science, car les membres des académies de province auraient naturellement le droit d’assister à ces séances [4]. »

C’est ainsi que les travaux des académies de la province obtiendraient une publicité que ne sauraient donner ni le comité, ni la Berne des sociétés savantes. L’Institut, qui ne décerne aujourd’hui de prix que pour ses concours particuliers, y ajouterait des prix, des médailles, des mentions pour les sociétés affiliées qui s’en rendraient dignes par leurs contributions à ses travaux, par leur correspondance assidue. C’est de lui aussi qu’elles recevraient des subventions proportionnées à l’importance de leurs publications ou destinées à leur venir en aide pour telle ou telle série d’expériences et de recherches. Je suppose enfin qu’il pourrait bien aussi être admis à faire quelques présentations pour les distinctions honorifiques et les décorations méritées par les membres des académies associées. Il a d’ailleurs seul en main une récompense, celle du titre de correspondant, plus enviée que toutes les autres. Ses ressources, aujourd’hui si insuffisantes, devraient s’accroître de tous les fonds d’encouragement du budget pour les sciences et pour les lettres. Avec une dotation moins mesquine, que ne pourrait-il pas faire pour aider les savans, pour multiplier les expériences, pour provoquer les travaux et les découvertes autour de lui et loin de lui !

Il est vrai que la munificence des particuliers semble devoir suppléer à ce que l’état ne donne pas. Les donations particulières tendent à se multiplier ; les prix fondés par les particuliers sont aujourd’hui plus nombreux, et ont plus de valeur que les prix du budget. Mais les donations particulières ont l’inconvénient d’être en général affectées à un emploi spécial, à un prix déterminé auquel le donateur est jaloux d’attacher son nom, de sorte que l’Institut n’est pas libre d’en faire l’emploi qu’il jugerait le meilleur. Peut-être cependant ne serait-il pas impossible de se ménager à l’avenir une plus grande liberté dans l’emploi des donations, sans laisser en oubli le nom des bienfaiteurs. Je voudrais que leurs noms fussent rappelés dans toutes les séances publiques, imprimés en tête de chaque volume de nos Mémoires, en tête de l’almanach de l’Institut ; je voudrais qu’ils fussent gravés sur le bronze ou le marbre aux meilleurs endroits du palais Mazarin. Je n’aurais pour ma part aucun scrupule à user, dans l’intérêt de la science et des lettres, de tous nos moyens de captation académique. L’Institut aurait-il des millions, j’estime qu’aucun argent au monde ne serait mieux dépensé pour les progrès de la civilisation, pour la richesse et la félicité du genre humain. Toutes les dépenses pour les sciences, dit Bacon, sont des œuvres vraiment royales, opera vere basilica. Descartes n’a pas moins bien dit : a Les inventions des sciences sont d’un tel prix qu’elles ne peuvent être payées avec de l’argent ce qu’elles valent. »

Nous devrions songer à nous rapprocher davantage, sans l’imiter cependant en toutes choses, de l’Institut de Salomon, de cette académie idéale dont Bacon, dans sa Nouvelle Atlantide, a tracé le plan grandiose. Laissons de côté les crosses, les mitres, cet appareil presque sacerdotal, et tout cet éclat extérieur dont il veut environner les représentans, les magistrats suprêmes de la science pour rehausser leur dignité aux yeux de la multitude. Que de choses d’ailleurs nous aurions à envier et nous pourrions emprunter à cette merveilleuse académie ! L’autorité, l’argent, tous les moyens les plus puissans d’expérimentation, sont prodigués à l’Institut de Salomon pour arracher à la nature ses secrets. Il a des tours sur les plus hautes montagnes et sur ces tours des ermites chargés d’observer les météores et tous les phénomènes des hautes régions de l’air. Pour étudier les entrailles de la terre, il dispose de cavités profondes creusées dans les plus profondes vallées ; il a des fours, des étuves de toutes les formes et de toutes les grandeurs, des maisons d’optique et d’acoustique. N’oublions pas des maisons spécialement consacrées à faire des expériences qui peuvent tromper les sens et produire des effets en apparence miraculeux. L’histoire naturelle n’est pas moins richement pourvue que l’astronomie, la géologie, la physique et la chimie. Autour du palais de l’Institut de Salomon s’étendent des étangs d’eau douce, des étangs d’eau salée, des parcs immenses, où sont rassemblés tous les êtres vivans de la création et en comparaison desquels nos aquariums et nos jardins zoologiques ne sont que jouets d’enfans. « Voilà, s’écrie Condorcet, ce qu’un esprit créateur a osé concevoir dans un siècle couvert encore des ténèbres d’une superstitieuse ignorance, ce qui n’a paru longtemps qu’un rêve philosophique, ce que les progrès rapides des sociétés et des lumières donnent aujourd’hui l’espoir de voir réaliser par les générations prochaines et peut-être commencer par nous-mêmes [5]. » A en croire Macaulay, non moins enthousiaste que Condorcet de la conception de Bacon, « quelques portions, et ce ne sont pas les moins extraordinaires, de cette glorieuse prophétie se sont déjà accomplies même à la lettre, et la prophétie tout entière, à ne consulter que son esprit, s’accomplit chaque jour autour de nous [6]. »

Nous en sommes encore à l’espérance qu’avait Condorcet de voir se réaliser par les générations prochaines ce que Fontenelle a appelé le roman d’un sage. Si la prophétie déjà s’accomplit, comme le dit Macaulay, c’est sans doute plutôt au sein de la Société royale de Londres que dans l’Institut national de Paris. Il y a certainement des moyens de travail à la disposition des membres de notre Académie des Sciences ; ils ont des laboratoires particuliers, ou bien ils ont accès dans ceux de quelques grands établissemens scientifiques, à la Sorbonne, au Collège de France, à l’École normale. Mais l’Institut n’a pas un laboratoire à lui, un laboratoire qui devrait être le modèle de tous les autres, qui les dépasserait par les ressources et les moyens d’expérimentation, par la puissance des machines, et où tous les savans étrangers, comme ceux des académies affiliées, auraient leur entrée, pour faire ou voir faire les plus difficiles, les plus grandes et les plus coûteuses expériences. L’Académie des Sciences avait au XVIIIe siècle quelques salles pour l’anatomie, la chimie, les machines ; elle n’a rien de tout cela aujourd’hui, malgré la prophétie de Bacon et les espérances de Condorcet.


Il nous reste à dire comment, à notre avis, l’Institut pourrait s’organiser pour entretenir cette correspondance avec les départemens, et quels avantages chacune de ses classes serait appelée à en retirer. Comme dans le premier plan de M. de Salvandy, chaque classe aurait son comité de correspondance avec la province, comité composé de membres nommés par elle, il va sans dire, et non par le ministre. On nous objectera sans nul doute que les membres de l’Institut sont peu nombreux et que la plupart sont absorbés par les affaires publiques, par l’enseignement ou la magistrature, par leurs études particulières. Mais l’Institut n’aurait-il pas toute liberté de s’adjoindre pour cette tâche nouvelle des auxiliaires nouveaux ? Les premiers appelés seraient les correspondans, auxquels on n’a rien demandé jusqu’à présent, et qui cependant, d’après la lettre, comme d’après l’esprit de leur institution, devraient correspondre des diverses parties de la France avec l’Institut. Choisis dans le sein des principales académies de la province, ce serait à eux surtout d’en être les représentans et de leur servir d’intermédiaires. Aussi devraient-ils être nommés, non-seulement en raison de leur mérite individuel et de la valeur de leurs ouvrages, mais aussi des services qu’on peut en attendre pour une correspondance réelle et effective. l’Institut demeurerait d’ailleurs le maître de s’adjoindre qui il voudrait parmi les plus capables de l’aider dans cette mission.

Sans doute toutes les classes de l’Institut ne seraient pas appelées à jouer un aussi grand rôle dans cette association et à en retirer les mêmes avantages, mais j’estime que toutes devraient plus ou moins y entrer, même l’Académie des Beaux-Arts et l’Académie française. Il est vrai que la poésie, l’éloquence, les œuvres de l’imagination, le génie de l’artiste, pas plus que la vertu elle-même, ne se forment ni se perfectionnent avec l’aide d’autrui, par une mise en commun de travaux et d’efforts. Mais là où la collaboration n’est pour rien, les conseils, les critiques, les encouragemens, les modèles proposés peuvent être pour beaucoup. L’Académie des Beaux-Arts exercerait une intendance officieuse, au point de vue purement esthétique, sur tous les monumens qui se construisent ou se restaurent. Elle serait, pour toute la France, ce que sont pour quelques villes d’Italie les commissions dell’ornato. Combien d’objets d’art, de richesses artistiques de tout genre à signaler, à protéger, à recueillir ! Le Comité des sociétés savantes a compris, quoiqu’un peu tardivement, l’importance d’une correspondance artistique et s’est adjoint, depuis peu de temps, une section nouvelle des Beaux-Arts.

Quant à l’Académie française elle n’a pas seulement la poésie et l’éloquence dans son domaine, mais aussi la langue, son dictionnaire et son histoire ; or c’est laque le concours des académies de province ne lui seraient peut-être pas sans quelque utilité. J’invoquerai ici encore l’autorité de M. Saint-Marc Girardin : « Je crois, dit-il, que, sans être fréquentes, les relations de l’Académie des Beaux-Arts et de l’Académie française avec les académies de province peuvent être encore fort utiles. Quant à l’Académie française, elle a sa commission du dictionnaire historique de la langue française, et cette commission recevrait avec beaucoup de reconnaissance la communication des travaux qui se font dans les académies de province sur notre vieille langue et nos vieux écrivains. Le Glossaire historique de la France centrale, rédigé avec tant de soin par le comte Jaubert, a déjà rendu de grands services à l’étude de notre langue. Des travaux de ce genre faits dans les diverses provinces de la France aideraient à élever le monument philologique qu’a entrepris l’Académie française. » Ajoutons que bien des recherches savantes et curieuses sur les dialectes ou les patois de telle ou telle province demeurent enfouies dans les annales ignorées de plus d’une académie de nos départemens.

Plus fréquentes, plus fructueuses encore seraient les relations avec les trois autres classes de l’Institut. L’Académie des Sciences morales et politiques n’aurait sans doute rien à attendre d’un pareil concours pour les systèmes ou les hypothèses de haute métaphysique, ni pour les découvertes des grandes lois de l’histoire générale, mais elle ne saurait recueillir par une voie plus sûre tous les faits de l’ordre moral et économique, tous les élémens d’une statistique universelle de la France dont il lui appartient de chercher les lois et de déduire les conséquences.

Quelle vendange, pour parler comme Bacon, de tous les phénomènes de l’ordre physique, d’observations et d’expériences, ne récolterait pas l’Académie des Sciences, grâce à ce concours des sociétés savantes ! Un ensemble coordonné de recherches sur tel ou tel ordre de phénomènes aboutirait à son comité de correspondance ; il y aurait un concert des expériences à faire sur divers points et simultanément. Qu’il s’agisse de saisir quelque phénomène au passage, de comparer ce qui se passe au nord avec ce qui se passe au midi, dans la vallée et sur la montagne, partout, jusque dans les cantons les plus reculés, par l’intermédiaire et le rayonnement des sociétés affiliées, elle trouverait des auxiliaires intelligens et dévoués, empressés de répondre à son appel. Combien d’observations importantes qui ne se font pas ou qui, une fois faites, se perdent, faute d’instructions données ou faute d’un centre où elles devraient aboutir !

L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n’aurait pas à se féliciter de moins nombreux et de moins riches tributs, s’il est permis de se servir de cette expression du XVIIIe siècle pour de libres collaborateurs. Les divers objets de ses travaux, antiquités, inscriptions, archéologie, monumens historiques, tiennent une grande place dans les travaux et les publications de la plupart des sociétés savantes. Ce serait à elle de guider les recherches sur nos vieilles pierres et nos vieux manuscrits, les fouilles dans notre sol ou dans nos archives. Enfin, chargée de restaurer nos antiquités nationales et notre ancienne histoire, elle seule publierait les documens historiques qui en sont les monumens et les pièces à l’appui.

Ici nous rencontrons, sur le terrain même de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et en une sorte d’antagonisme avec elle, le Comité des documens historiques. N’est-il pas étrange que les savans continuateurs de l’histoire littéraire et ecclésiastique de la France, que les érudits connus de l’Europe entière qui publient les grandes séries de monumens de notre histoire nationale, les historiens des croisades, les historiens des Gaules et de la France, n’aient pas été chargés de choisir et de publier les documens historiques ? Pour quelle raison M. Guizot, qui regrette « que la mine si riche de nos archives soit abandonnée à des individus isolés, » n’a-t-il pas remis à l’Académie des Inscriptions le soin de l’explorer ? Voici la seule raison qu’il en donne dans son rapport au roi : « A la vérité, parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l’Académie des inscriptions et belles-lettres qui travaille à recueillir diverses sortes de monumens relatifs à notre histoire nationale. Mais votre majesté a pu se convaincre, il y a quelques instans, de l’extrême exiguïté des ressources dont l’Académie dispose pour la publication de ses recueils et de la lenteur qui en résulte inévitablement. Aussi, quelle que soit l’excellence de ses travaux, ils sont insuffisans pour calmer les regrets et satisfaire les désirs de ceux qui veulent entrer en possession de tant de trésors encore inutiles et ignorés. » Si la seule exiguïté des ressources empêchait l’Académie de remplir une tâche qui lui appartient, combien il était simple et facile d’y trouver le remède en demandant pour elle les 120,000 francs qu’il portait annuellement au budget pour le comité !

Accroissement de ressources et d’influence par une association des académies les unes avec les autres, voilà donc ce que nous voudrions, non pas seulement pour l’Institut de France, mais, selon le vœu de Bacon, pour toutes les grandes académies du monde civilisé, pour Londres, Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, etc. Ne serait-il pas à souhaiter qu’elles fussent unies entre elles par des liens plus intimes et plus forts qu’un échange de mémoires et de comptes-rendus ou la nomination de loin en loin de quelque associé ou correspondant ? Pourquoi ne délégueraient-elles pas tour à tour dans chaque grande capitale quelques députés pour former un véritable concile œcuménique de la science où seraient discutées les questions qui divisent le monde savant ? « De même, dit encore Bacon, que le progrès des sciences dépend beaucoup de la sagesse du régime et des institutions des diverses académies, on aurait aussi de grandes facilités pour arriver à ce but, si les académies qui sont répandues en Europe contractaient entre elles l’union et l’amitié la plus étroite. » Il exhorte donc toutes les universités, tous les collèges du monde civilisé à s’unir par des relations régulières, à lier ensemble alliance et amitié [7].

C’est le besoin d’associer les recherches et les travaux pour l’avancement des sciences qui a donné naissance aux académies ; c’est le même besoin qui doit aboutir à l’association des académies les unes avec les autres. Le tort de M. Guizot et de ses successeurs est d’avoir voulu, par une pensée politique, les rattacher à leur ministère et non à l’Institut, qui, encore une fois, est leur centre naturel, qui seul a autorité pour faire cette alliance, comme ils sont obligés eux-mêmes de l’avouer, malgré la plus manifeste inconséquence. Nous faisons bon marché des voies et moyens que nous nous sommes borné à indiquer ; nous n’attachons d’importance qu’à l’idée fondamentale d’une association des académies de province avec celles de Paris, conformément aux anciennes traditions de la France académique et aux statuts de l’Institut de France. L’impulsion reçue de l’Institut, les sociétés affiliées la communiqueraient autour d’elles, dans tout leur diocèse académique. La vie intellectuelle de la province, les académies, les grandes universités, seraient plus efficacement excitées et encouragées en même temps que le rôle de l’Institut serait agrandi. Enfin la science elle-même tirerait sans nul doute quelque parti de ce concert tout à fait nouveau de recherches, d’observations, d’expériences.


FRANCISQUE BOUILLIER.

  1. Circulaire du 12 octobre 1845.
  2. Circulaire aux sociétés savantes du 12 octobre 1845.
  3. Circulaire du 10 janvier 1856.
  4. Journal des Débats du 4 décembre 1857.
  5. Fragment à la suite des Progrès de l’esprit humain.
  6. Essais politiques et philosophiques, trad. par Guillaume Guizot.
  7. Fin du second livre du De Augmentis scientiarum.