L’Instruction primaire et les Enfans des classes pauvres en Angleterre/02

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L’Instruction primaire et les Enfans des classes pauvres en Angleterre
Revue des Deux Mondes2e période, tome 46 (p. 187-217).
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L'INSTRUCTION PRIMAIRE
ET
LES ENFANS DES CLASSES PAUVRES
EN ANGLETERRE

II.
LES ECOLES DES WORKHOUSES ET DES MANUFACTURES.

Education of pauper children. — Resolution and heads of report by Senior, l vol., 1863.

Les institutions britanniques, on l’a dit souvent, ne forment pas un ensemble bien harmonieux. À aucune époque, le peuple anglais n’a eu la volonté ni éprouvé le besoin de renfermer sa législation dans des cadres réguliers, analogues à nos codes, et d’en assurer la concordance. À l’origine, toute loi anglaise était une coutume, et toute coutume restait en vigueur, tant que la loi ne l’abrogeait pas formellement. De là des prescriptions moins impératives, de là aussi plus de libertés pour la conscience individuelle. C’est le beau côté du système. Quant à l’inconvénient, il est dans les mélanges de pouvoirs, dans les conflits d’attributions, et nulle part malheureusement cette confusion n’est plus sensible que dans les lois relatives ; à l’instruction élémentaire. En Angleterre, l’enseignement a toujours été, il est encore une industrie libre. On y ouvre une école, on y fonde un collège sans autorisation ; dans ces écoles, dans ces collèges, les méthodes varient au gré de ceux qui les administrent. Point de gêne, point de contrôle, si ce n’est quand on s’y soumet volontairement. L’indépendance est la règle : ce qui s’en écarte est l’effet d’un contrat particulier. Chaque établissement s’appartient, garde son droit intact ou en aliène une partie à sa convenance. Là où des corps remplacent les individus, cette indépendance persiste. Ces corps agissent comme personnes, avec les mêmes titres et les mêmes facultés, sans être plus enchaînés, ni moins aptes à choisir leurs modes d’action. Ainsi, quand une paroisse fonde et entretient une école, elle la gouverne pleinement, par l’intermédiaire de ses gardiens et dans la limite de ses coutumes ; elle ne supporte, en fait d’influence extérieure, que ce qu’il lui convient d’accepter. Il en est de même quand plusieurs paroisses, combinant leurs ressources, se constituent en unions, de même encore quand plusieurs unions s’associent pour fonder des établissemens communs. Les corps qui se forment ainsi conservent leur liberté de mouvemens, deviennent de véritables entités, confondent leurs droits, sans en rien distraire, et ne les subordonnent qu’à une entente entre les contractans. On conçoit dès lors combien il est difficile de se reconnaître dans un régime où rien n’est bien défini, et qui semble se résumer dans un choc perpétuel de fonctions et de personnes.

Une complication récente est venue se joindre à ces embarras, légués par la tradition. Dans une certaine mesure et au moyen de quelques faveurs, la puissance centrale tend à empiéter sur les pouvoirs paroissiaux pour le gouvernement des écoles : elle en a déjà ramené plusieurs sous son influence, et s’efforce de gagner les autres. Son auxiliaire le plus actif est le comité du conseil privé ou conseil national d’éducation, et son autorité se manifeste principalement par un système de contrôle confié à des inspecteurs. Pour les écoles libres, ce contrôle est facultatif et presque toujours le résultat d’un marché ; il est obligatoire pour les écoles où l’état intervient forcément, comme surveillant et comme trésorier (les écoles des pauvres, des pénitenciers, etc.). Alors s’ajoute à ces divers rouages un rouage nouveau : des commissaires sont institués pour assurer l’exécution de la loi des pauvres. C’est à l’aide de ces moyens, bien compliqués, comme on le voit, que la nation anglaise a fait pénétrer l’instruction dans les couches les plus réfractaires de la société. Les résultats ne sont pas brillans sans doute, si l’on s’en tient à l’enquête où M. Senior nous sert de guide. Il ne faudrait pas néanmoins céder sans réserve à une première impression, et avant de condamner le système, il est bon de rechercher sur quelle portion de la société anglaise il doit agir.


I

Parmi les services dont l’état et les paroisses se partagent la responsabilité et quelquefois la dépense, le plus important est celui des workhouses, littéralement maisons de travail. Les écoles de ces établissemens ont une physionomie distincte et un régime particulier. On sait que ces maisons de travail, qui seraient mieux nommées geôles des pauvres, sont issues de l’acte de réforme de 1834. Avant cet acte, le pauvre, inscrit sur les listes de la paroisse, jouissait librement de secours extérieurs ; aujourd’hui il ne reçoit d’assistance, dans presque tous les cas, qu’à la condition d’être caserne et occupé. La profession de pauvre, autrefois des plus douces, est devenue assez incommode, et pourtant elle a encore un nombreux personnel. Laissons les adultes pour ne nous occuper que des enfans. Dans le cours de 1861, on en comptait 44,608 renfermés dans les workhouses de l’Angleterre et du pays de Galles et 262,204 assistés ou non assistés au dehors. Sur les enfans renfermés, 8,356 étaient des enfans naturels, 25,532 des orphelins ou abandonnés. Sur les enfans jouissant de leur liberté, 126,764 appartenaient à des veuves, 5,736 à des parens incarcérés pour crimes ou délits ; 3,997 étaient illégitimes, 14,334 orphelins ou abandonnés. Si à ces nombres on ajoute 30,000 autres enfans de pauvres dispersés dans des districts dépourvus d’établissemens spéciaux, on arrive à un total de 336,312 enfans qui échappent aux familles pour tomber à la charge de l’état ou des paroisses. Des dispositions très simples ont été prises pour leur assurer quelques élémens d’éducation. Chaque maison des pauvres doit avoir une école, et dans cette école il y a par jour trois heures de classe où l’on enseigne, avec les devoirs religieux, la lecture, l’écriture, les premières notions du calcul et toute autre matière indiquée par les dispositions de l’élève ou le métier auquel il est destiné. À ces écoles sont attachés des maîtres logés dans l’établissement ou dans quelque dépendance. Voilà une organisation complète ou peu s’en faut. Comment a-t-elle tourné ? Quels résultats ont fournis près de trente ans d’épreuves ?

Pour donner à cette expérience sa signification, il faut rappeler en quelques traits ce qu’est un workhouse. Matériellement l’aspect en est assez satisfaisant. Beaucoup d’entre ces workhouses sont des constructions neuves, d’autres des bâtimens récemment appropriés où, quand l’espace l’a permis, on a ménagé des préaux plantés d’arbres. Dans les salles, dans les dortoirs, règne la propreté compatible avec de tels pensionnaires. Il n’y a pas non plus beaucoup à reprendre à leur tenue. Le pauvre laisse ses haillons à la porte et revêt la livrée du lieu, un vêtement de bon drap pour l’hiver et d’une étoffe plus légère pour l’été. Une fois entré, il est assujetti étroitement à la règle. Tout est fixé pour lui : les heures des repas, du lever, du coucher, du travail dans les ateliers. Les actes ne sont plus libres, les relations de famille non plus. L’homme est séparé de sa femme ; les enfans, quand ils ne sont pas sous les mêmes verrous, ne voient leurs parens qu’à de certains jours. C’est comme un abandon de ce qu’il y a de dignité et de charme dans l’existence humaine. Cet abandon est une nécessité ; dans d’autres conditions, ces établissemens n’auraient pas de discipline sérieuse. N’est-il pas juste d’ailleurs qu’entre ceux qui se suffisent et ceux qu’on assiste une inégalité de traitement soit maintenue ? En résumé, ce régime est ce qu’il doit être, ni trop doux, ni trop dur, et il semble qu’au milieu d’habitudes si réglées des écoles d’enfans devaient avoir beaucoup de chances de réussir. C’est le contraire qui est arrivé, et le motif en est que cet ordre superficiel couvre un profond désordre moral.

Au fond, les hommes qui peuplent les maisons des pauvres n’ont, dans les cas les plus fréquens, d’autre tort que d’être tombés à la charge de la communauté. Comment se fait-il que le sens moral soit tout aussi effacé dans ces maisons que dans les prisons et dans les geôles ? Cela tient à ce que le pauvre valide, quand il n’a pas l’audace du mal, en a tous les instincts. Dans aucune classe ne couvent plus de haines contre ceux qui possèdent. Il s’y joint un secret mécontentement de soi qui survit dans les cœurs les plus abrutis, et auquel ils cherchent à échapper par des accès de révolte. Toutes ces influences combinées font d’une maison des pauvres un foyer d’abjection dont nos dépôts de mendicité sont loin d’offrir l’équivalent. Nos dépôts sont des lieux de passage ; les maisons anglaises sont au contraire pour les sujets déclassés un toit de famille où trois gênérations trouvent quelquefois un abri, et que les enfans s’accoutument à regarder comme le seul héritage auquel ils puissent prétendre. Ils en sortent, ils y rentrent suivant leur convenance ou leur caprice, avec la certitude que, quoi qu’il arrive, ils trouveront là un lit et un repas. C’est une tribu à part ; le paupérisme s’y est transmis avec le sang. En compulsant les registres dès paroisses depuis la reine Elisabeth, on a pu reconnaître que, dans un grand nombre de localités, ils contiennent les mêmes noms de pauvres, désignent les mêmes quartiers, et permettent de suivre les traces d’une filiation qui s’est rarement interrompue. Quelques garçons à peine échappent à cette fatalité d’origine, prennent du service dans la marine ou dans l’armée, vont au loin se faire pêcheurs de baleines ou chercheurs d’or, et se préservent ainsi par l’éloignement ou l’exil. Il en est qui, le pacte rompu, font souche d’honnêtes gens ; mais les jeunes filles, comment pourraient-elles, échapper à leur sort ? Leur sexe les enchaîne à ce monde déchu, où elles n’ont de choix qu’entre les désordres, Elles y sont nées, elles y mourront ; leur esprit ne conçoit ni d’autres rapports ni d’autres mœurs. M. Senior en cite un curieux exemple. À Southampton, où il était en cours de visite, la directrice d’une de ces maisons lui raconta les singuliers propos qu’avait tenus quelques jours auparavant une jeune fille à peine nubile, et qui n’était pas de la pire espèce parmi celles confiées à sa garde. « Oh ! avait-elle dit d’un air délibéré, je sais bien comment tout ceci va s’arranger pour moi. Ma cousine Sally est sortie de la maison il y a quelques jours, et elle vient d’y rentrer avec un poupon. J’espère qu’il m’en arrivera autant. Je sortirai à mon tour de la maison, et j’y rentrerai également avec mon poupon. »

Ce mélange de cynisme et de naïveté dans la dépravation n’est malheureusement pas très rare. Sous ce rapport, la réforme de 1834 a été un avortement. On avait présumé qu’en tenant sous les verrous cette légion d’indigens, on viendrait aisément à bout de leurs instincts vicieux, et que, de gré ou de force, on leur rendrait le goût et l’habitude du travail. L’illusion n’a pas été longue, et aujourd’hui l’expérience a prononcé. Les nouveaux cadres ne sont pas plus favorables que les anciens à un amendement moral. Ni le séquestre ni les communications extérieures n’ont tourné à bien. Dans le séquestre, les mauvais élémens sont entrés en fermentation par le contact, et quand par occasion une petite amélioration est arrivée à se produire, elle a été détruite par les influences du dehors. Les portes des workhouses ne s’ouvrent en effet que pour des gens pires que les internés, parens, amis, vivant de mendicité déguisée ou de trafics encore plus équivoques. Quelque discipline qu’on maintienne à l’intérieur, les relations de famille amènent le mélange des sexes, et cela suffit pour que des chutes s’ensuivent. Les parens ferment les yeux, quand ils n’y prêtent pas les mains. Quels exemples pour les enfans du premier âge ! et qu’attendre d’une éducation commencée et achevée dans le voisinage de cette dégradation ? Dès la période qui suivit la mise à exécution de l’acte de 1834, le danger fut visible ; l’opinion publique et le parlement s’en émurent de concert : des modifications furent proposées et essayées.

La première trace de ce retour d’opinion date de 1837, et l’initiative partit de la chambre des communes. Son comité investit les commissaires de la loi des pauvres du pouvoir d’établir, avec le consentement des gardiens chargés de la police des workhouses, des écoles de district, en s’entendant pour la dépense soit avec les paroisses, soit avec les unions de paroisses. Plus tard, en 1841, les commissaires rendaient compte, dans un document très développé, des difficultés qu’ils avaient rencontrées dans l’accomplissement de leur mandat. L’objet à poursuivre était évidemment la fondation d’écoles extérieures et séparées. On en avait admis le principe sans en déterminer les moyens. Ni les paroisses, ni les unions de paroisses ne s’y prêtaient ; tantôt on résistait à la dépense, tantôt on se chicanait sur la répartition. Il fallait enlever tout prétexte à ces débats par des prescriptions plus précises. Un autre obstacle se rencontrait dans la volonté des parens. Comme ils tiraient de leurs enfans les uns des profits, les autres de petits services, ils se refusaient presque tous à une séparation dont le bénéfice indirect les touchait moins que les privations directes auxquelles il fallait d’abord souscrire. On en était dès lors réduit à ne compter, pour ces écoles de district, que sur les orphelins, les enfans illégitimes ou abandonnés, ou sur ceux dont les auteurs, pour un motif ou l’autre, se trouveraient déchus du droit de tutelle. Ces catégories étaient nombreuses et de tout point préférables pour un essai. Il n’y avait pas à redouter avec elles les suggestions pernicieuses ou les coupables exploitations qui prenaient naissance dans le sein même des familles. Celles-ci resteraient d’ailleurs libres de choisir entre les écoles intérieures des workhouses et les écoles extérieures de district. Quant aux constructions, on y ferait face sans trop de frais. Dans la plupart des paroisses se trouvaient des bâtimens qui, autrefois affectés au service des pauvres, étaient devenus vacans à la suite des concentrations qui s’étaient opérées. On pouvait donc avec quelque certitude prendre des mesures définitives.

De là les deux actes de 1845 et de 1848. Le premier, tout en étendant les pouvoirs des commissaires des pauvres, avait stipulé des réserves soit au sujet de la dépense, soit pour les distances à maintenir entre les écoles. Le second supprimait ces entraves comme préjudiciables aux essais, et laissait le bureau du district maître de décider quand, où et comment une école pouvait se fonder. Malgré des attributions aussi larges, l’œuvre n’en marcha pas plus rapidement, et en 1860 on ne comptait encore, en Angleterre et dans le pays de Galles, que six écoles de district recevant 2,682 élèves. C’était donc un échec, du moins quant au nombre. En revanche, tous ces échantillons d’écoles de district semblent avoir atteint leur but. Les commencemens étaient rudes, et il fallait un certain art pour s’emparer de l’attention d’élèves plus disposés à briser les bancs qu’à écouter les leçons ; mais, ce premier accès passé, le goût de l’étude arrivait, et avec lui l’application. Dans les districts du Surrey, l’amendement fut sensible dès les premiers mois et s’est maintenu depuis lors. Une remarque a été faite à cette occasion. Parmi ces enfans, ceux qui ont le mieux réussi sont les orphelins et les abandonnés : rien n’a troublé la réforme de leurs penchans vicieux, leur désir d’apprendre, leur volonté de persévérer ; à peine citerait-on dans leurs rangs quelques exceptions. Les enfans au contraire, légitimes ou naturels, sur lesquels pouvaient s’exercer quelques influences de famille, n’étaient jamais ramenés d’une manière définitive. Au moment où l’on comptait le plus sur eux, un mauvais exemple, un conseil pervers suffisaient pour détruire le bien que l’école avait pu produire. Les inspecteurs signalent dans leurs rapports beaucoup de faits de ce genre, entre autres le suivant. Un garçon de quatorze ans, sorti d’une école de district, s’embarque sur un bâtiment de l’état. La campagne d’essai est heureuse ; on l’admet comme novice, il est sur le point de reprendre la mer. C’est le moment que sa mère choisit pour le débaucher ; elle convoite les nippes neuves qui couvrent son fils ; elle le perdra pour avoir ce petit butin. Le jeune garçon résiste ; les bons instincts prennent un moment le dessus. Que fait la mère ? Elle entraîne l’enfant dans un débit de genièvre, le ramène ivre-mort, le couche, et pendant qu’il est au lit va vendre sa dépouille chez le fripier voisin. À son réveil, le malheureux novice ne put, faute d’habits, rejoindre son bâtiment, qui partait dans la journée. Signalé comme déserteur, il expia son écart dans une maison pénitentiaire ; sa mère, par insuffisance de preuves, échappa cette fois et ne fut condamnée à la déportation à vie que plus tard et pour un autre crime.

Malgré tout, il y aurait eu avantage à multiplier les écoles de district pour soustraire le plus de victimes possible à l’épidémie de dépravation qui a son siège dans les maisons des pauvres. Pourtant le résultat a été presque insignifiant. Même en y comprenant 19 écoles séparées que diverses unions de paroisses ont fondées, administrées et entretenues à leurs frais, et où ont trouvé place 4,381 élèves, on n’arrive qu’à un total de 25 établissemens et de 7,063 enfans pour les écoles de district et les écoles séparées, tandis que les écoles intérieures des workhouses comptent 37,545 enfans qui demeurent exposés aux pires influences. À quoi cela tient-il ? On a vu la part qui en revient aux dispositions des parens et au refus qu’ils font de se dessaisir de leurs enfans, traités en serviteurs ou en martyrs. Cette difficulté n’est ni la seule, ni la plus grave. Il en existe une autre dans la répugnance que montrent les unions de paroisses à se lier entre elles par des arrangemens communs. C’est l’écueil de tout pouvoir local appliqué à de trop petites circonscriptions. Déjà, quand il s’était agi des workhouses, les paroisses avaient eu bien de la peine à se constituer en unions pour en construire ou en approprier qui devinssent d’usage collectif. Ces résistances de l’esprit de corps ont pris un degré de gravité de plus quand les unions de paroisses.ont été invitées à s’associer pour fonder des écoles de district. Les unes disaient que les écoles intérieures des workhouses étaient suffisantes pour leur objet ; d’autres, en admettant l’utilité d’écoles extérieures et séparées, trouvaient la dépense trop lourde ou en contestaient la quotité. La partie élective des bureaux des pauvres était particulièrement intraitable sur ce chapitre, et comme l’exécution des projets dépendait d’un vote, il se formait invariablement une majorité contre ce surcroît de charges. De là le nombre si réduit de ces fondations. Pour conjurer les causes de cet échec, les inspecteurs du conseil privé proposent de changer en obligation ce qui n’est qu’une faculté. Les unions ne seraient plus libres d’accepter ou de repousser, suivant leur convenance, le remplacement des écoles intérieures par des écoles extérieures. La loi prendrait un caractère impératif et ordonnerait ce que maintenant elle conseille. Rien n’indique toutefois que cette modification soit prochaine, et que le parlement se montre disposé à faire cette violence aux franchises des localités,

Les écoles intérieures restent ainsi de règle pour les workhouses ; les autres modes constituent des exceptions. Si défectueuse que puisse être l’éducation dans ce casernement, encore faut-il savoir ce qu’elle est et ce qu’elle est susceptible de devenir. Depuis longtemps, il n’y a guère à ce sujet qu’une longue plainte qui des commissaires de la loi des pauvres va jusqu’à la chambre des communes. On s’accorde à dire que les bureaux des gardiens, surtout sans les districts agricoles et pour les membres qui relèvent de l’élection, apportent dans leurs fonctions plus de zèle que de lumières, et ne comprennent pas ce qu’une pareille tâche a de délicat et d’élevé. N’ouvrir les portes de leurs maisons que devant une indigence bien démontrée, rendre le paupérisme assez incommode pour qu’il ne devienne ni un calcul, ni un abri, tel est le résultat qui les préoccupe exclusivement. Vis-à-vis des adultes, cette conduite peut à la rigueur se justifier et répondre au besoin le plus immédiat ; mais vis-à-vis des enfans elle a le caractère d’une cruauté et d’une injustice. L’enfant du pauvre n’est pas responsable de l’état où il vit, il suit le sort de sa famille sans avoir ni la conscience des faits, ni la faculté de choisir. Cette distinction devrait rester présente plus qu’elle ne l’est à l’esprit des gardiens des pauvres. Autant la réserve et la sévérité sont de mise envers ceux qui sont les auteurs de leur propre déchéance, et en portent le poids tantôt avec une fierté cynique, tantôt avec une incurable apathie, autant il faudrait se montrer secourable envers des infortunés qui n’ont d’autre tort que celui de leur naissance, et que leur âge rend accessibles à de plus saines impressions. L’humanité ne parlât-elle pas en leur faveur qu’un sentiment de prévoyance conseillerait de le faire. Cette classe est en effet criminelle par destination. C’est de ses rangs que sortent les escrocs, les voleurs émérites, les meurtriers même qui vont peupler l’es établissemens pénitentiaires ou expier sur un gibet le sang qu’ils ont versé. Comment les gardiens des pauvres ne voient-ils pas de quel avantage il serait pour la communauté d’agir fortement sur cette génération prédestinée au mal, de combattre dans son germe par un traitement approprié le vice héréditaire qui la ronge ? Même au point de vue du paupérisme, ne serait-il pas utile d’amender ces enfans, d’en faire pour le pays des serviteurs honnêtes, et de préparer ainsi des économies pour les services à venir ?

Les gardiens des pauvres ne voient ni si haut ni si loin ; ils s’en tiennent à leurs obligations les plus strictes, et il en est dans le nombre qui sont indifférens ou hostiles à l’éducation. Presque tous se regardent comme quittes quand ils ont maintenu une bonne discipline dans leurs établissemens et ménagé de leur mieux les deniers de la paroisse. S’ils instituent une école intérieure, c’est pour obéir à la loi et en la rejetant sur un plan secondaire ; ils lui mesurent d’une main avare et comme à regret les fonds nécessaires pour marcher. Nulle part on n’aurait un plus grand besoin de maîtres exercés et qui eussent pour eux l’autorité du caractère et du talent. Croirait-on que jusqu’en 1846 c’est parmi les pauvres eux-mêmes qu’on a choisi les maîtres des écoles intérieures pour n’avoir point à les salarier ? Il est facile de deviner ce qu’était une école avec de pareils directeurs ; dans bien des cas, les maîtres n’en savaient guère plus que les enfans qu’ils étaient chargés de former ; ils épelaient leurs lettres et bronchaient souvent sur l’orthographe. En vain le gouvernement insista-t-il à plusieurs reprises auprès des bureaux des paroisses ; ses avis étaient dédaignés, et il n’osait pas user de contrainte. Il recourut alors au seul moyen vraiment efficace. Un fonds de 30,000 livres sterling fut affecté aux traitemens de maîtres et de maîtresses dont le choix devait être confié aux inspecteurs du conseil privé et soumis pour la forme aux bureaux des pauvres. Ces traitemens variaient, suivant le grade, entre 60 et 15 livres de fixe, plus un droit par tête d’élève de 6 à 3 shillings, également en rapport avec le grade. La quotité de ce subside devait être fixée chaque année ; de 1847 à 1861, il s’est maintenu aux environs de 31,000 livres. À chaque année scolaire, Aon procède à une nouvelle collation des grades. Les inspecteurs du conseil privé visitent les écoles, et décident, après examen, quel sera le diplôme du maître. Cette organisation ne brille pas par la simplicité. Il y a quatre espèces de diplômes, depuis le diplôme de permission, qui est le plus modeste, jusqu’au diplôme de capacité, qui est le plus élevé, en passant par les diplômes d’épreuve et de compétence. Chacun de ces grades est en outre subdivisé en trois numéros, de sorte qu’il y a douze manières d’être instituteur primaire ou institutrice dans les maisons des pauvres, et qu’à chacun de ces modes sont attribués des émolumens différens. À ces encouragemens les bureaux des paroisses ajoutent leur garantie pour un minimum de traitement : dans certains cas, c’est à la partie fixe que s’applique cette garantie ; d’autres fois, c’est à la partie éventuelle, et il est des occasions où ce droit a été porté jusqu’à 10 shillings par tête d’enfant.

Malgré ces avantages, conférés par l’état ou arrachés aux agences locales, la position n’est rien moins qu’enviée. Les maîtres de première classe ne peuvent, dans une école de pauvres, gagner au-delà de 65 livres (1,600 francs environ), tandis qu’un maître de première classe dans une école libre arrive aisément à 133 livres (3,300 francs environ) en salaire fixe ou en capitation. L’écart est considérable, quoique le grade soit le même. Ce n’est pas le seul motif qui éloigne les instituteurs d’élite, ceux qui ont la faculté de choisir. De toutes les écoles, il n’en est point où l’on soit plus assujetti que celles des pauvres. Les vacances n’y ont rien de fixe, la liberté personnelle est subordonnée aux règles de la maison ; les instituteurs y sont en présence d’administrateurs de qui ils relèvent, et qui, pour l’éducation et les manières, souvent ne les valent pas. Dans un tel lieu, vis-à-vis des sujets qui leur sont confiés, la besogne est ingrate, obscure, et ne peut donner d’autre satisfaction que celle de la conscience. Ce qui empire encore les choses, c’est cette partie du traitement dont le chiffre s’élève ou descend suivant le nombre des élèves. Aucune combinaison ne pouvait être plus maladroite ni aller plus directement contre son but. L’intérêt des enfans est de sortir le plus tôt possible de ces maisons de perdition, et c’est aussi l’intérêt de la société ; l’intérêt des instituteurs est de les y retenir le plus longtemps possible pour n’avoir pas à essuyer de rabais dans leur traitement : chaque succès leur est un préjudice. Plus d’une fois les inspecteurs, et après eux le comité du conseil privé, se sont prononcés contre ce mode de rétribution, où l’homme scrupuleux travaille contre lui-même et où celui qui ne l’est pas n’agit qu’au détriment de ses élèves et de la société qui les lui confie. Ces remontrances ont été vaines ; soit routine, soit faux calcul, les paroisses ont maintenu leur singulière comptabilité, et par suite le préjudice moral qu’elle cause.

Pour relever le personnel des instituteurs, le comité du conseil privé eut un moment le dessein de les former lui-même dans un établissement créé et soutenu à ses frais. Il fonda une école normale primaire dans Kneller-Hall. Après quelques années d’essai, il fallut y renoncer. Les sujets capables qui sortaient de cette école normale se sentaient peu de goût pour les fonctions auxquelles on les destinait. Les uns craignaient d’être enveloppés dans la déchéance qui pesait sur le siège de leur enseignement ; d’autres reculaient devant une tâche pleine de déboires sans compensation et qui aggravait les souffrances de l’esprit et du cœur par des désagrémens matériels. C’était tantôt le logement plein d’odeurs infectes, tantôt l’heure mal calculée des repas ; ici le bois, le charbon manquaient même au cœur de l’hiver, et les chambres se changeaient en glacières. Tout dépendait, dans ce régime mixte, d’un caprice des gardiens, d’une rancune du directeur. Aucune situation en effet n’était et ne reste plus précaire que celle d’un maître d’école dans un workhouse. Son traitement est fixé par les gardiens et payé par le trésor, conformément à une échelle que dressent les commissaires des pauvres. Son rang dans cette échelle et par conséquent le chiffre de son traitement sont à la merci d’un inspecteur du conseil privé, tandis que le bureau des commissaires a seul le droit de prononcer sa révocation. Ces inconséquences, ces conflits d’attributions affectent la discipline des écoles et en éloignent les hommes qui pourraient, par leurs leçons et leur exemple, y produire quelque bien. Dans ce mélange des pouvoirs, personne en réalité ne commande et par conséquent personne n’obéit. Aussi règne-t-il dans ces maisons, sous un ordre apparent, une dissolution incurable. Rien n’est plus affligeant que les témoignages recueillis à ce sujet. Interrogé sur les résultats qu’il a obtenus, le maître d’une de ces écoles répond : « Sur trente-neuf élèves qui m’ont passé par les mains, deux ont été condamnés à la transportation pour dix ans, quatre pour quinze ans, un pour vingt ans, douze ont été emprisonnés, huit ont été classés parmi les pauvres inscrits, sept tout au plus se sont utilement employés, le reste peut passer à bon droit pour suspect. » Et afin qu’on ne prenne pas ces faits déplorables pour une exception, le même instituteur ajoute laconiquement : « Il en est ainsi dans presque toutes nos écoles de garçons. »

Les écoles de filles ne sont pas dans un meilleur état ; le côté faible est ici moins dans le personnel enseignant que dans le programme de l’éducation. Les institutrices y visent volontiers à l’apparat, et dirigent trop les études en vue de la collation des grades, qui suivra les visites de l’inspecteur du conseil privé. Au lieu d’appuyer sur les notions qui mettraient leurs élèves à même de tirer un prix de leurs services, elles meublent leur mémoire de détails oiseux, et dans la direction morale, elles n’apportent guère plus de discernement. Pour les jeunes filles, la meilleure garantie serait un séquestre judicieux. Il faudrait empêcher le mélange non-seulement des sexes, mais jusqu’à un certain point des âges, en écartant aussi les influences qu’exercent sur les élèves sédentaires celles qui ne sont que de passage. Sans un triage sévère, aucun bien n’est possible. Malheureusement ce triage n’a lieu que par exception. Le mal ici s’aggrave de toutes les déchéances que la femme seule est dans le cas d’encourir, la prostitution entre autres, qui met ces maisons des pauvres en coupes réglées et en prend la fleur. Quant au reste, il semble destiné à végéter sur place, et va de la cour des enfans à la cour des adultes sans que le passage dans les écoles amène d’amendemens bien sensibles. Le paupérisme vit ainsi de sa propre substance. À peine voit-on se détacher du milieu de cette corruption quelques natures mieux trempées et plus vigoureuses qui brisent résolument leur chaîne, et demandent au travail le prix de leur rançon.

Pourtant il y avait eu ça et là quelques essais propres à indiquer la bonne voie, et dans ce nombre celui de Norwich. La maison de Norwich, couvent du moyen âge tant bien que mal approprié, était classée au dernier rang pour la qualité de ses pensionnaires. Nulle part, disait-on, l’enfance n’était plus dégradée. Cédant au cri public, les administrateurs firent un effort. Deux établissemens distincts, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles, furent créés comme annexes de l’établissement principal. Pour mieux empêcher les mélanges, on les plaça hors des murs de la ville et à une certaine distance. La maison des jeunes filles était surtout charmante d’aspect ; ses constructions fraîches formaient un contraste avec les sombres murs du cloître qui abritait les adultes. Un parterre et un jardin potager occupaient le front des bâtimens, et s’étendaient jusqu’au mur d’enceinte qui longeait la route. Le seul luxe en tout ceci était dans la beauté du site, la pureté de l’air, l’harmonie et l’entente des distributions intérieures. Les lieux disposaient à de bonnes impressions ; rien n’y attristait l’œil des enfans. Un meilleur système d’éducation accompagna ce changement de résidence. À côté et au-dessus des maîtresses d’écoles, la directrice du nouvel établissement veilla à ce que ces jeunes filles devinssent aptes aux travaux de leur condition. On leur apprit à coudre, à laver, à blanchir, à repasser ; on les mit au courant des divers services de la maison et de la ferme, de manière qu’elles pussent se placer au dehors et recevoir quelques gages. Ces réformes bien simples réussirent au-delà de toute attente. Un chapelain attaché à l’établissement constatait, après dix ans d’exercice, que, parmi les jeunes filles qui y avaient passé, douze seulement s’étaient fait inscrire sur les listes des pauvres classés, et sur ces douze une idiote et une épileptique. Les autres avaient trouvé de l’emploi et pouvaient désormais se suffire. La maison des garçons, installée sur le même pied, donna des résultats à peu près analogues. On y formait des sujets, et en assez grand nombre, pour la marine et pour l’armée, pour les travaux des manufactures et des champs, pour la domesticité urbaine ou rurale. Ces enfans, que l’on tirait du bourbier du paupérisme, n’y retombaient pas. Une circonstance vint mieux démontrer encore que ces amendemens tenaient plus au régime qu’aux hommes chargés de l’appliquer. En 1859, des bâtimens élevés avec un certain luxe se trouvèrent achevés, et les pauvres de Norwich durent quitter les murs du vieux couvent pour occuper leur résidence définitive. Tout aurait été profit dans ce changement sans une combinaison qui vint empêcher le succès. À la suite des cours destinés aux adultes, on avait réservé pour les enfans un local séparé par des clôtures insuffisantes. La commodité et l’économie des services l’avaient emporté sur les considérations de l’ordre moral. Le plan des gardiens était que l’on réintégrât les enfans dans l’établissement commun, en prenant quelques précautions contre le mélange. Il fallut, bon gré, mal gré, en passer par là. En vain les commissaires des pauvres s’interposèrent-ils en élevant des chicanes de procédure ; ils obtinrent à grand’peine quelques délais, à l’expiration desquels le dernier mot resta aux gardiens, qui tenaient les cordons de la bourse. Ce qu’avaient prévu les esprits sensés arriva. Les bénéfices du séquestre diminuèrent dès qu’il fut moins rigoureux ; à respirer le même air que les adultes, les enfans se corrompirent de nouveau. Les maisons de Norwich, qui passaient pour des modèles, déchurent peu à peu dans l’opinion, et, faute d’avoir maintenu un principe tutélaire, elles en sont aujourd’hui au même point que la plupart des établissemens analogues de l’Angleterre et de l’Ecosse.

Par cet exemple, il est aisé de se rendre compte des difficultés que rencontre la réforme de ces maisons de pauvres. Chaque union commente la loi à sa guise, et la jurisprudence n’est fixée sur aucun point. On a pu le voir à propos du régime de séparation qui est le vrai palliatif du mal. Une société qui s’est vouée à la visite des workhouses tenta un effort dans ce sens il y a quelques années ; elle proposa à six des maisons de la métropole de se charger des enfans qu’elles renfermaient et de construire à ses frais un asile où ils seraient reçus, logés, nourris et élevés en vue des services auxquels ils se montreraient propres. Toutes les garanties désirables étaient offertes. La société demandait seulement aux gardiens des pauvres de fixer la part contributive que chacun de leurs établissemens consentirait à prendre à sa charge. Les réponses des gardiens furent identiques à quelques variantes près ; en acceptant la proposition, ils se montraient disposés à payer, à titre de subvention, l’équivalent de ce que leur coûtaient les enfans dans l’intérieur du workhouse. Cinq de ces établissemens ne mettaient point de réserve dans leur acquiescement ; un seul, l’Union du Strand, crut devoir consulter les commissaires des pauvres sur la légalité de la combinaison. Ce fut une pierre d’achoppement. Au lieu de s’inspirer de l’esprit de la loi, les commissaires s’en tinrent strictement à la lettre, et après de longues délibérations déclarèrent aux gardiens qu’à leur grand regret ils ne pouvaient accepter comme légal cet emploi d’une fraction, même minime, de la taxe des pauvres. À l’appui, ils citaient quelques actes du parlement et des prescriptions à leurs yeux impératives. Au fond, la question se prêtait à la controverse, et avec un peu de bonne volonté les argumens n’eussent pas manqué pour la résoudre dans l’autre sens. Toujours est-il que d’un commun accord gardiens et commissaires laissèrent les choses suivre leur cours ; la société en fut pour ses offres. On lui refusa même des enfans qu’elle s’engageait à élever à ses dépens et sans indemnité d’aucune sorte.

Ainsi se passent les choses pour les pauvres qui sont casernes ; leurs 38,000 enfans vont tous aux écoles et recueillent de cette fréquentation un bénéfice trop souvent compromis par les influences dangereuses de la résidence. Il n’en est pas de même pour les 262,204 enfans appartenant aux pauvres du dehors (out door), comme les Anglais les nomment. À ce nombre, qui ne comprend que les enfans assistés des unions de paroisses, il faut ajouter 26,220 enfans relevant de paroisses indépendantes, ce qui forme un total de 288,424 enfans de pauvres que la condition de leurs parens vouerait à l’ignorance, si on ne leur venait en aide par des institutions spéciales. Les premiers et les plus directement engagés dans cette assistance sont encore les gardiens. Un acte récent les autorise, s’il y a lieu, à pourvoir à l’éducation des enfans qu’on peut appeler les externes du paupérisme. Ce n’est pas une obligation, c’est seulement une faculté, et dans beaucoup de comtés on se dérobe volontiers à ce surcroît de charges. Un document de 1857 constate que le nombre total des enfans libres entretenus dans les écoles par les gardiens n’excédait pas alors 6,537, causant une dépense annuelle de 1,828 livres sterling. D’autres relevés établissent que sur neuf comtés, — Dorset, Durham, Monmouth, Northampton, Oxford, Glocester, Rutland, Hampshire, Cornwall, — cinq n’élevaient point d’enfans de pauvres, un en élevait un avec une dépense de 5 shillings 8 deniers, un autre deux avec une dépense de 7 shillings, un autre trois avec une dépense de 12 shillings 2 deniers, un autre enfin cinq avec une dépense de 19 shillings 6 deniers, si bien que, sur un total de près de 40,000 enfans de pauvres répandus dans les neuf comtés, les gardiens n’en envoyaient à l’école que onze avec une dépense totale de 2 liv. 8 shill. 4 deniers par an. C’était user largement de la faculté de s’abstenir. D’autres comtés, il est vrai, y mettaient plus de grandeur, et un rapport de M. Milner Gibson à la chambre des communes daté de 1856 n’estime qu’à 85,000 le chiffre des enfans pauvres de la catégorie des externes qui ne fréquentaient pas les écoles. Un point sur lequel s’accordent les enquêtes anciennes ou récentes, c’est le degré d’abjection où croupit cette classe abandonnée à ses instincts. Le mal est si grand que dans les moyens de guérison proposés à l’envi on découvre une certaine pointe d’arbitraire. Rien de plus grave dans un pays respectueux pour le droit qu’ont les classes et les individus de disposer librement d’eux-mêmes, pourvu qu’ils ne nuisent pas à autrui. Quelques hommes du métier demandent que ce qui n’est aujourd’hui que facultatif devienne obligatoire pour les gardiens, c’est-à-dire que l’instruction soit donnée gratuitement et indistinctement aux enfans des pauvres assistés au dehors. D’autres vont plus loin : ils veulent que l’éducation des enfans soit la condition forcée de l’assistance extérieure et que le certificat d’école accompagne les distributions de secours. Sous des formes variées, il s’agit toujours d’une contrainte exercée sur la volonté des parens. Ces conseils partent en général des inspecteurs du gouvernement ou des membres ardens du clergé. Jusqu’ici le parlement n’y a cédé qu’à demi. Il a pu investir l’état d’un pouvoir de surveillance, mettre des subsides à la disposition du conseil privé, tolérer l’ombre d’une autorité universitaire, instituer à côté des gardiens un corps de commissaires de la loi des pauvres : ce sont autant de concessions que lui a arrachées un certain goût d’unité et de symétrie qui se répand depuis peu dans un pays et au sein d’un régime bien décousus ; mais il est deux choses dont il s’est jusqu’ici résolument défendu : c’est de porter la main sur les droits de la famille, tant que la loi les consacre, et d’empiéter sur les attributions des paroisses, accoutumées depuis des siècles à s’administrer elles-mêmes.

Près des écoles ouvertes aux enfans de pauvres dans l’intérieur des workhouses ou dans le ressort des districts, il en est d’autres qui sont suffisamment qualifiées par le nom sous lequel on les désigne : ragged schools, c’est-à-dire écoles en haillons ou écoles des déguenillés. Les enfans qui les hantent appartiennent à une classe pire que les pauvres inscrits : c’est la classe des gens vicieux, des ivrognes, des débauchés, dissipant ce qu’ils gagnent et s’endettant quand ils sont à court. Aucune misère n’est plus douloureuse à étudier, et elle est presque toujours accompagnée d’une impudence qui révolte. Sous des vêtemens en lambeaux se cachent de grands airs ; ces hommes s’irriteraient si on les traitait de pauvres, quoiqu’ils soient descendus plus bas que les pauvres mêmes. On devine ce que peuvent être les enfans issus de pareils pères : hâves, malingres, mal nourris, élevés sous le bâton, ils débutent dans les cloaques des grandes villes pour aller finir dans quelque établissement pénitentiaire. Toutes les ruses leur sont familières ; ils sucent la dépravation avec le lait, et plusieurs d’entre eux poussent jusqu’au génie l’art des petites déprédations. C’est pour de tels sujets que s’ouvrent les écoles en haillons ; nulle autre part on ne les recevrait avec les guenilles qui les recouvrent. Le trait qui sépare ces écoles des écoles ordinaires n’est ni la profession des parens, ni les ressources des familles ; c’est plutôt le tempérament, les habitudes, la tenue. Ceux qui les ont fondées, ainsi que ceux qui aujourd’hui les maintiennent et les desservent, ont obéi et obéissent aux plus judicieuses inspirations de la charité. Ils ont aperçu dans les bas-fonds de la société une catégorie d’enfans qui restait sans patronage, enfans de pauvres sans être classés comme pauvres, enfans abandonnés sans être des vagabonds, triste rebut des classes impures et peu susceptible d’être amendé. C’est pour passer au crible cette balayure sociale et en tirer ce qu’elle contient de meilleur que les écoles en haillons ont été instituées ; c’est à cette œuvre que se vouent chaque jour des hommes zélés et des femmes généreuses avec une ardeur que rien n’abat, une patience que rien ne lasse.

Quand on est entré dans une de ces écoles, le souvenir ne s’en efface plus : il est évident qu’on est au milieu d’une collection d’abominables petits garnemens. Non-seulement les vêtemens sont disparates, souillés, déchirés, criblés de trous, mais sur les visages règne une effronterie précoce, le pire des stigmates que le contact du vice imprime à l’enfance. On voit que des instincts pervers se sont déjà emparés de ces cœurs, et ne capituleront, s’ils capitulent, qu’au prix de rudes assauts. Point de bien à espérer du rapprochement de tels élémens ; entre ces vauriens il n’y a de nuance que du mauvais au pire. Les familles qui, dans la misère, ont conservé un fonds d’honnêteté rougiraient d’envoyer leurs enfans dans les écoles en haillons ; elles préfèrent les écoles du workhouse, comme offrant un risque moindre. Il ne reste donc aux premières, comme cliens, que les enfans dont les familles ne veulent ou ne peuvent pas payer la rétribution scolaire, ou ceux qui n’ont pas des vêtemens assez décens pour se présenter dans les écoles ordinaires, ou ceux enfin qu’un caractère indomptable et des habitudes vicieuses ont fait chasser des autres établissemens. Le plus fort des trois contingens est fourni par les parens dissipateurs,, et en première ligne par les ivrognes. Pour plusieurs motifs, l’école en haillons a droit à leurs préférences : elle est gratuite, et ne prélève sur leurs goûts ni un verre de gin ni un verre de whisky. Elle n’est pas difficile en fait de costume, et admet les élèves comme ils sont, quand ils quittent le ruisseau pour les bancs, à demi nus, les mains sales, les cheveux en désordre. Ce sont là autant de peines et de dépenses épargnées, et l’ivrogne y regarde de près. Que son enfant aille à l’école, soit, pourvu que cela ne trouble en rien ses comptes de cabaret. La meilleure des écoles pour lui est celle qui lui laisse moins de souci et plus d’argent à dépenser. Sous ce rapport, il est admirablement servi ; jamais discipline ne fut moins sévère que celle des écoles de son choix : point de renvoi, point de mauvaises notes ; l’enfant peut aller aux classes ou s’absenter, sans encourir d’autre châtiment qu’une réprimande dont il se moque, et qui ne l’empêchera pas de recommencer. Cette tolérance est un calcul et une nécessité : conduites avec plus de régularité, ces écoles seraient bien vite désertées ; les parens s’accommoderaient mal d’une discipline rigoureuse, et à la première gêne les enfans s’envoleraient comme des oiseaux effarouchés.

Frappés de ces faits, des hommes sensés ont émis des doutes sur l’utilité de ces institutions. Pourquoi persister dans une œuvre évidemment stérile ? Si, au bout de tant de peines et de sacrifices, on avait vu se produire un amendement général ou seulement des améliorations isolées, l’expérience aurait eu une sanction ; mais aucune illusion n’est possible à ce sujet. Ces écoles n’ont été pour les parens qu’un moyen de se débarrasser de toute surveillance, pour les enfans qu’un lieu de passage et une occasion de rencontre ; les élèves en sortent comme ils y sont entrés, ni plus instruits ni moins turbulens. Un autre inconvénient s’attache d’ailleurs au maintien de ces écoles : complètement gratuites, elles sont pour les écoles régulières une concurrence préjudiciable. Des familles qui auraient pu supporter la dépense de la rétribution scolaire trouvent commode d’y échapper en envoyant leurs enfans dans ces établissemens, qui ne font pas payer leurs services. Un calcul, d’économie les fait passer sur les dangers du mélange, de telle sorte que, sans profiter à la masse des admissibles, ces écoles offrent à un certain nombre d’intrus un prétexte pour s’affranchir d’une charge. Cet abus est manifeste, et de tous côtés on en cite des exemples. Des parens peu scrupuleux imposent à leurs enfans des négligences de costume afin qu’ils ne fassent pas disparate avec la nuée de vagabonds, hôtes privilégiés de ces établissemens. En présence de ces faits regrettables, il devenait urgent, concluait-on, d’arrêter par un acte de vigueur des spéculations qui étaient déjà un scandale et pouvaient être bientôt un danger.

Ces objections ne sont pas restées sans réponse. Les écoles en haillons ont été surtout défendues par miss Carpenter, qui a contribué à fonder la plupart de ces établissemens et en suit la marche avec sollicitude. « C’est par le cœur, dit-elle, plus que par la raison que cette œuvre doit être jugée. Comment admettre qu’un pays civilisé supporte le spectacle d’une tribu d’enfans que leurs parens délaissent pendant tout le cours de la journée sur le pavé des grandes villes ? Comment en détourner la vue et oublier qu’il y a là probablement quelques âmes à sauver, quelques serviteurs utiles à former ? Que dans le calme du cabinet on pèse les chances de cette entreprise, et qu’on la condamne comme ne devant pas rendre en raison de ce qu’elle coûtera, ce n’est là qu’une opinion spéculative, en dehors des faits. À l’aspect des lieux, un autre sentiment domine. Quiconque a pénétré dans ces cours sans soleil et ces allées infectes où des enfans se roulent dans la fange des ruisseaux et, pressés par la faim, disputent aux animaux jusqu’à des débris de cuisine, quiconque a vu cela, ne fût-ce qu’une fois dans sa vie, ne peut plus penser ni dire que des créatures humaines doivent être abandonnées à un tel sort, sans qu’on leur tende la main pour les en affranchir. Par sa situation équivoque, cette classe était presque la seule qui restât en dehors des cadres de l’instruction ; elle y est désormais entrée, elle n’en sortira plus. Il se peut qu’au bout de cet effort il y ait quelque mécompte et que la mesure ne tienne pas tout ce qu’on s’en était promis ; mais fût-elle insignifiante par les résultats, qu’elle n’en serait pas moins significative par l’intention. Les faits de cet ordre sont d’ailleurs lents à se produire ; l’avenir seul a le dernier mot. Il en est d’eux comme de ces semences invisibles que les vents promènent longtemps sur les landes. Les années s’écoulent, et il semble que rien n’est changé dans l’état des lieux, lorsqu’un jour les graines endormies s’éveillent et percent les surfaces ; la lande verdit alors, charme les yeux et fournit aux hommes un témoignage de plus des forces mystérieuses de la nature. »

Dans plusieurs cas, le bien est déjà sensible, surtout chez les jeunes filles, plus maniables que les garçons et d’une dépravation moins enracinée. Miss Carpenter en cite plusieurs exemples, je choisis le suivant : un jour, on amène à l’école deux petites filles d’un aspect si repoussant que les autres enfans s’en éloignent par un sentiment de dégoût ; l’une avait cinq ans, l’autre six. Elles n’avaient pour vêtement que des loques, sans linge de corps, et des loques en si mauvais état, que ces pauvres créatures les retenaient à deux mains pour qu’elles ne tombassent pas à leurs pieds. Leur visage n’était qu’une couche de crasse, leurs cheveux, faute de peigne, couvraient leurs épaules et leurs yeux ; on eût dit des sauvages. Avant de les admettre sur les bancs, il fallut les laver, les peigner et rajuster tant bien que mal leurs robes à jour. Cette toilette dura plus d’une heure et demie. Enfin elles s’assirent, et leurs manières furent d’abord assorties à leur costume : elles étaient lourdes, gauches, désobéissantes, distraites. Au bout de quelques jours seulement, leur attention commença de se fixer ; elles prirent goût à ce qu’elles entendaient, et montrèrent de l’intelligence dans leurs réponses. Un mois plus tard, elles étaient devenues les meilleures élèves de la classe ; leur esprit s’était ouvert, et sous les mêmes vêtemens elles avaient un air tout autre. L’occasion fit que miss Carpenter entra en relations avec leurs parens ; elle alla voir un jour l’aînée, qui était tombée malade. Si accoutumée qu’elle fût à ces misères, son cœur défaillit devant celle-là. Une pauvre chaumière composée d’une seule pièce logeait toute la famille. Le père agitait dans un coin sa navette de tisserand ; la mère chargeait sa hotte de quelques articles qu’elle allait revendre en détail. La jeune fille, étendue sur un tas de chiffons, se débattait dans un accès de fièvre. Point d’autre siège qu’une chaise cassée, si bien qu’il fallut rester debout. La visite ne put se prolonger ; mais si courte qu’elle fût, la malade en éprouva du soulagement. Son plus vif regret était de ne pouvoir aller à l’école, et elle se faisait une fête d’y retourner. Près de cette chaumière infecte et enfumée, l’école était un véritable palais.

Tout n’a donc pas été vain dans ces tentatives ; quelque bien s’est fait ou se prépare. L’éducation n’allât-elle point au-delà d’un petit nombre de notions superficielles, que ce serait encore un bienfait de laisser ce germe dans les esprits ; il peut amener le désir d’une instruction plus étendue. Il en est de même du respect de la discipline ; ces écoles en ont une, si relâchée qu’elle soit, et c’est tout profit pour des tempéramens qui ne connaissent point de frein. Cependant la prudence conseille de ne pas multiplier outre mesure ces fondations ; elles ne sont bonnes qu’à la condition de ne pas affecter la situation des écoles régulières. Aussi le comité du conseil privé n’a-t-il offert à ces écoles d’enfans en guenilles qu’une assistance conditionnelle, en stipulant diverses garanties. Voici quelles étaient ses premières propositions. Le comité prenait à sa charge la moitié du loyer, le tiers du coût des outils et du matériel, la fourniture des livres comme pour les autres écoles, plus une capitation en argent de 50 shillings par chaque pensionnaire, enfin la moitié du salaire des instituteurs et de leurs suppléans, dont le nombre serait réglé en raison de celui des élèves. En retour de ces avantages, le comité demandait que l’école devînt une école industrielle avec quelques variétés d’apprentissage, qu’elle se recrutât exclusivement parmi les enfans abandonnés ou les enfans de repris de justice, qu’elle acceptât pour ses maîtres et leurs auxiliaires la surveillance et le contrôle des inspecteurs du gouvernement ; enfin qu’elle astreignît les enfans à une mise plus convenable et à de meilleures habitudes de propreté. Plus tard, le comité retira une partie de ses offres, en imposant d’autres entraves. Il diminuait sa part de concours dans la capitation et le traitement des maîtres, et condamnait avec plus de force toute admission d’élèves en dehors de la population vicieuse. « Ces écoles, disait l’organe du comité, ne peuvent être que provisoires ; si on les assiste, c’est pour avoir le droit de les contenir. Tôt ou tard, il faudra qu’elles se fondent dans les écoles élémentaires ou industrielles que la loi classe et que l’état soutient. » A quoi les partisans de ces établissemens répondaient : « Vous avez beau faire, il y a dans les communautés humaines une couche inférieure que vous n’avez jamais atteinte et n’atteindrez jamais avec vos écoles payantes. Nos écoles seules sont en contact avec ces natures réfractaires qu’il faut à la fois dompter et éclairer ; elles ne suffiront à la tâche qu’à la condition d’être aidées. Cette tâche exige de bons instrumens et pour avoir ces instrumens, il faut y mettre le prix. À qui recourir pour cela ? Les moyens ordinaires resteraient en-deçà du but ; l’état seul peut supporter de telles dépenses. Dès lors la marche à suivre est indiquée : l’état doit prendre ces établissemens à sa charge et sous sa conduite ; l’utilité le conseille autant que la justice. »

Voilà les plaidoiries échangées et le vif de la question ; aucune n’est plus délicate. Il s’agit encore d’un empiétement auquel on convie les pouvoirs publics : ce sont là de mauvais symptômes. L’action privée, qui a tant fait pour l’Angleterre et l’a élevée si haut, semble frappée de lassitude ; elle désarme, elle offre de rendre ses places de sûreté. Ces faiblesses peuvent conduire loin, et c’est déjà un danger qu’on les exprime. Un autre problème est d’ailleurs attaché à la composition de ces écoles. Jusqu’ici, la méthode préférée pour combattre les élémens vicieux était de les confondre avec de bons élémens et de les réduire à l’impuissance par ce voisinage. C’était un traitement indirect dont beaucoup d’épreuves attestaient l’efficacité. Pour ces écoles au contraire, la méthode est de n’admettre que des élémens notoirement vicieux, et le comité du conseil privé insiste sur ce point, il en fait une condition de ses faveurs. Il s’agit dès lors de concentrer le mal pour le vaincre par un traitement direct. L’opinion peut hésiter entre les deux systèmes ; mais elle n’en rend pas moins justice à ceux qui ont tendu la main à de pauvres créatures auxquelles personne ne songeait et fait un effort pour les tirer de l’avilissement auquel les condamnait là fatalité de leur naissance.


II

Quittons ces classes dégradées pour arriver à la partie saine des populations. Ici se présentent d’abord les enfans qui travaillent aux manufactures, légion compacte, quoique récemment formée. Jusqu’à la fin du dernier siècle, l’industrie ne s’était guère exercée, on le sait, qu’isolément ou par petits groupes, suivant la nature du produit et l’aptitude des populations. Les travaux, à quelques exceptions près, s’adaptaient à la vie domestique. Hors des villes chaque chaumière, dans les villes chaque maison, souvent même chaque étage, formaient des ateliers distincts, indépendans les uns des autres. Point d’autre servitude entre l’ouvrier et le fabricant que celle d’une tâche offerte par celui-ci, acceptée par celui-là, moyennant un prix débattu et certaines garanties d’exécution. À un travail ainsi combiné, l’esprit de famille servait de règle, de discipline et d’aiguillon ; l’obéissance et le commandement s’y distribuaient d’une manière naturelle, et la société trouvait dans les liens du sang les plus sûres garanties qu’elle pût exiger. Il n’en pouvait plus être de même le jour où la grande industrie, mettant la main sur les industries moyennes et petites, eut multiplié ses conquêtes et substitué partout les groupes aux unités, les forces collectives aux forces individuelles. Des devoirs plus étendus commençaient alors pour la communauté. Comment serait-elle demeurée indifférente quand une classe tout entière entrait, par voie d’enrôlement, dans les cadres que la manufacture créait et développait sans relâche, quand au chef du ménage succédait, au moins pour certaines attributions, le chef de l’établissement, et que, par degrés et par la force des choses, l’autorité et la responsabilité se déplaçaient ? Un régime si nouveau exigeait, comme équilibre, quelques formes tutélaires ; il fallait demander à la loi des garanties que l’esprit de famille ne donnait plus.

Il n’y a pas à insister ici sur la partie de ces prescriptions qui ont pour objet de défendre la santé et les forces de l’enfant contre l’abus qu’on en pouvait faire, et que déjà on en faisait. Il y a été pourvu par une limite dans les heures de travail et des relais imposés aux usines à feu continu. Les mêmes soins se sont étendus au contrat d’apprentissage, désormais mieux réglé, mieux respecté surtout. C’est aux stipulations morales que de préférence nous nous attacherons. Vérifions donc où en sont les obligations du maître et les droits de l’enfant en matière d’instruction et d’éducation ; comment se distribue la charge de l’entretien des écoles ; quelles précautions on a prises pour que la responsabilité, transportée du père au patron, remplisse son objet de manière à satisfaire la conscience publique.

L’honneur de l’initiative revient au premier sir Robert Peel. Sous George III, et quand la manufacture n’en était qu’à ses débuts, il fit passer un acte qui réglait les conditions de l’apprentissage dans les ateliers où l’on travaillait la laine et le coton. Dès lors la tâche de l’enfant fut limitée à douze heures par jour, et il fut enjoint de réserver quelques heures pour son instruction, avec des clauses impératives pour l’entrepreneur d’industrie. Cet acte fut complété en 1819 par l’interdiction d’employer dans les manufactures des enfans au-dessous de neuf ans. Les choses restèrent dans cet état pendant vingt années, au bout desquelles le cri public obligea le parlement à prendre de plus amples précautions. Une série de lois marqua cette seconde période du régime des manufactures, — en 1833, sous Guillaume IV, — en 1844, 1845, 1847, sous la reine Victoria. L’ensemble de ces lois forme aujourd’hui le code du travail industriel, code qu’on peut résumer en quelques mots. À en juger par les textes, un bien petit nombre d’enfans échapperait désormais à l’obligation de l’enseignement. La loi définit d’abord ce qu’il faut entendre par une manufacture : cette désignation comprend tout atelier qu’anime la force de l’eau ou de la vapeur. Dans ces ateliers, aucun enfant au-dessous de neuf ans ne peut être admis, et au-dessous de treize ans ne peut être employé plus de six heures et demie, s’il travaille tous les jours, et plus de dix heures, s’il ne travaille que de deux jours l’un. L’enfant travaillant chaque jour doit passer trois heures à l’école, et cinq heures s’il travaille de deux jours l’un. Sous peine d’amende, l’entrepreneur d’industrie ne peut recevoir un enfant sans un certificat d’école. Les mêmes amendes, qui varient de 1 shilling à 20 shillings, atteignent les parens qui se dérobent à cette formalité. Une exception avait d’abord été faite pour les ateliers d’impression, comme sujets à des tâches plus irrégulièrement distribuées ; un acte de 1845 a comblé cette lacune, à la suite d’une enquête où des faits affligeans avaient été signalés. Cet acte dispose que les enfans, dans cet ordre de travaux, passeront à l’école, dans le cours d’une demi-année, cent cinquante heures, réparties sur trente jours. Les mêmes peines sont attachées à l’inobservation de ces diverses prescriptions. Le choix de l’école est laissé aux parens, mais à leur défaut l’inspecteur du conseil d’éducation y pourvoit. De leur côté, les fabricans sont mis en demeure d’assurer l’effet de ce service par des retenues sur les salaires des enfans, ces retenues ne doivent pas excéder 2 deniers par semaine ou 1 penny par chaque shilling de gages, au gré de l’inspecteur.

Voilà l’ensemble de ces lois, elles n’admettent ni réserves ni excuses ; tous les enfans qu’elles désignent doivent aller prendre dans les écoles leurs brevets d’admission dans les ateliers. Il n’a manqué à ces lois qu’une sanction pour qu’elles pussent servir de modèles, et cette sanction, c’est un moyen de contrôle sérieux. Les amendes ne garantissent que l’exécution apparente, elles affectent la forme des services plus que le fond. La chambre des communes avait senti ce vide de la loi et cherché à y suppléer : elle avait donné à des inspecteurs spéciaux des pouvoirs étendus, une influence directe sur la matière de l’enseignement, un droit d’examen vis-à-vis des instituteurs, la faculté de les révoquer quand ils se montreraient notoirement incapables et de fermer l’école quand le local leur paraîtrait insalubre ou insuffisant. La chambre des lords rejeta ces clauses, qui lui semblaient une ingérence dans les droits des administrations locales : elle recula devant la dépense d’une inspection officielle. De là cette conséquence que le code du travail manufacturier couvre beaucoup d’illusion et que la lettre en énerve l’esprit. Plusieurs de ces écoles n’en ont que le nom, les élèves qui en sortent ne sont guère plus avancés que ceux qui y entrent, un grand nombre de certificats n’ont d’autre valeur que le tribut payé par les familles aux maîtres qui les délivrent. Ces maîtres ne sont pas non plus du premier choix, et on conçoit qu’ils n’aiment pas à voir passer le bagage de leurs connaissances au crible d’une inspection. Dans le nombre il reste encore, après de nombreuses épurations, beaucoup d’ouvriers mal dégrossis, des pupil teachers comme les Anglais les nomment, qui font alterner le travail avec l’enseignement, et passent de l’atelier à l’école et de l’école à l’atelier. C’est le système du half-time ou demi-temps, qu’on pourrait appeler la demi-éducation, et contre lequel, en Angleterre même, de bons esprit s’élèvent. Personne n’y a été plus opposé que le plus éminent et le plus zélé des inspecteurs du conseil privé, M. Horner, qui s’est retiré, il y a deux ans, après vingt-cinq ans d’exercice. Dans on dernier rapport, qui était comme un adieu à la carrière de l’enseignement, il dénonçait encore avec une éloquente énergie les vices et les lacunes de la loi sur le travail des manufactures, et il ajoutait : « Je sais bien que ces conseils ne seront point écoutés, que les uns par calcul, les autres par lassitude, se contentent de ce qui est acquis sans s’inquiéter de ce qu’il reste à faire ; mais je ne quitterai pas la place sans protester une dernière fois contre l’abandon d’une si belle cause, sans dire qu’on charge l’enfance d’un travail excessif, qu’on ne la protège pas suffisamment contre les accidens des machines, qu’une spéculation odieuse règne dans le travail à la journée, et que l’éducation donnée dans les écoles est une pure dérision. »

Ce langage, dans son amertume, ne répond pas exactement à l’état des faits. Aucune réforme n’a rallié plus de défenseurs que celle du travail des manufactures, aucune n’a coûté plus d’efforts et n’a porté de meilleurs fruits. Les fabricans qui y avaient le plus résisté se montrent les plus scrupuleux à en assurer l’effet, j’ai pu m’en convaincre par moi-même et sur le moins suspect des témoignages, l’aveu des ouvriers. Graduellement le travail à la tâche a remplacé le travail à la journée, les accidens des machines sont rares, et le nombre des heures actives n’excède pas les limites de la loi. À peu d’exception près, c’est ainsi que les choses se passent. Deux sujets de plainte présentent seuls quelque fondement : les locaux des écoles, la valeur de l’enseignement. Les élèves sont souvent entassés dans des salles malsaines ; le personnel des instituteurs n’est pas encore ce qu’il devrait être. Il y a également des abus dans la délivrance des certificats. Pour conjurer ces éléments défectueux, deux moyens se présentent, une plus grande surveillance et un accroissement de ressources. De plusieurs côtés, on peut agir sur une meilleure constitution de l’école. Le conseil privé qui lui fournit des subsides, la paroisse qui l’assiste par la taxe des pauvres, les parens et les fabricans qui la soutiennent, les uns par les rétributions, les autres par les prélèvemens sur les salaires, sont également fondés à exiger, leur quittance en main, que l’enseignement ne soit pas une pure formalité, accompagnée d’une exaction. Seulement il faut se montrer généreux en raison d’une plus grande exigence, et faire en sorte que les budgets soient en rapport avec la fin qu’on se propose. Ici encore c’est sur l’état que l’on compte pour un supplément d’allocations ; on le convie à ramener dans le domaine du conseil privé les écoles indépendantes, et à vaincre leurs répugnances par des largesses. Déjà 5,770 de ces écoles ont conclu ce marché, et les inspecteurs du gouvernement les déclarent parfaites depuis qu’elles sont soumises à leur contrôle. Il est à croire que les 7,706 écoles réfractaires ne résisteront pas longtemps ; le besoin et l’exemple les dompteront, et il n’y aura bientôt plus une école des manufactures qui ne relève du conseil dont le siège est à Londres. C’est par les amorces de l’enseignement populaire que l’Angleterre entrera dans les voies de la centralisation, qui semblait incompatible avec son génie.

Il faut rendre cette justice aux entrepreneurs d’industries qu’ils luttent de leur mieux contre ces envahissemens ; c’est l’esprit administratif, l’esprit religieux qui les déborde. Tout corps de fonctionnaires, une fois créée, est animé de la soif des conquêtes ; rien ne lui coûte quand il s’agit de les étendre. Ces rapports sombres, chargés en couleur, c’est l’esprit administratif qui les inspire ; le parlement en est assiégé et cède parfois de guerre lasse. Les fabricans n’ont ni la volonté ni le temps de suivre leurs adversaires sur ce terrain et de se défendre par les mêmes armes. Pour repousser des attaques souvent passionnées, ils n’ont qu’un argument, péremptoire il est vrai ; c’est de redoubler de libéralité. Partout où il y a quelque bien à faire, on les trouve prêts à ouvrir leur caisse. Ils ne lésinent pas plus au sujet des écoles que pour toute dépense dont l’utilité leur est démontrée. ; ils ont souvent devancé les vœux les plus impatiens. C’est à eux que l’on doit l’établissement des instituts mécaniques, où sont enseignés les arts qui relèvent de l’industrie et les rudimens des sciences physiques et naturelles. Dans ces instituts, les redevances de l’ouvrier ne sont qu’un faible appoint ; le gros de la dépense se compose de contributions volontaires, et rien n’est épargné, ni les instrumens coûteux pour les expériences, ni l’espace, ni les embellissemens, ni le concours des bons professeurs. Les fabricans ont fait plus encore ; ils ont ménagé à la population qu’ils occupent le bénéfice de l’enseignement supérieur. À Manchester seulement, il existe trois collèges, fondés et soutenus à leurs frais : pour six ou huit shillings par an, les ouvriers peuvent y apprendre le latin, le français, les mathématiques, la tenue des livres, la chimie, et jusqu’à la déclamation. Ils prennent ainsi le goût de notions plus relevées. Ce qui frappe le plus dans ces institutions, c’est le libre mouvement qui les enfante, et qui serait étouffé le jour où l’état y mettrait la main. Quelques-uns des fondateurs poussent le zèle plus loin ; ils se dévouent comme professeurs à titre gratuit ; d’autres surveillent les détails administratifs. Chaque institut mécanique, chaque collège, ont leurs comités, leurs membres honoraires, qui règlent et contrôlent les dépenses, et président aux distributions de prix en les accompagnant de discours appropriés à leur auditoire. Et qu’on se souvienne que ces administrateurs sont les hommes les plus occupés du monde, avares de leur temps et qui n’en distraient rien pour des choses frivoles : ils ne le ménagent pas, tout précieux qu’il est, pour des œuvres vraiment profitables, où leur conscience est engagée.

On peut donc affirmer que, si la loi sur le travail des manufactures n’a pas encore atteint pleinement son but, ce n’est ni à la résistance ni à l’indifférence des entrepreneurs qu’il faut s’en prendre. Les parties défectueuses tiennent moins à la volonté des hommes qu’à la nature des choses. Telle qu’elle est, cette législation suffit aux besoins ; le bien possible y est en germe, et s’en dégagera avec le temps. On en sent mieux le prix par un rapprochement entre la grande industrie, que la loi écrite tempère, et les petites industries domestiques, qui, échappant à ses prescriptions, n’ont de garantie que dans le progrès des mœurs. C’est sur ce point que l’effort doit être désormais porté. L’enquête de 1843 a jeté sur ce sujet des clartés sinistres. On sut alors ce qui se passe dans ces foyers restreints, où l’activité manuelle est seule en jeu, et qui n’ont pas pour auxiliaire la force de l’eau ou de la vapeur. On apprit, par des récits douloureux, de quels excès, de quelles odieuses exploitations la famille même était le siège. Aucune règle dans le travail ni pour le temps ni pour l’âge, aucun soin pour les bienfaits de l’instruction : des enfans de cinq ans cloués sur leurs établis, tandis qu’ils auraient eu besoin d’air et de soleil ; des tâches de dix heures au moins souvent poussées jusqu’à quinze heures dans les momens de presse ; point de tutelle pour les apprentis, loués par leurs parens comme on loue des bêtes de somme, et en butte aux plus abominables traitemens de la part des maîtres grossiers qui spéculaient jusque sur leur nourriture. Ici c’est un forgeron, Robert Jones, qui donne à ses apprentis des alimens dont les porcs ne voudraient pas, et les fouette quand ils les refusent ; là c’est une Mme Turner qui avoue effrontément que, pour obtenir quatorze heures de travail des enfans de son atelier, il faut nécessairement jouer du bâton, sans quoi ils s’endorment sur l’ouvrage, et qui, lorsqu’on lui parle de l’école et de l’église, répond qu’elle n’a pas de ces soucis, et que tout est bien, pourvu qu’ils aillent de la besogne au lit et du lit à la besogne. Ailleurs ce sont des enfans qu’on charge de poids trop lourds et dont l’épine dorsale est déviée, d’autres dont la tâche est réglée à mille clous par jour, et qui n’ont leur pleine ration de vivres que lorsqu’ils arrivent à ce nombre : vingt traits semblables qu’il serait aisé de multiplier, si un sentiment de dégoût ne retenait la plume ! Ces barbaries de la cupidité privée n’étaient circonscrites ni dans quelques localités ni dans quelques professions ; on en retrouvait partout des traces : dans les mines, dans les charbonnages, dans les tissages, dans les ateliers de métaux, surtout à Wolverhampton et à Willenham.

Depuis cette enquête, des changemens sensibles ont marqué un retour vers une conduite plus humaine. Pour produire un premier bien, il a suffi que l’opinion émue se portât au secours des classes si cruellement traitées, et que le zèle volontaire s’échauffât à ces récits. Mieux surveillés, ces excès ont diminué en nombre et en gravité. Restait l’action de la loi ; mais combien la matière était délicate ! On se trouvait en présence des privilèges de la famille ou de ce qui en usurpait le nom. Quelles dispositions prendre qui ne fussent inquisitoriales ? quelles peines infliger qui ne fussent illusoires ? Déjà, pour l’inspection des manufactures, on avait pu voir ce qu’une surveillance sérieuse éprouvait d’empêchemens et causait de répugnances ; en réalité, on s’en était remis à la loyauté des fabricans et au contrôle de la notoriété publique. Pour les petits ateliers disséminés, le cas était tout autre : il eût fallu porter atteinte au respect du domicile, que les Anglais professent au plus haut degré. Personne n’a songé à faire cette violence aux mœurs et aux traditions du pays. Tout s’est borné à rechercher si, parmi les industries qui abusaient de leurs franchises, il n’en existait pas qu’on pût faire entrer dans les cadres de la loi en vigueur, par exemple celles qui se rapprochaient le plus des conditions de l’atelier commun. C’est ainsi que successivement les apprêts, le blanchiment, la teinture, la fabrication des tissus à mailles sont devenus justiciables de la législation sur le travail des manufactures. Un autre détail a fixé l’attention du parlement : c’est le louage des bras et le contrat d’apprentissage. Ce contrat avait constitué jusqu’alors une sorte de servitude, qui enchaînait jusqu’à l’âge de vingt et un ans ceux qui s’y étaient soumis. D’indignes parens y trouvaient l’occasion de marchés d’où ils tiraient une somme d’argent qu’ils dissipaient dans leurs débauches. Un acte de 1844 a fixé de nouvelles règles pour ces contrats. Il investit les commissaires de la loi des pauvres d’un droit d’intervention dans le louage et l’apprentissage des enfans. Désormais nul d’entre eux ne peut être engagé comme apprenti, s’il n’est âgé de neuf ans et ne sait lire et écrire ; il ne peut être engagé pour plus de neuf ans, et s’il a quatorze ans, son consentement est de rigueur. Malheureusement ces stipulations ne s’appliquent qu’aux paroisses qui sont sous le régime de la loi des pauvres, ce qui exclut de leur bénéfice le dixième environ de la population.

Malgré tout, il y a là un domaine qui reste ouvert à de plus amples réformes : beaucoup d’enfans sont encore surmenés et excédés de travail ; un plus grand nombre est privé, par une tâche trop continue, des avantages de l’éducation. Ce ne sont pas les écoles qui manquent ; elles abondent même dans les districts ruraux, et les immunités de la rétribution sont partout offertes par la bienfaisance privée. C’est la forme la plus commode, la plus économique de la charité : pour 6 shillings par an, on ouvre à un enfant les portes de l’école, et c’est à l’envi qu’on s’y prête. La résistance ne vient que des familles qui spéculent sur le travail des enfans et le profit qu’elles en tirent. Le goût de l’éducation, en se répandant, corrigera ces mauvais sentimens ; les parens qui l’auront reçue ne la refuseront plus à leurs enfans ; leur dignité se relèvera, leurs mœurs s’amélioreront, et ils ne voudront plus, pour un misérable intérêt, condamner leurs familles à une déchéance. C’est un travail d’avancement qui, lent à s’accomplir, n’en sera que plus sûr. De grands cadres ont été formés avec une libéralité qui sera l’honneur de notre siècle : beaucoup y sont entrés, peu à peu tous y entreront, sans qu’il soit nécessaire d’en faire une obligation. Il suffit, pour que l’instruction étende son domaine, qu’on sente de mieux en mieux ce qu’elle vaut et ce qu’elle rend. Le plus sage est de compter sur son attrait, et non de la présenter comme une gêne ou une contrainte exercée sur les volontés.

Tels sont les établissemens qui occupent, dans le royaume-uni, les derniers degrés de l’enseignement populaire. Ils n’ont pas été créés tout d’une pièce et avec un sentiment d’unité ; ils sont le produit d’efforts successifs, et n’ont ni le même régime, ni les mêmes cliens. Le point par lequel ils se rapprochent est une sorte de concert pour qu’aucune classe de la population, si abandonnée, si viciée qu’elle soit, ne se dérobe aux influences d’une certaine culture intellectuelle. Ce mouvement s’est produit peu à peu, de proche en proche ; après les enfans des manufactures, il a gagné les enfans des pénitenciers et des maisons des pauvres pour s’étendre dans les ragged schools aux enfans abandonnés ou vagabonds. Ces services, tels qu’ils sont décrits dans l’enquête dont j’ai indiqué les principaux résultats, laissent beaucoup à désirer encore. Les faits restent évidemment au-dessous des intentions : on éprouve une certaine impatience au récit d’échecs multipliés ; on s’étonne que tant de forces mises en jeu n’aboutissent qu’à de médiocres résultats. Accepter sans réserve cette impression serait toutefois une injustice. L’enseignement populaire est toujours et partout une œuvre ingrate, difficile, de quelque façon qu’on y procède, soit par le monopole, soit par la liberté. Seulement, avec le monopole, les mécomptes sont couverts par le silence, tandis qu’avec la liberté ils sont exagérés par le bruit qu’on en fait. C’est déjà un bien que de tels établissemens existent, même dans des conditions défectueuses ; les améliorations viendront avec le temps. C’est ensuite d’un bon exemple que devant les empiétemens de l’état l’action privée s’affirme de plus en plus, garde ses positions et donne des signes de puissance.

Dans les catégories d’écoles qui ont passé sous nos yeux, peut-être s’étonnera-t-on qu’il n’y ait point de place pour un genre nouveau, préconisé à grand bruit et sur lequel notre université fonde de belles espérances. Je veux parler des écoles dites professionnelles. Certes, s’il est un pays propre au développement de ces institutions, c’est l’Angleterre. Nulle partie besoin d’avoir de bons ouvriers n’est mieux senti et nulle part aussi on n’est mieux disposé à payer largement leurs services. Nos voisins pourtant n’ont rien d’équivalent. Les instituts mécaniques, qui se rapprochent le plus de la combinaison en germe, ne sont pas destinés à former la main des sociétaires qui les fréquentent ; l’instruction s’y mêle à des délassemens, et les cours qu’on y suit relèvent de la théorie plus que de la pratique. Dans leurs heures libres, les ouvriers viennent y assister à quelques expériences et recueillir les premières notions des sciences appliquées aux arts qu’ils exercent. Leur intelligence s’y fortifie, leur esprit s’ouvre à des idées générales ; c’est tout ce qu’ils attendent de cet enseignement ; ils croiraient le faire déroger, s’ils lui demandaient des leçons d’habileté manuelle. Comment les Anglais se sont-ils laissé devancer sur ce dernier point, eux qui sont toujours en avance pour les matières qui les touchent ? On en devine le motif.

Pour eux, la meilleure école d’apprentissage, c’est l’atelier. L’ouvrier y entre enfant, et passe peu à peu des tâches préliminaires à celle qu’il devra définitivement remplir. Il est d’abord adjoint dans l’emploi que plus tard il occupera en titre ; il a tout à la fois sous les yeux l’exemple et le moyen de se former par l’imitation. Fait-il un écart, on le redresse à l’instant ; l’ouvrier habile dont il est l’aide ne lui laissera pas multiplier les malfaçons où sa responsabilité, comme chef du métier, est engagée. C’est un enseignement mutuel, avec l’intérêt pour aiguillon. Point d’école qui vaille celle-là. Dans les écoles comme on les imagine, qu’apprendra-t-on aux élèves ? Un peu de tout, ce qui équivaut à ne rien savoir à fond, et par le procédé d’un maître qui ne sera pas toujours le procédé des ateliers. Toute école a l’ambition de faire mieux et autrement que ce qui se fait en dehors d’elle ; les écoles professionnelles ne seront pas plus modestes que les autres. Elles auront un outillage particulier dont l’ouvrier ne retrouvera pas l’analogue quand il s’agira de s’employer ailleurs. Il faudra alors oublier et apprendre à nouveaux frais, s’habituer à des instrumens moins raffinés. Avec la manufacture pour école, la manufacture anglaise surtout, ces déceptions ne sont point à craindre. La manufacture n’a pas besoin d’ouvriers qui sachent faire trop de choses, ni qui les fassent à leur guise ; elle a des habitudes dont elle ne dévie pas. Pour l’ouvrier qui y entre, il y a une loi qui, pour n’être point écrite, n’en est pas moins en vigueur. Il s’essaie à diverses tâches, et quand il a trouvé celle à laquelle il est propre, il s’y fixe. Le patron en cela prêche d’exemple : quand un article lui réussit, il s’y voue exclusivement. L’ouvrier doit faire comme lui, s’identifier à une besogne pour ainsi dire immuable, et, sans se laisser distraire, tirer d’un détail tout ce qu’il est possible d’en tirer. On conçoit que, dans ces conditions, la manufacture anglaise juge préférable de former ses ouvriers que de les recevoir tout formés. Sa fortune tient en grande partie à cette division du travail, poussée jusqu’à l’idée fixe. Il est donc à croire qu’elle nous laissera nos illusions sans les partager, et que nos écoles professionnelles, si on les inaugure, ne trouveront pas d’imitateurs de l’autre côté du canal : non pas que les Anglais y mettent de l’orgueil, ni qu’ils répugnent à nous faire des emprunts ; seulement ils choisissent. C’est ainsi qu’en moins de dix ans ils ont fondé, en vue de leurs industries de luxe, quatre-vingt-dix écoles de dessin et formé quatre-vingt-douze mille élèves. Ils péchaient du côté de l’ornement, et, dans un rapport sur l’exposition de 1862 écrit de main de maître, M. Mérimée leur rend cette justice, que, sans nous égaler encore, ils se sont, en fait d’art, rapprochés de nous.

Dans toutes les branches de l’enseignement, on retrouve cette ardeur qui ne recule pas devant les sacrifices. La plupart des écoles populaires n’ont eu à l’origine d’autres protecteurs que des associations privées. Ces associations contribuent encore à l’entretien des anciennes écoles et en fondent chaque jour de nouvelles ; elles ont des écoles normales et des écoles modèles pour former des instituteurs et des institutrices ; elles publient des livres qu’elles vendent au rabais, fournissent des mobiliers scolaires et publient des journaux d’éducation. Chacune de ces associations a son département, ses patrons et sa clientèle. La Société Nationale prend son appui dans l’église établie ; la Société des Écoles britanniques et étrangères s’en tient à la Bible sans acception de dogmes particuliers ; la Société Congréganiste appartient aux cultes dissidens et dessert les écoles libres ; les deux grandes Sociétés des Écoles du dimanche, après avoir pris l’instruction populaire au berceau, en secondent les développemens par une action puissante ; enfin les Sociétés bibliques et surtout la Société pour le Progrès des connaissances chrétiennes dominent, avec des fonds considérables, ce mouvement de l’éducation, multiplient les bons livres, répandent largement en Angleterre et dans toutes les contrées du globe la semence morale et religieuse. Voilà les ouvriers indépendans de ces salutaires travaux, les missionnaires infatigables de cette culture des intelligences. Ils ne tiennent leur mandat que d’eux-mêmes et n’y emploient d’autres ressources que les leurs ; ils obéissent aux plus nobles instincts que Dieu ait mis dans le cœur de l’homme, le désir de soulager la souffrance, d’aider la faiblesse, d’être les patrons avoués de la misère et de l’ignorance. Ils agissent dans la pleine liberté de leurs inspirations, avec d’autant plus de fruit qu’ils sont moins enchaînés, pouvant choisir l’heure, le sujet, le moyen, sans que la lettre d’un règlement paralyse leur effort ni que leurs actes soient renfermés dans des prescriptions impératives. Ne serait-il pas fâcheux que ces forces volontaires, douées de sentiment, perdissent le ressort qui les anime, et que le conseil officiel d’éducation, appuyé sur la dotation du trésor, absorbât peu à peu ou réduisît dans leur concours les associations d’hommes de bien qui ont pris la tâche quand elle était ingrate, y ont intéressé la générosité publique, et qui, les premiers à la peine, doivent rester les premiers à l’honneur ?

Faut-il, pour conclure, rapprocher l’état respectif de l’enseignement en France et en Angleterre ? Si l’on s’en tient aux chiffres, on a les apparences plutôt que la réalité ; en France, 65,000 écoles laïques ou religieuses avec 4 millions d’enfans contre 45,000 écoles en Angleterre avec 3,700,000 enfans. Les proportions se balancent ; mais, pour l’un et l’autre pays, il y a dans ces calculs beaucoup de fictions, de non-valeurs, de déclarations qui manquent de sincérité. Ce n’est d’ailleurs là qu’un des côtés de la question, et le moindre assurément. Le nombre des institutions n’est pas sans doute un signe à dédaigner ; il en est pourtant un autre plus sûr, c’est de voir comment elles agissent et quels sentimens elles inspirent aux populations. Aux fruits qu’elles portent, on reconnaîtra les meilleures. Le problème ainsi posé ne laisse pas à l’esprit toute sa liberté. On n’est pas bon juge quand on est partie, et on a tout aussi mauvaise grâce à se condamner soi-même qu’à condamner autrui. Tout ce qu’il est permis de dire sans vouloir trancher le différend, c’est que l’enseignement remis à un grand corps constitué qui confère les grades, favorise ou exclut, dispose des volontés et règle les actes, est une école d’obéissance, sujette, il est vrai, à des retours. Là au contraire où les modes d’instruire sont plus variés, livrés à un plus grand nombre de dévouemens, contenus par moins d’entraves, il y a plus de chances que les caractères s’élèvent, et qu’une plus grande place soit laissée aux sentimens de dignité et d’indépendance personnelles.


LOUIS REYBAUD, de l'Institut.