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L’Insurgé (Vallès)/11

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Charpentier (p. 99-108).

XI

J’ai entrepris l’histoire des vaincus de Juin. J’en ai retrouvé plusieurs, tous pauvres, mais presque tous dignes dans leur misère. Quelques-uns, seulement, ont été gâtés par les habitudes fainéantes des prisons, et laissent à la femme le poids du travail et le soin de nourrir le ménage.

Beaucoup de ces femmes ont été héroïques. Elles ont élevé la marmaille pendant que le père était à Doullens ou au bagne, se privant de tout pour que les petits citoyens ne manquassent de rien, dépensant autant de génie que de courage pour faire sortir de terre un métier, une industrie, un truc à pain. Et les moutards ont poussé — graine d’insurgés !


Quelques filles ont bien disparu, à l’âge où un ruban bleu affole et où la misère enlaidit. C’est la douleur des mansardes, où le proscrit n’a retrouvé que l’image fripée, salie, de l’enfant qu’il avait fait photographier, pour dix sous, un dimanche de foire, aux environs de Paris. Ç’avait été le diable pour la faire tenir tranquille ; il avait fallu que le papa l’embrassât dix fois, et lui recommandât d’être sage.

Elle l’avait été.

Depuis longtemps, elle ne l’est plus, et l’on ne sait où la retrouver. Elle n’ose revenir voir sa mère : elle craint que le vieux ne se jette sur elle.

— Non ! m’a dit l’une d’elle en sanglotant, j’ai trop peur de le voir pleurer !


Je vis dans ce monde en bourgeron, plus ému, certes, que je ne le fus jamais sous l’œil des explicateurs de Conciones, dans le monde des héros antiques. Leurs casques, leurs tuniques et leurs cothurnes m’avaient vite embêté.

Et voilà que dans le voisinage de mes camarades nouveaux, dans la fréquentation des simples, m’est venu aussi le dédain de la défroque jacobine.

Tout ce fatras de la légende de 93 me fait l’effet du tas de guenilles effrangées et déteintes que l’on vient offrir au père Gros, le chiffonnier, dans son échoppe de la rue Mouffetard, ouverte à tous les vents.


Il me fait l’honneur de m’inviter, de temps en temps, au repas de famille ; et je suis tout heureux de me sentir estimé et aimé, moi, le déclassé, par ce régulier de la hotte qui fait ajouter, pour le citoyen Vingtras, un morceau de lard, dans la marmite qui fume et sent bon parmi les odeurs de corroyage de la Bièvre.

Et il dit à la bourgeoise :

— Pas besoin de faire des économies, ma vieille, pourvu que l’on ait la pâtée de chaque jour…

Puis, se tournant vers moi :

— La vie est dure, c’est vrai ; mais ça nous console, nous, les ouvriers, de voir que des instruits comme vous passent du côté des prolétaires. Ah ! par exemple, vous me le promettez bien : si jamais il faut voir à retrouver le fusil, que j’ai enterré, le soir du 24 juin, derrière les Gobelins, vous viendrez à la soupe de la barricade tout comme à celle-ci, n’est-ce pas ?

Et la bourgeoise de répondre, avec un sourire grave :

— Oui, père, j’en suis certaine, monsieur sera avec les malheureux.


Moi, j’ai désigné un bout de flanelle rouge qui tirait la langue par la gueule d’un sac :

— Nous mettrons cela au bout d’une baïonnette.

— Ah ! jeune homme ! ce n’est pas la Marianne qui est tout, c’est la Sociale ! Quand nous l’aurons, on fera de la charpie avec les bannières !


La Sociale, la Marianne — deux ennemies !

Ils m’ont conté, ces vieux de Juin 48, que, dans les prisons où vinrent les rejoindre ceux du 13 juin 49, on menaça les nouveaux venus du regard et du geste, et l’on dressa des retranchements, dès le premier jour de l’arrivée. Il y eut des cognements de tête terribles, sous ce même bonnet de prison, quoique dans les cérémonies en commun, enterrements ou anniversaires, tous eussent à la boutonnière l’immortelle écarlate.

La haine subsista, implacable, entre les partis, saisissant tous les prétextes pour éclater. À propos d’un bout de jardinet mal enclos, d’une branche de fraisier dépassant la ligne de cailloux formant frontière, à propos d’un pied de capucines s’étirant entre deux cellules, on se jetait au nez les malheurs et les fautes de la Révolution !


J’ai beaucoup appris dans la gargote tenue par un ancien de Doullens, où tous mes débris d’insurrection viennent échouer, les soirs de grande paie ou les matins de chômage. Chacun arrive faire sa déposition, témoigner de ce qu’il vit aux heures tragiques, résumer ses souvenirs de la sinistre bataille.

Le beau parleur de la bande est un gaillard aux yeux gris d’acier, brillants et aigus, aux pommettes comme fardées de rouge, au front trop vaste, comme celui de quelques cabotins qui l’ont fait raser pour l’ennoblir, aux cheveux longs et tombant en rouleaux, à l’instar des saltimbanques — et des poètes.

Il ne lui manque que le cercle de cuivre qui retient les tignasses des acrobates, ou la couronne en papier des Jeux floraux.


On ne devinerait jamais que c’est un ex-menuisier qui fut condamné à perpétuité pour avoir, la serpillière au ventre, donné le coup de fion à la grosse étagère de pavés qui faisait le coin du Marché noir.

Pour le moment, le métier n’allant pas, il s’est fait courtier-placier et, s’il faut l’en croire, il gagne à peu près sa vie. Sa redingote bleue est propre ; il conserve pourtant la casquette.

— Ça épargne mon chapeau quand je ne vais pas chez les clients, dit-il. Et puis, camarade, je suis toujours un ouvrier : ouvrier voyageur au lieu d’être ouvrier à l’attache, voilà tout.


— Et Ruault, qu’est-ce qu’il devient ? Y a-t-il longtemps que tu ne l’as pas vu ?

— Non. Pourquoi ça ?

— Tiens, au fait, tu ne sais pas, on a raconté qu’il était mouchard.

— Parlons d’autre chose, eh ! les amis ! a interrompu le vieux Mabille. Tout le monde en serait, si l’on écoutait ce qui se dit ! Il n’y a qu’à saigner ceux pour qui c’est prouvé… ça en dégoûtera les autres !


Le père Mabille est un ancien ciseleur qui a perdu le tour de main de son état dans l’oisiveté cruelle de la détention, et qui s’est fait marchand des rues.

Mais, pendant les années de prison, il a étudié dans des bouquins empruntés à ses voisins de travée ; il a réfléchi, discuté, conclu. Son grand front ridé et dégarni raconte ses méditations ; ce vendeur d’éventails ou d’abat-jour — suivant la saison — a la face d’un philosophe de combat. S’il avait un habit noir sur le dos, on s’arrêterait devant ce haut vieillard et l’on saluerait sa tête grave.

— Qu’enseigne-t-il ? demanderaient les gens de la Sorbonne ou de la Normale.

Ce qu’il enseigne ? Sa chaire est ambulante comme sa vie ; elle est faite de la table sur laquelle il s’accoude, dans un cabaret pauvre, pour prêcher la révolte aux jeunes, ou d’un tonneau enlevé à la barricade et mis debout, pour qu’il y monte et harangue de là les insurgés.


Pas mal de ceux que je vois en vêtements misérables, beaucoup de ces crève-la-faim ont lu Proudhon et pesé Louis Blanc.

Chose terrible ! au bout de leurs calculs, à l’extrémité de leurs théories, c’est toujours une sentinelle d’émeute qui se tient debout !

— Il faut encore du sang, voyez-vous !

Et pourquoi ?

Pourquoi ces hommes qui vivent de rien, qui ont besoin de si peu, pourquoi ces espèces de vieux saints à la longue barbe et aux yeux doux, qui aiment les petits enfants et les grandes idées, imitent-ils les prophètes d’Israël, et croient-ils à la nécessité du sacrifice, à la fatalité de l’hécatombe ?


Une gamine de huit ans s’était, l’autre jour, coupé le doigt — un farouche à poitrail velu s’est évanoui. Il fallait voir comme tout ce gibier de prison d’État s’est mis à consoler et à embrasser la fillette ! L’un a fait un poupon de linge, l’autre a été acheter une poupée d’un sou. Ce sou-là était pour son tabac, il n’a pas fumé de la soirée. Et l’on a lié le chiffon autour du bobo, avec plus d’émotion qu’on n’en eût eu à bander la plaie d’un combattant, affreusement mutilé dans une ambulance de carrefour.


Le garçon aux yeux aigus a voulu faire un livre. Il écrit ; je m’en doutais.

— Oui, j’ai noté ce que j’ai vu à Toulon. J’en ai deux cahiers gros comme ça. Je vous les montrerai, si vous voulez venir à la maison.

Nous avons pris rendez-vous.

— Vous allez voir ma femme, c’est la fille de Pornin, la Jambe de bois.


Une créature frêle et mince, gracieuse et triste — triste jusqu’à la mort ! — de la distinction, et une mélancolie sans nom, venant on ne sait d’où, reflet d’un mal incurable et caché ! Les cheveux sont gris, d’un gris qui trahit une mue de chagrin ; quelque révélation douloureuse a dû, un soir, jeter de la cendre sur cette tête jeune, faner ce visage tendre, et le griffer de ces rides fines comme des fils de soie.


Elle a à peine répondu au bonjour banal de son mari, et m’a accueilli presque avec douleur.

Je lui ai parlé de son père, cette fameuse Jambe de bois qui eut sa minute de résonance dans l’histoire intime des événements de Février.

— Oui, je suis fille de Pornin. Mon père était un honnête homme !

Elle a répété cela plusieurs fois : « un honnête homme ! » l’œil baissé, serrant, ses petits bras sur sa poitrine, écartant sa chaise, me semblait-il, pour que l’autre ne la frôlât pas en allant et venant par la chambre, à la recherche de son manuscrit.


À la fin, il s’est frappé le front et a dit :

— Je me rappelle maintenant, c’est en bas.

Il est descendu — à pas de loup — courbant l’échine, le pied traînant, le geste gauche, mais sa prunelle luisant toujours et perçant l’ombre de l’appartement endormi dans le crépuscule.

Les persiennes étaient restées closes ; elle n’avait point levé le crochet quand nous étions entrés, on aurait dit qu’elle ne voulait pas qu’on vît la couleur de ses paroles.


Pendant que nous étions seuls, elle n’a prononcé qu’un mot :

— Est-ce que vous êtes d’un complot avec mon mari ?

— Je ne conspire pas.

Elle ne répondit rien, et nous demeurâmes muets, dans l’obscurité.


Il revint avec ses cahiers.

— Ce n’est pas rédigé comme par un écrivain de profession, mais il y a beaucoup de souvenirs. Tirez-en profit pour votre travail. Imprimez seulement mon nom, afin que l’on voie que les condamnés au bagne de Juin n’étaient ni de si grands ignorants, ni de si grands scélérats qu’on l’a prétendu.

Elle a relevé ses paupières, et son œil a dirigé vers l’homme une lueur froide qui m’a glacé au passage, tandis qu’il me reconduisait en étouffant sa marche et sa voix comme dans une maison où il est défendu de parler parce qu’il y a une agonie — ou un cadavre.


Je suis descendu dans Paris, par des rues discrètes et noires, le cerveau hanté d’idées troubles, me demandant quel était le drame qui se jouait entre ces deux êtres.

— Ah ! vous y êtes allé, alors, me dit le vieil échappé de Doullens. Sa femme y était-elle ? Une courageuse, celle-là ! Je l’ai vue à l’œuvre quand elle était jeune fille… fine comme une mouche et gaie comme une alouette ! Il a plus de chance qu’il n’en mérite.

— Ah ! certes, oui ! Mais n’a-t-on pas dit de lui ce qu’on a dit de Ruault : qu’il était de la rousse ?

— Pas possible ! Elle le prendrait par les moustaches et nous l’amènerait, toute petiote qu’elle soit, après l’avoir souffleté. Elle le donnerait à Mabille pour qu’il le saigne ! N’est-ce pas, Mabille ?

— Oui. À moins qu’elle n’ait trop honte ; ou qu’elle l’aime… ça s’est vu !


Quelqu’un est entré.

— De qui donc parlez-vous là ?

— De Largillière.