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L’Insurgé (Vallès)/28

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Charpentier (p. 291-303).

XXVIII

La liste de la Commune est sortie, en vingt morceaux, de vingt quartiers de Paris.

Je suis un des trois élus de Grenelle.


C’est que j’ai été jadis petit employé dans la bicoque de la mairie ; c’est qu’on m’y a vu, au bureau des naissances, pâlir et écraser des larmes, quand le nouveau-né était apporté dans une blouse qu’avait enlevée de ses épaules le père misérable, grelottant sous le froid de l’hiver. J’en avais connu qui en moururent, et j’étais allé à leur enterrement.

On se l’est rappelé, dix ans après. Mon nom, jeté par un de ces pères venus en bras de chemise sous la neige, a été ramassé et porté comme l’enfant dans le bourgeron des ouvriers.


— Te voilà content, j’espère !

— Oui, content que le peuple ait pensé à moi. Mais cette nomination-là, tu entends bien, c’est la condamnation à mort !

— Sérieusement, tu crois qu’on y laissera sa peau ?

— Guillotinés ou fusillés, au choix ! Si nous sommes fusillés, nous aurons de la veine.

— Brrr !… ça fait tout de même froid dans le dos, l’idée d’avoir le cou coupé !

Il n’a pas l’air enchanté de la perspective non plus, le camarade ; seulement, il garde au fond de lui-même l’espérance que je cabotine et que je la lui fais à l’hécatombe.

Allons, il faut me rendre à mon poste.


— Où siège la Commune, s’il vous plaît ?

Je demande cela à tous les échos de l’Hôtel-de-Ville. Je traverse des salles vides, des salles pleines, sans qu’on puisse me renseigner.

Je rencontre des collègues qui ne sont pas plus avancés que moi, mais qui sont plus en colère. Ils se plaignent du Comité central, qui a l’air de se moquer d’eux et leur fait faire le pied de grue devant des portes closes.


Enfin, nous avons trouvé !

C’est dans l’ancien local de la Commission départementale qu’on a allumé les lampes, et que nous allons délibérer.

On cherche sa place, on cherche ses amis, on cherche son attitude et son accent.

La voix ne sonnera point ici comme dans les salles de bal, faites pour les coups de grosse caisse ou les coups de gueule — il n’y a pas l’acoustique des tempêtes oratoires.

Le parleur n’aura point le piédestal de la tribune, du haut de laquelle on laisse tomber son geste et son regard.

Dans cet amphithéâtre à gradins chacun causera de son banc, debout, dans la demi-lune de sa travée. D’avance, la déclamation a du plomb dans l’aile !

Il faudra des faits, non des phrases ! — la meule de l’éloquence qui écrase du grain, et non le moulin que le vent des grands mots fait tourner !


Quand tous ont été casés, que la Commune a eu pris place, il s’est fait un grand silence.

Mais, tout à coup, j’ai eu le tympan écorché. Un individu, placé derrière moi, vient de se lever et agitant, comme un pianiste allemand, de longs cheveux plats qui graissent le collet de sa redingote, roulant des yeux mourants derrière les verres de son lorgnon, il proteste, d’un accent fébrile, contre ce que vient de dire je ne sais qui.


Ce je ne sais qui est peut-être moi, qui ai demandé comment les élus de Paris qui étaient en même temps députés à Versailles allaient manigancer leur petite affaire.

Il faut savoir à quoi s’en tenir, pourtant.

L’homme à la tignasse en saule a déclaré que, devant des sommations faites sur ce ton, il se retirait. Il a jeté son paletot sur son bras, et il est sorti en faisant claquer la porte !


C’est commode, cela !

Mais est-ce que j’ai songé à partir, en secouant la poussière de mes souliers, quand j’ai vu, clair comme le jour, que nous serions dévorés, nous autres, par la majorité des Jacobins ?

Plus le danger est grand, plus le devoir de rester est sacré !

Pourquoi ne demeure-t-il pas à la disposition de ceux qui l’ont nommé, ce Tirard, afin de les représenter et de les défendre ?


— Je vais rejoindre le Gouvernement ! Allez-vous m’arrêter ? a-t-il crié avec des regards furibonds sous ses conserves.

Eh non ! on ne t’arrêtera pas ! Tu le sais bien, lâcheur ! toi qui n’as pas même le courage de suivre des yeux Paris en fièvre. D’autres donneront peut-être leur démission, mais continueront à vivre sur le pavé d’où a jailli la Révolution, au risque d’être dévorés par elle !… Bon voyage !


Que s’est-il passé encore ce jour-là ? Rien. Séance d’installation !

Mais, en sortant, quelqu’un s’approche de moi.

— Vous avez vraiment fait de la peine à Delescluze, tout à l’heure. Il se figure que vous l’avez visé, désigné même, pendant que vous parliez de ceux qui hésitaient entre Paris et Versailles.

— Et il est furieux ?

— Non, il est triste.

C’est vrai, son masque n’est plus creusé par le pli du dédain ; il y a dans ses yeux de l’inquiétude, et sur ses lèvres détendues de la mélancolie !


Il est dérouté dans ce milieu de blousiers et de réfractaires. Sa République, à lui, avait ses routes toutes tracées, ses bornes milliaires et ses poteaux, sa cadence de combat, ses haltes réglées de martyre.

On a changé tout cela.

Il s’y perd et rôde, sans autorité et sans prestige, dans ce monde qui n’a encore ni un programme, ni un plan — et qui ne veut pas de chef !

Et lui, le vétéran de la révolution classique, le héros de la légende du bagne qui, ayant été à la peine, voulait aussi être à l’honneur, et se croyait droit à deux pouces de socle, voilà qu’il se trouve au ras du sol, et qu’on ne le regarde pas davantage, et qu’on l’écoute peut-être moins que Clément, le teinturier, qui arrive en galoches de Vaugirard.


Je me sens pris d’une respectueuse pitié devant ce chagrin qu’il ne peut cacher. On souffre à le voir essayer de faire les enjambées doubles pour suivre le pas accéléré des fédérés : sa conviction s’essouffle et saigne, à rejoindre la Commune en marche.

Cet effort est toute une confession, une pénitence, un aveu muet et héroïque de trente ans d’injustice vis-à-vis de ceux qu’il accusait d’être des trouble-fête, voire des traîtres, parce qu’ils allaient plus vite que son comité de Vieux de la montagne.


De son cœur, jusqu’alors bronzé par la discipline, ont jailli de vraies larmes, qu’il a étouffées, mais qui sont allées tout de même mouiller le métal de son regard et rouiller sa voix, quand il m’a remercié de l’explication que je lui ai portée, avec les égards qu’un jeune doit à un ancien qu’on a, sans le vouloir, blessé… et fait pleurer.


Terribles, les sectaires ! Conscrits ou grognards, marguilliers de la Convention ou démocsocs de l’Église.


Vermorel : un abbé qui s’est collé des moustaches ; un ex-enfant de chœur qui a déchiré sa jupe écarlate en un jour de colère — il y a un pan de cette jupe dans son drapeau !

Son geste garde le ressouvenir des messes servies, et son air de jeunesse ajoute encore à la ressemblance.

On voit, en effet, derrière les processions de province, de ces grands garçons montés en graine, avec une tête mignonne, ronde et douce sous la calotte coquelicot, qui effeuillent des roses ou secouent l’encensoir en avant du dais où le prélat donne la bénédiction.

Le crâne de Vermorel appelle le petit couvercle pourpre, quoiqu’il y ait mis le bonnet phrygien.

Il zézaie presque, ainsi que tous les benjamins de curé, et sourit éternellement, du rire de métier qu’ont les prêtres — rire blanc dans sa face blanche, couleur d’hostie ! Il porte, sur tout lui, la marque et le pli du séminaire, cet athée et ce socialiste !


Mais il a tué, de son éducation religieuse, ce qui sent la bassesse et l’hypocrisie ; il a arraché, en même temps que ses bas noirs, les vices de dessous des dévots, pour en garder les vertus féroces, l’énergie sourde, la tension vers le but, et aussi le rêve inconscient du supplice.

Il est entré dans la Révolution par la porte des sacristies, comme un missionnaire allant au-devant de la cangue en Chine ; et il y apportera une ardeur cruelle, des besoins d’excommunier les mécréants, de flageller les tièdes — quitte à être, lui-même, percé de flèches, et crucifié avec les clous sales de la calomnie !


Lisant tous les jours son bréviaire rouge, commentant, page par page, sa nouvelle Vie des Saints, préparant la béatification de l’Ami du peuple et de l’Incorruptible, dont il publie les sermons révolutionnaires, et dont il envie tout bas la mort.

Ah ! qu’il voudrait donc périr sous le coup de couteau de Charlotte ou le coup de pistolet de Thermidor !


Nous bataillons quelquefois là-dessus.

Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine !

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, quand elles menacent la bedaine de Ledru, la face vile de Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan… mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien et fends, comme l’oreille d’un cheval de réforme, la boutonnière de l’habit bleu barbeau où fleurit le bouquet tricolore, le jour de la fête de l’Être suprême.


Dire que c’est pour cela peut-être que, sans le dire ou sans le savoir, Vermorel défend le tueur d’Hébert et de Danton !… parce que les défroqués ne font que changer de culte et que, dans le cadre de l’hérésie même, ils logent toujours des souvenirs de religion ! Leur foi ou leur haine ne fait que se déplacer ; ils marcheront, s’il est utile, comme les jésuites — leurs premiers maîtres ! — par des chemins de scélérats, au but qu’ils ont juré d’atteindre.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingt-treize. Il était capable d’être le Sixte-Quint d’une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche !


Parfois une rancœur lui prend.

Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite ; et, ne pouvant frapper ou être frappés sur les marches de quelque Vatican de faubourg, en plein soleil, ils se dévorent les poings dans l’ombre, ces déserteurs de la chaire ! Ayant ruminé la vie éternelle, ils agonisent de douleur dans la vie étroite et misérable.

Le spleen ronge, avec la gloutonnerie d’un cancer, la place où jadis ils croyaient avoir une âme, et fait monter la nausée du dégoût jusqu’à leurs narines, qui palpitèrent aux odeurs d’encens. Faute de ce parfum, il leur fallait le parfum de la poudre… or, l’air n’est chargé que de torpeur et de couardise ! Ils se débattent quelque temps encore ; un beau soir, ils avalent du poison pour crever comme les bêtes — qui n’ont pas d’âme !


C’est ce qu’il a fait, lui, jadis !

Il s’est donné six mois. Il a essayé de dépenser sa fièvre, de distribuer son mal, successivement éditeur, marchand de livraisons, romancier, courriériste du Quartier-Latin, lâchant un livre sur Bullier, fondant une gazette de semaine, puis écrivant un roman : Desperanza. Son activité a mordu à tout, et s’y est cassé les dents. Alors, il a acheté une drogue qui tue, a voulu mourir… puis s’est cramponné à l’existence, ayant rendu un peu de sa tristesse dans le vomissement de l’arsenic.


On dit que l’amour a été pour quelque chose dans cette tentative.

L’amour, non ! — Une femme, peut-être.


Ce vouleur terrible, ce travailleur à outrance, se bat nuit et jour avec une créature qui est sa compagne de foyer et de lit !

Sa tête, faite pour les grandes blessures, — plaie de barricade ou saignée d’échafaud ! — se montre quelquefois griffée et ridicule. Une mégère le tient sous ses ongles et l’escorte de ses injures, en pleine rue.

Il doit se passer chez lui des scènes affreuses : la gouvernante de cet abbé laïque l’assassine à coups d’épingle. Il aime peut-être cet envoûtement, ayant la nostalgie du cilice entrevu, la soif du vinaigre — offert au bout d’un balai de ménagère, faute de la lance du Golgotha !


Il n’a jamais entendu frissonner une source, jamais regardé babiller un oiseau — portant son ciel en soi, jamais il n’a contemplé l’horizon pour y suivre une nuée folle, une étoile d’or, le soleil mourant.

N’aimant pas la terre, il s’irrite de m’y voir enfoncer mes pieds, comme si je transplantais un arbre, chaque fois que je trouve une prairie qui ressemble à un lambeau de Farreyrolles.

Il n’admet le sol qu’à la façon d’un échiquier sur lequel il y a des fous à conduire, des cavaliers à désarçonner, des rois à faire mat. Il ne voit les fleurs que si elles sont dans la gueule des fusils, avant le tir ; et il écoutera le bruit des feuilles quand il en poussera aux hampes des drapeaux !


Aussi me méprise-t-il. Il me tient pour un poète et m’appelle un fainéant, parce que j’écrivais mes articles, même de combat, là-bas, à la campagne, dans un bateau, au fond d’une crique sous les saules, et que le soir je restais, les coudes à la fenêtre, devant un champ où il n’y avait, pour faire relief dans l’ombre, que le squelette d’une charrue — dont le soc jetait parfois, sous la lune, des éclairs de hache.


Combien ils sont plus simples, ceux qui sont du peuple pour de bon !


Ranvier. Un long corps maigre au haut duquel est plantée, comme au bout d’une pique, une tête livide, qu’on croirait coupée s’il baissait les paupières.

Cette tête-là semble avoir déjà perdu tout son sang, le long du mur aux fusillades ou dans le panier du bourreau ; les cheveux même retombent comme la chevelure emmêlée d’un supplicié ; les lèvres sont blanches et gardent, au coin, la moue de détente des agonies.


Telle est, au repos, la physionomie de Ranvier — destiné par sa précoce pâleur au martyre, portant d’avance la marque d’une vie de douleur et d’une fin tragique !

Mais qu’il ouvre la bouche et qu’il parle, un sourire d’enfant éclaire son visage et la voix, éraillée par la phtisie, est sympathique, avec son reste d’accent berrichon et son arrière-goût de lutrin. Il a dû entonner les vêpres, dans son village, quand il était jeune, car il a conservé un peu de la mélopée du répons, au fond de sa gorge brûlée par l’air vicié des villes.


Il a été petit patron ; la faillite lui a mangé ses quelques sous. Il n’en parle jamais, capable de croire qu’il a entaché le blason du parti — mais la blêmeur qui lui enfarine la face est peut-être venue le matin où le syndic a prononcé la déchéance.

Ceux qui le connaissent savent qu’il en souffre… mais combien savent également qu’il a été et qu’il est un homme de bien et d’honneur !

Sobre, buvant des sirops — le grand cadavre ! — pour trinquer avec les buveurs de vin ; mangeant mal pour laisser sa part aux autres ; pouvant à peine, en passant les nuits, arriver à nourrir six enfants qui poussent autour de lui, sans mère.


Elle est morte, après avoir été l’éducatrice de son mari — femme de cœur vaillant à qui les petits qui sont là doivent une éternelle reconnaissance pour son dévouement ; et aussi, peut-être, l’éternelle détresse, pour le levain de colère sociale qu’elle fit fermenter dans leur cœur, leur prêchant la solidarité avec les humbles et le droit de révolte des meurtris, même du haut de son grabat d’agonie !

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