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L’Insurgé (Vallès)/3

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Charpentier (p. 23-31).

III

Il fait lugubre dans ma chambre, une chambre de trente francs qui a vue sur un boyau de cour où, au-dessus d’un tas de débris, est juché un pigeonnier dont les roucoulements me désespèrent.

Je n’entends guère que cette musique irritante, et les sanglots d’une femme qui occupe, près de moi, un cabinet sombre qu’elle n’arrive pas à payer, et qui se lamente — institutrice à cheveux gris dont on ne veut plus et qui cherche des leçons à dix sous.

La malheureuse ! Je l’ai rencontrée l’autre soir qui, pour ce prix-là, offrait à des garçons de salle du Val-de-Grâce ses caresses de vieille et entrouvrait sa robe pour laisser prendre ses seins.


J’aurais voulu partir : il me semble qu’il passe à travers la cloison une odeur qui empoisonne ma pensée !

Il a bien fallu rester, cependant, et ne point donner congé, car j’aurais dû débourser pour rien une quinzaine. Or, j’ai réglé ma vie — le livre de comptes est là, près du livre de souvenirs — mon budget est inexorable. Je n’ai qu’à courber la tête sur le papier et à me bourrer les oreilles de coton, pour rester sourd aux hoquets de douleur de la voisine et aux ronrons de tendresse des tourterelles.


L’une d’elles va souvent, sur la fenêtre du cabinet, chercher un peu de pain qu’y émiettent les mains de la pauvresse, des mains qui sentent encore la sueur d’amour des infirmiers.

Au collège, la colombe était l’oiseau des voluptés et se rengorgeait sur l’épaule des déesses et des poètes. Ici, elle fait la belle et s’aiguise le bec contre les vitres d’une pierreuse. Gemuere palumbæ.


Je me lève à six heures, j’enveloppe mes pieds dans un restant de paletot, parce que le carreau est froid, et je travaille jusqu’au moment où il faut se diriger vers la mairie.

Je reviens à la besogne de cinq à huit heures seulement, pas plus tard. Le soir me fait peur, dans ce taudis de la rue Saint-Jacques, tout près de l’ancien Carrefour de la guillotine, tout contre l’Hôpital militaire, tout proche de l’Hôtel des Sourds-Muets. Les alentours manquent de gaîté, vraiment !


— Mais en te mettant à la croisée, tu peux voir le Panthéon, où tu iras dormir un jour si tu deviens un grand homme, m’a dit, en ricanant, Arnould, qui est venu me voir.

Je ne crois pas au Panthéon, je ne rêve pas le titre de grand homme, je ne tiens pas à être immortel après ma mort — je tiendrais seulement à vivre de mon vivant !


Je commence à y arriver, mais il fait encore bien sale et bien triste sur le chemin.

La femelle d’à côté s’est enhardie ; elle se soûle, maintenant, et amène des hommes qui boivent avec elle.

Un jour, un de ces pochards a refusé de cracher au bassinet et a voulu la battre ; elle a appelé au secours.

C’est moi qui ai tordu le poignet de l’ivrogne — il avait ramassé un couteau sur une assiette à fromage, et allait frapper le ventre de la femme. Je l’ai poussé jusqu’à la porte de l’allée, que j’ai refermée sur lui, et contre laquelle il a cogné plus d’un quart d’heure, en criant : « Viens-y donc, le mangeur de blanc ! »

Du coup, on a chassé l’institutrice « qui payait bien, tout de même, depuis deux semaines », a dit la logeuse avec une nuance de regret. Et il n’y a plus que les ramiers qui s’aiment et font leurs crottes devant ma fenêtre, ne trouvant plus de pain sur l’autre.


Mon travail n’avance guère, pourtant. C’est qu’aussi il gèle dans cette chambre, et qu’il est long à faire flamber, mon tas de houille ! Je grelotte, en brûlant des allumettes, et si j’ai le courage de m’asseoir devant ma table, sans feu dans la cheminée, peu à peu le frisson vient et la pensée s’en va.

J’ai longtemps réfléchi. Je suis allé à Sainte-Geneviève chercher, dans les livres, des procédés d’allumage qui puissent me sauver des longues stations en chemise, devant le foyer plein de fumée et non de flammes, avec la fraîcheur du matin sur mes jambes nues.

Mais j’ai échoué, et le vent est au nord. Je ne fais rien depuis huit jours — que prendre des notes au crayon, en sortant à peine mes bras du lit.


J’ai essayé d’aller écrire à la bibliothèque. Mais, si j’ai trop froid ici, là-bas j’ai trop chaud. Mes idées s’amollissent et se décolorent, comme la viande rouge au fond de la marmite, dans cette atmosphère d’une moiteur pesante, et je roupille sur mon papier blanc. Un invalide vient me réveiller insolemment.

N’arriverai-je donc pas à attaquer mon livre avant le printemps ?


Eh bien, si ! Je ferais plutôt faillite ! Je sors de la maison Dulamon et Cie, à laquelle j’ai été présenté par un ancien collègue de mon père, qui vend du latin aux enfants.

Nous avons fait marché pour une robe de chambre avec capuchon, cordelière et traîne, en drap de couvent. On doit me la livrer dans une semaine, contre moitié — prix convenu, l’autre moitié payable à la fin du mois prochain. En tout : soixante francs.

Je flâne jusqu’au jour de la réception.

La voici !

— Prenez vos trente francs !

L’homme les a empochés, et a filé. Moi, je me carre dans mon froc de laine.


Ah ! bourgeois qui l’avez taillé, mercier qui l’avez vendu, vous ne savez pas ce que vous venez de faire ! Vous venez de donner une guérite à la sentinelle d’une armée qui vous en fera voir de dures !

Si cette houppelande n’avait point été bâtie, je lâchais pied, peut-être, en face de l’âtre noir, je fuyais ma cellule glacée, je jetais le manche après la cognée — je n’écrivais pas mon livre !


Le moment de l’échéance approche ! Nous sommes au 22, c’est pour le 30 !

J’ai profité de ce que c’était dimanche et de ce que je n’allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.

Vite, relisons-nous !… Des ciseaux, des épingles ! Il faut retrancher ceci, ajouter cela !

J’ai jeté de l’encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noirs sur l’œil, ou comme des bleus sur le nombril ! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles ; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages — on dirait les mémoires d’un chiffonnier assassin !


C’est que le mercier n’attendra pas ! Il ira me relancer à la mairie, montrera mon billet, criera, et je serai destitué. Car je suis fonctionnaire, maintenant, et je dois faire honneur à ma signature, sous peine de compromettre le gouvernement, qui ne me donne pas quinze cents francs par an pour que je vive en bohème.

Il est trois heures. J’entends carillonner les vêpres. Pas un bruit dans la maison — que la toux d’un poitrinaire qui finit de cracher son dernier poumon.

Oh ! que c’est affreux d’être obscur, pauvre, isolé !


Le quart, la demie !

J’étais resté la main sur mes yeux pour les empêcher de pleurer. Mais il ne s’agit pas de rêvasser. Et ma dette !

Il s’agit de me rendre chez le rédacteur en chef du Figaro, de pénétrer dans son foyer. On ne le trouve pas au journal, à la sortie du bureau, pendant la semaine ; et, d’ailleurs, on n’écoute guère les inconnus, dans ces endroits-là.

Me recevra-t-il ? n’est-ce point son jour de repos ? On dit qu’il aime ses enfants, et qu’il veut les embrasser tranquillement, sans être importuné pendant ses vingt-quatre heures de vacances.

Ah ! tant pis !


Comme mes jambes flageolent en montant l’escalier !

Je sonne.

— M. de Villemessant ?

— Il n’y est pas. Monsieur est parti depuis une semaine pour la campagne et ne reviendra que dans quinze jours.

Absent !… Mais alors je suis perdu !


La bonne a dû lire mon désespoir sur ma figure.

Elle voit, d’ailleurs, le bout de mon manuscrit roulé, crispé, qui a l’air de se tordre de douleur au fond de ma poche.

Elle ne ferme pas la porte, et se décide enfin à me dire qu’à défaut de Villemessant son gendre est à la maison, que si je veux donner mon nom elle le fera passer, et, que même, elle remettra ce que j’apporte.

En disant cela, elle désigne du coin de l’œil l’article, qui ressemble à un hérisson, avec ses épingles de raccord. Je le sors, et le lui fais prendre par le ventre, pour qu’elle ne se pique pas. Elle rit, d’un air compatissant, et part — en le tenant à bras tendu.

On me laisse seul pendant un quart d’heure, au moins. Enfin la porte s’ouvre :

— Mais ça mord, votre copie, cher monsieur ! dit un gros homme chauve, en secouant ses doigts en saucisses.

Je m’excuse en balbutiant :

— N’importe ! J’ai vu le titre, j’ai lu dix lignes, ça mordra sur le public aussi ! Nous publierons cela, jeune homme ! Par exemple, il faudra attendre quelque temps ; c’est long en diable !


Attendre ? Ma foi, je lui explique que je ne peux pas attendre.

— J’ai une perte de jeux à régler demain, et c’est pourquoi j’ai osé venir tout droit ici…

— Tiens, tiens ! vous pelotez donc la dame de pique ? Est-ce que vous tirez à cinq ?

Je ne sais pas ce que c’est de tirer à cinq ; mais il faut bien répondre quelque chose, et d’une voix caverneuse je dis :

— Oui, Monsieur, je tire à cinq.

— Cristi ! vous avez de l’estomac !

Beaucoup trop ! je m’en suis aperçu souvent ; les jours de jeûne surtout.

— Tenez, Voilà un mot pour le caissier. Présentez-le-lui demain, on vous donnera cent francs. C’est le grand prix, mais votre article a du chien ! au revoir !


Du chien ?… Peut-être bien !

Je n’ai pas regardé, comme on l’enseigne à la Sorbonne, si ce que j’écrivais ressemblait à du Pascal ou à du Marmontel, à du Juvénal ou à du Paul-Louis Courier, à Saint-Simon ou à Sainte-Beuve, je n’ai eu ni le respect des tropes, ni la peur des néologismes, je n’ai point observé l’ordre nestorien pour accumuler les preuves.

J’ai pris des morceaux de ma vie, et je les ai cousus aux morceaux de la vie des autres, riant quand l’envie m’en venait, grinçant des dents quand des souvenirs d’humiliation me grattaient la chair sur les os — comme la viande sur un manche de côtelette, tandis que le sang pisse sous le couteau.


Mais je viens de sauver l’honneur à tout un bataillon de jeunes gens qui avaient lu les Scènes de Bohème et qui croyaient à cette existence insouciante et rose, pauvres dupes à qui j’ai crié la vérité !

S’ils en tâtent encore, de cette vie-là, c’est qu’ils ne seront bons qu’à faire du fumier d’estaminet ou du gibier de Mazas ! À l’issue de leurs trente ans, ils seront happés au collet par le suicide ou la folie, par le gardien d’hospice ou le gardien de prison, ils mourront avant l’heure ou seront déshonorés à leur moment.


Je ne les plaindrai pas, moi qui ai déchiré les bandages de mes blessures pour leur montrer quel trou font, dans un cœur d’homme, dix ans de jeunesse perdue !