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L’Insurgé (Vallès)/33

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Charpentier (p. 345-358).

XXXIII

Il fait grand soleil, un temps doux !

Dans les rues calmes où nous nous engageons, des bouts de treille pendent par-dessus les murs sur les moellons des barricades. Des pots de fleurs couronnent la crête des digues de pierre.

La Seine roule, scintillante et bleue, entre les quais déserts, mais tout inondés de lumière.


Dès la rivière traversée, la résistance prend un aspect robuste. À chaque tas de pavés est attachée une poignée d’hommes qui nous saluent, et qui répondent a nos mauvaises nouvelles :

— Par ici, on aura peut-être plus de chance… Et puis, tant pis !… On fera ce qu’il faudra, voilà tout !

Et les sentinelles se rassoient, avec des airs de paysans qui se reposent vers midi, et à qui l’on a porté la soupe dans les champs.

Des robes à côté des vareuses, des petites blouses aussi. La bourgeoise et le moutard sont venus avec du bouillon et un rata ; on a mis la nappe sur la dure.

Nous offrons quelques rasades. Ils disent : « Pas trop ! » Nous n’en avons pas trouvé un qui eût un grain, un vrai grain, parmi tous ceux avec qui l’on a voulu trinquer.


Place Voltaire. Mairie du XIe.

La Commune siège en ce moment.

— Où donc ?

— Là-haut, dans la grande salle.


C’est faux ! la Commune ne siège pas !

Tout le monde est mêlé, officiers, simples gardes, porteurs de képis à un ou plusieurs filets, ceintures à glands blancs ou à glands jaunes, membres de chez nous ou du Comité Central — et c’est tout ce monde qui délibère.

Un lieutenant, debout sur une table, demande qu’on établisse un cordon d’outranciers autour de l’arrondissement et qu’il soit décrété que personne ne le franchira.

— Il y a déjà des désertions, crie-t-il d’une voix menaçante ; il y en aura encore…

Et étendant la main du côté d’une porte où quelques galonnés s’étouffent :

— Douze balles pour qui voudra fuir !

La prise de Montmartre a exaspéré les plus sages, et semé le vent du soupçon.

Montmartre, qui devait être armé pour la lutte jusqu’aux dents, Montmartre que ne laissait pas approcher l’état-major du quartier, sorti on ne sait d’où, Montmartre, dont le Délégué à la Guerre éloignait lui-même les pékins, Montmartre a été livré, vendu ! — les munitions n’étaient pas de calibre, les pièces ne tenaient pas sur leurs jambes, des mots d’ordre menteurs avaient été donnés… le drapeau tricolore flotte sur la butte !


Cette trahison a décapité la défense. Elle a aussi culbuté dans la mort tous ceux sur qui, depuis deux jours, s’est abattue la poigne d’un fédéré ou contre qui s’est levé le pouce d’une femme — dans ce cirque ourlé de sang d’où le César nabot est parti et où il veut rentrer.

Il n’a pas ménagé le boursicot de la République pour avoir raison des républicains : il faut bien qu’il ait présenté le mulet chargé d’or pour que certaines issues aient été ouvertes, pour que le Mont sacré qui avait vomi Vinoy et gardé deux généraux ait été violé si vite par les soldats !


Des suspects ont déjà passé devant nous, roulés par la foule ; nous avons plongé dans le flot, mais sans pouvoir repêcher l’individu !

L’un a été crâne. Il avait fait feu d’une fenêtre ; il s’en est vanté au dernier moment, et est tombé en hurlant : « À bas la Commune ! »

L’autre s’est défendu d’avoir trahi, et a demandé à être conduit auprès des autorités. Il parle en rentier du Marais.

— Je ne me suis jamais occupé de politique !

— C’est pour cela que je te tue ! a répondu un combattant qui avait reçu dans la patte gauche une balle, une heure avant, mais qui, de la patte droite, a braqué son revolver sur celui qu’on traînait.

Et il allait tirer, quand on a décidé qu’on ne pouvait pourtant pas exécuter sans preuves, et qu’il fallait mener l’autre au Salut public, comme il le réclamait en pleurant.


— Ceux du Comité le laisseront… aussi sûr que j’ai cinq doigts de perdus ! a grogné le blessé en agitant son moignon ganté de rouge. Les gens qui ne s’occupent pas de politique !… Mais ce sont les plus lâches et les plus coquins ! Ils attendent, ceux-là, pour savoir sur qui ils baveront ou qui ils lécheront, après la boucherie !

Et il a couru, blême de rage, vers l’escorte du prisonnier — perdant en route les chiffons qui entouraient sa plaie et ne les ramassant pas, déposant seulement sa main, comme un gros caillot de sang, dans la poche de sa vareuse.


Terrible à voir, cette noyade d’un homme dans des vagues humaines !… Il lève quelquefois la face au-dessus du tourbillon, comme un noyé, et regarde le ciel… Le dernier même en appelait à Dieu ! Mais un coup de poing ou un coup de crosse l’atteint, et il sombre de nouveau pour reparaître encore, la tête meurtrie et ballottant sur le col !


— S’il n’était pas coupable, pourtant !

— Est-ce que la police prend des mitaines pour assommer ses victimes ? Est-ce que la justice regarde à deux fois si le prévenu a vraiment fait ce dont on l’accuse… quand elle envoie en cour d’assises, après le ligotage, après le passage à tabac, après le Dépôt, après Mazas, des innocents que le jury acquitte ? Et quand il les condamne donc !… Alors c’est la camisole de force, la toilette, l’échafaud — ou le bagne !

Il s’est interrompu pour se mettre à compter, fiévreusement, les cartouches de sa giberne !


Varlin arrive en char à bancs.

— Tu ne sais pas où j’ai pris ce carrosse ? C’est la voiture du bourreau.


— De quoi causez-vous donc ?

Près de lui, dans un groupe qui crie et gesticule, j’ai reconnu Malezieu le forgeron.

— De Dombrowski. Figure-toi que c’est moi qui l’ai arrêté à Saint-Ouen. Je croyais qu’il voulait s’échapper. On s’y serait trompé à moins, vois-tu ! Des chevaux sellés dans un coin, ses aides-de-camp regardant du côté des Prussiens !… Ah ! il ne prenait pas le chemin de Paris, sûr ! lui qui devait se faire tuer si bien !

— Je vous dis, moi, que c’était louche ! soutient avec énergie un fédéré. Sans compter que d’avoir transmis les propositions de Versailles, c’est joliment loin de prouver qu’il ne s’entendait pas avec Thiers !

Le mort est encore intact dans son cercueil, et sa mémoire tombe déjà en pourriture. Vermorel a perdu son temps et sa peine à faire l’oraison funèbre du Polonais.


Après une tournée avec Lefrançais, Longuet et quelques camarades, dans les bivouacs des combattants, nous remontons vers la mairie.

On me frappe sur l’épaule. C’est Genton, le blanquiste.

— Comment va ?

— Peuh ! pas trop bien ! Nous venons de faire une sacrée besogne ; il a fallu fusiller l’archevêque de Paris, M. Bonjean, trois à quatre autres !

Une sorte d’avorton tout noir dit son mot :

— Darboy a voulu me donner sa bénédiction… c’est moi qui lui ai envoyé la mienne !


J’ai eu déjà l’occasion de le voir, ce gringalet ! Il était un farouche dans les réunions — et partisan acharné surtout de l’union libre.

Il avait femme illégitime, mais qu’il adorait, et qui le faisait tourner comme un toton ; il répondait aux bourrades par des tendresses d’enfant ! On se raccommodait vite, la commère n’étant pas méchante, et il était touchant à voir, ce petit merle roucoulant sous l’aile de cette grosse poule.

C’est ce merle-là qui vient de se hérisser, et de siffler à l’oreille du prélat, dans le chemin de ronde, la chanson blagueuse de son impiété.


Lefrançais, Longuet, moi, nous sommes devenus pâles.

— Et de quel droit, au nom de qui a-t-on tué ? La Commune tout entière sera responsable de cet égorgement ! Nous avons des éclaboussures de leur cervelle sur nos écharpes !

— Ferré a signé l’ordre ; Ranvier aussi, dit-on.

Est-ce bien vrai ?…


De Ferré cela ne m’étonne point. Je l’ai rencontré, après qu’il venait de faire justicier Veysset et de regarder le macchabée exécuter, du haut du Pont-Neuf, un plongeon dans la Seine. Il était tranquille et souriant.

C’est un fanatique. Il croit à la force et en use, sans se soucier d’être cruel ou généreux.

Il « nivelle » les désarmés comme les autres, indistinctement : coup pour coup, tête pour tête — tête de loup ou de mouton — timbrant mécaniquement, avec son cachet de délégué, tout papier qui aboutit à la suppression de l’ennemi.


L’ennemi, c’est le prêtre et le sénateur, accroupis dans leur cellule de prison. Bons ou mauvais, qu’importe ! Ils ne comptent pas ; on ne leur en veut point. Ce sont des mannequins qu’il faut jeter bas devant l’histoire : Juin a tué Affre, Mai tuera Darboy.


Pauvre homme ! J’ai vu ce Ferré, qui vient de le condamner sans pitié, faire un geste de douleur quand je lui parlais, après une visite à Mazas, de ce captif blême qui rôdait fiévreux, presque libre, dans la grande cour et qui, à notre vue, s’était enfui comme une bête traquée et visée.

Mais le délégué à la Préfecture a cru devoir écraser son cœur comme un traître, complice de la bourgeoisie, et, au nom de la Révolution, il a obéi à la foule.


— Mais cette boucherie est horrible ! Ces gens étaient âgés, prisonniers, sans armes ! On criera que c’est une lâcheté !

— Une lâcheté !… Dites donc, le lettré, et les massacres de Septembre ? C’était donc une blague quand vous nous disiez de faire comme en 93 !

Un classique se lamente et se désole.

— Vous avez joué le jeu de l’adversaire ; Thiers ne demandait que ça, et va s’en lécher les babines la petite hyène !… Flotte ne vous a donc point conté la scène de Versailles ? L’autre n’a pas rendu Blanqui, parce qu’il pressentait ce dénouement, parce qu’il l’espérait, parce qu’il avait miaulé à la mort… il lui fallait ce stock de dirigeants, ces cadavres de pieux, ces corps de martyrs pour en caler son fauteuil de Président…

— C’est possible ! a riposté un gars du peloton. Mais, en attendant, on saura que si la Commune faisait des décrets pour de rire, le peuple les exécutait pour de bon… Ma balle a tout de même fait un trou dans le ciel !


Jeudi. Mairie de Belleville.

J’ai rejoint Ranvier à la mairie de Belleville.

Il vient de parcourir toute la ligne de défense, et il est rentré éreinté.

Les obus pleuvent ! Le toit en est criblé, le plafond s’écaille sur nous. On amène, à chaque minute, des arrêtés qu’on veut fusiller.


Dans la cour, du bruit.

Je me penche à la fenêtre. Un homme, sans chapeau, en bourgeois, choisit une place commode, le dos au mur. C’est pour mourir.

— Suis-je bien là ?

— Oui.

— Feu !


Il est tombé… il remue.

Un coup de pistolet dans l’oreille. Cette fois, il ne remue plus.

Mes dents en claquent.

— Tu ne vas pas te trouver mal pour une mouche qu’on écrase, me dit Trinquet qui remonte en essuyant son revolver.


Vendredi. Rue Haxo.

— On va en descendre une nouvelle fournée !

— Qui ?

— Cinquante-deux calotins, gendarmes ou mouchards !


Encore une tuerie en dehors de la bataille !

Je les comprenais abattant l’archevêque comme on décapita le roi. L’idée le voulait, ils pensaient qu’il fallait l’Exemple. Mais c’est fait ! La Bible plébéienne a son signet et ses tranches rouges, comme un missel gothique…


Les voilà !

Ils avancent silencieux, un haut et vieux brigadier en tête, droit devant lui, militairement… des prêtres suivent, gênés par leur jupe, forcés de trotter, à intervalles, pour reprendre leur rang. L’inégalité des allures n’empêche pas la cadence, et comme le : une ! deux ! d’une compagnie en marche.

La foule leur emboîte le pas, sans tumulte ni fièvre encore.

Mais voici qu’une mégère glapit !… ils sont perdus, ils n’en réchapperont pas !


— À nous ceux de la Commune ! Au secours !

Ceux de la Commune accourent, se tassent et font tampon contre la multitude. Ils crient, ils jurent… il y en a qui pleurent !

On envoie promener la Commune !


En arrière, essayant de rejoindre, un vieillard sans képi, ses cheveux blancs suants et mêlés, monte, du plus vite qu’il peut, avec ses jambes de soixante ans.

Je le reconnais.

Ce traînard au chef branlant, je l’ai vu, à la fin de l’Empire et pendant le siège, chez le père Beslay. On se chamaillait : ils me traitaient d’indiscipliné et de sanguinaire.

Je le hèle.

— Plus vite, venez à notre aide, dans cinq minutes on va les massacrer !


La fureur commence à courir sur le flanc du troupeau ! On entend une cantinière clamer : « À mort ! »

L’ancien s’est arrêté pour reprendre haleine, et, brandissant son fusil de ses mains ridées, il répète à son tour : « À mort ! à mort ! »

— Comment ! vous aussi !…

Il me bouscule comme un fou.

— Allons ! laissez-moi passer ! ils sont une soixantaine ?… C’est mon compte ! c’est juste soixante hommes que je viens de voir fusiller, après qu’on leur avait promis la vie sauve !

— Écoutez-moi !

— Foutez-moi la paix ou je vous tire dessus !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un feu de peloton, quelques coups isolés d’abord, puis une décharge longue, longue… qui n’en finit plus…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Des fédérés reviennent en causant.

Devant la table d’un petit café, le vieux est assis, s’épongeant le front. Il m’appelle.

— Je vous ai brutalisé tout à l’heure, mais maintenant que c’est fait, on peut se dire bonjour tout de même. Oh ! mon cher, je me suis revanché ! Si vous aviez vu Largillière ! il sautait comme un lapin.

Largillière !… Ah je l’avais bien deviné !


— Mais les autres !

— Les autres ! ils ont payé pour la trahison de la rue Lafayette. Ce n’est plus de la politique, ça, c’est de l’assassinat ! Je n’y entends rien, moi, à votre machine, c’est Galliffet qui m’a jeté là-dedans ! Je ne suis pas avec les communards, mais je suis contre les bourreaux à épaulettes… Qu’on m’indique encore un coin où il y a à canarder, et j’y vais !

Son œil flambait de colère sous la neige de ses sourcils.


Une femme a passé, qu’il a retenue.

— Ah ! vous prendrez un verre avec nous !

— Volontiers, mais laissez-moi demander un peu d’eau pour laver mes manches.


Une créature de trente ans, point laide, l’air souffrant.

Elle est revenue, et l’on a causé.

Elle n’a pas d’idées sur la Sociale, celle-là non plus ; mais sa sœur a été la maîtresse d’un vicaire ; prêtre, puis, enceinte, a quitté les siens en volant leurs épargnes.

— Voilà pourquoi je suis descendue en voyant de ma croisée passer les soutanes ; pourquoi j’ai tiré la barbe à un capucin qui ressemblait à l’amant de Céline ; pourquoi j’ai crié : « À mort ! à mort ! » ; pourquoi mes poignets sont rouges !


Elle nous a dit aussi l’histoire de la vivandière qui a donné le signal de la tuerie.

Cette vivandière est la fille d’un homme qui a été arrêté à la fin de l’Empire sur une dénonciation d’agent provocateur, et qui est mort en prison. Quand elle a entendu dire qu’il y avait des mouchards dans le tas, et qu’on allait les saigner, elle a suivi, puis commandé l’escorte.

C’est elle qui a envoyé la première balle à Largillière.