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L’Insurgé (Vallès)/35

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Charpentier (p. 375-376).

XXXV

Voilà des semaines que j’attends, du fond de mon trou, une occasion de leur filer entre les doigts.

Leur échapperai-je ?… je ne crois pas.

Par deux fois, je me suis trahi. Des voisins ont pu voir sortir ma tête, blême comme celle d’un noyé.

Tant pis ! si l’on me prend, on me prendra !


Je suis en paix avec moi-même.

Je sais, maintenant, à force d’y avoir pensé dans le silence, l’œil fixé à l’horizon sur le poteau de Satory — notre crucifix à nous ! — je sais que les fureurs des foules sont crimes d’honnêtes gens, et je ne suis plus inquiet pour ma mémoire, enfumée et encaillotée de sang.

Elle sera lavée par le temps, et mon nom restera affiché dans l’atelier des guerres sociales comme celui d’un ouvrier qui ne fut pas fainéant.

Mes rancunes sont mortes — j’ai eu mon jour.

Bien d’autres enfants ont été battus comme moi, bien d’autres bacheliers ont eu faim, qui sont arrivés au cimetière sans avoir leur jeunesse vengée.

Toi, tu as rassemblé tes misères et tes peines, et tu as amené ton peloton de recrues à cette révolte qui fut la grande fédération des douleurs.

De quoi te plains-tu ?…


C’est vrai. La Perquisition peut venir, les soldats peuvent charger leurs armes — je suis prêt.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je viens de passer un ruisseau qui est la frontière.

Ils ne m’auront pas ! Et je pourrai être avec le peuple encore, si le peuple est rejeté dans la rue et acculé dans la bataille.

Je regarde le ciel du côté où je sens Paris.

Il est d’un bleu cru, avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang.


FIN