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L’Insurgé (Vallès)/8

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Charpentier (p. 67-80).

VIII

Villemessant continue à crier sur les boulevards :

— Vingtras ?… Ah ! mes enfants, quel machin !

Drôle d’homme !

C’est un Girardin avec de gros yeux ronds, les bajoues blêmes, la moustache d’une vieille brisque, la bedaine et les manières d’un marchand d’hommes, mais amoureux de son métier et arrosant d’or ses cochons vendus.

Capable de massacrer de sa blague féroce un rédacteur qui a fait four chez lui, mais, deux minutes après, « pissant de l’œil » comme il aime à dire, au récit d’une misère de foyer, d’une maladie de gamin, d’une infortune de vieillard ; vidant sa poche à sous et celle à louis dans le tablier d’une veuve en larmes, d’un geste aussi crâne que celui avec lequel il crevait la paillasse à l’orgueil d’un débutant, ou même d’un ancien ; s’asseyant sur toutes les délicatesses des gens — l’animal ! — mais ayant le cœur sous la fesse !

Il faut que ses bonisseurs attirent la foule ! Si un des gagistes ne fait pas l’affaire, il lui flanque son sac devant le public, à la parade, et lui fait descendre, la tête en bas, l’escalier de la baraque. Il exige des sujets qui, sur un signe de lui, cabriolent et se disloquent, sautent au lustre, fassent craquer le plafond ou le filet…

Je ne lui en veux pas de ses brutalités graissées de farce !


— Eh ! là-bas ! le croque-mort, j’ai quelque chose à vous demander ! C’est-il vrai que quand vos parents sont venus à Paris, pour s’égayer, vous les avez conduits à la Morgue et au Champ-des-Navets ? Oui ?… Ah ! zut, alors ! Et moi qui veux des rigolos ! Vous ne l’êtes pas pour deux sous, vous savez ! Non, vrai, vous n’êtes pas rigolo ! Ah ! je sais bien ce qu’il faudrait pour faire faire risette à monsieur… une bonne révolution ? Si ça ne dépendait que de moi… mais que dirait « mon Roy » ? Voyons, oui ou non, sans barguigner, fusillera-t-on papa à l’avènement de Sainte-Guillotine ?


Ma foi, non ! Après tout, il a ouvert un cirque à toute une génération qui se rongeait les poings dans l’ombre ; sur le sol où l’Empire avait semé le sel biblique de la malédiction, il a jeté, lui, le sel gaulois à poignées — de ce sel qui ravive la terre, assainit les blessures, et remet la pourpre dans les plaies ! Paris lui doit, à ce patapouf, un regain de gaieté et d’ironie. Légitimiste, royaliste ? allons donc ! Il est un blagueur de la grande école, et, avec son journal tirant à blanc contre les Tuileries, le premier insurgé de l’Empire.


Girardin aussi.

Il en est du momifié de la Liberté comme du poussah du Figaro. Si l’on casse la glace dans laquelle il a mis refroidir son masque, on trouve de la bonté tapie dans la moue de ses lèvres, et des larmes gelées dans ses yeux froids.

Il n’a pas le loisir d’être sentimenteux, le pâle, ni d’expliquer son dédain de l’humanité, ni pourquoi il a le droit de fouailler, en valets, ceux qui sont gens à se laisser fouailler, les pleutres ! Il n’insulte pas ceux qu’il estime, pas de danger !

Il a donné un coup de couteau dans mon fatras d’illusions, mais il me l’a porté en pleine poitrine.


— C’est parce que je vous ai reconnu courageux, m’a-t-il dit l’autre jour, où, en pleine soirée, il m’a pris le bras, devant tous, et s’est promené avec moi longtemps.

Il s’est arrêté tout d’un coup, et me fixant :

— Vous croyez que je méprise les pauvres, n’est-ce pas ? Non ! Mais je trouve imbécile l’homme au cerveau robuste qui fait le puritain avant d’avoir assuré sa liberté en mettant de l’or dans son jeu. Il en faut ! Et puis, a-t-il ajouté plus bas, on peut faire le bien — en cachette, par exemple… sans quoi les affamés vous mangeraient la vie !


Il paraît, en effet, qu’il est charitable, ce cynique !

J’ai appris même que, dans le cimetière de Saint-Mandé, l’homme atteint par sa balle peut dormir consolé ; que la veuve du mort vit, depuis l’enterrement, du pain donné par la main ensanglantée du duelliste, et que le fils a pour tuteur inconnu dans la vie celui qui tua son père[1].

Shakespeariens à leur façon, ces deux journalistes du siècle : l’un traînant le ventre de Falstaff, l’autre offrant la tête d’Yorick aux méditations des Hamlets !


— Mettez-vous dans vos meubles, mon cher, ayez un journal à vous ! ne cesse de me beugler le gros Villemessant.

C’est bientôt dit ; mais je vais essayer tout de même !

J’y ai consacré six mois — six mois pendant lesquels je n’ai, employé mon temps qu’à prendre des consommations ruineuses, dans des endroits luxueux où je faisais des stations de deux heures en guettant les richards, comme jadis, à l’époque de Chassaing, en attendant les sept sous pour le gloria, bu à l’œil, et pour lesquels le délégué au crédit était parti en expédition.


Que de petites lâchetés et de hontes comiques !

J’ai ri aux calembours de fils de famille, plus bêtes que des oies ; j’ai fait la bouche en cul de poule quand ils en contaient, « une bien bonne » parce qu’ils devaient mettre cent louis dans l’affaire ; j’ai rincé le bec à des chevaliers d’industrie qui me promettaient un héritier ou un usurier… et qui se fichaient de moi.

Ah ! j’ai bien fait de naître Auverpin !

Un autre se serait lassé et aurait demandé grâce à l’ennemi. Moi, je n’ai pas cédé d’une semelle — ce sont mes semelles qui ont cédé.


Car j’ai croqué, pendant ce chômage, ce qui me restait de l’argent du Figaro ; j’ai même des dettes. Me voici arrivé au dernier billet de cent francs.

Je le ménage, en mangeant du pain et en buvant de l’eau, chez moi, pour pouvoir aller sucer une côtelette et prendre une tasse de thé, au café où vont les capitalistes.


À la fin, j’ai mis le grappin sur un collet tout pelucheux, et j’ai pincé entre les battants de ma porte une redingote de juif.

Je le tiens !

Il mettra son nom en tête, aura le titre de Directeur, la moitié des bénéfices, et versera, pour cela, deux mille francs !

On va vraiment loin avec deux mille francs !

Mais, loin ou non, j’ai hâte d’en finir.

— Vous avez le génie de l’administration, dites-vous ? Moi, je suis sûr de moi !… Au mur, les affiches !


On en a collé pour cinquante francs.

Si rares qu’elles soient, les malheureuses, l’une d’elles a frappé les yeux d’un patron de journal qui a prétendu que si j’étais allé le voir, il m’eût accueilli à bras ouverts. Il ment.

— Voulez-vous lâcher votre canard qui crèvera en cassant sa coquille et entrer chez moi ?

— Non !

J’ai envie de rire un peu au nez de cette société que je ne puis attaquer de vive force, fût-ce au péril de ma vie !

L’ironie me pète du cerveau et du cœur.

Je sais que la lutte est inutile, je m’avoue vaincu d’avance, mais je vais me blaguer moi-même, blaguer les autres, hurler mon mépris pour les vivants et pour les morts.


Et je l’ai fait ! — je me suis payé une bosse de franchise, une vraie tranche de dédain !

J’ai appelé à moi les premiers venus.

Il m’est arrivé un jeune homme de seize ans, à la figure maladive, avec des airs de fille, mais aussi avec l’ossature faciale d’un gars à idées et à poil. Espèce de moulage de plâtre jauni à l’air, avec le rat de la phtisie logé dedans ! C’est Ranc qui me l’a envoyé.

Il a rôdé deux heures devant la maison, avant d’oser monter ; c’est sa mère qui a fini par pousser la porte et demander, pour son fils, Gustave Maroteau, l’aumône d’une auscultation littéraire.


Derrière lui est entré Georges Cavalié, le Don Quichotte de la laideur, long, sec, dégingandé, biscornu, que j’ai baptisé Pipe-en-Bois, il y a deux ans, au café Voltaire — à cause de son air de calumet à tuyau de frêne, taillé par un berger — et qui, sous ce nom, représente le sifflet du paradis, depuis le boucan d’Henriette Maréchal aux Français ! Fruit sec de la Pi-po, mais pas bête ; bizarre, gai, vaillant aussi, n’ayant pas de poitrine, mais ayant du cœur.


Un autre, rougeaud, trapu, avec un crâne chauve bleui par places, comme une poularde où il y a des truffes, l’air paysan, les oreilles percées, la mouche du vigneron sous la lèvre. Il est débarqué chez moi, se disant patronné par les Goncourt, et m’a emmené chez eux.

Il a encore pour parrain Lepère, un avocat de son pays, député de demain, poète de jadis, auteur de la chanson du Vieux Quartier Latin, qui connaît depuis dix ans et aime comme tout le garçon au crâne truffé.

— Vous pouvez compter sur lui, a-t-il fait en tapant sur l’épaule de l’homme. Lourd, mais sûr.

Et Gustave Puissant est devenu le Roger Bontemps du journal. Il fait des articles saisissants à force d’être surveillés et fouillés ; il espionne la nature, moucharde ses héros, et vous livre des dossiers empoignants.


J’ai un Normalien qui fait pipi sur la Normale.


Et tous de casser le mufle aux rengaines et d’allumer des incendies de paradoxes, sous le nez des cipaux de marbre qui montent la garde dans les musées — la blague ayant toujours sa cible sérieuse et devant, sans cesse, aller écorcher le pif de Badinguet aux Tuileries !

Mais il faudrait un cautionnement pour pouvoir jaboter politique, même en se moquant ! Et tous les mois on saisit notre pauvre Rue, on arrête la vente des kiosques, on nous fait les cent mille misères !


Un beau jour, j’ai écrit une page brutale, les Cochons vendus, qui, en paraissant souffleter des maquignons, giflait magistrats et ministres, légalité et tradition.

L’huissier est venu.

On va nous tuer.

Mais je ne suis pas en nom ; la loi ne s’en prend qu’au gérant et ne désire pas atteindre le coupable, pourvu que l’arme soit brisée.


Pauvre gérant ! Il m’a été adressé, par je ne sais qui, et s’est fait reconnaître à moi en deux mots qui ont réveillé l’une des souffrances que j’ai tenues cachées, depuis mon enfance, dans le coin le plus ensanglanté de mon cœur.

Un jour, quand j’avais dix ans, alors que le père était pion et avait obtenu que son fils travaillât, à ses côtés, dans la chambrée des grands, un élève irrita M. Vingtras, qui leva la main et effleura le visage de l’écolier insolent.

Le frère de cet écolier, solide, fort, déjà moustachu, qui se préparait à la Forestière, sauta par-dessus la table, et vint, à son tour, frapper le maître d’étude, et le bouscula et le battit.


J’aurais voulu tuer ce grand-là ! J’avais entendu l’économe parler d’un pistolet qu’il avait dans son armoire. Je m’introduisis comme un voleur chez lui, fouillai dans les tiroirs, ne trouvai rien. Si j’avais mis la main sur l’arme, j’aurais peut-être passé en cour d’assises.

Le proviseur s’émut, et des excuses furent faites, en plein réfectoire. — Mon père pleurait.


Quand, excitée par un hasard, ma mémoire a reconstruit la scène, je l’ai maltraitée, bourrée d’autres pensées et traînée vite sur un autre terrain, parce qu’il me semblait sentir fermenter de la boue sous mon crâne !

Et voilà que c’est le cadet de celui qui insulta mon père qui offre ses joues pour recevoir les soufflets de la Justice !

J’ai eu, un moment, l’envie de me venger sur l’innocent. Si ses cheveux n’avaient pas été gris, je lui rendais la gifle, alourdie par vingt-cinq ans de fureur, et je l’assommais.

Mais il a l’air bon, ce candidat à la gérance. Puis il ne demande presque rien. Et, parce que le frère du souffleteur s’offre au rabais, le fils du souffleté oublie l’injure, et l’embauche. Pour un million, je n’aurais pas voulu de la douleur que le scandale me laissa : pour vingt francs de moins à donner, je tope dans la main de l’individu.


Il sanglote, à son tour, quoique pourtant ce ne soit pas une humiliation, mais presque un honneur qui l’attend. Il sera « condamné politique » et ceux qui ne l’auront pas vu geindre et se lamenter devant les juges le salueront.

L’avocat du journal tire de son attitude des effets de pitié joyeuse, et il demande grâce pour le pauvre homme, qui en attrape pour six mois tout de même, et sort en épongeant son crâne chauve, sans s’apercevoir que son mouchoir à carreaux dégoutte, grâce à la rigole des larmes.

— Tâchez d’obtenir que je ne fasse pas la prison, demande-t-il, entre deux hoquets, au défenseur qui promet de s’en occuper. Six mois ! six mois !!

Il fait pisser son foulard… et Laurier de rire derrière lui.


Il rirait derrière une douleur pour tout de bon, ce Laurier ! Point par cruauté, mais parce que ses veines charrient le mépris de l’humanité et que ce mépris tortille et fronce sa bouche menue : museau de rongeur, face de rat — de rat qu’on aurait pris par la queue et trempé dans un tonneau de Malvoisie. Le teint est vineux, c’est un sanguin !

Il y a de la vigueur, sous son enveloppe frêle, et, entre ses petites dents à grignoter le bois, siffle une voix aiguë et ferme, qui s’enfonce en vrille dans l’oreille d’un tribunal.


Il est gai et mordant, hardi même. Il n’a pas seulement des grains de sel sur la langue, mais aussi des grains de poudre ; il fait rire et fait peur, avec son ironie qui tantôt amuse et tantôt ensanglante, qui pique ou déchire au choix — sans que la passion s’en mêle jamais !

Il est le scepticisme incarné ; c’est un tireur pour la joie de tirer et de toucher, qui fait rouge de son épée et blanc de ses convictions.

Ce petit homme sans menton, sans lèvres, à tête de belette et aussi de linotte, est une des caboches les plus fortes de son temps, le Machiavel de son époque… un Machiavel chafouin, blagueur, fouilleur, viveur, puisqu’il vient après Tortillard, Jean Hiroux, Calchas et Giboyer.

Il n’écrit plus le Prince — pas de danger ! — il est en train d’écrire le Tribun.


Il a rencontré au Palais un gars du Midi, à la tignasse noire, au timbre ronflant, jouant les débraillés, et borgne ; ce qui en fait un être à part, lui donne une marque de fabrique, un signe qui le fera reconnaître. S’il eût eu ses deux yeux, l’autre ne l’aurait pas pris ; un homme comme tout le monde, sans une taie, une bosse, un tire-l’œil, n’aurait pas fait son affaire.

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Laurier n’hésite pas, et étend la main sur le phénomène. C’est le bélier qu’il dressera pour faire, à coups de corne, les trous par où se glisseront ses envies de millions et ses fièvres de curiosité.

Il pourrait ronger avec ses quenottes et passer — il préfère qu’un autre enfonce.

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Il a flairé son temps.

On espère une grosse voix, un geste peuple, une allure d’orateur de carrefour, un Thérésa mâle. On est las de Schneider et de Morny, de Cochonnette et de Caderousse ; la bourgeoisie a plein le dos de l’Empire et veut paraître courageuse contre lui, après l’avoir préparé par sa lâcheté, ses assassinats d’ouvriers, et ses transportations sans jugements.

L’orgueil de la race, son intérêt aussi, la poussent à faire les gros yeux au Bonaparte. Les prunelles de Gambetta, même celle qui a un voile — surtout celle-là ! — lanceront le regard de colère et la lueur de mort qui doivent menacer le pouvoir !

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C’est sa façon de rire au Forum, à ce Laurier qui aime les mystifications féroces et se délecte à ce rôle de Barnum au nez creux, qui sent que le vent est à la paillasserie de l’éloquence.

Car la vulgarité même de Gambetta sert à sa vogue, la banalité de son fonds d’idées est l’engrais de son talent. Cabotin jusqu’au bout des griffes, il ne prend pas une minute de vacances, n’accroche à aucune patère, ni de salon bourgeois, ni de café de noceurs, ni de cabaret louche, son ulster en peau de lion — toujours Dantonesque, même à table, même au lit !

Il a lu que Danton, avant d’éternuer dans le son, déclara qu’il ne regrettait pas la vie, ayant bien soiffé avec les buveurs, bien riboté avec les filles ; et il fait le soiffeur, le riboteur, le Gargantua et le Roquelaure.

Il se crée, autour de ses tapages et de ses orgies, une légende que Laurier chauffe.

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Ce mélange de libertinage soulard et de faconde tribunitienne emplit d’admiration les petits de la conférence Molé ou les ratés du café de Madrid, qui s’en vont criant à la foule :

— Hein ! est-ce un mâle !

Cabotin ! cabotin !

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  1. Jules Vallès tenait cette particularité de M. Lalou, directeur de la France, qui a continué de servir la pension allouée par M. de Girardin à la personne en question. D’un autre côté, M. Bohn, neveu de celle qui fut la véritable et dévouée compagne d’Armand Carrel, vint trouver Vallès, après la publication de l’Insurgé dans la Nouvelle Revue, pour le prier de démentir le fait. Sa tante, à ce qu’il affirmait, était dans une situation à ne recevoir aucune espèce d’aumône, n’avait jamais eu de fils, et de plus, n’avait aucun rapport avec la femme secourue par M. de Girardin — la bonne foi de celui-ci, disait-il, ayant été absolument surprise.
    S.