L’Insurrection militaire en Égypte/01

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L’Insurrection militaire en Égypte
Revue des Deux Mondes3e période, tome 58 (p. 757-802).
L’INSURRECTION MILITAIRE
EN EGYPTE

I.
LE TRIOMPHE DU PARTI MILITAIRE.

L’insurrection militaire qui a troublé l’Egypte durant plusieurs mois et qui, finalement, a amené l’occupation de ce pays par l’Angleterre, a eu le plus étrange et le plus imprévu des épilogues. Les chefs de la rébellion, dont aucun n’avait reçu l’ombre d’une blessure sur les champs de bataille, ont passé devant une cour martiale où, sous la protection de leurs vainqueurs, ils ont subi un jugement dérisoire et ont été condamnés aux peines les plus légères. Ils sont sortis sains et saufs de cette dernière épreuve, aussi anodine pour eux que le combat de Tel-el-Kébir. Mais l’étonnante sentence qui les a en quelque sorte déclarés innocens des crimes d’incendie et d’assassinat avait été précédée d’une longue enquête, conduite avec une entière impartialité, et d’où il résultait, au contraire, que, depuis le premier jour de leur révolte contre le khédive, leur conduite n’avait été inspirée que par les motifs les plus coupables et par les desseins les plus violens. C’est à l’aide de cette enquête, c’est à l’aide de leurs propres dépositions, que je voudrais esquisser le récit des événemens qui ont déterminé en Egypte et en Orient une crise dont malheureusement il n’est pas encore possible de prévoir les dernières conséquences.

Comme ce sujet serait trop vaste si je voulais en aborder toutes les parties, je laisserai volontairement de côté les questions diplomatiques et internationales qui s’y rattachent ; je ne parlerai pas de l’effet que l’insurrection militaire du Caire a produit en Europe, des résolutions qu’elle a inspirées aux divers gouvernemens, du contre-coup qu’elle a exercé sur la politique générale. Je me bornerai à décrire cette insurrection, à en exposer les causes et les péripéties. Peut-être cela suffira-t-il pour faire comprendre devant quel misérable fantôme, devant quel ridicule épouvantail la France a reculé, abandonnant l’Egypte, abandonnant notre influence en Orient et dans le monde, rompant avec nos traditions les plus anciennes, compromettant nos intérêts les plus clairs ; et pourquoi ? Pour éviter de se heurter à une bande de soldats d’opéra comique, qu’un assaut de vingt minutes a délogée des plus solides fortifications et anéantie pour toujours. Ceux qui ont pris Arabi pour un grand patriote et pour un grand guerrier, ceux qui se sont imaginé que nous courions je ne sais quel péril chimérique sur nos frontières si nous faisions respecter sur les bords du Nil nos droits les plus évidens ; ceux qui ont abandonné l’alliance anglaise, dont nous avions retiré tant de profits, pour nous jeter dans tous les hasards de l’isolement et de la malveillance; ceux dont l’ignorance et la pusillanimité ont causé ces grands malheurs, ceux-là ont infligé à la France dans la Méditerranée une défaite presque aussi désastreuse et plus humiliante que celle que nous avons subie sur le continent.

Si le moment n’est pas encore venu d’écrire l’histoire diplomatique de l’insurrection égyptienne, il en est tout autrement de son histoire politique, morale et anecdotique. Les documens abondent. Les pièces de l’enquête judiciaire qui a précédé le procès d’Arabi et de ses complices n’ont point été portées à l’audience, mais elles ont été publiées dans les journaux égyptiens ; tout le monde en a eu connaissance au Caire, et si elles ne sont arrivées en Europe que travesties par la presse anglaise, si on n’en a reçu que des lambeaux et des fragmens défigurés avec soin, en Egypte, au contraire, sur le théâtre même des exploits des insurgés militaires, on a pu les lire et les méditer dans leur intégralité. L’impression qui s’en dégage est celle de l’étonnante lâcheté, de la prodigieuse défaillance morale de tous les chefs de la révolution, de tous ces hommes qui, pendant quelques mois, ont passé pour des héros et qui passent encore, aux yeux des philanthropes anglais et des radicaux français, pour des martyrs. Aucun d’eux n’a eu l’audace de son crime ; aucun n’a eu le courage d’avouer à quel sentiment il avait obéi en se soulevant contre le khédive et les Européens. Tous, sans exception, ont affirmé, au contraire, qu’ils avaient été des sujets fidèles de leur souverain, des amis dévoués de l’Europe. Si leur conduite n’a pas répondu à l’excellence de leurs intentions, c’est qu’ils ont eu peur, c’est qu’ils ont cédé à la violence. Arabi tremblait devant ses officiers, ceux-ci tremblaient devant lui ; les ministres du gouvernement national obéissaient avec terreur à l’armée, l’armée n’aurait jamais eu le courage de résister aux ministres du gouvernement national. A lire les dépositions de l’enquête judiciaire, il semble que, pendant plusieurs mois, personne en Egypte n’ait joui de sa liberté, que personne n’ait osé en user, que tout le monde ait obéi à une force supérieure, insaisissable, qui conduisait les hommes et les événemens. La crainte a été le mobile universel des actions ; mais les intentions sont restées bonnes. C’est sans doute à cause de cela que les Anglais ont montré tant de mansuétude. Comme Dieu, ils ont sondé les cœurs et les reins, et ils se sont aperçus que si les mains des insurgés étaient ensanglantées, leurs âmes timides avaient conservé une parfaite pureté. L’insurrection égyptienne a mal fini : sa fuite honteuse à Tel-el-Kébir n’était rien comparée au désaveu qu’elle a fait d’elle-même devant la commission d’enquête et devant la cour martiale.


I.

On sait dans quelles circonstances s’est produit au Caire le premier mouvement militaire. L’Egypte, après la chute d’Ismaïl-Pacha et l’établissement du contrôle anglais-français, était entrée dans une ère de liberté et de prospérité qui semblait lui promettre le plus heureux avenir. La dette écrasante qui pesait sur elle avait été allégée, par la suppression de près de la moitié de l’intérêt, dans des proportions telles que des excédens inattendus venaient enrichir chaque année le budget égyptien. Cependant le joug odieux qui écrasait la population rurale avait été détruit. Les taxes vexatoires avaient été supprimées; l’octroi qui, dans chaque village, imposait au fellah des charges incessantes, avait disparu de partout, sauf de quelques grandes villes, où il n’avait presque pas d’inconvéniens ; des échéances fixes, correspondant aux époques de la moisson, avaient été établies pour la perception de l’impôt foncier; l’emploi du courbache, comme moyen de perception, avait été interdit ; enfin des études sérieuses préparaient l’organisation d’une justice indigène et d’une justice administrative.

Ces grandes réformes, qui assuraient le bien-être général, ne s’étaient point faites, on le comprend aisément, sans blesser beaucoup d’intérêts particuliers ; elles ne s’étaient point faites non plus sans soulever de nombreuses convoitises personnelles. La richesse nouvelle du pays avait éveillé bien des appétits. Lorsque l’Egypte était ruinée, lorsque tous les fonctionnaires, et principalement les officiers de l’armée, restaient des années entières sans toucher une piastre de leurs appointemens, chacun se résignait à un sort qu’il croyait inévitable ; mais le nouveau régime ayant amené un développement de prospérité inouï, et les caisses du trésor, jadis toujours à sec, regorgeant de revenus, les convoitises devinrent universelles. La chasse aux émolumens était effrayante. Sous prétexte de combattre les gros traitemens des Européens, il n’y avait pas un employé de bas étage, un Syrien sachant à peine le français, un Copte ou un Juif instruit seulement dans l’art d’embrouiller, sous la masse des écritures, une comptabilité douteuse, un Arabe profondément ignorant de toutes choses, un Turc non moins incapable, mais doué de la prodigieuse vanité de sa race, qui ne rêvât d’arriver aux premières charges de l’état et d’en accaparer pour lui toutes les richesses. Dans les provinces, la défense des abus remplaçait la chasse aux emplois. Les gros propriétaires, qui jadis payaient fort peu d’impôts et qui obligeaient les fellahs à travailler gratuitement sur leurs terres, ne pouvaient se consoler qu’on eût porté atteinte à leurs privilèges. Il en était de même des cheiks des villages. Ces cheiks, les plus grands, les plus terribles oppresseurs du paysan, ne sont pas payés; aussi, peu leur importait que le nouveau régime eût amené le paiement régulier des appointemens ! En revanche, ils ne pouvaient se consoler qu’il eût supprimé la corvée dans les propriétés privées, et qu’il menaçât de tarir toutes les sources de profits illicites au moyen desquels ils suppléaient à la gratuité de leurs fonctions. Enfin, — puisqu’il faut tout dire, — les colonies européennes faisaient en majorité cause commune avec ces divers ennemis des réformes. Elles aussi, elles perdaient beaucoup à l’ordre administratif, à la régularité financière. Habituées jadis à jouir, sous la protection des capitulations, d’immenses avantages; à traiter avec le gouvernement de puissance civilisée à puissance barbare; à lui arracher mille concessions dont il ne comprenait pas la portée et qui, plus tard, devenaient ruineuses pour lui ; à ne payer l’impôt que dans la limite de leurs convenances et suivant leur bon plaisir, elles poursuivaient avec un acharnement aussi aveugle que violent d’abord le ministère, puis le contrôle qui avaient successivement essayé de renverser tous ces abus. Ainsi s’était formée autour du gouvernement égyptien, malgré les immenses progrès qu’il avait accomplis, malgré l’essor nouveau qu’il avait donné à la richesse publique, malgré la transformation radicale qu’il avait commencée dans les mœurs du pays, une atmosphère agitée et troublante où pouvaient naître et grossir bien des orages.

L’armée, par malheur, n’échappait pas à l’épidémie générale. Dans les derniers mois de son règne, Ismaïl-Pacha avait eu l’imprudence de lui faire exécuter une émeute militaire qu’il ne prenait pas beaucoup plus au sérieux que les parades guerrières d’Aïda, auxquelles il l’avait également employée. Mais le souvenir en était resté dans bien des esprits. La chute du khédive, l’introduction d’un régime libéral en Egypte, les idées de progrès et de civilisation qui en étaient la suite, produisaient dans les cervelles arabes ce que Montaigne eût appelé un véritable « tintamarre. » Les Arabes ont une facilité prodigieuse à s’assimiler non les choses, mais les mots; leur intelligence est presque tout entière dans leur mémoire. A force d’entendre répéter que le pouvoir absolu du khédive était un mal, qu’il fallait le tempérer par des institutions libres, que le salut de l’Egypte était à ce prix, quelques officiers de l’armée égyptienne en étaient venus à se demander s’il ne leur appartiendrait pas d’accomplir eux-mêmes cette révolution. En outre, on leur avait appris que le grand principe de l’Europe était en ce moment le principe des nationalités. C’est ce qu’ils avaient le plus de peine à comprendre, car en Orient il n’y a jamais eu réellement de nation ; la famille, la tribu, la religion constituent les seuls liens sociaux et politiques. Néanmoins, le mot de nation avait été prononcé en Egypte, le plus cosmopolite des pays orientaux, et il devait y avoir une surprenante fortune. Ismaïl-Pacha également s’en était servi le premier, à la fin de son règne, pour couvrir une sorte de conspiration anti-européenne qui avait misérablement avorté. Après lui, il fut repris par un certain nombre de jeunes gens d’Alexandrie, tous juifs, syriens, grecs, chrétiens, etc., qui imaginèrent de dresser le programme d’un gouvernement parlementaire, de l’expédier aux cabinets européens, — lesquels, bien entendu, ne se donnèrent même pas la peine d’y jeter un coup d’œil, — de le défendre dans des journaux et dans des brochures répandues à profusion. Ces étranges nationaux, pour la plupart protégés européens, et échappant par là aux charges de la nation, seraient tombés rapidement dans le ridicule si Chérif-Pacha, alors éloigné des affaires, ne leur avait laissé exploiter son nom et sa popularité, ignorant ou plutôt ne prévoyant pas ce qu’on allait en faire et ce qui en résulterait.

Sans partager en rien les illusions prétendues nationales, le jeune khédive, Tewfik-Pacha, avait eu l’imprudence, à son avènement au trône, de vouloir se rendre populaire auprès des Arabes en plaçant quelques-uns d’entre eux à la tête des régimens, ce qui était contraire aux usages et aux traditions de ses ancêtres. C’est lui qui avait donné leurs grades à Arabi et à Abdel-Al, le colonel du régiment nègre, dont la conduite a décidé du succès des insurrections militaires. Pendant quelque temps même, il avait accordé toute sa confiance au troisième des colonels, Ali-Fhemy, lequel l’a indignement trahie. Les Arabes n’avaient donc pas à se plaindre; pour la première fois depuis la conquête turque, malgré leur incapacité notoire et leur infériorité à l’égard des Turcs et des Circassiens, ils arrivaient aux grades les plus élevés de l’armée. De plus, leurs traitemens étaient payés avec la plus stricte régularité. Sous l’ancien khédive, la solde des officiers et des soldats était sans cesse en retard ; à la fin même, on ne la payait plus du tout. C’était en vendant les rations de leurs chevaux, parfois même, par un procédé tout oriental, en faisant trafic de leurs femmes, qu’ils arrivaient à soutenir leur misérable existence. Sous le nouveau khédive, rien ne leur manquait, néanmoins, comme le désir arabe est sans bornes, ils n’étaient pas encore satisfaits de leur sort. Ils se plaignaient surtout que le ministère de la guerre fût entre les mains d’un Circassien, Osman-Pacha-Refki, qui, d’après eux, montrait pour ses compatriotes une trop grande partialité. Forts de la faveur que le khédive leur avait accordée, poussés par des incitations malsaines venues au dehors, trois d’entre eux, Arabi, Ali-Fhemy et Abdel-Al, se décidèrent à porter à Riaz-Pacha, le président du conseil, une pétition dans laquelle ils réclamaient la destitution d’Osman-Pacha-Refki, et faisaient en outre connaître leurs vues sur le gouvernement de l’Egypte. Riaz les reçut amicalement, mais il leur reprocha avec sévérité de violer la discipline militaire, de commettre un acte d’insubordination inexcusable. Les trois colonels acceptèrent les observations ; ils déclarèrent se soumettre et promirent l’obéissance. Malheureusement, les promesses ne furent pas tenues ; tout au contraire, les trois colonels entreprirent une propagande active dans les casernes, y semèrent l’agitation et tâchèrent d’entraîner avec eux tous les officiers arabes pour demander l’expulsion des Circassiens de l’armée.

La première faute n’avait pas été punie; mais, en présence de cette attitude coupable, des mesures de rigueur devenaient nécessaires. Jadis on se fut borné à appeler un à un les colonels au ministère de la guerre, sous un prétexte quelconque, à les embarquer immédiatement sur le Nil, et à leur faire faire un voyage dont personne n’est encore revenu. Mais ni le khédive, ni Riaz-Pacha n’étaient hommes à suivre pareille tradition. Le conseil des ministres, convoqué spécialement dans une séance à laquelle n’assistaient pas les contrôleurs anglo-français, décida l’arrestation des trois colonels et leur renvoi d’urgence devant un conseil de guerre extraordinaire présidé par le général Stone, officier américain, chargé de la direction de l’état-major de l’armée égyptienne, et où devaient également siéger un général français et un général prussien. Il ne s’agissait pas, on le voit, d’un de ces actes de justice sommaire en usage en Orient. La présence d’officiers européens était une garantie que tout se passerait dans les règles. Néanmoins on crut devoir procéder avec un certain mystère, de peur d’une résistance ouverte des colonels. Comment ce mystère fut-il divulgué? Il n’est pas difficile de le savoir. Mahmoud-Samy, qui allait devenir le plus utile agent de la révolte militaire, faisait partie du cabinet comme ministre des wafks. Il prévint les colonels, inaugurant ainsi avec eux cette intimité fatale qui a été la véritable cause du succès de l’insurrection égyptienne. Le 1er février 1881, Arabi, Abdel-Al et Ali-Fhemy étaient arrêtés : quelques instans après, et au moment même où le conseil de guerre se réunissait, les officiers et soldats du 1er régiment de la garde commandé par Ali-Fhemy, envahissaient la caserne où ils étaient internés, forçaient les gardes et délivraient les officiers insoumis. Ainsi, le gouvernement se trouvait subitement en présence d’une révolte qu’il avait eu le tort de ne pas prévoir. On apprit bientôt qu’elle avait été préparée dans des conciliabules clandestins tenus chez Ali-Fhemy et chez Arabi, et que le premier, qui avait assez longtemps vécu à côté du khédive pour connaître la douceur de son caractère, avait assuré ses collègues qu’on pouvait sans danger braver son autorité.

A peine sortis de prison, les trois colonels marchèrent avec les troupes qui les avaient délivrés sur le palais d’Abdin. C’était le régiment d’Ali-Fhemy qui formait le gros de la manifestation, celui d’Arabi ayant refusé d’en faire partie. A cette époque, Arabi n’avait aucune autorité ; ses soldats mêmes bravaient ses ordres. Au premier moment, l’insurrection ne paraissait pas très dangereuse, et l’on comptait en venir assez aisément à bout, au moyen du régiment nègre d’Abdel-Al, qui résidait à Tourah, à quelque distance du Caire, et vers lequel, au premier bruit de ce qui se passait, le khédive avait envoyé des aides-de-camp. Mais, tout à coup, on vit ce régiment, sur lequel on fondait tant d’espérances, déboucher, armes au bras, sur la place d’Abdin, et venir se ranger parmi les insurgés. Abdel-Al lui avait donné d’avance des ordres qui furent exécutés avec une ponctualité extraordinaire : après avoir emprisonné les aides-de-camp du khédive, le régiment nègre avait pris la route du Caire, accourant auprès de son colonel dans une marche d’une rapidité vertigineuse. La partie était perdue. Environné de tous côtés de soldats, n’ayant sous la main aucun élément de résistance, que pouvait faire le khédive? Les consuls anglais et français, appelés par lui, l’engagèrent à se soumettre à la nécessité. Il accepta donc la démission du ministre de la guerre, pardonna aux colonels et les laissa à la tête de leurs régimens. Alors se passa pour la première fois une scène qui devait se renouveler sans cesse jusqu’à la bataille de Tel-el-Kébir. Arabi, Ali-Fhemy et Abdel-Al demandèrent à être introduits auprès du khédive, à le remercier avec effusion de sa clémence ; ils baisèrent ses pieds, lui firent les sermens de fidélité les plus sacrés, s’agenouillèrent devant lui, traînèrent leur front sur le parquet, puis se relevèrent pour aller préparer de nouvelles émeutes.

Ces événemens s’étaient passés avec une telle rapidité et dans un secret si profond, que personne au Caire ne s’en était aperçu. Sauf les passans qui se trouvaient par hasard sur la place d’Abdin, aucun témoin n’avait assisté à ces scènes étranges, qui ne durèrent pas plus de deux heures. J’étais alors au Caire, et je me souviens avec quelle stupéfaction j’appris, dans l’après-midi du 1er février, qu’il y avait eu le matin une insurrection. Les contrôleurs anglo-français n’en étaient pas mieux informés que moi. Sous prétexte qu’il s’agissait d’une question purement intérieure, le ministère avait eu le tort de leur laisser ignorer ce qui se tramait dans l’armée et quelle mesure on avait jugé à propos de prendre pour y parer. Il existe en Europe une légende sur le contrôle. L’opinion universelle est que les contrôleurs sont sans cesse sortis de leur rôle administratif et financier pour imposer une direction impérieuse à la politique égyptienne. Rien n’est plus faux. En réalité, il serait plus juste de leur reprocher d’avoir poussé trop loin les ménagemens envers le gouvernement du khédive et envers les consuls. Ils auraient certainement eu le droit, et peut-être auraient-ils eu le devoir d’arrêter de leurs propres mains l’agitation militaire qui allait peu à peu détruire leur œuvre réformatrice. Mais ils ont cru que, puisque le khédive avait agi sans eux et que les consuls avaient été appelés à donner leur avis, il ne leur appartenait pas d’opposer les conseils de résistance aux conseils de résignation que ces derniers avaient portés au palais d’Abdin. Ils ont laissé aux ministres égyptiens et aux représentans politiques de la France et de l’Angleterre la responsabilité de ce qui venait de se passer sans qu’ils en fussent avertis.

Je ne veux point parler ici de l’action consulaire et des conséquences qu’elle a produites en Egypte ; ce serait pourtant manquer à la vérité que de ne pas signaler en deux mots une des causes qui ont puissamment contribué à exciter l’audace insurrectionnelle des colonels. Tant que la France et l’Angleterre paraissaient sincèrement et profondément unies en Egypte, personne n’avait songé, même une seconde, qu’une révolte fût possible; mais, par malheur, quelques semaines avant l’émeute de février, une querelle éclatante avait surgi entre le consul de France, d’une part, et, d’autre part, le consul d’Angleterre et Riaz-Pacha. Il faut reconnaître que tous les torts étaient du côté du consul de France. A propos d’une question sans importance, il avait déclaré violemment la guerre à son collègue anglais et au ministre égyptien, ameutant contre eux tout le corps consulaire et toute la colonie française. Aussitôt le bruit s’était répandu au Caire que la France rompait avec l’Angleterre, car, en Egypte, c’est par la conduite des agens qu’on juge celle des cabinets. On s’en était réjoui dans les casernes, on avait puisé dans un fait aussi inattendu le courage de la révolte. Du moment que la France attaquait le ministère, du moment que l’Angleterre était abandonnée par son alliée, on pouvait marcher sans danger à l’assaut du pouvoir. Aussi, en quittant Abdin, les colonels insurgés se rendirent-ils immédiatement auprès du consul de France pour solliciter son appui. Celui-ci leur promit au moins sa sympathie. Pendant plusieurs semaines, il les reçut chez lui, il discuta avec eux leurs idées constitutionnelles, il leur distribua des cigares et des tasses de café. Il aurait continué sans doute si le ministre des affaires étrangères ne l’avait enfin rappelé. Mais le mal était fait; et, depuis lors, jamais les colonels n’ont perdu absolument l’espérance d’avoir la France avec eux.

Lorsqu’on a interrogé Arabi, Abdel-Al et Ali-Fhemy, dans l’instruction judiciaire, sur la révolte de février 1881, ils l’ont expliquée de la manière la plus simple. Voici de quelle façon sommaire Ali-Fhemy en a résumé le récit : « J’ai conduit mon régiment à Abdin pour faire les honneurs au khédive ; nous avons crié : « Vive le khédive! Khaïry-Pacha (le garde des sceaux) le sait, car le khédive l’a envoyé demander quelles étaient nos prétentions, et nous, comme des esclaves de Son Altesse, nous avons demandé la destitution du ministre de la guerre, qui nous a été accordée. » Rien de plus innocent, on en conviendra. Touché des honneurs qu’on lui rendait et de la soumission de ses esclaves, le khédive eut, en effet, la générosité d’accorder la destitution d’Osman-Refki. La faute était grave; mais ce qui fut plus grave encore, ce fut de choisir pour remplacer le ministre disgracié Mahmoud-Samy, le ministre des walks.

Mahmoud-Samy avait une réputation d’intelligence et de fermeté qui fit illusion à ses confrères dans un moment où l’on cherchait, pour faire tête à l’armée, un homme doué d’une grande énergie. On avait oublié qu’il portait à Ismaïl-Pacha et à toute sa famille une haine invétérée; on ignorait l’ambition démesurée qui couvait en lui; et tout en le sachant d’une vanité prodigieuse, on ne se doutait pas que cette vanité visait à se satisfaire au sommet même de l’état. Sa jeunesse avait été singulière. Fils d’un mameluk de Méhémet-Ali, dont la conduite avait été si immorale, même pour l’Egypte, qu’on s’était vu forcé de l’envoyer mourir au Soudan, il avait gagné peu à peu par sa souplesse et par son habileté la faveur d’Ismaïl-Pacha, Celui-ci, voulant lui marquer ses bonnes grâces, l’avait marié à une des plus jolies femmes de son harem, à laquelle il avait donné une dot considérable. Bientôt cette femme le trompa. Blessé dans son orgueil encore plus que dans son amour, Mahmoud-Samy massacra, par esprit de vengeance, la mère et l’amant de sa femme. Ismaïl irrité prononça le divorce, et décida d’envoyer Mahmoud-Samy au lieu où son père était mort. Cependant il se laissa adoucir et se borna à l’expédier en Crète, avec ordre de le mettre toujours au premier rang des troupes qui y combattaient alors une insurrection. Mahmoud Samy échappa à tous les dangers; il revint sain et sauf en Egypte ; le khédive lui rendit son amitié et lui permit d’épouser une nouvelle femme d’une très grande fortune et parente du mari de sa propre fille. Mahmoud-Samy ne se souvint pas du pardon, mais il garda l’injure gravée au cœur. Seulement, comme la dissimulation est le fond même de son caractère, il n’en laissa rien paraître tant qu’il ne crut pas pouvoir le faire sans danger. De tous les hommes qui ont joué un rôle dans l’insurrection égyptienne, c’est sans comparaison le plus méprisable. Grand, d’un visage assez agréable, il est étonnamment hautain et suffisant, ce qui lui donne l’air, non d’un gentilhomme, mais d’un Turc prétentieux. Ses mœurs privées sont celles des Orientaux les plus dépravés. Sa conduite publique a été empreinte de la plus insigne fausseté. Il a trahi tour à tour le khédive, Riaz-Pacha et Chérif-Pacha, en les accablant de telles protestations de dévoûment que ceux-ci ne pouvaient douter de sa sincérité. Il jurait sans cesse sur la religion, sur l’honneur, sur sa propre tête, sur celle de sa femme, qu’il travaillait contre les colonels, alors qu’il était leur ami et leur espion. « Il est flatteur, rusé, hypocrite, menteur et ingrat, » a dit Chérif-Pacha dans sa déposition. Ce qui le prouve c’est que, quelque temps avant que le bruit courût que le ministère allait tomber et que Mahmoud allait être porté à la présidence, il s’est présenté chez moi et m’a dit que MM. Colvin et de Blignières, poussés par leur inimitié envers lui, avaient fait circuler ce bruit sans fondement ; puis il m’a assuré sous plusieurs sermens que si je donnais ma démission, non-seulement il n’accepterait pas la présidence, mais qu’il repousserait absolument tout service et quitterait l’Egypte. Un jour, avant la démission du cabinet, il a répété la même histoire et fait les mêmes sermens à Boutros-Pacha pour qu’il m’en fît part. Si je voulais exposer tous les mensonges en paroles et en actions de Mahmoud-Samy, il me faudrait plusieurs volumes. » Interrogé sur l’accusation portée contre lui par Chérif-Pacha, Mahmoud-Samy s’est borné à répondre dans son interrogatoire que, si Chérif-Pacha affirmait ce qu’il disait, c’est que cela devait être vrai. Quant à sa conduite en général, il l’a expliquée par la peur. A l’en croire, il a été jusqu’au bout l’esclave des colonels. S’il leur a cédé sur tout, jusqu’aux massacres et à l’incendie d’Alexandrie inclusivement, c’est qu’il était menacé par eux, c’est qu’il craignait pour sa vie. Excuse misérable de la part d’un homme qui s’était bien battu en Crète et qui a montré quelque courage militaire jusque dans la dernière insurrection.

Quoi qu’il en soit, mis à la tête de l’armée par la plus fatale inspiration, à la suite d’une émotion de caserne qu’on le croyait capable de calmer en quelques jours, Mahmoud-Samy n’a rien épargné au contraire pour la faire dégénérer en révolution. Le procédé qu’il a employé à cet effet était des plus simples. Sachant parfaitement que, dans un pays comme l’Egypte, les places et l’argent sont le mobile de tout, il a déclaré qu’il ne pouvait maintenir l’armée qu’en augmentant la solde des officiers et des soldats. On a eu la sottise de le croire, et c’est la cause de tous les malheurs qui ont suivi. Dans la première émeute, deux régimens seuls avaient donné. Mais l’armée tout entière ayant reçu le prix de la révolte, il n’y a plus eu parmi elle un seul homme que l’esprit d’insubordination n’ait gagné. Du moment qu’il y avait un profit dans l’insurrection, chacun a prétendu être insurgé. Le régiment d’Arabi, qui avait refusé de marcher contre Abdin, les régimens d’Alexandrie qui étaient resté, en dehors des événemens se sont ralliés aux meneurs. Pour ceux-ci, à ce qu’il semble au premier abord, le calme, la soumission auraient été la conduite la plus sage, car, ayant obtenu le pardon du khédive, ils avaient tout intérêt à faire oublier leur faute. Mais, défians comme des fellahs, ils craignaient l’avenir ; ils ne pouvaient croire que la clémence de leur souverain fût sans pensée de derrière; ils s’attendaient à ce que le châtiment, évité une première fois, vînt les atteindre tôt ou tard; ils ne voyaient de sauvegarde que dans de nouvelles entreprises leur assurant la domination de l’armée et par elle la possession du pouvoir. De là leurs efforts pour compromettre tous les officiers dans leur cause. Le lendemain de l’insurrection de février, une conspiration permanente commençait dans les casernes ; on se réunissait chaque soir; des conciliabules clandestins servaient aux préparatifs de la lutte; on se jurait sur le Coran, sur tout ce qu’il y a de sacré au ciel et sur la terre, de ne jamais se diviser, de marcher tous ensemble à l’assaut du gouvernement. Mahmoud-Samy était le protecteur caché de ce complot criminel. Au sein du ministère, il servait d’espion aux rebelles, il les tenait au courant de ce qui s’y faisait; d’ailleurs il y réclamait sans cesse de nouvelles mesures de faveur envers l’armée et il s’y opposait énergiquement à toute tentative de réorganisation, de rétablissement de la discipline. A quoi bon? La soumission, selon lui, était complète; il donnait sa parole d’honneur qu’il n’y avait plus rien à craindre du côté des troupes, tandis qu’un reste de méfiance risquait de les relancer dans la révolte.

Cependant la situation devenait intolérable. Il était évident pour tout le monde que Mahmoud-Samy trahissait. L’écho des réunions des officiers retentissait dans le public; une instabilité redoutable régnait en Egypte. Le khédive et Riaz-Pacha crurent bien faire en remplaçant Mahmoud-Samy par un nouveau ministre de la guerre, Daoud-Pacha, beau-frère du khédive. C’était un acte énergique, mais on n’avait plus le moyen de le soutenir. Le bruit courut immédiatement qu’une nouvelle émeute allait éclater. Il fut démenti par une proclamation officielle émanée d’une grande commission militaire qui avait été réunie au Caire pour faire un règlement sur les grades et pour mettre un terme à tous les abus et passe-droits dont s’étaient plaints les colonels. Arabi faisait partie de cette commission. Il mit sans hésiter sa signature au bas d’un document qui affirmait que l’armée n’avait plus aucune réclamation à faire, qu’elle avait obtenu toutes les satisfactions légitimes, et que d’indignes calomniateurs pouvaient seuls l’accuser de songer à se soulever contre le souverain libéral auquel elle devait une éternelle reconnaissance. Quelques jours après, le même Arabi adressait une circulaire aux consuls pour leur annoncer qu’il avait résolu d’occuper la place d’Abdin, de cerner le palais du khédive, d’exiger la chute du ministère Riaz-Pacha, la constitution d’un ministère nouveau, la création d’une chambre des notables, et pour les prier de ne s’émouvoir en rien d’une entreprise qui n’était aucunement dirigée contre les Européens. Ce n’était point une vaine menace. Le 3e régiment, en garnison à la citadelle du Caire, avait reçu l’ordre de se rendre à Alexandrie. Ce départ diminuait les forces du parti militaire ; or les troupes qui avaient pris part à l’échauffourée de février étaient solidaires dans la révolte; unies, elles espéraient pouvoir toujours résister; séparées, elles redoutaient la juste punition des fautes commises. Les chefs du mouvement décidèrent donc de ne pas permettre le départ du 3e régiment, et voici comment ils s’y prirent pour l’empêcher. Arabi qui était devenu, comme je le dirai tout à l’heure, le maître de l’armée, lança des ordres à tous les régimens; c’est lui qui les convoqua à venir, suivant l’expression d’Ali-Fhemy, sur la place d’Abdin « faire les honneurs au khédive » et se montrer « ses esclaves. » Mais, cette fois, les honneurs allaient être complets. Aux simples fantassins se joignirent la cavalerie et l’artillerie; on braqua des canons sur le palais; on fit tous les simulacres d’une préparation de siège. Arabi, le sabre en main, marchait escorté d’un peloton de cavaliers. Les soldats ignoraient parfaitement d’ailleurs ce qu’on leur faisait faire. Pour les disposer à l’émeute, les officiers leur avaient affirmé qu’on allait leur enlever la moitié de leurs costumes et de leurs rations ; ils les avaient en outre suppliés de les suivre au moyen de toutes les démonstrations de familiarité en usage dans le pays d’Orient; ils leur avaient baisé les mains, ils les avaient pressés sur leur cœur. Le khédive, n’ayant pas eu l’idée d’employer les mêmes procédés de séduction, se trouvait seul en face de son armée en révolte. Autour de lui, fort peu de pachas, quelques Européens, un contrôleur, un consul, voilà tout. Il descendit néanmoins sur la place, s’avança vers Arabi, lui ordonna de remettre son sabre dans le fourreau, ce que celui-ci fit aussitôt assez humblement. Mais lorsqu’il lui demanda ensuite ce qu’il voulait et quel était le motif de ce rassemblement militaire, Arabi, retrouvant son aplomb, répondit que les chefs de l’armée, interprètes du peuple et des soldats, réclamaient le renvoi du ministère, la constitution d’une chambre, l’élévation de l’effectif de l’armée à 18,000 hommes, et le maintien du 3e régiment à la citadelle. Il ajouta que les troupes n’évacueraient pas la place d’Abdin avant que leurs demandes fussent acceptées. L’ultimatum était en règle, il fallait l’accepter. Le khédive remonta dans son palais pour rédiger et signer une promesse à l’armée. Quand on la descendit sur la place, un des colonels, Abdel-Al, soudard pointilleux, fit observer que la lettre qui la contenait n’avait pas de numéro et que, toutes les lettres officielles en Egypte ayant un numéro, c’était peut-être un document sans valeur. Il fallut rentrer à Abdin pour satisfaire les scrupules administratifs de cet homme difficile. Cela fait, les colonels demandèrent de nouveau à être introduits auprès du khédive pour lui exprimer leur reconnaissance, baiser ses pieds et traîner leurs fronts sur le parquet à défaut de poussière. Seulement, ils montèrent cette fois l’un après l’autre : ceux qui restaient, appuyés sur leurs canons, attendaient d’être bien sûrs du retour de leur confrère pour aller à sa place témoigner au khédive une confiance absolue. La comédie commençait à prendre un caractère tragique qu’elle n’a pas perdu depuis.

II.

J’ai peu parlé jusqu’ici d’Arabi. Son rôle public ne commence, en effet, qu’à partir de l’émeute de septembre. On a vu que, lors de l’émeute de février, son régiment avait refusé de marcher, et que c’était Ali-Fhemy et Abdel-Al qui avaient conduit la manifestation. Mais, dans les conciliabules secrets tenus à la suite de la première révolte, Arabi avait pris peu à peu sur ses confrères un grand ascendant. Ce n’est point, à coup sûr, qu’il leur fut supérieur par l’intelligence ou par le caractère: très borné d’esprit, d’une ignorance profonde, d’un courage moins qu’ordinaire, il a dû tous ses succès à une fascination de parole à laquelle bien peu d’Arabes savent résister. Quoique le fond de ses discours fût toujours médiocre et parfois ridicule, la forme en était pleine de mouvement et de cette onction particulière qui, produite par le mysticisme, exerce sur les masses superstitieuses de l’Orient une influence décisive. Simple fellah, ayant fait sa carrière militaire dans l’intendance plutôt que dans l’armée active, n’ayant donné aucune preuve de cœur et d’énergie, Arabi n’avait pas de raison pour dominer ses collègues, et ceux-ci ne lui ont laissé prendre le premier rang que parce qu’ils en sentaient les dangers et qu’ils préféraient qu’un autre qu’eux les bravât. Les vrais meneurs du mouvement n’étaient pas dans l’armée active : c’étaient d’abord Mahmoud-Samy, puis un certain Ali-Roubi, qui après avoir été officier, était devenu président du tribunal de Mansourah, en vertu de cette confusion des carrières civiles et des carrières militaires qui est de règle en Egypte, enfin plusieurs cheiks et intrigans, à demi fanatiques, mais que l’intérêt personnel dirigeait surtout. Arabi était l’instrument de ces conspirateurs de bas étage, dont il se croyait le chef. Il traduisait leurs idées, il exposait leurs projets avec une incontestable éloquence. Grand lecteur du Coran, qu’il possédait d’un bout à l’autre, il avait toujours à la bouche des citations du livre saint, sur lesquelles il faisait les commentaires les plus brillans. Au reste, en dehors du Coran, il ne connaissait rien qu’une Histoire arabe de Napoléon Ier, dont l’influence sur son esprit a été des plus funestes. Puisqu’un officier sorti des rangs de la bourgeoisie française avait pu gouverner la France et dominer l’Europe, pourquoi lui, Arabi, simple fellah, il est vrai, fils d’une race esclave, mais à laquelle l’avenir devait appartenir, ne se proposerait-il pas un but semblable et n’atteindrait-il pas des destinées du même genre? L’imitation de Napoléon Ier a été le rêve d’Arabi, rêve, hélas ! qu’il a poursuivi par les moyens les plus criminels.

En se présentant sur la place d’Abdin, le 9 septembre 1881, le Napoléon Ier de l’Egypte était escorté d’une escouade de cavaliers qui veillaient directement à sa sûreté personnelle, tandis que l’armée, rangée à quelque distance, l’arme au bras, était prête à le soutenir et à voler à son secours. Le khédive, comme je l’ai dit, était seul avec quelques Européens. Le matin, dans la lettre qu’il avait adressée aux consuls, Arabi s’était donné le titre de « représentant de l’armée. » L’armée devenait donc un pouvoir public. Mais, comme Arabi et ses confrères avaient attrapé au vol, sans les comprendre en rien, les idées parlementaires et nationales qui flottaient dans l’atmosphère depuis la chute d’Ismaïl-Pacha, leur prétention était de représenter non-seulement l’armée, mais le pays tout entier. Ils n’ont jamais pu dire, dans leur interrogatoire, d’où leur venait la double délégation qu’ils croyaient exercer. Arabi seul a donné à ce sujet quelques explications. Lorsqu’on lui a fait observer que la nation ne l’avait pas chargé du moindre mandat, il a répliqué qu’il fallait s’entendre sur la signification du mot nation : « Quel que soit le nombre d’une nation, a-t-il dit, elle est toujours dirigée par des chefs que l’on nomme cheiks ou notables. Ces chefs, qui sont une partie de la nation, on les comprend dans le mot tous, qui veut dire nation. Les chefs du pays formant la Dation étaient ceux qui ont formulé les demandes que j’ai portées à Abdin et qui s’étaient réunis chez moi à cet effet. » Voilà d’une l’essence du parti national auquel presque toute l’Europe a cru un instant. Quelques conspirateurs, quelques cheiks désireux de maintenir les abus, quelques officiers en insurrection ont renversé Riaz-Pacha et réclamé un ministère nouveau. En cédant à leurs prétentions, le khédive conservait néanmoins un espoir de salut. Il y avait alors une expérience à tenter en Egypte. Un fort honnête homme, aimé et respecté de tous, Chérif-Pacha, était depuis longtemps éloigné des affaires. Beaucoup de personnes pensaient qu’il pourrait maîtriser le parti militaire en lui donnant quelques satisfactions. Trop confiant dans sa popularité, qui était, il est vrai, très grande, et dans ses intentions, qui étaient des meilleures, pressé d’ailleurs par les consuls, pour lesquels gagner quelques mois était un grand avantage, Chérif-Pacha accepta le pouvoir, non sans de longues et sages hésitations. Il crut, ou plutôt il espéra qu’il pourrait dominer la situation. Il l’aurait pu, en effet, mais à la condition de trouver un appui en dehors de l’Egypte, car en Egypte même il n’en trouvait aucun, sauf parmi les Bédouins, auxquels il était impossible de faire appel sans risquer de mettre le pays au pillage.

Dès la première heure, ce nouveau ministère porta en lui-même son germe de mort, car Chérif-Pacha dut accepter, sur les sollicitations impérieuses, des chefs de l’armée, la collaboration de Mahmoud-Samy comme ministre de la guerre. L’ennemi était donc installé dans la place; Chérif n’avait qu’une puissance fictive; la véritable autorité restait entre les mains des colonels. L’appui extérieur, qui était indispensable pour sauver le ministère et l’Egypte, ne pouvait venir que de la Turquie, ou de la France et de l’Angleterre. Il faillit un instant venir de la Turquie. Au moment où l’émeute avait éclaté au Caire, le sultan s’était décidé à y envoyer une mission composée de Fuad-Pacha et de Nizami-Pacha. Cette mission avait des chances de succès; elle aurait même réussi à coup sûr si les intentions du sultan avaient été loyales et si la France et l’Angleterre les avaient secondées. L’annonce seule des commissaires turcs avait causé une frayeur profonde. Les colonels révoltés avaient promis à Chérif, s’il acceptait le pouvoir, de quitter aussitôt le Caire avec leurs troupes. Au lieu de cela, manquant du premier coup à leurs promesses, ils affirmaient la prétention de rester dans la capitale jusqu’à la réunion de la chambre des notables, et Mahmoud-Samy n’épargnait aucun subterfuge pour les seconder dans leur projet. Ils l’auraient exécuté si la résolution du sultan ne leur avait donné à réfléchir. La veille même du jour où Fuad-Pacha et Nizami-Pacha débarquèrent à Alexandrie, Arabi, changeant de dessein, partit au plus vite pour la province. Parvenus au Caire, les commissaires turcs n’y trouvèrent que le khédive, Chérit et les consuls, qui leur dirent que tout allait pour le mieux dans la meilleure des Égyptes possible, que leur présence était inutile et même dangereuse, et qu’ils feraient bien de s’en retourner. La France et l’Angleterre avaient envoyé chacune un cuirassé à Alexandrie, afin d’appuyer ces discours rassurans. Que pouvaient faire les commissaires ? Reprendre la route de Constantinople et aller annoncer au sultan l’échec de leur entreprise.

Je n’hésite pas à dire que, puisque les deux puissances protectrices de l’Egypte étaient alors décidées à ne rien faire pour arrêter la révolution égyptienne, il est regrettable qu’elles aient rendu vaine l’action de la Porte. Au moment où Fuad-Pacha et Nizami-Pacha ont été envoyés au Caire, les colonels révoltés n’étaient pas encore en relations avec Abdul-Hamid; celui-ci se serait peut-être décidé à les traiter en rebelles. Ne pouvant agir en sultan, il a essayé d’agir en calife, de faire entrer les colonels dans la grande ligue du panislamisme, de les transformer en instrumens plus ou moins volontaires de l’union musulmane, qu’il a inaugurée à Constantinople. Fuad-Pacha et Nizami-Pacha n’avaient eu aucun rapport avec Arabi; mais, à leur départ, Kadri-Bey, qui faisait partie de leur mission, resta en Egypte pour s’entendre avec lui. C’est alors que des communications suivies et régulières s’établirent entre le chef de la révolte d’Egypte, Arabi, et le sultan de Stamboul. Arabi, qui s’attendait à être traité en insurgé, peut-être même à être sévèrement châtié, se vit flatté, adulé, encouragé par le calife des musulmans, par le représentant de Dieu sur la terre, par l’ombre du Prophète. Il n’en fallait pas tant pour lui tourner la tête. Lui, simple fellah, lui qui, peu de mois auparavant, rampait dans la fange et tremblait sous le courbache, se trouvait tout d’un coup assez puissant pour qu’Abdul-Hamid comptât avec lui. On peut dire que c’est ce premier éclat de fortune qui l’a grisé et qui, d’un simple révolté, a fait de lui le chef d’une révolution.

Pour comprendre de quelle manière l’action turque s’est exercée en Egypte et dans quelle mesure elle a contribué à la crise qui l’a bouleversée, il est bon de rappeler à quelles influences obéit Abdul-Hamid et quels sont les hommes qui inspirèrent sa politique religieuse. Un marabout tripolitain, Si-Mohamed-Daffer (à la turque Zaffer), s’est complètement emparé de l’esprit du sultan, auquel il avait annoncé, du vivant d’Abdul-Aziz, qu’il monterait un jour sur le trône. A côté de Daffer se trouve, dans les conseils d’Ildiz-Kiosk, son cousin germain, le cheik Essad et un troisième cheik, Habou-Houda effendi, parent, ou du moins, ami des deux autres. Cette trinité de cheiks de bas étage conduit l’empire ottoman. Le hasard d’une prophétie réalisée a placé ces trois hommes, jusque-là aventuriers vulgaires, marabouts et derviches de la dernière catégorie, à la tête du monde musulman. Ce sont eux qui ont persuadé à Abdul-Hamid que ses prédécesseurs s’étaient perdus par leurs complaisances pour l’Europe et pour les idées européennes; ce sont eux qui ont fait entrer dans sa tête l’illusion frivole d’un réveil général et prochain de l’islamisme, illusion qui a fait tant de mal à l’Orient, qui lui en fera tant encore à l’avenir. Ils lui ont affirmé que, s’il suivait leurs avis, il présiderait bientôt au triomphe de sa religion et dominerait le monde. Sans les croire absolument, Abdul-Hamid suit presque tous leurs avis. Sa politique oscille entre le bon sens de ses ministres qui, attachés aux anciennes traditions, prêchent l’accord avec les alliés européens, et la folie de ses marabouts, qui voudraient briser avec l’Europe pour soulever l’Asie et l’Afrique musulmane contre le christianisme. La mission de Fuad-Pacha et de Nizami-Pacha était inspirée par les ministres ; quand elle a eu échoué, les marabouts l’ont emporté ; l’Egypte est devenue un des centres principaux de l’agitation panislamique. Quatre fois de suite le cheik Essad s’y est rendu pour négocier avec Arabi. S’il n’est resté aucune trace écrite de leurs conciliabules, les événements ont montré combien ils avaient été productifs. Lorsque le cheik Essad n’était pas en Egypte, Arabi correspondait avec le sultan au moyen d’un de ses aides-de-camp dont quelques lettres ont été découvertes au procès. Dans l’une d’elles, il était rendu compte à Arabi des efforts d’un envoyé du khédive pour persuader à Abdul-Hamid que les projets des colonels étaient contraires aux intérêts de l’empire ; mais on ajoutait que ses efforts avaient été vains. C’était au moment où Mahmoud-Samy était à la tête du ministère et où se préparaient les événemens qui ont précipité la crise : « Le cheik Essad, dit le secrétaire, a assuré au sultan que le ministère se conduisait conformément aux règles, qu’il était fidèle et soumis, que les préceptes de la religion servaient de base à sa conduite, et qu’il reconnaissait la suprématie de la Sublime Porte. En conséquence. Sa Majesté n’a pas voulu prêter foi aux affirmations de l’envoyé du khédive, et elle ne le voit pas maintenant d’un bon œil. » Le correspondant ajoutait qu’Abdul-Hamid se proposait de remplacer le khédive par le prince Halim, que l’Angleterre s’y opposait, mais qu’on parviendrait à vaincre ses résistances, qu’il fallait donc attendre avec confiance et compter sur les agitations qui allaient favoriser la révolution égyptienne : « Sa Majesté le sultan, disait-il encore, a donné ordre au cheik Daffer d’écrire en Tripolitaine au sujet de Tunis, » Pourvu que le cheik Daffer travaillât aussi bien en Tripolitaine que le cheik Essad l’avait fait en Egypte, le panislamisme, on le voit, était sûr de triompher sur tous les points.

On ne saurait croire combien cette illusion d’une prise d’armes générale des musulmans a contribué au progrès de la révolte égyptienne. Les événemens de Tunisie et d’Algérie avaient produit au loin une immense impression. Toute la presse arabe d’Egypte était remplie des hauts faits de Bou-Amama, de ses triomphes sur les Français, des sanglans échecs qu’il infligeait à nos soldats. Les légendes les plus folles couraient à ce sujet, colportées par vingt journaux et commentées à satiété par les étudians et les cheiks de la mosquée d’El-Azar. De même qu’à Tripoli, à Tunis, et dans le sud oranais, on avait sans cesse les yeux tournés vers le Caire, de même, au Caire, on rêvait constamment à ce qui se passait à Tripoli, à Tunis et dans le sud oranais. Arabi était jaloux des prétendus succès de Bou-Amama. Il voulait rivaliser de gloire avec lui, montrer qu’il était plutôt que lui le mehdi, le sauveur promis à l’islam à la fin de chaque siècle de l’hégire. Arrivé au sommet de la puissance par un concours de circonstances tellement étranges, tellement heureuses, tellement inespérées qu’elles eussent paru peu de mois auparavant tout à fait fantastiques, il avait fini par se persuader à lui-même qu’il était réellement prédestiné. De la meilleure foi du monde, il croyait à sa mission divine. A chaque instant, au milieu de ses discours les plus éloquens, il s’arrêtait pour murmurer des prières, et pour écouter la voix du Prophète, qui lui parlait à l’oreille. Absolument dépourvu d’instruction, ne connaissant que le Koran, sorti de la plus basse classe de la société, il avait tous les préjugés, toutes les superstitions du peuple. Or, le jour vint où, comme Abdul-Hamid, il rencontra un marabout pour lui prédire le pouvoir suprême. Ce marabout était d’un degré inférieur à celui qu’occupe Daffer. C’était un simple derviche, profondément corrompu, méprisé de tous les ulémas et de tous les softas de la mosquée d’El-Azar, le cheik Ouleich, mais qui exerce sur la lie de la population le genre d’influence que les plus vils imposteurs obtiennent aisément dans le monde musulman. Les premiers succès d’Arabi lui avaient inspiré l’idée de se servir du nouveau maître de l’Egypte en flattant ses ambitions; aussi ne cessait-il de parler de lui avec enthousiasme. Peu à peu Arabi apprit le langage qu’il tenait, et, naturellement, il en fut flatté. Il se rendit donc auprès d’Ouleich pour le consulter sur l’avenir. Celui-ci ferma les yeux à son approche, feignit d’être aveugle et de ne pas le reconnaître. Mais, après avoir fait des signes cabalistiques sur le sable, suivant le rituel, il lui passa la main sur le front et s’écria : « Le voilà donc l’homme que j’attends depuis un si grand nombre d’années ! le sauveur de l’islam ! le chef des Arabes ! Va, tu es marqué de la lettre G. Je t’ai reconnu. Tu es le mehdi annoncé! »

Il faut dire, pour comprendre ces paroles, que les prophéties répandues dans les confréries musulmanes, parmi les cheiks et les derviches, annonçaient pour la fin du XIIIe siècle de l’hégire, c’est-à-dire pour le mois de novembre dernier, l’apparition d’un sauveur qui devait délivrer l’islamisme et écraser les chrétiens. Le sauveur devait être marqué de signes dans le genre de ceux du bœuf Apis, auxquels on pourrait le reconnaître d’avance. Il paraît que la lettre G faisait partie de ces signes. Il paraît aussi qu’en tâtant bien le front d’Arabi, qu’en y mettant d’ailleurs beaucoup de bonne volonté, on pouvait y reconnaître cette lettre. Quoi qu’il en soit, ni Arabi, ni ses amis n’ont douté de la prédiction. Ignorans comme ils l’étaient, ils ont été dupes d’eux-mêmes. Les prédications d’une nuée de cheiks venus de Constantinople pour parcourir toute les provinces de l’Egypte ont entretenu leur fanatisme naissant. Des intrigues d’un tout autre genre ont encouragé leurs ambitions. On a vu tout à l’heure que leur correspondant à Constantinople parlait du remplacement de Tewfik-Pacha comme khédive par le prince Halim. Le prince avait en Egypte beaucoup d’agens et d’agens très actifs qui n’épargnaient ni argent, ni promesses pour gagner les colonels à sa cause. Ils avaient distribué aux colonels, ainsi que l’a révélé l’enquête judiciaire, un certain nombre de photographies du prince avec quelques lignes aimables signées de sa main. Les colonels se sentaient donc doublement poussés du côté de Constantinople. D’autres instigations, mais celles-là moins écoutées, leur venaient d’Ismaïl-Pacha, l’ancien khédive. Cependant l’un d’eux, Toulba-Pacha, acceptait toutes les propositions d’où qu’elles vinssent, pourvu qu’elles fussent accompagnées d’espèces sonnantes. Il prenait de toutes parts, se vendant à tout le monde, et trahissant tous ceux auxquels il s’était vendu. Arabi et ses amis n’étaient pas seulement des illuminés. Doués d’une rapacité rare, ils profitaient de leur puissance pour arrondir leur fortune. S’ils n’ont pas acquis beaucoup de propriétés, c’est qu’ils se sont aperçus bien vite qu’en le faisant ils s’exposeraient au danger de soulever contre eux de redoutables ennemis. Mais ils se sont enrichis de beaucoup d’autres manières. Sous le règne des soldats, l’Egypte a été mise au pillage et exploitée plus durement que sous celui d’Ismaïl-Pacha.

Ce règne a commencé le lendemain même du départ de la mission turque. D’El-Ouadi où il avait été envoyé en campement, Arabi adressait des ordres aux ministres et leur signifiait ses volontés sur un ton qui ne souffrait pas de réplique. Un jour, c’était un de ses amis, emprisonné à la suite d’un jugement des tribunaux mixtes, dont il exigeait l’élargissement. Un autre jour, il demandait la destitution d’un certain nombre de moudirs. Tantôt il informait Chérif-Pacha que le temps des jeux de mots et des railleries (Tankit) étant paisse, il avait décidé « d’accord en cela avec l’éminent Abdallah-Effendi-Neddim, directeur et rédacteur du journal littéraire et instructif El Tankit wil Tabket (Jeux de mots et Traits satiriques), de transformer le titre de ce journal en Lissan el Omma (Organe de la nation) » et d’en faire, en effet, l’organe attitré et subventionné de la nation. Tantôt il expédiait aux ministères une liasse de dossiers sur des questions dont il avait indiqué la solution. Que pouvait faire Chérif-Pacha? La résistance eût été vaine. Il appela un jour un des familiers d’Arabi et lui expliqua qu’il serait obligé d’abandonner le pouvoir si celui-ci continuait à trancher du maître, à le réduire au rôle de simple instrument. Arabi répondit aussitôt qu’il était au désespoir d’avoir commis, par pure ignorance, une faute dont il comprenait enfin la gravité; qu’il n’avait attaché aucune importance aux communications adressées par lui au ministère, mais que du moment qu’on y voyait l’ingérence d’un soldat dans la politique et dans l’administration, jamais plus il n’en ferait de pareilles. Le lendemain de cette déclaration, il envoyait à Chérif trois nouvelles affaires dont il avait arrêté le règlement, et les jours qui suivirent ressemblèrent à ce lendemain. Comme il arrive souvent chez les illuminés, au fond du caractère d’Arabi perçait une hypocrisie profonde. Le séjour d’El-Ouadi lui était fort désagréable, parce qu’il avait eu l’imprudence d’enlever, pour se les attribuer, des terres aux Bédouins des environs, qui étaient depuis lors ses mortels ennemis. Il revenait donc sans cesse au Caire, où sa maison était le centre d’un gouvernement occulte et d’une conspiration permanente. On la reconnaissait de loin au nombre considérable de voitures, de chevaux et de baudets qui l’entouraient, tandis que les abords des ministères et du palais du khédive étaient déserts. Arabi ne marchait jamais seul. Il avait une dizaine d’officiers à ses côtés. Chez lui la foule des visiteurs était immense. Tous les solliciteurs s’y rendaient; Arabi recevait avec bienveillance les pétitions qu’on lui présentait, y jetait un coup d’œil, écrivait un mot en marge pour indiquer s’il fallait y faire droit ou non; après quoi il les expédiait dans les ministères, où personne n’osait résister à ses ordres. Cette manière expéditive de traiter les affaires, si contraire aux lenteurs de la bureaucratie égyptienne, lui a valu la plupart de ses partisans. Il va sans dire que ses décisions étaient tout à fait arbitraires; Arabi n’avait même pas l’idée qu’on pût lui opposer des lois et des jugemens. Lorsqu’on lui signalait les sentences des tribunaux de la réforme comme un obstacle possible à ses projets, il disait : « Qu’importent les sentences des tribunaux de la réforme? Nous les exécuterons si elles sont justes, mais si elles ne le sont pas, nous ne les exécuterons pas. » L’idéal d’Arabi était la justice sommaire de saint Louis sous les arbres de Vincennes, à la condition bien entendu qu’il fût saint Louis. Son infatuation était extraordinaire. Une photographie répandue à profusion dans le Caire représentait le trio des colonels. Arabi était assis au milieu, le regard perdu vers le ciel. A droite, Abdel-Al frisait d’une main sa grosse moustache, appuyant l’autre sur la garde de son épée avec un geste de soudard. A gauche, Ali-Fhemy, portant un grand rouleau de papier, semblait méditer une constitution. En se rendant le soir chez Arabi, on pouvait se donner le plaisir de voir le tableau vivant représenté par cette photographie. Les trois colonels tenaient salon, mais Arabi parlait seul. Il exposait ses vues politiques. Il annonçait l’émancipation de l’Egypte sous le règne des soldats et de la future chambre des notables. Le succès était certain, car personne ne pouvait s’y opposer. La France et l’Angleterre ne s’entendraient jamais pour une guerre. Tout au plus feraient-elles une démonstration navale. Mais une démonstration navale ne saurait aboutir qu’à un bombardement d’Alexandrie; or Arabi répétait sans cesse que la destruction d’Alexandrie serait un bonheur pour l’Egypte. Cette ville n’est-elle pas tout européenne? N’est-elle pas la capitale des banques et des comptoirs européens qui ont fait tant de mal à la nation égyptienne ? Il célébrait donc par avance la destruction d’Alexandrie comme un succès national égyptien. Après ces discours politiques, il passait à des sujets de science et de religion. Il racontait, par exemple, que le Nil était un fleuve étrange qui, loin de se perdre dans la mer, s’écoulait au-dessous d’elle dans une sorte de tunnel et venait ressortir en Amérique, où il formait le Mississipi. D’autres fois, il exposait la formation des îles. mon Dieu ! rien n’est plus simple : ne voit-on pas le Nil charrier de la terre, des arbres, d’énormes débris végétaux? Tout cela s’arrête, on ne sait comment, sur un point de la Méditerranée, et forme un premier noyau ; d’autres détritus se joignent à ceux-ci, et peu à peu voilà une île qui surgit des flots. Des textes du Coran corroboraient ces étonnantes expositions scientifiques, qu’un auditoire émerveillé écoutait avec une attention passionnée. Malheur à celui qui eût fait une objection, qui eût émis un doute ! En sortant de chez Arabi, il eût été suivi par un officier qui l’eût menacé des plus terribles traitemens pour avoir osé contredire le mehdi, l’homme inspiré de Dieu, le nouveau prophète illuminé de la lumière divine. C’est ce qui est arrivé à quelques téméraires, qui n’ont plus recommencé. Une véritable éloquence couvrait d’ailleurs toutes les sottises d’Arabi. Pour lui la parole était tout; quant à ses idées, elles avaient l’incohérence et la naïveté de celles des fellahs ses compatriotes. Discutant un jour au conseil des ministres la question de la baie d’Assab : « Les Italiens n’ont assurément aucun droit, dit-il ; mais nous sommes assez puissans pour montrer envers eux quelque générosité et, sans accepter toutes leurs prétentions, pour leur céder un lambeau de terrain. » Et il proposa aussitôt de leur donner un nombre de kilomètres de terrain dont l’étendue aurait fait quatre fois le tour du monde. Quand un des contrôleurs lui fit remarquer qu’il allait peut-être, un peu loin, il parut tout surpris: « Comment pouvez-vous savoir, demanda-t-il, l’étendue du tour du monde? »

Tel était l’homme qui dominait déjà l’Egypte et qui allait, quelques semaines plus tard, y exercer une tyrannie sans contrepoids. Il eût été bien facile de l’arrêter si la France et l’Angleterre, après avoir fait échouer la mission turque, avaient offert et, au besoin, imposé à Chérif-Pacha l’appui que la Turquie ne pouvait plus lui donner. Toute l’audace d’Arabi venait de la conviction que les deux puissances alliées ne marcheraient jamais contre lui. Il comptait surtout, et en cela il n’avait, hélas! que trop raison, sur l’inertie de la France, et, dans son ignorance profonde, il s’imaginait que l’Angleterre n’avait pas d’armée, qu’elle ne possédait que des flottes, que jamais, par conséquent, elle ne pourrait atteindre avec es canons de ses vaisseaux autre chose que les maisons européennes d’Alexandrie.

Un instant toutefois sa confiance dans les dissentimens de la France et de l’Angleterre a été ébranlée. Une note menaçante, signée par les deux puissances, était venue promettre au khédive qu’on ne le laisserait pas toujours à la merci de la révolte d’une soldatesque. M. Gambetta était au pouvoir, et sa fougue avait entraîné la patiente lenteur de lord Granville. Les gouvernemens alliés semblaient résolus à agir vigoureusement pour réprimer l’émeute, pour rendre au khédive son autorité, pour soutenir Chérif-Pacha et les élémens de résistance qui s’étaient groupés autour de lui. Déjà l’armée commençait à rentrer dans l’ordre, comme elle l’avait fait à l’arrivée des commissaires turcs. Mais à peine la note était-elle au Caire que M. Gambetta tombait du pouvoir. Abandonnée par M. de Freycinet, reniée par l’Angleterre, la note n’a pas eu un succès plus durable que la mission de Fuad-Pacha et de Nizami-Pacha. Dès lors, Arabi a pensé qu’il ne lui serait pas plus difficile de faire capituler les deux puissances que le sultan, et son orgueil n’a plus connu de bornes. Quelle force pouvait lui être opposée en Egypte? Une seule : celle des Bédouins. J’ai déjà dit que les Bédouins s’étaient brouillés avec lui parce qu’il avait voulu leur enlever leurs terres pour s’en constituer un domaine personnel. De plus, il avait tenté de leur imposer le service militaire et des taxes dont ils sont exonérés depuis Méhémet-Ali. Aussi étaient-ils devenus ses plus grands ennemis et ne cessaient-ils d’offrir au khédive et à Chérif de venir le combattre. Le souverain et son ministre auraient pu accepter; mais, dans ce cas, ils risquaient un pillage du Caire. Ils ont reculé devant ce danger. Ils persistaient d’ailleurs à espérer qu’un jour ou l’autre la France et l’Angleterre tiendraient leur promesse et marcheraient au secours de l’Egypte. Arabi, au contraire, était convaincu, comme je l’ai dit, que la France et l’Angleterre ne bougeraient pas et qu’elles empêcheraient la Turquie de bouger, ce qui lui assurerait l’impunité, ainsi qu’à ses complices. Tout son système politique reposait sur une idée, que des conseillers habiles lui avaient insinuée et qui paraissait alors fort juste, bien que l’événement en ait prouvé la fausseté. Cette idée était que, si l’on parvenait à rompre l’accord de la France et de l’Angleterre, on n’aurait rien à craindre, attendu que l’Europe ne s’entendrait jamais pour une action commune en Egypte, de même qu’elle ne s’était jamais entendue pour une action commune en Turquie. Aussi travaillait-il de son mieux à brouiller la France avec l’Angleterre, en se disant anti-Français avec les Anglais et anti-Anglais avec les Français, en offrant tour à tour aux uns et aux autres son alliance et son amitié exclusive. Il avait commencé par les Français, et j’ai avoué en toute franchise combien la conduite d’un de nos consuls avait servi ses desseins. Mais les Anglais ne lui ont pas été moins utiles. Pendant le ministère de Chérif-Pacha, une sorte de mission anglaise, à la tête de laquelle se trouvait un célèbre arabophile, M. Blunt, était venue s’établir au Caire. Elle se composait d’un nombreux personnel anglais et arabe et se disait officieusement envoyée en Egypte par le foreign office et par l’ambassade anglaise à Constantinople. Ce qu’il y a de sûr, ce qui résulte même des livres bleus anglais, c’est que les agens britanniques ont favorisé les rapports d’Arabi et de M. Blunt. Or ces rapports étaient des plus compromettans. M. Blunt n’épargnait rien pour persuader à Arabi que l’Angleterre le soutiendrait dans ses projets d’émancipation arabe; des journalistes syriens venus à sa suite s’étaient mis en relation avec les cheiks qui rédigeaient au Caire les journaux les plus avancés du parti arabe; une feuille arabe publiée par eux à Londres et qui contenait les plus vives excitations à l’indépendance était répandue à profusion dans l’armée [1]. En même temps, un ancien membre du parlement anglais, M. William Gregory, inondait le Times d’éloges d’Arabi, de récits de sa vie privée et publique, de détails sur son harem, sur sa femme, sur ses enfans. La presse anglaise commençait déjà cette étonnante campagne en faveur d’Arabi, qu’elle a poursuivie sans relâche depuis quelques mois, et qui ne permet plus de croire que l’Angleterre n’ait pas voulu et préparé d’avance son expédition en Egypte.

L’heure de la crise approchait. Comme je tiens à ne pas sortir du cadre de la révolte militaire, je ne raconterai pas les péripéties de la lutte entre la chambre des notables et Chérif-Pacha. Chérif avait cru trouver dans cette chambre une force morale à opposer à la force matérielle d’Arabi, oubliant qu’en Egypte les forces morales se mettent toujours du côté des forces matérielles. Dès que les notables furent réunis, ses illusions tombèrent. Il devint évident qu’ils voteraient tous et toujours dans le sens que leur indiquerait Arabi. Habitués à la servitude, ce dernier leur paraissait le maître; c’est donc devant lui qu’ils s’inclinaient. La question débattue entre la chambre et le ministère était celle du vote du budget; il s’agissait de savoir si on livrerait le budget tout entier, même le budget de la dette publique, à une assemblée révolutionnaire ne songeant qu’à faire cesser la réforme financière pour rétablir les abus dont ses membres profitaient. Il s’agissait aussi d’échapper par ce moyen à la surveillance du contrôle. Arabi, qui venait d’être appelé au ministère de la guerre en qualité de sous-ministre, s’était spontanément débarrassé, pour son compte, de cette surveillance. Il gérait son budget comme il l’entendait, ne souffrant pas que personne s’informât de ce qu’il en faisait. Un tel exemple était bon à suivre. Sur l’ordre de l’armée, la chambre des notables fit un règlement dans lequel elle s’arrogeait des droits financiers sans limites. Chérif-Pacha donna sa démission, prouvant encore une fois sa parfaite loyauté. Il s’agissait de le remplacer. Le khédive refusa de s’en charger, déclarant que, puisqu’on ne lui laissait aucun pouvoir, il ne voulait aucune responsabilité. Ce fut une commission de la chambre qui désigna les ministres. Elle choisit pour la présidence Mahmoud-Samy. Celui-ci, qui, la veille encore, jurait à Chérif, sur tout ce qu’il y a de sacré au ciel et sur la terre, de ne jamais séparer son sort du sien, accepta sans hésiter son héritage. Arabi eut le ministère de la guerre et un ingénieur, Mahmoud-Fhemy, celui des travaux publics. C’était le règne de la soldatesque qui commençait. Les contrôleurs rédigèrent une protestation officielle et offrirent leur démission à leurs gouvernemens respectifs. L’Angleterre refusa immédiatement celle de M. Colvin. Quant à la France, elle porta un premier coup au contrôle en rappelant, dans des circonstances aussi critiques, M. de Blignières. C’était le seul homme qui inspirât quelque crainte à l’armée. Le jour de son départ, les casernes et les mosquées furent en fête. « Nous avons la France pour nous! » répétaient tous les officiers. La dernière digue qui arrêtait le flot de l’émeute était brisée, et M. de Freycinet inaugurait cette politique fatale qui a porté à notre influence dans la Méditerranée le coup le plus terrible et le plus irrémédiable qu’elle ait jamais subi.

Mais la période des difficultés commençait pour les colonels. Il fallait satisfaire tous les appétits, et ces appétits étaient sans mesure. L’armée échappait à ses chefs. Les officiers subalternes réclamaient le prix de leurs services. Abdel-Al, Ali-Fhemy et Arabi s’étaient créés généraux et pachas. Leur principal auxiliaire, Toulba, avait reçu la même faveur. C’est à peine s’il était colonel depuis six mois. Sorti de bonne heure de l’armée, il avait acquis ses grades dans l’administration de la Daira Sanieh, en vertu d’une coutume égyptienne qui permet, ainsi que je l’ai déjà dit, de poursuivre dans une fonction civile la carrière militaire. Un simple lieutenant peut devenir en Egypte colonel en restant toute sa vie dans un tribunal ou dans une exploitation agricole. De là l’irrémédiable faiblesse d’une armée commandée par des chefs qui n’ont jamais vécu de la vie du soldat. De simple inspecteur de culture, Toulba avait donc été promu au grade de colonel, puis, sans transition, à celui de général. L’armée tout entière reçut de l’avancement. Les lieutenans-colonels passèrent colonels, les commandans lieutenans-colonels et ainsi de suite. En quelques jours, huit cents promotions furent faites. Arabi sentait bien tout ce qu’elles avaient d’irrégulier. On s’était révolté, moins d’un an auparavant, sous prétexte de réclamer des règlemens sur les grades, d’exiger qu’on ne pût avancer que d’une manière régulière et, après examens, ces règlemens avaient été rédigés par une grande commission militaire dont Arabi faisait partie, et déjà ils étaient lettre morte, et déjà on les foulait impitoyablement aux pieds! Mais comment agir autrement? Quand on hésitait à donner à un officier le grade qu’il demandait, il avait toujours un argument sans réplique pour faire tomber ces hésitations. « Eh! quoi, vous ne vous souvenez donc pas, disait l’un, que c’est moi qui ai tiré la barbe à M. Wilson lors de l’émeute sous Ismaïl? — Ah! c’est vrai, répondait-on, vous serez colonel. — Et moi donc, disait l’autre, n’ai-je pas abandonné mon poste autour du palais d’Abdin le jour de la révolte de février et livré le khédive sans défense à vos entreprises? — C’est juste; vous serez lieutenant-colonel. — Avez-vous oublié, répliquait un troisième, que j’ai trahi le serment de fidélité que j’avais fait à Osman-Refki et que j’ai laissé entrer vos troupes au ministère de la guerre quand vous avez été délivrés? — Oh! pardon de ce défaut de mémoire, vous serez tout ce que vous voudrez. » Les officiers repus, les soldats élevaient à leur tour des prétentions. Il avait fallu leur faire les plus grandes promesses pour les soulever contre leur souverain. A la vérité, depuis le triomphe de l’armée, leur sort était assez heureux. Ils s’établissaient par groupes autour des ministères pour attendre les solliciteurs. Chaque personne ayant à remettre une pétition s’adressait à eux, leur donnait quelques piastres et les chargeait de la porter dans les bureaux. Ils jouaient en petit le rôle qu’Arabi jouait en grand, imposant leurs volontés, moyennant finances, à toutes les administrations. Ces habitudes d’indiscipline transformaient l’armée en une cohue sans consistance. Arabi le sentait. Toulba en frémissait chaque jour. On songeait sérieusement à renvoyer tous les soldats chez eux pour les remplacer par des recrues plus faciles à conduire. Mais se laisseraient-ils faire? La question était douteuse. Il n’y avait donc plus qu’une ressource : passer de la simple émeute à la révolution ouverte; à défaut de discipline, éveiller le fanatisme dans l’armée, en lui donnant pour mission d’expulser du pays d’abord les Circassiens, les premiers ennemis des Arabes, puis les chrétiens et les Européens, et de préparer l’avènement du fameux royaume arabe, qui était le rêve de toutes les imaginations.

Le prétexte choisi pour entreprendre cette guerre civile fut des plus simples. Arabi imagina un prétendu complot de Circassiens contre sa vie. Jamais invention ne fut plus grossière. On ne cessait de répéter, depuis l’émeute de février, que les Circassiens, en Egypte, étaient un danger pour la paix publique, qu’ils ne se laisseraient point chasser du pouvoir sans résistance, et que cette résistance amènerait une crise fatale. On le disait, on l’écrivait même en Europe, et des publicistes soi-disant compétens signalaient dans les journaux cette cause de perturbation qui menaçait l’Egypte. « Quand on veut noyer son chien, dit le proverbe, on le déclare enragé. » On déclarait donc les Circassiens enragés. Le fait est que le seul reproche qu’on eût dû leur faire était leur excessive faiblesse. Amollis par les mœurs et le climat égyptiens, ils n’avaient su s’opposer à aucune des entreprises de l’armée. Jadis un seul d’entre eux eût suffi pour faire trembler tout un régiment égyptien. Mais l’Egypte avait produit sur leurs courages son effet débilitant. Ils avaient perdu, sans l’ombre d’une protestation, tous les postes qu’ils occupaient. Enhardis par tant d’impuissance, les officiers avaient résolu de se débarrasser d’eux pour toujours. Le prétendu complot servit d’occasion à cet acte d’odieuse vengeance. L’instruction en fut conduite avec une rapidité et une violence scandaleuses. Aucune torture matérielle ne fut épargnée à ces malheureuses victimes; chaque jour, on leur crachait au visage, on les frappait, on les accablait de coups et d’outrages. L’Arabe se vengeait ainsi sur le Circassien de sa longue infériorité. C’était la revanche brutale ou plutôt bestiale de l’être longtemps humilié contre son chef et son maître. Il y eut là des scènes tellement révoltantes, tellement criminelles, que la France et l’Angleterre s’émurent enfin et préparèrent l’envoi d’une escadre à Alexandrie pour mettre un terme à un état de choses qui menaçait de compromettre, non-seulement leur influence en Egypte, mais les personnes et les biens de leurs nationaux.

Une vive alerte s’empara alors des officiers. Ils avaient pris l’habitude de se réunir souvent, de se donner des banquets les uns aux autres, de discuter en commun leurs intérêts. Généralement ces réunions étaient remplies par d’interminables discours. Abdallah-Neddim, le journaliste qu’Arabi avait déclaré l’organe de la patrie et auquel il avait octroyé depuis le titre « d’orateur de l’armée, » prenait le plus souvent la parole. Le thème de ses allocutions était le panégyrique d’Arabi, assaisonné d’injures grossières contre les Circassiens et de menaces terribles contre les chrétiens. Un colonel qui devait bientôt incendier Alexandrie, Soliman-Samy, s’exprimait dans les mêmes termes que lui, avec plus d’énergie encore. Un Suisse, M. Ninet, agent du prince Halim, excitait les passions de l’armée, qu’il partageait d’ailleurs en toute sincérité. « Les choses allaient si loin, dit un témoin occulaire, Mohamed Choukry, que les petits enfans se mettaient, eux aussi, à faire des discours en style fleuri ayant pour objet les louanges d’Arabi et l’exhortation à l’union pour défendre la liberté. » Mais on ne se bornait pas à louer Arabi et à célébrer la liberté. On outrageait le khédive, on affirmait publiquement sa destitution; des ministres eux-mêmes déclaraient qu’il ne serait bientôt plus sur le trône. A l’annonce des projets de la France et de l’Angleterre, ces réunions prirent un caractère plus sérieux. Un soir, en présence d’Arabi, les chefs civils et militaires du complot, en même temps que tous les officiers de l’armée, jusques et y compris le grade de commandant, se réunirent à la caserne d’Abdin pour se lier les uns aux autres dans une alliance indissoluble par un serment solennel et tragique. Ce fut une scène assurément fort pittoresque et qui aurait mérité d’être mise en musique par Meyerbeer ou mieux par Offenbach. Un cheik fanatique, le cheik Abdou, l’un des principaux inspirateurs de l’insurrection, présida la cérémonie. Les conjurés malheureusement ne nous en ont donné qu’un récit peu fidèle. Je citerai parmi tous ceux que l’enquête judiciaire a relevés celui du cheik Abdou lui-même. « Le livre saint fut mis sur une table, et les officiers vinrent un à un poser leurs mains sur les pages saintes en faisant le serment que voici : « Je jure, au nom de Dieu le tout-puissant, au nom des vérités contenues dans son livre saint, que je ne trahirai pas mon pays, que je ne tromperai aucun de mes compatriotes, que je défendrai par tous les moyens mon honneur et ma religion, l’honneur et la religion de mes concitoyens, que je ne permettrai à personne d’empiéter sur les droits de ma patrie tant que j’aurai le pouvoir de l’empêcher, que je protégerai les règlemens militaires, que je soutiendrai de tout mon pouvoir les conquêtes de l’armée. Si je viole mon serment, je consens à ce que ma tête soit coupée, ma poitrine ouverte, mon cœur déchiré et jeté au loin. Je serai dépouillé de toutes les vertus humaines, de tout ce qui constitue l’humanité. » Il est fort probable que le serment contenait aussi des menaces contre le khédive et les chrétiens ; mais, bien entendu, les conjurés ont refusé de l’avouer. Chacun jura avec solennité, à commencer par Arabi et Mahmoud-Samy. Mais ce qui m’a fait dire que ce défilé imposant aurait pu être accompagné par la musique d’Offenbach, aussi bien et mieux que par celle de Meyerbeer, c’est la déposition d’un des acteurs, Mohamed Riaz-Pacha, qui, trouvant le serment quelque peu dangereux, s’est vanté de l’avoir esquivé avec beaucoup d’habileté. D’après lui, il s’agissait de déclarer que toutes les personnes présentes seraient toujours unies en un même faisceau et ne cesseraient pas de se donner la main, aucune d’elles ne devant en contredire une autre, et celle qui divulguerait le secret consentant d’avance à avoir la langue coupée en deux et à être jetée à la mer. « Mais je me suis tiré d’affaire, ajoutait-il; je les ai trompés : j’ai posé la main sur la table et non sur le Coran. Ils ont cru que je jurais, et je n’ai pas juré. » Il est probable que cet Escobar musulman n’a pas été seul de son espèce.

Quoi qu’il en soit, et si comiques que fussent certains incidens de ces réunions d’officiers, il n’en était pas moins vrai qu’elles avaient amené entre toute l’armée une solidarité que rien ne devait détruire. On entrait dans la voie des violences et des crimes. Ceux qui auraient voulu s’arrêter ne le pouvaient plus. Arabi lui-même était à la merci de ses soldats. « Arabi est décidé à résister à l’Europe, disait un colonel à un ingénieur français, et quand bien même il le voudrait, il ne pourrait plus désormais se séparer de ses frères d’armes. Du reste, ajoutait-il, si la fortune des combats nous est contraire, ce que nous ne croyons pas, ce qui est même impossible, nous nous retirerons, nous ne laisserons aux vainqueurs qu’un pays ravagé, où il ne restera pas pierre sur pierre ; nous sommes tous solidaires les uns des autres par les sermens les plus solennels, et si nous succombons, nous aurons au moins la satisfaction de ne laisser à l’ennemi que des ruines. C’est d’un pays désolé, dévasté et désert qu’il s’emparera. » Ali-Roubi disait de même : « Nous allons commencer la lutte. Si elle tourne contre nous, nous mourrons en braves et nous ne livrerons la patrie islamique aux chrétiens que dans un état tel qu’il ne sera plus possible de la reconnaître. Nous brûlerons les maisons, nous ferons sauter les mosquées, nous étoufferons nos familles et nous ne périrons qu’au milieu des ruines. Quant à moi, mon parti est bien pris, je déchirerai mes enfans en lambeaux et j’en jetterai les morceaux sanglans au visage du vainqueur. L’Egypte que nous laisserons aux Européens n’aura ni villes ni habitans. Il faudra qu’ils la rebâtissent et qu’ils la repeuplent tout entière. » Dès la chute du ministère de Chérif-Pacha, c’est-à-dire dès le mois de février, Arabi avait manifesté les mêmes fureurs. Un haut fonctionnaire lui représentant que des complications graves résulteraient de la promulgation du projet de loi organique voté par la chambre des notables, il mit la main sur la garde de son épée et s’écria : «Si quelqu’un s’immisçait dans nos affaires, tous devraient se préparer à la mort, tous seraient anéantis... » C’est dans ces sentimens que s’ouvrit la lutte entre les officiers et l’Europe. Une sentence inique ayant clôturé le procès fait, à huis-clos et dans d’odieuses conditions, aux Circassiens, la Porte crut devoir intervenir pour demander des explications. De son côté, le khédive vit dans cette intervention le moyen de sauver des malheureux condamnés sans justice et sans pitié. Peu après, sous la pression des consuls, il commua lui-même la sentence prononcée contre les Circassiens. Le conseil des ministres s’insurgea; il prit une délibération pour déclarer que la Porte avait outre-passé ses droits, le khédive trahi l’Egypte et manqué à ses devoirs. Mahmoud-Samy se précipita chez Tewfik-Pacha, jeta le décret de commutation sur une chaise, jurant que, s’il n’était point modifié, il ne serait pas exécuté. Le khédive répondit que sa décision, conforme à l’équité, était irrévocable. Mahmoud-Samy répliqua que, puisqu’il en était ainsi, « Tewfik ne pouvait plus être sûr de sa vie ni de sa couronne, ni même de la vie des Européens habitant l’Egypte. Un massacre horrible aurait lieu, et le khédive ne devait compter pour sa sécurité ni sur l’appui des consuls généraux ni sur celui des puissances elles-mêmes. » Au même moment, le conseil des ministres refusait d’admettre la décision prise par le khédive. La situation devenait menaçante. Les consuls de France et d’Angleterre se rendirent auprès d’Arabi afin de l’informer que les deux puissances le rendaient responsable de la sécurité des étrangers. Arabi en profita pour faire décider par le ministère la convocation de la chambre des notables. Cette convocation était arbitraire et constituait une usurpation de pouvoirs, une violation de la loi organique aux termes de laquelle la chambre ne pouvait se réunir que sur l’ordre du chef de l’état. Mais les officiers ne respectaient pas plus la loi organique, qui leur avait servi de prétexte pour renverser Chérif, qu’ils n’avaient respecté jadis les règlemens militaires, à propos desquels ils avaient renversé Riaz. Des avis de convocation furent envoyés, séance tenante, par télégraphe, dans toutes les moudiriehs, et Arabi, qui avait tout à fait jeté le masque, dédaigna de faire connaître lui-même sa résolution au khédive; les ministres déléguèrent à cet effet auprès du souverain un simple sous-secrétaire d’état. Quant à eux, ils étaient absorbés par le complot décisif qu’ils tramaient. L’objet de la réunion des notables était, en effet, des plus graves. Il ne s’agissait de rien moins que de déposer le khédive et de recourir, s’il le fallait aux violences et aux massacres.

Le ministère était ainsi en pleine révolte, quand, le 25 mai, les consuls de France et d’Angleterre remirent à Mahmoud-Samy une note en forme d’ultimatum demandant la retraite du cabinet, le renvoi d’Arabi de l’Egypte, l’éloignement d’Abdel-Al et d’Ali-Fhemy. D’ailleurs, les exilés devaient conserver leurs grades, décorations et traitemens. Au premier moment, le coup porta. La confiance d’Arabi dans l’inertie de la France et de l’Angleterre commençait à être ébranlée. On savait que deux escadres venaient d’entrer dans le port d’Alexandrie. Le ministère effrayé consentit à donner sa démission. Par malheur, à peine l’avait-il donnée qu’il recevait d’Alexandrie des nouvelles rassurantes, et que des conseils néfastes exerçaient sur lui la plus funeste action. A première vue, les escadres n’avaient pas paru très formidables. Sans doute, elles contenaient de fort beaux cuirassés, comme l’Invincible et le La Galissonnière; mais il n’y avait à côté d’eux que des canonnières, et les Égyptiens, qui jugent les choses par l’extérieur, ne pouvaient imaginer que des bateaux aussi petits que les canonnières fussent de terribles engins de guerre. Et puis, après avoir regardé du port les escadres rangées dans les bassins, on s’était présenté à bord sous prétexte de visites officielles, mais, en réalité, pour se rendre compte du nombre d’hommes qui allaient descendre à terre. Beaucoup d’officiers étaient allés voir les marins, qui avaient eu le tort de les recevoir et de les laisser circuler sur leurs navires. Depuis longtemps déjà, Arabi était préoccupé de savoir si une démonstration navale pouvait se terminer par un débarquement. Il demandait sans cesse combien il y avait de troupes sur un cuirassé. On lui disait qu’il y en avait bien peu, mais il lui restait des doutes. Les rapports de ses officiers le rassurèrent. Il était donc bien sûr que ces bateaux, gros et petits, ne portaient pas des régimens. Dès lors pourquoi craindre? Il y avait autour de lui des Européens, et, j’ai honte de le dire, des Français à sa solde, d’anciens suppôts de la commune, trahissant leur pays, qui lui affirmaient que tout ce bruit maritime était sans portée, que la France pour son compte était bien résolue à ne jamais envoyer en Egypte autre chose que des vaisseaux. Il le crut et cessa de craindre. En sortant du ministère, il fit parvenir immédiatement aux principaux notables du pays l’assurance que, ministre ou non, il resterait à la tête de l’armée et du peuple; il ajouta que la cause dont il était le chef n’aurait qu’à gagner à la chute du cabinet, et que personne ne devait faire un pas sans son ordre formel. Il signa cette lettre audacieuse : « AHMED-ARABI, chef du parti national. »

Le khédive avait résolu de tenter un dernier effort de résistance. Il avait immédiatement écrit aux moudirs pour leur enjoindre de suspendre tout préparatif militaire et de n’attendre désormais d’instructions que de lui. Le 27 mai, il convoqua dans son palais d’Ismaïlieh les notables et les officiers pour les exhorter à la conciliation, à l’obéissance, à la soumission. Il leur fit part de sa volonté de prendre personnellement le commandement de l’armée. Aussitôt Toulba interrompit avec insolence les paroles du prince; il déclara que l’armée n’acceptait pas la note des puissances, qu’elle n’acceptait pas la démission donnée par Arabi de ses fonctions de ministre de la guerre, qu’elle prétendait rester unie à son chef, et que ce chef n’était pas le khédive. Ceci dit, il se retira brusquement avec les autres officiers sans prendre la peine de saluer le souverain. Cet incident porta à son comble l’émotion des notables. Dans l’espoir de trouver un compromis, le président de la chambre, Sultan-Pacha, les convoqua le soir même dans sa maison, ainsi que les officiers. Ces derniers déclarèrent qu’aucune délibération n’était possible sans la présence d’Arabi, à qui seul ils reconnaissaient le droit de les commander. Accédant à cette demande, Sultan-Pacha fit prier Arabi de venir chez lui. Il vint, en effet, escorté d’une horde d’officiers et de soldats, qui cernèrent la maison, remplirent le jardin dont elle était entourée, tandis que les principaux d’entre eux pénétraient dans la salle même où se tenait la réunion. Arabi prit aussitôt la parole. Dans une déclamation véhémente, il outragea la dynastie de Méhémet-Ali depuis son fondateur jusqu’au prince Tewfik. Usant de toutes les brutalités du langage arabe, il traita chacun des membres de la famille régnante avec le dernier mépris. Pour conclusion il prononça la déchéance du khédive. Officiers et soldats applaudissaient sans cesse, et quand Arabi acheva, la maison et le jardin retentirent plusieurs minutes des cris : « Le khédive est déposé ! » Arabi reprit alors : « Que tous ceux qui sont avec moi se lèvent, » et l’un des officiers de son escorte, Mohamed-Ebeid, complétant l’action et la parole de son maître, tira son sabre du fourreau pour menacer l’assemblée en s’écriant : « Je jure par le divorce de ma femme de trancher la tête à celui qui ne se lèvera pas ! » La fureur d’Arabi était alors sans bornes. Il donna immédiatement l’ordre à un colonel de cerner le palais d’Ismaïlieh avec son régiment et de retenir le khédive prisonnier. C’est en vain que Sultan-Pacha et les notables s’efforçaient de calmer ses transports. Le sous-ministre de la guerre Yacoub-Samy et Toulba parcouraient leurs rangs et leur répétaient la menace de Mohamed-Ebeid s’ils refusaient de se rendre le lendemain auprès du khédive pour exiger la réintégration d’Arabi au ministère de la guerre. Les officiers et les soldats répandus autour de la maison proféraient des cris forcenés. L’assemblée se sépara au milieu d’un indescriptible désordre.

Toute cette comédie dramatique avait été arrangée d’avance par les chefs de la révolution, résolus désormais à ne plus s’arrêter. Des émissaires envoyés par Arabi sur tous les points de l’Egypte où se trouvaient des garnisons, enjoignaient aux commandans d’écrire au khédive qu’ils ne répondaient plus de l’ordre si Arabi n’était pas officiellement réintégré dans ses fonctions. Les commandans conjurés obéirent; les notables obéirent à leur tour et firent la démarche qu’on avait exigée d’eux; ils se transportèrent en masse à Ismaïlieh et supplièrent le khédive, pour maintenir la paix, de rendre son portefeuille à Arabi. Comme toujours, Tewfik-Pacha céda, et, comme toujours aussi, Arabi lui fit immédiatement la plus humble et la plus servile des soumissions. Mais, à peine hors de la présence de son souverain, il invita les notables à se rendre chez lui, et là, assisté de Mahmoud-Samy et de Toulba, il les contraignit, sous peine de mort d’apposer leurs cachets au bas de pétitions adressées au sultan pour demander la déchéance du khédive. Ces pétitions furent colportées partout. On poursuivait jusque dans leurs maisons les fonctionnaires civils et militaires, afin de les forcer à les signer. Ceux qui refusaient subissaient les menaces les plus atroces. Finalement, la terreur qu’inspirait Arabi était telle que tout le monde se soumettait en tremblant. C’est à Alexandrie que l’émotion était la plus vive. Les colonels qui y résidaient s’étaient empressés de s’associer aux violences de leurs compagnons d’armes du Caire. Ils avaient adressé au khédive une dépêche comminatoire pour lui déclarer, suivant la formule indiquée par Arabi, qu’ils ne garantissaient plus l’ordre et la sécurité publique si on ne leur rendait pas le ministre de leur choix. L’agitation était, en effet, fort grande. Des réunions publiques avaient lieu fréquemment sous le patronage des officiers. Des discours incendiaires y étaient prononcés. L’ami d’Arabi, l’orateur de l’armée, Neddim, qui jouissait d’un libre parcours sur les chemins de fer pour pouvoir se rendre plus aisément partout où sa prédication fanatique semblait nécessaire, y soufflait l’assassinat et la guerre civile. De son côté, le colonel Soliman-Samy annonçait le massacre de toute la population européenne. La crise allait éclater lorsque l’arrivée de Dervich-Pacha, envoyé du sultan, la retarda de quelques jours encore. Arabi s’efforça de le circonvenir; il organisa des manifestations payées en sa faveur et contre le khédive; il tâcha de lui donner le change sur l’état du pays. Mais Dervich-Pacha semblant peu convaincu, il fallut employer des moyens plus décisifs et se lancer à corps perdu dans le crime.


III.

Aux yeux des chefs de la rébellion, le moment était venu de tenter un grand coup. Les consuls, effrayés pour leurs nationaux, avaient dit : « La sécurité publique nous intéresse seule. Nous soutiendrons celui qui saura la maintenir. » Ils avaient mieux fait, ils en avaient rendu Arabi responsable. Celui-ci s’était récusé, disant qu’on lui enlevait le pouvoir ou qu’on ne le lui rendait pas complètement. Il était donc utile de faire voir que le khédive était incapable de maintenir la sécurité publique, tandis que l’armée n’avait qu’à se montrer pour la rétablir. De plus, la France et l’Angleterre semblaient parfaitement unies et décidées à agir seules sans se tourmenter da reste de l’Europe. Il était donc également utile de créer une situation d’anarchie telle que toutes les puissances ne pussent se dispenser d’intervenir et arrivassent par là à se neutraliser les unes les autres. On verra tout à l’heure que ce dernier calcul n’était pas vain et que les massacres d’Alexandrie firent sortir, pour un instant, l’Autriche et l’Allemagne de leur neutralité. Arabi entretenait des relations très suivies avec le consul autrichien, qui, durant tout l’hiver, avait favorisé de son mieux les progrès du parti national. Pour l’obliger à suivre ce parti jusqu’au bout, il fallait le mettre en présence d’une révolution oui la vie de ses nationaux fût en péril. C’est pourquoi on prit un parti décisif, et l’on prépara le massacre du 11 juin. Il ne peut pas y avoir l’ombre d’un doute sur les auteurs et sur les origines de ce massacre. L’instruction judiciaire a démontré de la manière la plus éclatante qu’il a été l’œuvre d’Arabi. Personne d’ailleurs parmi ceux qui connaissaient l’Égypte n’avait à ce sujet d’hésitation. Jamais une population aussi molle, aussi naturellement craintive, aussi obéissante que la population égyptienne, ne se fût livrée à de pareilles horreurs sans l’instigation de celui qui tenait le pouvoir. Or, le 11 juin, Arabi était le maître, le maître absolu ; tous tremblaient devant lui; rien ne se faisait sans son ordre; toute la force était entre ses mains; ses amis seuls détenaient l’autorité. Interrogé par une commission d’enquête judiciaire, il n’a pu échapper à la responsabilité de son crime qu’en accumulant mensonges sur mensonges, qu’en niant les faits les plus évidens, qu’en repoussant les témoignages les plus irrécusables. Chaque fois qu’on le mettait en présence d’une pièce écrite de sa main, il contrefaisait l’étonnement et affirmait qu’il n’en avait conservé aucun souvenir; chaque fois qu’on lui rappelait un fait écrasant pour lui, il en donnait quatre ou cinq explications contradictoires. En un mot, accablé par l’évidence des preuves, il n’a eu d’autre ressource que la négation absolue, laquelle équivalait toujours à un aveu.

Que le massacre fût organisé d’avance, c’est ce qui n’est pas contestable. Arabi et ses amis ont essayé de soutenir qu’il avait éclaté fortuitement à la suite d’une rixe entre un Maltais et un conducteur de baudets; mais comme il s’est produit à la fois et à la même heure sur trois ou quatre points de la ville, cette version officielle ne supporte même pas l’examen. Le fait est qu’il était annoncé depuis quelques jours, que plusieurs personnes en avaient été prévenues et qu’un certain nombre d’Arabes avaient engagé leurs amis européens à prendre des précautions pour y échapper. L’opinion publique à Alexandrie était profondément surexcitée. Soliman-Samy ne cessait d’exhaler ses fureurs en plein jour; chaque soir, Neddim exhortait ses auditeurs à la haine du khédive, des Européens et des chrétiens; son journal prêchait l’assassinat et l’incendie. C’est en vain que le gouverneur de la ville, Omar-Loutfi-Pacha, tâchait d’arrêter cet apostolat criminel. Il trouvait une résistance absolue auprès du préfet de police, Saïd-Kandil, ami intime d’Arabi. Saïd-Kandil était l’homme d’affaires du dictateur égyptien, qui le traitait dans des lettres dont on a retrouvé l’original avec une tendresse tout orientale. Le 11 février 1882, il lui écrivait : « mon bien-aimé et très cher frère! si je voulais exprimer la joie et le plaisir que me causent vos lettres, j’écrirais longuement sans pouvoir jamais parvenir à exprimer mes sentimens... Ce qui me remplit d’admiration et d’extase, c’est surtout le zèle ardent que vous avez implanté dans le cœur de la population d’Alexandrie. » Ce zèle allait éclater d’une manière sinistre. Quelques jours avant le 11 juin, Saïd-Kandil était allé au Caire, où il avait eu une longue entrevue avec Arabi. A son retour, il était sombre, préoccupé. Au moment du massacre, il feignit d’être malade pour laisser une entière liberté aux soldats de la police et pour dégager sa responsabilité.

Je ne m’attarderai pas aux scènes sanglantes dont personne encore n’a perdu le souvenir. Ce qui a caractérisé les tristes événemens d’Alexandrie, c’est le mélange d’atrocité et de lâcheté avec lesquelles ils se sont produits. La populace avait été munie d’avance de nabouts, gros bâtons de palmiers qui se terminent en forme de massue, et qui sont presque aussi durs qu’une barre de fer. C’est avec ces armes qu’elle s’est ruée à un signal donné sur de malheureux passans, hommes, femmes, enfans. Mais jamais elle n’a attaqué ceux qui se trouvaient en groupe. Il suffisait que quatre ou cinq personnes fussent réunies pour que les assassins prissent la fuite. En revanche, les individus isolés tombaient sous des milliers de coups. Les soldats de la police, les moustafazzins, semblaient conduire l’opération. Chaque fois qu’un malheureux se réfugiait dans un corps-de-garde, il était immédiatement égorgé. Les moustafazzins arrêtaient les voitures sous prétexte de préserver les promeneurs, mais, dès qu’ils les en avaient fait descendre, ils appelaient les massacreurs et les leur livraient sans défense. Le vol s’ajoutait à l’assassinat. Toute personne escortée par les agens et qui, par hasard, échappait de leurs mains, se trouvait entièrement dépouillée. Partout le meurtre et le pillage. Mais c’est devant la préfecture de police que les scènes les plus affreuses, que les assassinats les plus monstrueux se produisaient. Saïd-Kandil, enfermé dans sa chambre, pâle, prétextant qu’il avait pris le matin une médecine pour expliquer son état et excuser son immobilité, refusait de s’occuper de ce qui se passait au dehors. Il laissait couler le sang; n’était-ce pas l’ordre d’Arabi? Quant à l’armée, appelée au secours par Omar-Pacha-Loutfi, elle ne bougeait pas, attendant son heure. Enfin le massacre ayant assez duré, les régimens arrivèrent. Il leur suffit de paraître pour que tout se calmât. En une minute, l’ordre fut rétabli. N’était-il pas évident que l’armée seule était capable de maintenir la sécurité publique?

Cependant les conséquences des massacres pouvaient être graves. Des consuls avaient été blessés; les amiraux Français et anglais avaient failli être pris dans la bagarre. Ils étaient rentrés à bord avec bien des difficultés, et les flottes, hélas ! n’avaient point bougé, donnant pour la première fois à l’Orient l’incroyable spectacle de vaisseaux européens assistant à l’égorgement d’Européens, au pillage et au meurtre de chrétiens sans tirer un seul coup de canon. Mais qui sait si l’Europe n’allait pas s’émouvoir? La grande préoccupation d’Arabi était de laver d’avance l’armée du reproche de connivence dans des massacres qu’elle devait être censée avoir apaisés. La tâche n’était pas facile. Comment expliquer la conduite des agens de police? Elle s’était manifestée au grand jour. « Quand le trouble eut augmenté dans la cour de la préfecture de police, dit un des témoins, j’aperçus quelques individus de la basse classe et quelques soldats frappant à coups de couteaux les blessés étrangers qui y étaient transportés;.. j’ai remarqué, en outre, que les étrangers qui entraient à la préfecture de police en sortaient immédiatement, ils fuyaient ;.. à leur sortie, ils étaient accueillis par la populace, qui les assassinait. Ensuite on les traînait à la mer, où on les jetait après les avoir dépouillés... » Malgré le soin pris pour se débarrasser des cadavres en les livrant à la mer, le sang versé criait contre la police. L’armée régulière n’était pas moins compromise. Pendant plusieurs heures, elle avait refusé d’obéir aux réquisitions qui lui étaient adressées, et ce ne fut qu’à la nuit qu’elle consentit à intervenir. Pourquoi, sinon parce qu’il fallait que le massacre eût de l’ampleur et de l’importance? Un bataillon de police mis au service du gouverneur de la ville avait montré une incroyable indiscipline. « Quand je chargeais les soldats, dit Omar-Loutfi, d’appuyer mes ordres sur un point, je m’apercevais que, dès que j’étais sur un autre point, ils cessaient d’être exécutés, et que peut-être, même les soldats excitaient les malfaiteurs. » Il fallait créer une légende pour faire oublier ces faits bien constatés. Arabi s’en chargea. Il rédigea, à l’usage du président de la commission d’enquête nommée pour rechercher les causes du massacre, les instructions que voici : « Prenez les plus grandes précautions afin de découvrir l’auteur du mouvement. Ici tout le monde croit que c’est un Maltais, sujet anglais, qui se serait querellé avec un Égyptien et l’aurait frappé d’un couteau ; que des Grecs sont intervenus pour prendre la défense de l’Égyptien, mais que d’autres Maltais et Européens sont accourus au secours du premier; qu’alors des coups de feu ont été tirés par les fenêtres ; que la catastrophe a pris de grandes proportions par le fait des Européens, mais que les Égyptiens qui se sont trouvés mêlés à la bagarre n’ont fait que défendre leur vie avec des bâtons. On croit que plusieurs Européens ont pillé quelques magasins, mais que les Égyptiens n’ont pas pris part au pillage. Vous devez donc prendre la défense du gouvernement, de la nation, et découvrir le premier coupable européen. On dit que ce Maltais était employé au consulat d’Angleterre...» Arabi, qui n’était pas encore l’ami des Anglais, faisait donc retomber sur eux la responsabilité officielle du massacre. Mais, en particulier, il ne cachait pas sa satisfaction au sujet de ce qui venait de se passer. Il faisait relâcher les assassins emprisonnés ; il disait que l’Europe devait commencer à s’apercevoir que l’Egypte savait se défendre ; il devenait plus amical encore envers Soliman-Samy, Neddim et Saïd-Kandil. Le sous-ministre de la guerre, Yacoub-Samy, écrivait de son côté à ses frères d’Alexandrie pour leur recommander la prévoyance, mais quelle prévoyance! « Le sage, leur disait-il, est celui qui sabre son ennemi et qui se réjouit du spectacle de sa mort. » Le fait est que l’armée seule était responsable des horreurs d’Alexandrie. C’est elle qui avait massacré les Européens, en collaboration avec quelques buveurs de haschich, quelques bandits qu’on avait soigneusement préparés pour cette œuvre criminelle. Saïd-Kandil les emprisonnait, la police leur faisait subir les plus durs traitemens sous prétexte que c’étaient les Européens qui l’exigeaient; puis on les relâchait dans un état d’exaltation extraordinaire, en leur disant de se venger.

Si absurde qu’elle fût, la légende d’Arabica paru réussir quelques jours. La flotte franco-anglaise restait toujours immobile; la conférence diplomatique réunie à Constantinople ne disait mot. Se sentant abandonnés, les Européens d’Egypte prenaient la fuite ou s’attachaient au moindre espoir de salut. C’est alors que le consul autrichien, qui avait été l’ami et la dupe d’Arabi, crut devoir faire une tentative pour sauver à la fois le parti national, qui lui était cher, et les Européens, dont le sort commençait à devenir trop périlleux. Entraînant à sa suite son collègue d’Allemagne, il se présenta chez le khédive et, prenant un ton impérieux qu’on ne lui connaissait pas, exigea la formation d’un ministère où Arabi conserverait le ministère de la guerre et dont le président serait Ragheb-Pacha. Ragheb-Pacha avait été un des derniers serviteurs de l’ancien khédive, mais à la chute de son maître, il était déjà tombé en enfance. Vieux et malade, d’une intelligence affaiblie par l’âge et par la souffrance, ce n’était plus qu’un fantoche auquel personne ne croyait. Qu’il pût sauver l’Egypte dans une circonstance aussi critique que celle où on se trouvait, il fallait avoir toute l’ignorance et toute la présomption de certains consuls pour le croire. Le khédive céda. Ragheb fut déclaré ministre. Le lendemain, quelques personnes se rendant chez lui pour connaître ses projets, il leur dit gravement : « Je songe au salut de l’Egypte et je crois l’avoir trouvé. Le pays a besoin d’une constitution. Ne pensez-vous pis que la constitution suisse ferait tout à fait son affaire ? » En attendant la promulgation de la constitution suisse, Ragheb s’endormit au pouvoir d’où il allait si vite tomber. Mais la Turquie, craignant toujours la conférence dont les délibérations paraissaient cependant bien peu menaçantes, et s’imaginant que l’Allemagne et l’Autriche étaient solidaires des maladresses de leurs agens, crut bien faire en déclarant aussi que l’ordre était rétabli en Egypte, que tout désormais y était dans un état parfait, que Ragheb était le plus grand des ministres et Arabi le plus fidèle des généraux. Sur quoi elle envoya au chef des rebelles égyptiens les plus importantes décorations et le félicita hautement de ses services. Le sultan et Arabi se donnaient le baiser Lamourette entre les bras séniles de Ragheb. Cet intermède ridicule jeta un peu de gaîté entre le massacre d’Alexandrie et le bombardement qui allait amener la ruine de cette malheureuse ville.

Je n’ai ni à raconter ni à juger ici ce bombardement. On sait à la suite de quelles circonstances l’Angleterre, se dégageant du prétendu concert européen qui risquait de laisser le monde musulman tout entier s’enflammer au foyer brûlant de l’Egypte, couvrit de ses boulets les forts impuissans d’Alexandrie. L’amiral Seymour avait envoyé un ultimatum à Arabi pour lui défendre de travailler à barrer les passes du port et à relever les fortifications. Toulba répondit, comme gouverneur de la place, qu’on ne faisait aucun préparatif militaire et que les ordres de l’Angleterre étaient suivis. La Porte s’étant prononcée dans le même sens que l’Angleterre, la réponse fut plus catégorique encore. Cependant, en dépit de ces assurances mensongères, les apprêts belliqueux continuaient de plus belle. Le 11 juillet, à sept heures du matin, le bombardement commença, Arabi se rendit, par précaution, dans un des forts les plus éloignés de la plage avec ses principaux lieutenans. A dix heures, les fortifications étaient en ruines. Les dépêches anglaises ont affirmé que les soldats égyptiens avaient supporté avec courage cette première épreuve. Rien n’est moins exact. De l’aveu de Mahmoud-Fhemy, chef de l’état-major, ils n’ont pas résisté un instant. Le tir de l’armée égyptienne a été déplorable; celui des frégates anglaises, sans être bien remarquable, a porté immédiatement la panique dans les rangs des soldats d’Arabi, qui ont pris la fuite. Néanmoins, au milieu de la lutte, Arabi envoyait au Caire une dépêche ainsi conçue : « Les bateaux anglais ont bombardé; les forts ont répondu habilement; le bombardement a cessé. » Une autre dépêche annonçait que toute l’escadre anglaise avait péri. « Pour donner une idée de la portée de nos canons, ajoutait-elle, nous dirons que le seul boulet qui n’ait pas atteint un navire anglais a été tomber en Chypre. » Un troisième bulletin de victoire apportait la nouvelle de la capture de l’amiral Seymour, si bien que, chaque jour, la population du Caire se rendait à la gare pour voir passer l’amiral anglais, et que, chaque jour aussi, un faux Seymour quelconque était appréhendé par les plus crédules, promené dans la ville, et accablé d’outrages. Cependant le vrai Seymour montrait peu de décision ; les forts ruinés, il aurait fallu descendre à Alexandrie, ne fût-ce qu’avec quelques centaines d’hommes; on n’y aurait pas trouvé l’ombre d’une résistance. A la seule vue des frégates rentrant dans les bassins, l’armée égyptienne se serait dispersée dans tous les sens. L’incertitude des Anglais lui a donné le temps de se raviser. Les lieutenans d’Arabi, réunis autour de lui au fort de Dinar, disaient qu’il fallait brûler et saccager la ville afin de ne laisser aux Anglais que des débris fumans et ensanglantés. Pour commencer, Arabi donna l’ordre de relâcher les cinq cents misérables qui avaient été arrêtés comme impliqués dans le massacre du 11 juin; les huit cent soixante-trois forçais de l’arsenal s’évadèrent à leur tour. Les instrumens de l’horrible tragédie qui allait se jouer étaient prêts.

Dans la nuit du 11 au 12 juillet, Arabi, Mahmoud-Samy et les autres chefs de la révolte se réunirent à la porte de Rosette, dans la chambre de Soliman-Samy. Le lendemain, de bonne heure, le drapeau blanc fut hissé sur les murs de la ville pour que l’ennemi ne songeât pas à troubler la sinistre besogne qui allait s’effectuer. En même temps, Soliman-Samy sortait de la chambre où il était resté toute la nuit en conciliabule avec Arabi et Mahmoud-Samy ; il réunit ses soldats et les conduisit sur la place des Consuls afin de commencer l’œuvre de destruction; des voitures chargées de pétrole l’y avaient précédé ; mais, comme il s’agissait de détruire la ville européenne sans toucher aux propriétés et aux personnes des Arabes, les soldats et les cavaliers au service d’Arabi furent chargés de parcourir les rues et les places publiques pour en expulser les indigènes. Ici je laisse la parole à un témoin oculaire, au préfet de police d’Alexandrie lui-même, qui avait remplacé Saïd-Kandil :


Mercredi matin, 12 juillet, plusieurs bandits, sortis de l’arsenal, se rassemblèrent avec d’autres gens de la populace et s’unirent à quelques soldats; ils commencèrent à enfoncer les portes des maisons sous prétexte que des signaux étaient donnés de là aux navires; ils frappèrent les propriétaires, en tuèrent quelques-uns et pillèrent les meubles. J’envoyai des soldats et des agens pour arrêter ces misérables; mais ce fut en vain. Hassan-Bey-Saddik, sous-préfet de police, se rendit sur les lieux, arrêta quelques coupables, leur arracha les objets pillés. Au moment où nous allions les soumettre à un interrogatoire, nous entendîmes une grande rumeur; c’étaient les soldats à pied et à cheval qui engageaient les habitans à quitter la ville parce qu’elle allait être brûlée et saccagée dans deux heures. Je fis mander les commandans des moustafazzins et le commandant de la police pour empêcher les gens de sortir de leurs maisons avant que nous ayons su les motifs de cette alarme. On constata alors qu’ils étaient d’accord avec les chefs de l’armée dans tous leurs desseins, qu’ils avaient pris leurs soldats et les avaient ralliés aux troupes régulières, laissant la ville sans garde et sans poste. Ils avaient pris aussi les estafettes et les pompiers... Les soldats poussaient la foule à coups de crosses de fusil pour la forcer à quitter la ville; beaucoup de personnes fermaient leurs boutiques et voulaient aller prendre leurs familles; les soldats les en empêchaient, de sorte que ces familles se sont séparées et les enfans égarés et perdus. Soliman-Samy était chargé du pillage et de l’incendie d’Alexandrie. Il fit venir son régiment sur la place des Consuls, il commença lui-même à enfoncer les boutiques des épiciers, à y prendre du pétrole qu’il passait aux soldats pour servir à brûler les magasins, et les maisons déjà saccagées. Les soldats pillaient ce qu’ils pouvaient emporter, puis mettaient le feu partout. Ils s’emparaient des chevaux et des voitures des Européens, ils les remplissaient d’objets volés qu’ils transportaient jusqu’à la gare; de là ils les rechargeaient avec les chevaux dans le train et jetaient les voitures dans le canal Mahmoudieh. L’armée livra aussi la ville au pillage des Bédouins et de la populace. Ce qu’il s’est commis dans cette journée de vols, d’incendies, de viols et de massacres est indescriptible. La population chassée par l’armée est évaluée à environ cent cinquante mille âmes; elle débouchait par les portes de la ville sans savoir où aller. Chacun partait à l’aventure. Les femmes enceintes et les malades furent abandonnés dans les maisons, où ils moururent faute de soins. Des rixes sanglantes s’engageaient entre les Bédouins et les soldats; les Bédouins arrivaient avec des voitures chargées de marchandises pillées; les soldats, voulant les leur enlever de force, tiraient sur eux; les Bédouins ripostaient. Des balles atteignaient les émigrés qui passaient à côté. A Ramleh, à Mahalla, etc., des soldats enlevaient aux émigrés leurs effets, se livraient sur eux à des actes d’épouvantable libertinage, en tuaient un certain nombre. Enfin, le spectacle que j’ai vu dans cette fatale journée est si indescriptible que la vengeance de Dieu seule pourrait le concevoir.


Un autre témoin oculaire, Mohamed-Choukry, sous-chef d’état-major de l’armée, raconta les mêmes incidens en ces termes :


Toutes les voies étaient entourées de personnes courant et poussées par une force effrayante. Les femmes quittaient les maisons malgré la volonté de leurs maris, sans chaussure, sans vêtemens, ivres de peur, — et chacune ne cherchant qu’à se sauver. Nous dûmes sortir et nous nous rendîmes jusqu’au jardin public. Là nous restâmes au pied du mur d’enceinte, ainsi que beaucoup de personnes le faisaient. Nous nous aperçûmes qu’une voiture venait de passer avec une très grande rapidité, escortée d’un petit nombre de cavaliers, dans laquelle se trouvaient Arabi et Toulba. Les fuyards s’accumulaient les uns sur les autres, le fort foulant au pied le faible, et les soldats poussaient tout le monde à marcher plus vite encore, disant que les Anglais étaient descendus dans la ville et tuaient tous ceux qu’ils y rencontraient. Il est impossible de dépeindre le spectacle affreux qui se déroulait alors sous les yeux; il serait de nature à faire blanchir les cheveux des petits enfans. Il me suffira de dire que bon nombre d’enfans, de femmes, de vieillards ont péri écrasés sous les pieds de la foule. Ce ne fut qu’une heure après le coucher du soleil que nous arrivâmes à Hayar-el-Maouatia, où nous passâmes la nuit sous le ciel, sans couverture. Et pendant toute cette nuit, nous vîmes les flammes de l’incendie, et nous entendîmes des cris de détresse de toutes parts.


Qu’ajouterai-je à de pareilles descriptions? Les ruines encore intactes d’Alexandrie en attestent la parfaite authenticité. Seulement, quand on se promène dans cette ville éventrée, on est frappé de trouver, au milieu des plus grandes décombres, quelques maisons intactes. C’est qu’il y avait là un petit nombre d’européens et d’Albanais, qui ont suffi à effrayer la lâcheté des soldats de Soliman-Samy. L’ombre d’une résistance les arrêtait. Le palais des tribunaux mixtes a également échappé à la destruction. L’officier qu’Arabi avait chargé d’y mettre le feu n’a pas osé le faire ; seulement, en rentrant auprès de son chef, il lui fit croire qu’il avait suivi ses ordres et qu’il ne restait pas pierre sur pierre du palais de la loi : « Dieu soit loué! répliqua Arabi; l’Egypte est sauvée! » Pendant toute la journée, Arabi ne quitta pas la porte de Rosette ; d’heure en heure, il était au courant des événemens; les uns lui en portaient l’heureuse nouvelle, et il les recevait avec bienveillance ; les autres le suppliaient de mettre un terme au pillage, et il penchait la tête sans leur répondre. Le matin, Soliman-Samy était parti d’auprès de lui la torche à la main ; plus tard, Mahmoud-Samy avait été expédié par son ordre pour presser l’incendie ; Mahmoud-Samy ne revenant pas assez vite, il envoya le fidèle Omar-Rahmy, qui, parvenu sur la place des Consuls, s’écria : « Enfans, incendiez! c’est l’ordre d’Arabi. » Vers le soir, le khédive, enfermé dans le palais de Ramleh, où il était gardé à vue comme un prisonnier par des troupes chargées de le surveiller et au besoin de l’assassiner, lui faisant demander compte de ce qui se passait, Arabi répondit : « Les musulmans ne possèdent rien dans cette ville; ils n’y ont que des cabanes; tout ce que vous voyez d’objets mobiliers appartient aux Européens; nous devons donc piller et incendier tout ce qui se trouve à Alexandrie, afin qu’en y entrant, les Anglais qui l’ont bombardée n’y trouvent que des ruines. » Et, sans plus faire attention à l’envoyé du khédive, Arabi se mit à passer ses troupes en revue. Tous les soldats avaient leur butin devant eux. Arabi, loin de les blâmer, leur adressait à chacun de vives félicitations. Quant à Mahmoud-Samy, à Toulba, à Mahmoud-Fhemy, ils avaient erré toute la journée dans la ville, autorisant par leur présence les horreurs qui s’y commettaient. Toulba traversa plusieurs fois la place des Consuls au moment où Soliman-Samy y commettait le plus de crimes; diverses personnes le supplièrent d’interposer son autorité : il répondit par un haussement d’épaules et un mouvement de main indiquant qu’il était indifférent au spectacle auquel il assistait. A la nuit, la plupart des chefs de rebelles se rendirent dans un palais du khédive, dont ils firent enfoncer les portes, et là, à la lueur des flammes qui dissipaient les ténèbres et rendaient le sommeil impossible, ils se racontèrent les uns les autres les exploits qu’ils venaient d’accomplir et sans doute préparèrent ceux qu’ils allaient accomplir encore.

Dès le lendemain, l’armée se retira sur Kafr-el-Dawar, et Alexandrie fut livrée aux Anglais, qui se décidèrent enfin à y entrer lorsqu’il ne restait plus rien à y sauver. Mais ce n’était pas tout. La dévastation d’Alexandrie fut le signal d’une orgie de massacre et de pillage qui, en un instant, se répandit dans toute la Basse-Egypte. Loin de blâmer les premiers incendies, Arabi, on l’a vu, en avait loué Dieu. Au camp de Kafr-el-Dawar, Soliman-Samy devint son ami le plus cher. « De très fortes relations jointes à une très grande intimité, dit Mohamed-Choukry, sous-chef d’état-major de l’armée, l’un des auteurs des fortifications de Kafr-el-Dawar, de très fortes relations régnaient entre Arabi et Soliman-Samy. Arabi connaissait beaucoup ce dernier, lui faisait de fréquentes visites et se rendait spécialement à sa tente, qui était derrière la ligne de défense. Il l’embrassait à chaque rencontre ; il restait quelquefois avec lui jusqu’à l’heure de la prière de El-Eicha (deux heures après le coucher du soleil), et ne rentrait qu’après deux heures de la nuit, et cela arrivait chaque fois qu’Arabi faisait des tournées pour inspecter les lignes de défense. » Arabi ne repoussait donc pas la responsabilité du crime d’Alexandrie : au contraire, il s’en glorifiait. N’avait-il pas tenu à acquérir un ascendant extraordinaire sur toute l’Egypte? N’avait-il pas passé de longs mois à la fanatiser? Ne personnifiait-il pas la révolte avec toutes ses conséquences? Aujourd’hui encore le nom d’Arabi subsiste seul ; celui de ses complices est oublié. Qu’on juge donc de l’effet que produisit tout à coup le cri de fureur qui retentit dans le Delta : « Musulmans, massacrez les chrétiens! c’est l’ordre d’Arabi. » Oh! sans doute, le fanatisme, inconnu aux Égyptiens, ne naquit pas en un jour ; mais Arabi s’adressait à des sentimens autrement vifs dans l’âme du fellah que les sentimens religieux ; c’est par l’intérêt qu’il le prenait. Ses émissaires répétaient partout qu’Alexandrie était anéantie, que la flotte anglaise était détruite, qu’il n’y avait plus de banques européennes, plus d’établissemens financiers, plus de tribunaux. La dette générale allait donc disparaître et avec elle des milliers de dettes particulières, qui, dans chaque village, faisaient des paysans les esclaves des prêteurs européens. Ceux-ci fuyaient partout sans oser réclamer la moindre créance; eux, si arrogans jadis, s’évadaient en tremblant. On allait donc être débarrassé à tout jamais de leur présence, s’emparer des terres des domaines et de la Daïra-Sanieh, faire main basse sur tous les biens des chrétiens, comme on l’avait fait sur ceux des habitans d’Alexandrie ! Voilà l’illusion, voilà le mirage, qui, pendant quelques semaines, a troublé l’esprit des fellahs, qui a fait de ces pauvres gens si faibles et si doux de vraies bêtes féroces, qui a donné à Arabi une popularité immense. Le mehdi islamique accomplissait avant tout une révolution sociale et agraire. Peu importait le reste. Tout le monde était avec lui pour le meurtre et la spoliation. L’Egypte, épuisée, affolée, était prise d’une ivresse de sang et de richesse. Elle allait se livrer, sur l’ordre d’Arabi, à des excès tels que jamais, dans son histoire, on ne trouverait la trace des pareils. En arrivant à Kafr-el-Dawar, le 12 juillet, dans la soirée, dit M. Gustave Lichtenstein, attaché au cabinet du ministère des finances, j’entendis un individu qui criait à haute voix : « Arabi a donné l’ordre de massacrer tous les chrétiens, les Israélites et les Barbarins. » Cet individu se trouvait au milieu des soldats, sur le trottoir de la station. Dans notre wagon, il y avait des femmes qui, apprenant que nous étions chrétiens, nous dirent de descendre, ce que nous nous empressâmes de faire pour éviter leurs cris. Arrivés à un autre wagon, nous demandâmes qu’on nous permît d’entrer; un individu, que je ne vis point, me demanda si j’étais Grec; je répondis que j’étais Autrichien; aussitôt il s’écria : « O chaouilch (garde), prenez ceux-ci! » Nous avons voulu fuir. J’ai alors perdu mon camarade; je n’en ai plus entendu parler ; il a été massacré. Quant à moi, je réussis à me sauver dans les champs; je passai la nuit dans un fossé; le lendemain matin, je fus découvert par un soldat, dépouillé de tout ce que je possédais et conduit devant Arabi, qui se trouvait avec Mahmoud-Samy, Ibrahim-Fanzy et un Suisse, M. Ninet. Arabi donna l’ordre de me fouiller. Mahmoud-Samy prit un couteau et déchira mes poches; je fus ensuite autorisé à rentrer au Caire. M. Ninet me demanda d’un air railleur si j’avais vu l’incendie. A la gare, j’ai aperçu douze malheureux coptes traînés sur le quai ; ils furent dépouillés de leurs vêtemens jusqu’à la ceinture, frappés à coups de bâton ou à coups de crosses de fusil ; leurs têtes et leurs corps étaient tout en sang; Mahmoud-Samy était là; je l’ai prié d’intervenir; il m’a répondu : « Pensez à votre tête et non à celle des autres. » Arabi était grave, Mahmoud-Samy frisait sa moustache d’un air narquois et suffisant; Ibrahim-Faczy paraissait enchanté.


Le 14 juillet, ces mêmes atrocités se reproduisent. Je cite le récit de Mohamed-Choukry :


Avant de descendre de la digue du canal Mahmoudieh, j’entendis plusieurs personnes dire que les soldats massacraient les chrétiens dans la gare. J’accourus. Près des tentes, une femme s’écriait en français : Mon Dieu! mon Dieu! J’arrive à elle et je trouvai Ahmed-Essa, lieutenant-colonel, debout et ayant devant lui une femme et une jeune fille de dix ans environ qu’elle serrait dans ses bras; toutes deux pleuraient et gémissaient. A quelques pas de distance, une autre femme, une Italienne, portait sur les bras un enfant. Elle criait de folie ; leurs vêtemens étaient en lambeaux et leurs têtes découvertes; elles étaient entourées de soldats, dans un état de rage et de fureur indescriptible. Aidé d’Ahmed-Essa, je parvins à les faire entrer dans une tente et j’essayai de les rassurer. Cependant, la dame française était dans un état de trouble complet, ses yeux étaient épars (sic); elle me conjurait au nom de Dieu de ne pas m’éloigner. Elle me raconta qu’elle voulait émigrer, qu’on l’avait fait descendre de wagon à la gare, que des soldats l’avaient assaillie et avaient arraché sa fille d’entre ses mains; qu’un soldat l’avait prise à la gorge et avait tiré son sabre pour la tuer. La mère se jeta sur sa fille pour recevoir à sa place le coup mortel. Les soldats s’occupèrent alors à déchirer ses poches, à voler l’argent qu’elle avait sur elle, qui s’élevait à 10 livres, et ensuite ils se querellèrent pour se le partager. Profitant de cette circonstance, la pauvre dame courut au hasard vers le camp; elle y trouva des soldats qui venaient de tuer un Européen et qui en traînaient un autre pour le tuer. L’un d’eux était le mari de la dame italienne. Voilà pourquoi cette dernière, devenue folle, pressait son enfant dans ses bras en criant : Tu n’as plus de père! tu n’as plus de père !

Tandis qu’on massacrait trois jours de suite à Kafr-el-Dawar, sous les yeux d’Arabi et dans son propre camp, on se préparait à Tantah aux mêmes atrocités. Un certain Youssef-Abou-Dia, capitaine dans le régiment d’Abdel-Al et qui servait d’intermédiaire entre son colonel et Arabi, arriva le 14 juillet. A peine à la gare, il s’écria : « Massacrez les chrétiens, fils de chiens ! Par Dieu ! nous n’en épargnerons aucun, ainsi que nous l’a prescrit notre effendina Arabi. » A ce signal, les désordres commencèrent. A quoi bon les raconter? Les scènes de Tantah furent particulièrement odieuses. De malheureuses femmes, dépouillées de leurs vêtemens, après avoir été violées, durent parcourir toute la ville sous un soleil de feu ; enfin, on les couvrit de pétrole et on les fit brûler. Ailleurs, des chrétiens furent étendus sur les rails du chemins de fer; un train lancé à toute vapeur les broya et les écrasa. D’autres furent donnés en pâture aux chiens. Seuls les habitans du Caire échappèrent à l’assassinat, d’abord parce que la plupart d’entre eux eurent le temps de fuir et de se réfugier à Port-Saïd et à Ismaïlia, et secondement parce que le préfet de police de cette ville montra dans ces tristes circonstances un courage et une fermeté admirables. Partout ailleurs le sang chrétien a été versé. Les Coptes, les Syriens n’ont pas moins souffert que les Européens. Ne fallait-il pas, pour que l’Egypte restât aux Égyptiens, suivant la formule qui n’a pas péri, hélas! dans ces sanglantes tragédies, y massacrer tout ce qui n’était pas strictement arabe et musulman? Les chefs de la révolte en étaient tellement convaincus qu’ils montraient la plus grande sévérité contre ceux dont la charité inopportune sauvait une victime. Ainsi, un certain Menchaoui-Bey avait protégé plusieurs chrétiens des fureurs des égorgeurs de Tantah : « A peine fus-je rentré dans mon village, dit-il, que Toulba me fit appeler à Kafr-el-Dawar et me reprocha ma conduite à l’occasion des massacres de Tantah. Il me dit qu’Arabi était courroucé contre moi à cause de cette conduite ; il me fît même à ce sujet d’assez fortes menaces. » Voilà où en était arrivé le parti national; voilà quelles étaient les conséquences nécessaires, inévitables, de ce mouvement militaire, qui, né dans des casernes, développé dans des émeutes, mûri dans des conspirations, ne pouvait finir que dans des crimes. Il ne s’agissait ici ni de liberté, ni de patrie. C’est le simple intérêt personnel qui avait armé les colonels contre leur souverain et plus tard c’est la peur d’un châtiment mérité qui les avait poussés à ne reculer devant aucune violence. Grâce à la pusillanimité de l’Europe, ces hommes sans intelligence et sans cœur étaient parvenus peu à peu au sommet de la fortune. Pris de vertige, leur pied avait glissé dans le sang. Les phrases creuses, dont ils s’étaient nourris, les souvenirs incompris de Moscou et de la commune les avaient entretenus dans l’idée d’opposer des massacres et des incendies comme barrière à leur ennemi vainqueur. Au jour de la première défaite, des souvenirs révolutionnaires leur montèrent à la tête et grisèrent leur cerveau. Mais ces médiocres plagiaires n’ont jamais eu le courage de faire crouler sur eux-mêmes les ruines qu’ils accumulaient autour d’eux. Agissant avec la lâcheté orientale, c’est l’adversaire désarmé seul qu’ils ont atteint, assassiné et volé. Pour brûler Alexandrie, ils se sont couverts du drapeau blanc. Pour tuer les chrétiens, ils les ont pris par derrière ou dans l’isolement. Tout cela s’est passé aux cris : « Arabi le veut ! » C’est à ce cri que plusieurs de nos compatriotes ont péri, que des centaines d’Européens et de chrétiens sont tombés sous les coups des soldats, des voleurs et des forçats. Arabi n’avait cessé de dire à tout le monde : « N’agissez que par mon ordre. » Il était devenu le maître, l’effendina; chacun tremblait devant lui, son autorité était sans bornes; dans le pays le plus docile du monde, le commandement absolu était entre ses mains. La dictature de la terreur et du fanatisme qu’il avait rêvée, il l’exerçait pleinement. Les flammes mêmes d’Alexandrie semblaient être pour lui une apothéose. Et l’on est venu nous dire depuis qu’il était innocent des massacres et des incendies qui ont dévasté l’Egypte! Et c’est au nom de la justice et du droit qu’on a rendu, sans preuves et sans débats, un semblable arrêt! Nous ne discutons pas la politique au nom de laquelle on a pu le faire ; mais la conscience et le bon sens de l’Europe protesteront toujours contre une pareille dérision de la vérité.


GABRIEL CHARMES.

  1. Le jour n’est pas fait, et probablement ne se fera jamais sur les manœuvres de M. Blunt en Égypte; mais l’enquête judiciaire a révélé ce fait, assurément bien curieux, que M. Blunt avait acheté un jardin aux environs du Caire et l’avait converti en véritable arsenal au service d’Arabi. Au plus fort de la guerre, celui-ci télégraphiait à son sous-ministre : « Envoyez cinq paires de pistolets du jardin de M. Blunt, ainsi que leurs munitions. S’il n’y a pas de munitions, faites-en faire, mais envoyez d’abord les pistolets. » Il y avait, paraît-il, dans le jardin de M. Blunt des caisses remplies d’armes. Arabi était excusable de croire que l’Angleterre était pour lui, car comment aurait-il cru qu’un Anglais lui fournissait gratuitement des armes pour combattre ses compatriotes?