L’Internationale socialiste au congrès de Copenhague

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Internationale socialiste au congrès de Copenhague


Le huitième Congrès de l’Internationale socialiste s’est assemblé à Copenhague du 28 août au 4 septembre. Fondée à la suite de l’Exposition universelle de Londres où se trouvaient réunis des ouvriers de tous les pays, sous l’inspiration de Karl Marx et d’Engels qui, dès 1817, dans leur célèbre Manifeste Communiste, avaient prévu ce rapprochement des prolétaires de l’industrie par-dessus les frontières, la première Internationale avait convoqué des congrès à intervalles réguliers, depuis celui de Genève en 1806 jusqu’à celui de La Haye en 1872. Son organisation était très incomplète, ses ressources financières presque nulles. Elle n’avait formé dans les divers pays que des cadres auxquels les troupes manquaient, sauf en Angleterre, où les Trade-Unions lui apportaient le meilleur contingent. Celles-ci désertèrent l’Internationale par horreur de la Commune de Paris. L’état-major révolutionnaire était déchiré par la rivalité féroce de Marx et de Bakounine, de l’esprit d’autorité et de discipline des Allemands, opposé à l’anarchisme destructeur des Slaves et des Latins. Après le Congrès de La Haye, cette Société, destinée à renouveler le monde, dut se dissoudre sans autre résultat que les craintes et les espérances qu’elle avait semées.

Cependant de 1873 à 1888 des congrès ouvriers en maintinrent la tradition jusqu’en 1889, où deux congrès rivaux avaient été convoqués à Paris. Les républicains célébraient le centenaire de la révolution bourgeoise : c’en était le crépuscule. Déjà s’annonçait l’aurore de la Révolution prolétarienne. Au souvenir de la prise de la Bastille le Congrès de Paris opposait la démonstration du 1er mai, la mobilisation décrétée pour ce jour-là des forces prolétariennes, l’avènement du Quatrième Etat, son entrée sur le champ de bataille de l’histoire, avec la journée de huit heures, symbole de son émancipation, inscrite sur son rouge étendard.

La seconde Internationale ne fut définitivement constituée qu’au second Congrès de Paris, en 1900. Les décisions des congrès suivans (Bruxelles, Zurich, Londres, Paris, Amsterdam) furent codifiées, en 1907, à Stuttgart. La permanence de l’Internationale, dans l’intervalle de ses’ grandes assises, est assurée par le Bureau qui siège à Bruxelles à la Maison du peuple, et qui comprend les délégués des différentes sections ou leurs remplaçons. Il dispose d’un budget de 10 000 francs. Il centralise des brochures, assemble des archives, publie des appels, invite à des démonstrations, par exemple celle qui suivit la mort de Ferrer, prépare les congrès internationaux, et veille pour que les conditions d’admission à ces congrès soient respectées.

Le Congrès de Londres en 1896 avait définitivement chassé les anarchistes, les anti-parlementaires. Les social-démocrates d’Allemagne ne redoutent rien tant que ces fauteurs d’attentats, qui leur valurent la loi d’exception sous laquelle Bismarck s’efforça de les écraser. Seuls sont admis désormais à entrer dans le giron de l’Église prolétarienne universelle : 1° les partis socialistes politiques, formés dans les différens pays, qui professent le collectivisme, c’est-à-dire la socialisation des moyens de production et d’échange, qui proclament que l’action de la classe ouvrière n’a point de frontières, et qui visent à la conquête de la puissance publique par le prolétariat organisé en parti de classe ; 2° les organisations syndicales qui se placent sur le terrain du combat de classes, mais reconnaissent aussi la nécessité de l’action politique, législative et parlementaire, sans toutefois prendre part d’une façon directe à cette action, parce qu’elle diviserait les syndicats d’opinions mêlées.

L’Internationale compte actuellement 33 sections dans tous les pays du globe à développement industriel. Ces sections correspondent moins à des États qu’à des nations. Celles qui luttent pour leur indépendance forment des sections spéciales. La Pologne, la Finlande, etc., possèdent ainsi des partis distincts de ceux d’Allemagne et de Russie.

Dans les congrès, le vote a lieu à mains levées, ou bien, si trois sections en font la demande, par nations, proportionnellement au nombre des cotisans, de la population, des forces syndicales coopératives et électorales. Les plus grandes nations disposent de 20 voix, la plus petite, le Luxembourg, de 2 voix. Au Congrès d’Amsterdam, où toutes les sections se trouvaient en matière de vote sur un pied égalitaire, un Japonais et un Bulgare avaient déplacé la majorité, mis M. Jaurès et les ministérialistes français en fâcheuse posture. Le nouveau règlement écarte ce mode de suffrage primitif et grossier.

Le Congrès nomme les délégués au bureau international de Bruxelles à raison de deux par section. Ce bureau s’est réuni onze fois de 1901 à 1909 ; la conférence interparlementaire qui s’y rattache, deux fois seulement [1].


I

Une animation extraordinaire, des duels oratoires passionnés sur les questions brillantes du Millerandisme, des rapports entre les partis socialistes et la démocratie bourgeoise, entre ces partis et les syndicats ouvriers, de l’attitude des socialistes en cas de guerre, qui mettaient aux prises Bebel et Jaurès, Hervé et Vollmar, avaient signalé les précédens congrès de Paris, d’Amsterdam, de Stuttgart. L’ordre du jour du Congrès de Copenhague n’offrait rien de bien excitant : relation des coopératives et des partis politiques, chômage, arbitrage et désarmement, résultats internationaux de la législation ouvrière, manifestation à organiser contre la peine de mort, procédés à suivre pour l’exécution rapide des décisions prises par les congrès internationaux, organisation de la solidarité internationale. Le programme du spectacle semblait médiocre. Ces représentations théâtrales sont d’ailleurs réglées d’une manière monotone comme une tragédie classique ou un vaudeville à tiroirs, avec leurs motions, résolutions, amendemens et compromis final. A Copenhague, les premiers sujets, du moins pour l’Allemagne, s’étaient abstenus, et leurs rôles étaient dévolus à des doublures. L’indifférence ou la maladie retenaient au loin Singer, président à vie de tous les congrès, Bebel, le contre-empereur, Kaulsky, le grand prêtre marxiste, Bernstein, l’hérésiarque impénitent. Mais on constatait la présence de presque tous les secrétaires des grands syndicats d’Allemagne, administrateurs capables et compétens, ce qui est rare dans tous les partis. Le congrès révélait la prédominance de l’élément ouvrier. Les intellectuels et les politiciens faisaient tache dans l’ensemble, bien qu’ils en gardent toujours la direction. La Belgique avait envoyé son brillant avocat Vandervelde, l’Autriche le docteur Adler, la France ses triumvirs, Guesde, Jaurès et Vaillant. A défaut de Ferri, trop rapproché des antichambres du Quirinal, Turati représentait l’Italie. L’Inde, la Turquie, le Japon, l’Australie, les deux Amériques comptaient des délégués. Le total s’élevait à 887 membres, dont 189 allemands, 72 autrichiens, 84 anglais, 49 français, etc.

Rassemblés dans la belle et vaste salle de concert ornée des devises et des couleurs de l’Internationale, les congressistes furent reçus par Bang, membre du Folkething, qui leur souhaita la bienvenue. De sa voix sonore, M. Vandervelde, président du Congrès, prononça sur un ton quelque peu solennel le discours d’ouverture. Dénombrant les forces mondiales du socialisme, il semblait vouloir d’un geste enveloppant embrasser toute la planète : il constata leur rapide accroissement hormis en Finlande, en Hongrie, en Russie, dans l’Argentine ; il prévint charitablement ces gouvernemens rétrogrades « du danger de s’asseoir sur des baïonnettes, surtout quand elles sont intelligentes. » L’image fit sourire. Mais déjà le prestige de futur ministre de Sa Majesté le roi des Belges ceint d’une auréole le front de M. Vandervelde.

Reprenons, après l’orateur, qui ne fut que très sommaire, cette revue de l’armée socialiste selon les statistiques publiées par le bureau international, le fascicule des Socialistische Monatshefte consacré au Congrès de Copenhague [2] et les correspondances du Vorwaerts [3], moniteur officiel de la social-démocratie.

Les forces électorales du socialisme peuvent être évaluées à huit millions de volans, pour un ensemble de pays dont la population dépasse 300 millions d’habitans. Mais parmi ces électeurs, un grand nombre ne sont que des alliés de circonstance, qui vont au socialisme comme à une formule extrême de mécontentement. Les organisations socialistes stables ne comptent guère plus de trois millions de membres consciens, enrégimentés de façon durable, endoctrinés, cotisans. Sans doute il faut tenir compte non seulement de la quantité, mais de la qualité de ce levain susceptible de soulever des masses ouvrières et paysannes.

Ces partis se répartissent d’une façon très inégale et leur action ne présente rien d’uniforme. D’après l’évolution prescrite au socialisme international par Karl Marx, l’extension des organisations socialistes serait appelée à suivre pas à pas le développement de la grande industrie. Les Etats-Unis avec leurs énormes, leurs innombrables usines devraient donc opposer à la monstrueuse concentration des trusts, que Karl Marx lui-même ne pouvait imaginer à ce degré, un prolétariat paupérisé de plus en plus menaçant. Or c’est le phénomène inverse qui se produit sous nos yeux. Dans la plus capitaliste des républiques, les progrès du socialisme sont aussi lents que pénibles. Il faut d’abord, nous dit-on, en chercher la cause dans ce fait que l’essor industriel y est trop récent. A une distance de quelques générations, l’Amérique du Nord était encore un pays agraire. Le capitalisme n’a pas eu le temps de porter ses fruits. Les fortunes, même considérables, y sont très instables : elles se font et se défont avec une telle rapidité que les ouvriers, dont la condition est d’ailleurs si florissante, se refusent à comprendre la théorie marxiste de la fatalité de la misère en régime capitaliste. Le chef d’une des plus grandes unions américaines, Gompers, est venu expliquer aux socialistes et aux syndicalistes européens, dont plusieurs l’ont qualifié de traître, à quel point les ouvriers américains étaient réfractaires à la lutte de classes et favorables aux compromis. Joignez à cela le dégoût qu’inspirent, en Amérique, les politiciens de profession, l’absence d’intellectuels et de déclassés de la bourgeoisie, l’établissement de deux grands partis qui ne laissent point place à un troisième, enfin, 9 millions de nègres, 10 millions d’étrangers, d’innombrables juifs, une multiplicité de langues, une variété de mœurs auxquelles la propagande des formules du socialisme moderne ne saurait s’appliquer.

Si du plus jeune et du plus vigoureux pays industriel, nous passons au plus ancien, l’Angleterre où Marx, en écrivant le Capital, puisait ses exemples de l’exploitation, de la paupérisation croissante des masses, là encore ses prévisions ne se sont pas réalisées. Révolutionnaire au temps du chartisme, l’aristocratie de la classe ouvrière s’est élevée à la grande fortune de ses Unions sans le secours des socialistes. Tous les partis en Angleterre sont réformistes. C’est aux conservateurs qu’est due la loi sur les accidens du travail, aux libéraux celle des retraites ouvrières. Sans doute l’esprit socialiste pénètre par infiltration, endosmose, la législation anglaise, mais il n’y prend point la forme d’une aspiration conquérante du prolétariat à s’emparer des pouvoirs publics, à fonder la République sociale. Les Anglais, dans la grande majorité, sont loyalistes, conservateurs au fond de l’âme. Les socialistes existent sans doute, mais à l’état sporadique. Les partis qui se sont agglomérés, le parti indépendant du travail, surtout le parti social-démocrate sont en baisse. Ils n’ont pu faire passer un seul représentant à la Chambre des Communes. Les ouvriers forment un parti du travail pur et simple récemment fortifié par l’accession des mineurs, et qui compte quarante députés à Westminster ; nombre de socialistes y adhèrent, d’autres lui sont hostiles, mais le parti du travail n’arbore pas le drapeau de la lutte de classes, comprise comme un combat d’extermination. Il est l’allié des libéraux.

A l’autre extrémité de l’Europe, l’immense Empire russe semblait, en 1905 et 1906, à la veille de la révolution prolétarienne. Messagers de la bonne nouvelle, les Russes accouraient en foule au Congrès d’Amsterdam, 300 délégués se pressaient à leur propre congrès. Depuis, ils n’ont pu réunir que des conférences. Les syndicats ouvriers, qui s’élevaient en 1907 à 246 272 membres, sont descendus aujourd’hui à 37 000. Les coopératives ont périclité, moins par manque de ressources que par défaut de capacités pour les diriger. La statistique des grèves n’est, pas moins instructive : on comptait, en 1905, 2 709 675 grévistes ; ils se réduisaient à 64 000 en 1909. La révolution agraire s’accomplit en sens inverse du collectivisme. Le Mir, l’antique organisation communautaire du sol, se dissout ; les paysans accèdent de plus en plus à la propriété privée. L’effort de l’année terrible a épuisé les partis socialistes. L’affaire Azew a démoralisé les terroristes, précipité la décadence des énergies romantiques d’autrefois. Les émigrés se perdent dans des rivalités de sectes et d’âpres querelles de personnes. La Douma compte, il est vrai, 15 députés socialistes, mais les partis qu’ils représentent sont divisés en intransigeans et en opportunistes ; les uns exigent que ces députés démissionnent, les autres qu’ils restent isolés et qu’ils se servent de la tribune de la Douma, aussi libre que celle du Reichstag, pour faire une propagande ouverte, qui seconde la propagande souterraine ; d’autres enfin voudraient qu’ils s’allient aux Cadets démocrates. En réalité, les révolutionnaires sont réduits à la plus complète impuissance, et dans une situation analogue à celle des socialistes français, au lendemain de la Commune. Ce n’est peut-être qu’une trêve, mais, aussi longtemps qu’elle durera, l’Internationale verra se dresser devant elle le colosse russe. On conçoit dès lors la fureur épileptique des congressistes de Copenhague, qui prodigueront au Tsar, coupable d’avoir échappé aux coups des terroristes, les noms d’apache et de bourreau.

L’établissement du suffrage universel en Autriche semblait ouvrir au parti socialiste les plus brillantes perspectives. 80 de ses membres, dirigés par un tacticien consommé, le docteur Adler, entraient d’emblée au nouveau Reichsrath. Les prolétaires, d’après la doctrine, n’ayant ni patrie, ni hérédité, ni esprit de race, allaient faire disparaître ces antipathies de nationalités qui déchirent les partis bourgeois, unifier l’Empire autrichien dans le sens démocratique. Et voici que les luttes entre Tchèques et Allemands, entre Italiens irrédentistes et Autrichiens, éclatent dans le parti socialiste, aussi bien que dans les syndicats, et le menacent de scissions.

Le parti socialiste italien est en progrès au Parlement. Après les élections de 1909, ses mandats se sont élevés de 32 à 42. Le plus pur esprit réformiste inspire ses députés. La fraction socialiste à la Chambre vole pour le ministère Luzzatti, qui peut se passer de son concours. Ferri crie à pleins poumons : Vive le Roi ! Mais le parti s’affaiblit à mesure que ses électeurs, ses députés augmentent. De 45 000 qu’ils étaient en 1906, ses membres cotisans sont tombés à 31 000. Le journal l’Avanti, organe central du parti, touche à la déconfiture. La Confederazione del Lavoro a expulsé les révolutionnaires, mais elle reproche au parti de négliger, pour ses combinaisons de couloirs, les intérêts ouvriers, de se montrer tantôt trop intransigeant tantôt trop politique. Les réformistes du Sud ne s’entendent pas avec les réformistes du Nord. Bref, il y a crise dans le parti, qui évolue vers le radicalisme démocratique.

Ultraparlementaires aujourd’hui, les mililans italiens se montraient, vers 1890, anarchistes exaltés, sectateurs de Bakounine. Les socialistes espagnols se dégagent à peine de ce même anarchisme qui a jeté dans la péninsule de profondes racines. Fondé par un ouvrier typographe, Pablo Iglesias, comme une filiale de la social-démocratie allemande, le parti ne compte que lui comme premier et unique représentant aux Cortès. Madrid lui a donné 40 000 voix. Quelques municipalités ont été conquises. 10 000 cotisans forment le noyau de la secte alliée aux républicains et aux anarchistes pour renverser la monarchie. Des sociétés d’écoles laïques s’y rattachent. L’insurrection de Barcelone, lors de l’expédition du Rif, les scènes macabres et atroces, dignes du burin de Goya, qui s’y déroulèrent, témoignent de la sauvagerie des classes ouvrières. Les socialistes se sont si peu dégagés des anarchistes que Pablo Iglesias, aux Cortès, justifiait d’avance tout attentat contre M. Maura, et s’en faisait ainsi l’inspirateur et le complice.

En France, pays d’entière liberté et de licence, le mouvement socialiste participe à la fois de la violence anarchiste des Espagnols et de l’opportunisme démocratique des Italiens. Bien qu’il soit sous la direction des intellectuels de la bourgeoisie, qu’il recrute son état-major à l’Ecole normale, dans l’Université, le parti socialiste manque à son devoir, il ne cherche à exercer aucune influence sur l’éducation des classes ouvrières. Nulle part les grèves ne sont plus violentes et plus brutales, les appels au couteau et au revolver plus fréquens et plus impunis. La participation d’un socialiste au ministère Waldeck-Rousseau, l’étroite alliance des parlementaires avec le ministère Combes lui avaient aliéné les militans de la Confédération du travail, au grand profit des anarchistes. Socialistes et syndicalistes se sont rapprochés dans une opposition commune au ministère Clemenceau et au ministère Briand. Les élections de mai ont fait profiter les socialistes de l’antipathie qu’inspirait la domination radicale et du désir de la secouer, bien qu’ils se soient montrés jadis les plus fermes soutiens, les plus ardens champions du combisme. D’une législature à l’autre, les voix socialistes ont augmenté de 200 000 : elles dépassent un million. La fraction socialiste, au Palais-Bourbon, comprend 70 députés au lieu d’une cinquantaine. Mais de leur propre aveu, ils doivent 17 sièges aux réactionnaires. Ils ont reculé dans quelques grandes villes, et gagné dans les campagnes où ces collectivistes se posent en champions de la petite propriété contre la moyenne et la grande. Ils reconnaissent que les progrès électoraux ne correspondent pas à l’extension de la doctrine et de l’organisation socialistes. Au nombre de 43 462, lors du Congrès de Stuttgart, ils ne dépassaient pas à Copenhague le chiffre de 54 000, ce qui donne au parti, avec son excès de députés et son corps si grôle, l’aspect d’un monstre hydrocéphale. Convertiront-ils prochainement, de gré ou de force, quarante millions de Français au socialisme ? L’un de leurs théoriciens les plus réfléchis, M. Fournière, en doute : la majorité des Français lui semble animée de l’esprit radical, c’est-à-dire démocrate, anticléricale et individualiste. Cependant l’étatisme et son contraire, le syndicalisme, font en France de grands progrès et luttent entre eux pour nous asservir.

Karl Marx voyait dans la Belgique le Paradis des capitalistes. Elle est aussi l’Eden des socialistes, ce qui prouve, quoi qu’en dise Karl Marx, que le Paradis capitaliste n’a pas pour condition d’existence un Enfer prolétarien. Le petit royaume compte 126 000 ouvriers organisés, des coopératives qui regorgent de prospérité et subventionnent sa presse. Trente-cinq socialistes siègent à la Chambre, sept au Sénat. Bien plus, les socialistes touchent au pouvoir. Depuis vingt-six ans, les catholiques gouvernent la Belgique, grâce au vote plural et au système proportionnel. Leur majorité n’est plus que de quelques voix. Les libéraux, qui se préparent à recueillir leur succession, ne pourraient gouverner sans faire appel aux socialistes Ceux-ci, à leur congrès de février 1910, tout en déclarant bien haut que le parti ouvrier ne devait jamais perdre son indépendance, ni son caractère de parti de classe, laissaient entendre, par d’habiles périphrases, qu’ils se rendraient à l’appel du Roi, si la situation l’exigeait, « attendu que la participation à un ministère ne concerne que la tactique. » Le résultat des élections partielles de mai, à leur grande déconvenue, ne leur permit pas de mettre leur décision en pratique. Mais le portefeuille ministériel, comme l’olive mûre, tombera bientôt dans leurs mains.

La social-démocratie allemande est le grand chêne à l’ombre duquel se sont longtemps abrités les partis socialistes du continent : à leurs débuts, ils vivaient de sa sève, de ses subventions. Les circonstances ont empoché le parti de jouer un rôle politique en Prusse et au Reichstag. Son effort soutenu de constance et de patience s’est employé à une œuvre d’éducation, d’organisation, de discipline, de recrutement. Depuis 1907, depuis Stuttgart, le parti qui est de plus en plus ouvrier, déserté par les intellectuels, sauf dans les scrutins, a gagné 100 000 membres, consciens et cotisans : le total s’élève à 720 000. Sa vaste et savante administration emploie 2 500 fonctionnaires appointés. Les recettes annuelles et générales dépassent 1 million de marks, les recettes locales ne sont pas moins importantes. Le tirage de sa presse s’accroît sans cesse. Il dispose de 3 300 000 électeurs. En 1907, les Allemands venaient au Congrès de Stuttgart humiliés par la plus grande défaite qu’ils aient essuyée depuis le prince de Bismarck. Réduits à une quarantaine au Reichstag, ils avaient perdu la moitié de leurs députés. Les élections partielles, grâce au mécontentement suscité par la réforme fiscale, leur ont été depuis si favorables qu’amis et ennemis prédisent qu’en 1911 ils dépasseront la centaine, et formeront le parti le plus nombreux de l’Empire.

Deux tendances les divisent : les Allemands du Sud, Bavarois, Badois, Wurtembergeois, dans leurs Landtags, à base de suffrage plus ou moins démocratique, s’entendent avec les libéraux parfois avec les catholiques ; il leur arrive, malgré la règle inflexible imposée par les congrès et le comité directeur de Berlin, de voter le budget en témoignage de confiance. Ils font même preuve, à l’occasion, d’esprit monarchique, bref, ils vivent sur un pied de paix avec leurs gouvernemens respectifs. Il n’en va pas de même en Prusse et en Saxe. Contre la Prusse militaire, semi-féodale, agrarienne, les social-démocrates arborent la cocarde républicaine, opposent au droit divin le droit populaire, mènent une agitation intense pour Le suffrage universel, pour un renversement de souveraineté, pour la démocratisation de la Prusse dont dépend celle de l’Allemagne. De tous les Etats européens, l’Empire allemand est celui qui semble le plus solide. Son organisation militaire, policière et bureaucratique ne laisse apercevoir aucune lézarde. Aussi longtemps qu’il restera debout, la Révolution internationale n’a aucune chance de succès. Mais, si le socialisme est ailleurs plus bruyant et emphatique, nulle part il n’a de racines plus profondes qu’en Allemagne. Ses partisans sont enflammés du fanatisme de secte, Pas à pas, suivant un plan de campagne, la démocratie sociale s’avance, et nous ne voyons pas ce qui peut la faire reculer.

En Suède, en Danemark, les partis socialistes disciplinent pareillement les classes ouvrières. L’excellence de leur méthode s’est révélée dans les deux grandes grèves généralisées de 1899 en Danemark et de 1909 en Suède, à la suite des lock out patronaux dirigés contre la domination des syndicats. Aucune violence, aucun excès n’éclatèrent après cette fermeture, cette désertion, de tous les ateliers, de toutes les usines. A Copenhague, afin de distraire les grévistes, les professeurs d’Université les conduisaient dans les musées. Bebel parlait avec quelque dédain de ces socialistes danois, disant qu’ils avaient l’esprit et les mœurs de la petite bourgeoisie [4]. A Stockholm, l’automne dernier, les chefs réussirent de même à imposer l’ordre le plus strict : l’interdiction des boissons alcooliques fut imposée. Certains socialistes français attribuèrent l’échec de la grève au manque d’ardeur insurrectionnelle : à quoi les Suédois répondirent qu’ils eussent quand même été vaincus. Cette suspension de la vie nationale avait soulevé l’opinion contre eux. Le maintien de l’ordre leur a valu d’échapper à des lois draconiennes.

Aux dernières élections en Danemark, les socialistes, qui comptent 24 députés au Folkething, n’ont pas gagné un seul mandat. Le ministère radical, leur allié, a dû se retirer. Mais ils partagent avec les radicaux la municipalité de Copenhague. Le premier et le troisième bourgmestre leur appartiennent. Ainsi s’explique la réception quasi officielle faite aux représentais du Congrès. Le bouton de mandarin, bleu et blanc, distribué en signe de ralliement aux délégués, sortait de la fabrique royale de porcelaine.


II

Les séances se tinrent dans la vaste salle des concerts. Le matin de l’ouverture, une cantate composée pour la circonstance et merveilleusement exécutée par 400 choristes souhaitait la bienvenue aux camarades accourus de tous les coins du globe. Puis retentit le chant de guerre de l’Internationale écouté debout, tête nue. Une procession de 25 000 personnes avait été organisée pour l’après-midi. Elle devait traverser la ville et se rendre au parc de Sondermarken. En avant-garde marchaient les agens de police. Quinze corps de musique précédaient le premier bourgmestre Jensen, accompagné de sa femme. Suivaient les employés des postes sanglés dans leur redingote rouge, une escouade de femmes coiffées du bonnet phrygien, des sociétés de gymnastique et de chant, en casquettes blanches, les midinettes de la machine à coudre, les employés des chemins de fer, ceux du gaz, etc. : vingt-deux bannières bariolées distinguaient les groupemens. On défilait sous des arcs de triomphe : pressés aux fenêtres, les spectateurs s : échelonnaient jusque sur les toits. De jolies blondes jetaient des fleurs. Des soldats en uniforme admiraient le cortège sans y prendre part. Les membres les plus connus de l’Internationale étaient acclamés au passage : pas un cri séditieux ne fut poussé. Dans un discours qu’il prononçait à la fin du Congrès, M. Jaurès, dont les souvenirs shakspeariens étaient sans doute rafraîchis par ce séjour au royaume d’Hamlet, comparait cet immense cortège à la forêt qui s’ébranle et monte à l’assaut du château fort de Macbeth. Lui-même, sur quelque lande de son petit castel d’Albi, n’a-t-il pas entendu les sorcières murmurer à son oreille : « Jaurès, tu seras président du Conseil ! »

Dans le parc de Sondermarken, au milieu des pelouses, se dressaient des tribunes drapées d’écarlate, où des orateurs en plein vent anéantissaient la bourgeoisie capitaliste, annonçaient dans toutes les langues la société future. Un feu d’artifice, des illuminations terminèrent la première journée.

On se mit au travail dès le lendemain : les commissions fonctionnèrent. Depuis les scènes scandaleuses des congrès de Londres et de Paris, toutes les discussions se passent derrière le huis-clos de ces commissions fermées à la presse bourgeoise. La publicité des congrès se trouve ainsi maintenue et atténuée.

Dans cette Babel, trois langues seulement sont admises, l’allemand, le français, l’anglais. Chaque discours doit être traduit en ces trois langues. Les Allemands étalent leur supériorité en donnant la prépondérance à leur idiome national. Les traductions françaises, lorsqu’elles sont faites par des étrangers, sont tronquées, les mots sabotés, jusque dans les résolutions imprimées : sub-amendement, arbitration. Quant aux Anglais, l’éloquence les assomme, ils demandent qu’on leur résume la discussion en quelques mots, ou bien ils interrompent le traducteur, en disant que leur opinion est faite. Il arrive que les orateurs qui parlent plusieurs langues donnent des traductions volontairement tronquées.

Transportons-nous, avec le secours des journaux socialistes et des correspondances bien informées, dans les différentes commissions.

Quels doivent être les rapports entre les sociétés coopératives et le parti socialiste ? C’est là une question académique, inscrite au programme de Copenhague par les Français et qui n’intéresse qu’eux. Quand M. Guesde pense d’une manière, c’est une raison pour que M. Jaurès et M. Vaillant soient d’un avis contraire, et réciproquement. M. Guesde estime que, dans la société capitaliste, on ne peut faire que du capitalisme. Or le capitalisme, c’est la concurrence et c’est la guerre. Il est vain de chercher à y instituer dès à présent une vraie coopération, une paix réelle. Les coopératives ne sont que des sociétés anonymes par actions ouvrières. Elles s’approvisionnent chez les capitalistes, elles emploient des salariés. Elles ne peuvent se laver de la souillure capitaliste qu’en fournissant régulièrement des subsides aux œuvres socialistes. M. Guesde voudrait ainsi transformer les sociétés coopératives en machines à cotiser, en vaches à lait du parti. M. Jaurès, à l’opposé, se déclare partisan déterminé de leur autonomie pleine et entière. Selon lui, si les coopératives ne peuvent être considérées comme une institution socialiste, elles servent du moins d’écoles préparatoires au socialisme. Elles arrachent l’individu à son égoïsme naturel, elles l’habituent à une initiative concertée, elles suppriment les intermédiaires. Il suffit qu’elles se développent le plus possible, en faisant profiter le parti, mais indirectement, de leurs œuvres, de leurs salles, du milieu et de l’esprit qu’elles créent.

Les Français sont divisés sur la question : les étrangers abondent dans un sens ou dans l’autre. En Allemagne, les coopératives restent forcément autonomes. La législation, en leur interdisant de se rattacher au parti politique, leur impose la neutralité. Le directeur des grandes coopératives de Hambourg, von Elm, déclarait d’ailleurs à la Commission qu’elles garderaient cette précieuse neutralité, même si la loi les laissait libres. Von Elm estime que l’association engendre par elle-même, en dehors de toute prédication, de toute doctrine, l’esprit socialiste : la pratique exerce un pouvoir de persuasion autrement efficace que la théorie.

Les Belges parlent d’un point de vue tout différent. Le lien le plus étroit rattache les coopératives au parti ; elles en accumulent le trésor de guerre. Privée des ressources de ces sociétés si prospères, leur presse quotidienne ne pourrait subsister. Anseele, l’habile directeur du Vooruit de Gand, exposait que les coopératives devaient à tout prix être dirigées par les socialistes, afin de ne pas glisser dans le mercantilisme. Gardiens de l’idéal, les socialistes les empêchent de s’y enlizer. On aurait pu répondre à Anseele que l’opinion, la conviction ne créent pas nécessairement la compétence.

Ce débat ne comportait aucune sanction. Les coopératives ouvrières ont pris trop d’importance, elles disposent d’ores et déjà de trop d’influence pour que les congrès socialistes puissent leur imposer des règles. L’Allemagne possède un mouvement coopératif dont le chiffre annuel d’affaires s’élève à plus de 400 millions de francs, et qui touche 950 000 adhérens. L’orthodoxie baisse pavillon devant cette puissance. M. Jaurès et M. Guesde se sont fait d’ailleurs des concessions réciproques : la Commission, puis le Congrès, ont décidé que les coopératives seraient libres de verser ou de ne pas verser des subventions aux partis politiques ; on leur prodiguait force conseils, surtout celui d’établir des relations intimes avec le parti.

Une autre Commission était chargée d’examiner à nouveau la question des rapports qui doivent régner entre syndicaux et socialistes, question résolue par le Congrès de Stuttgart, mais qui revenait sur le tapis, à propos d’une querelle soulevée dans le parti autrichien par la rivalité des Tchèques et des Allemands, querelle si aiguë qu’on pouvait craindre qu’elle ne se terminât par une rupture.

La social-démocratie autrichienne et le bureau socialiste international ont permis à la Bohême de se constituer depuis quelques années en un parti autonome comme la Hongrie. Mais, tandis que les groupes politiques s’organisaient ainsi d’une manière indépendante, les syndicats restaient adhérens au secrétariat général de Vienne. Les Tchèques slaves ont décidé de former une organisation syndicale spéciale, de même qu’ils l’ont obtenue pour la politique. Ils s’appuient sur la décision de Stuttgart qui vise le parallélisme et l’entente du mouvement politique et du mouvement syndical. Puisque les socialistes tchèques sont indépendans politiquement, ils doivent l’être syndicalement.

C’est la raison de façade. En fait, cette résolution leur est inspirée par l’hostilité de race. Prague donne au voyageur le spectacle de deux âmes ennemies dans une même cité. Entrez-vous dans un café, un magasin tchèques, si vous parlez allemand vous vous exposez à un affront. Afin de prévenir les batailles, les jardins où les enfans jouent et s’ébattent sont distincts et éloignés. On prétend même que les fous tudesques et les fous slaves doivent être séparés dans les asiles. Quoi d’étonnant s’il en va de même pour les socialistes dans les syndicats ?

À Prague, les ouvriers tchèques ont donc fondé une union centrale tchéko-slave. Ils ne veulent plus supporter dans leur section ceux de leurs camarades qui restent encore liés à l’Union centrale de Vienne, affiliée elle-même à l’Internationale. Les Austro-Allemands protestent avec la dernière énergie contre ce séparatisme syndical. Ils font tous leurs efforts pour en prévenir les conséquences désastreuses. A Vienne, à Budapesth, comme à Prague et dans toutes les usines de l’Empire, il y a des ouvriers de toutes nationalités. Si les Tchèques persévéraient dans leur scission, chaque usine contiendrait plusieurs syndicats nationaux, antipathiques, hostiles les uns aux autres, et la lutte de races briserait, avec l’unité ouvrière, l’élan de la lutte de classes.

Malgré son habileté consommée, son autorité personnelle, le chef du parti socialiste autrichien, Adler, un sémite, comme presque tous les dirigeans de la social-démocratie autrichienne, se trouve ainsi aux prises avec les pires difficultés. Il était soutenu au Congrès par tout le monde, Belges, Suisses, Américains, par les Allemands au premier rang : ceux-ci parce qu’ils sont centralistes, ceux-là parce que le même problème des nationalités s’impose à eux dans leur propre pays. Le conflit austro-tchèque est d’un intérêt vital pour tout l’Orient de l’Europe. Le Congrès a condamné les Tchèques : il reste à savoir s’ils se soumettront. Ainsi l’Internationale est amenée à se préoccuper du nationalisme qui la contredit, et à mesure qu’elle se développe, elle est de plus en plus obligée d’en tenir compte. Adler a dû déclarer que, même dans l’organisation unitaire des- syndicats, il fallait introduire une disposition qui tînt compte des différences de langage. N’est-ce pas reconnaître, d’une manière détournée, la valeur des argumens tchèques ? Joignez à cela que les Italiens irrédentistes d’Autriche ne visent qu’à briser l’unité austro-allemande ; que les Juifs, la plus nationaliste de toutes les races, les Juifs prolétaires de l’Europe orientale qui vivent avec les Slaves sur le pied de chiens et de chats demandent à former une section spéciale dans l’Internationale, et corrigez l’axiome de Marx que répète à satiété M. Hervé : « Les prolétaires n’ont point de patrie. » Le triomphe du socialisme ferait éclater une véritable explosion de nationalisme.

Il s’agit là sans doute des patries d’affinités, des patries qu’on a dans le sang. Quant aux patries officielles, l’Internationale ne les veut non plus ni agressives, ni même défensives : elle ne vise à rien moins qu’à supprimer la guerre entre les peuples. La recherche des moyens pratiques en vue d’obtenir l’arbitrage et le désarmement formait la seconde question du Congrès : un piège s’y cachait à l’adresse des social-démocrates allemands. Une lutte plus ou moins dissimulée pour l’hégémonie se poursuit entre Allemands et Français, depuis la fondation de l’Internationale. Gênés dans leur opposition intransigeante au gouvernement prussien par la politique ministérielle des socialistes français qu’on ne cessait de leur opposer, deux fois les Allemands avaient fait condamner cette politique, au Congrès de Paris en 1900, puis à celui d’Amsterdam. Singulièrement cm barrasses à leur tour par l’inertie des socialistes allemands, au moment de la crise marocaine, attitude qui contrecarrait toute propagande antiguerrière et antimilitariste, les Français prirent leur revanche à Stuttgart, en obligeant les Allemands, après des débats exaltés où Jaurès et Bebel, Hervé et Vollmar furent aux prises, à accepter du Congrès une décision qui recommandait d’employer tous les moyens destinés à empêcher la guerre : au cas où la guerre éclaterait, les partis socialistes de tous les pays s’engageaient à remuer les couches profondes du prolétariat, afin de tâcher de précipiter la chute de la domination capitaliste, c’est-à-dire de mettre en branle la révolution sociale.

Ce n’était pourtant là, aux yeux des Français, qu’une demi-victoire. La déclaration de Stuttgart leur paraissait trop nébuleuse. Ils prétendaient obtenir du Congrès de Copenhague et imposer aux Allemands une décision d’une netteté lapidaire. Sous le pseudonyme d’Un Sans-Patrie, le journal de M. Hervé, la Guerre sociale, à la veille et au lendemain du Congrès, s’expliquait sans ambages : « Nous sommes décidés, en France, à répondre à un ordre de mobilisation par la grève générale et l’insurrection, quel que soit l’agresseur apparent. Au moment d’une guerre, bien fin qui dira quel est l’agresseur. Devant une affirmation si nettement posée, Bebel et Vollmar se sont livrés à des distinguo, à des finasseries. Seule la social-démocratie peut arrêter la guerre. Or, elle a tous les mérites, sauf l’esprit révolutionnaire… » Mais qu’on oblige les Allemands à voter un engagement de grève générale et d’insurrection en cas de guerre, ils arriveront au sentiment par le mot, à l’acte par le sentiment, et tiendront à honneur d’exécuter un serment solennel. Ils risquent de perdre des voix électorales, des sièges au Parlement : le beau malheur ! Ils encourent la prison : mais ne prouvent-ils pas, chaque jour, leur courage civique ? Qu’ils y joignent donc l’ardeur insurrectionnelle ! Obligeons-les à faire le pas décisif, faisons leur avaler la grève générale.

Ainsi raisonnait le Sans-Patrie de la Guerre sociale et avec lui M. Vaillant. M. Vaillant et M. Hervé, du fond de sa prison, sont en parfait accord. A la Commission, M. Vaillant fut donc très net, il glissait de nouveau dans l’ordre du jour la question de l’attitude en cas de guerre, bien qu’elle ne fît pas partie du programme. Il demandait que la motion sur l’arbitrage et le désarmement spécifiât que le prolétariat socialiste est décidé à recourir à la violence, à se me lire en grève, à s’insurger, pour empocher tout conflit guerrier.

Cette fois, M. Vaillant était fort de l’alliance de Keir Hardie, des délégués d’Angleterre, d’Amérique, ravis de mettre ainsi ces Allemands redoutés au pied du mur. Cependant, tous les socialistes anglais ne pensent pas de même en matière de désarmement. Le leader du parti social-démocrate, Hyndman et ses amis font au contraire campagne en Angleterre pour l’augmentation de la flotte. La présence de M. Hyndman au Congrès eût fort embarrassé les Allemands. Keir Hardie les gênait dans un autre sens. Il présentait une résolution aussi précise que celle de M. Vaillant. Il demandait que des dispositions fussent prises en cas de guerre, afin de préparer la paralysie générale du monde, l’arrêt des transports en premier lieu.

On ne put s’entendre à la Commission, ni à une sous-commission, sur un texte commun : Ledebour, au nom des Allemands, s’en tenait aux termes du Congrès de Stuttgart, « arrêter la guerre par tous les moyens, » sans spécifier ces moyens. Vaillant et Keir Hardie, d’ailleurs en minorité, maintenaient leur grève, ne lâchaient pas leur insurrection.

Les deux ordres du jour furent donc soumis au Congrès. Le texte allemand proteste contre les armemens croissans, les embarras financiers qui en résultent et qui retardent les réformes sociales. Il réclame l’arbitrage, le désarmement simultané, la suppression des traités secrets, une garantie internationale de l’indépendance de toutes les nations. Il rappelle la décision antimilitariste de Stuttgart, et confie au bureau socialiste international le soin de faire l’entente entre les partis ouvriers pour une action commune, afin d’empêcher la guerre.

Le rapporteur Ledebour a développé devant le Congrès ce texte de la majorité de la Commission. Ledebour, ancien acteur, si nous ne nous trompons, compte dans le parti allemand parmi les plus radicaux. Il a expliqué le refus d’insérer la grève parmi les moyens appropriés d’empêcher la guerre. Les syndicats, a-t-il dit, doivent s’éclairer sur ce point, se rendre compte s’ils sont capables de l’exécuter. Mais celui qui propose la grève générale doit avoir moralement le droit de le faire. Or, Ledebour dénie ce droit aux camarades anglais, attendu qu’à la Chambre des Communes, ils votent l’ensemble du budget, y compris les dépenses guerrières. Ces mots ont soulevé une grande agitation : on a rappelé à l’orateur le cas des socialistes badois. Ledebour ajoutait que ce qui devait encore encourager le Congrès à prendre position contre la guerre, c’était le discours que l’Empereur allemand, porte-parole du militarisme et du capitalisme, venait de prononcer à Kœnigsberg, vrai cri de bête blessée et aux abois. Si Guillaume II n’existait pas, il faudrait l’inventer : la social-démocratie n’avait pas de meilleur allié, de plus précieux propagandiste que « ce Monsieur ! » En terminant, le délégué allemand a eu la lourdeur d’invoquer l’anniversaire de Sedan comme dernier argument contre les luttes fratricides, ce qui a froissé les Français.

Après lui, Vaillant et Keir Hardie sont venus défendre leur texte additionnel, en priant le Congrès de déclarer qu’il considérait (ce qui n’avait rien d’impératif) comme particulièrement efficace la grève générale, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instrumens (armes, munitions, transports), ainsi que « l’agitation et l’action populaire sous ses formes les plus actives, autrement dit l’insurrection. »

Français et Anglais prétendaient ainsi obliger les Allemands à sortir de la vague déclaration de Stuttgart. M. Vandervelde déclara qu’il s’abstenait pour ne pas gêner les Allemands, mais qu’il était de cœur avec Vaillant et Keir Hardie. Les Allemands allaient être mis en déroute par le vote du Congrès, lorsque leur allié autrichien, le rusé docteur Adler, Reineke Fuchs, maître Renard, vint à leur secours en proposant que l’amendement soit renvoyé au bureau international, afin d’y être étudié, scruté, enquêté. Adler avait été assez habile pour obtenir de Keir Hardie, prédicant écossais, doué de plus de conviction que de finesse, sa signature au bas du sous-amendement de renvoi. La défection de Keir Hardie obligea Vaillant à le suivre, et le Congrès ratifia à, l’unanimité la savante manœuvre d’Adler.

L’obstiné Vaillant, l’héritier de Blanqui, le vétéran de la Commune, restait quand même le triomphateur : la grève générale était prise en considération par les Allemands, et cela malgré eux. L’hégémonie allemande, déjà entamée à Stuttgart, subissait un nouvel échec. Les Allemands ont été encore battus lorsqu’il s’est agi de fixer la date du prochain Congrès de Vienne. Estimant ces congrès peu utiles, nuisibles même à leur politique intérieure, si la direction leur échappait, ils proposaient d’établir une période quinquennale entre les congrès internationaux. La tradition de trois ans fut maintenue contre eux.

Une dernière question [5] proposée au Congrès, la plus importante de toutes : Comment assurer l’exécution des décisions prises par l’Internationale ? ne nous semble pas avoir reçu de réponse précise.

Dans un article des Socialistische Monatshefte, Bernslein se montre fort sceptique sur ce sujet. Le bureau socialiste international est chargé de veiller à cette exécution. Or, il ne dispose d’aucun moyen coercitif, sauf l’excommunication majeure. Les réfractaires sont rejetés hors de l’Eglise internationale : ce fut le sort des anarchistes au Congres de Londres en 1896. Cependant M. Hervé, socialiste anarchisant, assistait au Congrès de Stuttgart. Vollmar déclara qu’en Allemagne, il eût été exclu du parti, et rendit M. Jaurès responsable de sa présence scandaleuse parmi les unifiés. Le Congrès international de Zurich, en 1893, exigeait le chômage général obligatoire pour le 1er mai. Les Allemands, à leur Congrès de Cologne, tirent de cette décision une lettre morte, ils ajournèrent le 1er mai au premier dimanche de mai, ce qui en atténuait le caractère. Le Congrès d’Amsterdam accentua la défense faite aux socialistes d’entrer dans un ministère bourgeois, en se fondant sur cette théorie de Marx que les oppositions de classes, bien loin de s’atténuer, s’aiguisent sans cesse. Or, remarque Bernstein, la réalité nous offre une autre image. Nulle part les conflits de classes ne se développent suivant ce schéma simpliste. Tantôt ils s’accentuent comme en Prusse, tantôt ils s’atténuent comme aux Etats-Unis, en Angleterre, dans l’Allemagne du Sud. Ce qu’on appelle la société bourgeoise présente le spectacle d’une évolution continuelle et les aspects les plus divers, suivant les différens pays. Les Allemands du Sud, en témoignage de confiance, votent le budget et font des politesses, voire des avances à leurs souverains. Le ministérialisme gagne du terrain en Italie, et les Belges déclarent, à la barbe de l’Internationale, que c’est là une question non de principe, mais de tactique.

Il en serait de même de l’attitude en cas de guerre. Les congrès internationaux, le bureau socialiste international ne peuvent assurer partout une action simultanée, identique, car tout dépend de la force des organisations, des circonstances politiques et diplomatiques générales et de la puissance réelle du prolétariat si variable d’un pays à l’autre. Rien ne fait mieux toucher du doigt le péril extrême pour la France de la propagande de M. Vaillant et de M. Hervé. Assez puissantes pour empêcher l’action guerrière à jet continu d’un Napoléon que l’Europe à demi démocratisée ne supporterait plus, les classes ouvrières feraient-elles obstacle à une guerre nationale ? Sans parler des incartades impérialistes, surtout anti-allemandes, de certains socialistes anglais auxquels nous avons fait allusion, les social-démocrates allemands, et Bebel tout le premier, n’ont-ils pas déclaré qu’ils marcheraient avec enthousiasme contre la Russie tsariste ? Le plus ardent patriotisme anime la grande majorité des Allemands. Leur éducation, leur histoire, leur unité si récente, leur orgueil les y conduisent. Les social-démocrates si avisés, si soucieux de s’étendre, se garderaient bien de choquer ce sentiment s’ils ne le partageaient pas. Même en matière d’anti-militarisme, les socialistes ne sont pas d’accord. Adler est un partisan convaincu de l’armée prolétarienne que forme peu à peu le service militaire obligatoire et universel : la force des armes est aussi indispensable, à la Révolution que la puissance des votes. M. Jaurès exprimait une idée analogue au Congrès de Tours, en parlant de la nécessité de maintenir la discipline. Dans l’armée, il ne voudrait changer que les chefs.

Revenons à Bernstein et concluons avec lui que toute tendance à légiférer pour l’avenir, pour toutes les circonstances, est frappée de stérilité ou ne peut conduire qu’à des avorte-meus. Toute résolution qui ne tient pas compte des faits ne peut prétendre à être observée et Bernstein résumait un jour son opinion en disant : Congresse sind Schwindel, les congrès ne sont que charlatanisme. Les temps de l’orthodoxie sont passés : Marx et ses prophètes, les Kautsky, les Guesde, sont vénérés, mais ils ne sont plus écoutés. C’est la faillite de l’orthodoxie marxiste. Le Congrès n’a plus affirmé les grandes questions de principes, bien plus, il a violé lui-même ces principes proclamés par les congrès précédons, en n’écartant plus absolument la grève anarchiste, de même qu’il enregistrera le ministérialisme, quand il sera devenu un fait accompli, généralisé. Le socialisme international incline de plus en plus vers la pratique : les ouvriers ne peuvent se contenter de théories, il leur faut des réalisations. La Révolution, c’est la scala santa dont on ne peut gravir les degrés qu’un à un. Le but final ne doit pas gêner l’action quotidienne, à la fois opportuniste et blanquiste, réformiste et disposée à recourir à la violence, sous forme de grèves généralisées, de mouvemens des masses, afin de forcer la main aux gouvernans. A mesure que ces masses adhèrent aux partis socialistes, elles y priment les intellectuels : ces partis sont obligés de tenir compte à la fois des besoins immédiats des foules ouvrières, de leurs exigences d’amélioration très prochaine qui s’accroissent avec la conscience de leur force, en même temps que du sentiment de révolte, de volonté de puissance, qui se manifestent chez les exaltés, chez les peuples excitables et impulsifs, la France, l’Espagne, pays à panache révolutionnaire.

Le principal intérêt du Congrès de Copenhague, c’est d’indiquer cette évolution. Par ailleurs, il ne marquera pas une date importante dans l’histoire du socialisme. Le Vorwaerts qui, au lendemain de ces congrès, entonne des hymnes d’allégresse, a, cette fois, baissé le ton. Les délibérations n’étaient pas de nature à exciter un grand enthousiasme, et les Allemands n’y ont pas joué le premier rôle. La solidarité internationale ne parait pas si étroite qu’on le proclame. A mesure que le mouvement s’accroit, il se différencie, selon la loi de tout organisme. Les querelles entre Tchèques, Italiens et Allemands au sein de la démocratie autrichienne, les divergences d’opinion entre Allemands, entre Français et Anglais sur les mesures à prendre en cas de guerre prouvent que les nations suivent chacune leur chemin, selon le train habituel de la nature humaine. Ce fut en somme un congrès de compromis qui s’acheva par des danses.

Une petite fête avait ouvert le Congrès, une grande fête l’a terminé. Ce fut d’abord un lunch où se marquaient les différentes couches sociales d’un prétendu parti de classe, exclusivement prolétarien, mais qui compte encore nombre de bourgeois fortunés. Le Congrès contenait cependant beaucoup plus d’ouvriers que les précédens. Il avait son aristocratie nuancée : militans de la première heure, déjà embourgeoisés, intellectuels très cultivés. Après les présentations, les saluts, de fins et galans propos s’échangeaient avec les jolies femmes qui servaient le thé, tandis que les leaders péroraient. La réception finale, dans le magnifique hôtel de ville de Copenhague, fut grandiose. Un buffet se dressait aux dimensions pantagruéliques, où, nous dit le Vorwaerts, les jambons, les homards cramoisis, les plats les plus recherchés, toutes les « délicatesses » alternaient avec une profusion variée de bouteilles au long col ; ce n’était ni le brouet Spartiate de Gracchus Babeuf, ni la soupe aux choux que Proudhon servait pour tout potage à ses hôtes. « A dire vrai, écrit l’Humanité, quelque honte nous venait d’accepter pour nous pareilles somptuosités. » M. Jaurès parla en allemand du haut d’une tribune, et quand il eut « épuisé son vocabulaire, mais non les effusions de son cœur, » et qu’il descendit, des amis le serrèrent dans leurs bras jusqu’à l’étouffer. M. Vandervelde répondit au vieux sénateur Knudsen, en se parant du titre de Président de l’Internationale. Il remercia les camarades Danois de cette réception dans un palais, et il émit le vœu que les socialistes fussent bientôt reçus dans, d’autres palais. Etait-ce une allusion à Laeken, le Versailles belge ? Cependant les congressistes erraient à travers des salles splendidement illuminées où les souverains en pied, du fond de leurs cadres dorés, les contemplaient. Un délégué, nous dit-on, se fit photographier grotesquement assis sur le fauteuil royal surmonté du dais et de la couronne. La pose était prématurée. Nous avons déjà salué, nous saluerons encore des Excellences socialistes. Nous n’en sommes pas encore aux Majestés.

Dissimulés derrière les fleurs et le feuillage, les instrumens étaient accordés : au rythme voluptueux des valses viennoises les couples s’enlacèrent, tournoyèrent, le dieu Cupidon se mettait de la partie, tout se termina dans la joie, et l’on put admirer les plus célèbres d’entre les socialistes entraînés dans la plus échevelée des farandoles…


J. BOURDEAU.

  1. Parallèlement à cette internationale politique, une internationale syndicale s’est constituée : elle tient non des Congrès, mais des conférences, auxquelles prennent part les secrétaires généraux appartenant à diverses nationalités : en outre des organisations de métiers, métallurgistes, mineurs, ouvriers des transports, etc., sont liés séparément en associations internationales, et se réunissent en Congrès. L’Internationale coopérative vient de convoquer ses adhérens à Hambourg. Tous ces courans tendent à se fondre dans le fleuve socialiste. — Voyez dans les Socialistische Monatshefte du 5 mai, l’article de M. Huysmans, secrétaire du bureau international.
  2. Août 1910.
  3. Numéro du 28 août 1910.
  4. Cependant l’ouvrier allemand comprend de même les jouissances intellectuelles, il lit, fréquente les musées et goûte la musique.
  5. Les autres questions inscrites au programme du Congrès ont été à peine discutées. La solidarité internationale ne peut être soumise à l’impératif catégorique. Seuls les Allemands sont assez riches et assez généreux pour la pratiquer. Durant la grève de Suède, ils envoyèrent à Stockholm un million de marks. Les Belges, les Trade-Unions dont les caisses sont si bien fournies vinrent à peine au secours de leurs camarades. Le Suédois Branting leur en fit un amer reproche. L’abolition de la peine de mort visait surtout le Tsar et le gouvernement russe, auxquels le Congrès adressa les plus violentes flétrissures, ainsi qu’à l’Argentine, au Japon, à l’Espagne, pays de réaction où les socialistes sont traqués, persécutés. A propos du chômage et de la législation ouvrière, le Congrès vota des résolutions au pas de course.