L’Invasion prussienne en 1792 et en 1870 - Goethe et les Allemands d’aujourd’hui

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’INVASION PRUSSIENNE


EN 1792 ET EN 1870




GOETHE ET LES ALLEMANDS D’AUJOURD’HUI.




S’il était chimérique de croire avec certains philosophes que la guerre n’éclaterait plus désormais entre les peuples civilisés, du moins pouvait-on espérer ne plus revoir les scènes sanglantes des temps passés. Depuis 1815, après une longue série de batailles à laquelle avaient généralement succédé en Europe des goûts et des besoins pacifiques, un sentiment plus élevé de la solidarité des peuples, un respect plus grand de la vie humaine, on semblait à jamais délivré de ces luttes à outrance où, comme au moyen âge, le vainqueur se croit tout permis pour écraser le vaincu. Pendant les deux campagnes de Crimée et d’Italie, sauf certains actes de pillage ou de barbarie individuelle, qu’il ne dépend d’aucun chef de prévenir absolument, il ne s’était rien produit qui offensât l’humanité, et qui, une fois le combat fini, dût laisser entre les adversaires quelques germes de haine. Ni les Russes, ni les Autrichiens ne nous reprochaient d’avoir aggravé leur défaite en les faisant souffrir au-delà de ce qu’exigeaient les cruelles nécessités de la guerre. Vainqueurs et vaincus pouvaient se rencontrer, quelques années plus tard, sans qu’aucun ressentiment eût survécu à la durée de la lutte.

Il était réservé à l’Allemagne, à la patrie des théoriciens et des philosophes humanitaires, au peuple qui se prétend par la bouche de ses publicistes le plus équitable, le plus modéré, le plus pacifique de l’Europe, de nous ramener aux dévastations et aux massacres de la guerre de trente ans. Si quelque grand écrivain de race germanique entreprend un jour de raconter au monde les exploits de ses compatriotes, il ne sera pas médiocrement embarrassé de mettre d’accord leurs théories et leurs actes, de concilier leurs prétentions à l’humanité avec leurs outrages à la civilisation. Un Goethe même n’y suffirait pas. Disons tout de suite qu’il ne l’essaierait certainement point. Le plus libre esprit de l’Allemagne, le plus indépendant de tout préjugé national, le plus humain et le plus civilisé n’aurait jamais consenti à écrire le récit de la campagne de France en 1792, s’il avait dû y retracer les horreurs qui se commettent aujourd’hui sur un si grand nombre de points de notre territoire. Déjà, il y a quatre-vingts ans, la guerre lui paraissait terrible ; il en maudissait les auteurs, il en plaignait les victimes, il essayait d’en adoucir les maux. Que dirait-il aujourd’hui, s’il était forcé, par l’exemple de ce qui se passe sous nos yeux, de reconnaître que ni le progrès des sciences sociales, ni le développement de la culture intellectuelle n’améliorent les hommes, et que les plus cultivés ne se servent de leur savoir que pour rendre la guerre plus meurtrière et plus impitoyable ? Il n’est pas sans intérêt de rappeler à l’Allemagne du présent, aux organisateurs du pillage méthodique, aux théoriciens de la conquête et de la spoliation, avec quel sentiment d’humanité, avec quelle noblesse d’âme, le plus grand écrivain de leur pays, amené comme eux par l’invasion sur le sol de la France, ne cesse de parler de nous. On verra également par son récit que, si nos pères ont beaucoup souffert, nous souffrons infiniment plus qu’eux. C’est encore le même ennemi qui nous attaque, mais cette fois en nombre beaucoup plus grand, avec des moyens de destruction plus puissans, et surtout avec une fureur, une opiniâtreté de haine que ne connaissaient pas les soldats du duc de Brunswick.


I.[modifier]

L’armée de la coalition, composée d’Autrichiens, de Prussiens et de plusieurs corps d’émigrés, venait de franchir la frontière française, lorsque Goethe la rejoignit, le 27 août 1792, au camp de Rocourt, à deux lieues de la petite ville de Longwy, qui avait été bombardée et occupée par les alliés. Le poète se rendait à l’appel de son prince et de son ami, le grand-duc de Saxe-Weimar, qui commandait un régiment au service de Prusse. Il n’apportait dans cette campagne aucun sentiment hostile à la France, aucune de ces préventions haineuses que nous retrouvons aujourd’hui avec tristesse chez la plupart des écrivains de l’Allemagne, et qui empêchent les meilleurs esprits de discerner la vérité, d’observer à l’égard de leurs adversaires les règles les plus élémentaires de la justice. Il ne faisait pas profession, comme c’est la mode parmi les savans et les lettrés de nos jours au-delà du Rhin, de détester les Français, quoiqu’il les eût connus pour la première fois pendant la guerre de sept ans, à une époque où ils envahissaient son pays, quoique la maison de son père eût servi de logement au comte de Thorane, gentilhomme provençal, nommé gouverneur militaire de Francfort par le général en chef de l’armée française. De ces années de son enfance, il ne gardait contre nous aucun souvenir amer. Les goûts délicats, les grandes manières, le savoir-vivre du comte de Thorane, l’esprit d’équité dont cet étranger faisait preuve dans tous ses rapports avec les habitans de la ville, la bonne grâce de la noblesse française qui se réunissait chez le gouverneur, la présence dans Francfort d’officiers aussi distingués que le maréchal de Broglie, inspiraient au contraire au jeune Wolfgang l’opinion la plus favorable de la politesse de nos mœurs, en lui révélant un état social et un degré de civilisation très supérieurs à ce que lui avait offert la société de ses compatriotes. Notre théâtre, qui accompagnait l’armée et dont il suivait les représentations, l’initiait en même temps au mérite d’une littérature qu’il cultiva toute sa vie, envers laquelle il se reconnaissait les plus grandes obligations. Un peu plus tard, à Strasbourg, en Alsace, à Sessenheim, chez les parens de Frédérique Brion, il avait connu la France par ses côtés les plus aimables et les plus hospitaliers. Comment serait-il entré chez nous en 1792 avec des sentimens de haine fort étrangers à sa noble nature, dont il se défendit dans sa vieillesse, même après tous les malheurs de sa patrie, comme d’une iniquité à laquelle se refusait sa conscience ?

On peut juger de ce qu’il éprouvait en pénétrant sur notre territoire par l’impression qu’il ressentit en 1813, lorsque l’Allemagne, envahie et occupée par nous depuis sept ans, se souleva contre la France. Même alors, après que les Allemands étaient passés du rôle d’agresseurs au rôle plus juste d’un peuple vaincu qui veut se débarrasser d’un joug insupportable, Goethe, tout en faisant des vœux pour le triomphe de son pays, ne s’associa jamais à l’esprit de vengeance qui enflammait ses compatriotes. Il souhaitait la défaite des Français et la délivrance de l’Allemagne, mais son hostilité contre nous n’allait point au-delà du légitime désir de l’affranchissement ; on ne put lui arracher aucun de ces chants sanguinaires qui excitaient la jeunesse allemande à une lutte sans pitié. « Dans mes poésies, disait-il à Eckermann pour expliquer son attitude pendant la guerre de l’indépendance, je n’ai jamais rien affecté. Ce qui ne m’arrivait pas dans la vie, ce qui ne me brûlait pas les ongles, ce qui ne me tourmentait pas, je ne le mettais pas en vers, je ne l’exprimais pas. Je n’ai fait de poésies d’amour que lorsque j’aimais, comment aurais-je pu écrire des chants de haine sans haine ? et entre nous je ne haïssais pas les Français, quoique je remercie Dieu de nous avoir délivrés d’eux. Comment moi, pour qui la civilisation et la barbarie sont des choses d’importance, comment aurais-je pu haïr une nation qui est une des plus civilisées de la terre, et à qui je dois une si grande part de mon propre développement ? La haine nationale est une haine particulière ; c’est toujours dans les régions inférieures qu’elle est la plus énergique, la plus ardente ; mais il y a une hauteur à laquelle elle s’évanouit : on est là pour ainsi dire au-dessus des nationalités, on ressent le bonheur ou le malheur d’un peuple voisin comme le sien propre. Cette hauteur convenait à ma nature, et longtemps avant d’avoir atteint ma soixantième année je m’y étais fermement établi. »

Si Goethe pensait ainsi lorsque sa patrie avait tant souffert par la faute des Français, il lui coûtait assurément moins encore de garder cette juste mesure et cette modération de pensée lorsqu’il voyait les Français souffrir par la faute de ses compatriotes. Aucune trace de ressentiment national ne perce en effet dans son récit de la campagne de France. Ni les heureux débuts de l’invasion, ni les tristesses de la défaite ne lui inspirent une réflexion qui nous soit hostile. Il n’en veut pas à la France de se défendre et de repousser l’agression de la Prusse. Il n’entre jamais dans cette étroite disposition d’esprit, la pire de toutes pour un historien, qui consiste à justifier tout ce que fait le parti ou le peuple auquel on appartient, à blâmer tout ce que fait l’adversaire. Les passions de ceux qui l’entourent ne parviennent ni à obscurcir son jugement, ni à diminuer chez lui le sentiment de la justice que les âmes élevées doivent à tous les hommes, et plus encore peut-être à leurs ennemis qu’à leurs amis. Un Français peut ouvrir à n’importe quelle page le livre de Goethe sans y rencontrer une seule expression de nature à blesser le plus susceptible d’entre nous. Sans efforts, par la seule vertu de son équité et de sa modération naturelle, l’historien de la campagne de France se tient à une hauteur d’où il domine les événemens, d’où il cherche à découvrir non point ce qui flatte les intérêts ou l’ambition d’un peuple, mais ce qu’il y a de plus conforme aux droits de l’humanité, à dégager de la lutte des forces brutales qui sont aux prises quelques vérités générales qui demeureront, quand tout le reste passera, comme les traits caractéristiques d’une grande époque de l’histoire.

Qu’on ne croie cependant pas que Goethe se désintéresse pour cela de la cause nationale, ni que son cœur se détache des espérances ou des maux de ses compatriotes. Au début de la campagne, il jouit de leurs succès autant qu’aucun d’entre eux, et pendant la retraite il n’est pas un officier qui supporte les privations et les fatigues avec plus de courage, avec une humeur plus égale, que ce volontaire de quarante-trois ans, exposé pour la première fois aux plus dures épreuves de la guerre. Il couche gaîment dans la boue, sous une voiture et même sans abri, il boit quand il le faut de l’eau croupie sur les routes, il partage au besoin le pain de munition des soldats allemands, et au milieu de ces souffrances, nouvelles pour lui, il trouve encore le moyen de ranimer tous les courages par quelques paroles fortifiantes, par quelques plaisanteries qui dérident les fronts soucieux, et arrachent les esprits abattus aux pensées accablantes. Une seule fois, durant de longs jours de marche sous la pluie, par des chemins affreux, on le vit triste et préoccupé. La souffrance et l’inquiétude avaient été un instant plus fortes que sa volonté. Quelques heures après, ce nuage était dissipé, il reprenait sa route avec plus d’énergie que jamais, et faisait passer sa confiance dans l’âme de ses compatriotes. Il sentait profondément qu’on ne se sauverait qu’en ne désespérant pas, qu’il ne restait à une armée éloignée de ses frontières, obligée de battre en retraite, démoralisée par la défaite, décimée par la maladie, d’autre chance de salut que la ferme résolution d’atteindre l’Allemagne sans se laisser arrêter par aucune souffrance. On n’accusera certes pas le témoin et l’historien ému de tant de malheurs de s’intéresser médiocrement aux angoisses de son pays, aux douleurs de ses compagnons d’armes. Les officiers du régiment de Weimar le remerciaient l’année suivante, au siège de Mayence, d’avoir si bien partagé et supporté leurs épreuves communes.

Mais, si son âme espère ou souffre avec la patrie, sa belle intelligence se dégage des liens étroits de la nationalité pour juger ce qui s’accomplit sous ses yeux d’après les seules règles de la raison et de la justice. Un Français ne parlerait pas de l’état de la France avec plus de sagacité et d’impartialité que lui. Cet Allemand qui entre chez nous avec une armée allemande ne partage guère les illusions de l’état-major du duc de Brunswick. Les émigrés ont beau dire et les généraux ont beau répéter que le pays tout entier va se soulever en faveur de son roi, que les habitans des villes et des campagnes accueilleront les soldats de la coalition comme des libérateurs, que l’armée de Dumouriez elle-même n’attend que l’occasion de rendre ses armes et de passer à l’ennemi ; Goethe écoute ces prédictions favorables avec le désir de les voir se réaliser, mais sans croire néanmoins qu’elles se réaliseront. À peine a-t-il mis le pied sur le territoire français que de nombreux symptômes lui révèlent la vanité des espérances de ceux qui l’entourent. Bien loin de préparer aux troupes prussiennes un accueil triomphal, les villages se vident à l’approche de l’armée d’invasion, le désert se fait devant elle ; les paysans fuient et cachent leurs bestiaux au milieu des bois. À Verdun même, quelques actes de désespoir annoncent chez les défenseurs de la France une énergie à laquelle on ne s’attendait pas. Le commandant de la place, Beaurepaire, forcé de capituler par les instances de la bourgeoisie, dont le bombardement détruit les maisons, se brûle la cervelle dans la salle de l’hôtel de ville, afin d’échapper à la honte de la capitulation. Un grenadier français, arrêté pour avoir tiré un coup de fusil sur les troupes prussiennes au moment de leur entrée dans la ville, se jette au fond de la Meuse, pendant que le conseil de guerre délibère sur son sort, et se soustrait ainsi à l’inévitable condamnation qui l’attend. D’autres faits moins importans éveillent encore et entretiennent la défiance du poète. À Jardin-Fontaine, l’hôte chez lequel il a passé la nuit, tout en remettant à son domestique une lettre pour Paris, ajoute avec ironie : « Je crois que tu n’iras pas jusque-là. » Enfin un article du Moniteur qui tombe entre les mains des cavaliers allemands contient ces paroles inquiétantes : « les Prussiens pourront venir à Paris, mais ils n’en sortiront pas. » La prise facile de Verdun ne parait pas à l’esprit clairvoyant de Goethe une compensation suffisante de toutes les menaces dont l’avenir est gros. Il remarque avec bonne foi que cette place forte, située dans la vallée de la Meuse, dominée par des hauteurs, ne pouvait guère résister à un bombardement, et que les assiégés d’ailleurs ne répondaient au feu des Prussiens que par le tir intermittent d’une seule pièce de 24. Il n’y avait rien dans cette conquête qui dût enorgueillir l’armée coalisée. En 1870, la ville de Verdun était sans doute mieux armée, mais elle n’était pas mieux située. Il n’en a pas moins fallu trois mois de siège et des milliers d’obus pour la forcer à capituler. Les troupes allemandes continuent la tradition du bombardement, en continuant aussi à s’épargner les périls de l’assaut ; mais dans la guerre actuelle ce n’est pas pendant deux jours comme en 1792, c’est pendant des mois entiers que nos places fortes supportent le feu de l’ennemi. Nos villes ouvertes elles-mêmes ne sont pas ménagées, et nos ennemis s’assurent qu’elles ne résisteront pas en commençant par les bombarder sans les avoir averties. On voit par cette simple comparaison combien peu les progrès intellectuels ont adouci les mœurs ! Les procédés de M. de Moltke et de M. de Bismarck font regretter l’humanité du duc de Brunswick. La Prusse civilisée du XIXe siècle peut se glorifier d’avoir perfectionné la barbarie.

Plus l’armée coalisée s’avançait vers l’intérieur de la France, plus Goethe voyait de dangers s’accumuler autour d’elle. L’avantage remporté un instant par les Autrichiens sur un lieutenant de Dumouriez qui s’était laissé surprendre au défilé du Chêne-Populeux n’avait ni empêché le général français d’occuper une position très forte, ni prévenu sa jonction avec Kellermann. Dans ce pays montagneux et boisé dont nous n’avons pas su nous servir en 1870, un véritable homme de guerre montrait le parti qu’on peut tirer des difficultés du terrain, même avec de jeunes troupes, même après un premier revers et le lendemain d’une panique. Changeant de plan aussitôt que sa combinaison primitive eut échoué par la faute d’un subalterne, il renonçait à couvrir Paris derrière des défilés qu’il ne pouvait plus défendre, pour se placer résolument entre l’armée d’invasion et l’Allemagne. Il obligeait ses adversaires, ou à laisser couper leur ligue de retraite, ou à l’attaquer lui-même sur un champ de bataille choisi par lui. Goethe assista toute la journée à la canonnade de Valmy, et se laissa même emporter par une sorte de curiosité scientifique, pour mettre ses nerfs et son courage à l’épreuve, jusqu’au bastion de la Lune, où pleuvaient les boulets. De là, on apercevait nettement les fortes positions qu’occupaient les Français, rangés en demi-cercle sur un immense amphithéâtre, sur des hauteurs que les alliés ne pouvaient aborder qu’en traversant des rivières, des étangs, des ruisseaux et des marais. Le duc de Brunswick, malgré sa confiance dans ses vieilles troupes et le mépris qu’il professait pour les volontaires de la révolution, n’osa pas commander l’attaque, et se contenta de canonner de loin les Français sans engager son infanterie sur un terrain si dangereux. Dès qu’il reconnaissait ainsi son impuissance, la bataille était perdue pour lui ; il ne lui restait plus d’autre ressource qu’une retraite difficile à travers les plaines boueuses de la Champagne.

Par une belle combinaison stratégique, Dumouriez venait de sauver la France presque sans effusion de sang. Il avait suffi à cet habile tacticien de montrer à l’ennemi le champ de bataille sur lequel il l’attendait et de déployer ses troupes pour faire reculer les 80,000 hommes de la coalition. Goethe peint très énergiquement la consternation de l’armée prussienne le soir de la canonnade de Valmy. — Le matin, on ne pensait qu’à mettre en broche et à manger tous les Français ; la nuit venue, chacun regagnait tristement son bivac humide, livré aux pensées les plus douloureuses. Comment se terminerait cette campagne si imprudemment engagée ? comment sortirait-on de la position dangereuse où l’on s’était aventuré ? Les vivres d’ailleurs manquaient ; les plus heureux ne parvenaient à se procurer que du pain de munition. Les tentes étaient restées en arrière avec tous les bagages. Pour se mettre à l’abri contre le vent froid de la nuit, on ne trouvait d’autre moyen que de creuser des fossés où chacun s’enveloppait de son manteau presque sous le feu des batteries françaises, au risque d’être réellement enseveli dans ces tombes anticipées par les boulets de l’ennemi ! C’est pendant les heures de cette cruelle veillée, lorsqu’autour de lui s’échangeaient beaucoup de plaintes et de réflexions vulgaires, que Goethe sut montrer avec quelle largeur d’esprit et quelle netteté de vues il envisageait les événemens auxquels il assistait, en prononçant ces paroles mémorables : « ici et aujourd’hui commence une nouvelle ère historique, et vous pourrez dire que vous eu avez été témoins. » Aux yeux de ses compagnons d’armes, il s’agissait simplement d’une bataille perdue, tout au plus d’une campagne manquée. Pour lui qui voyait les choses de plus loin, qui depuis son entrée en France ne cessait d’observer l’état des esprits dans notre pays, l’énergie et le patriotisme que les Français venaient de déployer pour la défense de leur territoire, pour le maintien de leur liberté, annonçaient une révolution déjà faite, l’avènement du peuple aux affaires, la destruction d’une aristocratie et d’une royauté que la nation venait de battre en même temps que l’étranger. Quelles conséquences n’allait pas entraîner en Europe un exemple aussi heureux et aussi frappant de ce que pouvaient à elles seules les forces populaires ! Là où les esprits superficiels n’apercevaient qu’un fait particulier, un accident de guerre, le génie spéculatif du poète reconnaissait la marque d’un de ces événemens qui intéressent l’humanité tout entière, et qui changent le cours de l’histoire. Plus tard, les officiers prussiens lui rappelaient sa prédiction, dont les Français avaient en quelque sorte attesté la justesse en datant du jour même de la bataille de Valmy leur nouveau calendrier.

Pendant huit jours encore, les Allemands attendirent avant de reprendre la route de leur pays, huit jours désastreux durant lesquels la dyssenterie faisait dans leurs rangs de nombreuses victimes, où la pluie tombait à flots, où les convois de vivres n’arrivaient pas, où se répandait le bruit que les volontaires de Paris, réunis à Châlons sous le commandement de Luckner, allaient se mettre en marche, que 20,000 paysans se rassemblaient dans le district de Reims pour tomber sur les derrières de l’armée coalisée. Cette halte si dangereuse après la défaite était une dernière consolation que se donnaient à eux-mêmes le roi de Prusse et le duc de Brunswick pour retarder l’humiliation du départ. La réalité avait si cruellement démenti les espérances hautaines des alliés, qu’ils ne se résignaient à en accepter les effets qu’à la dernière extrémité. Quel dénomment d’une campagne qui avait commencé par le manifeste insolent de Coblentz ! Le 29 septembre, il fallut cependant se décider à partir ; à minuit, sur une terre détrempée où les hommes glissaient à chaque pas, où les roues des canons s’enfonçaient dans la boue, les troupes allemandes se mirent en marche, laissant derrière elles des milliers de malades hors d’état de les suivre, semant sur leur route la plus grande partie de leurs bagages, que les chevaux épuisés ne pouvaient plus traîner. On s’est souvent étonné que Dumouriez n’ait pas poursuivi l’armée ennemie pendant qu’elle battait en retraite ; on a même attribué son inaction à une sorte de traité qu’il aurait conclu avec le duc de Brunswick. Le récit de Goethe fait supposer en effet que des négociations s’engagèrent entre les généraux des deux armées. Un armistice signé le 24 septembre, et pendant lequel il était convenu que les avant-postes s’abstiendraient de toute hostilité, paraît avoir été suivi d’une convention tacite qui permit aux coalisés d’opérer leur retraite sans être inquiétés, à la condition qu’ils abandonneraient les deux places fortes de Longwy et de Verdun, conquises par eux au commencement de la campagne. Pendant l’armistice, les Français, sans doute par ordre de leurs chefs, témoignaient aux Allemands les dispositions les plus pacifiques, leur offraient des vivres, et leur distribuaient des brochures où on leur prêchait les bienfaits de la liberté et de l’égalité. Pendant toute la retraite, Goethe ne parle que d’une seule attaque, qui fut dirigée non point par les soldats de l’armée régulière, mais par des paysans contre l’état-major des émigrés, entre les Grandes et les Petites-Armoises. Dumouriez, qui songeait, comme le dit très justement M. Thiers, à de nouvelles opérations dans le nord, ne crut pas nécessaire de s’acharner à la poursuite d’une armée dont le mauvais temps et la maladie le délivraient sans combat. Il pensa probablement qu’il en avait fini avec elle, dès qu’il l’obligeait à quitter le territoire français et à ne garder aucune de ses conquêtes. Il est certain d’après le témoignage de Goethe que, s’il avait voulu l’anéantir, il l’aurait pu le jour même où la retraite commença. « Si l’ennemi nous surprenait en ce moment, écrivait le poète sur son carnet le 29 septembre, il n’échapperait ni un rayon de roue, ni un membre d’homme. »

N’étant pas poursuivis, les Prussiens se tirèrent de cette dangereuse position, mais au prix de quelles fatigues, de quelles privations, de quelles souffrances ! La pluie tombait à flots, les tentes étaient trempées ; après de longues journées de marche sur un sol glissant, on ne trouvait pour se coucher ni un brin de paille, ni un endroit sec ; rien que la terre humide et la boue épaisse de la Champage. Sur les routes défoncées, l’encombrement était tel, la crainte de rester en arrière si forte, que la masse des fugitifs marchait en avant sans égard ni pitié pour ceux qui tombaient. Malheur aux hommes et aux chevaux qui après une chute ne pouvaient se relever assez tôt ! Le flot humain les écrasait sous son poids. On voyait les membres palpiter et craquer sous les roues des voitures. Dès qu’un véhicule s’arrêtait et retardait la marche, on le précipitait dans les fossés du chemin pour frayer un passage à ceux qui venaient après. Des fourgons de bagages jetés hors de la chaussée restaient couchés sur la prairie, et les élégans porte-manteaux des émigrés jonchaient la plaine, excitant la convoitise des soldats prussiens, qui quelquefois descendaient pour y chercher leur part de butin, mais que la fatigue obligeait bientôt d’abandonner leur proie. Des chevaux morts apparaissaient çà et là dans les fossés ; beaucoup de ces cadavres, écorchés par les soldats et dépouillés de toutes les parties charnues, attestaient le dénûment universel. Des hommes morts de maladie, de faim ou de fatigue, demeuraient étendus à la place où ils étaient tombés, quand les maraudeurs n’avaient pas traîné leur corps derrière des buissons pour les dépouiller plus à l’aise. À ces angoisses physiques s’ajoutaient l’abattement des esprits, la honte et le désespoir de la défaite. Le moment le plus douloureux fut celui où l’armée tout entière se trouva rassemblée pour franchir le cours de l’Aisne sur deux ponts jetés par les ingénieurs prussiens. Goethe, placé entre les deux passages dans une prairie sablonneuse avec le duc de Weimar, vit défiler successivement l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie ; tous les visages étaient sombres, les bouches muettes, les larmes coulaient des yeux des soldats les plus énergiques. Comme pour couronner tristement cette scène, le roi de Prusse apparut à cheval, escorté de son état-major ; il s’arrêta un instant au milieu d’un des ponts en regardant derrière lui, dans l’attitude d’un homme qui voudrait ressaisir le passé, pendant que sur l’autre pont le duc de Brunswick hésitait à son tour, et semblait se recueillir avant de prendre définitivement le chemin de l’Allemagne. C’était l’image de la retraite non plus seulement dans quelques détails pénibles, mais dans son affreuse réalité, qui ce jour-là apparaissait tout entière aux yeux du poète.


II.[modifier]

Pendant cette campagne de deux mois, qui finissait par un épouvantable désastre, où l’armée allemande avait laissé sur les routes plus de 25,000 hommes, le tiers de son effectif, quel était le sort de la population française dans le pays traversé par les coalisés ? Goethe nous donne sur ce point quelques détails, et laisse échapper quelques réflexions qui lui sont inspirées par les sentimens d’humanité les plus honorables. Ces paysans français, ces habitans des petites villes, qui subissent malgré eux, sur leurs champs, dans leurs murs, le passage des troupes allemandes, chez lesquels logent les officiers, quelquefois même les soldats, ne sont pas pour lui des ennemis contre lesquels toute violence est permise, mais des êtres humains dignes de sympathie et de pitié, de malheureuses victimes de la guerre qui souffriront assez de maux inévitables, et auxquelles il faut épargner tous les maux inutiles. Depuis son enfance, pendant sa carrière déjà longue, il avait toujours observé avec intérêt, avec une sorte d’émotion bienveillante les mœurs paisibles de la petite bourgeoisie, des campagnards, des artisans ; il aimait à les interroger sur leurs besoins, à les entretenir de leurs travaux. Aucune morgue de lettré ne l’empêchait de se plaire dans leur société, de trouver à leur conversation l’attrait piquant d’une saveur originale. C’était pour lui un de ces plaisirs sains qui le rapprochaient de la vie de nature et des habitudes primitives de l’humanité. Enfant, il avait joué dans les rues de Francfort avec les fils des ouvriers et des petits bourgeois ; homme, il conservait sans efforts l’habitude de se mêler par occasion, avec une curiosité sympathique, aux sociétés les plus humbles. Bien loin de dédaigner les pauvres gens chez lesquels les nécessités de la guerre l’amènent, il s’intéresse à leur sort, autant qu’il s’intéresserait à la destinée de personnages plus considérables. Leur qualité d’étrangers, au lieu de le refroidir, ne fait qu’augmenter sa bienveillance naturelle en y ajoutant l’attrait d’une curiosité plus grande à satisfaire. C’est un chapitre nouveau de l’histoire universelle qu’il étudie, en observant des coutumes, des façons de vivre différentes de celles de l’Allemagne. Plus d’une fois, chez nos paysans aisés de la Lorraine et de la Champagne, il s’assied le soir, après une longue journée de marche et de fatigue, sous la haute cheminée autour de laquelle se groupe la famille ; il regarde la marmite en fer suspendue par un crochet mobile au-dessus du foyer, et d’où sortira tout à l’heure le pot-au-feu national, la vaisselle bien rangée, les ustensiles de ménage posés sur des planches le long des murs et reluis ans de propreté, les traverses en bois qui soutiennent, dans des temps plus propices, le lard et les jambons sous les poutres enfumées de la vaste cuisine, le coffre rempli de sel qui sert de siège et qu’on offre comme une place d’honneur à l’étranger le plus distingué, la pierre à évier soigneusement frottée, les buffets et les armoires aux ornemens de cuivre, le mobilier en bois poli qu’entretient avec amour l’industrieuse ménagère. Dans ces maisons simples, mais commodes et spacieuses, tout porte la marque de l’ordre, de la propreté, de l’économie. Là vit une population respectable dont Goethe admire la dignité grave et la politesse noble, non sans quelque retour sur la grossièreté des habitudes d’une partie de l’Allemagne. Ce n’est pas sans émotion qu’il voit chaque soir les enfans de ses hôtes s’approcher respectueusement du père et de la mère avant de se mettre au lit, s’incliner, leur baiser la main et leur souhaiter le bonsoir avec grâce. Il saisit là au passage, dans la classe la plus humble, comme une nuance naturelle de la délicatesse native que nous ont toujours attribuée les étrangers.

Mais la guerre assombrit, hélas ! ces demeures hospitalières et fait peser sur les habitans de lourdes charges. Goethe voyait avec tristesse les maux que causait l’invasion, et, autant qu’il dépendait de lui, les adoucissait. Il ne pouvait souffrir que sous ses yeux on portât le désordre dans un intérieur paisible, qu’on arrachât de force à nos malheureux paysans ce qui leur appartenait. Il lui arriva de faire restituer par des soldats prussiens déguenillés et grelottant de froid les vètemens qui venaient d’être volés par eux dans des maisons françaises. En quittant ses hôtes d’un jour, il prenait même quelquefois la précaution de les mettre en garde contre les maraudeurs que toute grande armée traîne à sa suite, il les engageait à recevoir de pareilles gens, s’il s’en présentait, en dehors de la maison, sur le devant de la porte, à leur offrir au besoin un morceau de pain ou un verre de vin, mais à ne laisser pénétrer « cette canaille » dans l’intérieur qu’à la dernière extrémité, parce qu’alors on ne pouvait plus leur résister. Malheureusement il y a une autre sorte de pillage, le pillage méthodique, auquel un simple particulier ne peut guère s’opposer, et que les généraux prussiens pratiquaient déjà sous la forme de réquisitions. La Prusse a toujours été d’avis que la guerre doit nourrir la guerre, et qu’en campagne il faut tâcher de vivre aux dépens de l’ennemi. D’ailleurs, comme en 1792 les alliés croyaient nous rendre un grand service en nous ramenant les émigrés, en venant rétablir le roi dans la plénitude de sa puissance, ils n’éprouvaient aucun scrupule à se payer eux-mêmes de leurs peines. Déjà ils excellaient à mettre de leur côté, par des raisonnemens spécieux, l’apparence du droit et de la légalité. Ils n’agissaient point en leur nom, ils ne prenaient sur eux la responsabilité d’aucun des actes auxquels les condamnait l’esprit indocile d’une partie de la nation ; ils prétendaient n’agir qu’au nom de Louis XVI, ils invoquaient en toute occasion l’autorité royale, dont ils se bornaient à tenir la place. Chaque fois qu’ils dépouillaient un habitant, ils lui offraient en échange un bon que le roi de France devait payer après la guerre ; mais nos paysans n’attachaient pas plus de prix à ces chiffons de panier qu’ils n’en attachent aujourd’hui aux traités sur le vaincu que leur offrent quelquefois, pour les consoler de leur ruine, les commandans prussiens. Goethe observe avec raison qu’aucune mesure n’excita dans le peuple une plus grande haine contre la royauté que ces emprunts forcés dont la colère publique rendait le roi responsable.

Lui-même avait vu de ses yeux le désespoir des victimes, et il trace de leur douleur un tableau dont la guerre actuelle vient de rajeunir tristement la réalité. « J’ai été témoin, dit-il, de scènes tragiques qui me sont restées dans la mémoire. Plusieurs bergers avaient réuni leurs troupeaux pour les cacher dans les bois ei dans d’autres lieux écartés ; surpris par d’actives patrouilles et conduits à l’armée, ils avaient d’abord été bien accueillis : on s’est enquis des propriétaires, on a sépare et compté chacun des troupeaux. L’inquiétude et la peur, accompagnées de quelque espérance, se lisaient sur le visage de ces braves gens, puis on a fini par répartir ces troupeaux entre les régimens et les compagnies, en donnant très poliment aux propriétaires du papier sur Louis XVI. Ils ont vu bientôt leurs bêtes égorgées à leurs pieds par l’impatience des soldats avides de viande. J’avoue n’avoir jamais eu sous les yeux ni dans l’esprit une scène plus cruelle et plus déchirante. Les tragédies grecques seules offrirent des spectacles aussi saisissans dans leur simplicité. » Combien de fois ce douloureux spectacle ne s’est-il pas renouvelé chez nous cette année dans la fertile vallée de l’Alsace, dans la plaine si riche de la Moselle, entre Metz et Thionville, dans les termes opulentes de la Brie et de la Beauce ! Avant la fin du mois d’août déjà, un fermier des environs de Pont-à-Mousson, possesseur de 80 bêtes à cornes, s’était vu enlever par l’arrière-garde prussienne les deux dernières vaches que lui avait laissées la pitié des premiers envahisseurs. Que d’années ne faudra-t-il pas pour recomposer ce capital vivant, qui représente peut-être la moitié d’une vie de travail et d’épargne !

Un autre procédé de réquisition fort odieux, qui consiste à emmener les campagnards avec leurs chevaux et leurs voitures pour conduire les bagages et les approvisionnemens de l’armée, était déjà employé en 1792 par les coalisés. Goethe confesse que la nécessité l’a obligé, malgré lui, à se servir de ce moyen pour sauver sa voiture et son équipement de campagne : mais il ne sut aucun mauvais gré aux jeunes paysans qui le conduisaient de l’abandonner à la première occasion. Il raconte même leur fuite avec la satisfaction qu’on éprouve à se débarrasser d’un remords. « Comme compagnons de souffrance. nous dit-il après la bataille de Valmy, j’ai eu à regretter alors deux jolis garçons de quatorze à quinze ans. En vertu d’une réquisition, ils avaient, avec quatre mauvais chevaux, fait avancer péniblement ma chaise, souffrant plus pour leurs bêtes que pour eux-mêmes… Comme ils avaient supporté pour moi beaucoup de mal, un mouvement de pitié m’a poussé à partager avec eux du pain de munition que j’avais acheté. Ils l’ont refusé en assurant qu’ils ne pouvaient manger de pareil pain. Je leur ai demandé ce qu’ils prenaient habituellement à leurs repas, ils ont répondu : Du bon pain, de la bonne soupe, de la bonne bière. Comme tout était bon chez eux et tout mauvais avec nous, je leur ai pardonné de s’être échappés presque aussitôt après en laissant leurs chevaux. »

Goethe ne se faisait aucune illusion sur la justice de ces procédés méthodiques par lesquels on affecte de respecter le droit des gens et de déguiser une spoliation réelle sous le mensonge légal d’un emprunt passager. On trouve même à ce propos dans son récit une réflexion trop fine et d’une application trop piquante en ce moment pour que nous résistions au plaisir de la citer. Après avoir énuméré quelques-unes de ces actions équivoques qu’on décore en temps de guerre du beau nom de la loi, il ajoute : « C’est ainsi qu’on vivait entre l’ordre et le désordre, entre la conservation et la destruction, entre le vol et l’échange, et c’est là proprement ce qui fait que la guerre gâte le cœur. On joue tour à tour les rôles les plus opposés ; on s’accoutume aux phrases, et il en résulte une hypocrisie d’un genre particulier qui n’est ni celle des dévots ni celle des courtisans. » Où trouver des expressions plus justes pour caractériser la conduite de nos ennemis depuis le commencement de la guerre actuelle, le contraste irritant de la mansuétude de leurs paroles et de la brutalité de leurs actes, de la modération qu’ils mettent dans les mots, quand ils n’en mettent aucune dans les choses, le mélange de sentimentalité apparente et de barbarie positive qui les fait parler comme le marquis de Posa, pendant qu’ils agissent comme Philippe II ? S’il convient à l’Europe de paraître dupe d’un langage que la réalité dément, personne du moins ne s’y trompera chez nous. On ne nous prendra pas plus que Goethe au piège des mots sonores et des phrases attendries. Nous lisons entre les lignes doucereuses des manifestes diplomatiques et des messages officiels. Nous y lisons à travers les détours des circonlocutions habiles, comme le savaient du reste tous ceux qui en France étudiaient sérieusement l’Allemagne, que la Prusse ne nous a jamais pardonné ni les épigrammes de Voltaire, ni la bataille d’Iéna. et que, n’ayant pu jusqu’ici prendre sa revanche par l’esprit, elle saisit aujourd’hui l’occasion de se venger par la force.

C’est sans doute un grand malheur quand la guerre porte atteinte au droit de propriété, moins grand cependant que les attentais commis contre les personnes. L’invasion de 1792 a-t-elle coûté la vie à beaucoup de ceux qu’elle dépouillait par la voie des réquisitions ? Il semble au contraire, d’après le témoignage de Goethe, que la population civile ait été généralement respectée partout où elle ne résistait pas. Il n’y a guère eu de victimes parmi les bourgeois, si ce n’est pendant les deux bombardement de Longwy et de Verdun. À Longwy, Goethe entra dans une boutique où plusieurs grenades étaient tombées ; on lui montra les meubles brisés, la boiserie brûlée, et au fond d’une chambre un berceau qui avait été atteint juste au moment où la mère emportait son enfant. À Verdun, des fusées incendiaires avaient embrasé plusieurs maisons durant la nuit ; les assiégeans suivaient avec leurs télescopes les progrès de l’incendie et les vains efforts que faisaient les habitans pour éteindre les flammes ; ils distinguaient même les chevrons qui s’écroulaient sur la tête des assiégés. Peu de personnes cependant succombèrent ; les habitations souffrirent plus que les habitans. Quelques villages aussi furent cruellement traités par les coalisés. Ou leur appliqua dans toute la rigueur les termes du manifeste du duc de Brunswick, dont le roi de Prusse paraît s’être inspiré dans la proclamation qu’il nous adressait au mois d’août dernier en pénétrant sur le territoire français. « Les habitans des villes, bourgs et villages, disait le généralissime de la coalition, qui oseraient se défendre contre les troupes de leur majesté impériale et royale et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres, par les ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. » Goethe ne nous dit pas si l’on arrêta et si l’on fusilla des paysans, mais il vit sous ses yeux brûler plusieurs villages dont on accusait les habitans d’avoir tiré sur les troupes. Cette scène terrible lui rappelait des paysages de Van der Meulen où l’on voit des colonnes de fumée s’élever au milieu de quelques groupes de cavaliers. Il ajoute aussitôt que la sévérité de cette exécution militaire fut blâmée autour de lui, et qu’on s’efforça de la réparer en protégeant contre l’avidité des soldats les vignobles des propriétaires de la Champagne.

Ainsi, il y a quatre-vingts ans, l’esprit le plus éclairé de l’Allemagne ne trouvait pas qu’il fût juste de pousser le droit de la force jusqu’à mettre à mort les paysans qui défendaient leur pays, ni même jusqu’à incendier leurs habitations. Qu’eût-il dit, s’il avait pu prévoir que le temps, les progrès de l’instruction populaire, les relations de plus en plus fréquentes des peuples entre eux, au lieu d’inspirer à ses compatriotes des sentimens nouveaux d’humanité, ne les empêcheraient pas de recommencer, près d’un siècle plus tard, une guerre plus cruelle et plus inhumaine que celle de 1792 ?

Qui se serait attendu du reste à un tel résultat ? Ceux même qui croient le moins au progrès de l’espèce humaine ne pouvaient fermer les yeux sur le rapprochement qu’amenaient entre les hommes toutes les découvertes de l’industrie moderne. Il ne se construisait pas un tronçon de chemin de fer, il ne se dressait pas un poteau télégraphique, qui ne parût un instrument de paix. La facilité des voyages et des échanges internationaux semblait effacer les frontières. Les grandes expositions ne paraissaient propres à exciter entre les hommes d’autre émulation que celle de travailler en commun à l’amélioration du bien-être de tous, au développement de la richesse générale. La propagande pacifique se faisait tous les jours par des millions d’ouvriers et de commerçans dont l’activité ne profitait pas seulement à leurs compatriotes, mais aux habitans de tous les pays de l’Europe. Elle se faisait également par les œuvres populaires de tant d’esprits généreux qui cherchaient à déraciner jusqu’aux derniers vestiges de la barbarie. La guerre devient de jour en jour plus difficile, disait-on de toutes parts, et si malheureusement elle éclate encore, elle n’aura d’inhumain que l’emploi de moyens de destruction meurtriers. Les engins perfectionnés feront beaucoup de mal, mais les hommes ne s’en feront entre eux que sur les champs de bataille. Hors du combat, il n’y aura plus que les membres de la grande famille européenne, qui ne se souviendront plus que des liens d’étroite solidarité de tous les peuples civilisés. Comment supposer surtout qu’entre deux nations dont la vie sociale était en quelque sorte confondue, la guerre prendrait jamais un caractère de férocité qui nous reporterait aux plus tristes époques des luttes religieuses du xvie siècle ? Dans cette armée allemande qui nous envahit et qui a commencé ses exploits par le bombardement de Strasbourg, combien n’y a-t-il pas de soldats qui ont vécu de notre vie, mangé de notre pain, profité de nos richesses, dans nos usines, dans nos maisons de commerce, dans nos maisons de banque, suivi les leçons de nos maîtres, travaillé auprès de nous, à côté de nous, au même titre, aussi respectés, aussi aimés, aussi favorisés que des compatriotes ! Leur avons-nous marchandé notre hospitalité ? Les portes de nos salons, celles de nos ateliers, de nos établissemens industriels, scientifiques, littéraires, ne se sont-elles pas ouvertes pour les recevoir, sans que jamais leur nationalité ait été pour eux un obstacle ou un embarras ? Peut-être même avons-nous mis souvent une sorte de coquetterie et de courtoisie gracieuse à leur faire les honneurs de notre pays, à les traiter d’autant mieux que nous les savions étrangers, à leur témoigner des égards que nous aurions refusés à des Français. L’élégance de notre civilisation, nos musées, nos bibliothèques, nos cours publics, toutes les merveilles de notre Paris, leur appartenaient aussi bien qu’à nous. La France n’était pas pour eux la terre étrangère, elle était la patrie, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus doux et de plus cher aux hommes.

Cette patrie d’un jour, comment la traitent-ils aujourd’hui ? comment répondent-ils à cette hospitalité si empressée et si généreuse qui ne leur a rien refusé de ce qu’elle pouvait leur offrir ? Nous ne leur reprochons pas d’avoir porté la guerre sur notre territoire, c’était leur droit ; nous ne leur reprocherions même pas de ne pouvoir nous épargner quelques actes isolés de dévastation et de cruauté que commettent toujours les armées en campagne, qui échappent évidemment à toute répression, et qu’il devient d’autant plus difficile d’empêcher que les troupes sont plus nombreuses. Quand plusieurs centaines de mille hommes s’abattent sur un pays, comment n’y causeraient-ils pas des maux inévitables qu’il ne dépend d’aucun général ni d’aucune discipline de prévenir ? Un des héros de la guerre de trente ans disait avec raison à ceux qui lui reprochaient quelques excès individuels commis par ses soldats : « Je ne puis cependant pas faire voyager mon armée dans un sac. » Non, il n’était pas au pouvoir de l’armée allemande de faire disparaître tous les inconvéniens qu’entraînent les grandes agglomérations d’hommes sur un même point ; mais c’est gratuitement, de propos délibéré, sans que rien l’y oblige, qu’elle inaugure à nos dépens un droit nouveau de la guerre, qu’elle compose contre nous une théorie spéciale de l’invasion, qu’elle profite de sa méthode savante et de ses goûts synthétiques pour généraliser les abus de la force, pour abriter sous la protection d’un système philosophique un certain nombre d’actes violens qui, dépouillés du prestige des idées générales, seraient considérés partout comme des attentats à l’humanité.

Qu’est-ce, par exemple, que cette prétention de ne pas reconnaître la qualité de belligérant aux paysans armés pour la défense du sol national, lorsque la Prusse en 1813 accordait ce droit à tous les citoyens, et que notre corps législatif a décidé qu’il suffisait pour être respecté comme soldat de porter un des insignes de la garde nationale ? Nos adversaires nous imposeraient-ils l’obligation d’adopter un uniforme, et s’il nous plaît de choisir la blouse pour habiller une partie de nos défenseurs, en vertu de quelle loi s’y opposeraient-ils ? Quelle étrange objection ne font-ils pas également à nos francs-tireurs, en exigeant d’eux que leurs officiers soient nommés par le gouvernement ! Dans un pays où règne le principe électif, où par le malheur de la guerre plusieurs départemens ne peuvent communiquer ni avec Paris, ni avec la délégation de Tours, ceux qui s’arment pour la légitime défense du pays n’ont-ils pas le droit absolu d’élire leurs officiers et de les faire respecter par l’ennemi au même titre que les soldats de l’armée régulière ? Ce serait une criante iniquité que de refuser aux volontaires de l’Alsace et des Vosges la qualité de combattans, sous prétexte que les commissions de leurs chefs ne leur sont point délivrées par un gouvernement dont l’ennemi les sépare. Ne voit-on pas qu’on arrive ainsi à la guerre d’extermination, et qu’on autorise toutes les représailles ? Si les commandans prussiens font fusiller les francs-tireurs qui auront été pris les armes à la main, les francs-tireurs à leur tour, — et on dit qu’ils l’ont déjà fait, — n’accorderont de quartier à aucun Allemand, civil ou militaire, qui tombera entre leurs mains.

Nos ennemis auront aussi quelque peine à se justifier de la mesure qu’ils ont prise aux environs de Strasbourg et de Paris en forçant nos paysans à travailler avec leurs soldats aux retranchemens qu’ils élèvent sous le feu de notre artillerie, en exposant des citoyens inoffensifs au danger d’être tués par leurs compatriotes en même temps qu’à la douleur de servir une autre cause que celle de leur pays. Que dire encore du traitement promis à ceux qui essaieraient de franchir les lignes prussiennes, même en ballon ? C’est là une de ces nouveautés, inconnues en 1792, qui aggravent les rigueurs de la guerre en les étendant à une classe de personnes auxquelles on ne les appliquait point jusqu’ici. Il a toujours été de droit constant que, dans le cas de blocus d’un port, si un navire essayait de forcer le passage et se faisait prendre, son équipage ne courait d’autre danger que celui d’être retenu comme prisonnier de guerre. Il n’est point question en pareil cas de traduire les prisonniers devant une cour martiale et de les menacer d’une condamnation à mort. Si la mer n’appartient à personne, si l’on ne considère point comme un attentat d’essayer de la franchir, l’air appartient-il à M. de Bismarck ? Est-ce un crime de le traverser au-dessus de sa tête ? Expiera-t-on dans les forteresses de l’Allemagne ou sous les balles prussiennes la faute d’avoir voulu porter des nouvelles de Paris assiégé aux milliers de cœurs français qui les attendent avec angoisses ? Nous ne reconnaîtrions même pas ce droit, s’il s’agissait d’un messager arrêté sur la route de terre. On peut se saisir de lui, le retenir comme prisonnier, on ne peut ni le juger, ni le condamner. Un savant jurisconsulte assimile très justement ceux qui seraient pris à la sortie d’un ballon aux naufragés qu’une tempête jetterait sur la côte ennemie. On ne traduit pas un naufragé devant un conseil de guerre, on ne le menace pas de le condamner à mort. On l’arrête, on le désarme, quelquefois même on a pitié de lui, comme d’un envoyé de Dieu, et on lui rend la liberté. Cela s’est vu lorsque la Prusse n’avait pas encore d’histoire, et ne remplissait pas encore le monde du bruit de sa civilisation.

Des peuples étrangers à la métaphysique et à la philosophie transcendantes dont se pique l’Allemagne ont donné quelquefois cet exemple d’humanité dans des temps que nous appelons barbares, témoin les habitans de Soleure, qui, assiégés en 1318 par Léopold, duc d’Autriche, sauvèrent la vie à des soldats ennemis qu’une crue subite de l’Aar avait précipités dans la rivière. Les guerres maritimes abondent en traits de magnanimité qui témoignent du respect qu’inspirent aux âmes généreuses les victimes d’un naufrage. Un jour, c’est un vaisseau anglais que la tempête force à se réfugier dans le port de La Havane, chez les Espagnols, avec lesquels la Grande-Bretagne est en guerre, et que le gouverneur de l’île de Cuba, ne voulant pas abuser du malheur de l’équipage pour le retenir prisonnier, renvoie muni d’un sauf-conduit jusqu’au-delà des Bermudes. Un autre jour, c’est le commandant français du Croisic qui, avec ses marins, sauve au péril de sa vie une frégate anglaise en détresse aux environs de Belle-Ile, et, après avoir arraché son ennemi à la mer, lui permet de prendre le large. Ces souvenirs chevaleresques n’empêcheront pas M. de Bismarck de mettre sous bonne garde nos aéronautes, si le malheur veut qu’ils tombent entre ses mains. Déjà même on annonce que plusieurs d’entre eux sont conduits, pour y être jugés, dans les forteresses fédérales. On les aurait épargnés et respectés il y a quelques centaines d’années ; on les arrête aujourd’hui, on les fusillera peut-être, en vertu de la loi du progrès !

Le bombardement des villes ouvertes n’est pas non plus un fait commun dans l’histoire des peuples civilisés, surtout quand cette agression précède toute tentative de défense, et sert uniquement de prétexte au vainqueur pour traiter le vaincu aussi durement que s’il s’était défendu. On dirait que nos ennemis veulent entrer en guerre, même avec ceux qui ne se défendent pas, pour justifier d’avance l’âpreté de leurs réquisitions et doubler leur part de butin. Le chapitre des spoliations ne sera pas pour la Prusse le plus honorable de cette guerre, s’il est vrai, comme tant de renseignemens le font croire, que beaucoup de particuliers aient dû livrer leur argenterie et leurs bijoux non à des soldats maraudeurs, mais à des officiers d’un grade élevé, — que de nombreuses voitures suivent l’armée d’invasion pour emporter nos dépouilles, les vêtemens, le linge, le vin, les meubles, les œuvres d’art, tous les objets précieux, dont les troupes allemandes s’emparent en protestant de la pureté de leurs intentions et de l’innocence de leurs procédés. On parle même de personnes régulièrement rançonnées qui, arrêtées par ordre supérieur, n’auraient été remises en liberté qu’à prix d’argent. D’autres sont emmenées en Allemagne comme otages, rendues responsables, sur leur fortune et même sur leur vie, d’événemens qu’elles ne peuvent ni prévoir ni empêcher, tels qu’une surprise des francs-tireurs ou le déraillement d’un train, — ou obligées de monter sur des locomotives, par le temps le plus rigoureux, pour assurer la sécurité des transports allemands à travers la France. Jamais guerre n’a commencé par de plus belles paroles à l’adresse du peuple français pour lui infliger de plus cruelles souffrances.

La conduite que la Prusse tient à notre égard nous impose un devoir terrible, mais clair, le devoir de résister à outrance ; elle ne s’étonnera pas si la guerre prend peu à peu sur notre territoire les proportions d’une lutte désespérée, où chaque citoyen préfère la mort du soldat aux traitemens qui attendent les populations pacifiques, si le récit de ce que souffrent tant de victimes innocentes éveille au fond des âmes les plus engourdies un besoin irrésistible de vengeance et de combat. Goethe savait bien ce qui se passe alors dans les cœurs populaires, lorsqu’il fait dire à son Hermann : « En vérité, celui-là n’a point de cœur, celui-là à une poitrine d’airain, qui ne sent pas la misère de ces hommes ; il n’a point de sens dans la tête, celui qui, en de tels jours, n’a pas le souci de sa propre sécurité, de la sécurité de son pays. » Que nos ennemis y réfléchissent ! Malgré l’adoucissement des mœurs, malgré tant de considérations qui devraient rendre les peuples plus humains, l’Allemagne nous fait aujourd’hui infiniment plus de mal qu’en 1792 ; elle joue en ce moment contre nous, avec plus d’âpreté et moins d’excuse, le rôle qu’elle nous a tant reproché de jouer contre elle entre 1806 et 1813 ; elle nous force à défendre notre patrie, notre histoire, notre rang dans le monde, — et au-dessus de tout cela quelque chose de plus sacré encore, — les principes de la morale éternelle et du droit international. Dans le duel auquel elle nous condamne, ce qui nous assure tôt ou tard la victoire, c’est que nous ne combattons pas seulement pour vivre, pour garder notre place au soleil, mais pour que la justice ne disparaisse pas de la politique, et que le caprice de la force ne règne pas seul en Europe. Ceux qui souffrent bravement, dit le poète Southey, sauvent l’espèce humaine. Un jour peut-être les peuples indifférens qui, au lieu de s’associer à nos efforts, les regardent de loin en spectateurs désintéressés reconnaîtront que notre résistance a été leur salut, et qu’en nous dénudant nous les défendons eux-mêmes contre une ambition, contre un esprit de conquête, qui les atteindraient à leur tour, si nous avions le malheur de succomber.

A. Mézières.