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L’Invitation à jeûner

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Le Petit Journal,
17 août 1912.

Jeanne Marais

L’Invitation à jeûner



SAMEDI 17 AOÛT 1912


CONTES DU « PETIT JOURNAL »


L’INVITATION À JEÛNER
« Mes chers amis,

» Voulez-vous nous faire le plaisir, à mon mari et à moi, de venir dîner samedi prochain, à la maison ? Nous comptons absolument sur vous : aucune excuse ne sera valable. Et, comme il a été convenu de part et d’autre, ce sera absolument sans cérémonies : une soirée d’intimité qui nous réunira tous quatre.

»Votre bien affectionnée :

» Marie Verdurin. »


Cette invitation était adressée à M. et Mme Jean et Yvonne Raymond.

— Flûte !… Flûte !… et flûte ! s’écria Jean, lorsque sa femme eut terminé la lecture de la lettre. As-tu remarqué ceci : les hôtes qui vous nourrissent mal ont toujours la rage de vous inviter le plus souvent possible — infortunés convives ! — à vomir leur cuisine ignoble. Je n’irai pas chez les Verdurin.

— Pourtant, mon ami, objecta doucement Yvonne : madame Vendurin est une brave femme, une vieille amie à maman. Il ne faut pas être malhonnête avec elle. Il est vrai que, par raison économique, elle ne nous offre pas précisément des festins de Lucullus, mais…

— Yvonne, ta vieille amie me dégoûte. Autant je m’incline avec respect devant le brouet spartiate de l’ami pauvre, qui s’est imposé des privations afin de me posséder à sa table ; — autant l’avarice mal comprise d’une coquette ridicule me répugne. Comment : madame Verdurin met des bagues à tous les doigts, des colliers de diamants sur sa vilaine poitrine, exhibe ses plus belles toilettes pour nous accueillir, nous éblouir ; — et son repas n’est pas mangeable ; sa nappe (sous le chemin de table qui la recouvre mal) n’a pas même été changée (les blanchisseuses prennent si cher !) ; son argenterie sonne creux et ses verres de Bohême sont remplis d’un vin infect ! Ah !… Non. Si vous voulez faire de l’ostentation, bonnes gens, commencez par m’accorder un beefsteack : ventre affamé n’a point de regard, et vos splendeurs sont peu reconstituantes !

— Es-tu rosse, Jean ! s’exclama Yvonne, qui riait malgré elle.

— Ma chère amie, la dernière fois que Mme Verdurin nous a reçus sous son toit, j’ai bu un verre de vitriol sucré, dévoré un poulet avarié, et avalé une soupe aux mouches ! C’était maigre.

— Oh !

— Tu protestes ? Rappelle-toi. Je n’exagère rien. Nous avons savouré le dîner en pleine obscurité. Les Verdurin n’avaient point allumé les lampes : par cette saison, les jours sont longs — l’électricité coûte un prix fou. Et j’ai senti grouiller, dans ce potage que je ne pouvais voir, des insectes tombés on ne sait d’où. C’est toi-même qui m’as raconté que — pour les payer 3 francs au lieu de cent sous — la bonne des Verdurin achetait, chez des épiciers douteux, des poulets conservés plusieurs mois sous la glace… pouah !

— Jean…

— Quand nous sommes rentrés, tu t’es précipitée vers le garde-manger avec un cri de soulagement. Nous avons retrouvé des restes de veau, un fromage de Brie et une bouteille de Bordeaux, dont nous nous sommes délectés !… Après un dîner de Mme Verdurin, on deviendrait anthropophage — tant on a faim !

— C’est sans cérémonies… elle le dit dans sa lettre.

— Mais, nom d’un chien ! Recevoir ses amis sans cérémonies, c’est faire comme nous : lorsque les Verdurin sont venus ici, on leur a servi un repas de bon bourgeois, sans apparat, sans maître d’hôtel extra… Seulement la table était couverte d’un linge propre et la pièce éclairée suffisamment. Le menu, décent, se composait d’une truite saumonée, d’une poularde du Mans, de légumes frais et de fruits mûrs… Que diable ! Il ne faut pas confondre la simplicité cordiale avec un régime d’entraînement progressif à la boulimie !

— Enfin, y allons-nous, oui ou non, chez Mme Verdurin ?

— Tu y tiens beaucoup ?

— C’est l’amie de ma mère. Je ne veux pas avoir l’air de l’espacer. Ah ! si la froideur pouvait se manifester de son côté, je ne m’en plaindrais pas. On ne s’amuse guère, dans ce milieu-là !

— Vrai ? Alors, ma chère Yvonne, j’ai un moyen de te débarrasser d’elle — de ses repas de poisson pourri, de noix sèches, de nèfles et de poires véreuses… Acceptons son invitation.

— Tu te décides tout de même ?

— Oui ; mais à une condition : c’est que nous apporterons notre dîner.

— Je ne comprends pas ?

— Attends un peu ; tu verras.

Le samedi soir, à huit heures, M. et Mme Raymond entraient chez les Verdurin.

Monsieur Verdurin — gros homme placide et passif ; ilote soumis à sa compagne — Madame Verdurin — matrone étincelante de joyaux, vêtue de satin voyant, coiffée d’une aigrette scintillante ; le type même de la parvenue, surveillant ses bonnes du coin de l’œil tout en ayant l’air de suivre une conversation mondaine.

En apercevant leurs amis, M. et Mme Verdurin poussèrent une exclamation d’étonnement : Jean et Yvonne s’avançaient d’un pas majestueux, tenant, chacun d’un côté, un énorme panier couvert d’une toile blanche ; et ce fardeau bizarre exhalait un fumet d’odeurs mélangées — comme il s’en échappe des sous-sols de restaurant.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? gloussa Mme Verdurin en tendant son doigt vers l’objet.

— Une surprise, riposta Jean Raymond avec son plus gracieux sourire.

— Oui, ajouta Yvonne ; nous avons fait ainsi que dans les piques-niques où tout le monde apporte son écot… Et nous ajoutons un supplément à votre dessert.

Échangeant un coup d’œil malicieux, Yvonne et Jean déballaient, au beau milieu du salon, le contenu de leur panier : et c’était une avalanche de victuailles ; — faisan, dinde, chevreuil en pâté, jambon entier, gigot froid, melons, bourriche d’huîtres, volaille truffée ; oranges de Jérusalem, ananas, raisin, pêches, primeurs diverses ; Corton et Champagne, Bourgogne et Bordeaux ; anisette et fine champagne, kirsch de la Forêt Noire, etc… etc… Il s’en étalait sans fin, sur les tapis, les fauteuils, les poufs, les divans. Yvonne dispensait ces comestibles avec le geste de l’Abondance penchant sa corne.

Revenus de leur stupéfaction, les Verdurin se récrièrent :

— Vraiment… Vous êtes mille fois aimables… Il ne fallait pas faire ces folies… Puisque c’est sans cérémonies !

Jean, poussant Yvonne du coude, pensait : « Allez toujours, mes amis : vous êtes abominablement vexés de la leçon que nous vous infligeons à cet instant, et vous ne nous inviterez plus de si tôt ! »

Ce soir-là, les Raymond mangèrent bien, pour la première fois, chez les Verdurin. Jean passa son temps à s’imaginer le dépit secret de Mme Verdurin ; et lorsqu’il eut pris congé d’eux, il dit triomphalement à sa femme :

— Hein ! Je pense que notre vengeance fut réussie ! Ils doivent être furieux ! Ça leur apprendra, à ces pingres qui retranchent l’alimentation de leur budget afin de se faire habiller chez le grand tailleur !

Cependant, Mme Verdurin, qui devisait avec son mari tout en allant et venant dans la chambre conjugale, déclarait franchement, d’un air enchanté :

— Ces Raymond ! Quel ménage de jeunes fous ! À quoi rime leur attention de ce soir : ce n’est pourtant pas le jour de notre fête ? Tu as vu, Arthur ?… Toutes ces provisions sortaient des meilleures maisons : elles leur ont sûrement coûté les yeux de la tête… Il nous en restera bien pour trois jours !

Et Mme Verdurin de conclure, avec une candeur désarmante :

— C’est moi, maintenant, qui vais leur devoir une visite de digestion.

En dépit de son apparente bouffonnerie, nous tenons à certifier la véracité de cette histoire ; — car, ce sont les aventures personnelles racontées telles quelles, qui paraissent le moins vraisemblables.

Jeanne Marais.