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L’Irlande (Carné)/02

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L’Irlande (Carné)
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DE L’IRLANDE




SECONDE PARTIE.[1]





On aime à suivre dans l’histoire d’un peuple long-temps opprimé la pensée à laquelle se rattachera sa délivrance. Humble d’abord et timide, elle se produit comme une supplication dédaignée des vainqueurs, puis s’affermit à mesure que ceux-ci se divisent, ou qu’ils souffrent eux-mêmes de la désolation qu’ils ont faite. S’essayant à son début dans des manœuvres clandestines, cette pensée ose bientôt des tentatives plus hardies. Celles-ci échouent d’ordinaire faute de concert et d’ensemble ; mais le sang qui coule n’affaiblit pas les causes nationales : à ce prix seul elles achètent l’expérience qui remplace les élans de la précipitation individuelle par des efforts mieux combinés. Au lieu d’agir isolément, on accepte donc une direction commune ; on devient d’autant plus mesuré qu’on est plus ferme dans sa marche, et qu’on perçoit plus distinctement son but. Si un homme s’élève alors d’une trempe assez forte pour faire vibrer toutes les cordes populaires en même temps que pour dominer, par le calme de sa pensée, cette tempête de passions ; s’il sait être prudent jusque dans ses agressions les plus audacieuses, et s’assurer le bénéfice de la force matérielle, sans cesser jamais de s’appuyer sur celle du droit, cet homme devient comme un Machabée pacifique, et son histoire se confond avec celle de la nationalité dont il résume en lui toutes les puissances.

Ainsi furent marquées les phases principales de cette émancipation irlandaise dont le principe se révéla dans le courant du dernier siècle, et qui s’est développée à travers les vicissitudes les plus imprévues et les plus saisissantes. Le joug légal imposé aux catholiques de ce pays par les princes hanovriens avait atteint, sous un certain rapport, le but qu’on s’était proposé en les retranchant de la société civile. Cette flétrissure avait profondément altéré leur caractère ; et, pendant que la rigueur des lois entretenait dans les populations rurales des habitudes criminelles, elle abaissait graduellement les classes élevées au niveau du sort que ces lois leur avaient fait.

Ce qui avait survécu de noblesse indigène aux massacres de Cromwell et aux guerres de Guillaume III, vivait appauvri d’esprit ainsi que de fortune, n’osant plus regarder l’Irlande comme une patrie, et cherchant refuge et service à l’étranger. Là, les descendans des vieux princes milésiens recevaient l’épaulette de sous-lieutenant, et gagnaient, après trente années, la croix de Saint-Louis avec pension de six cents livres. Cette aristocratie dépossédée perdit toute influence sur les populations des campagnes, et celles-ci s’engagèrent, moitié par haine, moitié par nécessité, dans ces formidables ligues qui furent et sont encore la terreur de l’Irlande.

Cependant une autre classe grandissait malgré l’oppression, et à certains égards par l’effet de cette oppression même. La propriété territoriale avait passé à peu près tout entière aux mains des protestans, et, au XVIIe siècle, l’Europe avait vu reparaître le droit de conquête avec ses plus inexorables conséquences. Constituée ainsi en aristocratie terrienne et légale, les membres de cette secte ne purent manquer de contracter les vices inséparables de tout état de choses qui proclame la force comme son principe. L’insolence et la paresse leur créèrent des embarras contre lesquels ils eurent bientôt à lutter, et l’on vit se produire, entre protestans et catholiques, quelque chose d’analogue à ce qui s’était passé au moyen-âge entre juifs et chrétiens. L’industrie des proscrits devint indispensable aux proscripteurs, et souvent les seconds se trouvèrent à la merci des premiers.

Presque toute la bourgeoisie catholique, à laquelle les professions libérales étaient alors inaccessibles, se jeta dans le négoce : les vaincus se firent marchands ; le trafic devint la seule pensée, la seule passion de leur vie ; ils l’embrassèrent avec ardeur, presque comme une vengeance, et suppléèrent par la ruse, souvent par la rapacité, à la protection de la loi qui leur était si cruellement refusée. Ces dispositions d’esprit ne sont pas contestées par les écrivains irlandais. Pourquoi le seraient-elles en effet, et lequel doit rougir, de l’esclave qui se défend par l’astuce, ou de l’oppresseur qui l’a rendue nécessaire et comme légitime ?

Moins de soixante années s’étaient écoulées depuis les persécutions de la reine Anne, et ces causes combinées avaient déjà préparé une situation dont les conséquences nouvelles se développent aujourd’hui dans toute leur force. En face d’une aristocratie hostile, par sa foi et par le titre même de sa possession, au peuple qu’elle avait exhérédé, et qui lui est restée aussi étrangère en Irlande que dans la Grande-Bretagne l’aristocratie anglaise s’est identifiée avec lui, on vit s’élever progressivement une bourgeoisie commerciale, riche et nombreuse, en sympathie avec les masses dont elle partage les croyances et les profonds ressentimens, et auxquelles la supériorité de ses lumières et ses habitudes d’activité ne pouvaient manquer de l’appeler à fournir des chefs et des défenseurs. Donner à ce corps le sentiment de sa force, le lier étroitement aux populations urbaines et à celles des campagnes surtout, si tristement indisciplinées ; assurer enfin à la classe moyenne l’initiative et la direction de la lutte contre l’église et les propriétaires protestans : tel était le secret de la délivrance, secret qui n’a été trouvé que de notre temps, après des tentatives sans nombre autant que sans résultat.

Mais d’honorables essais ont précédé le triomphe de la sainte cause du droit ; de patriotiques renommées se sont élevées dans ces épreuves laborieuses. Nous ne pouvons songer à en retracer l’histoire ; il est nécessaire cependant de montrer pourquoi ces tentatives restèrent vaines, afin de faire comprendre tout ce que l’Irlande doit de reconnaissance aux hommes qui, depuis le commencement du XIXe siècle, ont si habilement conduit l’œuvre de la délivrance, en n’empruntant à leurs devanciers que la pureté de leurs intentions et l’expérience si chèrement payée de leurs fautes.

Ce coup d’œil nous permettra d’embrasser la nationalité irlandaise sous ses principaux points de vue, et le passé fera pressentir l’avenir.

La première tentative pour grouper la population catholique et agir sur l’opinion par la publicité remonte au milieu du XVIIIe siècle. Elle fut faite par quelques hommes d’élite, dont les écrits, également empreints de patriotisme et de science, exercèrent une action heureuse sur leurs contemporains. Au premier rang, il faut compter O’Connor, Wyse et le docteur Curry. Il y a quelque chose de dramatique et d’émouvant dans la circonstance où se révéla à ce dernier sa patriotique mission. Passant un jour sur une des places publiques de Dublin, il vit, à l’issue d’un sermon où se pressait la foule, sortir une toute jeune fille, l’œil enflammé, les bras tordus par la rage, et prête à frapper du poignard de Judith l’un de ces sanguinaires papistes dont on venait, dans une chaire chrétienne, de lui présenter un effroyable tableau. Pendant que le peuple s’ameutait autour de la jeune enthousiaste, le docteur Curry rentra chez lui tout plein d’une triste pensée et tout entier à un grand devoir. Il prit avec lui-même l’engagement de faire pénétrer enfin dans l’intelligence obscurcie de ses compatriotes quelques notions historiques, et dans leur âme quelques sentimens de justice. De là cette histoire des guerres civiles d’Irlande[2], qu’on remarquerait comme un travail de sagacité et d’érudition, si elle n’était avant tout une œuvre de courage et une première protestation contre la fortune.

O’Connor de Ballenagar, chef d’une puissante famille, et né lui-même dans une chaumière, l’un des hommes de son siècle les plus profondément versés dans les antiquités nationales, embrassa avec ardeur cette même pensée. A ceux-ci se joignit un troisième travailleur, M. Wyse, d’un tempérament plus ardent, d’un esprit plus résolu, et dont la vie comme la mort furent empreintes de ce cachet de tristesse, apanage de quiconque emporte dans la tombe une espérance ferme, mais inaccomplie. « Ses jours, dit M. Wyse le jeune, l’auteur de l’Histoire de l’Association catholique, furent assombris et mis en danger par toutes les applications d’un code terrible. Après avoir vécu sous le coup de persécutions perpétuelles, entouré d’espions et de dénonciateurs, il mourut le cœur brisé, prescrivant à ses enfans, dans l’acte de ses dernières volontés, de vendre le peu qui leur restait encore des propriétés paternelles, pour aller attendre de meilleurs jours sur une terre où ils pourraient adorer Dieu comme les autres hommes, et suivre en plein jour et à la face du ciel la religion de leur cœur et les prescriptions de leur conscience. »

Ces trois hommes ne bornèrent pas leur mission à des travaux isolés. Ils conçurent l’idée d’un premier appel à la noblesse et au clergé catholiques, et les convièrent à s’unir pour résister à leurs communs oppresseurs. Mais ni l’un ni l’autre de ces deux corps ne répondit alors à leurs voix généreuses ; épuisés, pour ainsi dire, par le sang qu’ils avaient perdu, dénués de toute ressource financière, le malheur pesait encore trop durement sur eux.

On s’adressa avec plus de succès à la bourgeoisie commerciale, dont l’importance s’étendait chaque jour, parce que l’industrie augmentait sa richesse sans que le luxe la diminuât. Une première association fut formée par les marchands de Dublin et des environs, à l’avènement de George III, pour défendre les intérêts catholiques et se consulter sur les mesures à prendre, afin d’obtenir l’allégement des lois pénales. Un plan fut débattu en assemblée générale, et l’on décida que des délégués des diverses provinces se réuniraient en comité permanent pour représenter le corps des catholiques romains en Irlande. Mais l’instant était encore éloigné où une telle manifestation pouvait être efficace. Les réunions furent peu nombreuses, les efforts mal concertés, et la jalousie, ce mal inhérent à toutes les combinaisons humaines, et qu’un sentiment exalté peut seul contenir, vint étouffer ce premier germe. La noblesse catholique avait repoussé les ouvertures qu’on avait commencé par lui adresser ; mais inquiète bientôt de démonstrations qui tendaient à l’isoler au sein de son propre parti, elle résolut de s’organiser de son côté, en dehors des influences démocratiques qui dominaient au sein d’une association formée par la bourgeoisie des villes commerçantes et maritimes. Dirigée par lord Trimleston, elle résolut de traiter séparément avec la couronne ; la scission devint de plus en plus profonde, et l’on dut dès-lors renoncer à l’espoir d’organiser un parti, qui ne pouvait être imposant que par son union et sa bonne discipline. Le peuple des campagnes, d’ailleurs, était resté complètement en dehors de cette tentative prématurée, et cette population devint pour l’association un obstacle formidable, qui arrêta tous ses progrès et amena bientôt sa chute.

Continuant à se faire justice à lui-même par des procédés sauvages, le paysan répandit l’épouvante d’un bout de l’Irlande à l’autre. À cette époque[3] remonte, en effet, la première insurrection des white-boys ou niveleurs (levellers), qu’on vit parcourir le pays en bandes nombreuses, abattant les clôtures, déracinant arbres et vergers, s’en prenant surtout aux bestiaux, qu’ils égorgeaient avec un acharnement impitoyable ; système analogue à celui des terry alts de 1832, qu’on a vus récemment bouleverser le sol des prairies pour contraindre leurs propriétaires à les transformer en terres arables, dans l’espoir d’en louer quelques parcelles à plus bas prix, afin d’y cultiver la pomme de terre, cette unique et dernière ressource de l’Irlande affamée.

L’universelle terreur répandue par ces manœuvres arrêta l’essor que commençait à prendre l’association. Celle-ci dut succomber, en 1763, sous le coup des rivalités dont nous venons d’indiquer le principe, et par la solidarité que contractent toutes les causes, à raison même des événemens qu’elles sont le plus impuissantes à empêcher.

Mais ce réveil d’une grande opinion jusqu’alors écrasée, ce premier appel à la conscience publique contre l’iniquité des lois, avaient porté des fruits qui ne tardèrent pas à mûrir. Au sein même du parlement anglican de Dublin, on vit se former une minorité d’hommes courageux, qui osa s’élever contre un code monstrueux et en réclamer l’abrogation. Les uns firent appel au grand principe de la liberté religieuse depuis si long-temps méconnu ; les autres s’attachèrent à réveiller le sentiment national comprimé depuis plus d’un siècle. Alors s’organisa sur des bases entièrement nouvelles, et sans distinction de croyances, un parti purement irlandais contre la domination de l’Angleterre. Le patriotisme, qui, au XVIe siècle, avait une première fois réuni les vieux colons catholiques aux indigènes pour résister aux innovations politiques et religieuses introduites par la couronne, produisit, sous George III, et a continué de déterminer de nos jours, des conséquences analogues. Un certain nombre de protestans, l’universalité des presbytériens surtout, également abaissés par la suprématie anglicane, dominés d’ailleurs par les idées nouvelles que l’air du siècle répandait sur l’Europe, tendirent aux catholiques une main bienveillante ; et pendant que ceux-ci obtenaient des allégemens successifs à la triste condition que le code anglican leur avait imposée, ceux-là conquéraient pour l’Irlande tout entière des prérogatives constitutionnelles et de précieuses garanties législatives.

L’attitude du parti patriote au sein du parlement et de la nation, l’audace si nouvelle des catholiques, leur persévérance à affronter les condamnations judiciaires, à s’entr’aider du conseil et de la bourse pour en supporter les effets, la vie soudainement répandue dans tout le pays, et qui se manifestait par des symptômes chaque jour plus éclatans, tant de signes précurseurs d’un mouvement irrésistible, amenèrent l’Angleterre, malgré les clameurs du parti orangiste, à des concessions graduelles. Adoptant un système qu’elle s’est trouvée depuis dans le cas d’appliquer d’une manière plus étendue, elle n’hésita pas à céder à la prudence ce qu’elle avait si long-temps refusé à la justice. Des actes successifs concédèrent aux catholiques le droit de prêter de l’argent sur hypothèque, celui de prendre des terres à long bail, avec la faculté plus précieuse de posséder des propriétés territoriales, sans craindre que l’apostasie d’un fils ne vînt les arracher à son père. La formule du serment d’allégeance fut, après deux siècles de tyrannie exercée sur la conscience humaine, rendue compatible avec leur foi religieuse, et l’accès leur fut ouvert vers certaines professions civiles dont ils avaient été repoussés jusqu’alors.

Pendant que ces redressemens partiels étaient accordés à la portion opprimée du peuple irlandais, le pays obtenait des conquêtes plus générales, et celles-ci ne pouvaient laisser aucun doute sur la nationalité du mouvement auquel cédait alors l’Angleterre, conduite par une administration habile. L’entière indépendance de sa législature se trouva proclamée, et le célèbre statut de Drogheda, qui, ainsi qu’on l’a vu dans la première partie de ce travail, consacrait la subordination du parlement de Dublin à celui de la Grande-Bretagne, et, si l’on peut le dire, la minorité éternelle de l’Irlande, fut rapporté après trois siècles.

Comment n’en aurait-il pas été ainsi ? La révolution d’Amérique n’apportait-elle pas d’au-delà des mers de redoutables enseignemens aux rois et aux nations ? L’Irlande ne pouvait rester esclave le jour où, sur un immense continent, une population inférieure à la sienne humiliait l’orgueil de l’Angleterre, et lui dictait des conditions de paix. L’exemple avait été contagieux, et les modernes idées républicaines vinrent prêter force aux antipathies religieuses et aux longs ressouvenirs du passé. Au sein de la partie protestante de l’Irlande, un corps redoutable, celui des volontaires, se forma, et, dans plusieurs comtés, il en vint bientôt à présenter ses pétitions à la pointe de ses baïonnettes. Pendant que le nord du royaume, soumis aux influences presbytériennes, s’engageait dans les voies républicaines, la population catholique s’organisait de son côté ; et afin de donner quelque ensemble à ces influences isolées, on s’efforça de former une nouvelle association sur des bases plus larges et dans des intérêts plus nationaux.

On était loin cependant du jour où une telle union deviendrait intime ; il fallait encore plus d’une épreuve avant de rallier autour d’une même pensée le peuple, les classes moyennes et les antiques familles, en leur faisant accepter une organisation commune. Aux élections pour le comité catholique, plusieurs membres de la gentry furent choisis pour représenter leurs co-religionnaires : ils parurent avec un certain empressement aux premiers meetings ; mais les pairs et les baronnets catholiques ne s’y rendirent point, blessés qu’ils furent des empiétemens et des prétentions des classes moyennes ; ils se tinrent à distance, dans une hésitation inquiète qu’on put prendre pour une sorte de réserve hautaine[4]. La bourgeoisie commerciale, dirigée par un homme énergique sorti de ses rangs, John Keogh, forma donc à peu près seule cette seconde association, qui dut aux circonstances plus qu’à sa force intrinsèque des succès garans d’un meilleur avenir.

La crise qui se préparait en France, la guerre que cette crise allait inévitablement allumer, rendirent le parti catholique et le parti patriote plus hardis dans leurs demandes, plus menaçans dans leurs exigences. L’Angleterre dut céder devant la révolution française, comme elle avait cédé devant la révolution d’Amérique, et tandis que parmi nous la terreur ouvrait les prisons aux confesseurs du culte catholique, et dressait des échafauds pour ses nombreux martyrs, le contre-coup de cette catastrophe amenait, en Irlande, la chute d’un édifice élevé par une autre tyrannie et marquait pour tout un peuple l’ère de la liberté religieuse. Ainsi va le monde, ainsi les événemens s’enchaînent les uns aux autres en dehors de nos prévisions, et conduits par une logique divine.

En 1792, les catholiques virent lever l’empêchement qui leur interdisait l’enseignement domestique, ils furent admis au barreau et aux diverses professions libérales aussi bien qu’à certaines fonctions publiques ; concessions qui furent le prélude de conquêtes plus décisives. En 1793, au moment même où l’Angleterre commençait contre la France sa guerre d’un quart de siècle, elle n’hésita pas à conjurer, par un grand changement dans sa politique envers l’Irlande, l’orage grossissant de plus en plus de ce côté. Alors passa ce célèbre relief-bill qui investit les catholiques irlandais du droit de voter aux élections pour les membres du parlement, droit qui devait plus tard, et après une lutte sans exemple, leur en ouvrir enfin les portes. On peut croire, et des actes nombreux y autorisent, que le cabinet anglais ne repoussait pas à cette époque la perspective de cette émancipation, et que, dans l’intérêt de sa politique et de la sûreté de l’empire britannique, il l’aurait bientôt imposée au parti orangiste, malgré ses cris de fureur et les anathèmes de l’église. On sait comment une rébellion formidable vint arrêter soudain les progrès de ces conquêtes légales, et donner un autre cours aux événemens et aux idées, en rendant à l’Angleterre une force qu’elle avait perdue. Cet événement amena l’anéantissement politique de l’Irlande, et recula de plus de trente années le jour de sa délivrance ; il constata le vice radical de l’organisation donnée jusqu’alors à des intérêts également hostiles, il est vrai, à la domination britannique, mais d’une nature essentiellement différente. C’est au contraste de la lutte de cette époque avec celle qui dure encore, et qui, depuis quinze ans, a fait marcher l’Irlande de victoire en victoire, que le publiciste et l’historien doivent s’attacher, celui-ci pour faire comprendre les faits, celui-là pour descendre dans les entrailles mêmes de la question actuelle.

L’insurrection de 1798 fut une de ces inspirations factices qui ne jaillissent pas du cœur même des peuples. Les catholiques s’y associèrent parce qu’ils virent flotter un drapeau hostile à l’Angleterre, mais ils restèrent complètement étrangers et à l’esprit de cette insurrection et à la direction de ce mouvement. Ses chefs principaux et le corps des Irlandais-unis presque tout entier, qui faisait la force de cette association, songeaient beaucoup moins à rendre l’Irlande indépendante qu’à la rendre républicaine, et ce complot ne fut rien moins qu’un complot papiste, quoique la force des choses dût y engager la population catholique.

Les dissidens presbytériens, le cœur plein des passions démocratiques inséparables de leurs doctrines religieuses, avaient réchauffé les croyances politiques de leurs pères à l’ardent foyer allumé par la révolution française. Le parti catholique suivit d’abord cette impulsion, mais sans chaleur, comme on s’associe à une cause qui n’est pas la sienne. On coalisa ses haines en séparant ses espérances, et ce fut bien moins aux victoires du général Lake, qu’à ce défaut d’unité et au caractère de plus en plus démagogique imprimé au mouvement, que le gouvernement britannique dut la facile soumission de l’Irlande. Les tempêtes et la fortune de l’Angleterre firent le reste.

De ce jour, se prépara pour cette grande cause une ère nouvelle. L’expérience ne fut pas répudiée, et l’Irlande sut puiser de hautes et puissantes leçons dans son abaissement même. La France républicaine lui avait manqué ; elle sépara dans l’avenir sa cause de la sienne. Comprenant, quoique trop tard, qu’un peuple tout entier est plus puissant qu’une armée étrangère, que sa volonté, exprimée avec le calme de la force et du droit, est plus redoutable à ses oppresseurs qu’une insurrection même heureuse, les hommes éminens de l’Irlande se vouèrent désormais à une seule pensée. D’une part, rattacher toutes les classes de la population catholique à un centre commun, en y faisant adhérer également le peuple et le clergé, la noblesse et la bourgeoisie, jusqu’alors incompatibles ; de l’autre, formuler une idée assez large pour être également acceptée par les papistes et les dissidens ; marcher enfin en bataillon serré à l’assaut de la suprématie anglicane : telle fut l’idée qui devait prévaloir dans les luttes de l’avenir.

L’union législative conquise par l’Angleterre comme le prix de sa victoire ne devait pas retarder pour bien long-temps le triomphe de la cause nationale. M. Pitt se trompa s’il crut que la suppression de sa législature locale ôterait à l’Irlande la faculté de se faire craindre. Le parlement de Dublin avait obtenu depuis trop peu d’années son émancipation de la tutelle britannique, pour que sa clôture dût vivement impressionner l’opinion. Les souvenirs amers que l’histoire de cette législature rappelait à la masse de la nation n’avaient pas disparu, d’ailleurs, devant les efforts récens de quelques hommes généreux ; et le passé pesait encore de tout son poids sur une institution solidaire, en quelque sorte, des attentats de Cromwell, comme des violences de la primitive conquête. Ce corps n’avait été, dans aucune circonstance, et ne serait probablement jamais devenu la véritable expression de l’opinion nationale, le centre de sa vie et l’instrument de sa force. La perte de son parlement fut bien plus un événement pour Dublin que pour l’Irlande ; elle enleva à cette ville ses allures de capitale, mais sans atteindre le génie national au cœur, ainsi qu’on paraissait s’en flatter, La puissance de l’Irlande gisait depuis des siècles en dehors de son gouvernement, d’une part dans l’énergie des masses stimulée par la misère, de l’autre dans l’activité d’une riche bourgeoisie humiliée de son exhérédation politique. Donner à ces sentimens un cours réglé, substituer la puissance du droit à celle de la force matérielle, enseigner à l’Irlande la patience qui, en ajournant le succès, sait le rendre plus sûr, lui infuser enfin le double esprit d’association et de légalité, là était la leçon qu’avait préparée pour elle l’école de l’expérience et du malheur. Le transfert de la législature irlandaise à Londres affecta donc des intérêts individuels plus que des intérêts nationaux ; et pour qui embrasse l’avenir avec le passé, il devient évident par les faits consommés, aussi bien que par ceux qui se préparent, que l’union, nonobstant laquelle s’est opérée l’émancipation irlandaise, hâtera beaucoup en Angleterre le mouvement démocratique qui emporte le pays vers des destinées nouvelles ; il est manifeste, en un mot, que les résultats de cette mesure ont été beaucoup moins importans pour l’Irlande qu’ils ne le seront un jour pour la Grande-Bretagne.

Les promesses prodiguées par M. Pitt pour obtenir le vote d’union adoucirent des regrets qui tenaient bien moins aux sympathies plus qu’équivoques de l’Irlande pour son propre parlement, qu’à sa haine contre l’Angleterre ; observation d’un grand poids pour l’appréciation et l’intelligence de ce qui se passe en ce moment, où l’on croit pouvoir faire du rapport de l’union un mot d’ordre national et un moyen d’agitation politique.

En permettant que des espérances d’émancipation prochaine circulassent alors sous son nom, M. Pitt était sincère, on doit le croire, et l’histoire n’a pas à faire peser sur sa politique d’odieux soupçons de duplicité. Les invincibles résistances du vieux monarque arrêtèrent seules son ministre, et les événemens qui se précipitaient prévalurent contre des assurances que ce pays, sous le coup de sa défaite, n’était pas en mesure d’appuyer encore par des démonstrations imposantes.

L’Irlande ne cessa pas cependant, même au plus fort de la crise européenne, de réclamer la liberté politique et religieuse pour prix du sang qu’elle prodiguait sur toutes les mers et sur tous les champs de bataille, en maintenant avec loyauté l’honneur britannique ; mais les ressources extraordinaires créées par l’état de guerre au profit de sa population malheureuse, les encouragemens abondans prodigués à son agriculture, continrent pendant quelque temps des idées auxquelles la paix allait bientôt donner un plus rapide essor.

Chaque année, le parti catholique essayait de se constituer, soit en formant dans la capitale un comité central, soit en provoquant des meetings dans les provinces. Au mois de mai 1809, dans l’exhibition-room à Dublin, des résolutions furent arrêtées, empreintes d’une prévoyance qui ne les avait pas caractérisées jusqu’alors, en même temps qu’exprimées avec une audace de paroles que les catholiques semblaient avoir oubliée. Dans cette nombreuse et bruyante réunion, il s’agissait d’établir un comité général pour la direction des intérêts communs. Aucune loi ne s’opposait à une telle mesure ; mais un statut existait, annexé au relief-bill de 1793, pour interdire aux citoyens de faire acte public par l’intermédiaire de délégués auxquels serait attribué un caractère représentatif : statut demeuré sans application jusqu’alors, mais qui restait aux mains du pouvoir comme une arme dangereuse. N’était-il pas prudent de l’émousser ? N’était-il pas convenable de s’assurer le bénéfice de la loi, au lieu de se mettre en contradiction avec elle ? L’assemblée le pensa cette fois, et on la vit, après s’être élevée dans le préambule de ses résolutions aux mouvemens les plus passionnés, rentrer pour renonciation de ces résolutions mêmes dans les termes les plus rigoureux, les prescriptions les plus minutieuses de la loi écrite. Aussi, en constituant une commission de quarante-deux personnes pour agir dans l’intérêt catholique et adresser des pétitions au parlement, se hâta-t-elle de déclarer expressément que « ces gentlemen ne représentaient en aucune manière le corps catholique, non plus qu’une partie quelconque dudit corps. »

Un orateur contribua plus que tout autre à la rédaction de ces résolutions dont on ne tarda pas à pénétrer toute la sagesse. Celui qui débutait ainsi au meeting de William-Street était âgé de trente-trois ans, et déjà connu comme l’un des avocats les plus savans de Dublin. De ce jour, il n’y eut pas une réunion dont cet homme ne fût l’âme, pas une rivalité qui ne s’abaissât devant lui, pas une résolution vigoureuse qu’il n’inspirât, pas une témérité qu’il ne sût contenir. Palpitante sous ses paroles enflammées, l’antique Érin vit toutes ses douleurs et toutes ses gloires se refléter dans ses harangues, tantôt graves et tristes comme le passé d’un grand peuple, tantôt rudes et âpres, agressives et insolentes. Un rire amer semblait passer dans les discours de l’orateur à mesure qu’il descendait des choses aux personnes, stéréotypant ses adversaires par d’ineffaçables ridicules, ou les attachant sans pitié au poteau d’infamie ; puis, lorsque ces audacieuses attaques semblaient prêtes à dépasser toutes les bornes, au moment où l’on croyait entendre un appel aux armes et un long cri d’insurrection sortir de cette ardente poitrine, le tribun disparaissait derrière le légiste. Alors tout ce qu’il y a de plus subtil dans les arguties procédurières, toutes les ressources que le génie de la chicane déterre dans les poudreuses régions des vieux statuts, venaient, à la voix de l’avocat, protéger, en les régularisant, les décisions les plus hardies ; et, superbe d’ironie et de calme, il plaçait comme un bouclier entre l’Irlande et l’Angleterre la loi même que celle-ci avait forgée contre elle. Nous vivons en un siècle où les idées ont détrôné les hommes, et dans lequel l’énergie individuelle ne trouve plus guère à s’exercer, primée qu’elle est par une force supérieure. Ce n’est qu’à de rares intervalles et presque toujours pour peu de temps que les partis consentent à s’incarner dans un homme, en lui communiquant la vie puissante qui gît en eux. Au commencement de la révolution française, Mirabeau fut un moment l’expression de cette grande pensée qui plus tard prit corps en Napoléon. Ce que ceux-ci ont été pour le principe démocratique aux phases diverses de son développement, un homme, un seul homme en ce monde, l’est aujourd’hui pour une nationalité tout entière.

Trente années se sont écoulées depuis l’époque où Daniel O’Connell parut pour la première fois à l’exhibition-room, et depuis ce jour il n’a pas cessé d’identifier sa vie avec celle de l’Irlande, à ce point qu’elles se confondent dans une inséparable unité. Cet homme a saisi sa patrie par toutes ses anses. Ayant des deux côtés dans les veines le plus vieux sang de l’Irlande, son origine l’y associe aux plus grandes races historiques, en même temps que sa profession d’avocat et les habitudes d’une vie modeste autant qu’active l’ont mis en rapport d’intimité avec les classes moyennes. D’un autre côté, nourri, durant sa jeunesse, à Saint-Omer et à Louvain, dans les pratiques d’une vie presque cléricale, il doit à la sincérité de ses convictions et à l’austérité de ses pratiques religieuses le dévouement d’un clergé qui le salue comme l’envoyé du ciel ; enfin, son éloquence le fait peuple, plus que celle d’aucun orateur de l’antiquité. Ne dirait-on pas qu’il sort, en effet, du pur sang populaire, à entendre cette parole déréglée rouler au milieu des masses frémissantes, à voir cette rouge et ronde figure ruisselante de sueur, ce bras robuste qui semble lancer la menace, et cette vaste et vulgaire corpulence au-dessus de laquelle planent cependant, comme une auréole, l’éclat de ses yeux bleus et la noble douceur de son sourire ?

L’Irlande ne possède pas, en Daniel O’Connell, un grand orateur dans le sens littéraire du mot. Il est douteux qu’il pût jamais donner à ses harangues une valeur artistique quelque peu durable, les recomposât-il après coup, comme Cicéron. Mais ce que ce pays possède, plus qu’aucune autre contrée du monde, c’est un homme doué, à un degré qui ne s’était peut-être pas encore rencontré, des qualités qui semblent le plus constamment s’exclure. Descendant des princes du Connelloe et taillé sur le patron populaire, l’homme que les plus hautes classes acceptent comme leur égal, que les classes inférieures comprennent et applaudissent avec transport, se trouve en même temps, par le bonheur de son existence, un simple avocat vivant de sa clientelle. A quatre heures du matin, à genoux devant son crucifix, vous le trouvez tout le jour perdu dans la poussière des dossiers, arpentant les cours de justice en compagnie de ses cliens et de ses confrères ; puis, vers le soir, vous le voyez à table, la tête libre et la parole enflammée, portant de patriotiques toasts au sein de réunions où se pressent devant lui le clergé qui l’aime comme un homme de foi, la noblesse qui le présente avec orgueil comme l’un des siens, la bourgeoisie à laquelle il a demandé une glorieuse adoption, le peuple enfin, le peuple surtout, dont il connaît toutes les pensées, et dont il sait parler la langue.

Les essais tentés avant cette époque pour organiser le grand corps catholique avaient tous échoué, on vient de le voir, par l’effet de dissidences personnelles. O’Connell fut le centre autour duquel se groupèrent pour la première fois des forces étrangères et jusque-là presque hostiles les unes aux autres. Cette union, qu’il poursuit encore, a été la pensée principale de sa vie ; il la conçut et la réalisa dans les circonstances même où elle semblait le plus difficile à atteindre.

L’isolement dans lequel l’aristocratie catholique persistait à se tenir, la scission introduite entre elle et la bourgeoisie, ces faits déjà si graves, l’étaient devenus bien plus encore par suite d’une circonstance nouvelle.

Une notable partie des catholiques romains d’Irlande s’était montrée disposée à traiter avec le gouvernement britannique, en sacrifiant une portion importante de leurs libertés religieuses. Ils ne repoussaient pas, pour prix de l’émancipation politique, la concession d’un veto à exercer par la couronne sur la nomination des évêques et des dignitaires ecclésiastiques. Grattan, d’abord autorisé à soumettre ces termes d’arrangement tant au parlement qu’au cabinet, fut le généreux intermédiaire d’une transaction à laquelle il renonça sans hésitation, et non sans regret, du moment où les résistances du clergé catholique lui firent craindre qu’elle ne suscitât des scrupules dans la conscience de ses compatriotes.

Ce projet, accueilli avec faveur par la noblesse et des notabilités de toutes les classes, avait rencontré peu d’appui dans la masse de la nation. Pendant que ce schisme divisait le parti catholique, celui-ci trouvait des obstacles sans cesse croissans dans les associations secrètes des campagnes, et les crimes chaque jour plus multipliés du white-boysme. Telles étaient les difficultés qui s’offraient à O’Connell lorsqu’il osa concevoir le plan d’une association dont la formation a été, pour le royaume-uni, le plus grand événement du siècle.

Ce fut en 1823 que treize personnes, réunies dans l’étroite boutique d’un libraire, à Dublin, jetèrent les bases d’une société qui, deux ans après, devait compter dans son sein des millions d’hommes, fixer l’attention de tous les peuples, et recevoir des tributs de l’Amérique et des Indes ; corps prodigieux qui, marchant toujours appuyé sur la loi, lors même qu’il apprêtait ses armes, parvint à se substituer au gouvernement de son pays, sut organiser en dehors de lui une police et une administration admirables, et qui, par ses ramifications gigantesques et son système d’impassible résistance, brisa, chose inouïe ! toute la puissance de l’Angleterre, en lui interdisant tout prétexte d’engager le combat pour en appeler à la force.

Un double objet préoccupa d’abord les chefs de la nouvelle association. Il s’agissait d’une part d’y rattacher étroitement le peuple, en lui suggérant des habitudes de subordination et de discipline, de l’autre, de discréditer le gouvernement, et de l’acculera l’impuissance en constituant un pouvoir mieux obéi que le sien.

La population irlandaise, dans le cours de sa longue et triste histoire, n’avait connu le pouvoir que comme un joug ; elle ne lui avait jamais demandé ni protection ni appui ; de leur côté, les comités antérieurs ne s’étaient point occupés du peuple, et celui-ci avait maintenu dans toute sa barbarie le système sanglant des représailles individuelles. La nouvelle association s’occupa d’une manière toute spéciale de ces masses si long-temps livrées à leurs instincts brutaux et à leur aveugle imprévoyance. Elle parvint, en leur offrant des secours contre la rigueur des lois, en leur montrant en perspective le redressement de tant de griefs, à contenir, si ce n’est à changer, les habitudes les plus invétérées. Un magistrat se rendait-il coupable de quelque acte d’oppression, un collecteur de dîmes ajoutait-il à l’iniquité de cet impôt d’odieux procédés de recouvrement, un catholique était-il insulté par l’une de ces sauvages processions orangistes si communes dans le nord de l’Irlande, ces faits étaient aussitôt soumis au plus minutieux examen ; des avocats et des jurisconsultes étaient chargés de prendre la défense du plaignant, de faire valoir, aux frais de tous, ses titres et ses droits devant la cour de justice ; puis une presse spécialement fondée par l’association saisissait l’Irlande et l’Angleterre de ces attentats jusqu’alors ignorés, et leurs auteurs tremblaient en les entendant dénoncer pour la première fois à l’indignation du monde. Cette active surveillance exercée sur tous les détails de la vie privée, cette main protectrice qui, de Dublin, s’étendait au dernier laboureur du Connaught, cette générale et paternelle tutelle se combinait avec des vues politiques et de hautes pensées d’avenir. Des pétitions élaborées au comité central se couvraient de signatures dans tout le royaume : chaque matin, des pamphlets et des journaux, soumis à une direction commune, attaquaient avec ensemble le système judiciaire et l’établissement religieux dans ce qu’il avait d’inique et d’oppresseur ; chaque soir, ces attaques étaient répétées dans des réunions accessibles à tous, assemblées enivrantes où l’on sentait, sous sa main, battre le cœur de tout un peuple, et dans lesquelles les saillies et le gros rire de la place publique se mêlaient aux éclats d’une indignation plus sérieuse.

O’Connell avait conçu une haute pensée en fondant la rente catholique. Prélever un penny par mois sur le dernier des cultivateurs irlandais, c’était d’abord ajouter aux ressources que l’association avait su s’assurer déjà par des souscriptions abondantes, c’était surtout attacher le paysan et l’homme du peuple au système pour lequel ils consentaient à prélever ainsi un impôt sur leur misère. Ainsi l’Irlandais catholique sortait, après des siècles d’anarchie, d’une sorte d’état sauvage. Il s’accoutumait à reconnaître un pouvoir, à accepter une organisation ; il s’adressait à d’autres qu’à lui-même pour obtenir allégement et justice. Ainsi se refaisait en dehors du gouvernement, et par d’autres mains que les siennes, la trame même de la société. Une organisation habilement entendue vint mettre ce nouveau gouvernement à la portée de tous, en étendant ses ramifications jusqu’aux extrémités de l’île. Des meetings par comtés et par paroisses se tinrent à époques périodiques ; leurs décisions furent régulièrement transmises au comité central où aboutissaient tous les renseignemens, et duquel émanaient tous les ordres. A chaque meeting provincial fut attaché un inspecteur autorisé à désigner lui-même cinq assistans par comté, en divisant chaque comté en cinq districts ou paroisses. Dans chacune de ces circonscriptions, un fonctionnaire fut également nommé sous l’autorité immédiate du curé : il fut chargé, avec lui, de percevoir la rente et de surveiller tout ce qui se rapportait aux intérêts paroissiaux, spécialement en ce qui concernait l’enseignement communal, les dîmes, l’impôt d’entretien pour les édifices anglicans ; il sut, conjointement avec l’ecclésiastique, employer toute son influence pour détruire les associations secrètes en s’opposant à la prestation de tout serment contraire aux lois, à tout acte de vengeance et à tout attentat individuel. Chaque dimanche, ce fonctionnaire recueillait la rente catholique à la porte de l’église paroissiale ; chaque mois, il adressait son rapport à l’inspecteur provincial ; et ces innombrables rouages fonctionnaient avec une rapidité, se mouvaient avec une harmonie qu’un gouvernement constitué réclamerait vainement de ses agens officiels. Le comité catholique était à la fois pouvoir et faction : il participait de l’énergie de l’une et de l’autorité de l’autre.

Le clergé s’était tenu presque toujours en dehors des tentatives essayées jusqu’à cette époque, et l’on avait attribué à un relâchement du patriotisme ce qui pouvait avoir été une inspiration de la prudence. Son instinct lui fit, cette fois, pressentir l’heure de la délivrance : il comprit qu’il était appelé à en devenir le principal instrument, et se précipita avec ardeur dans la voie ouverte devant lui. De ce jour aussi, la noblesse catholique cessa de faire bande à part. Un des premiers soins d’O’Connell avait été de constituer, pour présenter une pétition à la couronne, un comité composé des pairs, des baronnets et de tous les fils de ceux-ci ; et l’un des hommes les plus respectés de l’aristocratie irlandaise, lord Killeen, vint prêter à l’association, dont il accepta la présidence, avec l’autorité de son nom le concours d’une dignité sans orgueil et d’une modération sans faiblesse. Enfin, les protestans favorables à l’émancipation politique furent conviés à prendre part aux travaux d’une société désormais nationale ; et ce fut dans les rangs des dissidens que la suprématie épiscopale rencontra ses ennemis les plus implacables, et la cause catholique ses défenseurs les plus dévoués.

Ainsi toutes les forces du pays s’étaient groupées en un seul faisceau ; un pouvoir s’était enfin organisé qui parlait à toutes les consciences, puisait dans toutes les bourses, et se trouvait assez fort pour armer des millions d’hommes, et en même temps pour les contenir. Un calme soudain avait interrompu le cours des désordres habituels ; à la voix de l’association, les populations rurales elles-mêmes avaient sursis à leur effroyable justice ; les esprits, tous à une seule pensée, ne vivaient plus que par elle, et la plus indisciplinée des nations prêtait à ses chefs une obéissance aveugle et presque fanatique. En face de ce grand mouvement le gouvernement anglais, avec ses juges de paix, ses sheriffs et ses constables, était comme bloqué en Irlande ; le bénéfice des siècles, comme celui de la force, semblait également perdu pour lui.

Nous n’avons pas à retracer ici les phases d’une lutte qui a passionné le monde pendant six années : en exposant comment se forma l’association catholique, notre but a bien moins été d’écrire l’histoire si connue du passé que de faire comprendre la situation que pourrait reprendre l’Irlande en face de circonstances analogues. Pour apprécier la portée des questions pendantes aujourd’hui entre le torysme et ce pays, pour savoir de quelles ressources disposerait celui-ci, à quels souvenirs il aurait à faire appel si des intérêts semblables rendaient une même énergie à ses passions, une même unité à ses actes, il a fallu le montrer dans un de ces momens suprêmes où les peuples n’ont de secrets ni pour les autres, ni pour eux-mêmes.

Nous ne ferons point assister nos lecteurs à ces grandes scènes religieuses et populaires où s’unissent dans une inspiration commune le génie du moyen-âge et celui des temps modernes, où Pierre l’Ermite et Mirabeau semblent renaître dans un même homme : saisissante vision aujourd’hui évanouie, mais dont la mémoire suffira seule pour assurer à l’Irlande les dernières conséquences de sa con- quête, et faire reculer l’orangisme, s’il ose jouer les destinées de la Grande-Bretagne dans une lutte qui serait la dernière.

Du jour où l’association avait pu déterminer les freeholders à quarante shellings à voter publiquement contre les candidats de leurs propriétaires, du moment où les fermiers catholiques envisageaient de sang-froid le résultat d’un acte qui les vouait à la misère, et que leur héroïque abnégation eut triomphé à Waterford, à Louth et enfin à la grande élection de Clare, l’aristocratie anglicane comprit qu’elle était perdue, et l’orangisme ne protesta plus que par les cris d’une rage impuissante. En face d’un pouvoir qui disposait ainsi de la force sans en user, qui imposait de tels sacrifices aux consciences et une telle harmonie à de longues rivalités, il n’y avait plus qu’un parti à prendre. Les plus constans ennemis de l’Irlande s’inclinèrent devant une inflexible nécessité, et le bill d’émancipation traversa enfin toutes ses épreuves parlementaires.

Ici commence, dans les affaires d’Irlande, une période nouvelle moins éclatante et surtout moins connue, période importante toutefois pour l’avenir de ce pays non moins que pour celui de l’Angleterre, dont la fortune se trouve plus étroitement enlacée chaque jour à celle de son implacable ennemi.

Nous l’avons dit dans nos études précédentes, l’émancipation de 1829[5], loin d’exercer sur l’état intérieur de l’Irlande la pacifique influence qu’on semblait en attendre, coïncida avec une recrudescence d’agitation populaire et un déchaînement soudain de toutes les passions. Jusqu’à la mise en vigueur de l’acte de coercition de 1833, chaque jour vit s’élever d’une manière effrayante le thermomètre de l’agitation, et avec lui le chiffre des meurtres, des incendies, des attaques nocturnes, et de tous les méfaits auxquels la population des campagnes avait fait trêve sous une impulsion qui fut un instant plus forte que sa haine.

L’association catholique, après avoir, pendant six années, tenu lieu de gouvernement à l’Irlande, s’était dissoute pour se conformer aux injonctions de la loi et aux engagemens formellement pris par ses chefs. Après une excitation sans exemple, ce pays se trouvait donc livré sans direction à son propre entraînement.

Or, quoique l’enceinte de Saint-Étienne se fût enfin ouverte pour les députés catholiques, la situation de l’Irlande n’en restait pas moins affreuse. Sa population devait naturellement mesurer la portée d’une pareille victoire aux changemens introduits dans sa propre condition, et l’émancipation, ainsi qu’il avait été trop facile de le prévoir, ne s’était traduite pour elle en aucune de ces améliorations pratiques que les masses comprennent parce qu’elles les sentent. La famine ne la décimait pas moins sur la paille de ses cabanes immondes. Les dîmes, les vestry-cesses, les country-rates, des fermages surtout hors de tout rapport avec le produit de terres subdivisées à l’infini, continuaient d’écraser un peuple réduit aux seules ressources de la plus petite culture. Dans les villes, les corporations protestantes étaient debout, gardant le monopole des propriétés communales et des élections parlementaires, et l’orangisme se vengeait de ses défaites politiques par ces mille vexations locales qui blessent d’autant plus qu’elles sont plus immédiates et plus personnelles. Quels que fussent les efforts des députés irlandais groupés autour de leur chef, quelle que fût la bienveillance du cabinet whig envers l’Irlande, il était des maux dont la guérison échappait à l’omnipotence parlementaire, et le temps seul pouvait guérir les blessures que le temps avait faites ; il en était d’autres où l’autorité législative pouvait exercer une intervention efficace.

Les questions spéciales à l’Irlande, dont le parlement britannique a été saisi depuis l’émancipation, et sur plusieurs desquelles il continue à délibérer, peuvent se classer sous trois chefs principaux : la réforme de l’église épiscopale, celle des corporations électives, enfin les mesures prises pour améliorer la condition du peuple, telles que la taxe des pauvres, et un système de travaux publics aux frais de l’état.

De ces grands problèmes, celui qui se rapporte à l’église anglicane d’Irlande est le plus sérieux par les puissans intérêts qu’il froisse et les populaires passions qu’il soulève. Avant de l’aborder avec les développemens qu’elle comporte, nous nous arrêterons un instant aux deux autres questions, qui, à des degrés différens, touchent également à la condition politique et sociale de l’Irlande.

Les abus qui s’étaient révélés en Angleterre lors de la discussion relative aux corporations municipales ne purent manquer de se présenter avec un caractère plus odieux encore, lorsqu’une discussion approfondie s’ouvrit au sein du parlement sur les corporations irlandaises. Ici, à l’usurpation historique s’étaient jointes la tyrannie de secte et la suprématie d’une caste sur une autre ; c’étaient elles qu’il s’agissait de briser en donnant à la population non conformiste, dans la conduite des intérêts municipaux, une part proportionnée à son importance et à son chiffre numérique. Le ministère affirmait avec raison avoir atteint ce but en proposant d’appliquer à cette partie des domaines britanniques, si long-temps placée en dehors du droit commun, les principes consacrés pour l’Angleterre et l’Ecosse par le corporation-act, statut dont nous avons analysé ailleurs les dispositions fondamentales. D’après le projet du cabinet, le droit électoral était conféré à tout citoyen, sous condition d’un cens fort abaissé. Ce fut sur le chiffre du cens que s’engagea l’une des plus longues discussions dont les annales parlementaires aient consacré le souvenir : le parti tory, n’osant contester l’urgence d’une réforme depuis les honteuses révélations de l’enquête, ne s’attacha qu’à la rendre inefficace, en maintenant en dehors de la jouissance des droits municipaux la masse de la population catholique et dissidente. Les amendemens de sir Robert Peel trouvèrent à la session de 1838, dans la chambre des lords, la majorité qui leur avait manqué de bien peu dans celle des communes, et lord Lyndhurst refit pièce à pièce l’œuvre de lord Russell.

Mais, quelle que soit la gravité de cette question, elle n’est pourtant que d’un intérêt secondaire pour l’Irlande en regard de plusieurs autres. C’est par sa bourgeoisie, tout opprimée qu’elle ait été, que le génie national de ce peuple est parvenu à se montrer redoutable ; c’est à sa classe moyenne que l’Irlande doit sa délivrance ; c’est à elle qu’est confiée l’influence prépondérante sur son avenir comme sur celui de l’Angleterre, que l’union législative a commis en quelque sorte à la discrétion du peuple vaincu. On doit donc tenir pour certain que, quelle que soit l’issue définitive de la réforme municipale, l’ascendant ne manquera point dans les villes irlandaises à l’esprit de la bourgeoisie libérale ; cet esprit se produira dans toutes les élections, et les membres irlandais le porteront au sein du parlement où ils sont appelés à faire, durant de longues années, l’appoint de toutes les majorités.

L’intérêt bourgeois ne périclite donc point en Irlande ; ce n’est pas là qu’est la plaie, ce n’est pas là que doit être appliqué le remède : la population rurale, avec ses mœurs sauvages et ses besoins qui excusent presque ses crimes, telle est, telle doit être la préoccupation constante d’un gouvernement qui met son honneur à rendre à la paix et à la civilisation l’une des plus intéressantes contrées du globe.

Nous attendons peu des plans nombreux d’éducation nationale présentés au parlement ou déjà essayés par lui. L’ignorance est moins grande en Irlande que dans beaucoup d’autres pays qui lui sont fort supérieurs en bien-être et en tranquillité ; on peut même dire que l’éducation populaire y est relativement avancée. Ce qui manque à ce peuple, ce n’est ni l’instruction, ni la pureté des mœurs, ni la foi, ni tous les instincts honnêtes et bons par lesquels les nations prospèrent ; ce qu’il réclame, c’est du travail ; ce qu’il faut lui donner, c’est du pain. Trouver un moyen d’assurer au paysan irlandais une alternative quelconque entre la possession du sol et le dénuement absolu ; lui créer une ressource pour sa vie lorsqu’il ne peut obtenir la location de quelques arpens, et l’empêcher de s’attacher en désespéré à son petit champ de pommes de terre en lui montrant ailleurs un moyen de sustentation, tel est le secret d’où dépend l’existence de tout un peuple, secret formidable pour la Grande-Bretagne depuis qu’elle comprend la solidarité de ses destinées avec celles de cette terre malheureuse.

Le parlement a pensé que le moyen le plus efficace d’améliorer le sort du peuple des campagnes, et de le sauver des périls et des excitations inséparables d’un tel état de choses, était de fonder une provision légale pour les pauvres, et dans ce but la législation sur le paupérisme, modifiée par le statut de 1834, a été, en 1838, étendue à l’Irlande dans toutes ses dispositions.

L’avenir seul décidera d’une innovation sur la portée de laquelle il y aurait une sorte de témérité de la part d’un étranger à se prononcer aujourd’hui. Il est facile de répéter les objections adressées avec tant de fondement au système anglais et d’établir que mieux vaut prévenir la pauvreté que de la soulager, en lui créant comme un fonds permanent d’encouragement aux dépens de la société tout entière. Nous avons montré, dans une autre partie de ce travail, comment, en garantissant un peuple contre les conséquences du vice, de l’imprévoyance et de la paresse, il devient par là même vicieux, imprévoyant et paresseux. Mais en ce qui se rapporte à l’Irlande, il faut tenir compte, ce semble, de considérations particulières et toutes locales de nature à infirmer jusqu’à un certain point les théories générales présentées par Malthus, Chalmers et presque tous les économistes, contre la taxe légale.

Peut-être l’établissement de secours pour les pauvres, dans les conditions nouvelles et plus sévères où la législation vient de les établir, est-elle jusqu’à présent le seul moyen de créer pour ce malheureux peuple cette alternative qui lui manque aujourd’hui entre la possession de la terre arable et la mort par famine. Lorsque le paysan irlandais, chassé de sa chaumière, et dans l’impuissance de sous-louer à prix d’or quelques lambeaux de terre, saura qu’il est un lieu où il recevra de quoi vivre ; tout désolé que soit ce lieu, toute sombre qu’en soit l’entrée, il ira y manger son pain d’amertume, et ne recourra plus à la menace, à l’incendie et à l’assassinat, comme à son unique secours. Ce qui importe avant tout, c’est de rendre le white-boysme odieux en le laissant sans excuse ; et s’il y a de grands inconvéniens à donner à un peuple enclin à la paresse trop de sécurité sur l’avenir, n’est-il pas plus dangereux encore de lui montrer dans cet avenir des souffrances sans espoir et une mort inévitable ? Il est assurément très fâcheux de créer à des pauvres une condition qui les dispense de s’inquiéter du temps qui devra suivre ; mais il est plus fâcheux, sans nul doute, de leur montrer ce temps qui approche, avec un cortège de douleurs si cuisantes, qu’ils ont recours pour s’y dérober aux moyens les plus criminels, et qu’au jugement de leur conscience, le crime se transforme en devenant comme une terrible nécessité.

Si l’introduction en Irlande des lois sur le paupérisme avait pour résultat de placer les choses en ce pays sur le pied où elles étaient en Angleterre avant le Poor-law amendment act, un tel essai serait à la fois immoral et funeste : distribuer à tous les nécessiteux et prétendus tels des secours abondans à domicile, alimenter la pauvreté par la paresse, et la paresse par la pauvreté, ce serait imposer à la propriété une charge sous laquelle elle succomberait en bien peu d’années ; aussi n’est-ce pas là ce qu’a fait le gouvernement britannique. En Irlande comme en Angleterre, aucun secours ne sera donné aux indigens que dans les maisons de travail, et la privation de la liberté sera le prix de cette aumône temporaire. L’effet de cette loi ne fût-il que de mettre en construction sur tous les points de l’île un nombre infini de workhouses, et d’assurer ainsi des ressources extraordinaires à une population complètement dénuée de moyens de travail, ses conséquences seraient déjà très salutaires. En ce sens, on peut dire que le système de travaux publics aux frais de l’état, proposé par le cabinet, et partiellement adopté par la législature, contient la seule solution possible de ce triste problème. Lorsqu’un grand ensemble de chemins de fer sera en cours d’exécution, et que de vastes terrassemens nourriront tant de bouches affamées, ce peuple cessera une guerre implacable contre une société qui, pour la première fois, aura bien voulu se souvenir qu’il existe : des communications nouvelles et plus rapides permettront à l’une des contrées les plus fertiles de l’Europe d’augmenter la masse de ses richesses, en ouvrant à leur exportation des voies plus rapides, enfin un capital nouveau aura été créé par l’industrie aux mains de la population rurale, et ce capital pourra devenir pour elle l’instrument précieux de son aisance matérielle, aussi bien que de son perfectionnement moral. Le parlement anglais ne s’engage, sous ce rapport, qu’avec une hésitation et une répugnance visibles dans des voies toutes contraires à celles où il a marché jusqu’à présent en fait de travaux publics ; mais, pour lui, l’avenir est destiné à faire fléchir bien des théories, et l’Irlande est placée, d’ailleurs, dans des conditions tellement exceptionnelles, que la libre concurrence et l’industrie particulière, principes qui suffisent à tous les besoins en Angleterre, resteraient évidemment sans application dans l’île voisine.

L’Irlande, protégée par un pouvoir local qui la gouverne dans le sens de ses intérêts, comprenant qu’il est temps de substituer la confiance à la haine, soutenue dans ses vœux de réformes administratives et judiciaires par un cabinet dévoué à son bien-être, secondée par la libéralité du parlement dans ses tentatives industrielles, s’avance à grands pas vers un meilleur sort. Mais personne ne l’ignore : une grave question reste à résoudre, question qui touche à la fois à l’ordre moral, à l’ordre politique et à l’ordre matériel, et dans laquelle viennent se résumer toutes les difficultés, se concentrer tous les souvenirs et se réchauffer toutes les passions ; celle-là, le cabinet whig ne s’est pas senti assez fort pour la trancher, après avoir pris une sorte d’engagement de la résoudre. Il a essayé des réformes sans résultat en ce qu’elles sont insuffisantes ; et, dans l’instant le plus favorable, il s’est reposé sur l’avenir, sans voir que cet avenir allait lui manquer.

Le ministère de lord Grey avait compris qu’il était impossible d’imposer à l’Irlande l’acte de coercition, avec la suspension du jury et le régime des cours martiales, sans donner à l’opinion publique une satisfaction éclatante. L’église épiscopale était nécessairement appelée à la payer, et des engagemens formels avaient été pris à cet égard comme condition d’un vote auquel résistaient les vieux scrupules constitutionnels du parti whig. Ce fut pour remplir cette promesse, et rendre moins violente l’opposition des membres irlandais, que lord Althorp présenta, au nom du cabinet[6], un projet de réforme dont, après des concessions nombreuses faites à l’intérêt tory dans la chambre des lords, les bases furent converties en statut définitif.

L’effet le plus senti, le seul populaire, il faut le dire, de cette mesure si incomplète, fut l’abolition des contributions ecclésiastiques connues sous le nom de church-cesses. On sait que ces contributions se prélevaient, au profit de l’établissement épiscopal, sur les catholiques et les dissidens, qui, à la charge de sustenter leur propre église et de nourrir le clergé anglican du produit de leurs dîmes, voyaient se joindre l’humiliation de payer les frais d’un culte dont le triomphe était lié à de si cruels souvenirs. A cet impôt fut substitué un fonds prélevé sur l’universalité des bénéfices ecclésiastiques à titre de taxe proportionnelle[7]. L’établissement de cette taxe eut un double but : l’entretien et la construction des édifices servant au culte anglican, et les subventions à donner aux petites cures (small livings], les titulaires de ces cures se trouvant placés dans une situation de plus en plus critique par les refus de dîmes devenus à peu près universels en Irlande.

À ces dispositions destinées à recevoir une application immédiate, ce statut en ajouta d’autres qui ne devaient avoir leur effet qu’après la mort des titulaires et bénéficiers alors en possession. Ainsi, les immenses revenus du primat d’Irlande furent frappés, pour l’avenir, d’une réduction de quelques mille livres sterling. La suppression des bénéfices sans charge d’ames fut arrêtée pour recevoir son exécution au fur et à mesure des décès. Enfin une disposition plus grave vint frapper dans ses sommités le personnel de l’église établie. Le nombre des évêchés fut abaissé de vingt-deux à dix ; disposition contre laquelle s’éleva avec force le banc ecclésiastique, comme constituant un empiétement sur la juridiction spirituelle, mais que le cabinet parvint à faire triompher en s’appuyant sur des précédens historiques, et en développant une subtile distinction entre la suppression et la réduction des sièges.

Mais la question principale était, nul ne l’ignore, celle des propriétés appartenant à l’établissement ecclésiastique ; c’était là que l’opinion publique attendait le cabinet, et ce fut sur cette question qu’il resta fort en-deçà des limites qu’une fermeté prudente lui aurait probablement permis d’atteindre à une époque où le parti tory, tout meurtri de sa récente défaite, n’avait pas encore retrouvé une confiance aujourd’hui pleinement justifiée. La seule chose qu’osa lord Althorp fut une motion tendant à appliquer aux besoins de l’état, non pas une partie des propriétés ecclésiastiques, mais l’excédant de valeur que ces propriétés pouvaient acquérir à raison de nouvelles dispositions législatives. Il proposa d’autoriser les évêques à concéder à leurs tenanciers des baux perpétuels au lieu de baux à courte échéance ; faculté toute nouvelle, qui créait un capital nouveau sur lequel l’église n’avait pas pu compter jusqu’alors, et dont il était légitime de faire profiter la société civile. Ceux là même qui déniaient au pouvoir politique toute action sur la propriété de l’église devaient reconnaître, selon le chancelier de l’échiquier, que tous les produits additionnels obtenus en vertu de ce nouveau système pouvaient être employés par l’état selon le mode que le parlement estimerait convenable. Quelque interprétation que lui donnât le cabinet, ce projet impliquait manifestement un principe que l’opinion libérale devait accueillir avec faveur ; mais dans un moment où la fièvre de la réforme travaillait encore l’Angleterre, lorsqu’à ces ardentes excitations l’Irlande joignait celles de ses souffrances séculaires, et que les attentats s’y multipliaient chaque jour, il était impossible qu’une proposition plus logique et plus hardie ne partît pas de l’assemblée nationale. Si un riche établissement épiscopal était pour l’Angleterre un instrument politique en rapport avec le principe de son gouvernement, il n’était pour l’Irlande qu’une insulte à la conscience et au bon sens, qu’un obstacle éternel à la paix publique et à l’union avec la Grande-Bretagne. Aussi, dans la session suivante l’église irlandaise fut-elle l’objet d’une motion qui, allant droit au fond des choses, proclamait un principe dont le triomphe, infaillible dans l’avenir, coûtera cependant autant de peine, et peut-être autant d’années, que celui de la réforme parlementaire. Dans un discours que devait clore une proposition restée célèbre[8], M. Ward exposa l’étrange situation de cette église campée au sein d’une population qui la repousse.

Selon l’honorable représentant de Saint-Albans, le système des dîmes était la source de tous les désordres qui affligeaient ce pays. La résistance à leur perception était, depuis trois années, devenue à peu près universelle dans le nord aussi bien que dans le midi. Elle embrassait les protestans comme les catholiques, et menaçait de susciter une opposition générale à toutes les dettes légales. En vain l’Angleterre entretenait-elle en Irlande une force égale à celle que réclame son vaste empire des Indes ; en vain les tribunaux rendaient-ils des arrêts qui recevaient trop souvent une exécution sanglante. Un rapport récent constatait que dans les cinq années précédentes dix-sept mille neuf cent quatre-vingt-une causes, pour faits relatifs aux dîmes, avaient été débattues dans les sessions trimestrielles : masse effrayante de poursuites qui, loin de briser les résistances, les avait rendues plus compactes et plus énergiques. M. Ward établissait qu’un million sterling était consacré chaque année aux besoins d’un établissement religieux qui, selon lui, ne correspondait pas aux croyances de plus de la quatorzième partie de la population, c’est-à-dire à celles de six cent mille personnes environ. De cette disproportion entre les richesses et les besoins, entre le personnel ecclésiastique et le nombre des fidèles, avait surgi un abus arrivé à l’état de scandale public, la non-résidence. Aux termes d’un rapport présenté en 1815 sur la situation de l’église établie en Irlande, on y comptait six cent soixante-quatre ministres résidens, et cinq cent quarante-trois non résidens, et cette proportion s’était maintenue depuis cette époque. Parmi les ministres dévoués à leurs devoirs, un assez grand nombre remplissaient leurs fonctions pour un modeste salaire, dont la moyenne ne dépassait pas 70 livres sterling par an ; les vingt-cinq millions de francs auxquels M. Ward estimait les revenus de toute nature de l’église anglicane en Irlande, passaient donc en presque totalité aux mains de quelques privilégiés et de sinécuristes, fait immoral dont l’orateur, au nom de la religion elle-même, réclamait le prompt redressement. Il proposait, en conséquence, de fixer un maximum pour chaque bénéfice à raison de son importance, en affectant aux besoins de l’état l’excédent constaté des propriétés ecclésiastiques.

Cette proposition continue depuis cinq années d’être débattue dans la chambre et dans la presse avec cette gravité patiente que les Anglais savent apporter dans la discussion des grands problèmes politiques. D’une part, on invoque les maximes du droit civil sur la subordination des intérêts individuels à l’intérêt général[9], et des précédens historiques dont les actes de la réformation ne sont pas le moins formidable ; de l’autre, on s’écrie que l’autorité séculière ne peut toucher à la fortune de l’église sans violer un droit sacré, sans porter un coup mortel à l’union des deux puissances, dont l’harmonie constitue la force sociale.

C’est raisonner juste dans deux ordres d’idées très-différens. Que l’église anglicane soit dans la position la moins favorable pour repousser le principe d’omnipotence politique sur lequel elle est elle-même assise, cela n’a pas besoin de démonstration ; mais ce qui n’en réclame pas davantage, c’est que la prétention d’administrer les revenus ecclésiastiques et de disposer de leur excédant, lorsque ce droit aura été reconnu par le parlement britannique, sera non plus le prélude d’un prochain changement, mais le gage d’une immense révolution irrévocablement consommée. De ce jour l’état aura absorbé l’église dans son existence politique. En place de l’édifice à l’ombre duquel tant de générations ont passé, on verra s’élever une société nouvelle, toute puissante en ce qui se rapporte aux intérêts matériels, mais déclinant toute compétence en ce qui touche à l’ordre religieux. Dans son sein s’agiteront, en vivant de leur vie indépendante et propre, ces diverses associations intellectuelles qu’une même foi rallie seule sous une hiérarchie librement acceptée. Il est douteux que l’église épiscopale puisse survivre, même en Angleterre, à cette épreuve décisive ; mais ce que personne ne saurait contester en ce qui concerne l’Irlande, c’est que cette crise n’y doive devenir pour l’anglicanisme le signal d’une dissolution inévitable.

Quoique accueillie cette année par la chambre des communes, la proposition désormais historique de M. Ward a échoué, comme cela devait être, devant l’impassible résistance des lords. Profitant, dans la session de 1838, de l’ascendant progressif du parti conservateur au sein des communes, la pairie a obtenu du cabinet de lord Melbourne le sacrifice d’une clause au succès de laquelle il avait d’abord lié son existence. Par une de ces transactions que comportent les mœurs parlementaires de nos voisins, et dont les nôtres sont incapables, il fut convenu que, pour prix de l’abandon au moins temporaire du principe d’expropriation, la chambre haute donnerait son vote à trois mesures capitales pour l’Irlande : l’une concernant les dîmes, l’autre ayant pour but la réforme des corporations municipales, la troisième enfin se rapportant à l’établissement d’une taxe des pauvres.

L’Angleterre avait appliqué à ses propres dîmes le principe de la commutation ; ce fut par lui que le gouvernement britannique tenta d’arracher l’Irlande au danger d’une perception qui provoquait chaque jour des scènes désastreuses. Qu’on se figure quelle devait être la difficulté de faire rentrer un impôt qui pesait sur un nombre infini de têtes, et dont le taux moyen par individu variait selon les comtés d’un shelling à un farthing ! Un très grand nombre de tenanciers subissaient des poursuites judiciaires avec les frais qui en sont inséparables, pour une dette de quelques pence que leur conscience répugnait à acquitter.

Pour faire cesser un état de choses aussi préjudiciable à l’église établie qu’à l’ordre public, le gouvernement proposa aux communes, dans la session de 1834, de remplacer la dîme par un impôt foncier, payable à la couronne pour être réparti par elle entre les ayant-droit. Cet impôt était rachetable à des conditions favorables au débiteur, et le prix de rachat était compté au propriétaire de la dîme qui se trouvait ainsi désintéressé.

Les membres irlandais, et à leur tête O’Connell et Sheil, repoussèrent d’abord ce plan avec violence. C’était, disaient-ils, insulter au bon sens que de proposer à l’Irlande un changement dans les mots, alors qu’elle réclamait avec tant d’énergie un changement dans les choses. Mais, devenus hommes politiques après avoir été si long-temps hommes de parti, ces membres eurent la sagesse de subir les conditions inséparables de leur situation nouvelle ; ils comprirent qu’il était impossible de porter dans les conquêtes parlementaires cet entraînement de logique et de passion qui avait signalé leurs glorieuses luttes populaires ; ils transigèrent donc sur le principe de la dîme, tout en déclarant dans leurs manifestes et leurs journaux qu’ils étaient résolus à en exiger la suppression, et qu’ils avaient l’espoir de l’obtenir. Le cabinet whig, débordé en Irlande par l’irritation populaire, comme en Angleterre par la recrudescence du torysme, était réduit à ne signaler ses bonnes intentions que par des demi-mesures qui, violemment attaquées par l’orangisme au sein de la chambre haute, acceptées faute de mieux par le parti irlandais de la chambre des communes, venaient se briser en Irlande ou contre de violentes résistances, ou contre une impassibilité plus dangereuse encore. Il resta démontré par les faits que toute tentative de redressement qui ne procéderait pas par la suppression pure et simple d’un tribut odieux à tant de titres, n’aurait aucune sorte de portée. La mesure dont on avait attendu une amélioration dans le sort de ce pays, n’avait levé aucun des obstacles qui rendaient désormais comme impossible la perception de la dîme ; aussi le clergé anglican se trouvait-il dans une situation très difficile. Tout ce que put, en 1838, le ministère Melbourne pour conjurer les embarras dont un parti faisait si injustement retomber le poids sur sa tête, ce fut de présenter un bill dont le résultat définitif était de mettre à la charge de l’échiquier de la Grande-Bretagne les arrérages des dîmes irlandaises, en stipulant un droit de recours visiblement illusoire. O’Connell et ses amis accordèrent une superbe et ironique approbation à une mesure qui était la plus éclatante sanction de leurs paroles et de leur conduite. L’église anglicane était, d’après eux, un établissement imposé à l’Irlande, et qui lui était pour ainsi dire étranger : dès-lors, si l’Angleterre prétendait le maintenir pour la convenance de sa politique ou la satisfaction de quelques consciences épiscopales, il était très simple qu’elle en fît les frais ; ce plaisir pieux valait bien un million sterling, et les membres irlandais le votèrent par un motif tout opposé à celui qui inspirait sir Robert Peel et les révérends prélats de la chambre haute.

Des esprits politiques ne pouvaient manquer d’apercevoir tout ce que de telles mesures impliquaient de funeste pour l’avenir de l’établissement protestant en Irlande ; mais, dans ce pays, les masses les jugèrent moins selon leurs tendances que selon leur portée immédiate, et s’alarmèrent en voyant leurs représentans sanctionner par des concessions ce qu’elles repoussaient avec la double énergie de la conscience et de la colère. Les transactions auxquelles dut se prêter O’Connell, par cela même qu’il soutenait contre le torysme une administration favorable à ses compatriotes, et qui faisait de l’amélioration du sort de l’Irlande sa principale, peut-être pourrait-on dire son unique étude, furent signalées par des passions ignorantes ou jalouses comme des déviations de sa politique naturelle ; et l’on affecta de marquer deux ères différentes dans sa vie, alors qu’il suivait avec une admirable persévérance son unique pensée, et qu’il ne changeait de moyens que pour rester plus conséquent avec lui-même.

Ces impressions étaient entretenues par le parti démagogique, dont O’Connell se séparait de plus en plus à mesure qu’il pénétrait plus clairement la vanité de ses rêves et l’ardeur de ses espérances désordonnées. Elles n’étaient pas repoussées par les masses, que la croisade pour l’émancipation religieuse avait accoutumées aux éclatantes conquêtes arrachées par une parole qui semblait alors un glaive tranchant ; elles allaient enfin au tempérament et aux mœurs du clergé catholique, centre puissant de la vie populaire.

Ce grand corps avait contribué plus que tout autre à entretenir le sentiment national ; il l’avait réchauffé à l’ombre des autels aux temps des persécutions, il lui avait donné le principe d’organisation auquel était dû son récent triomphe. Cependant le clergé catholique était, depuis la grande lutte de l’émancipation, il est encore, et pour long-temps, peut-être, un obstacle aux progrès réguliers, mais lents, obtenus par les voies constitutionnelles. Impatient dans ses vœux, violent dans leur expression, on le dirait plus enclin à user de la force dont il dispose qu’à la contenir. «Examinons, dit un de ses membres[10], la conduite des ecclésiastiques dans ces derniers temps, relativement à l’instruction du peuple. Lui ont-ils inculqué les principes de la religion catholique ? Ne se sont-ils pas trop souvent établis en hostilité ouverte contre la loi et les autorités constituées ? N’ont-ils pas toléré la sédition et l’insubordination la plus complète ? N’ont-ils pas paru mettre l’anarchie à l’ordre du jour ? Ont-ils inspiré aux fidèles des sentimens de modération et de paix, ainsi qu’ils l’auraient dû faire, comme ministres de l’Évangile et prêtres de l’église romaine ? C’est le titre de gloire de cette église d’enseigner à tous ses enfans le respect du pouvoir et des magistrats, et de ne contrevenir jamais à la paix publique et à la sécurité individuelle. Les ecclésiastiques irlandais n’ont peut-être pas été précisément les mobiles des désordres populaires, mais quelques-uns d’entre eux y ont joué un rôle trop éclatant, et comment méconnaître que l’impression générale dans le pays ne soit qu’ils donnent à ces désordres un assentiment absolu, quoique secret ? Ils ont suivi la multitude, au lieu de la guider, et ont laissé dénaturer entre leurs mains le dépôt sacré de la foi. »

Remontant au principe de ce désordre introduit dans l’église catholique d’Irlande, le même ecclésiastique l’explique avec justice et raison par d’amers ressouvenirs et une haine trop légitime contre l’oppression civile et religieuse. «Mais comment ne pas voir, ajoute-t-il, que la dépendance où vit le clergé pour tous ses besoins, que sa soumission forcée aux volontés d’un peuple passionné, sont les causes principales de l’altération qui a atteint le caractère du clergé ? La multitude seule tient les cordons de la bourse cléricale, elle peut ôter son pain au prêtre et le réduire à la mendicité ; et malheur, en effet, à celui qui ose lui résister en face ! Dans les momens de crise, le cri universel, parmi les populations des campagnes, est qu’elles ne souffriront pas au milieu d’elles des prêtres qui contrarieraient leurs projets, et l’on pourrait citer des exemples de la réalisation de cette menace. Un trop juste effroi de la misère a contribué à ôter toute indépendance au clergé catholique dans l’exercice de sa sainte mission, et la situation de l’Irlande restera toujours désastreuse tant que cet état de choses ne sera pas changé. »

Il faut en effet que l’église de l’immense majorité soit délivrée de cette dépendance, qui la constitue en état de complaisance devant des passions que sa mission est de contenir. Cela importe à la dignité de la religion, et plus encore peut-être à la paix publique. Une provision annuelle pour le clergé catholique serait à la fois une mesure d’équité et de haute politique ; elle deviendrait un lien précieux entre ce corps indépendant et la société civile ; elle seule permettrait de conserver à l’établissement épiscopal une partie de son immense fortune. Une somme de 600,000 livres sterling atteindrait largement ce but, et la réconciliation de l’Angleterre et de l’Irlande est à ce prix.

Rien n’indique cependant que cette importante innovation doive être prochainement essayée ; aucune proposition n’a été débattue jusqu’à ce jour au parlement relativement au salaire du clergé romain. Tous les hommes sensés estiment unanimement que cette mesure est nécessaire, qu’il ne peut y être suppléé par aucun expédient ; toutefois nul n’ose en assumer la responsabilité, et dévouer sa tête aux imprécations qu’une telle proposition ne manquerait pas de susciter. Le torysme la rejette avec horreur comme impliquant une sorte de sacrilège social ; c’est, à ses yeux, la consécration de l’indifférence religieuse, l’abomination de la désolation introduite au sein des trois royaumes ; et il le dispute de logique et d’indignation à l’école de M. l’abbé de La Mennais, stigmatisant, en 1822, le salaire de tous les cultes sanctionné par la charte athée. Le radicalisme démagogique, qui tient pour le système purement volontaire en matière de religion, ne verrait pas non plus avec faveur une telle innovation, car celle-ci tendrait à établir une plus étroite association d’intérêts entre le pouvoir et le clergé catholique d’Irlande, et le dégagerait de l’atmosphère révolutionnaire où le retient aujourd’hui sa condition dépendante.

Le salaire du clergé est donc une idée essentiellement gouvernementale, qui a contre elle toutes les passions, tous les mauvais instincts, et ne peut se défendre que par de sévères considérations politiques. Il appartiendrait à O’Connell d’arborer ce drapeau de sagesse et de conciliation, et de le tenir de sa main forte et haute, nonobstant les clameurs qui partiraient peut-être de son propre camp. Ce qui, à la seconde période de sa vie politique, fait l’honneur de cet homme éminent, ce qui lui assure une place éclatante au-dessus des renommées contemporaines, c’est qu’il a été tour à tour, et pour ainsi dire en même temps, homme de gouvernement et homme de faction, ne se servant de la puissance révolutionnaire que pour atteindre un but légitime, et puis, ce résultat obtenu, trouvant en lui-même assez de force pour contenir celle qu’il empruntait aux passions du dehors ; toujours maître de son instrument, comme le conducteur d’une machine l’est de la vapeur qu’il condense, toujours tendant aux mêmes fins, et sachant continuer dans les luttes régulières de Westminster les tentatives commencées au sein de réunions tumultueuses. L’homme politique qui soutient le ministère Melbourne contre les assauts réitérés de l’orangisme en Irlande et du torysme en Angleterre, ne sera pas moins grand devant la postérité que le redoutable agitateur soulevant, à l’élection de Clare, les tenanciers contre leurs seigneurs ; et, quoi qu’en puisse penser et dire le vulgaire, il y a une gloire aussi solide à recueillir dans ces nuits sans repos de la chambre des communes, dans ces combats de chaque jour où le cabinet whig triomphe à peine de quelques voix, que dans des processions enivrantes faites à la face du ciel, sous l’escorte d’un peuple tout entier. Le ministère whig n’a pas fait sans doute pour sa patrie tout ce que réclame O’Connell et tout ce qu’exige la justice, mais les intentions de ses membres sont bienveillantes et droites ; il a été presque toujours jusqu’aux limites qu’il ne pouvait franchir sans se briser, et sans faire tomber avec lui la dernière espérance d’un gouvernement libéral pour la Grande-Bretagne. N’est-il point noble et moral de lui tenir compte de ses efforts, n’est-il pas habile de demander à l’esprit de transaction ce que l’Irlande aurait peine à conquérir par la force, ce qu’elle n’arracherait, dans tous les cas, qu’au prix des plus grands sacrifices ? Que les whigs se maintiennent aux affaires sous l’influence croissante du nouveau parti radical, et les membres irlandais, restant les dispensateurs obligés de la majorité au sein des communes, seront en mesure de stipuler le prix de leur concours en concessions annuelles pour leur patrie. En maintenant le présent, ils garantissent donc l’avenir, ils écartent la seule chance, sinon fatale, du moins incertaine pour l’Irlande, celle d’une lutte à mort avec le torysme disposant de nouveau de toutes les forces de l’empire britannique, et les mettant au service de ses haines inextinguibles. Ce rôle de ministériel est plus terne que celui de tribun, mais il est à la fois plus honnête et plus sûr ; il ne laisse aux événemens que ce que la prudence ne peut leur ôter, et il suffira pour légitimer à l’avance, si jamais les circonstances l’exigent, le recours à des ressources dont on aura consciencieusement différé le dangereux emploi. Mais si cette marche est la plus politique, elle est aussi la plus difficile ; car, pour la suivre, il faut faire tête également et à ses adversaires et à ses amis : si les uns repoussent tout, les autres exigent tout à la fois, et le pénible courage de vos temporisations vous est imputé comme un pacte avec l’ennemi.

O’Connell a dû, plus que tout autre, subir ces injustices de l’opinion, et le parti démagogique dans les trois royaumes est heureux de les exploiter contre un homme qui accepte le titre d’agitateur, mais repousse celui de révolutionnaire. Lorsque la popularité est devenue une longue habitude, il faut, pour en répudier les douceurs, un courage qui dépasse, à bien dire, la mesure des forces humaines. Aussi ce courage a-t-il parfois manqué au libérateur de sa patrie, et depuis la fin de la session dernière surtout, c’est au bonheur de sa destinée plutôt qu’à la sagesse de ses conseils qu’il doit le maintien de sa souveraine influence en Irlande et de sa prépondérance au sein du parlement britannique. Pressé de répondre par une démarche éclatante aux mauvais vouloirs de la pairie, plus pressé encore de justifier aux yeux de ses concitoyens impatiens un système de concessions inutiles, inquiet peut-être de ce titre d’homme du pouvoir, où les gens nourris au sein des luttes politiques ont tant de peine à ne pas soupçonner une injure, le représentant de Dublin s’était avancé jusqu’au point de déclarer que, si la chambre des pairs refusait encore, à la session prochaine, sa sanction à toutes les mesures de justice réclamées pour l’Irlande, le rappel de l’union serait la conséquence immédiate de cette résistance. C’était là désormais l’idée qu’il prétendait devoir exploiter ; c’était vers ce but qu’il déclarait diriger tous ses efforts ; c’était pour le préparer qu’exhumant les formidables souvenirs de l’association catholique, il fondait, à la fin de 1838, la société Précurseur.

Se réduire gratuitement à une telle extrémité, était une démarche assurément imprudente. D’une part, il était évident que la pairie ne céderait pas à la fois sur toutes les questions ; de l’autre, il était manifeste qu’O’Connell comprenait l’impossibilité de rétablir la législature de Dublin, et qu’il ne désirait pas au fond de l’âme une mesure dont les résultats, de l’avis de tous les esprits sérieux, seraient au moins problématiques pour sa patrie.

Comment méconnaître que si le rappel de l’union n’avait pour effet que de replacer ce pays sur le pied où il était avant 1800, ce résultat n’était pas proportionné à la peine qu’il faudrait prendre pour l’atteindre ? L’association avec l’Angleterre avait été depuis cette époque pour la pauvre Irlande l’origine d’améliorations incontestées : sa population avait reçu de la Grande-Bretagne d’énormes secours en numéraire, son agriculture avait fait des progrès immenses, et les souffrances de la classe agricole ne tenaient en rien à l’influence actuelle de l’Angleterre ; son commerce et son industrie avaient trouvé sur le sol britannique des débouchés faciles et des ressources innombrables, avantages que ne compensait aucun sacrifice vraiment sérieux : et l’absentéisme était une plaie fort antérieure à l’union, mal incurable, car il tient à la constitution même de cette société, et le parlement irlandais avait en vain, dans le cours du dernier siècle, épuisé contre lui toutes les mesures pénales ou préventives[11]. A quel but conduira dès-lors l’établissement d’une législature séparée en Irlande ?

Que si, en provoquant au rappel du bill de Pitt, on prétendait séparer totalement ce pays de la Grande-Bretagne au point de le constituer en état indépendant, il n’est personne qui ne frémisse aux conséquences d’une telle tentative. Qu’on suppose même l’Angleterre vaincue et réduite à concéder aux Irlandais, ses voisins, ce qu’elle a si long-temps refusé à ses sujets séparés d’elle par l’Atlantique, et qu’on dise de quel prix se paierait une telle victoire ! Veut-on raisonner dans l’hypothèse la moins désastreuse pour l’Irlande ? Qu’on se demande quelle serait sa position si l’Angleterre se bornait à fermer ses ports aux produits de son agriculture, sa seule richesse, si le pavillon irlandais n’était plus admis dans les colonies britanniques, si elle était enfin contrainte d’entretenir avec ses seules ressources une armée, une marine, et tout ce que réclament la conquête de l’indépendance et le maintien de cette indépendance elle-même ?

Celui dont la vie s’associe d’une manière aussi étroite à la délivrance de sa patrie, ne songe pas à lui faire courir de telles chances, et l’homme qui exerce depuis dix ans une prépondérance chaque jour plus marquée sur les destinées de l’immense empire britannique, et par conséquent sur celles du monde, ne désire pas, on peut le croire, échanger la retentissante enceinte de Saint-Étienne pour une salle obscure de Dublin. Le rapport de l’union n’a donc jamais été pour O’Connell chose vraiment sérieuse. En le présentant, l’année dernière, comme mesure comminatoire, il courait risque ou de manquer à ses engagemens, ou de se laisser emporter en dehors de ses véritables projets, double danger auquel ne s’expose jamais un homme d’état. La fausseté de cette situation n’échappa pas à ses compatriotes. Malgré la juste irritation que leur faisaient éprouver les retards apportés par la pairie à l’adoption des mesures proposées parle cabinet, ils hésitaient visiblement à hasarder un tel enjeu pour des questions graves sans doute, mais secondaires auprès de celles qui avaient été naguère résolues. La première condition de succès pour une pensée populaire, c’est sa spontanéité, et celle qui servait de base à la formation de la société précurseur parut d’abord en manquer complètement.

Aujourd’hui les circonstances ont changé ; des faits nouveaux ont donné raison au grand agitateur, soit qu’il les prévît dès l’année dernière, ou qu’ils se soient rencontrés à point comme pour opérer le miracle d’une popularité maintenue sans interruption d’un bout à l’autre d’une vie humaine. La pairie ne se borne plus à refuser à l’Irlande le complément des lois destinées à faire disparaître les dernières traces de l’inégalité politique entre les deux parties du Royaume-Uni ; elle semble menacer les conquêtes déjà faites, elle attaque au moins l’Irlande dans ce qu’elle possède de plus précieux, l’administration paternelle qui la régit depuis l’avènement des whigs aux affaires. Une motion impertinente autant qu’absurde[12] voudrait insinuer qu’un mode de gouvernement équitable et national est moins favorable à la tranquillité publique qu’un pouvoir de secte et de faction, et que mieux valent, pour la dispensation de la justice locale, des tribunaux repoussés par la conscience des populations que des magistrats que celles-ci acceptent et qu’elles honorent. A voir les tories reprocher ses désordres à l’Irlande, on croit entendre un conducteur de nègres insulter ses esclaves, parce qu’ils ont le dos courbé et le visage sillonné sous les coups dont il les lacère. Le torysme a opéré de grandes choses en matière de gouvernement : il a donné à l’Angleterre une puissance, sinon une félicité inconnue jusqu’alors parmi les nations de la terre, mais il ne devrait jamais par pudeur contraindre l’Europe à tourner les yeux vers l’Irlande ; et lorsqu’il se croit redevenu assez fort pour briser un ministère faible, mais honnête, choisir un tel terrain pour lui livrer combat, c’est à la fois, de la part des impatiens du parti, une faute contre la politique et contre la morale : on ouvre ainsi devant ses adversaires le champ sans bornes des récriminations, et l’on arme d’avance contre soi la conscience de tous les peuples.

L’audace d’une telle agression a suffi pour rendre aux démarches d’O’Connell l’à-propos qui leur avait manqué d’abord, et à sa voix si connue les précurseurs se lèvent en foule sur le sol de l’Irlande menacée. La majorité conservée par le ministère Melbourne au sein des communes, et qu’une réélection générale l’exposerait seule à perdre, laisse espérer que rien d’irrémédiable ne sortira de ce conflit si témérairement soulevé, et que le cabinet pourra reprendre le cours des redressemens depuis long-temps commencés par lui[13]. Quelles que soient les chances de l’avenir, la position des membres irlandais au sein du parlement reste simple, s’ils continuent d’allier jusqu’au bout la modération au courage. En face d’un ministère whig, concours sincère et demande de concessions progressives ; en face d’un cabinet conservateur modéré, si un tel pouvoir parvient à supplanter l’administration actuelle, exigences plus vives pour prix d’une neutralité armée, avec menace en cas de refus de passer à l’état d’hostilité ; en face d’un torysme intolérant et sauvage, s’il reconquérait jamais son antique puissance, guerre immédiate, guerre implacable, par la parole et par les armes, par toutes les voies ouvertes aux nations, pour échapper à la servitude. De ces alternatives, la première est la plus heureuse, et la seconde la plus probable : puisse le ciel détourner l’autre dans le double intérêt de l’Angleterre et de l’Irlande !


LOUIS DE CARNE.

  1. Voyez la livraison du 1er février.
  2. Historical and critical review of the civil wars in Ireland from the reign of queen Elisabeth to the settlement of king Will. III.
  3. 1762.
  4. Wyse’s hist. of the cathol. association. — On lira avec fruit, sur les événemens dont nous ne présentons ici qu’une rapide analyse, une substantielle brochure intitulée Ireland and O’Connell, etc., Edinburgh, 1835.
  5. Voyez la Revue du 15 octobre 1838 : De l’Angleterre, 2e partie.
  6. Chambre des communes, 12 février 1833.
  7. Tous les bénéfices au-dessous de 200 liv. sterl. restent exempts de la taxe. De 200 à 500, la taxe est de 5 pour 100 ; de 500 à 700, 6 p. 100 ; de 700 à 800, 8 p. 100 ; de 800 à 1,000, 10 p, 100 ; de 1,000 à 1,200, 12 p. 100, et de 15 p. 100 au-dessus de cette somme. Des bases analogues, quoique plus favorables que pour les simples bénéfices, ont été adoptées pour la part contributive des évêques. Ceux-ci paient 5 p. 100 sur les revenus au-dessus de 4,000 liv. sterl. (100,000 fr.)
  8. Chambre des communes, 27 mai 1834.
  9. Au nombre des travaux importans provoqués par la discussion de cette grande affaire, on peut consulter, comme le manifeste du parti whig, une brochure publiée au retour de sir Robert Peel aux affaires en 1835 : On the national property and the prospects of the present administration and of their successors.
  10. M. Croly, prêlre catholique d’Ovens et Aglis.
  11. Swift’ Lettres, and Short wiew of the state of Ireland, 1727. — Voyez aussi les travaux d’Arthur Young, et Adam Smith, Richesse des nations, liv. V, ch. XI.
  12. Motion de lord Roden à la chambre des pairs, tendant à provoquer une enquête sur les crimes et délits commis en Irlande sous l’administration de lord Normanby.
  13. Ce travail était terminé avant la discussion du bill de la Jamaïque et la démission offerte par lord Melbourne et ses collègues. Nous le donnons sans aucun changement, parce que ses conclusions reposent tout entières sur la prévision d’un évènement dont la probabilité n’échappait en Angleterre à aucun esprit politique. L’auteur prend l’engagement de compléter ces études en caractérisant bientôt la crise ministérielle anglaise, et en envisageant ses conséquences en ce qui touche spécialement l’Irlande.