L’Irlande depuis la dernière famine

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L’Irlande depuis la dernière famine
Jules de Lasteyrie



L'IRLANDE


DEPUIS LA DERNIERE FAMINE.




Pendant les cinq années qui ont suivi l’année 1847, l’Irlande a dû lutter chaque jour contre les conséquences de la famine. Cette terre si habituée au malheur a été soumise à des épreuves de souffrance qui lui étaient inconnues. Il suffît de citer un chiffre pour en faire mesurer l’étendue. L’Irlande comptait, avant la dernière famine, de 8 à 9 millions d’habitans : elle n’en possédera bientôt plus que 6 ou 5 millions. Si tous ceux qui ont disparu ne sont pas morts de misère, de maladie et de faim, c’est que beaucoup se sont dérobés au péril en fuyant leur pays natal. Le fléau ne s’est pas borné à exercer ses ravages sur les choses qui seules paraissaient être de son empire : sa prolongation et son intensité ont agi sur les imaginations, modifié les mœurs, changé les idées du peuple. La situation sociale tout entière est devenue incertaine et précaire ; à chaque heure, elle se transforme. Il y a trois ans encore, la plupart des propriétaires ignoraient s’ils étaient riches ou ruinés, si l’héritage de leurs pères était une fortune ou devenait un fardeau. Tel qui possédait 50,000 acres n’avait pas le lendemain un seul acre au soleil. Ceux des pauvres qui n’étaient pas morts de faim, ou qui n’avaient pas émigré, ne savaient comment conserver les seuls biens qui appartiennent aux plus malheureux, la vie et la patrie. L’Irlande devait-elle produire désormais pour eux la subsistance ? Combien, lesquels seraient contraints de s’expatrier ? Cela dépendait du hasard de la prochaine récolte. C’est que les pommes de terre n’avaient pas uniquement ici l’importance d’une denrée alimentaire difficile à remplacer. Dans la condition économique de l’Irlande, aucune autre production aussi nutritive ne pouvait être cultivée par la masse de la population. Un changement de culture nécessitait une véritable révolution sociale, et c’est une grande révolution, celle qui détruit la culture à la main, force à mettre en herbages la terre de labour, divise la propriété, ne permet d’exploiter la terre qu’à la condition de posséder des capitaux et contraint le petit tenancier à se faire journalier !

Aujourd’hui cette révolution est en partie accomplie, la famine s’est chargée de la besogne que des théories violentes voulaient imposer à la législation. Quel que soit le sort de la récolte des pommes de terre, les plus mauvais jours de l’Irlande ne se renouvelleront pas. Après cinq années d’un malheur inouï, elle marche vers un état économique meilleur et plus stable. Les désastres ont été connus, le bien ne doit pas rester ignoré, et il nous paraît intéressant de rechercher comment s’est améliorée une situation qui paraissait désespérée. On ne peut avoir habité l’Irlande sans éprouver une vive sympathie pour ce pays, sans désirer faire connaître les causes réelles de ses souffrances et les espérances qu’il est permis de concevoir pour son avenir. Le spectacle de la misère irlandaise n’est pas d’ailleurs seulement de nature à émouvoir le cœur ; il ne montre pas seulement sous leur forme la plus douloureuse les effets du mal, il apprend à s’attacher à tout ce qui est vrai en économie publique, en politique, en morale et en religion.

On nous permettra cependant d’exprimer très-peu d’opinions théoriques. Dans l’état transitoire de l’Irlande, les systèmes courraient grand risque d’être démentis par les faits. Sur toutes les questions de l’ordre moral et de l’ordre matériel plane aujourd’hui en Irlande la question des subsistances. La révolution agricole qui transforme la situation sociale modifie en même temps les conditions morales du pays ; la solution de nombreux problèmes économiques, politiques et religieux est subordonnée à la disparition ou à la durée de la cause même qui a produit la famine et a amené la dépopulation. Si les passions s’agitent toujours, ce n’est pas à elles seules qu’il appartiendra de décider des événemens : la sagesse comme la folie demeurent frappées d’impuissance en face des cruels caprices de la nature.

Aussi c’est la famine, ce sont des souffrances cruelles qui ont ouvert en Irlande la voie des améliorations pour les générations futures. En présence d’infortunes poignantes frappant du même coup toutes les classes de la société, on ne saurait de sang-froid supputer les avantages économiques qui résultent de la mort des uns, de l’expatriation des autres, de la ruine de beaucoup. À cette heure sans doute, le champ de la famine est circonscrit, cette question de vie ou de mort que doit décider la maladie ou la santé d’une racine ne s’applique plus à la généralité : beaucoup de propriétaires et de tenanciers sont définitivement sauvés ; mais le sort de tous n’est pas fixé encore, et s’il répugne à l’humanité de faire la théorie des faits inévitables, d’autres motifs commandent également de ne peindre qu’avec le langage de la modération un état de choses qui offre malheureusement trop de prise aux déclamations passionnées.

De grands crimes ont certainement été commis en Irlande, et une cruelle responsabilité pèse sur les auteurs de ces crimes. Ce n’est pas seulement l’oppression d’une génération qu’on doit leur reprocher : ils ont organisé la misère et la famine pour les générations suivantes ; mais les coupables n’existent plus, et les enfans s’efforcent de réparer ce qu’ont fait leurs pères. Aucun gouvernement ne s’est imposé pour son propre pays des sacrifices aussi considérables que ceux de l’Angleterre en Irlande depuis dix ans. Aucune révolution démocratique n’a décrété en faveur des pauvres plus que n’a donné dernièrement la propriété irlandaise. Est-ce le moment de s’appesantir sur les anciens griefs et de signaler avec amertume ceux qui restent à redresser ? Laissons de côté les colères historiques les plus légitimes : elles doivent se taire devant deux sentimens, la pitié pour ceux qui souffrent, le respect pour ceux qui s’efforcent de les soulager.

Nous autres Français, nous sommes particulièrement tenus d’admirer la fermeté d’âme déployée par tous au milieu de cette horrible crise. Quelques faits suffiront pour faire juger l’étendue des dangers contre lesquels l’Irlande a eu à lutter depuis 1847. Plus de la moitié de la population totale de l’île, c’est-à-dire la population entière de certaines provinces, a dû être employée dans les ateliers nationaux. Deux millions d’hommes poussés par la famine ont quitté pour toujours leur patrie. Dans ce pays, quiconque n’est pas propriétaire est tenant, expression qui s’applique à tout locataire d’une maison, d’une ferme ou d’une parcelle de terre. Les idées socialistes durent donc prendre en Irlande une forme spéciale, et les tenanciers, s’étant persuadé qu’ils resteraient maîtres de la terre placée entre leurs mains après la dépossession des propriétaires, se vendaient entre eux au milieu même de la famine, à des prix considérables, des baux onéreux. — Quel était pendant ce temps d’angoisse le chiffre de l’armée anglaise en Irlande ? Il ne montait pas au tiers de l’armée ; française en France relativement au nombre des habitans des deux pays. Cette société ruinée, affamée, exposée à tous les périls du pillage, de l’assassinat et de l’insurrection, n’a pas été un seul instant effrayée. Elle s’est confiée dans sa propre énergie et dans la Providence. Après s’être imposé les plus durs sacrifices, après avoir donné volontairement ce que la violence n’aurait pu arracher, aujourd’hui elle se retrouve libre, active, mieux assise qu’avant la tempête, et travaille à réparer ses pertes à l’aide de l’expérience du passé. Tant de malheur et tant de courage commanderaient l’indulgence, s’il était jamais permis de se poser en juge sévère de ceux qui donnent de tels exemples de constance, de fermeté et de générosité pratique.


I

Pour donner une idée même superficielle de l’état actuel de l’Irlande, il est nécessaire de rappeler en quelques mots les causes historiques de la misère irlandaise. Sur ce point comme sur beaucoup d’antres, le livre de M. Gustave de Beaumont permet d’épargner les développemens. Cet ouvrage éclaire encore aujourd’hui le procès permanent de l’Irlande. Si des événemens nouveaux sont survenus, si la conduite du gouvernement anglais et de l’aristocratie irlandaise, d’indifférente et d’oppressive, est devenue active et généreuse, les conséquences des crimes séculaires n’en subsistent pas moins. Après les guerres mi-partie nationales, mi-partie civiles qui, pendant des siècles, ont ravagé l’Irlande, les guerres religieuses lui portèrent un coup plus fatal encore. La masse presque entière de la propriété fut confisquée, et le vainqueur, non content d’avoir dépouillé le vaincu, s’efforça de le maintenir indéfiniment dans un état d’abaissement social. Une série de mesures barbares et iniques, appelées les lois pénales, s’opposèrent à ce que les catholiques irlandais pussent acquérir la richesse et l’instruction. Toutes les plaies sociales de l’Irlande datent des lois pénales. La misère irlandaise est fille de l’oppression. La famine de ces dernières années a donné au milieu du XIXe siècle le spectacle d’une famine du moyen-âge. Cette fièvre contagieuse qui a succédé à la famine, et qui a été plus meurtrière qu’elle, c’est une épidémie du moyen-âge. Ce qui blesse nos cœurs, ce qui afflige nos yeux, c’est le spectacle d’une situation qui était celle de toute l’Europe il y a quelques siècles. Ici la transition a été plus brusque ; la marche de la civilisation, si longtemps retardée, a été précipitée ensuite d’une manière artificielle, et surtout il y a eu des témoins, enfans d’une civilisation meilleure, pour dénoncer le crime. Au jour de la justice tardive, l’Irlande s’est trouvée dans une situation économique analogue à celle d’une colonie d’esclaves émancipés, c’est-à-dire avec des propriétaires ruinés, avec un peuple dépourvu d’industrie et de capitaux, sans classe moyenne qui eût pu accumuler des richesses et fût capable de les employer dans l’intérêt social.

Au fond de toutes les questions économiques et agricoles que soulève l’état de l’Irlande, on retrouve toujours comme raison dominante le manque de capitaux. Les lois pénales, qui s’appliquaient aux 8/10èmes de la population, c’est-à-dire à la population entière de la plus grande partie de l’Irlande (car la portion protestante de l’Ulster forme un tout à part), ces lois pénales se sont opposées directement à la formation du capital irlandais, et en provoquant un état de malaise moral qui dure encore, elles ont empêché l’introduction du capital anglais. En Irlande, il n’y a guère que des terres nues et des bras sans outils. Le produit de chaque récolte ne sert pas à féconder la récolte suivante. Aucune réserve n’est accumulée, aucune dépense productive ne peut être effectuée. Le propriétaire, riche en apparence, n’est pas le maître de son revenu, qui passe entre les mains des créanciers hypothécaires. Les fermiers n’ont ni avance ni industrie. Cet argent, accumulé de génération en génération, qui rend les fils moins misérables que ne l’ont été les pères, qui fait vivre une population considérable là où languissaient des hordes clair-semées, qui assure une production plus grande pour la même somme de travail, le capital fait défaut, en même temps, lorsqu’une denrée nouvelle, susceptible par le travail à la main de fournir une plus grande quantité de nourriture sur la même étendue de terrain, a été introduite, la population pauvre de l’Irlande a doublé en quarante ans. Tandis que le misérable augmentait sa famille, le propriétaire multipliait ses dettes, se fiant sur l’accroissement temporaire des revenus que créait une situation anormale. Toutes les difficultés sociales, toutes les absurdités agricoles, tous les vices dans la position réciproque du propriétaire et du tenancier, les cruautés et les vengeances, se sont multipliés avec l’accroissement général de la population, accompagné d’une diminution graduelle dans la richesse réelle ; puis, quand est venu le jour où la récolte des pommes de terre a manqué, trois millions d’Irlandais ont péri ou ont été obligés de s’expatrier ! Que ceux qui accusent l’invention des machines et les progrès de l’industrie moderne d’avoir amené le paupérisme veuillent bien prendre la peine de visiter le Connaught ; ils apprendront à estimer l’industrie et la civilisation. Que ceux qui appellent le capital du riche le tyran du pauvre se rendent dans le Connemara ; ils verront une misère sans égale produit de la loi agraire, car on ne peut appeler autrement un état de choses où le terrain est divisé par acre et par demi-acre, et où le tenancier ne paie pas le propriétaire. Qu’on n’attribue pas non plus à la différence de races et de religions la supériorité des environs de Belfast sur le reste de l’Irlande : si la partie protestante de l’Irlande est riche et la partie catholique misérable, c’est que les lois pénales n’ont que partiellement agi dans l’Ulster, c’est que la législation n’a pas été la même pour tous les habitans de cette terre. Ceux qui ont joui de leur liberté naturelle sont actifs et intelligens ; ceux que pendant des siècles on a cherché à dégrader et à abaisser sont restés pauvres et ignorans.

Ce qui rend très-difficile l’appréciation des affaires d’Irlande, c’est que, par suite de l’accroissement successif de la population et de plusieurs années de famine, les effets de l’oppression se font surtout sentir depuis l’époque même où l’oppression a disparu, c’est qu’ils ont atteint leur maximum dans les temps d’une réparation généreuse. Aussi, il faut le dire, John Bull et les Wild Irish ne se ménagent pas les invectives réciproques ; ils répètent les déclamations du passé quand les faits ont changé de face, et beaucoup de gens doux et pacifiques prennent encore des attitudes, les uns de tyran, les autres de rebelle. Cette tyrannie et cette rébellion ne sont plus maintenant que de vieilles formes oratoires ; pour le démontrer, il suffit d’énumérer les principales mesures adoptées par le gouvernement anglais depuis le grand acte de l’émancipation des catholiques en 1829.

En Irlande, les choses matérielles et morales se tiennent de si près, qu’il convient de placer en première ligne, parmi les mesures salutaires, l’abolition de la taxe pour la réparation des églises protestantes et la commutation des dîmes en un prélèvement fait sur le propriétaire. Aujourd’hui c’est le propriétaire, en général protestant, qui paie directement pour le culte protestant, tandis qu’autrefois c’était le tenancier catholique qui remettait la dîme de ses propres mains dans celles du ministre anglican. Cette concession toute morale était devenue nécessaire à cause des troubles soulevés par la perception de la dîme, car peu importe, au point de vue économique, que l’impôt soit payé par le propriétaire ou par le fermier. Après ce premier pas dans une voie de ménagemens pour les justes susceptibilités des catholiques, le gouvernement anglais, pressé par l’esprit de liberté qui régnait alors dans le monde, obtint du parlement d’autres témoignages d’une tolérance active. On sait qu’une subvention fixe a été accordée au grand séminaire catholique de Maynooth. Quatre grands collèges laïques ont été subventionnés par l’état, et le système nouveau des écoles nationales pour l’instruction primaire a acquis un immense développement. Cinq cent cinquante enfans reçoivent dans ces écoles une instruction plus élevée que celle d’aucun autre pays. Sous le patronage de l’état, catholiques et protestans sont admis dans les mêmes lieux, sous les mêmes maîtres, sur un pied d’égalité parfaite. Plusieurs bills ont déjà passé, et d’autres sont discutés en ce moment pour régler, dans un autre ordre d’intérêts, la question si difficile des droits du propriétaire et du tenancier. Malheureusement, en pareille matière, la législation ne peut rien sans les mœurs et contrairement à l’état social ; plusieurs grosses injustices ont déjà néanmoins disparu de la loi, et si l’importance du tenant right bill est circonscrite dans le présent, elle est grande pour l’avenir.

Les sacrifices faits par l’Angleterre au milieu de la famine de l’Irlande ont été immenses. En estimant à 200 millions de francs les secours publics et les charités privées, on n’est pas au-dessus de la réalité. Toutes les formes ont été essayées pour arriver au soulagement de la misère. Une partie des fonds du gouvernement a été distribuée en purs dons, sans conditions. Ce mode de distribution n’a pas été le seul, et on a plusieurs fois changé de système. C’est ainsi qu’à une autre époque de la crise on a accordé une subvention égale au montant des sommes votées pour le soulagement de la misère par chaque grand jury de comté. Enfin, à une autre époque encore, le gouvernement avança à chaque comté de l’Irlande les sommes votées par lui, remboursables par annuités en quarante ans. Depuis cette avance, il a été créé une caisse permanente de subventions et de prêts pour stimuler le travail : de subventions, lorsque les travaux de dessèchement conduisent à l’amélioration des voies navigables anciennes ou à la construction de voies navigables nouvelles ; — de prêts, lorsque les travaux n’ont pour résultat que l’amélioration des propriétés privées. Presque partout en Irlande, les fermes ne sont ni entretenues, ni bâties par le propriétaire. Le plus souvent la demeure du tenancier n’est qu’une misérable hutte appelée cabine comme celle de l’oncle Tom. Un autre fonds spécial a été consacré, non pas à développer le crédit foncier et la dette hypothécaire (on verra comment le gouvernement anglais traite les terres hypothéquées), mais à favoriser certaines améliorations agricoles définies qu’empêchait d’effectuer le manque de capitaux. Les conditions du prêt sont 6 pour 100, intérêt et amortissement compris, et en vingt ans l’emprunteur est libéré.

La grande innovation en faveur de laquelle et contre laquelle il y a le plus à dire, c’est l’établissement d’un vaste système de charité publique. Les poor laws ont commencé à agir en Irlande en 1839. En 1846, la dépense était de plus de 10 millions ; en 1847, de plus de 20 millions ; en 1848, de près de 46 millions ; en 1849, d’environ 54 millions ; depuis, elle a diminué. Ce n’est pas tout, on a fondé trois sortes d’hôpitaux publics soutenus par des prélèvemens de sources différentes, et dans chaque circonscription limitée on a institué des dispensaires avec le traitement et les remèdes gratuits.

Enfin, au moment même où les revenus diminuaient par suite de la famine et de l’émigration, alors que la taxe des pauvres écrasait les propriétaires et les mettait hors d’état de payer les intérêts des créances hypothécaires anciennes, tout à coup les difficultés légales qui s’opposaient à l’expropriation de toute espèce de propriété ont été supprimées, et c’est dans une situation exceptionnelle accablante pour le propriétaire que s’est opérée une liquidation forcée dont les conséquences ont été d’amener des propriétaires nouveaux là où existaient des propriétaires obérés et de morceler les grands domaines. La cour des encumbered estates (propriétés grevées d’hypothèques) a été instituée pour juger sommairement dans tous les cas où l’intérêt de la dette dépasse le revenu réel. Elle procède immédiatement à la vente et délivre ce qu’on appelle des titres parlementaires de propriété, c’est-à-dire des titres désormais inattaquables, qui facilitent les mutations. Près d’un cinquième de la propriété irlandaise est aujourd’hui à la disposition de la cour des encumbered estates.

Telles sont les principales mesures prises par L’Angleterre pour diminuer une responsabilité que la dernière famine rendait accablante ; mais à côté de ces questions tout irlandaises, il en est d’autres plus générales qui influent également sur la situation économique de l’Irlande. De ce nombre sont le free trade, l’income tax appliquée à l’Irlande, et la distribution relative des impôts entre les deux grandes îles britanniques.

Comme tous les malheureux, les Irlandais ont l’habitude de se plaindre ; ils se plaignent généralement à raison et quelquefois à tort. En ce qui touche l’agriculture anglaise, les effets de la suppression des droits sur les céréales ont été longtemps controversés, mais il n’est pas possible de considérer le free trade comme préjudiciable à l’Irlande. Si bas que puisse tomber le prix du grain dans ce pays, il sera encore trop élevé relativement à celui de la main-d’œuvre et aux ressources du pauvre, tandis que le haut prix des bestiaux, des laines, du beurre, favorise extrêmement le fermier et le propriétaire, en augmentant dans une proportion considérable la consommation de la viande en Angleterre, le free trade accroît les bénéfices de la branche d’industrie agricole la plus importante de l’Irlande, créée par la nature pays de pâturages et destinée de plus en plus à le redevenir.

Il serait injuste d’isoler la question de l’income tax appliquée à l’Irlande d’un autre fait financier. L’établissement de cet impôt, insupportable sans doute à cause du mode de perception, mais insupportable en Angleterre comme en Irlande, a été compensé pour cette dernière par la remise des intérêts et du capital de la dette contractée envers Le trésor public pendant la famine et appelée les Consolidated annuities. Plus la localité était pauvre, plus la charge des consolidated annuities était élevée. Presque nulle dans l’Ulster, elle devenait accablante dans le Connaught. En outre elle était payée moitié par le propriétaire, moitié par le fermier ; le propriétaire était responsable pour une charge proportionnelle à la totalité du revenu de sa terre, quelles que fussent les dettes hypothécaires, et le tenancier d’un bail de 125 fr. devait payer sa quote-part. Avec l’income tax, tous les tenanciers dont le bail ne monte pas à 5,000 fr. sont exceptés, et l’intérêt de la dette hypothécaire est défalqué du revenu imposable. Aussi cette innovation a-t-elle plus agité le parlement que l’Irlande ; en réalité, cela n’a été que la substitution d’un impôt de quotité là où existait le système de la répartition pour le paiement d’une dette de valeur égale, et une charge plus considérable imposée aux riches afin de dégrever les pauvres. Toutefois il eût été de meilleure politique de se montrer généreux plutôt qu’équitable à la suite des ravages de la famine et de remettre les Consolidated annuities sans exiger de compensation. Si un ministre aussi libéral et aussi éclairé que M. Gladstone n’a pas agi ainsi, c’est que l’extension de l’income tax à l’Irlande a été la séduction offerte à l’Angleterre pour obtenir la prolongation générale de l’impôt pendant sept ans.

La répartition de l’impôt entre les deux îles est pour les Irlandais un thème d’incessantes récriminations. Les patriotes irlandais, considérant que les intérêts politiques et coloniaux de la Grande-Bretagne doivent être indifférens à l’Irlande, prétendent que les dépenses coloniales et maritimes, les arrérages de la plus grande partie de la dette, doivent être payés exclusivement par l’Angleterre. Posée dans ces termes, la discussion financière devient une querelle de nationalité. Rien cependant n’est plus simple en soi que la question de la distribution de l’impôt entre les deux îles. En Angleterre et en Irlande, presque tous les impôts destinés à subvenir aux dépenses de l’état sont des impôts indirects, et en matière de taxe indirecte il est certain qu’on paie en proportion de la consommation. Ces taxes peuvent peser inégalement sur différentes classes dans un même pays ; elles ne peuvent pas être réparties inégalement entre deux pays. Il y a plus, l’Irlande est exemptée de plusieurs des taxes indirectes qui se paient en Angleterre ; mais d’un autre côté elle a à subvenir aux frais de deux cultes différens, elle paie l’un volontairement, et l’autre contrainte par la loi. Le somptueux établissement du clergé anglican est un luxe que se donne l’Angleterre protestante aux dépens de l’Irlande catholique. On peut dire encore que si, par sa nature, la taxe des pauvres est une taxe essentiellement locale, des situations par trop chargées devraient cependant appeler le secours de la communauté tout entière, et puisqu’une portion des frais généraux d’établissement pour les poor houses est supportée en Angleterre par l’état, il serait juste que le même secours et quelques autres soulagemens fussent accordés à l’Irlande, comme l’a parfaitement démontré M. Scully dans une des dernières séances du parlement. En somme, l’Irlande, sous le rapport financier, n’est pas traitée cruellement par l’Angleterre, mais elle a grand’peine à supporter l’égalité ; elle a besoin, pour pouvoir se relever, d’être ménagée.

Sans doute, des critiques peuvent être adressées au principe et à l’exécution de plusieurs des mesures qui viennent d’être signalées. Les allocations du gouvernement anglais pendant la famine ont été généralement mal dépensées, Ce n’est pas seulement en France que les ateliers nationaux donnent un travail improductif. Les prêts faits pour provoquer les améliorations agricoles ont au contraire eu des résultats excellens, mais les secours partiels d’un gouvernement ne modifient pas une situation économique tout entière. Il y a beaucoup à dire en principe contre la loi des pauvres ; après l’avoir vue fonctionner en Irlande, je n’en souhaite pas l’application en faveur des classes souffrantes de mon pays. Elle aurait eu, sans l’émigration, des conséquences atroces pour les pauvres, et d’un autre côté, dans certains districts, elle a été une spoliation véritable à la propriété. Néanmoins, prises dans leur ensemble, les mesures adoptées par le gouvernement anglais ont un caractère de bienveillance qu’il serait injuste de méconnaître. Pourquoi paraissent-elles à la fois insuffisantes et excessives ?

Les deux plus importantes de ces mesures, les poor laws et la cour des encumbered estates, ne s’appliquent qu’aux situations extrêmes et perdues. Celle-ci dégage la terre en ruinant le propriétaire, celle-là empêche le pauvre de mourir de faim à la condition qu’il ira en prison. Toutes deux étaient inévitables, elles étaient les conséquences nécessaires d’une situation fatale ; mais le principe du mal n’est pas atteint. Comme dirait un médecin, on n’a traité que les symptômes. La cause pour laquelle l’Irlande a été jetée en arrière de plusieurs siècles, comme état économique, n’est pas suffisamment modifiée. Les motifs qui font que la propriété se vend à un prix si inférieur dans une des îles britanniques, que l’intérêt hypothécaire y est accablant, que le capital manque pour produire le travail, — qui ferait la richesse des uns et assurerait la vie des autres, — ces motifs subsistent encore ou ne sont que faiblement atténués. Dieu me garde de blâmer aucune des mesures de charité publique adoptées en Irlande ! Le peuple mourait non pas seulement de misère, mais de faim : il fallait à tout prix venir à son secours. Seulement ce serait une grande erreur de juger des avantages de la loi des pauvres par les charges qu’elle impose à la propriété, et de croire qu’elle enrichit les uns parce qu’elle ruine, les autres. Elle ne donne aucun moyen à l’homme abattu de se relever ; elle absorbe tous les revenus de la propriété, elle diminue la somme des salaires consacrés au travail productif, elle rend toutes les améliorations impossibles, elle appauvrit la généralité et n’a de contrepoison que l’expatriation. De plus, en Irlande la loi des pauvres place le propriétaire vis-à-vis du tenancier dans des conditions de dureté particulière dont j’aurai à examiner les effets.

C’est un préjugé très commun que la terre ne paie rien ou presque rien en Irlande, parce qu’aucun impôt de l’état ne pèse sur elle. La terre paie en Irlande beaucoup plus qu’en Angleterre, plus même qu’en France, et, ce qui surtout est grave, elle paie d’une manière inégale et incertaine. Le county cess et le vestry cess (impôts de comté et de paroisse) doivent pourvoir à ces dépenses, nécessaires dans tous les pays civilisés, auxquelles subviennent en France les centimes départementaux et communaux, avec cette différence que, la commune ayant très peu d’importance en Irlande, ce qui est dépense communale en France est ici dépense de comté, — avec cette aggravation aussi, que, dans l’organisation administrative anglaise, un grand nombre de dépenses sont localisées, et qu’en Irlande l’entretien des routes et une grande partie des frais de la police armée tombent à la charge du comté. Depuis la publication du livre de M. de Beaumont, le montant des county cess a doublé ; il atteint aujourd’hui un chiffre qui est le huitième de la valeur imposable du pays. Ce n’est pas tout. Parmi les dépenses localisées se trouve l’entretien de l’église anglicane en Irlande, qui donne lieu à un impôt spécial créé en remplacement de la dîme. Les church rates ont été supprimés, et les églises du culte établi sont entretenues au moyen de prélèvemens faits sur les traitemens des hauts dignitaires. Le système de perception des dîmes a été amélioré, et on a diminué le montant de la rente fixe qui l’a remplacé lorsque l’assiette de cette taxe fut modifiée. Malgré ces améliorations, le fardeau financier du tilhe rent charge [1] est encore bien lourd, sans parler des griefs moraux que cet impôt soulève. En additionnant le revenu de la dîme et celui des biens dont jouit le clergé établi, on arrive à un résultat étrange que peut seul expliquer le petit nombre de personnes professant le culte anglican en Irlande. Relativement au nombre des fidèles, sur le pied où est payé le culte anglican dans ce pays, les frais du culte catholique monteraient en France à près de 500 millions. Encore ce culte si bien rétribué n’est-il pas celui de la majorité de la population. Celle-ci doit subvenir par des dons volontaires à l’entretien du clergé catholique. C’est une charge nouvelle qui retombe sur la terre et dont il est difficile d’évaluer le montant. Non-seulement la dépense du culte n’est pas en Irlande supportée par l’état, mais l’Irlandais paie deux fois : il paie pour soutenir les ministres de la religion qu’il professe ; il paie surtout pour maintenir un culte qui lui est au moins indifférent.

La taxe des pauvres et toutes les autres taxes de charité publique qui se perçoivent en même temps que le poor rate, et ne sont pas confondues avec le county cess, s’élevaient, comme on l’a déjà vu, à plus de 54 millions de francs en 1849. Le montant varie chaque année et suivant chaque localité. Je prends l’année 1849 comme exemple, tout en faisant remarquer qu’elle a été particulièrement chargée, et que la taxe des pauvres a beaucoup diminué depuis. D’après l’évaluation cadastrale opérée en 1841 sous le contrôle des commissaires de la loi des pauvres, le produit net de la propriété immobilière en Irlande montait à 13,187,421 livres sterling. En 1849, la charge du poor rate a été de 2,177,651 livres sterling, c’est-à-dire à peu près le sixième du revenu présumé. Encore la réduction de la dépense ne peut-elle être proportionnelle à l’amélioration future de la condition du peuple. Un tiers de la taxe est dévoré par les frais généraux et permanens des poor houses ; c’est la condition nécessaire du système. L’évaluation en chiffres français des frais de l’administration pour le soulagement des pauvres fera mieux ressortir l’énormité de l’abus : cette administration coûte en Irlande 17 millions avant qu’un seul malheureux ait été secouru ; mais les moyennes ici donnent une idée très insuffisante des cas particuliers. Quand on parle de l’Irlande comme d’un tout, on se sert d’une expression fausse : la situation du nord ne ressemble à aucun degré à celle de l’ouest. L’effet de la taxe des pauvres a donc dû être très différent en Ulster et en Connaught, très différent aussi pour chaque localité dans chacune des provinces, car les frais généraux du poor house se prélèvent par union [2], et les frais d’entretien des pauvres sont répartis entre les districts électoraux relativement au nombre des habitans de chacun de ces districts qui ont été secourus. Je prends quatre exemples, deux dans l’Ulster et deux dans le Connaught.


liv. sterl.
Londonderry (dans l’Ulster) Evaluation du revenu 111,959
« Poor rate en 1849 7,199
Lislburn Evaluation du revenu 136,397
« Poor rate en 1849 4,294

On ne peut considérer dans les lieux qui viennent d’être cités la taxe des pauvres comme un fardeau accablant ; mais cette taxe n’est pas un cess ou impôt fixe, c’est un rate, en d’autres termes une contribution qui s’accroît indéfiniment en proportion des besoins, comme une assurance mutuelle. Voyez ce qui se passe dans le Connaught :


liv. sterl.
Westport Evaluation du revenu 38,876
« Poor rate en 1849 32,113
Clifden Evaluation du revenu 22,426
« Poor rate en 1849 22,526

Comme on dit dans le langage irlandais, on paie dans l’union de Clifden 21 shillings sur 20. Je me trompe, on paie beaucoup plus. Il y a encore à solder le county ceas et le tithe rent charge. Avant le budget de M. Gladstone, on avait aussi à payer les consolidated annuities. Je ne sais pas précisément à combien elles montaient à Clifden : mais dans une union voisine la dette contractée envers le gouvernement, pour secourir les affamés pendant la famine, s’élevait au quadruple, du produit annuel de la propriété et faisait peser sur elle pendant quarante ans une charge de 2 shillings par livre. Aussi 300,000 acres d’un seul tenant, appartenant à l’union de Clifden, ont-ils été vendus presque simultanément à la cour des encumbered estates, et l’ancien propriétaire de l’admirable château de Clifden est aujourd’hui ministre de la paroisse. Il existait dans ce pays sauvage du Connemara une propriété célèbre par son étendue. Ce qu’on appelait la loge du portier de Ballynahinch était à 21 milles irlandais du château, c’est-à-dire à 9 ou 10 lieues françaises. Il y a deux générations à peine, le landlord de Ballynahinch disait avec orgueil : « Un rescrit du roi ne vaut pas un denier au milieu de mes lacs et de mes bruyères. » Voici quel a été le sort du dernier propriétaire de ce domaine extraordinaire. J’ai entendu raconter son histoire sur les lieux ; la trouvant répétée avec simplicité dans un livre de jurisprudence écrit en faveur des procédés de la cour des encumbered estates, je me borne à traduire.


« Feu Thomas Baraewell Martin, qui mourut de la fièvre prise pendant qu’il remplirait ses devoirs de gardien de la loi des pauvres, et il était vraiment un gardien des pauvres, ne laissa qu’une fille, la dernière descendante d’une des familles normandes établies le plus anciennement en Irlande. Cette dame contracta une dette personnelle dans le temps de la famine, afin d’acheter des vivres qui pussent nourrir ses tenanciers affamés. Lorsque le paiement fut exigé, avec l’humanité caractéristique de sa famille, elle ne voulut pas trop presser dans leur détresse ceux qui dépendaient d’elle, et on saisit, par exécution du shériff, le château et le domaine de Ballynahinch. Ce coup précipita sa ruine. L’héritière des Martin fut contrainte à fuir, avec son mari, sa maison démantelée, et elle aussi dut s’expatrier et chercher un refuse de l’autre côté de l’Atlantique. Elle mourut avant d’avoir atteint la terre étrangère. Elle mourut sans enfant et sans patrie, méritant ainsi, en terminant les destinées d’une race illustre, cette devise mélancolique et triomphante que Richard Cœur de Lion avait conférée à son grand ancêtre sir Olivier Martin, lorsqu’il combattu à ses côtés dans la terre-sainte et partagea ensuite sa captivité : Sic itur ad astra. »


De si grands sacrifices ont-ils ramené l’abondance dans ces contrées désolées ? D’autres sacrifices faits postérieurement, et dont la forme soulève des questions morales des plus controversables, ont-ils du moins relevé la misère du Connemara jusqu’au niveau ordinaire de la misère irlandaise ? Nullement. Encore aujourd’hui ce pays porte partout les stigmates de la famine : mais, je l’avoue, le Connemara est une exception dans le Connaught, comme le Connaught est une exception en Irlande. Pour montrer jusqu’où pouvait aller la loi des pauvres, j’ai pris les cas les plus extrêmes. Les unions qui avoisinent celles de Clifden et de Westport se rapprochent davantage de la moyenne, non pas de l’Irlande, mais du Connaught.


livr. sterl.
A Balinrobe, l’évaluation du revenu est de 85,217
Le poor rate a été en 1849 de 39,844
A Castlebar, l’évaluation du revenu est de 50,000
Le poor rate a été en 1810 de 32,000

Or, si l’on considère que, d’un côté, dans les parties les plus malheureuses de l’Irlande, le revenu a diminué depuis l’évaluation cadastrale, que, d’un autre côté, là plus qu’ailleurs les propriétés sont grevées d’hypothèques, on se trouve, pour une portion du Connaught, en présence de cette situation économique également fatale au propriétaire et au tenancier : tous les bénéfices de la propriété qui ne sont pas consacrés au paiement des créanciers hypothécaires sont absorbés par l’entretien des poor houses ! Tant que durera un pareil état de choses, toute amélioration est impossible dans la condition du propriétaire et dans celle du pauvre, tout progrès social est arrêté. L’expropriation des uns, l’expatriation des autres, sont les seules solutions d’une question ainsi posée. Il semble qu’il ne s’agisse plus de créatures humaines, mais de choses inanimées, et que la mort seule puisse engendrer la vie. La première fois que je vins en Irlande, sur le chemin de fer de Kingstown à Dublin, que l’on prend en descendant du paquebot d’Holyhead, un voyageur me demanda si j’avais jamais vu l’Irlande, et il ajouta : « C’est un pays bien malheureux, qui sera bien riche quand tous les anciens propriétaires seront dépossédés, et quand tous les anciens habitans auront disparu. » En visitant plus tard le Connaught, je me rappelai cet odieux propos. Pendant quelques années, on frémit de le dire, les faits ont été en harmonie avec les vœux les plus sacrilèges. Les cœurs humains étaient prêts à désespérer. Heureusement une logique infernale ne gouverne pas le monde, et il arrive un moment où le mal combat lui-même le mal.

À côté des mesures prises par le gouvernement pour combattre la famine se place un fait considérable qui les a merveilleusement secondées, et qui les domine en quelque sorte. L’émigration d’un grand nombre d’Irlandais, cette émigration provoquée par l’excès de la misère et du désespoir, a amélioré la condition de ceux qui restent dans leur pays. La Providence, en donnant une bonne récolte l’année dernière, en permettant d’espérer une récolte encore plus abondante cette année, a relevé l’Irlande des profondeurs de la détresse où elle était tombée. Ceux qui ont pu résister à la tempête ouvrent leur voile avec confiance aux brises de l’avenir. Mais ici s’élèvent des doutes nouveaux : jusqu’où ira l’émigration ? quels seront les effets économiques de la dépopulation ?

Tout le monde a entendu parler de la folie avec laquelle les paysans irlandais faisaient surenchérir la location des terres. Quiconque ne pouvait réussir à devenir tenancier se croyait un homme mort. Les passions agraires ont couvert cette terre de crimes sanglans ; mais la famine a brisé tous les anciens instincts. Les sentimens se sont transformés. Depuis la maladie des pommes de terre, l’Irlandais est dégagé de son amour pour le sol. Il a peur de ne pouvoir vivre dans son pays ; il songe à faire fortune et espère trouver le bonheur sur une autre terre. Les national schools ont grandement élargi ses idées ; les nouvelles qui arrivent de l’autre côté de l’eau portent les imaginations au-delà des mers. Est-ce une preuve de progrès et d’initiation à la vie civilisée ? Le vol tient actuellement dans les statistiques judiciaires la place que le meurtre occupait autrefois. Comment des populations si pauvres, auxquelles manque la subsistance journalière, trouvent-elles à se procurer les sommes nécessaires pour l’expatriation ? Au commencement, un grand nombre de propriétaires ont payé le passage des tenanciers, qui ruinaient la terre quand on la leur laissait cultiver, et qui, dans le cas contraire, menaçaient de représailles sanglantes. Les gardiens de la loi des pauvres ont été autorisés à accorder des passages gratuits aux plus malheureux. Chacun, à l’exception du clergé catholique, poussa à l’émigration. Chose singulière, ces émigrans semblent perdre l’ardeur de la foi religieuse en même temps que le sentiment national. Ils songent moins à l’éternité dès qu’ils aspirent au bien-être sur cette terre. Cependant l’expatriation n’aurait pas eu les proportions colossales qu’elle a atteintes, elle ne s’accroîtrait pas sur une échelle chaque jour plus large, si l’émigration ne fournissait elle-même aux dépenses de l’émigration. Un des traits les plus honorables de la population irlandaise, c’est le dévoûment des fils pour leurs pères, c’est l’esprit de charité qui anime tous ces malheureux : ils se secourent les uns les autres et partagent le repas de la misère. Dès qu’un Irlandais est débarqué en Amérique, il s’efforce de réunir la somme nécessaire pour payer le voyage d’un de ses parens et soutenir les autres en attendant. Le nouveau venu imite la conduite de celui qui l’a précédé, et en deux ou trois ans la famille entière est de l’autre côté de l’eau. Plus il y a de gens partis, plus il arrive d’argent pour en faire partir d’autres, car l’ouvrier irlandais trouve aux États-Unis un salaire élevé en même temps que des vivres à bon marché. Dans toutes les lettres écrites aux parens, qui circulent de main en main parmi les habitans de la paroisse, on retrouve toujours cette phrase : « Je gagne un dollar par jour, je mange du pain et de la viande, j’économise pour le passage d’un tel ou d’une telle. Si je n’ai pas écrit plus tôt, c’est que je n’ai pas voulu envoyer une lettre vide à mes païens. »

Ce n’est pas par des relevés statistiques qu’on peut avoir une idée complète du mouvement de l’émigration. Presque tous ceux qui s’embarquent à Liverpool pour les États-Unis sont des Irlandais, et beaucoup d’autres, attirés en Angleterre par le haut prix des salaires, y remplacent les Anglais qui se dirigent vers l’Australie. On peut cependant, sans se tromper beaucoup, évaluer à un tiers de la population catholique le chiffre des émigrans irlandais, et ce nombre, déjà si considérable en lui-même, paraîtra encore plus important, si l’on considère qu’il est composé presque exclusivement d’individus jeunes et valides. Quel était donc l’état de l’Irlande avant l’émigration ? De quoi vivaient ses habitans ? Le tiers de la population pauvre, plus de la moitié des bras actifs ont disparu dans les districts catholiques, et le manque d’ouvriers ne se fait pas encore sentir. C’est à peine si le prix des salaires est augmenté ; dans beaucoup de lieux, il est resté absolument le même. Mangeait-on moins ? Que pouvaient retrancher les pauvres sur leur nourriture actuelle ? Ce n’est pas à dire pour cela que l’Irlande fut trop peuplée pour la fécondité incomparable de son sol, et qu’elle ne doive, dans d’autres conditions sociales, nourrir un nombre d’habitans égal ou supérieur à la population qui y mourait de faim. La partie protestante, où la population est la plus dense, est celle où l’on a le moins émigré. Ce qui est trop certain, c’est que les portions catholiques de l’Irlande, celles autrefois opprimées et depuis agitées, manquaient des moyens nécessaires pour féconder le sol. Le pays créé riche par la nature avait été appauvri par les effets combinés de l’oppression et de l’ignorance. Il possédait l’outil et l’ouvrier, mais il lui manquait le capital et l’industrie. Sans les qualités si différentes de l’Anglo-Saxon et de l’Irlandais, sans la fermeté inébranlable et l’insouciance hardie qui écartent également les craintes, on serait très effrayé du développement progressif de l’émigration. Voici tout simplement ce que l’on dit : Si la diminution des bras accroît le prix du salaire, on aura moins de poor rate à payer. Les ouvriers seront plus heureux, et les propriétaires y gagneront. Quand un déficit trop considérable se fera sentir dans la population, les lois naturelles qui augmentent l’offre en proportion de la demande rétabliront l’équilibre ; aucun danger n’est égal à celui de revoir les temps de la famine.

Cette fermeté que l’on montre en face d’une perturbation nouvelle qui menace l’avenir au lendemain de crises terribles est d’autant plus remarquable, que les effets futurs de l’émigration ne peuvent être qu’imparfaitement appréciés. Si l’imagination des faiseurs de systèmes se plaît, je ne sais pourquoi, à l’horrible spectacle d’une population tout entière s’expatriant en masse, de toute une race de propriétaires disparaissant du sol, les faits ne marchent pas si vite, et, bien merci, la pratique sera plus modérée que ne le sont les théories. Loin de voir les ouvriers anglais se transporter sur un sol où ne les attire pas un salaire de 8 pence par jour, l’Irlande voit ses propres enfans émigrer en Angleterre. Les Anglais n’ont pas acheté plus d’un dixième des propriétés vendues par la cour des encumbered estates. Sans doute la proportion entre le nombre des catholiques et celui des protestans a changé par suite de l’émigration ; mais la grande majorité du peuple irlandais restera catholique, et la question religieuse demeurera toujours la même. Ce qui supplée le vide de la population n’est pas une population nouvelle, ce sont les changemens agricoles. L’état de l’Irlande est encore trop agité, les préjugés anglais contre ce pays sont trop enracinés pour qu’un grand nombre de fermiers paisibles d’Angleterre vienne transporter ici leur industrie et leurs capitaux. D’un autre côté, si des colons écossais sont venus exploiter quelques parties du Connaught entièrement ravagées par la famine, L’Irlande est trop peuplée, trop civilisée pour exciter l’ardeur des coureurs d’aventures, sa situation n’est pas assez bonne pour séduire les uns, et elle n’est pas assez mauvaise pour attirer les autres. La transformation que subit l’Irlande est donc une transformation intérieure ; c’est elle-même qui se modifie à mesure que sa population diminue, et chaque incident arrête ou précipite le mouvement. Si on n’est pas arrivé au terme de cette transformation, il est certain qu’elle ne sera pas absolue, et pour ne parler que de l’émigration, quoi de plus puéril et de plus odieux que de penser et d’espérer que tous les Irlandais quitteront leur pays ? Comment ! cette race réputée pour son patriotisme abandonnerait sa patrie quand elle pourra espérer y vivre aussi bien qu’ailleurs ! Défiez-vous de ces théories que l’on invente pour justifier les crimes du passé, pour se dispenser d’être humain, pour se réjouir du mal en l’appelant un bien ; si elles charment l’intolérance de sectaires économiques ou religieux, elles n’en sont pas moins condamnables pour être contraires à la vérité aussi bien qu’à la morale. Du tableau fidèle de la situation actuelle des diverses parties de l’Irlande suffira pour le démontrer, en complétant ce que nous avons dit des effets généraux de la dernière famine.

La crise a offert des aspects singulièrement variés, suivant les provinces, suivant les localités, et dans chaque localité en proportion du plus ou moins de fécondité du sol, surtout en raison du mode de fermage. Les colonies presbytériennes établies depuis longtemps dans l’Uster ont fait d’une partie de cette province socialement et moralement quelque chose comme l’Ecosse. On s’y plaît à répéter : Belfast est plus près de Glasgow que de Dublin ; nous sommes plus Écossais qu’Irlandais. Dans la partie du Leinster qui formait l’ancien pale, c’est-à-dire le pays conservé par les Anglais depuis la première invasion, naturellement les populations, les mœurs, l’état social et économique offrent un mélange qui n’est ni tout à fait l’Angleterre, ni tout à fait l’Irlande. L’Irlande pure existe dans le Munster et dans le Connaught, mais la différence entre les deux provinces est extrême pour certaines parties du moins. Le Tipperary et le Limerick, par exemple, possèdent des terres d’une fécondité admirable et sont des pays d’une grande richesse naturelle. Je n’ai vu nulle part un sol aussi fertile ; grâce à la nature de la terre et à la qualité de l’atmosphère, l’herbe croît avec une telle violence, qu’elle semble pousser sous la dent des bestiaux affamés par les privations de l’hiver. C’est un dicton du comté de Limerick que rien de ce qu’on a perdu dans un pré ne se retrouve, parce que l’herbe pousse pendant qu’on cherche. Il y a dans le Tipperary même des terres arables louées en corps de ferme (comme on dirait en Brie, ce qui, appliqué à l’Irlande, est une expression figurée) à 100 et 125 francs l’acre irlandais, c’est-à-dire à près de 200 à 250 francs l’hectare. Il y a aussi des étendues considérables louées par parcelles sur le pied de 200 francs l’acre irlandais, c’est-à-dire de 400 francs l’hectare, tout cela au lendemain de la famine, au milieu de l’émigration.

Dernièrement je rencontrai un homme tel que la France seule en produit. Après avoir fait comme matelot la pêche de la baleine et s’être livré à des entreprises variées, le hasard le conduisit dans une ville maritime d’Irlande. Le mariage l’y retint ; sans s’inquiéter des principes de la division du travail, ce Français se fit à la fois courtier de commerce, interprète pour toutes les langues et loueur de chevaux. À ces industries diverses il en ajouta deux autres, rétablissement d’un bal public et une exploitation agricole. L’occasion me parut bonne pour connaître au juste les profits ou les pertes qu’avait pu faire un fermier dans les parties riches du Munster l’année dernière, la première des bonnes années après la famine. Voici le résumé de ce que me dit avec sincérité notre compatriote : « Je loue douze acres (six hectares), je paie mon propriétaire deux livres par acre (100 francs par hectare). Mes déboursés sont montés l’année dernière à 40 livres cess et rate compris. Le rendement brut a été de 84 livres, j’ai donc eu un bénéfice net de 20 livres (500 francs). » Que dans une année bonne relativement à celles qui l’avaient précédée, mais en réalité moyenne, le fermier gagne vingt là où le propriétaire obtient vingt-quatre, que six hectares rapportent 600 francs à l’un et 500 francs à l’autre, ce n’est pas, à vrai dire, une mauvaise condition agricole, et le fermier n’est pas mal partagé ; mais si ces douze acres avaient été divisés entre douze tenanciers, comme cela n’arrivait que trop souvent, il y a quelques années encore, en Irlande, il aurait fallu partager entre douze familles un bénéfice de 500 francs et faire vivre là-dessus une cinquantaine d’individus. Si même la personne dont je viens de faire le compte avait eu pour unique industrie l’exploitation d’une ferme de douze acres, elle aurait misérablement vécu. En effet, un des plus grands malheurs de l’Irlande était la subdivision infinie des locations dans les parties où on ne cultive que des denrées alimentaires et où les produits exceptionnels ne donnent pas des prix rémunérateurs pour le travail à la main. Peut-être le plus grand progrès économique qui se soit produit est la réduction du nombre des petites fermes qu’essaient d’effectuer les propriétaires, et qui ne peut s’opérer que grâce à l’émigration. La division à peu près égale des terres à cultiver entre tous les habitans était un des fléaux de l’Irlande. Autant de chefs de famille, autant de fermes. Bien peu pouvaient vivre convenablement sur les produits de la terre qu’ils cultivaient, et aucun ne pouvait trouver de l’ouvrage ailleurs.

En deux ans seulement, à partir de 1847, le nombre des fermes au-dessous d’un acre a diminué de quarante mille, et celui des fermes d’un acre à cinq acres de plus de trente-trois mille. Ce mouvement s’est continué depuis. Beaucoup de petits tenanciers deviennent des journaliers ; ils travaillent dans les fermes agglomérées, et reçoivent un salaire. Si la terre rapporte moins d’une manière absolue, le bénéfice relatif que l’on en retire est plus considérable, et le nombre des malheureux dont l’existence dépend uniquement de la récolte des pommes de terre a infiniment diminué. Ainsi des fermiers riches et des prolétaires certains de trouver du travail, en d’autres termes des capitaux et des salaires, voilà le premier pas vers la destruction du paupérisme en Irlande. Les faits, on le voit, n’y plaident pas en faveur des doctrines socialistes. J’étais, il y a un an, dans le Munster ; les fermiers parlaient toujours de réductions de loyer et demandaient des abattemens. Croire à un meilleur avenir pour l’Irlande passait encore pour être un trait de vanité nationale. À cette heure, chacun dit qu’aucun pays du monde n’est plus fertile. On raconte que la récolte d’un acre peut se vendre jusqu’à 1000 francs. Après chaque foire de village, on prétend qu’il s’est vendu autant de bestiaux qu’à la foire de Ballinasloe, ce qui est pour le fermier irlandais l’expression superlative de l’abondance.

En réalité, l’influence combinée de l’émigration, du free trade, des changemens agricoles et des habitudes meilleures se fait fortement sentir en Irlande ; la valeur de la propriété se relève, les dernières ventes accusent une augmentation de prix d’un tiers sur ceux d’il y a trois ans. Grâce au prix des bestiaux, qui se maintient, les fermiers font des bénéfices. Il est vrai que le revenu de la terre ne s’est encore que faiblement accru depuis la famine ; cela tient à un reste d’ébranlement et à la nécessité de modifier la culture. D’ailleurs on exploite contre les propriétaires les souffrances réelles du passé. Deux des usages les plus pernicieux de l’Irlande étaient la location des terres à des prix exorbitans, et par contre l’habitude de ne pas payer le prix total du fermage. Cela conduisait à la ruine des tenanciers dans le temps où la terre était recherchée. Depuis que le fermier est devenu rare, la question a changé de face, et c’est lui qui abuse à son tour de la position des propriétaires.

Il y a un an, les cabines encore peuplées n’avaient pas l’air plus habitable que celles qui étaient abandonnées. Les murs en terre étaient lézardés, gluans et verdâtres. Le chaume pourri de la toiture pendait dans l’intérieur. On aurait dit que les habitans se considéraient comme des occupans passagers ; peu leur importait de se coucher sous des décombres humides, leur existence tout entière n’était-elle pas précaire et désolée ? Aujourd’hui ces chaumières ne sont certes pas des palais, leur aspect navrera le cœur du voyageur qui ne les a pas vues dans un état pire encore ; mais si l’on compare l’état des habitations irlandaises en 1853 a l’aspect qu’elles offraient au commencement de 1852, on aperçoit des traces de soins, et rien ne prouve plus le retour de l’espoir que le soin de soi-même et de sa pauvre demeure. La population parait aussi mieux nourrie, et le nombre des malheureux demandant à être enfermés dans les poor houses a diminué de moitié. On sent que la partie catholique de l’Irlande, qui possède le plus bel instrument de richesse, une terre généreuse, et où le pauvre est cependant si misérable, pourrait être dans peu d’années aussi prospère que le Yorkshire, si le capital y était aussi abondant. C’est le manque de capital, joint, à l’ignorance créée par la pauvreté, qui perpétue les procédés les plus désastreux ; c’est lui qui fait croupir le paysan dans la paresse, dans la misère et dans l’agitation politique. Même sur les points les plus riches faute de numéraire, on se paie par échange de denrées, par échange de services, par équivalens. On cultive l’orge et l’avoine à la bêche, et l’on fait produire des champs quarante années de suite sans jamais les fumer. Si le manque de capital a fait si cruellement sentir son influence dans des lieux où un sol riche appelle les soins de l’homme et le récompense du travail même inintelligent, que sera-ce des territoires naturellement pauvres ? Dans le Connaught, par exemple, on trouvera partout visibles les traces de la famine. J’ai entendu dire que là aussi, à certains égards du moins, grâce à de nouveaux acquéreurs qui avaient apporté des capitaux, grâce surtout à l’émigration, la situation était mieux assise qu’avant le fléau. Parler ainsi, c’est dire que les épidémies fortifient les populations, parce qu’elles tuent les faibles et ne laissent vivre que les robustes. À ce compte, les districts les plus pauvres de l’Irlande ont besoin, pour paraître tout à fait prospères, de la bénédiction d’une nouvelle famine. La détresse est là d’une telle profondeur, qu’on se sent pris de vertige à la considérer. Vous éprouvez une sensation analogue à celle qui vous ébranle lorsque vous visitez une maison de fous. Personne ne saurait rester insensible devant cet amas de misère humaine qui, sur quelques points de l’Irlande, attire et repousse à la fois les regards. Le mal est trop profond pour que la charité privée puisse l’atténuer sensiblement, et la charité publique contribue à diminuer la charité privée. Une des pensées les plus cruelles, c’est que l’excès de la misère arrête l’élan de la charité. Si vous appreniez qu’il existe près de vous une personne assez misérable pour vivre d’orties pilées, dont le mets le plus succulent se compose de quelques grains d’avoine jetés dans l’eau salée, vous vous empresseriez de la secourir ; mais ce n’est pas une seule personne, c’est une population entière qui vit ainsi, et dans les districts les plus pauvres, plus de la moitié du revenu du propriétaire est consacrée à la charité légale. Ce sacrifice, très supérieur à celui que font ailleurs la plupart des gens riches, ce sacrifice, nuisible aux pauvres à d’autres égards, ne produit qu’un soulagement insuffisant. J’ai connu des âmes assez belles et assez fortes pour ne pas s’arrêter devant l’impossible, celles-là sont en petit nombre ; puis, on doit le dire, c’est contre le pauvre qu’il faut lutter lorsqu’on travaille à le sauver, car tous les préjugés de ce monde ne sont pas aristocratiques. La misère irlandaise est la vieille compagne des absurdités agricoles et des procédés défectueux de culture. Le pauvre se voit dépossédé comme tenancier, et ne sait pas que le grand fermier donne du travail et des salaires. Le progrès est pour l’Irlandais l’inconnu et la violence ; il s’attache à la routine comme le naufragé à la planche pourrie que le vent chasse loin du rivage. Que le propriétaire veuille rompre avec les procédés qui paralysent le développement du travail, il est accusé de cruauté. Qu’il renvoie des tenanciers qui ne le paient pas et ruinent la terre, sa cruauté paraîtra encore plus grande ; et quoique rien ne semble plus naturel que cet acte de propriétaire, il n’est pas toujours moralement permis de l’accomplir en Irlande. Cependant la taxe des pauvres, on l’a vu, est accablante dans les parties les moins riches. Son poids, joint au fardeau de la dette hypothécaire, met le propriétaire dans une situation qui l’expose à manquer à ses engagemens personnels, s’il se montre toujours compatissant. Il ferait la charité aux malheureux qu’il pressure, s’ils n’étaient pas ses tenanciers ; il les laisserait habiter au moins leurs cabines, si la loi des pauvres ne le contraignait pas à nourrir tôt ou tard les gens inoccupés. Ainsi, même quand il ne demande pas l’aumône, le pauvre devient un être nuisible, sa présence seule est une cause de ruine pour le propriétaire, et on comprendra quelles conséquences peuvent sortir d’une pareille situation, pour peu qu’on réfléchisse à la nature et à l’étendue de la propriété en Irlande. Tandis que le propriétaire devient insolvable s’il se montre humain, le pauvre a pour compensation la possibilité d’aller chercher en prison une nourriture de trois sous par jour, et d’abandonner pour cette maigre pitance sa femme et ses enfans, qui viendront bientôt le joindre. Il y a donc un vice radical dans la situation, elle est immorale et cruelle ; la question est toujours la même avant et après les lois des pauvres, avant et après la famine, avant et après l’émigration et l’institution de la cour des encumbered estates. À peine le terrain est-il déblayé d’un côté, que la source du mal jaillit d’un autre. Un gouvernement ne peut se proposer pour but, ni de déposséder successivement les propriétaires de la terre, dans l’espérance qu’elle s’engraissera des capitaux que chacun y versera avant sa ruine, ni de chasser les gens de leur pays. La Providence n’a pas créé une race d’hommes pour être impuissante à vivre sur son sol natal et capable de prospérer ailleurs. Il est insensé de reprocher aux gouvernemens les malheurs inhérens à toute société humaine ; mais, quand la mesure ordinaire du mal est de beaucoup dépassée, on a le droit de leur reprocher l’excès de l’infortune, et la raison et l’impartialité accusent alors à juste titre la législation.


II

Il faut le reconnaître, beaucoup de personnes croient qu’il y a dans la force des choses en Irlande un obstacle qui résiste à tous les essais de réforme. Au moment où l’œuvre de la réparation est aux trois quarts achevée, on semble prêt à désespérer. Le découragement s’est emparé dernièrement des hommes d’état les plus généreux. Comment une tiédeur subite a-t-elle pu succéder à l’ardeur qui emporta le grand acte de l’émancipation des catholiques ? Depuis vingt ans que l’Angleterre a rompu avec les anciens erremens de sa politique irlandaise, elle a brisé un à un chacun des chaînons de la tyrannie. En imposant le propriétaire au profit du pauvre, elle a frappé le protestant en faveur du catholique ; en fondant des écoles laïques, elle a mis à la portée des hommes de toutes les croyances des moyens d’instruction. Des fonctionnaires des deux cultes remplissent sur un pied d’égalité des emplois publics. Chaque jour, le gouvernement n’est-il pas l’objet d’attaques passionnées, parce qu’il a admis dans son sein des Irlandais catholiques ? Ce sont là de grands changemens, ils ont exigé de la part du gouvernement anglais des efforts considérables, et quelle récompense a-t-il recueillie pour les progrès faits dans la voie de la justice ?

À en croire les discours de ceux qui représentent l’Irlande, les tories comme les radicaux, la situation matérielle du pays s’est peu améliorée ; quant à la situation morale, elle n’a subi aucun changement ; jamais peut-être des mesures aussi justes n’ont obtenu des résultats aussi contestes. Il semble que chaque concession faite à l’Irlande, au lieu d’inspirer de la reconnaissance, accroît l’ardeur des attaques, et le terrain de la discussion, pour être plus rétréci, n’en est pas moins ouvert à la violence des passions. Quiconque se bornerait à lire ces discours et prendrait les mots pour des réalités croirait l’Irlande dans une situation morale très peu différente de celle qui précéda l’émancipation des catholiques. M. O’Connell donnait au moins un corps, une forme, aux griefs du peuple irlandais ; il était menaçant et intelligible. À cette heure, ce sont des rumeurs vagues, des déclamations d’apparat, des querelles intestines et des irritations dont il n’est pas toujours aisé d’entrevoir le but. Cette violence de paroles n’a d’autre effet que de provoquer une indifférence systématique. Sous le coup de ces récriminations incessantes, on se laisse aller à la mauvaise humeur, le fond des choses est oublié, on accuse le climat, la race, la religion, tout ce qui est Irlandais, riche et pauvre, catholique et protestant. Cependant le climat de Belfast ressemble à celui de Galway ; l’Irlandais bien nourri travaille en Angleterre comme un Anglo-Saxon, et même avant son heureuse révolution, la Belgique catholique était un pays très industrieux et très avancé en agriculture. — Raison de plus, ajoute-t-on, l’Irlande ne ressemble à rien ; l’Irlande, c’est l’Irlande ; ce qui est vrai ailleurs n’est pas vrai là. — On ne peut nier certains défauts du caractère irlandais, à d’autres égards si plein de charme : il règne dans la verte Erin un goût naturel pour l’agitation, une disposition à croire que, parce que le gouvernement a opprimé jadis, une fois qu’il est devenu humain, il doit faire le bonheur de ses propres mains comme il a fait le malheur. La situation de rebelle sans rébellion paraît agréable. Beaucoup d’autres critiques peuvent être fondées : elles prouveraient seulement une chose, c’est que l’action du bien est d’autant plus lente que celle du mal a été plus prolongée. L’accumulation du mal a produit en Irlande un effet semblable à celui qu’on appelle en chimie la chaleur latente : celle-ci s’épuise tandis que le thermomètre marque toujours le même degré ; mais, tout en étant niés à la fois par les ennemis et par les défenseurs officiels, les progrès moraux n’en sont pas moins réels dans une certaine mesure, et les semences de justice ont porté leurs fruits.

Si l’on doit à l’émigration d’avoir débarrassé le pays de toutes les bandes d’assassins agraires, il est certain que, pour une cause ou pour une autre, elles ne se reforment pas. L’Irlande est à cette heure une contrée où la vie des hommes est aussi en sûreté que dans aucune autre portion de l’empire britannique. Sans pousser trop loin les inductions, ce fait nouveau ne prouve-t-il pas au moins l’assoupissement des passions haineuses dont le meurtre était le symptôme cruel ? Il n’est pas possible, je le crois, de contester l’heureuse influence exercée par les national schools. Si les partis extrêmes se liguent pour les attaquer, c’est qu’elles ruinent l’esprit de l’action. Leur plus grand mérite, quoique ce mérite soit grand, n’est peut-être pas de répandre l’instruction : elles inspirent des sentimens de conciliation, et font comprendre qu’un gouvernement peut n’être pas toujours un ennemi. Les fondateurs des national schools, les hommes impartiaux de toutes croyances appelés à les diriger, seront considérés un jour comme les régénérateurs de l’Irlande. J’ai bien des fois entendu dire à des gens en guenilles : « Les enfans qui grandissent seront moins malheureux que ne l’ont été leurs pères ; ils seront instruite, ils sauront gagner leur vie, ils se détesteront moins. » Ces pauvres gens sont infiniment plus reconnaissans du soin pris pour les instruire que de tous les secours pécuniaires. C’est pour eux la preuve que l’Angleterre ne cherche pas à les dégrader ; cela les charme et les étonne. Si grande que soit leur détresse, les Irlandais ont en horreur le poor house ; ils aiment tant la liberté et peut-être l’oisiveté ! On les voit causer autour de leur feu de tourbe ou au coin d’un champ, appuyés sur leur bêche, comme s’ils étaient des méridionaux. La conversation et, je crains, la conversation politique est la consolation de leur misère ; mais tous savent et quelques-uns disent que les propriétaires ont fait de grands sacrifices pour les empêcher de mourir de faim. Quelles qu’en soient les causes, la famine, l’émigration, la conduite du gouvernement anglais, celle des propriétaires, l’excès des malheurs ou le développement des lumières, la situation s’est sensiblement améliorée, et l’état moral du peuple irlandais ne ressemble pas au tableau qu’on en fait. Il parait être dans une situation incertaine et transitoire plutôt que passionnée. J’ai plus d’une fois adressé cette question à des hommes en guenilles : « A quelle cause attribuez-vous la misère du peuple en Irlande ? » On m’a répondu : « Nous avons pensé ceci, nous avons pensé cela, nous ne savons plus que croire, mais des hommes ne devraient pas être aussi malheureux que nous le sommes. » Dans la classe plus élevée, dans celle qui « mange du pain, » pour répéter l’expression avec laquelle un enfant me l’a une fois désignée, l’amertume parait plus vive, soit qu’on y sente plus fortement les griefs, soit qu’on y exprime plus librement sa pensée.

Néanmoins il y a toujours quelque chose de fondé dans les préjugés, et il sentit superficiel de passer trop légèrement sur les accusations qu’adressent au climat irlandais et à la race celtique les détracteurs de l’Irlande. Lorsqu’on soutient avec raison que l’action de la législation est très considérable sur les mœurs, on ne saurait nier à plus forte raison celle de la religion ; mais d’un autre côté il faut que toutes les conditions soient portées en ligne de compte, il faut savoir pourquoi tel climat, telle race, telle religion, produisent en Irlande des effets qu’on ne saurait leur imputer ailleurs. En Irlande, tout est original ; le climat, l’aspect des lieux, la nature des caractères, le tour de l’esprit et les élémens contraires y sont dans un état de lutte constant. Pour donner une idée exacte de la situation de ce pays, il faudrait, pouvoir à la fois le peindre en touriste et le juger en philosophe. Chacun se fait une idée de ce qu’on appelle un climat tempéré, un climat du nord, un climat du midi ; celui de l’Irlande n’a de rapports avec aucun des trois. C’est d’abord le climat d’une île et ensuite celui du nord-ouest ; cela veut dire des journées d’hiver chaudes comme celles d’été et des jours d’été froids comme ceux d’hiver ; beaucoup de pluie, toujours du vent et peu de soleil, une température variant plusieurs fois dans le cours d’une journée et plus égale qu’aucune autre relativement aux différentes saisons de l’année. « C’est un charmant climat que celui-ci, me disait un Irlandais. Nous n’avons jamais ni froid ni chaleur ; le vent sèche la terre et supplée le soleil. » Lorsque le vent d’est ne règne pas, l’atmosphère est imprégnée d’une humidité pénétrante. Les jours de pluie, très communs, ne sont pas même les plus humides. L’hiver, quand souffle la tempête, on se croirait en mer, tant le vent sévit avec violence, et les gens sortent de leurs cabines pour apprécier les ravages de l’ouragan, comme un marin à la cape examine les avaries qu’il devra réparer dès que le calme sera revenu ; mais, à la première éclaircie, sans avoir éprouvé les rigueurs des contrées septentrionales, on a toutes les jouissances de leurs printemps magiques. L’air est doux, la terre est couverte d’herbes et de fleurs : il n’est pas de chose plus délicieuse et plus rare qu’un beau jour d’Irlande. Si le ciel est bas, tellement bas qu’on aurait envie de se baisser pour voir au loin, ces nuages venus des extrémités de l’Atlantique déroulent presque au niveau du sol des formes d’une ampleur grandiose, et en dépit de la latitude, l’épaisseur leur donne des couleurs si puissantes, que les teintes paraissent chaudes. Au lever du soleil (qui se lève tard ici en hiver), tandis que l’éclat de la lumière est encore intercepté par la couche épaisse des nuages, quelques rayons brisés frappent celle-ci par en bas et produisent des effets de couleur d’une violence admirable. C’est qu’aussi en Irlande, le fluide humide est toujours en mouvement ; on y connaît à peine les brouillards épais de l’hiver, bien que dans les beaux jours d’été une brunie de chaleur intercepte souvent les rayons du soleil, comme si on était sous les tropiques.

En somme, l’Irlande est un pays salubre, on n’y meurt que de faim, et comme dans certaines parties il règne sous un sol gras et riche une couche de pierres calcaires, la terre, continuellement arrosée et drainée par la nature, devient d’une fécondité admirable. Malheureusement ce climat, qui ne nuit point à la santé et qui certes n’arrête pas l’accroissement de la population, porte singulièrement à la mollesse. À degré égal de misère, un homme vivra peut-être en Irlande quand il ne pourrait ailleurs supporter les mêmes privations : l’air y est peu stimulant et sans influences pernicieuses ; mais certainement celui qui veut travailler en Irlande comme on travaille dans un autre pays doit être au moins aussi bien nourri, je crois même qu’il doit l’être mieux, pour être en état de résister à l’influence énervante de l’atmosphère. C’est l’action combinée du climat et d’une nourriture insuffisante qui explique la langueur de l’ouvrier irlandais en Irlande. J’ai dit plus haut quel était le prix de l’alimentation dans les poor houses, trois sous français par jour. Cette alimentation est encore supérieure à celle de la population pauvre. Un père de famille gagne en été 8 pence, c’est-à-dire 16 sous français, sur lesquels doit vivre une famille toujours nombreuse ; encore autrefois était-il très difficile de se procurer de l’ouvrage, et même depuis l’émigration, en comptant comme de raison les dimanches et les jours de fête, les enterremens auxquels se rend toute la population, une chose, une autre, les tempêtes violentes, — l’ouvrier irlandais occupé ne travaille guère plus de cent cinquante jours par an. Travaillant la moitié moins de temps que l’ouvrier anglais ou français, moins bien payé qu’eux, il ne se nourrit aussi qu’à moitié, et tandis qu’il souffre cruellement, son travail se ressent de sa faiblesse ; on a reconnu dans les grands travaux qu’en définitive le prix de la main-d’œuvre était toujours aussi cher en Irlande qu’en Angleterre. Les animaux de travail n’étant guère mieux nourris que ceux qui les conduisent, hommes et bêtes sont toujours affamés. Peut-être aussi les longues soirées d’hiver et le grand nombre de journées inoccupées contribuent-ils à maintenir dans la campagne, en Irlande, cet état d’agitation politique qui se remarque sur le continent parmi les ouvriers des grandes villes, dont la profession est sédentaire ; mais quand on considère dans son ensemble ce malheureux peuple d’Irlande si déguenillé et si intelligent, plein de vivacité et d’esprit, incapable d’efforts suivis, on ne peut s’empêcher de s’écrier : Voilà les conséquences de la misère héréditaire ! Quand on réfléchit aux causes des vices qui accablent ces malheureux, vices que l’on retrouve, sans être toujours accompagnés des mêmes vertus, partout où l’homme a subi les entraves de la tyrannie, on réprime un premier sentiment de dédain pour tourner sa colère contre les causes du mal.

Tout le monde convient que les effets économiques créés par une législation injuste ne peuvent être détruits en un jour. Comment peut-on se refuser à admettre qu’il en soit de même pour les effets moraux ? Le plus grand crime de l’oppression est d’abaisser l’opprimé. Lorsque l’oppresseur devient juste et humain, l’opprimé reste longtemps avant de paraître son égal. Il semble en quelque sorte, par ses mœurs, justifier après coup la tyrannie du passé ; la sympathie qu’excitait l’injustice dont il était victime a disparu avec elle : on le plaint moins et on le juge plus sévèrement. Ce n’est pas en un jour que la loi donne l’activité, la prévoyance, l’industrie, les lumières et les vertus de l’homme libre. On dit que l’Irlande n’est jamais satisfaite, que chaque concession nouvelle accroît l’ardeur de ses exigences : je ne sais. Il est possible que les Irlandais soient toujours ce peuple qui n’a jamais pu être dompté et qui n’a jamais su garder son indépendance ; mais voici ce dont je suis certain, c’est qu’en matière de justice ce n’est pas assez de faire beaucoup : on n’a rien fait quand on n’a pas tout fait. Une grosse injustice, qui blesse à la fois le sentiment national et le sentiment religieux, subsiste toujours. Il y a dans la législation un péché capital capable de détruire à lui seul la fécondité de toutes les bonnes semences. Une des plus grandes fautes politiques que l’on puisse commettre dans tous les pays, c’est, en brisant les fers, de laisser subsister leurs empreintes, c’est d’afficher le dédain pour les sentimens tout en respectant les droits. Quand deux causes peuvent être assignées à un mal cruel, — l’une obscure, confuse, inventée peut-être par le préjugé, l’autre claire et palpable, celle-là irrémédiable, celle-ci à la portée du législateur, -- il n’est vraiment pas permis d’hésiter, et l’Angleterre n’a pas le droit de se plaindre de l’ingratitude de l’Irlande, tant qu’elle ne saura pas elle-même sacrifier ses préjugés.

Par ses mœurs, par ses croyances, par sa misère, par l’action calculée de la législation, le peuple irlandais a été jeté en dehors du mouvement de la civilisation britannique. Amoureux des traditions du passé, respectant toutes les ruines qui jonchent le sol de sa patrie, les familles de ses chefs naturels ayant pour la plupart disparu dans les guerres civiles, il a dû, dans son isolement et dans sa faiblesse, chercher un guide et un maître, qui pouvait être ce guide et ce maître, si ce n’est le clergé catholique ? L’influence du clergé est le fait dominant de la situation morale de l’Irlande. Les catholiques riches et laïques eux-mêmes, dans l’état d’opposition de classes qui divise ce pays, ne sauraient exercer l’influence politique d’un clergé qui, sortant des rangs du peuple, s’en distingue par l’instruction, par le caractère sacré, par l’organisation, sans que les liens de classes soient ou paraissent jamais brisés. Le clergé a souffert tout ce qu’a souffert le peuple ; il personnifie son malheur et son histoire. Si puissante en ce qui concerne les mœurs, la nationalité irlandaise est plus vraie en religion qu’en politique. Depuis longtemps, elle n’aspire plus à l’indépendance absolue ; elle tend seulement à créer un empire dans l’empire. C’est avec une grande raison que M. Burke écrivait il y a soixante ans : « Prenez garde, le catholicisme en Irlande n’est pas seulement une religion, c’est aussi une nationalité. » Bien plus, à côté de l’abandon de soi-même et d’une imprévoyance dégradante, par une noble réaction de la nature humaine, l’âme du pauvre en Irlande s’élève à une contemplation passionnée du bonheur éternel. Le malheur a engendré chez lui un état moral mélangé d’insouciance et d’enthousiasme, de ce qu’il y a de plus abject, et de plus élevé, et qu’on peut appeler le mysticisme de la misère. Tout le porte à rester fidèle à la vieille religion, pour me servir de son expression habituelle, et au clergé qui le soutient par ses consolations spirituelles, alors que tout secours humain parait impuissant.

En un sens, les ennemis du clergé irlandais ont raison : il n’y a de questions politiques véritablement graves dans ce pays que les questions religieuses ou celles adoptées par le clergé. La paix avec l’église peut seule diminuer l’agitation permanente des esprits, et la sanction morale de l’acte d’union, c’est un concordat avec Rome. Oui, la situation actuelle de l’église catholique d’Irlande perpétue le malaise, accroît le trouble des esprits, maintient l’état chronique de désaffection qui ronge ce beau pays. C’est un grand malheur pour l’Irlande que l’action de la religion et celle de la civilisation y soient en quelque sorte ennemies, c’est un grand malheur pour l’église, pour le gouvernement et pour le peuple. Il serait grand temps de faire cesser une guerre qui produit la misère et le crime : dans ce pays, la responsabilité morale est cruelle pour ceux qui gouvernent comme pour ceux qui sont chargés du salut des âmes.

On ne voit pas sans surprise les hommes s’indigner, s’irriter même quand, dans le champ de la morale et de la politique, ils récoltent ce qu’ils ont semé. On a fait des lois pour empêcher les catholiques irlandais d’acquérir l’instruction et la richesse, puis on s’étonne de leur ignorance et de leur misère. On maintient le clergé catholique dans une situation extra-légale, en même temps on s’indigne de ne pas trouver en lui une force gouvernementale ; ses principes sont attaqués au nom de la liberté, et sa conduite est accusée au nom de l’ordre. Évidemment, tout principe d’autorité possède une tendance vers le despotisme. L’Angleterre elle-même, qui a su si glorieusement trouver les moyens de concilier l’ordre et la liberté, en offre plus d’un exemple. Sous la reine Anne, la chambre des lords n’a-t-elle pas ordonné que le fameux décret de l’université d’Oxford sur l’obéissance passive fût brûlé par la main du bourreau comme contraire à la liberté du sujet et aux lois du royaume ? Mais lorsqu’il s’agit de l’empire britannique, la question véritable n’est pas de savoir quelles sont les tendances générales de l’église catholique dans les pays où elle domine. Si la religion catholique est celle de la majorité en Irlande, elle est celle de la minorité dans l’ensemble des îles britanniques. Son action politique ne peut s’exercer que dans la nomination d’un douzième des membres du parlement impérial, et on ne saurait comprendre comment la religion d’une minorité catholique menace les libertés civiles d’un pays protestant. Il y a plus, l’accusation réelle portée contre le clergé irlandais est de tout autre nature : c’est celle de semer l’agitation, de fomenter la haine du pauvre contre le riche et d’exciter des sentimens de déloyauté, on se servant de ce mot dans le sens anglais.

La nature de ces imputations prouve à elle seule qu’en accusant l’église irlandaise, c’est autre chose que le principe catholique qu’on attaque : il n’est pas de l’essence de la religion catholique d’être animée d’un esprit révolutionnaire et de se livrer à des manœuvres socialistes. C’est un manque de respect pour la sainteté du dogme et pour celle de l’église de rendre celle-ci responsable des vices d’un système qui lui a été imposé par les conséquences nécessaires de l’intolérance exercée contre elle. Je l’ai déjà l’ait remarquer, l’église catholique d’Irlande n’a pas d’existence légale ; ce qui est plus grave, elle subsiste par les dons d’une population misérable. Que des préjugés ennemis s’efforcent d’agrandir le débat et essaient de confondre une exception funeste avec le principe ; que des amis violens ne craignent pas de compromettre le principe, afin de courir l’exception ; qu’ils semblent s’entendre implicitement les uns et les autres pour dissimuler la vérité : — c’est ce qu’on rencontre d’ordinaire dans l’histoire des passions ; mais pour qui conserve en même temps sa foi et son impartialité, il ne s’agit en réalité que d’une question de politique pratique, — l’appréciation des effets de la contribution volontaire appliquée à l’église catholique d’Irlande.

Lorsqu’une société est assez heureuse pour posséder à la fois ces deux biens, des sentimens religieux et des mœurs publiques, elle se gouverne eu quelque sorte elle-même. Tout ce qui est la liberté lui convient, et le système de la contribution volontaire peut être sans inconvénient, appliqué aux États-Unis aussi bien que dans certaines parties de l’Ecosse. Il n’en est pas de même là où le sentiment religieux est défaillant, ni là où les inouïs publiques sont faibles, et si, par suite d’événemens séculaires, la foi religieuse se confond avec les passions nationales, si les intérêts de la politique et ceux de la religion s’unissent dans les cœurs, si la diversité des croyances stimule les haines de classes, alors la contribution volontaire pour l’entretien des ministres du culte devient un système extrêmement dangereux. Ce serait une erreur d’espérer que l’organisation de la hiérarchie puisse, dans une situation pareille, conjurer tous les périls. Le prêtre nommé par l’évêque ne dépend-il pas toujours pour sa subsistance du bon vouloir de ses paroissiens ? Ceux-ci peuvent à leur gré le mettre dans l’aisance ou le plonger dans la misère. Il est moralement leur directeur et matériellement leur dépendant. Sans doute le montant de la contribution à payer par les catholiques suivant leur fortune est en principe réglé dans chaque diocèse, mais qui ne comprend que ces règles doivent être mal observées ? Elles le sont à ce point que la rétribution devient tout à fait arbitraire et se perçoit parfois de la manière la plus fâcheuse. Il n’y a là aucun rapport avec ce que nous appelons en France le casuel ; c’est par l’aumône, à la façon des ordres mendians, que vit le clergé irlandais ; encore ceux qui prennent sur leurs privations pour l’aider à soutenir son existence et son rang sont-ils ceux-là mêmes dont il doit diriger les consciences et contrôler les préjugés. En Irlande, le système de la contribution volontaire est donc de nature à produire des effets à peu près semblables à ceux du suffrage universel appliqué à la nomination des ecclésiastiques, suffrage universel d’une seule classe et de la classe pauvre, d’une seule nation quand il y a deux nationalités en présence, n’agissant pas directement sur la nomination, mais exerçant tous les jours une influence indirecte ! S’il était vrai que le prêtre irlandais, si remarquable par sa piété, par son zèle, par sa moralité, toujours prêt à censurer avec fermeté et à corriger avec vigueur les mœurs individuelles, fut faible, incertain, vacillant devant les passions générales, et quelquefois parût être leur instigateur ou leur complice, il n’y aurait pas lieu d’en être surpris. Comment remplir la tâche ingrate de demander de l’argent à des gens qui meurent de faim, et ne pas ménager leurs préjugés ? comment vivre par l’aumône des mendians, et leur prêcher les vertus sociales en même temps que les vertus chrétiennes ? D’ailleurs, les choses humaines ne sont pas d’une clarté absolue ; on peut croire bon d’exciter les passions quand elles ravivent la foi ; on se sert sans scrupule de l’arme de la politique lorsqu’on se persuade qu’elle protège la cause de la religion, et que l’influence de l’homme de parti accroît celle du prêtre.

Cependant les vertus chrétiennes sont capables de triompher des vices de la situation la plus fausse, et grâce au respect héréditaire du peuple irlandais pour son clergé, celui-ci pourrait maintenir son autorité par la seule puissance du caractère religieux. Il n’est nécessaire ni de nier des accusations peut-être trop généralisées, ni de les faire porter sur la religion, pour expliquer une agitation que ferait naître la position du clergé irlandais sans aucune provocation de sa part. Ceux qui ont créé cette situation, ceux qui la maintiennent, sont responsables de ses conséquences fatales. À côté de ce clergé qui vit à la lettre sur le denier de la veuve et de l’orphelin, il en existe un autre très respectable dans ses mœurs, mais dans des conditions différentes à tous autres égards. De tous les contrastes, le plus choquant n’est pas le contraste de l’inégalité naturelle des conditions, c’est celui de l’inégalité légale dans des positions semblables. Ici les positions ne sont pas même semblables. Le clergé rétribué a pour fidèles les gens riches, l’autre les pauvres ; celui-ci possède un troupeau nombreux, celui-là dans beaucoup de paroisses compte à peine quelques auditeurs, et, ce qui est tout en Irlande, le clergé rétribué est anglican, le clergé non rétribué est catholique et Irlandais. On a cru résoudre la difficulté en changeant la dîme en une contribution sur le propriétaire ; mais chaque fois que l’Irlandais pauvre remet son offrande au prêtre catholique, ce sacrifice réveille son amertume, et rappelle les griefs anciens de l’Irlande. Qu’il me soit permis de répéter encore ici le mot si puissant de M. Burke : « Le catholicisme en Irlande est non-seulement une religion, c’est aussi une nationalité. » Pourquoi le clergé protestant est-il rétribué ? pourquoi le clergé catholique ne l’est-il pas ? Si l’Angleterre n’a pas agi en Ecosse comme en Irlande, bien que le culte dominant n’y fût pas le culte anglican, c’est que l’Ecosse n’a pas été conquise. Ces biens que possède aujourd’hui le clergé anglican ont autrefois appartenu à l’église catholique d’Irlande. Pourquoi n’en jouit-elle plus ? Encore une fois, parce que l’Irlande a été conquise. L’Irlande est donc traitée en pays conquis ; la liberté religieuse a été rendue, mais la blessure du sentiment national n’a pas été cicatrisée. Pour peu que l’on ait visité ce pays et causé avec quelques hommes du peuple, on voit à quel point cette question des biens du clergé agite les esprits. Après tous les récens efforts de l’Angleterre pour se concilier l’Irlande, il semble qu’elle n’ait rien fait, parce que ce déni de justice subsiste encore.

Jamais ceux qu’animent des passions contraires ne comprennent bien les questions de sentiment. Il a fallu toute la supériorité de M. Pitt pour penser, comme M. Fox, que la première chose à faire pour pacifier l’Irlande était de subvenir sur les fonds de l’état aux dépenses du clergé catholique en Irlande, et de lui donner ainsi un équivalent pour ses biens irrévocablement perdus. Certes chacune des lois pénales était plus odieuse que l’injustice dont l’église catholique d’Irlande est victime ; le grand acte de l’émancipation parait d’une importance plus considérable que ne peut l’être la simple révolution du clergé catholique : on oublie que sur tous ces points la question de sentiment est la même. C’est la puissance des émotions qu’ils éprouvent, et non l’importance du but, qui agite les hommes. Il n’était ni grand politique ni grand connaisseur du cœur humain, celui qui disait avec étonnement dans la chambre des lords : « Nous n’entendions pas parler des catholiques avant d’avoir adouci les lois contre eux ; depuis que nous les avons délivrés d’une partie de l’oppression, ils se montrent désaffectionnés. — Cela est vrai, lui a-t-on répondu ; mais cela prouve que vous avez fait trop ou trop peu ; vous n’avez aujourd’hui ni les bénéfices de la rigueur ni ceux de la douceur. Les lois qui empêchaient les catholiques d’acquérir la puissance et la richesse sont rappelées, les lois qui pouvaient les irriter subsistent. Si vous étiez déterminés à offenser les catholiques, vous auriez dû les maintenir dans leur état de faiblesse ; si vous avez pris la résolution de laisser jouir les catholiques de leurs forces naturelles, vous auriez dû cesser de les offenser ; et comme il n’est pas sur la terre un homme assez dépravé pour songer à imposer aux catholiques d’Irlande leurs anciennes chaînes, quelle absurdité de ne pas rendre leurs dispositions amicales, quand on laisse leurs bras et leurs jambes libres ? »

Les violences de l’intolérance politique et religieuse n’ont pas complètement disparu, mais c’est en général par des argumens d’une autre nature qu’on attaque aujourd’hui l’Irlande : on dit : — La famine, la dépopulation, l’expropriation, suffisent pour régénérer ce pays ; il est inutile de s’occuper d’autres questions, les fléaux matériels dispensent désormais d’être justes. -Qui parle ainsi blesse non-seulement l’honnêteté, mais méconnaît la réalité de la situation : nulle part autant qu’en Irlande les causes morales n’ont agi sur les faits matériels : c’est à la justice de réparer les maux de l’oppression, c’est l’équité seule qui peut donner la confiance et le crédit, plus que jamais nécessaires au moment d’une transformation. D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, l’Irlande n’est pas un pays vaincu par la famine et prêt à céder la place à des occupans étrangers ; beaucoup de sociétés fières de leur prospérité ne manifestent pas l’énergie et la jeunesse qui éclatent sur cette terre, dont les habitans sont destinés, dit-on, à disparaître. Si tout parait faire question en Irlande, la population, le mode de fermage, les procédés d’agriculture, l’administration, la justice, l’éducation publique, la nationalité, la religion ; si sur toutes ces questions plane le plus cruel de tous les problèmes de l’humanité, le paupérisme ; si l’on n’est d’accord que sur un point : l’étendue de la misère, — au milieu de tant de choses incertaines ou du moins débattues, il est possible de reconnaître une amélioration sensible dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel. Ce conflit de tous les élémens qui se heurtent sans rien perdre de leur force n’est pas une décomposition ; ce chaos à travers lequel l’esprit ne sait rien entrevoir, c’est celui d’une création nouvelle, on sent vibrer la vie sous les ruines ; l’ancien état de choses fait insensiblement place à une société mieux organisée, et l’avenir, toujours obscur, parait cependant assuré. Les individus ont souffert, beaucoup souffrent encore, mais l’Irlande est sauvée, et peut-être ne sera-t-elle pas toujours une exception cruelle parmi les malheurs de l’humanité. Il dépend de deux puissances, l’une temporelle, l’autre spirituelle, d’accélérer ou d’arrêter des progrès incontestables, de perpétuer la misère ou de l’atténuer. Tous les systèmes reconnaissent également cette vérité : une des plus grandes causes de la détresse de l’Irlande, c’est le manque de capitaux. Que les capitaux anglais consentent à venir chercher des placemens en Irlande, où ils rapporteraient le double de ce qu’ils rendent en Angleterre : que l’Irlande possède à la bourse de Londres un crédit semblable à celui dont jouit Ceylan ou l’Amérique du Sud : toutes les améliorations qui paraissent aujourd’hui chimériques deviennent à l’instant même possibles. Pour les stimuler, il n’y aurait besoin ni d’expatrier ceux-ci, ni de ruiner ceux-là, ni d’inventer des systèmes nouveaux, ni d’accroître les dépenses du gouvernement ; il suffirait de laisser agir l’instrument du travail que l’Angleterre possède en si grande abondance. À d’autres égards, l’Irlande a pu se plaindre des conséquences inévitables de sa position géographique ; mais son union avec l’Angleterre lui donne des moyens de se relever qui n’existeraient pour aucun autre pays aussi pauvre, livré à ses propres forces. Malheureusement, si les intérêts de l’Angleterre et de l’Irlande sont identiques, les passions sont ennemies dans les deux pays, et L’antagonisme des passions l’emporte sur la communauté des intérêts. Une seule chose peut faire abonder les capitaux en Irlande, c’est le repos définitif et assuré de cette île, et c’est à troubler ce repos que chacun tour à tour semble s’appliquer. On a peine à comprendre l’acharnement d’une lutte qui a le paupérisme pour témoin et pour victime, et qu’après des siècles d’expérience on hésite à se montrer complètement juste, et à assurer le progrès matériel. Lorsqu’il quitta la vice-royauté d’Irlande, il y a plus de cent ans, lord Chesterfield disait à un évêque anglican : « Songez moins à la papauté et plus à la pauvreté. » C’est pour n’avoir pas suivi ce conseil que des millions d’hommes ont péri et que des millions d’hommes souffrent encore.


JULES DE LASTEYRIE.

Irlande, juillet 1853.


  1. C’est le nom de l’impôt fixe substitué à la dîme.
  2. On appelle union, en Irlande, une division du comté dont la superficie tient le milieu entre l’étendue d’un arrondissement et celle d’un canton français. Le district électoral est une subdivision de l’union.